LE PÈRE GRATRY. — LE CARDINAL PERRAUD CONCLUSION
Ce sont encore deux oratoriens qui vont terminer cette étude. On a trouvé, dès son premier chapitre, le nom de Nicolas Bourbon; le dernier sera consacré au Père Gratry et au cardinal Perraud, et cette continuité à travers un espace de deux cent soixante-dix ans, parmi tant d'événements divers, malgré tant de soubresauts d'opinion, mérite d'être signalée à l'honneur de l'Oratoire et à celui de l'Académie.
Sans doute, les deuxpersonnages qui nous restent à considérer n'ont plus rien de la fantaisie, de la désinvolture même de plusieurs de leurs aînés : ils ont en retour toute la réserve, toute l'érudition, toute la gravité que peuvent souhaiter les censeurs les plus sévères. Tous deux se firent prêtres relativement tard; tous deux avaient passé par les grandes écoles et voyaient s'ouvrir devant eux une carrière brillante, des succès certains : tous deux enfin n'hésitèrent pas, lorsqu'ils senti-
rent en eux la plénitude de la foi, à se faire apôtres pour la mieux défendre ; lorsqu'ils eurent compris la vérité, à se faire prêtres pour la mieux servir.
Le Père Gratry, Tauteur des Sources, pourait-on dire, tant ce petit livre plein de science et de charme a, sinon fait pâlir, du moins dépassé en succès ses autres écrits, naquit à Lille en i8o5. Il fit à Paris ses premières études, entra au collège Henri ÏV et connut là des jours amers : car, tourmenté par de vagues inquiétudes, ayant perdu coup sur coup son père et sa vieille mère qu'il adorait, ne voyant que la mort pour terme de la vie et connaissant, comme il dit lui-même, « la ferveur de l'irréligion », il avait été jusqu'à songer à demander au suicide le calme du néant ou le rayon delà vérité*. Mais, doué d'une force de caractère bien rare à cet âge, ses longues méditations l'amenèrent peu à peu du doute à la foi. Il résolut alors d'apprendre les sciences : « J'entrerai dans cette citadelle, me disais-je, et je verrai si on a le droit de ne pas croire en Dieu^. »
En 1825 il était reçu à l'Ecole Polytechnique et c'est là qu'à travers Taridité des mathématiques, pendant ces jours laborieux employés à l'étude, à la méditation, à la prière, « ce triangle spirituel au
* B. Ghauvelot. Célébrités catholiques contemporaines .
* Souvenirs de jeunesse.
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sommet duquel éclôt toujours la vocation * », se décida la sienne. Ayant donné sa démission, le jeune Gratry alla faire ses études théologiques à Strasbourg, dans la maison de M. Bautain qui avait déjà donné asile aux Bonnechose et aux Ratisbonne. Il y fut ordonné prêtre en i833. Pendant sept ans il se dévoua au professorat au petit séminaire de Saint-Louis, puis dans la maison d'enseignement secondaire que M. Bautain avait établie à Strasbourg, sans pour cela négliger ses méditations et ses études. C'est de ce temps que datent ses cahiers philosophico-religieux d'où devaient sortir plus tard ses grands ouvrages.
Docteur es lettres en 1840, l'abbé Gratry fut nommé, par décret ministériel, supérieur du collège Stanislas, où son intelligente initiative trouvait un vaste champ pour s'exercer : quelques années plus tard, M^"" AfFre le faisait aumônier de l'École Normale et chanoine de Notre-Dame^. Mais il quitta l'Université en i85i, à la suite de sa polémique retentissante avec M. Vacherot, qui fit mettre en disponibilité le directeur de l'Ecole Normale, L'abbé Gratry donna alors sa démission et, toujours préoccupé de réconcilier le christianisme et l'esprit moderne et d'établir, comme il le dit luimême, « un atelier d'apologétique », il entra à l'Oratoire.
* B. Ghauvelot. Op. cit.
