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Le Clergé russe

Les Etudes religieuses ont publié une série ^articles intitulés : La réforme du clergé russe. Ces articles, complétés et augmentés, ont été réunis en brochure sous le même titre. Ce tiré à part est épuisé depuis longtemps. De différents côtés, on nous le demande ; nous avons cru devoir le réimprimer. Pour nous conformer à quelques observations qui nous ont été adressées, nous avons légèrement modifié le titre. Ce changement est le seul que nous ayons fait; pour tout le reste, cette édition est la reproduction exacte du tiré à part.

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L'avènement de l'empereur Alexandre II au trône de Russie a inauguré une ère nouvelle pour ce vaste empire. Les serfs ont été émancipés; l'introduction du jury, avec la procédure orale et publique, a complètement réorganisé l'administration de la justice ; les institutions territoriales ont posé les premiers fondements du self government. Nous n'avons pas à nous occuper de ces importantes et salutaires réformes. Bornons-nous à une seule observation. On ne pouvait pas toucher à ces abus invétérés sans se trouver en présence d'autres abus, et les réformes opérées devaient ouvrir la voie à des réformes nouvelles. Une des plus importantes, parmi celles qui restent à accomplir, concerne le clergé et l'organisation de l'Église russe.

Sous le règne de l'empereur Nicolas, l'opinion publique se préoccupait médiocrement de

la situation du clergé. On savait qu'il y avait là beaucoup d'abus, mais on semblait n'attacher aucune importance à les faire disparaître. Pendant ces trente années, il n'y eut guère que M. André Mourawief qui consacra sa plume à cette question ; et sa principale préoccupation fut de jeter un voile sur des désordres malheureusement trop réels : il' niait les abus, il ne les combattait pas. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. La presse laïque se permet fréquemment des attaques plus ou moins transparentes, plus ou moins directes contre le clergé russe ; et celui-ci, à son tour, est descendu dans l'arène. 11 existe un nombre considérable de journaux et de revues ecclésiastiques, qui ont pour objet principal la défense du clergé, mais qui cependant élèvent de temps en temps la voix pour demander des réformes.

Cette publicité est fort insufasante, à cause des limites très-étroites imposées à la liberté de la presse. Quand il s'agit des abus qui existent dans l'ordre administratif, une assez grande latitude est accordée aux journaux. Ils ont pu aussi, à l'aide de quelques précautions oratoires, battre en brèche les principes fondamentaux du christianisme et de l'ordre social. Mais il neu a plus été de même lorsqu'il s'est agi du

clergé et de l'organisation de l'Église. Tout ce qui touche à cet ordre de faits étant soumis à la censure ecclésiastique, il est à peu près impossible de porter la discussion sur ce terrain. Dans cet embarras, on a eu recours à la presse étrangère. En 1858, on a publié à Paris une brochure très-remarquable sur la situation du clergé des campagnes en Russie. Elle contenait des détails navrants sur les abus qui existent dans l'administration des diocèses et dans les établissements destinés à l'éducation et à la formation du clergé. Cet écrit a produit en Russie un effet prodigieux. Quoique l'auteur se fût bien gardé d'y mettre son nom, on ne tarda pas à savoir que c'était un pauvre prêtre du diocèse de Tver, nommé Bélustin (prononcer Bélustine). Le Synode se montra fort irrité, et il allait faire sentir au malheureux écrivain tout le poids de son indignation, lorsque l'intervention de M.Bajanof, confesseur de l'empereur, le mit à l'abri de toute persécution.

Il faut croire que cette publication exerça quelque influence sur une détermination prise par le Synode au commencement de 1859. Par l'organe du procureur général, tous les évêques furent invités à envoyer à cette assemblée leur opinion sur la situation des écoles ecclésias-

tiques et sur les moyens de les améliorer. Les évêques demandèrent l'avis des recteurs et supéneurs de séminaires ; ceux-ci consultèrent les directeurs et professeurs ; il en résulta une vaste enquête, et, au bout de quelques mois, le bynode se trouva en possession d'une volumineuse correspondance. Une commission spéciale avait été chargée de la dépouiUer et de rédiger un projet de règlement pour les séminaires. Elle fut mise de côté, nous ne savons pourquoi, et remplacée par une autre commission composée de deux recteurs, de quatre prêtres séculiers et de deux laïques, sous la présidence d'un membre de l'épiscopat. En 1862 cette commission présenta au Synode son projet de règlement, qui fot imprimé en 1863 avec les objections faites par les deux membres laïques, les procès-verbaux de la commission et plusieurs autres pièces. On envoya le tout aux evêques,qui durent ouvrir une enquête nouvelle. Dans ces entrefaites, paraissait à Leipzig un autre ouvrage anonyme sur la situation des écoles cléricales en Russie. La ques tion ecclésiastique avait pris de jour en jour une plus grande place dans les préoccupations du public et du gouvernement :1e 28 juin 1862, l'empereur fit proposer au Synode une enquête sur

les moyens d'améliorer la situation du clergé. Une nouvelle commission ftit instituée sous la présidence du métropolitain de Saint-Pétersbourg. Elle se composait de tous les membres du Synode, des ministres de l'Intérieur, des Domaines et de la Police, du procureur général du Synode, et du directeur général des écoles ecclésiastiques, prince Ouroussof, auquel on adjoignit le comte de Tolstoy, le chambellan Batucbkof et M. Demontovig. Le 17janvier 1863, un questionnaire fut adressé à tous les évêques. Au mois d'avril de la même année, on forma dans chaque diocèse des sous-commissions composées de l'évêque diocésain, du gouverneur de la province et du directeur des Domaines. Ces sous-commissions s'adressèrent, on peut le dire, à tout le monde pour avoir des renseignements, et l'on finit par créer (1864) auprès de chaque paroisse des espèces de conseils de fabrique, qui durent aussi chercher les moyens d'améliorer la situation du clergé, c'està-dire d'augmenter ses revenus.

Nous n'examinerons pas si l'étendue même donnée à cette enquête ne cachait pas l'arrièrepensée de faire échouer l'oeuvre de la réforme. Il n'en est pas moins certain que cette grande question se trouvait mise à l'ordre du jour; le

gouvernement lui-même constatait qu'il y avait quelque chose à faire. La presse y vit un encouragement, et se mit à signaler avec plus de verve les abus qu'elle remarquait dans le clergé et dans les écoles ecclésiastiques. Il y eut bien par-ci par-là quelques répliques, mais elles ne semblent pas avoir produit beaucoup d'effet.

Si l'on compare la marche adoptée par le gouvernement russe lorsqu'U prit en main la cause de l'émancipation des paysans, et celle qu'il suit dans la question présente, on n'aura pas de peine à se convaincre que cette double enquête sur la situation du clergé et des écoles ecclésiastiques doit aboutir à des résultats beaucoup plus importants qu'on ne le penserait à première vue. Il y a dans le clergé russe une telle masse d'abus, ils sont tellement enchaînés l'un à l'autre, qu'on ne peut toucher à cette question sans être amené à la nécessité d'une réforme radicale et d'une organisation nouvelle à donner à l'ÉgHse russe. Il s'agit d'abord de constater le mal, ensuite de rechercher le remède et de l'appliquer. Sans aucun doute, cette question est hérissée de difficultés bien autrement graves que toutes celles que le gouvernement a entrepris de résoudre jusqu'ici ; mais, d'un autre côté, la nécessité de détruire les

abus et d'opérer des réformes est tellement évidente qu'il n'est pas possible de reculer. Il faut donc admettre que la réforme se fera ; mais comment se fera-t-elle, et qui est-ce qui la fera? Laissera-t-on l'Église russe travailler elle-même à cette grande œuvre ? lui permettra-t-on de s'assembler en concile ? ou bien sera-ce le gouvernement qui prendra l'affaire en main ?

