MYSTÈRES DE LA PERVERSITÉ
et il n*y de vrai et de sérieux au fond de tout cela que la lutte nécessaire de Tordre et du désordre, des instincts et de la pensée ; le résultat de ceffc lutle c'est l'équilibre dans le progrès et le diable contribue toujours, malgré lui, à la gloire de saint ]Vlichel.
L*ainour physique est la plus perverse de toutes les passions fatales. C/est l'anan'histe par excellence; il ne connaît ni lois, ni devoirs, ni vérité, ni justice. Il ferait marcher la jeune fille sur le cadavre de ses parents. C'est une ivresse irrésistible ; c'est une folie furieuse ; c'est le vertige de la fatalité qui chei^che de nouvelles victimes; tî'est rivresse anthropophage de Saturne qui veut devenir * père (K)ur avoir des enfants à dévorer. Vaincre l'amour, c'est triompher de la nature tout entière. I.e soumettre à la justice, c'est n?habilitcr la vie en la vouant à l'immortalité ; aussi les plus grandes œuvrcîs de la révélation chrétienne sont-elles la création delà virginité volontaire et la sanctilication du mariage.
Tant <|ue l'amour n'est (|u'un désir et une jouissance, il est mortel. Pour s'éterniser il faut (ju'il devienne un sacrilîce, car alors il devient une fon*e et une verUi. C'est la lutte d'Éros etd'Antéros qui fuit ré(iuilibre\lu monde. Tout ce qui surexcite la sensibilité con<luit à la dépravation et au crime. Les larmes appellent le sang. Il en est des grandes émotions <'omme <ies liqncui^s fortes, en faire un usage habituel, c'est en abuser. Or, tout abus des émotions piTvertit le sens moral ; on les rerlienhe |>our elles-mêmes, on sacrifu» tout pour se h^s procurer. Une femme romanesque deviendra facilement une hrruïne de cour d'assises, elle en arrivera peut-èlre à retic
déplorable el irréparable absurdité de se suicider pour s'admirer et s'attendrir sur soi-même en se voyant mourir.
Les habitudes romanesques conduisent les femmes à rhystérie et les hommes au spleen. Manfred, René, l^ia sont des tyi^s de perversité d'autant plus profonde qu'ils raisonnent leur maladif orgueil et poétisent leur démence. On se demande avec effroi (juel monstre pourrait naître de l'acœnplement de ManlVed et de Léha!
La perte du sens moral esj une vérilable aliénation : l'homme qui n'obéit pas avant tout à la justice ne s'appartient plus, il marche sans lumière dans la nuit de son existence, il s'agite comme dans un rcve en proie au cauchemar de ses passions.
Les coinçants impétueux de la vie instinctive et les faibles résistances de la volonté fonnent un antagonisme si distinct que les kabbalistes ont cru à l'embryonnat des âmes, c'est-à-dire à la |)r(»scnoc dans un même corps de plusieurs aines ((ni se le dis[)utent et qui cherchent souvent à le détruire, à peu près comme les naufragés de la Méduse^ lorsqu'ils se disputaient le radeau trop étroit, cherchaient à le faire sombrer.
Il est certain (pi'en se faisant le serviteur d'un courant (pielconcpie (rinstincts ou même d'idées, on aliène sa persomialité et qu'on devient l'esclave de ce génie des multitudes que l'Évangile a[)polle Légion.
Les artistes en savent bien (jiielque chose. Leurs fré- (juentcs évocations de la lumière universelle les énen^ent. Ils deviennent des médium, c'est-à-dire des malades. Plus le succès les grandit dans l'opinion, plus leur per-
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sonnalitë s^amoimiril ; ils deviennent ({uinteux, absurdes^ envieux, colères ; ils n'admettent pas qu'un mérite, même dans un ordre diflercnt, puisse se produire à côté du leur, et dès qu'ils deviennent injustes, ils se dis|)ensent même d'être |>olis. Pour érir.ipper à cette fatalité les vrais grands hommes s'isolent de toute camaraderie liherticide et se sauvent par une fièrc impopularité des frottements de la vile multitude : si Balzac avait été de son vivant riiomme d'une coterie ou d*im |mrti, il ne serait pas resté après sa mort le ^rand génie universel de notre époque.