* 11 fut un instant vicaire général dOrléans où Ms^ Dupanloup, qui se connaissait en hommes, l'avait appelé.
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Cette congrégation devait le séduire : on a pu voir, dans le chapitre qui lui est spécialement consacré, combien elle était faite pour les esprits indépendants, pour les hommes savants et laborieux ; combien sa règle, ou plutôt son absence de règle, dans le sens étroit qu'on prête à ce mot, favorisait les libres travaux. Le Père Gratry put s'y livrer sans contrainte à l'étude et à la prière, et organiser ces conférences fameuses, transférées ensuite à Saint-Etienne-du-Mont et où l'on voyait souvent, parmi l'affluence des auditeurs, Berryer, Guizot, le duc de Broglie, Montalembert. C'était bien là « l'atelier d'apologétique » rêvé. L'orateur avait du reste une autorité qui s'imposait, « une éloquence simple et familière » qui enchantait ceuxlà mêmes qu'elle ne persuadait point. La plupart des grands ouvrages du Père Gratry datent de cette période de sa vie ; la Connaissance de Dieu, la Logique^ la Connaissance de Vâme ont vu le jour à l'Oratoire.
Il y écrivit aussi, pour répondre à M. Renan, NotreSeigneur Jésus-Christ^ œuvre pleine de verve, de logique et d'émotion, où le scepticisme et la mauvaise foi du sophiste sont étalés au grand jour et qui valut à son auteur d'universels applaudissements. Les Sources datent encore de ce temps et l'écrivain fut nommé, vers la même époque (i863), professeur de morale évangélique à la Faculté de théologie de la Sorbonne.
De bonne heure, le Père Gratry avait étudié la
musique. Il l'appelait une compagne, une admirable et ravissante amie. Il en avait saisi les concordances, transposait en musique, comme il le dit lui-même, ce qu'il savait en littérature et en philosophie. « Je compris l'identité de la critique littéraire et de la critique musicale *. » Il eut la plus haute intelligence de l'harmonie, la plus exacte compréhension de ses rapports avec les mathématiques transcendantes. Il en mettait en tout et il semblait que l'oracle lui eût dit, comme à Socrate dans sa prison ; Ne faites plus que de la musique^^.
Mais l'Oratoire lui-même, tel qu'il était établi en France, parut bientôt entraver les élans de cette nature indépendante et fière. Sans rompre les liens qui l'attachaient à cette société, le P. Gratry s'installa dans une rue voisine. « De son observatoire de la rue Barbet-de-Jouy », dit le cardinal Mathieu, il entendait le cri de tous les opprimés ; et déclara la guerre aux oppresseurs de l'Irlande et
* Cf. Jules Lelorrain. Les Contemporains. Le R. P. Gratry.
* On permettra à un musicien de ne pas résister au désir de citer ici ce que le P. Gi'atry dit de la musique : « Le repos est le père du silence. Nous sommes stériles faute de repos plus encore que faute de travail. Je ne connais qu'un seul moyen de vrai repos dont nous ayons quelque peu conservé l'usage : c'est la musique. Rien ne porte si puissamment au vrai repos que la musique véritable... La vraie musique est sœur de la paix... Son influence recueille et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l'âme la sève des sentiments, des lumières, des élans... Mais nous avons trouvé le moyen d'ôter presque toujours à la musique son caractère sacré, son sens cordial et intellectuel, pour en faire un exercice d'adresse, un prodige de vélocité et un brillant tapage, qui ne repose pas même les nerfs, loin de reposer l'âme. » [Les Sources.)
de la Pologne, car, à mesure qu'il avançait en âge, « il ne voulait, il ne savait plus qu'aimer^ ».
