Le clergé à l'Académie
Il est juste quil vous soit offert. Vous représentez seul aujourd'hui VEglise de France à V Académie : vous verrez passer ici sous vos yeux les hommes considérables dont vous êtes., à ce titre., le successeur. Quelques-uns eurent du génie ; tous eurent du talent ; tous ont fait honneur à r Académie. Choisis les uns pour leur éloquence, les autres pour leur renommée, leur ensemble constitue certainement l'un des ornements les meilleurs de cette Compagnie célèbre de nos gloires nationales. Vous les connaissez déjà :
a DEDICACE
mais vous aurez quelque plaisir à les voir groupés et réunis^ à pouvoir embrasser l'aperçu de leur vie sans être obligé de feuilleter de nombreux volumes.
Ce motif suffirait à expliquer mon hommage. Ten trouve un autre dans les relations bienveillantes et amicales dont vous voulez bien m^ honorer depuis que vous êtes à Rome,
Acceptez-le donc comme un faible gage de ma haute considération^ et daignez souffrir que je vous offre aussi V expression des sentiments avec lesquels fai V honneur d'être^
De votre Eminence^
Le très humble serviteur,
Mon excellent et regretté ami le comte de la Jonquière, capitaine d'artillerie breveté d'Etat- Major, fît paraître, en 1894, L'Armée à V Académie. Lorsque j'eus achevé cet intéressant volume, l'idée me vint qu'on en pourrait faire un non moins attrayant en montrant cette fois LEglise à lAcadémie. Mais j'y renonçai aussitôt ; car si un officier avait pu écrire le premier, un simple laïque, et je l'étais alors, ne me semblait pas autorisé à publier le second.
Cet obstacle a disparu depuis lors : mon caractère de prêtre et mon titre de prélat me donnent sans doute le droit de revenir à mon idée, d'entreprendre cet ouvrage et me vaudront peut-être la bienveillance et l'attention de ceux qui y jetteront les yeux.
Et j'en ai besoin. Quelle magnifique galerie, en effet, je dois leur faire parcourir ! Dès mes
premiers pas j'ai été tenté de renoncer à mon dessein, tant il me paraissait au-dessus de mes forces, tant je jugeais humblement l'ouvrier inférieur à la tâche qu'il avait à remplir. Evoquer d'aussi grands noms; faire revivre de si hautes figures; parler de Richelieu et de Bossuet ; dépeindre la splendeur d'un Rohan, 1 éloquence d'un Lacordaire, la souplesse d'un Maury, la vertu d'un Perraud; montrer le rôle prépondérant qu'a toujours joué l'Eglise dans le développement de la pensée française, la place qu'elle a tenue sans cesse dans l'aréopage de nos meilleures illustrations; faire sentir à quel point elle se défend, par sa valeur même, contre les attaques injustes et haineuses d'adversaires irréconciliables ; relier ainsi entre elles, par un ciment mystérieux, ces biographies disparates et en faire un monument magnifique à sa gloire : tel était le rôle que j'avais à jouer au cours des pages que j'allais écrire.
Et comme si cette difficulté n'était pas suffisante, d'autres objections m'apparurent. Je n'ignore pas que des esprits chagrins trouveront bien des prétextes pour nier, sinon l'intérêt, du moins l'utilité de ce livre. On me dira — on me l'a dit déjà — que toutes ces biographies ne sont pas nouvelles ; et de fait je ne prétends rien découvrir ici. Je ferai seulement observer que
plusieurs des noms cités dans ces pages sont presque inconnus, si ce n'est des hommes de lettres ; que beaucoup sont du moins totalement oubliés; que parmi des figures de premier plan, la vie ou les oeuvres de certains ne sont plus familières à personne. J'avouerai ingénument que j'ai moi-même appris beaucoup de choses en écrivant ces pages : ceux qui les liront en apprendront autant sans doute et avec moins de peine^ car ce qui rendait mon entreprise difficile, c'est que justement les récits de ces vies sont dispersés dans de vieux ouvrages qu'on ne trouve plus que dans les bibliothèques publiques où il faut au moins en connaître le titre pour pouvoir demander à les lire, et qu'ils n'ont entre eux aucun rapport ni aucune proportion, les uns étant fort longs, fort diffus, tandis que d'autres sont très laconiques; les uns étant présentés sous forme de discours, d'éloges emphatiques, tandis que d'autres ne sont que de simples notes biographiques n'offrant au lecteur distrait que de froides listes d'ouvrages démodés.
