I. — LES MOTS
Classique et romantique : deux idées qui se sont précisées le jour où les deux mots se sont heurtés ; deux mots qui ont longtemps hésité sur leur voie, — le premier entre son sens latin et son sens bas-latin, le second entre son sens anglais et son sens allemand, — jusqu’au jour où ils se sont rencontrés, où ils ont fait la fortune l’un de l’autre. Petite histoire de la vie des mots dont il n’est pas inutile de suivre les étapes successives.
Première étape : les mots s’essaient encore gauchement. Classique ne sait d’abord auquel des deux sens de classicus il doit se rattacher. Classicus, dans les Académiques et chez Aulu-Gelle, enferme une métaphore, une analogie entre les bons écrivains et les citoyens de haute classe ; il désigne une condition distinguée dans la hiérarchie littéraire, et c’est l’acception que Thomas Sébillet prête à classique, dès 1548, quand il recommande « la lecture des bons et classiques poètes français. » (1). Mais le bas-latin
(1) Art poétique, 1, 111. — Cf. dans Huauwgr : Dictionnaire de la langue française au XVIe srècle, t. II, 1930, un curieux emploi de classique au seizième siècle, où le mot retrouve son premier sens d’ «homme d’une classe élevée » : « Cause de murmure des moindres, censure des moyens et mauvaise opinion des classiques et hommes mieulx sensez » (Anc. poés. franç. Recueil de Montaiglon, collection elzévirienne, II, p. 151.)
apparente ‘classicus aux classes des écoles, et c’est ce sens scolaire (ou les sens voisins d’approuvé, d’autorisé, de correct) que le dix-septième siècle donne à classique dans le dictionnaire de Cotgrave (1), dans ceux de Richelet (2), de Furetière (3), de l’Académie, ou encore dans le Règlement des études d’Arnauld. Quand le dix-septième siècle veut désigner une époque classique, un goût classique, il dit avec La Bruyère et Boileau : « Un point de perfection et comme de maturité » (4), « un point de solidité et de maturité » (5). Pendant tout ce siècle et presque tout le suivant, on dira «les bons auteurs », les « écrivains du premier aide » (6);
on ne dira pas les classiques. Le mot garde une nuance péjorative, de son origine scolaire ; l'abbé Desfontaines reproche quelque part à un auteur de « citer des vers classiques qui doivent mourir dans les lieux mêmes où ils sont faits » (7).
(1) Classical, formal, orderlie,.… approved...
(2) « Classique, auteur qui est dans le rang des plus considérables et qui mérite d’être pris pour modèle. »
(3) Il distingue des classiques en théologie, en philosophie, en humanités, etc.
(4) Caractères, 1, 7.
(5) VIIe Réflexion sur Longin. — Il faut observer d’ailleurs que d’Olivet, dans l'Histoire de l’Académie, cite cette phrase de Boileau, qui pourrait bien présenter le premier emploi décisif du mot classique au sens actuel : « Je voudrais que la France pût avoir ses auteurs classiques aussi bien que l’Italie. Pour cela il nous faudrait un certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant au style. » D’Olivet déclare, de son côté : « L'Italie avait des auteurs classiques, et nous n’en avons point encore de tels. » (Histoire de l’Académie, édit. Livet, 1858, t. II, p. 47.)
(6) Rozzin; Traité des Études : De la lecture d'Homère, de la manière d'enseigner et d’étudier les belles-lettres, etc; Valincour demandant à l’Académie d’examiner « tous les bons auteurs »; Desfontaines soutenant que pour apprendre le français « il suffit de lire les bons auteurs »; Voltaire (Dictionnaire philosophique, art. Franc) parlant des « bons auteurs » du dix-septième siècle ; J.-B. Rousseau demandant, dans une lettre à d’Olivet, qu’on rectifie les fautes de nos excellents auteurs ; l’Année littéraire (1771, t. III, p. 212), déclarant : « Ceux qui ont épuré, ordonné, fixé le caractère de notre langue sont nos bons écrivains », etc.
(7) C'est-à-dire « des vers de collège », précise le dictionnaire de . Féraud, qui cite ce texte en 1787.
Chose curieuse, l’idée de classique se rencontre partout au dix-huitième siècle, on ne cesse d’affirmer qu’il existe des époques privilégiées, cimes de la littérature et des arts ; on ne cesse de disserter sur les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV, et l’on ne s’avise jamais d'appeler classiques ces « quatre fameux siècles », ces « quatre époques » (1).
