L EVEQUE D ORLEANS
Dix ans plus tard, quatre fauteuils s'étant trouvés simultanément vacants, M. Littré fut enfin élu. Les idées avaient fait du chemin en France ; M. Thiers lui-même et M. Guizot avaient soutenu cette candidature ; l'évêque cette fois fut vaincu. Mais il ne se soumit pas et écrivait le soir même au secrétaire perpétuel ces simples mots : « J'ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l'Académie française. »
Lorsque Tévêque d'Orléans avait été élu académicien, aucun ecclésiastique ne siégeait dans la compagnie depuis la mort de M^'' Frayssinous (i84i), fait sans précédent depuis sa fondation. Pendant le temps qu'il y passa, il y vit entrer le P. Lacordaire et le P. Gratry; mais, à la mort de ce dernier (1872), l'usage sembla s'établir définitivement de ne plus nommer à la fois qu'un seul ecclésiastique à l'Académie.
Lorsqu'au cours de la guerre de 1870, les Prussiens entrèrent à Orléans, M^"" Dupanloup ne cessa de se multiplier pour éviter à la ville toutes les calamités qui la menaçaient : il écrivit au général de Tann, au roi de Prusse lui-même, fit diminuer la contribution de guerre, délivrer les prisonniers * :
ceux qui vous aiment. Laissez-moi vous tendre la main... Souffrez... que j'invoque ardemment ce Dieu en qui j'adore notre commun Père, afin qu'il vous éclaire sur ce qui est la vérité et sur la fragilité de vos doutes, afin qu'il vous manifeste aussi, permettez-moi de l'ajouter, la pureté de mes intentions et la sincérité de l'estime que je conserve pour votre caractère. »
« N'oubliez jamais, dit le général de Tann à ces prisonniers (en
il se montra toujours à la hauteur des circonstances et, selon la belle parole de M'"^ de Montalembert, « il avait couvert d'une gloire nouvelle son manteau épiscopal ». La reconnaissance de ses diocésains l'envoya à l'Assemblée Nationale comme député du Loiret. Plus tard il refusa l'archevêché de Lyon que lui offrait le maréchal. Puis il se retira à Versailles, à la villa Bon-Repos, fut nommé sénateur inamovible et mourut le ii octobre 1878, pendant un séjour qu'il faisait dans l'Isère chez un ami, M. du Boys. Un magnifique monument, dû au ciseau de Ghapu, lui est élevé dans la cathédrale d'Orléans. Le grand évêque y est couché les mains jointes sur son cœur « comme un athlète au repos * », veillé par l'Éloquence et le Patriotisme sous les traits d'un chevalier et d'un Père de l'Eglise. Comme Fa dit M. le duc d'Audiffret-Pasquier ^ : « 11 semble qu'aucun étranger ne puisse plus traverser Orléans sans venir visiter ce glorieux tombeau. »
Si quelqu'un avait sa place marquée à l'Académie, c'était bien le P. Lacordaire. Car il avait tout ce que recherche cette illustre société, étant à la fois
les mettant en liberté alors qu'ils étaient condamnés à mort), n'oubliez jamais que vous devez la vie à votre évêque. »
* L'abbé Lagrange. Op. cit.
* Discours de réception.
LE P. LACORDAIRE 35i
le plus grand orateur de son temps et aussi une figure souverainement puissante et originale, soit qu'on Fenvisage comme écrivain, comme religieux, comme éducateur, comme politique. C'est ce qui explique comment il put y occuper le fauteuil laissé vacant par la mort de M. de Tocqueville, alors que, nous l'avons vu plus haut, les statuts de l'Académie lui prescrivaient de n'accueillir « aucun religieux ni aucune personne de communauté* ».
Il naquit à Recey-sur-Loire le 12 mai 1802 et, dès sa petite enfance, se plaisait à réunir ses jeunes camarades et à les prêcher. Ainsi se révélait sa future vocation. Mis au collège à Dijon ^ il y vit peu à peu s'éteindre les croyances de ses premières années et, lorsqu'il passa à l'école de droit, au barreau de Dijon, puis à celui de Paris, où il se révéla comme orateur hors de pair, il n'avait plus
* A l'exception des oratoriens, qui n'étaient que des séculiers, seul le P. Boyer avait été reçu à l'Académie avant Lacordaire. Lui n'était pas moine, mais clerc régulier et même il était évêque. Bien plus, il avait la charge de précepteur du Dauphin, ce qui lui donnait, en quelque sorte, le droit de siéger dans la Compagnie. Le P. Lacordaire n'avait aucun de ces titres et c'est donc bien une exception unique qui a été faite en sa faveur.
* Voici une anecdote qui montre ce qu'il était alors : « On avait condamné Lacordaire au pain sec. Il alla néanmoins s'asseoir à sa place ordinaire. « Vous oubliez que vous êtes au pain sec, dit le cen- « seur, votre place est debout contre le mur. — Je n'irai là que traîné « par deux gendarmes. — Eh! bien! puisque vous me résistez, allez « en prison, — A la bonne heure!,.. C'est à ma taille! » Et traversant fièrement le réfectoire, il alla en prison. Cet arrogant lycéen devait endosser la robe du lévite et donner au xix» siècle le spectacle étrange d'un dominicain prêchant au nom de la charité évangélique. » (J.-M. Cayla. Célébrités européennes.)
