‹ Le clergé pendant la Commune, 1871Chapitre 17 sur 28 · LES CRIMES. — LA MORT DES OTAGES · texte numérisé non relu

LES CRIMES. — LA MORT DES OTAGES

SOMMAIRE

Les plaintes des surveillants de la Grande -Roquette. » A la mairie du XI* arrondissement. — François a soif. — Genton arrive. — Le peloton d'exécution. — Le brigadier Ramain. — Vérig. — Mégy. — Sicard et le lOi* bataillon. — Le brave Henrion. — L'appel des otages. — Les derniers adieux du président Bonjean. — La bénédiction de Farchevéque. — Dans le chemin de ronde. — L'abbé Allard. — Pour la liberté. ~ Le mur de la Roquette. — Victimes et bourreaux. — La dernière insulte. — Les cadavres. — Le vol. — Le prêtre et les gouttelettes de sang. — Et l'archevêque? — La fin de Vérig. — Les dominicains. — Serizier. — Les martyrs de la rue Haxo. — M« Rousse.

\OUS sommes au mercredi 25 mai. Il est cinq heures du soir. Les surveillants de la Grande-Roquette, pâles, affaissés, semblent se demander ce qu'il peut encore arriver dans ce:

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enfer (t). Au loin ils voient la lumée et les flammes de l'incendie qui dévore les superbes monuments de Paris. Les obus passent au-dessus de leur t£te. La rumeur de la bataille sanglante arrive à eux comme un murmure lugubre. lis tremblent pour ceai dont ils ont la garde, car, dans cet enfer, ce sont les bons qui sont enfermés et les mauvais qui sont leurs mattres.Ils savent que non loin d'eux,à la mairie du XI* arrondissement, les membres du Comité de salut public et les membres de la Commune ont installé le siège (le dernier) du gouvernement insurrectionnel, et que ce voisinage n'a rien de bon pour les otages. L'un d'eux a dit le matin au président Bon- )ean : « Monsieur, il y a du nouveau; toute la clique du Comité et de la Commune est à la mairie du onzième. Gare! » Le président, pour toute réponse, a levé les yeux vers le ciel. Il n'a plus d'espoir qu'en Dieu.

(1) Bbnbion, ganiien de prison à la Roquette. — J'étais sorteillantàla Hoquette le 2i mai; les ilélenus m'ont demaadé, vers BÎiheares et aemie du soir, coromeot cela allait : ■ Biea, ai-je dit, les Iroupeaile Versailles avancent; elles seront ici demain. ■ De suite après J'ai va le peluloo d'exécution, quarante ou cïdqaante hommes, revâlus de divers unirortues. Un sous-atQcier me dit : u Vota aUez lire bientôt débarrasse dt toutes ces cnntàUes. ■ J'ai dit ; " Personne ne me gêne, »

Dans la prison, jusgu*au soir, tout s'est passé assez tranquillement. A quatre heures, les otages, qui prenaient a leur récréation », c'est-à-dire un peu d'air, furent reconduits et enfermés dans leur section. On leur avait donné leurs vivres comme d'habitude. Cependant ils avaient pu voir qu'on les avait enfermés au verrou et à clef.

Le directeur François est allé boire. A force de crier contre les otages» il a le gosier sec et il a besoin de s'abreuver. De chez le marchand de la place où il se tient d'habitude, il aperçoit un groupe de fédérés que précède le citoyen Genton (1), et qui monte la rue de la Roquette.

II s'écrie joyeusement : « Tiens, voilà le peloton d'exécution, on va rire, gare les soutanes ! »

II court au-devant, serre la main à Genton et à Vérig et salue un officier à ceinture rouge qui n'est autre que Mégy, Vassassin Mégy.

« C'est donc pour aujourd'hui ? » demande-t-il gentiment à Genton. «Mais oui! », répond ce dernier en ricanant.

Tous pénètrent dans le greffe.

(4) Président de la cour martiale.

On appelle le greffier et lui donne un ordre. Le greffier trouve l'ordre îrréguUer, car cet ordre prescrit de fusiller immédiatement six otages et il ne porte indiqués que deux noms. ^H

Une discussion s'engage et, malgré la colère ^^ Mégy, Genton fait rechercher les noms et inscrit les otages dans l'ordre suivant : Dabboy, Bosjean, Jecker, Allârd, Clerc, Ducoudraï. Puis, pris de scrupule, il eflaoe le nom de Jecker (1) et met à la place celui de l'abbé Deguerry. Mais le directeur François, que le vin rendait scrupuleux, relusa de livrer les otages tant que la liste ne serait pas approuvée. Genton est obligé de courir à. la mairie où siège la Cour martiale {2]. Pendant ce temps Mégy reste

(1) Jecker ne devait rien perdre pour attendre, il fut fusillé tout seul.