Il est bien naturel que le clergé russe montre peu d'empressement à se laisser réformer par le pouvoir civil, et ce n'est pas nous qui lui en ferons un reproche ; mais il faut avouer que la résistance qu'il peut opposer n'est guère redoutable. Le gouvernement, d'accord en cela avec l'opinion publique, semble convaincu que la réforme ne se ferait pas, si le soin de l'opérer était abandonné au clergé. Les efforts que le Synode ou les évêques pourraient faire pour s'attribuer cette tâclie,ne seraient considérés que comme un moyen d'éluder la question. D'ailleurs le clergé russe n'a point en lui-même les forces nécessaires pour lutter avec le gouvei^nement. Depuis longtemps il a renoncé à toute initiative et abdiqué toute indépendance. Parmi les causes nombreuses de sa faiblesse, il en est une qu'il importe de signaler.

Le clergé russe est divisé ; il y a dans son /

Jsem deux partis acharnés l'un contre l'autre • / le clergé séculier et le clergé régulier. Ce derj mer, qui se compose exclusivement des moines de samt Basile, est vulgairement désigné enRussie sous le nom de clergé noir, probablement parce qu'H estle seiû à porter uniformément des vêtements de cette couleur. Par opposition, le clergé séculier est appelé le clergé blanc. Ces désignations sont courtes et expressives : nous croyons par conséquent devoir les adopter

On voit dans l'histoire de l'ÉgKse catholique des traces de rivahté entre le clergé séculier et le clergé réguHer ; mais les manifestations les plus vives de cette rivalité ne peuvent pas entrer en comparaison avec la haine profonde que le clergé séculier de Russie porte au cle-gé régulier. Cet état de choses s'explique par plusieurs causes. Signalons d'abord la publication d'un ouvrage important qui traite cette question ex professa.

Il vient de paraître à Leipzig, en langue russe, un livre intitulé : Du clergé blanc et du clergé noir en Russie. L'auteur, qui n'a pas jugé à propos de se faire connaître, s'y montre l'ennemi acharné du clergé noir. Il est vrai qu'il ne ménage pas le clergé blanc ; qu'il dévoile beaucoup de graves abus dont il demande

énergiquement la réforme. Mais en agissant ainsi, il ne se montre pas ennemi de ce clergé, et c'est bien sa cause qu'il prétend servir. Le livre est à la fois une rude attaque contre le clergé noir, et un programme de la réforme telle que la souhaite le clergé blanc. Il nous est impossible de partager la manière de voir de l'écrivain anonyme ; mais son ouvrage contient des révélations si importantes et si curieuses, il touche à presque tous les côtés de la question avec tant de verve, qu'on le lit avec le plus vif intérêt.

La situation du clergé russe n'étant que trèsimparfaitement connue hors de Russie, nous avons pensé qu'il ne serait pas inutile de profiter de cette pubhcation pour appeler sur cette question l'attention de nos lecteurs. D'un autre côté, n nous a semblé qu'il appartenait à une plume cathohque de redresser les idées erronées de l'auteur, d'indiquer les causes réelles des abus, et la voie dans laquelle il faut chercher la solution du problème. -

Pour mettre plus d'ordre dans notre travail, nous traiterons successivement : 1° du clergé blanc ; g" du clergé noir ; 3° des écoles ecclésiastiques ;^ 4° de l'épiscopat et du gouvernement de l'Éghse.

LE CLBRaÉ BLANC.

Dans l'Eglise latine, le célibat est obligatoire pour tous les clercs engagés dans les Ordres sacrés. En Orient, une discipline moins rigoureuse a prévalu depuis longtemps. Là comme f dans l'Eglise latine, une fois qu'on a reçu les Ordres sacrés, on ne peut plus se marier • le sacrement de l'Ordre est un empêchement d'irimant en Orient aussi bien qu'en Occident. Mais si un homme marié se présente à l'ordination, on ne lui refuse pas les saints Ordres, et on lui permet de garder sa femme. Cet usage est tellement enraciné dans les mœurs de l'Orient, que, lorsque des Éghses orientales sont rentrées dans la communion de l'Église cathoHque et ont reconnu l'autorité du Pape, le Saint- Siège n'a pas exigé que la loi du célibat ecclésiastique y mt rendue obligatoire. On ne peut pas dire que cette condescendance envers d'an-

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ciennea coutumes entraîne après elle de graves inconvénients. J'ai vu de près les prêtres maronites, qui sont en général mariés : il n'est pas rare de trouver parmi eux des hommes vertueux, d'excellents chrétiens et même de fort bons prêtres. Mais il est certain que la population du Liban se trouve placée dans des conditions tout à fait exceptionnelles. Les habitants d'un village maronite ne comprendraient pas que le curé ne fût pas choisi par eux, et ils auraient beaucoup de peine à prendre pour curé un homme étranger à leur village. Quand la cure est vacante, ils s'assemblent, et leur choix s'arrête sur quelque paysan, bon père de famille, bon chrétien, qui n'a peut-être jamais songé à l'état ecclésiastique. On le présente à l'évêque, et si les témoignages recueillis sur son compte sont satisfaisants, s'il sait hre les caractères syriaques, on l'envoie passer trois semaines dans un couvent. Il apprend à dire la messe, à administrer les sacrements ; et, quand on juge qu'il a le strict nécessaire, il est ordonné et il retourne dans son village prendre possession de sa cure. Au milieu de ces populations simples et pleines de foi, une organisation pareille est possible ; peut-être dans l'état du pays serait-n difficile de lui en substituer une meil-

leure. Il en sera tout autrement dans in autre miheu: cela saute aux .yeux. Nous verrons tout a 1 heure que l'organisation du clergé marie en Russie ne ressemble pas du tout à ceUe que nous venons d'esquisser. Chez les Maronites eux-mêmes, les circonstances se modifient et à mesure que le peuple perd de sa simplicité, Il devient urgent de réduire le nombre des prêtres mariés. Sans doute les évêques auront quelquefois de la peine à résister aux instances pressantes qui leur seront faites ; mais, dans bien des cas, il est nécessaire de savoir opposer à toutes les sollicitations une inébranlable constance.

De ce que nous venons de dire, il résulte

que,dansdes circonstances domiées, desprêtres pères de famille peuvent bien administrer les sacrements de baptême et de mariage, faire les enterrements, célébrer la sainte messe, chanter les offices et entendre un certain nombre de confessions, surtout au temps pascal. Mais l'on comprend sans peine qu'absorbés par le soin de leur ménage, par l'éducation et l'établissement de leurs enfants, ils n'apportent pas dans l'exercice de leur saint ministère le même zèle le même dévouement, la même abnégation que des prêtres dégagés de. tous ces soucis. Qu'il

s'agisse, par exemple, d'entendre la confession d'un moribond atteint d'une maladie contagieuse, le prêtre célibataire ira comme le soldat va au feu ; mais le père de famille aura-t-il toujours le courage d'exposer la vie de ses enfants? De plus, on ne doit pas s'attendre à trouver chez un prêtre marié le même désintéressement que chez un prêtre célibataire. Un homme acceptera bien plus facilement des pri-v^ vations, lorsqu'il est seul à en souffrir, que lorsqu'il faut les imposer à toutes les personnes qui lui sont chères.

