IIIL — L'ÉPREUVE DE LA VIE
1848, dernier relais du romantisme, dernière journée de ce « carnaval de Venise » que Sainte-Beuve décrivait avec tant de verve en octobre 1847 (3). Il évoquait, à ce moment, cette « rapidité avec laquelle les sujets et les trains d’idées
(1) G. PLANCHE, Portr. littér., t. II, De la langue française (1836).
(2) Saint-Marc GIRARDIN, Souvenirs de Voyages et d'Etudes, 1853, CALE DEAEv: :
(3) Derniers Portraits littéraires, 1852, p. 336.
se sont usés en peu d’espace ». « Autrefois, ajoutait-il, les choses allaient moins vite; les régimes politiques, aussi bien que les restaurations morales, moins battues en brèche, se maintenaient d’ordinaire au delà d’une vie, il n’y avait pas tant de ces changements à vue sur la scène du monde. Les grandes intelligences avaient devant elles de longues carrières où se développer... Les barrières ayant été renversées et les hauteurs rasées, tout le monde est en plaine, l’air du dehors excite, l’examen pénètre partout ; le pour et le contre sollicitent chaque matin; à ce jeu, l’esprit s’aiguise vite en même temps que les convictions s’épuisent, » Même les convictions romantiques.
Le tumulte de 1848 a été dominé par une haute effigie romantique, celle de Lamartine. Sa défaite apparaîtra comme la défaite du romantisme politique ; ceux-mêmes qui, durant quelques semaines, ont admiré cet infatigable tribun « toujours debout, haranguant… dictant des proclamations » cette « force d’esprit et de corps miraculeuse » (1), se retournent contre le vaincu. Bientôt le romantisme en déroute ira en province ou en exil. Les hommes d'esprit positif s’attachent à rétablir l’ordre, autour de Cavaignac, puis du prince président. Certains d’entre eux avaient fui dans la panique, et un Sainte-Beuve, à Liége, avait commencé, sous le coup des événements, ce procès du génie romantique, qui s’appellera Chateaubriand et son groupe littéraire. De retour, ils ont hâte de se mettre au pas de la jeune génération, de « remonter leur montre. et de la tenir à l’heure » (2). Sainte-Beuve avoue qu'il vient d’un monde bien différent de celui qui se forme sous ses yeux; mais il prend son parti de cette autre jeunesse qui vient : « Le monde change de ton et de manière de voir; il est devenu positif comme on dit : je le répète sans idée de blâme : car si, par positif, on entend disposé à tenir compte avant tout des faits.., disposé à ne pas donner à la théorie le pas sur l’expérience, disposé au travail et même
(1) Journal du comte Apponyi, 1926, t. IV, p. 152. (2) SAINTE-BEUVE, les Regrets, 23 août 1852.
à la discipline, plutôt que tourné à la fougue et au rêve … il y aurait encore de quoi se raffermir et se consoler (1). » Génération « sans rêverie, sans tristesse, radicalement guérie du mal de René » (2), jeunesse qui « ne rêve plus », qui « pense, dès seize ans, à une carrière et à tout ce qui peut l’y conduire », qui « ne fait rien d’inutile » (3) : ses aînés désabusés sont indulgents à son implacable réalisme. Que faire, quand croulent tant de choses? « Passer vite et marcher ferme vers un ordre d’idées raisonnables » (4), apprendre assez de latin pour lire encore Virgile, Horace, si l’on est jeune (5), et, si l’on est vieux, apprendre à mourir (6). Le régime, qui est brouillé avec les lettres, fait aux sciences, dans ses plans d’étude, la part même que l’on avait tant reprochée au premier Empire; d’instinct, le césarisme se défie de la culture littéraire : il est si facile de faire une opposition ardente à la faveur du romantisme, facile aussi de faire une opposition académique à la faveur des classiques (7).
Le temps est donc venu de mettre en surveillance à la fois le romantisme de la Légende des siècles et le classicisme de Cicéron et ses amis, de l’Académie, du Journal des Débats. Pourtant les classiques se prêtent mieux aux ralliements, et on les convertit plus sûrement à l'autorité. Parmi ces baisemains prolongés que sont souvent les Causeries du Lundi, il est habile de glisser le nom de Louis XIV,
(1) Sainre-Beuve, sur l’Instruction sur le plan d'étude, 8 janvier 1855.