Le P. Gratry avait déjà tenté plusieurs fois sans succès d'entrer à l'Académie française. Il y voyait un très heureux accroissement d'autorité « pour la propagation de la foi chrétienne ». L'Académie, disait-il, doublerait mon auditoire en Europe. Et il écrivait à un ami : « Je ferais bien de me présenter chaque fois qu'il y a une place vacante. Corneille ne s'est-il pas présenté sept fois ? Je ne suis pas plus fier que Corneille. » Il y fut enfin reçu le 2 mai 1867, à la place de M. de Barante. On en plaisanta, parce qu'il allait occuper le douzième fauteuil, qui avait été celui de Voltaire. La fortune a de ces caprices. Luimême y fît une charmante allusion dans son discours ; et, après avoir remercié la Compagnie d'honorer en lui-même, en le faisant asseoir à la place de Massillon, le clergé et l'Oratoire, il continua : «Voltaire, Messieurs, qui occupa le même fauteuil, se trouve ainsi, dans vos annales, entre deux prêtres de l'Oratoire, et son rire sur le genre humain est enfermé entre deux prières pour le monde, comme son siècle lui-même, un jour, sera, dans notre histoire, enfermé entre le grand xvii^ siècle et le siècle de foi lumineuse qui aimera Dieu et les hommes en esprit et en vérité^. »
* Camille Bellaigue. Le Père Gratry [Revue des Deux Mondes ^ septembre 1900).
* « Le silence s'établit. M. l'abbé Gratry lit son discours, j'allais presque dire son sermon de réception. » (Louis Jourdan. Siècle, du 28 mars 1868.) « On ne fait plus de sermons à l'église, on y fait des
Mais une amère déception allait succéder à cette heure de triomphe. Le Concile du Vatican n'était pas encore ouvert que déjà, dans la presse, s'étalaient les doctrines les plus passionnées sur l'infaillibilité pontificale. Avec l'indépendance de son esprit, la fougue de son caractère, la conscience de sa supériorité, le P. Gratry n'accepta pas les leçons de journalistes trop zélés et publia, sous forme de lettres à M^'* Deschamps, archevêque de Malines, quatre dissertations qui eurentun immense retentissement et s'ouvraient parle récit de la condamnation du pape Honorius par le concile de Gonstantinople *. Gela le rendit suspect aux catholiques ; on oublia ses mérites et ses services ; on oublia surtout que depuis longtemps déjà il avait écrit : « Presque tous les catholiques croient en théorie et admettent en pratique que le Souverain Pontife, jugeant ex cathedra, en matière de foi et de mœurs, est infaillible. » Ce sont les termes mêmes de la constitution Pastor Mternus,
Après la proclamation du dogme, le P. Gratry n'hésita pas à se soumettre sans rései^ve et il écrivit à l'archevêque de Paris : «. . . Tout ce que, sur ce sujet, avant la décision, j'ai écrit de contraire au décret, je Tefiface. » Mais il ne trouva pas même un refuge dans la congrégation qu'il avait restaurée, et
conférences. On peut bien faire à l'Académie un peu de sermons. » (Louis Ratisbonne, id.)
* Monseigneur Vévêque d'Orléans et Monseigntur L'archevêque de Malines (1869).
le supérieur de TOratoire annonça que le P. Gratry avait renoncé au titre d'oratorien. Une parole que nous avons déji'i citée trouve ici sa place. Fénelon, qui Ta prononcée au sujet de Pellisson, l'eût appliquée avec non moins d'à-propos au P. Gratry : « Pour être grand, il ne lui manquait que d'être malheureux : il le fut. » Fatigué et malade, le P. Gratry se retira alors en Suisse. Il alla mourir à l'étranger. Entouré d'amis dévoués et de disciples fidèles, il languit quelques mois au bord du lac de Genève , supportant avec une « invincible patience » (le mot est du cardinal Perraud), sans plainte et sans murmure, les cruelles souffrances qu'il endurait. On a vu plus haut quel culte il avait voué à la musique : il lui dut encore ses derniers sourires ^ Il rendit son âme à Dieu le 7 février 1872, après avoir reçu, avec la plus vive piété, les derniers sacrements.