On contestera aussi, au point de vue purement ecclésiastique, la convenance de cette évocation de personnages qui n'offrent pas, quelques-uns du moins, de grands exemples de vertu, de soumission, de désintéressement, de
régularité sacerdotale. Mais ce n'est pas, à proprement parler, un ouvrage d'édification que j'ai prétendu faire, malgré les nombreux traits fort touchants que j'aurai à citer çà et là. Sans doute les mœurs et la tenue du clergé ont changé depuis trois siècles ; il y a quelque différence entre la vie d'un Dupanloup et celle d'un abbé de Choisy, entre la doctrine d'un Lacordaire et celle d'un Loménie de Brienne ; sans doute encore la vie extérieure de nos prêtres n'a plus rien de commun avec celle de tels possesseurs de traitements considérables ou de fortunes princières ; nous sommes loin aujourd'hui des quatre millions de rente que plusieurs auteurs prêtent au cardinal Dubois, des deux millions et demi du cardinal de Rohan, ou même des quatre cent mille francs de Bernis, et ces abbés-poètes, ces prélats mondains, ces cardinaux politiques n'avaient rien de l'attitude que la formation sulpicienne a imprimée à notre clergé et dont on admirera la parfaite correction ici-même, dans la vie des derniers personnages dont on va lire l'histoire. Mais qu'on veuille bien néanmoins remarquer que, même chez les moins austères, les traits de charité, de noblesse abondent, et qu'à part deux ou trois noms qu'on voudrait peut-être retrancher de cette liste et qui nous rappellent que tous ici
sont des hommes, les autres offrent un magnifique exemple de cette élévation de sentiments, de cette largeur de vues, de cette indépendance de caractère, de cette sensibilité de cœur qui, si elles ne sont pas le privilège exclusif du clergé, sont la sûre caractéristique des hommes supérieurs et des grands citoyens.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs, puisque cet ouvrage n'existait pas, il me parut qu'il devait exister. Car, a dit M. Auger, « c'est parmi les hommes consacrés au ministère des autels que cette compagnie a le plus souvent cherché de quoi réparer ses pertes, l'aider dans ses travaux et soutenir son illustration^ ». On sent donc bien par là quelle place éminente le clergé a tenue toujours à l'Académie ; il suffît de pénétrer sous la coupole pour ressentir cette impression, puisqu'on y voit tout d'abord, pleines de noblesse et d'aisance, à gauche et à droite de la tribune, les statues de Bossuet et de Fénelon.
Pour établir ces biographies en connaissance de cause, surprendre le caractère et la physionomie propre de mes personnages, j'ai dû lire
* Réponse au discours de M»' l'Archevêque de Paris.
tous les discours de réception de ces immortels, et j'ai rencontré, pour le faire commodément à la bibliothèque de l'Institut, la complaisance éclairée de M. Rébelliau, que la présentation du comte Albert de Mun avait particulièrement bien disposé en ma faveur, et dont les conseils et les avis m'ont été çà et là du plus précieux secours. Qu'il me permette de lui en exprimer ici ma plus vive gratitude ^
Pour ne pas donner à ce cadre des proportions exagérées, j'ai dû en exclure quelques noms que le clergé ne peut pas réellement revendiquer comme siens : ceux de Barthélémy, l'auteur du Voyage du Jeune Anacharsis, qui reçut seulement la tonsure; de Terrasson, qui, un instant oratorien, fut ordonné sous-diacre, mais abandonna bientôt le clergé, fit une grosse fortune parle système de Law, puis, s'étant ruiné, devint professeur au Collège de France et académicien ; de Delille, le traducteur des Géorgiques et de V Enéide^ appelé par la Harpe « le Virgile français », décoré toute sa vie du titre d'abbé, bien qu'il n'eût jamais reçu les ordres ; du philosophe Gaillard, dont la vie d'historien, de grammairien et même de journaliste, ne paraît
* M. Rébelliau a bien voulu mettre à ma disposition les dossiers inédits de M. Gaston Boissier où j'ai trouvé d'importants renseignements.
avoir eu rien de spécialement ecclésiastique, et que Voltaire appelait un intrépide ennemi des cagots.
Cette nécessité de me restreindre me fera passer aussi sous silence certains académiciens que les circonstances ont amenés à quitter la soutane : tels Lauréault de Foncemagne, d'abord oratorien pendant plusieurs années, mais que le mauvais état de sa santé obligea à abandonner l'Oratoire, qui plus tard se maria et est cité par Marmontel comme étant, avec l'abbé de Radonvilliers, « ceux de ses collègues qui étaient le moins connus du public et le plus estimés de l'Académie » ; M. de Féletz, ordonné en cachette pendantla Révolution, qui ne reprit pas ses fonctions après son emprisonnement et sa fuite, tint pendant vingt cinq ans le sceptre de la critique littéraire au Journal des Débats et est appelé par Villemain a un des hommes les meilleurs parmi les bons^ » ; Gondillac, dont l'influence fut immense au XVIII® siècle et qui, bien qu'en dehors du clergé « sut en garder constamment les bienséances » ; enfin les transfuges du clergé, Morellet, Sieyès\
* Souvenirs contemporains, t. I.
* On ne doit pas cependant mettre Morellet sur la même ligne que Sieyès, car il eut toujoui's une attitude fort digne, combattit ardemment les violences révolutionnaires et ne se rangea point parmi les apôtres de l'athéisme. Il sera à jamais béni pour avoir soustrait les
Sans doute ils avaient presque tous le caractère sacré : ils étaient prêtres pour Téternité! Mais ce n'est pas comme prêtres que l'Académie les appela dans son sein; ce n'est pas comme prêtres qu'ils sont arrivés à la célébrité. On comprendra aussi le sentiment qui m'a fait me borner à dédier ces pages au seul académicien ecclésiastique actuellement vivant, afin qu'on ne prenne pas pour une facile flatterie le juste tribut d'hommages que j'aurais eu à lui rendre.