(2) Lundis, t. VI, 1863, p. 229.
(3) Zbid., t. I, p. 16.
(4) Lettre de Sainte-Beuve à Albert Collignon, 1867.
(5) SAINTE-BEUVE, les Regrets, 23 août 1852.
(6) Voyez le grand nombre d’études sur la vieillesse et les vieillards qu’entreprend alors Sainte-Beuve. En 1852, c’est surtout le vieillard qu’il étudie en Ducis, en Boileau : «C’est un sujet... que je me suis mis dès longtemps en réserve pour l’avenir »; il médite, en 1854, sur les fins de vie qu’il ne faut pas imiter, celle du président Hénault qui «se survit un peu dans les dernières années », celle de Cowper «triste, humiliante pour l’esprit humain ».
(7) Lundis, t. VI, p. 283.
les souvenirs du grand siècle. Commenter les mémoires de Dangeau ou de Cosnac pour protester contre ceux qui diminuent le rôle du roi dans son règne, s’incliner devant «ce qu’il y a de grand, d’utile, de nécessaire, dans l’établissement des Louis XIV, des Richelieu » (1), prendre parti pour Bossuet contre Fénelon, pour La Fontaine contre Lamartine, réhabiliter Mme de Maintenon (2), saluer enfin « la noble et forte harmonie du grand siècle », déclarer : « Sans Boileau et sans Louis XIV qui reconnaissait Boileau comme contrôleur général du Parnasse, que serait-il arrivé? Les plus grands talents eux-mêmes auraient-ils rendu également tout ce qui forme désormais leur plus solide héritage de gloire (3), » n’est-ce pas être inspiré de ces « Muses d’État » dont Laprade raille si âprement la docilité? On se retourne vers le dix-septième siècle qui est devenu comme une antiquité vénérable, — car cette épithète d’ancien qui était un blasphème contre lui au temps du romantisme devient un hommage filial (4). Comme la princesse Mathilde, qui fait élever un monument à Catinat, on redresse quelques statues désertées par la génération de 1830, et cette génération turbulente y perd de son lustre, pâlit à distance auprès de ces maîtres. Eux, ils avaient ce sens politique qui eût épargné tant d'illusions idéalistes, d’utopies démagogiques, 1848, les journées de Juin : ils connaissaient les hommes ; ils étaient de cette lignée de Montaigne qui entend le monde, la société, l’art d’y vivre et de s’y conduire, qui l’ébranle le moins possible ; ils avaient, comme l’Auguste de Corneille, « la seule philosophie pratique de l’histoire » (5), ces qualités de La Fontaine qui déplaisaient tant à Lamartine, « l’expérience, le sens de la réalité, le bon sens » (6). Après tant d’orages et de ruines, la critique n’a-t-elle pas coutume
(1) Lundis, t. VI, p. 283.
(2) Zbid., t, XI, p. 106.
(3) Zbid., t. VI, p. 417.
(4) Ibid to Ifpn91.(1852); (5) Zbid., t. I, p. 260.
(6) MIDI A pIente
de s’allier au « pouvoir tutélaire » qui sauve l’héritage compromis, de se faire conservatrice ou restauratrice? « Sous Henri IV, après la Ligue, on eut Malherbe ; sous Louis XIV, après la Fronde, on eut Boileau. En 1800, après le Directoire, et sous le Premier Consul, on eut en critique littéraire la monnaie de Malherbe et de Boileau » des hommes «qui remirent le bon ordre dans les choses de l’esprit et firent la police des lettres (1). » On aura, maintenant, les Lundis. Dès 1849, Sainte-Beuve déclare que dans la « république des lettres, le plus sûr, pour que les choses aient quelque ensemble, c’est qu’il y ait au fond quelqu'un, un seul ou un petit nombre, qui tienne la main ».. En réfléchissant à « ce qu'étaient ce qu’on appelle les grands siècles, et pourquoi ils l’ont été », il a vu que toujours « il s’était rencontré quelqu'un qui avait contenu, dirigé, rallié autour de lui ». Et il nomme Colbert et Chapelain, Louis XIV avec « son bon sens royal » et Boileau (2). Pourquoi l’'Empereur ne reprendrait-il pas cette autorité sur les lettres, à laquelle le pouvoir a trop longtemps renoncé depuis 1830? « La littérature jusqu'ici a toujours été abandonnée à elle-même et elle s’en est mal trouvée ; la société aussi s’en est mal trouvée (3). » Le principe d’autorité s’insinue en littérature, à la suite de l’esprit positif (4).