Sans insister davantage, il est évident qu'une Église qui n'aurait pas d'autre clergé que des prêtres mariés, présenterait une lacune, et ne serait pas dans une condition normale. Aussi dans toutes les Églises orientales, à côté du clergé marié, se trouve un clergé céhbataire : ce sont les moines. On semble admettre dans ces pays que, sauf des exceptions plus ou moins fréquentes, un prêtre célibataire, pour ne pas être exposé à des chutes déplorables, a besoin de s'entourer de tous les secours que lui procure la vie religieuse, c'est-à-dire les épreuves du noviciat, le joug salutaire des vœux, l'observation des règles, la vie de communauté, la vigilance des supérieurs, et des exercices de piété plus multipliés. 2

Il y a donc, en Orient comme en Occident, deux clergés, l'un séculier, l'autre régulier' Dans l'Eglise latine, tous deux sont astreints à la loi du célibat. Dans l'Église orientale, le clergé séculier est en général marié; et, sauf quelques exceptions, tous les prêtres célibataires font en même temps profession de la vie religieuse.

Une conséquence très-importante de cette organisation, c'est qu'en Orient la plupart des evêques, sinon tous, sont tirés du clergé régulier. Suivant la discipline universellement admise dans l'EgHse d'Orient comme dans celle d'Occident, les évêques sont astreints au célibat. Donc, si le clergé est marié, les évêques doivent être pris parmi les moines.

Il est aisé de le comprendre, cette organisation donne au clergé régulier, dans l'Église orientale, une influence et une autorité prépon-

I dérantes; par la force même des choses, le clergé séculier est vis-à-vis de lui dans une po-

; sition inférieure et subordonnée. Ne l'oublions

jpas, la cause fondamentale, radicale de cette

1 infériorité, c'est qu'il est marié.

Revenons à l'Église russe. La distinction entre les deux clergés, blanc et noir, y a toujours existé, mais on ne voit pas que dans les siècles

précëdents il y ait eu lutte entre eux. C'est tout simple. La situation du clergé blanc avait alors en Russie plus d'un trait de ressemblance avec celle du clergé maronite, teUe que nous l'avons esquissée plus haut. Tout ce qu'il y avait d'instruction, d'intelligence et dévie dans le clergé était l'apanage des moines. Les prêtres mariés n'avaient fait aucune espèce d'études, l'accomplissement de leurs fonctions, le soin de leur ménage et les nécessités de la vie les absorbaient tout entiers ; il ne leur venait pas même à l'esprit de disputer quelque chose aux moines qui dominaient partout. L'auteur anonyme du livre sur le clergéUanc et le clergé noir â fût de vains efforts pour découvrir, avant la création du Synode, des "traces de l'hostiUté dont ils sont animés aujourd'hui l'un contre l'autre. Il n'a pu citer qu'un ou deux faits insignifiants. Mais la situation de l'Église russe n'est plus ce qu'elle était du temps des anciens tsars.

Pierre P' ne s'est pas borné à supprimer le patriarche et à le remplacer par le Synode, il a bouleversé profondément toute l'organisation de l'Eglise; il y a opéré une véritable révolution. Ses successeurs ont continué son œuvre ; l'ancien droit canonique a dû s'etfacer devant le règlement ecclésiastique, les vieilles coutumes

ont été balayées par une multitude d'oukases. Ni le gouvernement des diocèses, ni le mode de collation des évêcliés et des cures, ni les conditions de la vie monastique, ni l'enseignement de la théologie, rien n'a échappé à une brusque et aveugle manie de réforme, qui a créé plus d'abus qu'elle n'en a déraciné. En présence de tant de bouleversements, la situation du clergé blanc ne pouvait manquer d'être profondément altérée. C'est ce qui est arrivé. Il a subi une transformation radicale. De tout temps il y a ;eu en Russie des prêtres mariés et pères dé fa- ; mille, mais leurs enfants étaient parfaitement libres de ne pas embrasser l'état ecclésiastique, et le clergé se recrutait dans toutes les classes de la société. Aujourd'hui, le fils d'un prêtre ou d'un diacre est destiné par sa naissance à faire ^ partie du clergé; c'est une oWigation à laquelle il ne lui est pas permis de se soustraire. Le fils ;d'ungentilhomme, d'un marchand, d'unbour- Igeois, d'un paysan qui voudrait se faire admettre aux Ordres sacrés, rencontrerait des obstacles insurmontables (1).

C'est cet étrange et déplorable état de choses que la Gazette de Moscou désignait naguère

(1) Il n'est question ici qne du clergé blanc.

SOUS le nom de lévitisme, et qu'elle signalait comme une des plaies de l'Église russe. Rien de plus vrai. Pierre P"" et ses successeurs,avec la complicité du Synode, ont fait du clergé une corporation héréditaire et fermée, une caste. Il est permis de penser qu'ils ne se proposaient pas ce résultat; mais encore faut-il voir par quelle série de mesures, par quel enchaînement d'usurpations et d'iniquités ils y sont parvenus.

C'est la création des séminaires qui en a d'abord été l'occasion. On se plaignait de l'ignorance du clergé : on décréta la fondation d'écoles ecclésiastiques ; elles restaient désertes: on ordonna au clergé d'y envoyer ses enfants, et, comme ils n'y allaient guère de plein gré, on les y mena de force ; quelquefois il est arrivé qu'on les y a conduits chargés de chaînes. On le voit, c'est une application du principe de l'enseignement gratuit et obligatoire. Les oukases publiés en 1808 et en 1814 par Alexandre P'' déclarent que tous les enfants des clercs sont, dès l'âge de six à huit ans, à la disposition du département des écoles ecclésiastiques (1).

A la même époque on organisait les colonies militaires et l'on incorporait dans l'armée, sous

(1) Le clergé Uanc elle clergé noir, t. II, p. 355.

le nom de cantonistes, les enfants des soldats. C'était une véritable application du servage. Si les paysans étaient attachés à la culture de la terre, on pouvait bien attacher au service des autels la postérité des prêtres et des diacres. Une fois que le Synode ou l'État avait fait les frais de leur éducation, il semblait juste qu'il voulût en être dédommagé. Les séminaristes n'eurent d'autre perspective que d'entrer dans l'état ecclésiastique. Pour embrasser une autre carrière, il leur fallait une permission spéciale, très-difficile à obtenir et presque toujours refusée.

Lorsqu'on se fut assuré par ce moyen un nombre d'ecclésiastiques en proportion avec les places disponibles, il semble qu'on eût pu se relâcher de la rigueur première. On n'en fit rien; mais, pour mettre les enfants du clergé à l'abri d'une concurrence désagréable, on multipha les obstacles à l'effet d'interdire les abords du sanctuaire aux autres classes de la société. Be cette façon, on est parvenu en fort peu de temps à créer un clergé héréditaire. Les souverains décrétaient ces choses, les ministres les proposaient, les membres du Synode les sanctionnaient, et les évêques qui les voyaient ne disaient rien. Nous serions heureux de trouver

dans l'histoire la trace d'une protestation, d'y recueillir le cri d'une conscience indignée. Jusqu'ici nous n'avons rencontré rien de semblable.