35a LE CLERGE A L ACADEMIE
devant les yeux, ainsi qu'il le dit lui-même, « que l'idéal humain de la gloire ».
Cependant, dans le vide douloureux de son âme, la foi fervente de sa jeunesse reprit bientôt possession de son cœur altéré d'infini, et si entière fut sa conversion qu'elle le conduisit au séminaire \ En en sortant, il fut aumônier jusqu'au jour où il se joignit à La Mennais pour rédiger L'Avenir et, après les polémiques passionnées, les procès sensationnels, le bruyant succès, la chute retentissante de cette feuille et la condamnation de son auteur, Lacordaire revint à M^"" de Quélen qui lui rendit sa première aumônerie.
En i834, il donna des conférences au collège Stanislas. Leur succès fut prodigieux. Tout Paris afflua pour entendre cette parole vibrante et passionnée, « mêlée de coups de tonnerre et d'éclairs d'éloquence ^ » et Ton voyait, se mêlant aux élèves, aux pieds de la chaire de l'orateur, des hommes tels que Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Berryer. L'enthousiasme fut tel qu'il entraîna les critiques, et que l'archevêque de
* « J'avais vieilli neuf ans dans l'incrédulité lorsque j'entendis la voix de Dieu qui me rappelait à lui. Si je recherche au fond de ma conscience les causes logiques de ma conversion, je n'en découvre pas d'autre que l'évidence historique et sociale du christianisme, évidence qui m'apparut dès que l'âge me permit d'éclaircir les doutes que j'avais respires avec Pair de l'Université. »
* J. GuiLLERMiN. Le Père Lacordaire. C'est ici le lieu de noter qu'au dire de M. Claretie, qui a consigné ce piquant détail dans une étude assez ignorée sur Sainte-Beuve, le critique aurait eu un instant pour collaborateur... Lacordaire. Le futur dominicain aurait, paraît-il, écrit dans Volupté toute la description du séminaire.
Paris demanda à l'orateur de suspendre ses discours.
Il lui réservait une magnifique compensation et le faisait monter, l'année suivante, dans la chaire de Notre-Dame. Tout a été dit sur ces conférences triomphantes, sur cette parole de feu éblouissant six mille hommes, sur « les élans aventureux où semblait se jouer un génie aussi audacieux que sûr de lui-même, côtoyant le précipice sans y tomber jamais, puis planant au plus haut des cieux d'un essor que Bossuet seul a surpassé dans la chaire française* ».
Cependant, après deux ans, Lacordaire se tut et s'en fut à Rome. Il avait mûri un grand projet : il voulait entrer dans l'ordre de saint Dominique et ramener en France les Frères Prêcheurs. Car l'orateur chez lui se doublait d'un saint. « Il faut que l'on sache, a dit Montalembert, que la plus grande âme de ce siècle en a été une des plus saintes. » Il fit son noviciat à la Quercia, près de Viterbe, s'y montra le plus zélé des novices, prononça ses vœux l'année suivante, et revint en France, s'y étant fait précéder de sa Vie de saint Dominique^ livre admirable qu'il avait écrit pendant sa retraite et dont Chateaubriand disait : « C'est immense comme beauté, comme éclat ; je ne sais pas un plus beau style. »
Il remonta en costume de dominicain dans la
* Montalembert.
chaire de Notre-Dame qu'il occupa dix années, traitant de l'Eglise, des effets de sa doctrine sur l'esprit, sur l'âme, sur la société et faisant de ses conférences « un des plus splendides monuments de l'éloquence en notre siècle et le meilleur arsenal de l'apologétique contemporaine * ». Entre temps il prêchait en province, obtenant partout le même succès : Bordeaux, Nancy, Grenoble, Lyon entendirent successivement cette parole superbe et acclamèrent l'orateur comme le roi de la chaire ^ En 1848, Lacordaire s'était rallié à la république. Sept collèges le portèrent spontanément comme candidat à la députation. Il avait obtenu 62.000 voix à Paris et fut élu à Marseille où il n'avait pas posé sa candidature. Il parut en froc à l'Assemblée nationale, goûta le charme des succès populaires, mais ne tarda pas à s'éloigner en disant : « Il faut savoir descendre devant les hommes pour s'élever devant Dieu ! » L'avènement de l'Empire renversa toutes ses illusions : il descendit alors de la chaire de Notre-Dame : « J'ai mieux aimé me taire, a-t-il
* J. GuiLLERMiN. Op. cit. « 11 ne parle pas comme les autres orateurs sacrés, parce qu'il parle comme tous ceux qui l'entendent s'imaginent pouvoir parler si, comme lui, ils possédaient à fond la matière qu'il traite... Il lui échappe bien quelquefois de dire ce qu'il ne voudrait pas avoir dit, quand il l*a dit. » {Esquisse des orateurs sacrés contemporains. A. Vaton, Paris, 1840.) L'évêque de Maurienne disait de lui : « Les autres prédicateurs montent en chaire : celui-ci semble y descendre et venir du ciel. »
* Le Père Ghocarne, son disciple et ami du cloître, nous a fait connaître, dans sa belle Vie du Père Lacordaire, les macérations extraordinaires auxquelles il se soumettait au retour de ses plus brillants triomphes oratoires, comme pour se retenir « sur la pente glis-i santé de ses enivrants succès ».