Toutes les tendances du second Empire s’accordent à dissoudre l’alliage de rêve et de clarté qui avait composé le romantisme classique : l’ironie boulevardière, la science, les philosophies brutales qui poussent autour de l’évolutionnisme ; l’exotisme de fantaisie fait place à une connaissance réelle; avec les Montégut et les Taine, on perd le
(Elundis tel p295;:
(2) Zbid., 15 octobre 1849.
(3) Note secrète adressée par Sainte-Beuve au cabinet de l’'Empereur, le 31 mars 1856. (Papiers et Correspondance de la famille impériale, t. II, p. 258).
(4) Cf. RENAN, la Réforme intellectuelle et morale (1875) : « L’Empereur Napoléon avait fondé sa fortune en répondant au besoin de réaction, d'ordre, de repos, qui fut la conséquence de la révolution de 1848. »
droit, le pouvoir même de ces accommodations trompeuses, qui, en faussant les œuvres étrangères, les pliaient à la mesure française. Pour atteindre au romantisme classique, il ne faut pas distinguer trop juste entre ses rêves et le réel : maintenant, on distingue, et lon choisit; on va au rêve qui n’est que rêve ou à la réalité brute et brutale. Naturalistes, parnassiens, puis décadents et symbolistes, les hommes de cette époque se partageront les restes du classicisme romantique en deux lots contraires : « fin de siècle, » dit-on alors (1), un peu comme, dans le langage du commerce, on dit « fin de série.
Chasser le mystère ou n’admettre que le mystère, tels seront les deux termes du long débat qui commence. Le premier mène à la vulgarité, écueil d’un classicisme dégénéré (2), à cette « conception mécanique de l’homme » que J.-J. Weiss signalera dans les pièces et les romans de ce temps (3) ; l’autre s’évapore en symbolisme, en musique, en préraphaëlitisme, et le romantisme du mal du siècle se prolonge dans le pessimisme « fin de siècle », l’éclectisme romantique dans le dilettantisme. Peindre l’homme « objectivement », en respectant les règles de l’art, comme « ce vieux croûton de Boileau » dont l’œuvre est immortelle (4), ou faire de l’imprécis la nuance, de l’impair le rythme d’une romance sans paroles ; chercher dans l’art une hygiène morale comme Flaubert, ou un paradis artificiel ; demander à Montesquieu le secret des phrases métalliques, aux « biceps d’athlètes », ou rejoindre la divine gaucherie des primitifs, — ce sera se décider pour l’une des deux forces contraires, qui se disputeront désormais le goût du siècle jusqu’à l’épuiser. Ce sera le crépuscule du romantisme, que
(1) Sur cette expression, cf. Max Norpau, Dégénérescence (trad. Aug. Dietrich).
(2) Cf. Édouard Ron, les Idées morales du temps présent, art. sur Scherer.
(3) Autour de la Comédie française, 12 mars 1883.
(4) Sur tout ceci, la correspondance de Flaubert pourrait être abondamment citée.
Montégut décrit (1), l'instant mélancolique où « l’église tout à l’heure si bruyante est dépeuplée », où « les derniers cierges brûlent sur l’autel ».