Léon XIII dit un jour à l'évêque d'Autun, en parlant du P. Gratry, ces paroles lapidaires qui peuvent lui servir d'épitaphe : « Ge fut un grand esprit et un noble cœur ! »
* Il l'aima jusqu'à la fin. « Encore quinze jours avant sa mort, a raconté le cardinal Perraud, un musicien ambulant s'était arrêté sous ses fenêtres et avait joué je ne sais plus quelle mélodie d'un grand maître. « Ge n'est pas cela, dit le Père, c'est beaucoup trop lent. Tenez, dit-il à mion frère, portez-lui cette pièce, dites-lui qu'un grand musicien l'écoute, et demandez-lui ou de cesser de jouer cet air, ou de le jouer plus vite. » Le savoyard ne se le fit pas dire deux fois. La mesure fut accélérée et le Père dit : « Bien, bien, c'est cela maintenant. »
Le cardinal Perraud était né à Lyon, en 1828, de parents modestes et honorables. Son père, capitaine des voltigeurs, s'était battu à Waterloo ; son grand-père, médecin-major, avait été tué à Wilna. Lui-même passa ses premières années à Paris : élève de Louis-le-Grand, il entra, en 1847, à l'École Normale où il eut pour condisciples des hommes tels que Taine, Prévost-Paradol, Weiss, Fustel de Goulanges et pour aumônier le P. Gratry.
Agrégé d'histoire, il fut nommé, lors de sa sortie de l'Ecole, professeur au lycée d'Angers et passa deux ans dans cette ville. « Ges deux années d'Angers furent toute la part qu'il donna au mondée » En effet il ne tarda pas à se faire prêtre et, s'étant joint aux cinq hommes de bonne volonté qui, pleins de zèle et d'initiative, à la suite du
* Cardinal Mathieu. Discours de réception. « A Rome où il venait souvent et où nous avions lié grande amitié, raconte le cardinal, je crains bien de lui avoir manqué de respect une fois et d'avoir encouru sa disgrâce pendant une minute. « Éminence, lui dis-je un jour, figurez-vous que j'ai rencontré ici une dame qui affirme qu'elle a dansé avec vous. » L'assertion manquait tellement de vraisemblance, qu'il en parut lui-même surpris et choqué. — « Une dame qui a dansé avec moi, qui est ce ? » me répondit-il d'un air qui n'avait rien d'encourageant. — « C'est la veuve d'un de vos illustres confrères de l'Académie, M">« Caro. — M^^o Caro ? » Il leva les yeux, promena son index circulairement, en homme qui cherche et, après une exploration dans ses plus lointains souvenirs, il ne contesta plus. « C'est possible, me dit-il, ce devait être en i85i, chez le recteur départemental de Maine-et-Loire, dont elle était la fille. Je venais d'être reçu agrégé et je professais l'histoire au lycée d'Angers, où j'ai passé deux ans. »
P. Pététot, restaurèrent l'Oratoire de France, il entra dans cette congrégation. Il prit même, six ans plus tard, le sujet de cette restauration pour en faire, à la Sorbonne, sa thèse de doctorat i.
Lorsqu'éclata la guerre de 1870, le P. Perraud monta à cheval comme son père et son grand-père et servit en qualité d'aumônier dans le corps de Mac-Mahon. Il fit vaillamment son devoir, portant aux blessés des secours, aux mourants la dernière absolution. Puis il reprit sa vie de savant et d'apôtre, et ne songeait pas à l'abandonner lorsque le duc de Broglie, en 1874^ le proposa pour l'évêché d'Autun.
Mais son intimité avec le P. Gratry l'avait rendu suspect. La nonciature montra quelque hésitation à l'accepter, et c'est alors que le P. Perraud fît une fîère réponse qu'on ne saurait trop admirer, car elle prouve ces deux vertus si rares, la reconnaissance et la fidélité : « On m'offrirait dix mitres que je ne désavouerais pas l'homme auquel j'ai dû ma foi et ma vocation sacerdotale ! »
L'évêque d'Orléans étant mort en 1878, le fauteuil réservé traditionnellement sous la coupole à un représentant de l'Eglise resta vacant pendant quatre ans. Ce n'est qu'en 1882, au décès d'Auguste Barbier (celui-ci avait d'ailleurs exprimé le désir de l'avoir pour successeur), que l'Académie appela ;^gr Perraud à le remplacer. Il fut élu le 8 juin 1882.