I^ lumière n'éclaire ni les choses insensibles, ni les yeux fermés, ou du moins elle ne les éclaire (pf au profit de ceux qui voient. Le mot de la Gciicse : Que la lunnère se fasse! est le cri de victoire de rintelligence triomphante des ténèbres. (]e mot est sublime en elTct parce cpf il exprime avec simplicité'la chose la plus grande et la plus merveilleuse du monde : la création de rintclligcncc par elle-même, lorsque', convo<piant ses puissances, équilibnmt ses facultés, elle dit : Je veux nriinmortaliscr en V(»yant la vérité étcTiielle, que la lumière soit 1 et la lumicre est. La lumière éternelle comme Dieu commence tons les jours pour les yeux qui s ouvnïiit. La vérité sera éternellement l'invention et comme la création du génie : il cric : Que la lumière soit! et lui-uicme il est |>arco quVIle est. Il est immortel parce qu il la coni|ircnd éttTncIlc. Il contemple la vérité comme son ouvrage parce qu ellt^ est sa conquête, et riminortalilé eomuie son triomphe parce qu'elle sera sa nVomp4Mise et sa couroime.
Mais tous les esprits ne voient pas avec justesse parce
que tous les cœurs ne veulent pas avec justice. Il est des ûmes pour lesquelles la vraie lumière semble ne devoir exister jamais. Elles se contentent de visions phosptiorescentes, avortons de lumière, hallucinations de la pensée, et, amoureuses de ces fantômes, elles craignent le jour qui les mettrait en fuite parce qu'elles sentent bien que le jour n'étant pas fait pour leurs yeux, elles retomberaient dans une profonde obscurité. C'est ainsi que les fous oi^igueut d'abord, puis calomnient, insultent, [>oursuivent et cuiidanuieut les sages, il faut les plaindre et leur pardonner, ils uc savent pas ce qu'ils font.
La vraie lumière repose et satisfait l'âme, Thallucination au contraire la fatigue et la tourmente.' Les satisfactions de la folie ressemblent à ces rêves gastronomiques des gens afiamés qui aiguillonnent leur faim sans la rassassicr jamais. De là naissent les irritations et les troubles, les découragements et les désespoirs. — La vie nous a toujours menti, disent les disciples de Werther, c'est pou^ quoi nous voulons mourir! Pauvres enfants, ce n'est pas la mort qiril vous faudrait, c'est la vie. Depuis que vous êtes an monde vous mourez tous les jours, est-ce à la cruelle volupté du néant que vous devez demander le remède du néant de vos voluptés? Non, la vie ne vous a jamais trompés, car vous n'avez pas encore vécu. Ce que vous preniez pour la vie ce sont les hallucinations et les rêves du premier sommeil de la mort!
Tous les grands criminels sont des hallucinés volontaires, et tous les hallucinés volontaires peuvent être fatalement conduits à devenir de grands criminels. Notre lumière personnelle spécialisée, enfantée, déterminée pir
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notre affection dominante, est le germe de notre paradis ou de notre enfer. Chacun de nous conçoit en quelque sorte, met au monde et nourrit son bon ange ou son mauvais démon. La conception de la vérité donne en nous la naissan<.*e ou bon génie ; la perception voulue du mensonge est une couveuse et une éleveuse de cauchemars et de vampires. Chacun doit nourrir ses enfants, et notre vie se consomme au profit de nos pensées. Heureux ceux qui retrouvent Tinmiortalité dans les créations de leur âme ! Malheur à ceux qui s'épuisent pour nourrir le mensonge et engraisser la mort, car cliacun jouira du fruit de ses œuvres.
Il est certains êtres inquiets et tourmentés dont Tinfluence est turbulente et la conversation fatale. Près d'eux on se sent irrité et on les quitte avec colère ; pourtant, par une perversité secrète, on les recherche pour affronter le trouble et jouir des émotions malveillantes qu*ils nous donnent. Ce sont les malades contagieux de Tesprit de perversité.