Le dernier mot n’est pas dit encore. Quelques-uns n’ont pas renoncé à l’ancien effort conciliant. A côté des maîtres nouveaux d’anciens maîtres continuent leurs leçons, qui ressemblent fort à celles des Jouffroy et des Villemain. En arrivant au monde des lettres, un étudiant de ce temps peut longtemps encore recevoir l’éclectisme des mains d'Émile Saisset, ou bien, à l’École Normale, sous la douce domination d’un Bersot, vivre l’âge heureux où le spiritualisme écossais avait fait l’entente entre la raison et le cœur. La jeunesse, toujours généreuse au fond de son scepticisme et de sa fatuité, réconciliait d’elle-même les partis opposés. On voyait des jouvenceaux courir au Théâtre- Français pour applaudir tour à tour, avec la même frénésie, les Caprices de Marianne et Horace, le Chandelier et le Misanthrope. « Combien de fois par combien d’acteurs les avons-nous vu jouer ! » s’écriera Brunetière, en songeant à ses vingt ans (2). Et il ajoute : « Je me plais à penser que nous avons ainsi contribué pour notre petite part à remettre les classiques en honneur. Car on les joue plus souvent aujourd’hui qu’en ce temps-là. » C’est alors en effet, dans l’ère sombre qui s’ouvre en 1870, que l’on remet à la scène tant de tragédies délaissées, et que le public accourt au Cid comme à une première (3); on se reprend aux souvenirs du dix-septième siècle, en histoire, en art, en poésie, comme des vaincus ont la nostalgie de leur temps de victoire. Mais on se reprend aussi au romantisme déjà lointain comme à un grand âge français, — « une fièvre chaude » peut-être, mais « une belle et généreuse fièvre »; et, en 1880, en applaudissant la cinquantaine
(1) Revue des Deux Mondes, 1* décembre 1877. (Nos Morts contemporains).
(2) BRUNETIÈRE, préface des Annales du Théâtre d'Édouard Noël (année 1893),
(3) BRUNETIÈRE, Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1879, 15 avril 1880,
d’Hernani, les jeunes gens éprouvent un peu de mélancolie (1). L’auteur du Disciple demande à son lecteur adolescent : « Quand tu te souviens de la Restauration et des luttes du Romantisme, éprouves-tu la nostalgie de n’avoir pas, comme ceux d’Hernani, un grand drapeau littéraire à défendre? » Comme le dit l’un de ces jeunes écrivains après Antigone, faits « pour l’amour et non pour la haine », ils revendiquent les deux parts de l’héritage, parce que ce n’est pas trop, à ce moment-là, de deux raisons de fierté. Presque tous ceux qui ont marqué de leur nom cette extrême fin de siècle firent leurs parts voisines au romantique et au classique. L’un d’eux, luttant toute sa vie contre l’individualisme, achève pourtant sa carrière par une apologétique du sentiment, par Chateaubriand et Newman, romantique qui avait mal dompté son romantisme, individualiste qui s’ignorait, capable de trouver, pour concilier le « particulier » des romantiques et le « général » des classiques, cette formule frappante : que la vérité de l’art « consiste à décrire les choses les plus particulières avec les termes les plus généraux » (2). Un autre, en qui grondait, de son propre aveu, la passion qui fait les Robert Greslou comme les Julien Sorel, la pliait aux lois de la tradition et à l’ordre social. Ces passions contemporaines agitaient le voluptueux disciple des néo-païens, né pour les entretiens calmes du jardin d’Épicure. Dans le jardin de Bérénice, le dilettante égotiste retrouvait, par un «long travail de forage », une nappe classique. Écoutons ce dernier : il résume l’expérience des autres : il arrive au terme d’une époque. Comme il s’est refusé aux influences du lycée, à la philosophie de ses professeurs, et qu'il ne rapporte de l’humanisme des classes que quelques images des tragédies grecques, quelques pensées subtiles de Sénèque, ses fièvres d’adolescent pouvaient le jeter dans le romantisme. Et sa sensibilité s’est nourrie de Jean-
(1) Paul BouRGET, À propos d’une cinquantaine, le Parlement. 12 février 1880.
(2) BRUNETIÈRE, Mist. et littérature, t. II, p. 305.