dit; c'est, à sa façon, un deuil de nos libertés péries. »
Il prêcha cependant encore six conférences à Toulouse, et ce furent, dit Montalembert, « les dernières, les plus éloquentes, les plus irréprochables de toutes ». Mais ce fut son chant du cygne. « Je compris, a-t-il dit, que dans ma pensée, dans mon langage, dans mon passé, dans ce qui me restait d'avenir, j'étais aussi une liberté, et que mon heure était venue de disparaître comme les autres ^ » Il renonça à la parole publique et se retira au collège de Sorèze, où il se donna tout entier à l'éducation des enfants. Il avait mis en pratique sa sentence magistrale : « Le silence est, après la parole, la première puissance du monde ! »
Il devait cependant connaître encore une heure de triomphe. Le i février 1860, à l'instigation de MM. Cousin et Guizot, il fut élu membre de l'Académie française ^ C'était un tardif hommage ; sa réception fut une fête unique. L'Impératrice avait
* p. LacoRDAIRE. Mémoires.
Voici la lettre, probablement inédite, qu'il écrivait à M. Delmas, avocat, à l'occasion de sa réception [Archives du Secrétaire perpétuel de l'Académie française) : « Monsieur, j'ai été on ne peut plus sensible aux félicitations que vous avez bien voulu m'adresser en apprenant mon élection à l'Académie française. Je ne l'avais point recherchée ; l'initiative est venue de quelques amis et le succès a couronné leurs efforts. Je m'en suis réjoui à cause de l'hommage que ma nomination m'a paru rendre aux principes que j'ai défendus toute ma vie. Notre siècle s'instruit peu à peu. Il a beaucoup à faire encore; mais j'ai l'espérance que les épreuves ne seront pas perdues pour lui, et que nous aborderons un jour à un état de civilisation plus parfait que les précédents.
« Veuillez agréer mes vifs remerciements de votre cordiale expansion
tenu à y assister. « Le froc monastique pour la première fois apparaissait à l'Académie, et Facadémicien chargé de complimenter le grand orateur de Notre-Dame était le représentant le plus éminent du protestantisme français, M. Guizot. »
« Messieurs, j'ai à remercier l'Académie de deux choses, dit le récipiendaire avec une charmante simplicité qui conquit immédiatement l'auditoire : la première, de m'avoir appelé dans son sein ; la seconde, de m'avoir donné pour successeur à M. de Tocqueville. » On le regarda et on l'écouta, dit Prévost-Paradol, rendant compte en deux mots saisissants de cette mémorable séance. Et M. Guizot, qui lui répondit, lui demanda ce qui serait arrivé s'ils s'étaient trouvés en présence deux cents ans plus tôt* !
Puis le P. Lacordaire reprit simplement le chemin de Sorèze. Sa santé délabrée lui interdisait de nouveaux travaux; il eut cependant la force d'écrire encore sa Sainte Marie-Madeleine^ véritable
à mon égard, ainsi que l'hommage des sentiments très distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur, Fr. Henri-Dominique Lacordaire, des Frères Prêcheurs. »
* M. Guizot ajouta : « Je ne puis me refuser à la joie, et, le diraije ? à l'orgueil du spectacle que PAcadémie offre en ce moment à tous les yeux. Nous sommes ici, vous et moi, Monsieur, la preuve vivante et les heureux témoins du sublime progrès qui s'est accompli parmi nous dans l'intelligence et le respect de la justice, de la conscience, du droit, des lois divines si longtemps méconnues qui règlent les hommes quand il s'agit de Dieu et de la foi en Dieu. Personne aujourd'hui ne frappe plus et n'est plus frappé au nom de Dieul »
poème où il a mis toute son âme. Puis il se démit de sa charge de Provincial des dominicains. Il ne trouva pas pour cela le repos, fut abreuvé d'amertumes, constamment attaqué au sein de l'ordre qui lui devait sa restauration en France et sur lequel il avait jeté tant de gloire : « J'ai été répudié de toutes les manières, a-t-il pu écrire : on n'a travaillé qu'à ruiner ce que j'avais fait. »
Il mourut saintement le 20 novembre 1861, entre les bras de ses meilleurs amis, l'abbé Perreyve, MM. de Montalembert, Foisset, etc., donnant le spectacle d'une grande mort après celui d'une grande vie, et laissant tomber de sa bouche, d'où avaient jailli tant d'éclairs d'éloquence, ces derniers mots d'une sublime simplicité : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! ouvrez-moi ! ouvrez-moi ! »