Ce n'est pas tout, le mariage avant l'ordination était facultatif, on le rendit obligatoire. II semble au moins que le séminariste, obligé de se marier avant de recevoir les Ordres sacrés, doit être libre de choisir sa compagne. Mais les prêtres et les diacres ont des filles ; il faut leur assurer des établissements : par conséquent, défense de se marier en dehors de la caste. Il y a même des évêques qui ne tolèrent pas qu'on se marie en dehors du clergé diocésain.

Le principe de l'hérédité une fois posé, les conséquences en découlent d'elles-mêmes. Voici, par exemple, un curé de campagne qui a bâti une maison sur la terre appartenant à l'éghse. Il vient à mourir, son successeur veut prendre possession du presbytère ; mais le fils ou la fille du défunt réclame la maison qui fait partie de son héritage ; et il en résulte un procès. Le cas s'est présenté plus d'une fois; le législateur est intervenu, et, pour conciher les intérêts en présence, un oukase du 22 janvier 1768 a permis à l'autorité diocésaine d'assurer la cure vacante à celui qui épousera l'héritière du curé

défunt, ou de la réserver au fils encore en bas âge. Voilà donc l'hérédité appliquée à la collation des cures. On voit comment cet ensemble de mesures législatives, émanées de Catherine II et d'Alexandre P^ aboutit à faire du clergé une véritable corporation fermée, une caste héréditaire. Peut-on parler après cela de vocations ? peut-on espérer que, dans un clergé qui se recrute de cette façon, il y aura beaucoup de prêtres pénétrés de la sainteté de leur état, s'acquittant de leurs devoirs avec dévouement, avec zèle, avec abnégation? C'est un métier, et encore un métier qu'on n'a pas librement choisi. Ah! que M. Katkof a raison de demander la destruction du lévitisme!

On appelle en Russie nihilistes une secte d'hommes qui nient tout et ne croient à rien. L'existence de Dieu, l'âme immortelle, la vie future, les bases fondamentales de la société, le mariage, la propriété, ils rejettent tout. Le nihilisme s'est rapidement propagé dans les universités; mais, s'il faut en croire la Gazette de Moscou, il a fait de bien plus grands ravages encore dans les séminaires. Se figure-t-on un nihihste revêtu du caractère sacerdotal? Je sais bien que ces messieurs ont une profonde " aversion pour l'état ecclésiastique, et qu'en pré-

-sence de leurs énergiques réclamations, on est bien obligé de leur permettre d'embrasser une autre profession. Aussi voit-on maintenant une foule déjeunes gens déserter les séminaires et les académies pour aUer s'asseoir sur les bancs des universités, ou pour entrer dans la carrière de l'enseignement. Mais ce fait lui-même n'estilpas une preuve éclatante de ce qu'il y a de vicieux dans l'organisation héréditaire du clergé russe ?

La haine que le clergé blanc porte au clergé noir date du jour où il est devenu une caste.La fréquentation des séminaires y a beaucoup contribué ; ce sentiment s'est développé en même temps que l'esprit de corps. Outre les séminaires diocésains, il y a dans l'Église russe, à Petersbourg, à Moscou, à Kief, à Kazan, ce qu'on appelle des académies ecclésiastiques. Ce sont des maisons de hautes études, des espèces de facultés de théologie. Les meiUeurs sujets de tous les séminaires y sont envoyés ; c'est de là que sort l'élite de tout le clergé. Ordinairement les jeunes gens y arrivent sans avoir pris aucun engagement; mais, dans le cours des études et surtout la dernière année, il y en a un certain nombre qui revêtent l'habit religieux. Ceux-ci voient immédiatement s'ouvrir devant eux la

carrière des honneurs ecclésiastiques. En sortant de l'académie, il est rare qu'ils ne soient pas nommés d'emblée préfets des études dans un séminaire; ils deviennent ensuite supérieurs, recteurs, prieurs, arcliimandrites, évêques.

Ceux de leurs condisciples qui ont préféré prendre femme et rester dans le clergé séculier, ne peuvent prétendre à cet avancement. Ils n'ont devant eux d'autre avenir que l'espérance d'obtenir une cure, ou bien de devenir aumôniers ; d'ambassade. Mais le nombre de ces derniers est fort restreint. Il en résulte que, sauf de trèsrares exceptions, le pouvoir, la fortune, les distinctions honorifiques sont du côté de l'habit monastique. Les élèves de l'académie qui ont préféré se marier, se trouvent bientôt chargés d'une nombreuse" famiUe ; leurs revenus sont insuffisants ; ils ont peu d'espoir d'améliorer leur position. D'autre part, le gouvernement des diocèses en Russie est bien confié aux évêques; mais ceux-ci n'exercent leur autorité que par l'intermédiaire d'une bureaucratie vénale et tracassière, dont les curés ont beaucoup à souffrir. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la rivalité commencée sur les bancs de l'école ne fasse que s'accroître.

Ce n'est pas seulement la rivalité et la ja-

lousie qui divisent les deux clergés, il y a une assez grande différence dans leur manière de voir.

Si l'on disait que le clergé blanc a des tendances protestantes et que le clergé noir incline vers le catholicisme, on ne s'exprimerait pas exactement. Mais, en comparant l'Eglise russe à l'Eglise anglicane, on pourrait dire que le clergé blanc a quelque ressemblance avec le parti de la Basse Eglise {Low Church), et le clergé noir avec celui de la Haute Eglise (High Church). Le premier a une nuance presbytérienne, tandis que le second défend les droits de la hiérarchie.

Ce que nous venons d'exposer peut donner une idée de la guerre que se font les deux clergés. Le clergé noir semble maître de toutes les positions importantes ; on ne se fait pas faute de crier bien haut qu'il est tout-puissant, qu'il opprime le clergé blanc. En réalité, les évêques et les moines sont réduits à se défendre, et ils le font assez mal tandis que leurs adversaires ont hardiment pris l'offensive, et ne s'arrêteront sans doute que lorsqu'ils auront réduit le clergé noir à néant. Ils ont déjà conquis des positions importantes. Les chapelains ou aumôniers d'ambassade, jusqu'au commence-

ment de ce siècle, étaient pris parmi les moines; ce qui présentait de grands avantages. Aujourdhui, tous ou presque tous sont des prêtres séculiers II en est de même des aumôniers militaires. Le confesseur de l'empereur est un prêtre marié, qui fait partie du sjnode, ainsi que laumomer en chef des troupes de terre et de mer. Par là, le clergé blanc s'est assuré deux voix dans le sein de l'assemblée qui gouverne le cierge russe : deux voix très-influentes , devant lesquelles la majorité se voit souvent obligée de plier. Ces conquêtes ne suffisent pas a son ambition, et il croira n'avoir rien obtenu tan qu II sera exclu des rangs de l'épiscopat. Voila le but auquel tendent tous ses efforts • mais c est un point difficile à emporter. Jamai^ on na vu dans lEglise russe d'évêques mariés. Pour introduire une pareille innovation, il faut fouler aux pieds toutes les traditions, le sentiment populaire les canons de l'Eglise; mais nen n est capable de les arrêter dans la poursuite de leurs desseins, et il est possible qu'ils en viennent à bout. Pour y habituer les esprits, on commence à autoriser quelques prêtres marie a porter la mitre. Elle orne Je front des deux membres du synode, de M. Wassilief, aumomer de l'ambassade. russe à Paris, et de

trois ou quatre autres. L'opinion publique place à la tête de ce parti M. Bajanof, confesseur de l'empereur. Le parti opposé a pour chef Mgr Philarète, métropolitain de Moscou, dont la vieillesse est entourée de la considération universelle dans toute l'étendue de l'empire, et qui exerce dans l'Eglise une influence personnelle incontestable. Mais qu'il vienne à mourir, et le clergé noir se trouvera privé de son plus ferme appui dans la résistance qu'il oppose aux entreprises du clergé blanc.