Jacques, de Chateaubriand, sa volonté de Stendhal, de Balzac ; il a découvert, à l’âge des impressions décisives, Salammbô, les Fleurs du mal, Gautier ; la royauté de Hugo l’a ébloui. Il à puisé, chez Renan, des leçons de dilettantisme. Il à été le princeps juventutis d’une génération raffinée et trouble, qui se plaisait à la décadence, nourrissait son propre désenchantement. Il a rythmé de magiques pages au rythme héroïque de Wagner, poursuivi à Tolède les fantômes tourmentés du Greco. Mais lui qui voulait vénérer, sur le tombeau de Wagner, les pressentiments d’une religion nouvelle, l’individualisme, il trouvait aussi, devant «les collines classiques » (1) de la Grèce, à Versailles, à Trianon, dans ces paysages français ou attiques dont il a été le poète, d’autres leçons, « équilibre et raison », — dont il ne donnait jusque-là que « quelque promesse » dans son œuvre (2) : « Je congédiai les ombres de Byron, de Chateaubriand, de Lamartine, qui jusqu'alors sur les ruines d'Athènes n'avaient pas cessé de m’accompagner (3). » Au reste, ce n’est pas en vain qu’il avait rencontré, à ses premiers pas dans la vie des lettres, le prestige de Taine, l’amitié de Paul Bourget, le sourire d’Anatole France, les conseils de Leconte de Lisle : « Il a donné une discipline à la poésie française, déclarait-il dès 1898 devant la statue de Leconte de Lisle... Il a restauré l’art classique de resserrer un sujet, d’ordonner des pensées et d'appuyer la poésie sur quelque chose de réel. » Parmi ses premiers compagnons de luttes littéraires, il avait distingué Jules Tellier, «mainteneur du grand goût classique » (4). Il aimait les maîtres de passion, mais aussi les maîtres de sérénité, comme Gœthe. Chez Greco même, il préférait les tableaux qui lui donnaient « une pleine unité d'impression » (5). Chez Pascal, il était attiré par le feu intérieur, mais aussi
(1) M. Barrès ; Voyage de Sparte, Juven, p. 59.
(2) Maurice BARRÈS : Mes cahiers, t. II, p. 265.
(3) Zbid.
(4) Maurice BarRès : Discours à l'inauguration du buste de Jules Tellier, 27 octobre 1895.
(5) Maurice BARRÈS : Greco ou le secret de Tolède, p. 156.
par la soumission qui le règle. Il voulut cultiver en luimême son émotivité, et lui imposer une discipline : « Je n’ignore pas ce que suppose de romantisme une telle émotivité, écrivait-il en tête d’Amori et dolori sacrum. Mais précisément nous voulons le régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle nous prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. » Il demandait aux romantiques mêmes des leçons classiques ; il allait à Combourg apprendre la puissance de la tradition, et cherchait de bons conseils pour ses déracinés chez la dame de Nohant. Selon une de ses images, il entrait dans les rangs classiques sans abandonner sa bannière romantique.
