LES ECCLESIASTIQUES EXCLUS DE L ACADEMIE
pétuelle et d'une Diète Européenne, que la conférence de La Haye fait renaître de nos jours sous une autre forme. Ce rêve d'un homme de bien échoua naturellement alors, ainsi qu'il échouera encore, car l'abbé de Saint-Pierre omit (et Ton n'agit pas différemment aujourd'hui) de faire entrer dans ses calculs les passions et les vices des hommes. Il ne sera pas inutile de rappeler ici la profonde et décourageante réponse que lui fit le cardinal de Fleury lorsqu'il alla lui offrir son ouvrage : « Vous avez oublié un article essentiel : c'est d'envoyer une troupe de missionnaires pour disposer à cette paix et à cette diète le cœur des Princes contractants ^ »
L'abbé de Saint-Pierre fit toute sa vie de grands projets. Homme doux et opiniâtre, il les suivait avec une invincible persistance : il voulait qu'on réformât l'orthographe, qu'on supprimât presque entièrement les impôts, qu'on rendît les ducs et pairs utiles, qu'on dispensât les prêtres du célibat. C'est assez dire qu'il touchait à tout, dans son désir de rendre heureux ses semblables. Plein de confiance d'ailleurs dans la perfectibilité humaine, il prévoyait un temps où le capucin le plus humble en saurait autant que le plus habile jésuite. Mais le seul de tous ces projets qui ait été suivi d'effet est celui qu'il proposa à l'Académie sur la réforme
* Un marchand hollandais fit à sa façon une critique amère, mais originale, de ce projet séduisant : il prit pour enseigne un cimetièi'e et écrivit au-dessous : A la paix perpétuelle.
de ses harangues, ce qui fait que « s'il revenait parmi ses confrères, il pourrait leur dire : De tous mes concitoyens, vous seuls avez daigné m'entendre ».
C'est à la mort de Louis XIV qu'il écrivit un ouvrage ^ où il se permettait de critiquer le monarque, « non pas avec fiel : il en était incapable, mais avec une imprudente franchise », et où il déniait à Louis XIV le titre de Grand.
L'effet en fut immense. Le cardinal de Polignac, le croirait-on, fut le plus ardent à défendre la mémoire de ce roi qui l'avait pourtant exilé, et à demander à ses collègues une sévère punition pour l'auteur ^ Il l'obtint. On refusa même d'entendre la défense de l'accusé. On prononça son exclusion ^. Même lors de Télection qui suivit la mort de Fabbé de Saint-Pierre, son éloge ne fut pas prononcé par son successeur. Ce n'est qu'en 1775, lors de la réception de Malesherbes, que d'Alembert put louer cet homme de bien et déplorer la condamnation qui l'avait frappé : et, faisant allusion au silence gardé par Maupertuis, il ajouta :
* La Polysinodie (17 18).
* « Si l'abbé de Saint-Pierre n'en sort pas (de l'Académie), dit-il, je ne saurais y demeurer ! » Le cardinal de Fleury renchérit encore en disant : « Vous avez frémi, messieurs, à la lecture que je vous ai faite des articles odieux dont ce livre est rempli.
^ Furetière seul vota contre. On eut cependant pour l'abbé de Saint- Pierre une considération spéciale, qui souligne le malaise qu'éprouvaient ses collègues de leur action, puisque son fauteuil, devenu vacant de fait, ne fut jamais pourtant déclaré vacant et resta vide le reste de sa vie.