C'est le parti Bajanof qui a mis au jour les ouvrages que nous avons cités plus haut. Ils se publient à l'étranger, parce que la censure ecclésiastique, exercée par les moines, ne les laisserait point passer. Mais le gouvernement n'a aucun motif pour les empêcher de circuler, et il est permis de croire qu'il les voit sans déplaisir. En général, on peut dire que, dans la guerre qu'il fait au clergé noir, le clergé blanc a pour lui le gouvernement, l'opinion des gens chaque jour plus nombreux qui ont perdu toute conviction religieuse, et la plupart des journaux, La grande force du parti opposé est dans le peuple, et dans la crainte que l'on a de le voir grossir les rangs des Starovères, le jour où l'on se permettrait des innovations trop flagrantes, g

Non, si les hommes entre les mains desquels se trouvent placées les destinées de l'EgHse russe veulent écouter les conseils de la sagesse, ce n est pas là le but vers lequel ils dirigeront leurs efforts. La plus importante, la plus urgente de toutes les réformes, c'est l'abrogation desmesuresquionteupourrésultat de faire du cierge une caste héréditaire. Que l'accès du sanctuaire soit ouvert à tous-ceux qu'une véritable vocation appelle au service des autels, queUe que soit leur origine; que les enfants des ecclésiastiques, quand ils n'auront pas la vocation sacerdotale, soient libres d'embrasser teUe carnere qu'ils voudront, et la plupart des abus dont on se plaint aujourd'hui seront détruits dans leur racine.

! Pour arriver à ce résultat, il faut faire subir aux séminaires et aux écoles ecclésiastiques une transformation complète. Il ne peut plus être question de contraindre les ecclésiastiques d y envoyer leurs enfants , et il faut que les enantsdes autres classes puissent y être admis. 1 est également urgent de faire disparaître tous les abus que le principe de l'hérédité et les conventions pécuniaires ont introduits dans la collation des cures. Il faut que dans chaque paroisse Il y ait auprès de l'église un presbytère

destiné à l'iiabitation du curé. Ce ■ presbytère^ étant la propriété de la paroisse, le curé en aura l'usufruit tant qu'il sera investi de ses fonctions; il ne pourra en disposer ni par vente ni par ^ testament, et lorsqu'il viendra à mourir, ou lorsque pour une cause quelconque il cessera ses fonctions, ni lui ni sa famille n'auront à élever aucune prétention sur cet immeuble. Il faut aussi que l'on règle le mode de collation des cures de teUe sorte que la vénalité et la corruption ne puissent s'y glisser. Il faut que les jeunes gens des deux sexes qui ont pour père un ecclésiastique, soient complètement libres de se marier en dehors de leur caste. L'auteur du livre sur le clergé blanc et le clergé noir insiste avec force sur ce point , et il à parfaitement raison. De quel droit imposez-vous à la fille d'un ecclésiastique l'obligation dg devenir la femme d'un prêtre ou d'un diacre? L'inclination de son cœur, les convenances sociales, la bénédiction de ses parents ne peuvent-elles pas lui montrer ailleurs le bonheur de sa vie?

Pourquoi, de son coté, le fils d'un prêtre ne pourrait-il pas trouver une compagne dans la famille d'un modeste employé, d'un petit gentilhomme, d'un riche paysan, d'un bourgeois ou d'un commerçant ?

Par une conséquence nécessaire, les maisons destinées exclusivement à l'éducation des fîUes d'ecclésiastiques n'ont aucune raison d'être. Ici encore il faut détruire l'esprit de caste, ne contramdre personne à envoyer ses filles dans ces établissements , n'en exclure personne à cause de sa naissance, et surtout n'en pas faire des pépinières destinées exclusivement à fournir des femmes au clergé. Il est inutile d'insister sur des vérités aussi évidentes. Comment voir sans un profond étonnement que, de nos jours, des âmes droites et des esprits sains aient pu concevoir l'idée bizarre de former des pensionnats destinés à élever des fiUes de prêtres pour en faire des femmes de prêtres ! Il faut que l'esprit de caste ait jeté dans le pays de bien profondes racines, pour que des fondations aussi étranges n'aient excité aucune surprise et aient même rencontré de la sympathie.

Passons maintenant à une autre considération, et disons quelques mots du célibat ecclésiastique.

Nous avons vu que le Saint-Siège ne l'impose pas au clergé oriental, et je n'ai nullement 1 intention de me montrer plus exigeant que le Samt-Siége. Je reconnais d'aiUeurs volontiers que, dans les circonstances actuelles et

peut-être longtemps encore, il y aurait plus d'inconvénients que d'avantages à vouloir rendre le célibat obligatoire dans le clergé russe. Mais il est un point sur lequel il est impossible d'insister. Si la discipline de l'Église orientale permet qu'on admette aux saints Ordres des gens mariés et qu'on ne leur impose pas l'obligation de se séparer de leurs femmes, il ne s ensuit pas que le mariage soit une condition nécessaire pour l'ordination. Le droit canon ne l'a jamais prescrit dans l'Église grecque, et jusqu'à présent la pratique des différentes Églises orientales est d'accord sur ce point avec le droit canon.

En Russie seulement, la coutume a prévalu d'exiger le mariage de tous ceux qui doivent être ordonnés dans le clergé séculier. Mais en Russie même, cette coutume, quelque générale qu'elle soit, n'a pas force de loi. Un fait récent nous en fournit la preuve. Il y a quelques années, Mgr Philarète a ordonné prêtre M. Gorski, un célibataire qui n'est pas moine. La légalité de cet acte n'est pas: douteuse j mais les habitudes contraires sont si fortement enracinées, qu'il ne se trouverait pas un seul évêque dans toute l'Église russe qui osât suivre l'exemple d©:Mgr Piilarôté:. Nous n'avons pasonten-

du dire que ce prélat lui-même ait donné suite à cette initiative et fait une seconde ordination dans les mêmes conditions. Cependant, on n'en peut douter, parmi les jeunes gens qui achèvent leurs études théologiques dans les académies ecclésiastiques, il y en a qui ne demanderaient pas mieux que d'être ordonnés en demeurant célibataires, sans faire profession de la vie monastique. De quel droit exige-t-on d'eux qu'Hs s'engagent dans les liens du mariage ? C'est encore une question qui demande à être tranchée immédiatement, et qui ne peut l'être que dans le sens de la liberté.