De même, la sensibilité romantique est née depuis longtemps, et l’on ne possède pas encore le mot qui doit la désigner. À peine l’aperçoit-on chez un anonyme de 1675 et dans un texte de 1694 (2). A Blois, où elle s’assied au bord d’une rivière, sous un arbre où chantent des rossignols, Mme de Sévigné « écrit romanesquement »; et elle ne dit romanesque que faute de romantique. Pour désigner les sentiments inexprimables qui, déjà, le tourmentent, le dix-septième siècle en est réduit au « je ne sais quoi ». Ces choses « hardies, singulières et sublimes » que demande le sculpteur Coypel (3), ce « merveilleux qui saisit, qui frappe et qui se fait sentir », — le sublime selon Boileau (4), — ce « je sais quoi de sublime » que le même Boileau souligne dans un passage d’Hérodote, n’est-ce pas du romantique? Deux sujets auxquels on revient souvent dans la querelle des Anciens et des Modernes, — la Bible et Pindare, — auraient pu donner cours à ce mot, pour désigner ce « style hardi, extraordinaire » qui « saisit l’imagination, émeut le cœur », ces « vives et impétueuses saillies » qui représentent «la nature dans ses transports », —
(1) Cf. Voltaire, La Dixmerie, Sabatier de Castres. Et encore des traités scolaires comme ceux de Mermet (Leçons de belles-lettres, 1802, t. II, p. 136), de Domairon (Principes généraux de belles-lettres, 3° édition 1807, t. II, p. 8), de Dubois-Fontanelle (Cours de belles-lettres, Paris, 1813, t. I, p. 17, 19, etc.)
(2) V. André Monize, Revue d'histoire littéraire, 1911, p. 440; DELARUELLE, chid., p. 940. Dans ces deux textes, romantique désigne des personnages ou un style romanesque, fantaisiste, avec une nuance péjorative.
(3) Finao-JusTINIANI, Qu'est-ce qu’un classique? Bloud, 1929,
. 33, . (4) Xe Réflexion sur Longin.
la poésie même, selon Boileau. Pour désigner cet élan vers l'infini, cet appel vers « quelque chose au-dessus de nous », le P. Bouhours ne connaît que ce fameux je ne sais quoi, dont le siècle a disserté si souvent (1); Fénelon, que sollicitent tant de thèses romantiques, ne peut voir dans la nature que « je ne sais quoi de brut et d’affreux qui plaît et qui fait rêver agréablement » (2). C’est que l'Espagne, avec son non se que ou son despejo, a devancé l’Angleterre, où romantic ne prend que peu à peu sa nuance de rêve, de fantaisie (3). Même nos premiers voyageurs d’Angleterre ou nos premiers traducteurs de livres anglais hésitent à naturaliser ce mot, en usent avec une nuance d’ironie ou de blâme (4), lui préfèrent notre romanesque, qui en est, à leurs yeux, l'équivalent (5). Diderot, en 1759, en reste à pittoresque, à romanesque (6) et Jean-Jacques, dans la Nouvelle Héloïse, en est encore au je ne sais quot (7).
Vie obscure, précaire, des sentiments ou des idées qui ne se sont pas encore cristallisés en des termes consacrés. Mais une deuxième étape va venir au cours du dix-huitième siècle, où quelques points de comparaison permettent de suivre les progrès de classique et de romantique, la pente
(1) H. JacouBerT, Revue d’histoire littéraire, janvier-mars 1928.
(2) Cité par Jules LEMAITRE, Jean Racine, p. 55.
(3) G. Beoker, Die Bedeutung des Wortes «romantic » bei Fielding und Smolett. (Archi fur das studium der neueren Sprachen und Literaturen, t. CX, 1903, p. 57.)
(4) V. l'abbé Leblanc, cité par M. Lanson (Repue universitaire, 5 juin 4903).
(5) Tels, les traducteurs de Pope (1753), de Thompson (1759), de l'Histoire d’Emilie Montague (1769), de Whateley (1771). V. Alexis François, « Où en est romantique? » dans les Mélanges Baldensperger, 1929.
(6) Lettres à Mlle Volland, 20 et 30 oct. 1759. — Pour l’épithète de « romancien », qui se trouve dans un roman utopique du P. Bougeant, ne serait-ce pas, plutôt qu’un synonyme de « romantique », un nom de peuple imaginaire, comme lilliputien?