(2) Rien de plus ignoble que ces Cours martiales.

Dans son émouvante déposition devant le troisième conseil de i;uerre, U. Pu^moyen, pharmacien de la prison des jeunes détenus ou Petite-Itoquette, située en fjce du dépôt des condamnés ou Grande-Roquette, raconte les horribles méfaits de la Cour martiale qui siégeait et se plaisait à livrer aux fureurs d'une populace armée de revolvers et de fusils les gendarmes et soldats coupables d'avoir fait leur devoir.

a Chose pénible à constater, dit H. Puyaioyen, les assesseurs de cette Cour martiale se Irouvaieut être des jeunes gens, qui semblaient même lieureui du rôle qu'ilsjouaientetqui affeclaieot encore de se donner des airs importants. > {Audience du 9 août.)

POillAIlT LA COHIIDKI

lans le greffe avec François, le capitaine Verig (1) et le capitaine Bexjamin Sicard (S), du 101* bat;iilIon

A Is suite de celle dèposilion, un journal a'écriait avec autant S tristesse qae d'inili^natioa :

■ O'aiïreoi gamins servant d'assesseurs aux meurtriers et tout [oyeux d'ûToir leur part dans les assassinats!... »oiIii dans quel bier sanglant roulent les peuples qui ont perdu le respect du droit el de l'autorité', voilà où aboutissent ces civilisations Gërei d'elles-mêmes, qui ne recoonaissent ni Dieu ni la loi. Le dlâtimeot qu'elles méritent ne se lait pas attendre, et elles l'ont, comme elles le méritent, sous la forme la plus honteuse et la plus dégradante, n [Uoniteur universel du (( août )

(l]Ce dégoûtant personnage avait toujours un pistolet à la ceinture ; il menaçait tout le monde et disait tout le temps : « En aTant, marche ou je Tais feu 1 »

(S) Dans l'inlerrogatairo de Stcard devant le conseil de guerre, nous lisons:

if. le Priiident. — Où £tiez-T0US au moment de l'eiéculion des otages?

Sicard. — Je débouchais de la rue des Boulets. D. A quelle heure?

n. Vers quatre heures et demie, cinq heures du soir. Je débouchais de la rue des Boulets, et je descendais la rue de la Raquette. Je rencontre un peloton qui était commandé par un chef qui n'est pas Ml, mais dont je pourrais dire le nom et ceux de ses hommes. GeotoD élait U. Je lui demande où il allait. 11 me dit : • Mais je vais exécuter l'ordre de la Commune, nous allons exécuter tout ce qui se trouve à la Roquette. » Alors je lui dis : ■ Comment ? qui a donné cet orJre-li ?» Il me dit : « J'ai l'ordre en main ! » D. Vous Êtes entré & la Uoquelteï n. Oui.

D. Avei-vous assistée l'exécution?

R. Nou. Voici ce qui s'est passé. En arrivant au grelTe, j'ai

LE CLERGE PEPiDAM LA COMMliNE

fédéré (1), bataillon que Ton vit partout où il y e des assassinats à commmettre.

Pendant que ces hommes se faisaient des confidences, un des surveillants, Henbion, s'approcliant des gardes (des Vengeurs de P'iourens 1} leur dit que c'étaient des assassinats qu'ils allaient commettre. L'un d'eux lui répondit : — Que voulez-vous! faut bien. C'est l'ordre. Nous avons déjà fusillé à la Préfecture de police!...

