‹ Le clergé à l'AcadémieChapitre 8 sur 30 · LES ECCLÉSIASTIQUES EXCLUS DE L ACADEMIE · texte numérisé non relu

LES ECCLÉSIASTIQUES EXCLUS DE L ACADEMIE

« Tous ses confrères y suppléèrent alors en faisant dans leur cœur l'éloge de celui qu'ils avaient perdu \ »

Celui-ci fut toujours, en effet, et avant tout un homme de bien, et il pouvait dire avant de mourir : « J'ai observé exactement tous les préceptes du Décalogue, surtout le dernier : je n'ai jamais pris ni le bœuf, ni l'âne, ni la femme, ni la servante môme de mon prochain. »

Il avait quatre-vingt-cinq ans lorsqu'il mourut le 29 avril 1743. « C'était, dit J.-J. Rousseau, un homme rare, l'honneur de son siècle et de son espèce et le seul peut-être, depuis l'existence du genre humain, qui n'eut d'autre parti que celui de la raison. »

Le troisième nom qu'il y ait à mentionner ici est celui d'Auger de Mauléon de Granier. Il naquit en Bresse et fut destiné de bonne heure à l'état ecclésiastique. Comme il n'était pas sans talents,

* Ghamfort a écrit, dans son mémoire qui a pour titre Des Académies : « 11 faut voir l'Académie, pour venger ce prétendu outrage à la mémoire du Roi, effacer de la liste académique le nom du seul écrivain patriote qu'elle y eût jamais placé, le respectable abbé de Saint- Pierre ; lâcheté gratuite, qui semble n'avoir eu d'autre objet que de protester d'avance contre les tentatives futures ou possibles de la liberté française et de voter solennellement pour l'éternité de l'esclavage national. » A quoi Morellet répondit dans un autre mémoire : « Si l'Académie fut injuste, elle fut courageuse, puisque résister au régent, alors tout puissant, c'était se défendre de l'esclavage national, loin de chercher à le rendre éternel. » Registres de C Académie française.

ga LE CLERGE A L ACADEMIE

« avait bonne mine et bon esprit », se montrait agréable en conversation, avec du savoir et des belles-lettres, il ne tarda pas, étant venu à Paris, à s'y faire avantageusement connaître. Il publia successivement les Mémoires de Villeroi et les Lettres du cardinal d'Ossat et devint, en i635, membre de l'Académie française à la presque unanimité des voix, trois académiciens seulement ayant voté contre lui.

Mais le cardinal de Richelieu avait vu son élection d'un mauvais œil : aussi ne sera-t-on pas surpris de lire dans Pellisson que « les trois qui avaient voté contre lui n'avaient pas tort » puisqu'il fut déposé le i4 mai suivant. Voici en quels termes, singulièrement brefs, les registres de l'Académie signalent cet événement :

1646. — 14 may. Sur la proposition qui en fut faite parle directeur, de la part de Monsieur le Cardinal, Monsieur Granier fut déposé pour une mauvaise action, d'une commune voix et sans espérance d'être restitué ^

Quelle était cette mauvaise action? L'obscurité plane sur elle et ne se dissipera vraisemblablement jamais. Car les premiers registres de l'Académie, jusqu'en i652, ont disparu avec tous les papiers de Pellisson, quand celui-ci fut mis à la Bastille. Ceux qu'a publiés M. Marty-Laveaux, à Foccasion du

* Les Registres de V Académie française, t. IV. Analyse et fragments des registres de l'Académie qui ne nous sont point parvenus (i3 mars 1 634-1" juin lôSa),

LES ECCLESIASTIQUES EXGLUS DE L ACADEMIE gS

centenaire de rinstitut, ne datent même que de 1672, âge du plus ancien des registres sauvés par Morellet sous la Révolution. Cette perte est donc fort ancienne « et, suivant toute apparence, à jamais irréparable* » ; elle enlève aux chercheurs toute chance d'être jamais fixés sur cette question ^

On ignore absolument ce que devint ensuite l'ex-académicien : on sait seulement qu'il fut immédiatement remplacé par Baro, ce qui ne s'était pas fait pour Furetière ni pour l'abbé de Saint-Pierre. La date et le lieu même de sa mort sont également inconnus et, quoique existant encore, l'abbé Mauléon de Granier figurait dans VÉtat de la France en 1652 parmi les académiciens défunts. Il fut vraiment rayé du nombre des vivants; il subit dans toute leur plénitude les conséquences de la mort académique.

Il faut encore, avant de clore ce chapitre, signaler un nom à la suite de ceux qui précèdent : celui de l'abbé de la Bletterie. Il ne fut, il est vrai, acadé-

* Avertissement ^Xsicé en tète des Registres de l'Académie française ' La Grande Encyclopédie qualifie Mauléon de Granier de « dépositaire infidèle » et dans Les Cinq cents immortels, M. Gassier l'accuse formellement, mais sans indiquer sa source, de s'être rendu « coupable du détournement d'un dépôt d'argent que lui avaient confié des religieuses ». Ce qui est certain, c'est que les Archives nationales mêmes ne possèdent aucun document regardant cette affaire.

micien qu'i/i partibus ; mais la justice nous paraît exiger qu'il ne soit point oublié ici.

Il était né à Rennes en 1698. De bonne heure il fut prêtre et membre de l'Oratoire. Il abandonna la poésie, qu'il avait d'abord cultivée, pour étudier rhébreu et il écrivit une Vie de V empereur Julien^ ouvrage fort estimé de son temps et qui assit sa réputation ^ Aussi, dès 1742, faisait-il partie de l'Académie des Inscriptions. Mais, une vacance s'étant produite à l'Académie française, il s'y présenta et y fut élu bien qu'ayant Louis Racine pour concurrent : or c'était un concurrent sérieux, car, outre ses propres mérites, il était soutenu par ceux du grand Racine, son père. Lorsque cette nouvelle fut portée au roi, celui-ci mit son veto à l'élection, sous prétexte que l'abbé était trop janséniste ; ce qui fit dire au président Hainaut qu'il considérait la Bletterie « comme un collègue qu'il n'avait pas ^ ».

La Bletterie ressentit d'ailleurs un ressentiment si vif de cette exclusion, qu'il s'opposa toujours dans la suite à toutes les démarches que voulurent tenter ses collègues pour la faire révoquer.

* Il quitta l'Oratoire avec quelques autres confrères pour une question de discipline, mais « leur cœur reste toujours attaché au corps qu'ils avaient quitté. » {Hist. de l'Académie des Inscriptions, t. XL).

' Il est vrai de dire que Louis Racine fut également exclu du concours. M. Ch. Barthélémy donne de cette affaire une autre version et en fait peser la responsabilité sur 1 evêque de Mirepoix : « C'est lui aussi, écrit-il, qui empêcha La Bletterie d'être élu pour avoir cru aux miracles du diacre Paris {Les Quarante fauteuils de P Académie française) .

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On cite parmi ses ouvrages les Lettres sur le Quiétisme qui démontrent et vengent (c de la manière la plus évidente », dit le cardinal de Bausset, l'innocence et la réputation de M"^ Guyon*.

Il écrivit surtout des traductions. Voltaire ne les estimait guère, puisqu'il dit quelque part :

Hier on m'apporta pour combler mon ennui Le Tacite de La Bletterie.

D'autres furent moins difficiles et goûtèrent beaucoup ses travaux, ses idées, ses bons mots.

C'est lui qui appelait l'Académie « le tabouret de l'esprit ». Il mourut en 1772.

* Histoire de Fenelon.

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