Comment ne voit-on pas les immenses avantages qu'il y aurait à créer un clergé célibataire sécuher tenant le milieu entre le clorgé marié et le clergé régulier ? Je veux bien qu'on ne commence pas par donner à ces prêtres des cures de campagne ; mais pourquoi ne seraientils pas employés dans les séminaires et dans les académies ? Que quelques-uns de ces établissements soient confiés aux moines, il n'y a pas de difficulté ; mais pourquoi le seraient-ils tous ? Qu'on exclue de ces maisons le clergé niarié,cela se comprend parfaitement; mais l'on ne voit pas pourquoi on étendrait l'exclusion aux prêtres séculiers célibataires. Je vais plus

loin. Quand un prêtre célibataire serait arrivé à un certain âge et qu'il aurait donné des preuves de vertu solide, on pourrait le mettre à la tête d'une paroisse importante dans une grande ville. Ce résultat une fois obtenu, rien n'empêcherait de placer auprès de ces curés célibataires, de jeunes prêtres également célibataires qui demeureraient avec eux et qui, profitant de leur expérience, s'exerceraient à remplir les fonctions sacerdotales. Après avoir passé quelques années sous la direction de prêtres plus âgés, ces jeunes gens pourraient à leur tour être mis à la tête d'une paroisse moins importante. Enfi:! on pourrait choisir des évêques dans les rangs de ce clergé. Il y aurait tout avantage à ce que l'épiscopat ne se recrutât pas exclusivement parmi les moines.

L'existence de ce clergé intermédiaire contribuerait beaucoup à éteindre l'hostilité qui règne aujourd'hui entre le clergé blanc et le clergé noir, et ce serait en même temps une nouvelle digue opposée au lévitisme. En un mot, de quelque côté qu'on envisage la question, on ne voit que des avantages à rompre avec une routine que rien ne justifie, et à laisser les aspirants au sacerdoce libres de choisir entre le mariage et le célibat.

L'auteur du Hvre sur le clergé blanc et le clergé noir Toudrait que les prêtres devenus veufs fussent autorisés à contracter un nouveau mariage. Il n'est pas nécessaire de s'arrêter à démontrer que ce serait là une infraction des plus graves aux lois ecclésiastiques, une innovation entraînant après eUe les plus sérieux inconvénients. Sans parler des prescriptions du droit canon, qui ne voit la très-grande différence qu il y a entre un homme marié revêtu du caractère sacerdotal, et un prêtre dans lequel les mères de famiïïe et leurs filles pourraient voir un parti, ou qui lui-même, parmi les jeunes personnes avec lesquelles ses fonctions le mettent en rapport, pourrait en chercher une a qui 11 offrirait son cœur et sa main, à qui il ferait la cour? Que deviendrait la confession dans une situation pareUle? Passons De toutes les réformes que réclame la triste situation du clergé blanc, la seule qui soit discutée avec un peu de chaleur dans la presse, la seule à laquelle le public et le gouvernement semblent attacher quelque prix, a pour objet camehorer sa situation, en dautres termes d accroître ses revenus. A nos yeux cette ré forme n'a pas l'importance qu'on lui 'attribue ; Il en est beaucoup dautres plus urgentes ; mais enhn il faut en dire quelques mots

Commençons par faire connaître les ressources pécuniaires du clergé blanc. En adoptant les chiffres de l'auteur, voici les résultats auxquels nous arrivons. Pour plus de clarté, nous convertissons le rouble en franc, comptant le rouble à quatre francs. Nous ne faisons pas entrer dans nos calculs les traitements affectés aux aumôniers des prisons, hôpitaux, hospices, gymnases, écoles, etc. En parlant d'aumôniers pour les gymnases, collèges, écoles, etc., nous nous conformons au langage usité en France :

il serait plus exact de dire catéchistes. Notre auteur recomiaît qu'en général tous ces ecclésiastiques sont assez largement rétribués ; les moins favorisés remplissent en même temps d'autres fonctions. Nous n'avons donc à nous occuper que du clergé paroissial proprement dit. Voici ses revenus :

1° Fondations perpétuelles avec obligation de prier pour les trépassés. EUes sont placées en rentes sur l'État et donnent un revenu de 4 p. 100. On ne dit pas à combien elles se montent.

2° Maisons et propriétés bâties appartenant aux paroisses, principalement dans les villes ; il y a de ce chef un revenu de deux millions et demi.

3° Traitements payés par le trésor : 15 millions.

4" Contributions des paroissiens, y compris le casuel. Notre auteur estime qu'elles doivent s élever à environ 100 millions.

Cela fait un total de 1 17 millions et demi à repartir entre 36,000 paroisses. Ce qui donne pour chaque paroisse 3,290 francs.

En Russie , le clergé de la paroisse se compose régulièrement d'un prêtre, d'un diacre et de deux clercs faisant les fonctions de sacristam, bedeau,, sonneur, lecteur, etc. Les revenus coUectifs sont partagés de telle façon que le prêtre reçoit la moitié,, le diacre^e quart, et le dernier quart revient aux deux clercs. Il faudrait donc évaluer le revenu des curés à 1,645 francs. Mais, comme pour 36,000pretresiln'y a que 12,444 diacres et 63,421 clercs, les revenus du prêtre se trou- I vent accrus d'un cinquième, et il touche en moyenne 2,074 francs.

De plus, chaque paroisse possède un minimum de 33 hectares ; ce qui donne, d'après les mêmes calculs que tout à l'heure, en moyenne près de 20 hectares dont l'usufruit appartient au cure . La quantité de terres affectées au clergé dans beaucoup dejparoisses est bien plus consi-

dérable. Dans les provinces si fertiles, ve'ritable grenier de la Russie, connues sous le nom de terres noires, il n'est pas rare que la part du prêtre se monte à trente, quarante et soixante liectares. Dans les gouvernements du centre, on trouve des paroisses qui possèdent 100, 200 ou même 1,000 hectares. Dans telle paroisse, sur les bords de l'Oka, les prairies affectées au clergé rapportent au prêtre, pour sa part, un millier de francs. Ailleurs encore l'église possède des bois et des forêts considérables; mais ce cas est peu fréquent.

Notre auteur n'en soutient pas moins que la situation du clergé des campagnes en Russie est profondément misérable. On aura peine à le croire; mais, en admettant que cela fût vrai, c est dans la diminution- des dépenses et non dans l'augmentation des recettes qu'il faut chercher un remède au mal. Si les prêtres n'étaient pas mariés, ce résultat serait facilement atteint. Supposez le curé célibataire, et vous reconnaîtrez que l'État et les paroissiens subviennent largement à tous ses besoins. On me répondra peut-être que la discipline de son Église permet au curé russe de se marier. Je le veux bien ; mais s'il profite de l'autorisation qui lui est donnée et s'il en résulte pour lui un état de gêne,

il ne doit s'en prendre qu'à lui-même. Je ne vois pas que les fidèles soient obligés de pourvoir à l'entretien de sa femme et de ses enfants. D'autant mieux que, gardant le célibat, il aurait plus de temps à leur donner, enseignerait le catéchisme aux enfants, instruirait les igno- / rants, visiterait les malades et serait véritablement le pasteur de son troupeau.