L'esprit de perversité a toujours pour secret mobile la soif de la destruction, et pour fin dernière le suicide. Le meurtrier Éliçabide, d'après ses propres aveux, non-seulenient éprouvait un besoin sauvage de tuer ses parents et ses amis, mais il eût voulu mènie, si cela eût été possible, et il l'a dit en propres termes devant la cour d'assises, faire sauter le ghbe comme un marron cuit. Lacenuiro, qui passait ses journées a combiner des meurtres pour avoir le moyen de passer les nuits dans d'ignobles orgies ou dans les frénésies du jeu, se vantait hautement d'avoir véea. 11 appelait cela vivre ! et il chantait un hyrnnr à
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la guilloliney qu'il appelait sa belle fiancée 1 et le inonde était plein d'imbéc'Jles qui admiraient ce scélérat! Alfred de Musset, avant de s'éteindre dans Tivresse, ii gaspillé Tun des premiers talents de son siècle dans des chants de froide ironie et de dégoût universel; le malheureux avait été maléficié par le re^ptr. d'iuie femme profondément perverse, qui, après Tavoir tué, s'est accroupie comme une goule sur son cadavre et en a déchiré le suaire. Nous demandions un jour à un jeune écrivain de cette école ce que prouvait sa littérature. — Cela prouve, nous a-t-il franchement et naïvement répondu, qu'il faut désespérer et mourir. Quel apostolat et quelle doctrine! Mais voilà les conclusions nécessaires et rigoureuses de Tesprit de perversité. Aspirer sans cesse au suicide, (calomnier la vie et la nature, invoquer tous les jours la mort sans pouvoir mourir, c'est l'enfer éternel, c'est le supplice de Satan, cet avatar mythologique de l'esprit de perversité; la vraie traduction en langue française du mol grec diabolos, ou diable, c'est le pervers.
Voici un mystère dont les débauchés ne se doutent pas. C'est qu'on ne peut jouir des plaisii^ même matériels de la vie que par le sens moral. Le plaisir est la musique des harmonies intérieures; les sens n'en sont que les instruments, instruments qui résonnent faux au contact d'une ame dégradée. Les méchants ne peuvent rien sentir, parce qu'ils ne peuvent rien aimer : pour aimer, il faut cire bon. Pour eux donc tout est vide, et il leur semUe que la nature est impuissante, parce qu'ils le sont euxmêmes, ils doutent de tout parce qu'ils ne savent rien, ils blasphèment tout parce qu'ils ne goûtent rien; s'ils
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caressent c'est pour flétrir, s'ils boivent c'est pour s'eni^ vrer, s'ils dorment c'est pour oublier, s'ils s'éveillent c'est pour s'ennuyer mortellement : ainsi vivra, ou plutôt, ainjii mourra tous les jours celui qui s affranchit de toute loi et de tout devoir pour se faire lesciave de ses fantaisies. Le monde et l'éternité même deviennent inutiles à celui qui se rend inutile au monde et à l'éternité.
Notre volonté, en agissant directement sur notre médiateur plastique, c'est-ù dire sur la portion de lumière astrale qui s'est spécialisée en nous et qui nous sert à Tassimilation et à la contiguration des éléments nécessaires a notre existence ; notre volonté, juste ou injuste, harmonieuse ou perverse, conligure le médiateur à son image et lui donne des aptitudes conformes à nos attraits. Ainsi la monstruosité morale pi^oduit la laideur physique ; car le médiateur astral, cet architecte intérieur de notre édifice corporel, le modifie sans cesse suivant nos besoins vrais ou factices. 11 agrandit le ventre et les mâchoires du gourmand, pince les lèvres de favare, rend impudents les regai-ds de la femme impure, et venimeux ceux de l'envieux et du malveillant. Quand Tégoïsme a prévalu dans une âme, le regard devient froid, les traits durs; riiarmonic des formes disparait, et, suivant la spécialité absorbante ou rayonnante de cet égoïsme, les membres se dessèchent ou s'embarrassent d'un excessif embonpoint. La nature, en faisant de notre corps le portrait de notre âme, en a garanti la ressemblance à perpétuité, et le retouche infatigablement. Jolies femmes qui n'êtes pas bonnes, soyez sûres de ne pas rester longtemps belles. La beauté est ime avance que la nature fait à la vertu : si
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la vertu n'est pas prête à réchéance, la "prêteuse reprendra impitoyablement son capital.
La perversité, en modifiant l'organisme dont elle détruit réquilibre, crée en même temps cette fatalité des ' besoins qui pousse à la destruction de l'organisme même et à la mort. Moins le pervers jouit, plus il a soif de jouissance. Le vin est comme de l'eau pour Tivrognc, l'or fond dans les mains du joueur; Messaline se lasse sans être assouvie. La volupté qui leur échappe se change pour eux en un long désir irrité. Plus leurs excès sonl homicides, plus il leur semble que la suprême félicité approche... Encore une rasade de liqueur forte, encore un spasme, encore une violence a la nature... Ahl enfin," voici le plaisir! voici la vie... et leur désir, an paroxysme de son insatiable faim, s'éteint pour jamais dans la mort !