Ce pauvre Henrion était un brave cœur. Ils'enfliS quelques instants après, courut à moitié fou jusqu'à Pantin où il arriva en sanglotant, en s'écriant: a Ob! ils vont les tuer! »

Quand Genton revint, il était près de sept heure Il apportait l'ordre signé de Ferré. Comme tout était en règle, François appela le brigadier Raraain et lui remit' la liste en lui disant de faire descendre leig détenus par le quartier de l'infirmerie.

demandé à lire l'ordre dont Gealon Ëtait porteur. Lk j'&i vn, \ efTet, ce que m'avait dit Genton : « Ordre d'exécuter lool ce c contenait la Roquette. »

[6* conseil de guerre, audience du 22 janvier j872.) (1) On retrouve le 10l« bataillon fédéré au massacre des Dom nicains d'Arcueil, et c'est leur chef Seriiier qui comaïaads I

11 est sept heures et demie, les quarante fédérés précédés de François, Mégy, Genton, Vériff et Benjamin Sicard montent au premier étage. Le brigadier Ramain, qui n'a trouvé aucun surveillant pour aller chercher les otages, se charge de l'appel. Il appelle : « Darboy » et porte ses pas vers la cellule n"* 1. Mais c'est à l'extrémité du couloir qu'une voix faible mais très calme répond : (c Présent ! » car Tarchevêque avait changé de cellule (1).

On ouvre la cellule no 23 et l'archevêque sort. On le conduit sur le palier. Ramain appelle ensuite : « Bonjeanl ». Le président répond : « Présent. Attendez, je prends mon pardessus. » « C'est pas la peine, lui dit Ramain en lui prenant le bras, vous êtes très bien comme celai » Il appelle ensuite : « Deguerryl » par deux fois (2), au bout de quelques instants le curé

(i) En sortant de sa cellule Tarchevôque avait dit à Ferré : « La justice des tyrans est bien lente à venir. »

(2) On a attribué une courte défaillance à M. le curé de la Madeleine, raconte M. Tabbé Lamazou. L'instruction judiciaire a démontré la complète inexactitude de ce renseignement. M. Deguerry, il est vrai, ne répondit pas aussi vile que ses compagnons à l'appel des insurgés. Mais ce n'était nullement le résultat d'une

de la Madeleine répond : « Présenti » et il vient placer à côté de l'archevêque et de M. Bonjean, Ramain appelle ensuite: « Clerc t Allard! (1) Ducoudrayl» Ils sont réunis k leurs compagnons.

Ramain ajouta : « Allez-y ! le comple y est 1

Le peloton d'exécution s'approche des six détei devant lesquels s'est placé le brigadier Ramain

Deux surveillants placés le long des murs, pâles comme la mort, les yeux pleins de larmes, détournent les yeux. Le président Bonjean, qui veut que sache que son dernier souvenir a été pour sa cl femme et pour ses entants, dît en passant près d'eux û «Ohl ma chère femme t oh! mes entants bien-i

Tous descendent l'escalier. Au bas on s'arrête les bourreaux discutent devant leurs victimes p< choisir l'endroit où on les fusillera.

dâraillance. Ne pouvant plus Jouter du sort qui l'allendiii a'admimsira la sainte communîoa a«ec l'espèce consacrée qn' Tait pu lui faire passer Ugr Surat. Voilà toute l'explication d'aa relard que l'auteur de la lettre publiée par le Petit ifonttmr du 29 mai avait attribué à tort à uq senliment passager de trouble et de faiblesse. Depuis le moment où il quitta sa cellule jusqu'au moment où il tomba sous les balles des assassins, il déploya la même (ermelé et la même sérénitÉ que les autres victimes.

(1} L'abbé Allard portait encore au bras le brassard des ambulances avec la croix de Genève I — Le Père Clerc avait été ofâcie) de marine.

Iles lent l'on

Itère

Mégy veut qu'on les fusille dans le petit jardin ; Vérig, qui a accompagné François il y a quelques jours pour choisir l'emplacement, veut qu'on aille plus loin.

Pendant ce temps les six malheureux, qui savent maintenant i quoi s'en tenir, profitent de cette féroce et ignoble discussion pour s'agenouiller et prier ensemble. Cela fit hurler quelques fédérés. « Va donc, vieille hôte! Vous serez bientôt c... sales calotina 1 » Un sergent leur dit : « Taisez-vous. Laissez-les tranquilles, vous ne savez pas ce qu'on pourra nous faire demain. »

La prière est finie, les otages se mettent à genoux sur les dernières marches, devant l'archevêque, qui, levant la main droite et les trois premiers doigts étendus, les bénit et prononce la formule de l'absolution : Ego vos absolvo ab omnibus cenmris et pecca.tisl

Puis, quand ils sont relevés, l'archevêque s'approche de M. Bonjean, qui malade peut à peine marcher; il lui oSre le bras. Tous prennent le premier chemin de ronde, sous la conduite de Ramain qui a les deux mains dans ses poches et siffiote un petit

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En tôte des otages marche l'abbé Allard (1). Ilj psalmodie à demi-voix la prière des agonisants.