En admettant même l'existence d'un clergé marié, il n'est pas nécessaire qu'il forme une caste héréditaire. Une fois la caste abolie, rien ne s'oppose à ce que les filles des curés épousent de bons paysans, à ce que les fils apprennent un état et s'établissent dans le village. Voilà du coup bien des dépenses de moins.

Ce sont des réformes à proposer. En attendant, est-il donc vrai que le clergé paroissial soit si misérable? Comme il est aisé de le comprendre, dans les villes et surtout dans les grandes villes, les revenus du clergé sont beaucoup plus considérables que dans les campagnes ; à Pétersbourg, ils le sont plus qu'en province. Commençons donc par voir si les curés des principales paroisses de la capitale sont dans la gêne. Voici les renseignements que je trouve dans notre auteur, auquel le sujet semble très-familier.

Les curés de Pétersbourg n'ont pas à se préoccuper de leur logement : on met gratuitement à leur disposition des appartements qu'ils ne pourraient se procurer à moins d'un loyer de quatre, six et huit mille francs. Le mobilier sort des premiers magasins de Pétersbourg; de riches tapis couvrent le plancher du salon, • du cabinet, de la chambre à coucher ; aux fe- 1 û-êtres on voit de belles draperies ; sur les murs,| des tableaux de prix. Dans l'antichambre il n'est] pas rare de trouver des laquais en livrée. Le^ dîners que donnent ces curés sont fort appré-i ciés des gastronomes les plus délicats. Quelque- 1 lois les salons s'ouvrent pour une soirée ou un | bal : ordinairement c'est à l'occasion d'un ma- | nage ou bien le iour de la fête du curé, de la I fête patronale de son église. Les appartements l sont magnifiquement éclairés, les toilettes des | dames éblouissantes ; on danse au son d'un or- | chestre de sept à dix musiciens. Au souper, on | sert des mets recherchés ; le vin de Cham- | pagne coule à ilôts. Un curé de Pétersbourg, 1 récemment décédé, aimait à raconter qu'à la ^ noce de sa fille on avait bu pour 300 roubles (1,200 francs) de vin de Champagne.

En province, on est plus modeste. Cependant les villes cherchent à se modeler sur la capitale.

Les appartements des curés y sont moins splendides ; on y voit toutefois des meubles en noyer et en acajou, de grandes glaces, des tapis, assez souvent un piano. Les filles du curé se font habiller par la modiste de l'endroit ; vous les verrez toujours mises avec élégance; elles ne quittent pas la crinoline, et ne sortent pas de la maison sans prendre leur ombrelle. Le curé lui-même porte des vêtements de drap, de soie, et quelquefois de velours. On donne des soirées dans ces presbytères, on y donne des bals, et les filles des prêtres y dansent avec des séminaristes, au grand scandale des supérieurs du séminaire, nous dit notre anonyme d'un ton jovial. Recueillons précieusement cette parole, qui lui échappe malgré lui ; elle fait l'éloge des séminaires, et elle nous console, en nous laissant espérer que ce clergé n'est pas complètement perdu.

Évidemment les curés de campagne sont loin de mener une vie pareille. Cependant il paraît que, depuis une vingtaine d'années, il n'est pas x^are, même dans les villages, de voir les femmes et les filles de prêtres étalant sur leurs crinolines, non plus seulement de modestes robes d'indienne, mais des étoffes de laine et de soie. Elles ont des mantilles, des burnous, de petits

chapeaux à la Garibaldi. Il est bien vrai qu'elles dépouillent quelquefois ces atours pour se livrer aux travaux des champs. Il est vrai encore que l'ordinaire de leur table est fort modeste : on n'a pas tous les jours de la viande, même en dehors des jours maigres. Dans bien des villages de la Russie, c'est nécessité, et notre auteur a beau vouloir nous apitoyer sur le sort de ces pauvres curés, il ressort avec évidence de ces descriptions que, s'ils se trouvent malheureux, c'est parce qu'ils se comparent à leurs confrères des grandes villes, surtout à ceux de Pétersbourg. Si, au contraire, ils voulaient se comparer aux paysans au milieu desquels ils vivent, ils seraient obHgés d'avouer j qu'ils sont mieux logés, mieux vêtus et mieux | nourris que leurs ouailles. Notre auteur dit qu'il est pénible d'être nu-tête quand on accompagne un mort au cimetière ou qu'on suit une procession, et qu'il est fort désagréable d'avoir à confesser des gens ignorants et grossiers. Ces plaintes nous donnent la mesure de l'importance qu'il faut y attacher. D'ailleurs, à qui faut-il donc s'en prendre de l'ignorance des paysans? Qui devrait les instruire, si ce n'est le curé? Remarquons encore que, malgré les lois très-sévères qui obligent tous les Russes à se confesser tous les ans,

il est rare qu'on ait à entendre plus de la moitié des personnes en âge de remplir le devoir pascal. Assez souvent, ce n'est que le quart, quelquefois même le dixième. Quant à se confesser j plus d'une fois par an, c'est un fait à peu près I mouï, surtout dans les campagnes. L'anonyme ; ajoute encore que les curés sont abreuvés d'hu- ] miïiations.et en butte à des exactions vexatoires I et incessantes de la part des autorités diocésai- I nés. C'est une autre question et une nouvelle preuve que, même pour améliorer la situation matérielle du clergé, il ne suffit pas d'accroître ses revenus.

^ Nous avons vu tout à l'heure que le clergé d'une paroisse russe se compose régulièrement d'un prêtre, d'un diacre et de deux clercs. Les deux tiers des paroisses n'ont pas de diacres, elles s'en passent très-bien. Les autres s'en passeraient de même. La présence du diacre donne aux offices plus de solennité et de splendeur ; c'est un avantage dont j'apprécie l'importance ; mais je place en regard les dix millions de francs par an que coûtent à la Russie ces 12,444 diacres, sans parler des milliers d'hectares qui leur sont attribués. Il me semble que c'est un peu cher. Encore si ces 12,444 pères de famille, leurs femmes et leurs enfants étaient heureux ! Mais il n'en est rien. Par la force

ûiême des choses, l'existence du diacre est pénible. Sa situation est fausse, subalterne; il n'a devant lui aucun avenir. Ses besoins sont à peu près les mêmes que ceux du prêtre, et il n'a <iue la moitié de ses ressources. Le caractère |dont il est revêtu lui interdit l'exercice de beaucoup de professions et ne lui ouvre pas l'accès des fonctions laborieuses et pratiques du ministère. L'office terminé, l'Église n'a plus besoin de lui. Réciter tous les dimanches un nombre dumité d'ekienias, ce n'est pas assez pour remplir la vie d'un homme. Dans l'Église catholilue, on chante la grand'messe avec diacre et sous-diacre ; le diacre est aussi employé dans ies offices solennels ; mais, au lieu d'entretenir un diacre qui ne pourrait guère rendre d'autres services, on aime mieux avoir un second prêtre qui aide le premier dans toutes les fonctions du saint ministère, qui le remplace au besoin, et qui exerce à l'autel l'emploi de diacre, toutes ^es fois que cela est nécessaire. Je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas quelque chose de semblable dans l'Église russe. Il est vrai que le diacre pourrait remplir les fonctions de maître fi école ; mais, en y regardant de près, on ne tardera pas à se convaincre que ce qu'il y a de Phis pratique, c'est la suppression des diacres dans les paroisses. 4.