^ P. Perraud, Histoire de V Oratoire en France au XVIII'* et XIX*
siècles.
Ancien élève de TÉcole Normale, écrivain distingué dont le style possédait « les grandes qualités de la langue française, la clarté, la limpidité, la mesure et la précision ^ », comptant dans les lettres et à l'Académie même des amitiés illustres, il était indiqué, parmi les évêques de France, pour réunir sur son nom les suffrages des académiciens. Lorsque la dépêche qui lui annonçait son succès arriva, l'évêque allait célébrer la messe solennelle pour la fête du Saint-Sacrement. Aussi, sans perdre rien de son calme, mit-il simplement le précieux papier dans sa poche ; il n'en prit connaissance qu'après la fin de la longue cérémonie 2.
En prononçant quelques mois plus tard son discours de réception, M^"^ Perraud fit une allusion délicate et touchante à ses trois prédécesseurs immédiats, l'évêque d'Orléans, le P. Lacordaire et le P. Gratry : « Tout à l'heure, dit-il, lorsque j'ai franchi non sans émotion le seuil de votre illustre enceinte, j'ai cru voiries pères et les amis démon âme, le grand évêque, le moine dont le froc était une liberté, le prêtre éminent par l'esprit et par le cœur à qui, après Dieu, je me déclare redevable des meilleurs élans et des résolutions les plus viriles de ma jeunesse. »
Gomme académicien, M^*^ Perraud fit insérer un
* GoDEFRoi. Histoire de la littérature française.
* Racontant ce gracieux épisode dans son discours de réception, le cardinal Mathieu ajoutait : « Son humble successeur, messieurs, vous confesse que, le 21 juin dernier, il n'a pas mis les télégrammes dans sa poche avant de les ouvrir I »
mot dans le dictionnaire, et la chose est assez bizarre pour être citée, car il s'agit du mot chic : il prouva fort bien que cet apparent néologisme a toute la tradition désirable*. Puis il revint dans son diocèse et continua à s'y montrer « un grand et saint évêque ^ ». Il menait dans son palais d'Autun une vie d'anachorète. Sous le manteau de soie qu'il portait dans les grandes cérémonies, il cachait une soutane usée qu'en secret il raccommodait lui-même. On ne lui reprochait qu'une extrême froideur qui glaçait ceux qui l'approchaient. Provenait-elle, comme on l'a dit, de sa timidité ? Il est certain que lui-môme Ta déplorée un jour par ces touchantes paroles : « Dans la mesure où ce défaut a pu nuire au bien, non seulement je m'en humilie, mais je m'en accuse ^ ».
En 1895, l'évêque d'Autun fut créé cardinal : il avait été réservé in petto par Léon XIII le i6 janvier 1893.
Croirait-on qu'on pût trouver, en une vie si austère, et dans une circonstance aussi grave, un épisode amusant et un motif à sourire ? Cela y est cependant et voici comme le rapporte M. Joseph Primoli dans le supplément littéraire d'un grand journal parisien. Après avoir raconté comment
^ Chic est un très ancien mot de notre langue qu'on trouve déjà dans les Remontrances de la communauté des clercs du Palais dits la Basoche. (Recueil de pièces fugitives sur le Parlement de France, 1771.)
* Comte d'HAUssoNviLLE. flc/>onse au cardinal Mathieu.