Malgré ces restrictions, le champ de cette étude demeure encore assez vaste ; il offrira au lecteur des exemples assez nombreux, assez brillants, assez variés pour lui permettre d'en tirer des déductions concluantes et de souscrire à ces lignes de M. Pierre Somaize : (c Mais s'il est un lieu, en France, où Tonne saurait oublier le rôle que l'Eglise a joué, celui qu'elle joue encore dans notre pays, c'est bien cette Académie, qui a la garde de nos traditions littéraires et de notre culture. » Avoir décidé plusieurs à le reconnaître serait ma plus belle récompense.
archives de l'Académie française, lorsqu'à l'heure suprême il en était le secrétaire et les avoir mises en lieu sûr, assurant ainsi leur conservation.
Il me reste à dire maintenant un mot de Tordre que j'ai donné à cet ouvrage. Présenter l'un après l'autre, en des articles successifs, les personnages cités ici, c'eût été lui donner l'apparence et la froideur d'un dictionnaire biographique ; aussi j'avais d'abord songé à les grouper en quarante chapitres, consacrés aux quarante fauteuils où ces académiciens se sont respectivement assis. Là encore je trouvai un obstacle: quelques-uns de ces fauteuils ont eu en effet de nombreux occupants ecclésiastiques et non des moindres : je me serais vu dans l'obligation de dépasser alors la limite de sept ou huit pages, que j'aurais dû m'assigner pour chacun d'eux; d'autres au contraire en ont vu passer à peine un ou deux^ J'ai donc résolu d'établir plutôt certains groupes, motivés soit par la famille ou la société littéraire à laquelle ces personnages appartenaient, soit par l'époque où ils vécurent. J 'ai tâché ainsi d'enlever à ces pages la sécheresse d'une liste chronologique, la monotonie d'une succession d'articles, en leur conservant toutefois un certain ordre.
J'avais désespéré, après d'infructueuses recherches, de découvrir une gravure ancienne
* Le 2», le a7», le Sa», n'ont même jamais été occupés par des ecclésiastiques. En outre cette division a été employée déjà pai* MM. Tyrtée Tastet et Gh. Barthélémy.
la À\ANT-PROPOS
se rattachant au clergé à l'Académie : par acquit de conscience , je me fis présenter l'image que le catalogue de la collection Hennin, au cabinet des Estampes, désignait ainsi :
« Académie française (Les membres de 1') venant offrir au roi le dictionnaire de T Académie. »
A vrai dire, je ne croyais pas que cette image pût présenter de rapport avec le sujet que je traitais ; mais, en voyant dans le petit groupe d'académiciens admis devant Louis XIV, un évèque sur les huit et deux abbés sur les dix qui siégeaient alors dans la compagnie, je n'hésitai pas à en mettre la reproduction en tète de ces pages, pensant qu'elle pourrait leur apporter quelque relief et intéresser ceux qui voudront bien les lire.
Mon désir eût été que M. de Mun, qui m'avait déjà gracieusement aplani la voie, me donnât quelques pages d'introduction pour ce livre, afin de le rendre moins suspect au public lettré devant lequel je ne me présente pas sans une secrète appréhension. Il avait une autorité spéciale pour prêter son appui à une histoire des évêquesacadémiciens, car, outre qu'il est académicien, un vénérable curé de l'Orne me disait un jour : « M. de Mun, c'est presque un évèque! » J'oubliais qu'à ses occupations d'homme de lettres,
AVANT-PROPOS i3
M. de Mun joint celles de député ; j'ignorais surtout qu'il avait dû déjà refuser à d'autres, qui le touchaient de plus près, le service que je lui demandais. Voici la lettre qu'à cette occasion il a bien voulu m'adresser :
CHAMBRE Paris, le 29 décembre 1907.
SS DÉPUTÉS 5, avenue de l'Aima, VIlIo.
Cher Monseigneur,
Vous voudrez bien m'excuser de n'avoir pu, obligé de me rendre en Bretagne, répondre plus tôt à votre aimable lettre dont j'ai été très touché. C'aurait été pour moi un grand honneur de présenter au public votre ouvrage sur « le Clergé à l'Académie », qui ne peut manquer d'être d'un haut intérêt. Je me vois malheureusement obligé de le décliner, à mon grand regret. J'ai reçu en effet, ces temps derniers, plusieurs demandes semblables de personnes avec lesquelles je suis lié d'assez près, et j'ai dû refuser dans l'impossibilité où j'étais d'ajouter ce surcroît aux occupations, déjà trop nombreuses, qui absorbent tout mon temps.
Veuillez agréer, cher Monseigneur, tous mes sentiments dévoués.