Outre les 12,444 diacres, l'Église russe possède encore 63,421 clercs, qui remplissent les fonctions de lecteurs, de chantres, de sacristains, de bedeaux, de sonneurs. Ils font partie du clergé, ils prennent leur part du casuel et, de plus, ils sont enrôlés dans la caste. Comme on peut le voir par les chiffres, il y en a ordinairement deux par paroisse. Leur entretien coûte 15 millions, ce qui fait 238 francs par tête. Ils ont en outre chacun quatre hectares à cultiver, et se créent des ressources avec leurs vaches, cochons, poules, potager, etc. Quelquefois ils exercent un état, comme de vitrier, de relieur, etc.

La liturgie orientale est d'une longueur extrême, et si le lecteur lisait d'une manière inteUigible, la journée se passerait à l'église. Le respect des anciennes traditions ne permet de rien retrancher. D'un autre côté, on ne veut pas que la messe dure plus d'une heure, et les autres offices à proportion. Pour arriver à ce résultat, le lecteur ht avec une volubihté telle, qu'il est impossible d'y rien comprendre, et quelquefois, pour aller encore plus vite, il y en a deux qui lisent à la fois des choses différentes. Et puis on vient nous reprocher de célébrer la messe en latin, dans une langue qui n'est pas comprise du vulgaire !

La première réforme à opérer en cette matière serait d'abréger les offices, de n'en conserver que ce qui peut être lu et chanté avec édification. On pourrait alors probablement se contenter d'un seul clerc. Ce clerc n'aurait pas besoin d'être recruté parmi les enfants des ecclésiastiques. En outre, je ne vois pas même pourquoi on ne prendrait pas un laïque de bonne vie et mœurs qui ferait les fonctions de clerc. Il aurait un état, il sei-ait cordonnier, tailleur, n'importe quoi. Sauf les fête» et les dimanches, il aurait peu de chose à faire à l'église. Il ne prendrait pas sa part du casuel, ni des terres de l'éghse, mais il recevrait un traitement fixe. Le jour où le curé ne serait pas content de lui, il le renverrait et eu prendrait un autre. Remarquons ici que les soixante- trois mille familles de ces clercs forment la grande majorité de la caste, et qu'il importe beaucoup de les mettre au régime du droit commun. Ces réformes une fois faites, il n'y aurait probablement pas d'inconvénient à ce que le clerc de la paroisse fût eu même temps le maître d'école du villa*ge.

Toutefois il serait nécessaire de bien établir qu'il n'y a aucune connexion entre ces deux emplois.

Il nous reste maintenant à dire quelques mots

Jifl:

des contributions plus ou moins volontaires des paroissiens et de leur mode de perception

Nous remarquons d'abord une espèce de dîme payée en nature. Vers la Saint-Pierre chaque maison de paysan donne de trois à cinq œufs et quelques cuillerées de laitage, avec lequel on fait du fromage et du beurre. En automne, après la rentrée des récoltes, chaque maison donne une certaine quantité de blé. — Quand un enfant vient au monde, le prêtre se transporte dans la maison de l'accouchée, récite sur elle quelques prières et impose un nom au I nouveau-né. Cela lui rapporte un pain avec 20 ï à 40 centimes; le baptême est payé de 40 cenj times à 1 fr. 20 c. Six semaines après, nouvel- ? les prières qui rapportent une douzaine d'œufs. Aux fiançailles, le prêtre reçoit un pain, de l'eau-de-vie, quelquefois une oie ou un cochon de lait. Le mariage coûte de 8 à 16 francs ; l'enterrement , de 4 à 8 francs. La rétribution pour les messes de morts est de 1 fr. 40 c. à 3 fr. 20 c; les prières qu'on fait réciter pour , les défunts (cela se répète assez souvent) rapî^rtent chaque fois de 20 à 40 centimes. Tantôt t?'est une espèce de De profimdis et tantôt un Mémento. Quand ces prières se récitent au ci- \metière, ce qui a lieu tous les ans à certains

jours, le paysan donne au prêtre du riz, un gâteau, ou quelque pâtisserie. — Assez souvent les paysans font chanter un Te Deum pour renaercier Dieu de quelque grâce qu'ils ont reçue, pour lui en demander une nouvelle, ou simpleïïient à l'occasion de leur fête, ou dans quelque autre circonstance. Chaque fois ils donnent de *iO à 80 centimes. Il est d'usage en Russie que le pénitent, en recevant l'absolution, donne quelciue argent au confesseur. Dans les villes, cela s élève fréquemment à 5, 10, 20 francs, quelluefois beaucoup plus. Dans les villages, le paysan n'offre guère plus de 4 centimes (uni ^opek); mais en recevant la communion, il est' Oohgé de renouveler son offrande plusieurs j OIS : pour les prières avant la communion, au Dioment de la communion, après la communion, pour se faire inscrire, etc. Pendant les messes, on fait des quêtes, et une partie des sommes i '"ecueillies est destinée au clergé. Il arrive même ' quelquefois que le prêtre, revêtu des ornements sacerdotaux, parcourt toute l'église avec l'encensoir dans une main, et l'autre ouverte pour recevoir les offrandes des paroissiens.

Une autre source de revenus, ce sont les prières chantées à domicile dans toutes les uiaisons de la paroisse. Ceci a lieu à Pâques, à

Noël, à l'Epiphanie, au commencement et à la fin du carême et le jour de la fête patronale, qui se répète en certains endroits deux et trois fois. Notre auteur cite un de ses amis qui assurait que le clergé de sa paroisse, à St-Pétersbourg, s'était présenté ainsi chez lui jusqu'à vingt-sept fois ; mais il voit là une exagération ou une exception. Généralement, dit-il, on ne vient pas plus de quinze fois. A chaque visite, le maître de la maison doit donner quelque chose. A Pétersbourg et dans les villes, ces prières rapportent d'assez fortes sommes ; dans les villages on donne, selon la solennité de la fête, 20, 40 centimes, 1, 2, 3 francs; ce qui fait en moyenne une somme de 9 à 10 francs par année et par maison. Nous n'avons pas les . moyens de contrôler les chiiFres , et nous sommes obligés de les donner tels que nous les trouvons dans l'anonyme qui, nous l'avons dit, semble parfaitement renseigné, et paraît plus enclin à diminuer qu'à exagérer les ressources du clergé blanc. Suivant lui, les contributions volontaires doivent être évaluées à 1 rouble ou 4 francs par tête, en ne tenant compte que de la population mâle ; ce qui fait bien des francs par famille. Mais il faut faire entrer en ligne de compte les baptêmes, mariages, enter-

fements, en général tout ce que le paysan <iouneau clergé.

Quelquefois il arrive que le paysan ne veut pas ou ne peut pas donner ce que le prêtre delûande. De là des discussions fâcheuses. Un prêtre, à ce que l'on raconte, ne pouvant venir a bout de l'obstination d'un paysan qui ne vou- ••ait pas payer les prières récitées dans sa Maison, lui déclara qu'il allait les retourner. Tout à l'heure il avait chanté Benedictus Deus Poster, il entonna : Non benedictus, non Deus, ^ïon noster, en intercalant ainsi un non après Cûaque mot. