‹ Le clergé pendant la Commune, 1871Chapitre 16 sur 28 · PROTESTATION DES PASTEURS PROTESTANTS · texte numérisé non relu

PROTESTATION DES PASTEURS PROTESTANTS

Paria, le ÏO Mai lii7l.

Citoyens membres delà Commune!

A cette heure d'une gravité terrible pour notre ville, pour la France et pour vous-mêmes, consentez à écouter la libre voix d'hommes, vos concitoyens, demeurés à leur poste à Paris, au milieu de tant de souffrances, pour y exercer un ministère de paix en .

consolant les aflBigés, en soignant les blessés et assistant les mourants. Ce qui les fait parler, ce n'est ni motif politique, ni esprit de parti, c'est l'humanité, c'est l'honneur de la France, c'est la loi du Dieu de l'Evangile, auquels ils croient et qu'ils prennent à témoin de leur sincérité.

Ils osent le dire aussi, c'est leur devoir envers vous; ils vous doivent de vous dire la vérité telle quelle dans leurs cœurs.

Citoyens, nous avons frémi à la nouvelle que la Commune semble résolue d'entrer dans la voie des représailles sanglantes et des exécutions politiques. S'il en est ainsi, ce que nous hésitons à croire, nous nous unissons à ceux qui ont déjà protesté contre un tel dessein et nous vous supplions de ne pas ajouter, à tant de sang versé sur les champs de bataille, le sang versé en dehors des combats.

Punir de mort un otage parce qu'un autre est accusé d'avoir commis un meurtre, frapper pour le crime d'autrui si ce crime est prouvé, un homme qui n'a commis aucun délit que les lois ordinaires condamnent, serait-ce justice ? Nous le demandons à la conscience de tous les membres de la Commune; ne serait-ce pas plutôt le retour à la barbarie?

Nous VOUS en supplions, ne permettez pas que le souvenir de tels actes accomplis à Paris en plein dixneuvième siècle vienne se joindre au souvenir d'actes semblables qui ont ensanglanté et assombri l'histoire de la France ; ne permettez pas qu'il passe à la postérité attaché à vos noms.

Après tant de douleurs et de deuils, accordez-nous plutôt la consolation d'obtenir de vous un acte de justice et de miséricorde, dont le souvenir adoucira un jour celui des luttes sanglantes qui déchirent en ce moment la patrie.

Plusieurs de nos coreligionnaires étrangers qui sont restés à Paris pendant le siège, et qui ont donné à notre nation la preuve éclatante de leur sympathie envers nos blessés et nos populations affamées, ont voulu signer avec nous cette adresse. En vous la présentant, nous obéissons à la voix de notre conscience, qui ne nous permettait pas de nous taire.

Grandpierre, pasteur ; Valette, pasteur; G. FiscHE, pasteur; Ernest Dhombres, pasteur ; FÉLIX KuHX, pasteur;

E. ROBUN^ pasteur; Louis Vernes, pasteur; Ranville, pasteur ; Vessen, pasteur ; Edmond de Pressensé, pasteur ; A. Decouppet, pasteur ; Mure Robineau, pasteur ; De Lepoide^ pasteur ; A. Dez, pasteur:

Matter, pasteur; A-L. MoNTANDON, pasteur ; Emile Cook, pasteur ;

John-Rose Cormack, D.-M. de Paris et d'Edimbourg, H. Paumier, pasteur; P. -G. Gaubert, pasteur ; Eugène Bersier, pasteur; Edouard Forbes, pasteur anglican.

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que cette vigoureuse et éloquente protestation ne fut nullement vantée.

Notons simplement en passant un fait qui parait étrange, c'est qu'aucun membre des ministres de la

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fSO LE CLERGÉ

r^iiiTî'jQ ;uive ae fut inquiété pendant la durée de la Jiaimune-

Le zi mai ou avait reçu au greffe de Mazas Tordre iucnu^iei't émanant duComitéde salut public et signé vôT '.r».'!* membres, Ranvier, Eudes et Gambon. Il t^aiG l'^àigé eu oes termes :

Orùrt? est donné au directeur de Mazas de faire ■.niii>iertfr immédiatement à la Grande- Roquette (dé- ;>/î ie> -'ouJamués Tarchevêque de Paris, tous les :f*a*ra> Boujeon, sénateur, les mouchards et sergents .^ le. -tîLiii îous ceux qui pourraient avoir quelque

. .:.^vii v.\i:itro!, gretîîer, avait dressé aussitôt

,-. ..-.liit'.v .::s:o du dix-huit noms. Les premiers

.j>.. > .L^i-. ii: : l>arboy, Bonjean; AUard, mission-

j-ï -'--r' ■-"'-■>• ^'-^'ro ot Ducoudray,jésuites: Jecker,

^.,. ^i»^i«juo> o:npîoyés de la prison, dévoués à

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m, jN^-iu:^"» -x> «'Ca^vsqu'on allait trau^lérer de Mazas

Le transfert des otages donna lieu aux scènes les plus ignobles, les plus épouvantables. On les avait empilés dans deux chariots de fontage réquisitionnés à la gare de Lyon.

Sur leur passage la foule dégorgeant des cabarets battait des mains. C'était à qui crierait : (c A mort les calotins ! » Le surveillant Monnier,qui avaitété chargé de faire ce transfèrement, était plus mort que vif des insultes qu'il avait vu prodiguer à tous les malheureux. Il lui fut remis par François, directeur de la Grande-Roquette, le reçu suivant : Reçu quarante curés et magistrats!

Tous furent enfermés dans des cellules.

Ils purent se revoir dans le premier chemin de ronde où ils furent réunis au moment de la promenade.