(7) « Je ne sais quel caractère grand et sublime... je ne sais quoi de magique, de surnaturel... etc. » Pour le je ne sais quoi au dix-huitième siècle, et son opposition, chez Marivaux, avec la beauté classique, cf. A. MonGLonpD, Le préromantisme français, 1930, t. I, p. 47.
invisible qui les rapprochera l’un de l’autre. Par exemple, la dernière des Lettres philosophiques, en 1734, traite un sujet qui aurait pu amener à tout moment le mot classique, et l’on n’y rencontre que « bons auteurs », « bons ouvrages du siècle de Louis XIV », « bons livres français » ; mais quand il reprend ce même sujet, une trentaine d'années plus tard, Voltaire parle à tout moment de « nos auteurs classiques » (1). De même, l'Encyclopédie avait consacré un article au mot classique en lui laissant son sens scolaire ; à peine, dans un appendice, avait-elle ajouté le sens que suggère Aulu-Gelle, « auteur de la première classe », et proposé timidement de « donner le nom d’auteurs classiques français aux bons auteurs du siècle de Louis XIV et de celui-ci »; mais l'Encyclopédie de 1779 s’enhardit : elle consacre un long passage à ce sens renouvelé de classique, — le classique, écrivain qui « pense solidement », qui « plaît aux personnes de goût », qui se conforme à la raison... et c’est toute une dissertation curieuse empruntée à la Théorie générale des arts de Sulzer. De même encore, un panégyriste de Voltaire, ou Voltaire lui-même, écrit que les auteurs « qu'on appelle classiques » sont ceux « qu’on peut mettre dans les classes » (2); et Fréron proteste, dans ses Lettres sur quelques écrits de ce temps : «On partagea autrefois tous les bons auteurs de l’antiquité en différentes classes suivant leur genre, et l’on appelle classique un écrivain du premier ordre dans son genre. Il ne faut donc pas s’imaginer. que Ce mot classique tire son étymologie des classes d'étudiants (3). »
(1) Lettres à Walter (28 déc. 1751), à Duclos, à d’Olivet (10 av., 15 juin 1761).
(2) Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l’éloquence dans la langue française, par M. D.., Londres, 1749. La réplique de Fréron se trouve Loc. cit., t. I, 1749, p. 271.
(3) « Classique » signifie généralement alors connu, illustre. Grimm regarde les livres de Fontenelle comme « classiques » parce qu’ils sont « populaires, répandus ». (Corr. litt., 1e fév. 1757). C’est aussi dans ce sens qu’il faut entendre le mot appliqué à la langue française, dans un texte de 1785 (Journal de la langue française de Domergue, 1e7 février 1785 : « Aujourd’huiique le français est une langue
Des comparaisons du même genre pourraient jalonner l’histoire du mot romantique. Jean-Jacques, qui semblait l'ignorer au temps de la Nouvelle Héloïse pour décrire le lac de Genève, le rencontre quelques années plus tard, dans ses Réveries, pour parler du lac de Bienne; les peintres des jardins nouveaux, qui parlent encore de sites « romanesques » avec Watelet en 1774, avec Castillon en 1779, les appellent romantiques avec le marquis de Girardin, avec le prince de Ligne; Delille, qui décrivait des lieux « romanesques », dans ses Jardins, les nomme « romantiques » dans l’édition de 1801. Dès 1776, dans le discours qui précède sa traduction de Shakespeare, Letourneur consacre une longue note à romantique : romantiques, — non pas romanesques, — les tableaux de Salvator Rosa, les Alpes, les jardins anglais ; le Dictionnaire de l’Académie de 1798, définit romantique, adjectif des deux genres : « Il se dit ordinairement des lieux, des paysages qui rappellent à l’imagination les descriptions des poèmes et des romans. » Déjà, l’on parle de musique romantique : la Chronique de Paris déclare le 4° avril 1793 : « La musique du citoyen Méhul est romantique (1) ». Romantique n’est plus un synonyme exotique de romanesque ou de pittoresque : il indique une nuance d’art, il ne tardera pas à désigner une école.
Au moment où les deux mots vont se rejoindre en une troisième étape de leur existence, ils commencent à exprimer les doctrines de certains esprits ou les aspirations de certaines âmes. Un La Harpe, distinguant des «historiens de la première classe », les nomme « auteurs classiques » (2); un Rivarol déclare : « On appelle livres classiques les ouvrages qui font la gloire de chaque nation en particulier et qui composent la bibliothèque du genre humain (3). » En revanche, un Beaumarchais, en tête de son drame
classique, aujourd’hui que du Volga à Dublin. tous les honnêtes gens apprennent le français... »
(1) Cité par M. Julien Trarsor (Revue de Paris, 197 fév. 1917).
(2) Cours de littérature, LIT, t, 4.
(3) Cité par M. Fipao-JusTINIANI, Qu'est-ce qu’un classique?, t. 4, 4930, p. x.
d’Eugénie, exigeait que le théâtre fût « le tableau fidèle des actions des hommes », et il se demandait si quelqu'un «était assez barbare, assez classique, pour oser soutenir la négative » (1). Assez barbare, assez classique, — en cette fin du dix-huitième siècle ne croirait-on pas entendre une saillie de romantique agressif? C’est que le mot garde un fâcheux reflet de son acception scolaire ; il signifie aisément pédant. Ceux mêmes qui l’emploient en bonne part en parlant des modernes, entendent que les nouveaux classiques sont dignes d’être proposés comme modèles aux écoliers ;et quand un professeur de rhétorique, Amar, se hasarde à classer Delille, Chateaubriand, parmi les « noms devenus classiques parmi nous », il explique aussitôt « des noms que nos jeunes gens doivent s’habituer à respecter » (2). Ainsi se confondent le sens latin d’éminent et le sens bas-latin de scolaire : est classique ce qui doit être mis entre les mains des élèves comme type de perfection. On ne connaît guère au temps de Mme de Staël qu’une définition de classique, et c’est perfection (3); si bien que Mme Necker de Saussure, traduisant Schlegel, doit informer son lecteur que « dans l’ouvrage de M. Schlegel, l’épithète de classique est une simple désignation de genre, indépendante du degré de perfection avec laquelle le genre est traité ». Cependant, Chateaubriand, qui laisse volontiers au mot sa nuance scolaire (4), qui fait de livres « classiques » le synonyme d’ « ouvrages élémentaires » (5), qui même revêt ce terme d’une acceptation indécise, en parlant de l’air classique des contemporains de Louis XIV, « un air guerrier et classique, dit-il, conquérant et inspiré des arts » (6), prononcera, en 1805, que les livres classiques sont ceux de l’école de Boileau et de Racine (7). Le mot
(1) Essai sur le genre dramatique sérieux.
(2) Cours complet de rhétorique, nouvelle édition, 1808, p. 493.
(3) De l’ Allemagne, 1. II, ch. xt.
(4) Défense du Génie du Christianisme : « Le Télémaque est devenu un ouvrage classique entre les mains de la jeunesse. »
(5) Génie du Christianisme, III, II, VI.
(6) Zbid.
(7) Mercure, 2 mars 1805.
ne désigne plus un rang, mais un groupe. Et Mme de Staël ne tardera pas à consacrer cette valeur nouvelle.
Lorsque, en 1800, elle publiait son livre De la littérature, elle semblait ignorer ce sens ; elle parlait bien des «ouvrages classiques en littérature » (4), des « auteurs classiques » (2) ; mais, s’il lui fallait désigner « les chefs-d’œuvre du siècle de Louis XIV » (3), les « modèles pleins de grâce que nous avons dans notre langue » (4), les ouvrages où l’on trouve des beautés du premier ordre » (5), — jamais le petit mot de classique ne venait alléger ces périphrases ; jamais elle n’avait songé, tandis qu’elle opposait les littératures du Nord et celles du Midi, à appeler de leur nom ces dernières (6). Un mot lui manque, et elle doit se résoudre à faire de Corneille, de Bossuet, de Racine, des écrivains du Midi. En 1807, le mot est trouvé : Corinne appelle Bossuet, La Bruyère, des « classiques » (7). Ses amis, de Villers, Schlegel, Sismondi, l’ont accoutumée à ce terme (8). Et quand elle reprendra, dans son livre De l’ Allemagne, son ancienne distinction entre le Nord et le Midi, elle donnera à l’un l’empire du romantique, à l’autre l'empire du classique. Désormais classique a pris son sens d’école et d'esthétique, en face de romantique.
Celui-ci a acquis droit de cité. Un Chateaubriand, en 1797,
(1) Liv. I, chap. xix.
(2) Liv. I, chap. v, note.
(3) Liv. I, chap. xix.