On arrive ainsi à la grille des morts. Celle qu'oi appelle ainsi termine le premier chemin de ronde.

Là, comme Ramain ne trouve pas sa clef de suitej le funèbre cortège s'arrête.

Les crosses résonnent lugubrement sur le pavé.

A ce moment l'archevôque mû, non par un senti'l ment humain de défense, car le sacrifice de sa vi^ était fait, mais par le désir d'épargner un grand crime," se tourne vers les fédérés et leur dit : « Pourquoi nous en voulez-vous? Prêtres, nous avons toujours aimé le peuple. Quant à moi, j'ai toujours prêché la liberté. » Un fédéré, la pipe à la bouche, lui répondit : a Tais-toi, vieille soutane, ta liberté n'est pas la I nôtre I Tu nous embêtes ! »

L'archevêque leva les yeux au ciel et murmura un^J

(I) L'abbé Allard arait eu une conduite héroïque pendant la gaerre :

» A Buzeaval, dît J. d'Arsac, l'abbé Allard a donna la mesure de son courage et de ion ardeur héroïque : voyant un bataillon réaisler, il saisit un échalas et l'agitaot vigoureusement : Allons, mes amis, s'écria-t-il, vive la France ! en avant ! Quelques inataali plus tard, le Taillant prêtre recevait une balle dans le

La Commune récompensait bîeu ces patriotes.

PENDANT LÀ COMMUNE ^li

prière. Qui sait si ce n'était pas une prière pour celui qui venait de l'insulter?

L'abbé Allard se retourna et, jetant un regard vers la fenêtre de la 4* section où il voit des visages qui les regardent en pleurant, il leur fit un signe d'éternel adieu.

Enfin la grille est ouverte et Ramain s'en va.

Il ne reste plus que les victimes et leurs bourreaux. On tourne à gauche, on pénètre dans le second chemin de ronde et on s'arrête devant la haute et sombre muraille qui semble encore plus noire que d'habitude (1).

Il est sept heures trois quarts. Au loin on entend un murmure confus, c'est la bataille où des frères de la même patrie se déciment ; le soleil couchant mêle ses quelques derniers rayons empourprés aux lueurs sanglantes de l'incendie.

Contre cette muraille qui semble en deuil on range les otages, Mgr Darboy le premier, puis le président Bonjean, l'abbé Deguerry, le Père Ducoudray, le Père Clerc et l'abbé Allard.

A trente pas de ces six hommes qui se tiennent

(1) Dans la journée du 22 mai, François et Vérig étaient Tenus choisir ce lieu si propice aux assassinats.

lE CLERGt PERDAIT LA COMMIINR

debout et regardent fièrement leurs bourreaui* peloton d'exécution s'est rangé l'arme au pied.

Derrière eux se placent Genton, Vôrig et Mai une trinité de canailles qui vont (aire périr les a leurs de la Trinité divine.

Le président Bonjean, regardant Genton etM^ murmure: « Je vous pardonne. »

L'archevêque, élevant la main, bénit ceux qui'i le mettre à mort et prie Dieu de leur pardonner [d

L'abbé Deguerry, dans un mouvement qui rai^ bien l'aumônier militaire, ouvre sa soutane et préd son cœur aux balles de ses bourreaux.

Mégy, impatienté, secoue Genton par le braJ^ Genton commande : n Feul >•

(I) Le pouce et i'inJei de lu mam droite de Ugr Darboy avaient élC- Iracturé^ par une balle. Trois plaies existaient au cùté droit h la base de la poitrine, vers les Tausses cdtes. Cea troii plaiM, distantes d'environ cinq à six centimètres, formaient un Irlangls. Les trois projectiles avaient traversé le corps et étaient sortit dans la régiou lombaire gauche après un tnijet oblique en bu flt en dedans. Les trois plaies paraissaient produites, l'une par une balle de fusil a tabatière, Us deux autres par des ballet de chassepot. Les deux doigts de la main ont pu être brisés par l'une des balles qui avaient atteint la poitrine. (Abbé Lamaiou )

Devant le conseil de guerre, on a raconté qu'un fédéré, tailleur d'babits de sou métier, aurait dit en tirant son coup de Tusil : ■ Tiens, la voilà notre bénédjctioni ■

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