LA CONFÉDÉRATION
C’est Lord Durham, le premier, qui lança l’idée d’une confédération des pro:
vinces anglaises de l'Amérique du Nord,
dans le fameux rapport qu'il fit au gouvernement anglais, sur les moyens à prendre pour dompter la province de Québec et l’assujétir à l'influence anglaise.
En 1856 et en 1858, les chefs des deux partis qui se disputaient le pouvoir avaient parlé de ce projet, et même des démarches avaient été faites par le gouvernement Macdonald-Cartier pour sonder l'opinion des provinces maritimes à ce sujet, mais l'idée n'était pas mûre.
En 1864, après deux élections générales, dans l'espace de trois ans, et deux ou trois chutes et transformations de gouvernement, le ministère Taché-Macdonald, battu encore une fois et décidé à ne pas quitter le pouvoir, forma une coalition avec George Brown, le chef des libéraux de la province d'Ontario, pour mettre le projet à exécution.
On fut surpris d'abord de voir le fameux Brown, le champion de la représentation basée sur la population, se séparer de ses amis de la province de Québec et s'unir aux hommes qu'il avait toujours combattus.
Mais on ne mit pas de temps à comprendre
que le projet en question était la réalisation de son programme, le triomphe du Haut- Canada puisqu'il lui assurait la majorité dans le parlement fédéral.
Sir George Etienne Cartier et ses amis prétendaient, de leur côté, que c'était le seul moyen de sortir le pays des embarras où il se trouvait, d'assurer la prospérité des provinces anglaises et de protéger en particulier les intérêts nationaux, religieux et matériels de la province de Québec.
M. Dorion et tout le parti libéral protestestèrent contre le nouveau projet et en signalèrent les dangers dans la presse, la Chambre et des assemblées publiques.
Un bon nombre de jeunes gens appartenant au parti conservateur se joignirent à eux, fondèrent un journal qu'il appelèrent l'Union Nationale et cherchèrent à convaincre le peuple que Sir John Macdonald et George Brown s'étaient donné la main pour assurer le triomphe de la politique néfaste de Lord Durham.
Ils demandaient qu'au moins le peuple fût consulté et fût appelé à se prononcer
sur un projet qui affectait si sérieusement ses destinées politiques. Ils disaient qu'après avoir forcé le Bas-Canada à s’allier au Haut- Canada pour payer ses dettes et subir son influence, On voulait maintenant le forcer à faire la fortune de quatre ou cinq autres provinces destinées à l'écraser tôt ou tard.
Ils protestaient particulièrement contre les clauses qui permettaient aux autres provinces d'augmenter le nombre de leurs représentants en proportion de leur population, pendant que la province de Québec était éternellement condamnée à n'avoir que soixante-cinq députés; ils dénoncaient aussi énergiquement la clause donnant le droit de veto au gouvernement fédéral, et prédisaient que ces dispositions de l'Acte.
fédéral mettraient la législation des provinces et les droits de la minorité catholique et française à la merci d'une majorité anglaise et protestante dont le chiffre augmenterait constamment.
Assemblées publiques, résolutions, pétitions, tout fut inutile, le projet de confédération fut voté par la chambre, ratifié en
Angleterre et en 1867 les élections eurent lieu sous le nouveau régime,
On avait dit pour justifier le refus de l'appel au peuple, que les électeurs seraient appelés à se prononcer sur la nouvelle constitution, lors des élections générales ; mais le complot avait été bien tramé ; l'engrenage fut complet, l'enchaînenent parfait.
Les brefs étaient à peine émis qu'on proclamait comme principe sacré, sous l'autorité de quatre ou cinq évêques, que voter contre le gouvernement c'était voter contre l'autorité établie, résister à Dieu lui-même, préférer l'annexion à la confédération et livrer le pays à l'anarchie, que la nouvelle constitution offrait toutes les garanties désirables à nos intérêts nationaux, matériels et religieux.
Les mandements des évêques de Québec, de St-Hyacinthe, de Rimouski et de Trois-Rivières commentés et amplifiés par les orateurs sur les hustings et par les prêtres, dans toutes les chaires, décimèrent le parti libéral.
Un seul évêque, Mer Bourget, refusa
d'approuver la nouvelle constitution, il se contenta de dire qu'il ne fallait pas renverser le gouvernement établi, par la violence.
Il était bien question de cela !
Inutile de dire que les libéraux, vaincus aux élections de 1867, en grande partie, par le clergé, pour avoir combattu un projet qu'ils trouvaient fatal à l'avenir de la religion et de la nationalité, furent profondément blessés et humiliés.
Le clergé, pour la deuxième fois, fut accusé d’avoir entravé un mouvement national et d'avoir assuré la responsabilité d'un régime politique plein de dangers pour ros destinées religieuses et nationales, d'avoir froissé bien des âmes françaises et vraiment catholiques.
Maintenant à qui les résultats de la confédération ont-ils donné raison ?
La manière dont le droit de veto et de désaveu a été exercé, la destitution par le gouvernement fédéral des lieutenants-gouverneurs, l'augmentation, tous les dix ans, de la majorité anglaise et protestante dans le parlement fédéral, l'abolition des écoles
séparées et de la langue française dans les territoires du Nord-Ouest et dans la province du Manitoba, les millions dépensés pour attirer une population étrangère, pendant que la pauvreté chasse nos compatriotes par milliers du sol natal, le système énervant de concessions et de dissimulation auquel nos hommes publics sont assujettis sous peine d'être ostracisés, l’infériorité des emplois publics et des salaires accordés aux Canadiens-Français et aux catholiques, les conflits de races et de religion qui menacent, à tous moments, de liguer contre nous Îles autres provinces. ... tout fait voir que ceux qui ont manqué de prévoyance patriotique ne sont pas les adversaires de la confédération et que les hommes politiques et les membres du clergé qui ont fermé la bouche aux adversaires de la Confédération et l'ont fait accepter comme un dogme par le peuple ont commis une grande erreur nationale.