^ Testament du cardinal Perraud.
deux cardinaux se trouvaient aux environs de Rome, à l'Ariccia, où ils avaient passé la journée chez lui, mais étaient dans le plus grand embarras parce qu'ayant manqué le train ils n'avaient trouvé qu'une carriole pour les reconduire, il ajoute :
« Le bon cardinal Perraud, qui n'avait guère pris la parole de la journée, voulut me prouver qu'il en avait vu bien d'autres et se mit à nous conter une histoire :
c( — Je revenais de Rome, où j'avais reçu le chapeau, et je me trouvais dans l'express qui me ramenait en France à mon diocèse d'Autun. Encore plein d'émotion et de pensées, je n'avais pu fermer les yeux de la nuit; mais à l'aube, après le passage du mont Genis, blotti dans le coin de mon compartiment, je m'étais lourdement endormi...
« Je m'éveillai : il était nuit ; dans le wagon, pas une lumière, pas un voyageur ; le train ne marchait pas... C'était un arrêt, sans doute ; mais, l'arrêt se prolongeant, je baissai la vitre. Je me trouvais dans un hangar désert et muet. Après un long moment, passa un employé ; je voulus l'appeler^ mais il m'aperçut et ce fut lui qui m'apostropha :
— Hé ! que faites-vous ici? me demanda-t-il sans dissimuler sa mauvaise humeur.
— J'attends que l'on parte.
— Partir? sans locomotive, alors ! Ne voyez-vous pas que le train est remisé ?
— Où sommes-nous donc ?
— A Mâcon. Et vous voulez aller?...
— A Autun.
— Vous auriez dû prendre le train d' Autun, et il est parti.
— Ah ! mon Dieu !
— Faites l'étonné ; on la connaît celle-là. Vous n'êtes pas le premier. Vous avez voulu économiser Fauberge et coucher à l'œil dans le train !
— Mais... je vous assure... je dois rentrer dans mon diocèse.
— Vous êtes donc curé ?
— Je suis l'évêque d'Autun.
— Allons donc ! f... comme vous êtes ! L'évêque, vous ? un calotin de contrebande. Venez vous expliquer devant l'autorité !
— Et, ramassant mes paquets, je le suivis chez le chef de gare.
Celui-ci, prévenu par l'employé, me toisa d'un œil soupçonneux ; mais il finit, non sans peine, par se convaincre de mon identité,
— Je regrette, — me dit-il en se rassurant, — mais la correspondance est partie et il n'y a plus de train direct jusqu'à demain : vous serez à Autun à quatre heures du soir.
— C'est impossible, monsieur, — répliquai-je» suppliant ; — tous les fidèles m'attendront à la première heure... je dois officier... il faut que je sois là avant midi !
— Que voulez-vous que j'y fasse ?
— Faute de train direct, n'y aurait-il pas un train omnibus ?
— Même pas !
— Un train de marchandises ?
— Ah ! — dit le chef de gare, — il y a quelques fourgons avec du bétail qui vont partir dans dix minutes pour arriver à Autun à l'heure du marché.
— Permettez-moi de prendre le train des animaux.
— Vous n'y pensez pas.
— Je vous en supplie.
— Gomme il vous plaira !
a Je remerciai la Providence de cette solution inespérée, je gagnai le train des bêtes, prêt à partir, et je m'arrangeai de mon mieux sur un fourgon, au milieu des cages en bois remplies de volaille.
« D'ailleurs le trajet ne devait durer que peu d'heures.
« Enfin les chants des coqs prisonniers, répondant au sifflet de la locomotive, me tirèrent de mes méditations et m'annoncèrent à la fois l'arrivée du jour et du train en gare d'Autun.
« Là je trouvai tout le chapitre sous les armes, les autorités, les « filles de Marie » avec leur bannière, les enfants des écoles, l'orphéon, la population entière venant recevoir son vieil évêque et nouveau cardinal. Une fanfare éclata... Ma confusion égalait la stupeur de ces braves gens qui, rêvant sans doute de voir leur pasteur leur apparaître avec toute la pompe cardinalice, trouvaient une sorte de ramoneur couvert de suie et de char-
bon au milieu d'une cour de coqs, de canards et de dindons qui passaient leur tête ahurie à travers les barreaux de leur prison.