Effort singulièrement vigoureux, précieuse réussite, qui, d’ailleurs ne met pas fin à tant d’années de contradictions ou d’évolutions, de conciliations nouvelles et de détours inattendus. Beaucoup de noms en isme, de titres d’école, — école romane, unanimisme, et les groupes encore qui sont nés d’hier; mais toujours le même problème : comment amener à l’universel des âmes orgueilleuses de leur isolement, — à l’éternité des œuvres qui reflètent le changement, qui sont la traduction d’un moment fugitif, — à l’ordre de l’art le désordre de la vie? Le problème est poignant à certaines heures. Il arrive que celui qui avait combattu le romantisme se repente, que celui qui avait méconnu les classiques se soumette à éux. Ce ne sont pas là trahisons ni palinodies; seule, l'indifférence trahirait les vrais intérêts de l’esprit. La vie même de l'intelligence contemporaine est attachée à ces débats sans trève. Il faut être au seuil de la mort, pour dire avec Moréas agonisant : « Classique, romantique? — Des bêtises. »
CONCLUSION
Voici une épreuve décisive : au sortir de la lecture du plus romantique des romantiques français, de Gérard de Nerval par exemple, que l’on se tourne vers l’Allemagne; que l’on reprenne un roman vraiment germanique, comme Wilhelm Meister; que l’on considère Georges de Hardenberg, ce fils d’une famille de nerveux et de poitrinaires, qui rendit fameux le nom de Novalis. Le monde semble aussitôt changé. On touche brusquement au moyen âge, à ses spéculations ésotériques, par delà le moyen âge à Alexandrie; on se sent au pays des Eckart, des Jacob Bœhme, au pays de Fichte surtout que Novalis appelle « l’inventeur d’une manière toute nouvelle de penser » (1). Le moi, l’imagination, l'intuition, mots du vocabulaire de Fichte qui passent à celui de Novalis, nous annoncent qu’une philosophie soutient cet art. Philosophie de spirites et d’alchimistes, ou simplement de la fleur bleue idéale, — cette fleur bleue entrevue par Henri d’Ofterdingen, et d’où sort tout son pressentiment, tout son appel vers une vie supérieure? Philosophie chrétienne, celle qu’Eichendorff attribue pour vrai guide à Novalis (2)? Philosophie troublé, sans doute, mais partout présente. Et ce romantisme n’est qu'un vêtement de symboles tendu sur elle.
Aussi est-ce dans le symbolisme, — un critique l’a dit, — qu'il faut aller chercher en France l’analogue du ro-
(1) H. LicxTENBERGER, Novalis, 1911, p. 106.
(2) SPEnNLÉ, Novalis devant la critique, 1903, p. 28.
mantisme allemand (1). En dépit d’un Vigny, d’un Gérard, le romantisme français ne se sépare pas profondément du classicisme, parce qu’il n’inaugure pas de philosophie nouvelle. Ou plutôt, la philosophie qui, partout, l’anime, est celle qui se refuse à rien innover. Au cours des pages qui précèdent, un mot se présentait sans cesse, le mot d’éclectisme ; et nous tâchions en vain d’y échapper par des synonymes : le grand mot inévitable revenait ; il s’abattait sur la grâce alexandrine de Chénier comme sur l’âme complexe de Jean-Jacques ; il flottait sur le Lac lamartinien, surgissait sur la scène, héros de drame ou de mélodrame, gagnait les gros volumes des historiens, les articles légers des journalistes. Discrédité, renvoyé aux Alexandrins ou à Victor Cousin, il se déguisait; et voici qu'il entre dans le siècle sous le pseudonyme de traditionalisme, de néo-classicisme, de dilettantisme ou d’impressionnisme peut-être, peut-être aussi de classicisme des romantiques.
Éclectisme : effort pour choisir parmi les doctrines et les tendances, tout ce qui peut survivre et s’accorder dans un fonds commun, ce qui affirme et non ce qui nie, selon la formule de Leïbnitz chère aux professeurs d'autrefois, c’est-à-dire ce qui se concilie à toute la pensée humaine sans en renier aucun aspect. Toute vieille civilisation, qu’elle le sache ou l’ignore, est éclectique.
Aimer les classiques parce qu’ils sont les pères des lettres françaises, parce qu’ils nous enseignent la sagesse; retenir d’eux le conseil qu’un de nos contemporains dégage de leurs œuvres : de n’aller pas au delà du vrai, de rester plutôt en deçà (2); aimer les
(1) T. pe Visan, « Le romantisme allemand et le symbolisme français » (Mercure de France, 16 décembre 1910).
(2) Le classicisme, écrit André Gide, « c’est l’art d’exprimer le plus en disant le moins. C’est un art de pudeur et de modestie. l’auteur romantique reste toujours en deçà des paroles ; il faut toujours chercher l’auteur, classique par delà. » (Morceaux choisis, Nouvelle Revue française, fragments inédits, p. 91.)
CONCLUSION 381
romantiques parce qu'ils sont classiques encore, et qu'ils nous offrent, renouvelées et vivantes, les vertus mêmes qu'ils semblaient proscrire; accepter et assimiler, — assimiler, n’est-ce pas choisir? — se confor-
mer aux lois de l’histoire, qui sont aussi les lois de la vie...