En vain l'on dira que l'Union ne pouvait plus fonctionner, qu’il fallait un changement politique. Ce n'est pas parceque le parti
conservateur ne pouvait plus garder le pouvoir que le gouvernement du pays était devenu impossible. Ce n’est pas parceque” George Brown avait derrière lui une phalange de partisans décidés à avoir la représentation basée sur la population, qu'il fallait, pour l'apaiser lui accorder sous une forme déguisée ce qu'il demandait.
D'ailleurs si un changement était nécessaire, pourquoi la confédération ?
Avouons qu'au point de vue anglais, l'idée d’unir toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord pour les mettre en état de s'aider mutuellement et de se protéger contre les Etats-Unis était grande, patriotique. Mais au point de vue français et catholique, pour des hommes d'état qui se disaient guidés par l'intérêt de leur nationalité, il n'y avait qu'une chose à faire, la séparation des deux provinces avec une simple union douanière. Possesseurs des deux principaux ports de mer de l’Amérique du Nord, rous aurions pu faire des arrangements qui nous auraient laissé le contrôle et la jouissance d’une grande partie
des droits de douane prélevés à Montréal et à Québec.
Nos revenus au lieu de servir à former des provinces anglaises, à attirer sur nos rivages des flots de population destinés à nous noyer, auraient pu être employés à garder notre population en lui donnant les moyens de coloniser.
Dans tous les cas, si une confédération était nécessaire, il fallait assurer d'avantage la souveraineté et l'autonomie des provinces et ne pas les mettre à la merci de la majorité du parlement fédéral, il fallait adopter le système américain basé sur la souveraineté des états.
Il ne faut pas se faire illusion.
Le clergé qui a tant contribué à faire accepter la confédération, doit tenir compte de la nécessité où nos hommes se trouvent de se faire pardonner leur religion et leur nationalité, à force de concessions. Le jour où nous voudrons avoir une politique vraiment française et catholique, les cinq provinces anglaises se ligueront contre nous
et nous aurons la lutte du pot de terre contre le pot de fer.
On parle d'unir les catholiques dans le parlement et de former comme en Allemagne le parti Centre. On oublie qu’en Allemagne ce sont des Allemands qui se querellent, des hommes toujours prêts à se ménager et à se faire des concessions, à oublier, à un moment donné, leur dissentions pour la défense du trône et de la patrie.
Mais ici la lutte serait aussi nationale que catholique. McCarthy l'a dit : ce n'est pas à la religion catholique qu'il en veut comme
à la langue française.
Le groupement des députés de la province de Québec serait très dangereux et les Canadiens-Français feraient bien de réfléchir avant de se lancer dans une voie où ils seraient abandonnés par ceux qui les y auraient poussés, le jour où ils se croiraient obligés, pour être logiques et se faire respecter, d'imiter les pauvres Métis du Nord- Ouest.
Mitraillés d’un coté par les balles an-
SA MISSION, SON ŒUVRE. al
glaises et de l’autre dénoncés comme des rebelles. ils seraient condamnés à périr.
La providence, dit-on, nous sauvera.
La providence ne sauve pas les hommes maloré eux, Dieu n’est pas obligé de faire des miracles pour réparer leur imprévoyance. Il est vrai qu'il nous a habitués à compter sur lui plus que sur les hommes pour passer à travers les vicissitudes d’une existence tourmentée.
Comment nous arrachera-t-il à l’engrenage fatal où nous ont jetés les auteurs de la Confédération ?
M. Laurier a accepté franchement la Confédération ; il croit, comme Sir George Etienne Cartier, qu'on peut concilier nos intérêts religieux et nationaux avec le fonctionnement de cette constitution. Il croit à l'influence de la raison, de la discussion, pour dissiper les préjugés et triompher du fanatisme.
Il n'y a pas de doute que son caractère, son éloquence ont été pour nous un talisman, un bouclier.
Sans lui on aurait vu déjà probablement
les députés des provinces anglaises s'unir pour faire triompher une politique vraiment anglaise et protestante.
Et il a réussi à se faire accepter comme premier ministre du Canada, quoiqu'il soit canadien-français !
Voilà des faits, des résultats bien propres à lui inspirer confiance dans l'avenir, à lui donner la foi politique.
Je crois que son succès est absolument personnel et que sa haute valeur morale et intellectuelle ne fait que retarder les tempêtes et les orages de la Confédération.
Mais le clergé et les conservateurs qui ont fait la Confédération devraient se considérer obligés de l'aider à démontrer les vertus du régime fédéral.
Ils devraient tenir compte des difficultés ou des nécessités politiques auxquelles il lui faudra se soumettre pour gouverner tant d'éléments discordants et que lui seul peut maîtriser.
Enûn qu'ils soient un peu modérés, influencés, dans leurs exigences, par la pensée que c'est probablement la seule chance que
nous aurons jamais dans la Confédération, d'avoir à la tête du pays, un canadienfrançais.
Mes remarques sur la Confédération vont, peut-être, faire croire que je suis animé par des sentiments d’hostilité contre les anglais et les protestants. On se tromperait, j'admire leur esprit solide, pratique, leur caractère viril ; si j'étais anglais, je ferais comme eux, je chercherais à faire triompher dans ce pays une politique anglaise.
C'est leur droit.
Mais c'est notre droit aussi d'empêcher que cette politique triomphe aux dépens de nos croyances, de nos traditions religieuses et nationales.