« — Vous voyez, mes amis, — leur dis-je, les yeux encore remplis de mes visions romaines, — vous voyez combien la roche Tarpéienne est près du Capitole : votre évêque, qui vient de recevoir le chapeau des mains du Saint-Père, vous revient aujourd'hui sur un piédestal de cages à poules. »
Telle fut l'entrée solennelle du nouveau prince de l'Église dans son diocèse d'Autun. Il ne le quitta plus guère jusqu'à sa mort, si ce n'est pour se rendre à Rome au conclave où devait être élu Pie X*. C'est en accomplissant un dernier devoir de charité pastorale, en allant visiter dans un couvent une sœur tourière agonisante, que le cardinal prit la fluxion de poitrine qui devait l'emporter. Sa mort fut accompagnée de circonstances presque dramatiques : pendant qu'il agonisait, les agents du fisc opéraient l'inventaire de sa cathédrale et « discutaient la valeur du trône épiscopal où il ne devait plus s'asseoir^ ». Elle vint enfin le lo février 1906.
Le cardinal avait exprimé le désir d'être inhumé dans l'église de Paray-le-Monial, ce lieu fameux
* Lorsque le cardinal arriva au conclave, l'Académie reçut en sa personne un hommage très flatteur : car le cardinal Oreglia, doyen du Sacré-Collège, le salua par quelques mots fort bien tournés, où il le félicitait de représenter à la fois la France catholique et la plus pure assemblée littéraire du monde.
* Comte d'HAUBSONViLLE. Loc. cit.
de pèlerinage qui se trouvait dans son diocèse et pour lequel il avait eu toujours une particulière dévotion. Le maire de la petite ville crut, en sectaire farouche, l'occasion favorable pour signaler son zèle et ce qu'il croyait son esprit : il s'y opposa.
Ainsi le cardinal repose dans le cimetière commun.
Il ne nous reste plus qu'à saluer, avant de clore cette étude^ le continuateur des hommes éminents qui viennent de passer sous nos yeux, le cardinal Mathieu. Contrairement à la plupart de ses devanciers, il n'a pas été mêlé aux affaires publiques ; sauf pendant les courtes années qu'il a occupé l'évêché d'Angers, l'archevêché de Toulouse, sa vie s'est écoulée dans une très petite ville de province et son temps fut donné entièrement à Fétude et au professorat. Il est avant tout un homme de lettres, et comme tel avait bien sa place marquée à l'Académie. Il la tiendra avec honneur à la suite de tous ceux dont nous avons retracé la vie.
Et combien d'autres encore, parmi les membres du clergé, auraient pu entrer dans cette compagnie, et lui apporter l'éclat de leurs mérites ! Des noms se pressent ici sous notre plume, noms de diplomates, de théologiens, d'écrivains, d'orateurs : nous ne les citerons pas. Mais ce dont nous espérons avoir convaincu le lecteur, au cours de ces pages, c'est que l'usage de réserver toujours une place au moins
SOUS la coupole aux représentants de l'Eglise est plus que justifié : il s'impose, et le jour où l'Académie ne compterait plus de prêtre parmi ses membres, quelque chose en elle manquerait tout à coup ; elle sentirait une diminution de clarté, quelque chose comme cet assombrissement mystérieux qui succède dans un salon à l'enlèvement d'une lampe, malgré les autres flambeaux qui l'éclairent.
Nous ne voulons pas môme examiner, en terminant une telle hypothèse ; moins encore la possibilité d'une disparition totale de l'Académie. Cette question s'est pourtant posée récemment dans la presse, ainsi qu'elle se pose à toutes les époques de révolution. Si plusieurs n'ont pas craint d'écrire que fatalement la Compagnie était destinée à finir, nous leur demanderons, nous, avec M. Paul Mesnard, si le jour où l'Académie française tomberait « notre république littéraire ne perdrait rien de sa liberté et de ses franchises », et nous inviterons ceux qui envisagent froidement cette éventualité à réfléchir au coup qu'elle porterait au domaine intellectuel de la France.