L'abbé Deguerry ne pensait pas qu'il serait fusillé.

Il croyait aux assurances que lui avait données le

citoyen Protot, le délégué à la justice. Dans sa foi

naïve de bon prêtre, de doux pasteur, il ne pouvait

croire à tant de mal dans le cQ3ur humain. Cela ressort d'une conversation qu'il eut à la Roquette avec l'abbé

Lamazou auquel il disait qu'il voulait consacrer les

quelques années qui lui restaient encore à vivre à

faire le plus de bienpossible à ceux qui persécutaient

la religion et le clergé^ à élever le ministère de la charité et de la parole à la hauteur des besoins exceptionnels de Paris, à montrer qu'en dehors de Jésus- Christ et de sa sainte doctrine, il n'y a pour les peuples, comme pour les individus, qu'illusions, déceptions, ruines matérielles et morales.

N'est-ce pas qu'elles sont touchantes, les paroles si douces de ce bon pasteur des âmes? Le voilà transféré comme un galérien dans une prison, il a subi tous les outrages, il a été volé, brutalisé, insulté. On lui a craché au visage, d'ignobles femmes lui ont crié de sales injures à la face, des voyous lui ont fait des signes ignobles, il a bu toutes les amertumes, il a subi tête haute toutes les ignominies, et comme son divin Maître il pardonne, il pense à consacrer les dernières années de sa vie à faire le plus de bien possible à ceux qui persécutent. Ah I il n'y a que la religion du Christ qui puisse donner une telle beauté à Pâme humaine !

Dans un beau livre qu'il a consacré à la mémoire de l'abbé Deguerry, M. le baron de Saint- Amand a

écrit :

PENDANT LA COMMUSE 2S3

Il Le samedi 20 mai, quatre jours avant la consommation du crime, M. Plou fit à l'abbé Deguerry une dernière visite. Jamais le vénérable prêtre n'avait paru plus majestueux. Un rayon de foi et de lumière illuminait son noble visage, et ce fut dans l'élan, dans l'enthousiasme du martyre, qu'en serrant avec eSusîon les deux mains de son courageux détenseur, il lui dit, comme suprême adieu, ces paroles qui sont dignes d'être gravées sur sa tombe : « Mon cher ami, si je savais que mon sang lût utile à la religion, je me mettrais à genoux pour les prier de me fusiller. »

Jusqu'aux derniers moments de pieuses Sœurs restées à Paris firent tous leurs eflorts pour adoucir les souffrances des captifs.

Une pieuse et sainte femme avait réussi à faire parvenir, par stratagème, quelques hosties à l'un des Pères Jésuites captifs, le P. Clerc.

Elle avait fait faire une botte au laità double fond et y avait caché vingt-cinq hosties consacrées, qui lurent ainsi introduites dans la prison.

Par le même moyen, elle eovoya au même Père certain nombre de petits étuis en fil de lin, pourem lopper les hosties saintes.

On ne saurait raconter avec quels transports d'aT mour ce don précieux fut reçu. C'était le pain qui allait servir à braver la mort. C'était le récoi tant qui allait permettre de lutter avec courage. P. Clerc écrivait de la prison, pour annoncer la bi nouvelle, ces lignes qui semblent un alléluia, un tique céleste :

a Tout est arrivé en parlait état et tout était dis] avec une industrie et une adresse admirables... Il a plus de prison, il n'y a plus de solitude... Ahl mon Dieu, que vous êtes bon ! et qu'il est vrai que la miséricorde de votre cœur ne sera jamais démentie! n'avais pas osé concevoir l'espérance d'un tel bi( posséder Notre-Seigneur, l'avoir pour compagnon de ma captivité, le porter sur mon cœur et reposer sur le sien comme il a permis à son bien-aimé Jean. Ohl c'est trop pour moi, et ma pensée ne s'y arrête pas. Et cependant cela est... Oh! prison, chère prison, toi dont j'ai brisé les murs en disant : Bona crux, quel bien tu me vaux I Tu n'es plus une prison, tu es une chapelle. Tu ne m'es plus même une solitude, puisque je

n'y suis pas seul, que mon Seigneur et mon Roi y demeure avec moi. Oh! dure toujours, ma prison, qui me vaux de porter mon Seigneur sur mon cœur, non pas comme un type, mais comme la réalité de mon union avec lui. J'avais l'espérance que Dieu me donnerait la force de bien mourir; aujourd'hui mon espérance est devenue une vraie et solide confiance : Il me semble que je peux tout en celui qui me fortifie et qui m'accompagne jusqu'à la mort.

» Le voudrait-il? Ce que je sais, c'est que s'il ne le veut pas, j'en aurai un regret que rien ne pourra calmer... »

Un des compagnons de captivité des prêtres à la Roquette, M. Ferdinand Evrard, a dit devant le conseil de guerre :

« J'étais relativement assez tranquille, quant à moi, parce que, la veille, j'avais eu une audience de François (le directeur de la Roquette), et qu'il m'avait dit qu'il ne tenait pas à ma mort; que, si on lui en donnait Tordre, il me relâcherait; mais que, quant auxprêtres^ ils y passeraient tous » (1).

D'ailleurs, ce François aimait à répéter cette phrase:

(1) Conseil de guerre, audience du 15 mars 1872.

256 LE CLERGÉ PENDANT LA GOMUaNE

(c Les curés nous embêtent depuis dix-neuf cents ans ; il est temps maintenant qu'ils y passent tous! »

Et les principaux d'entre eux devaient y passer sous peu de jours, comme le disait François. La Grande- Roquette ne devait pas les tenir longtemps dans ses murs.

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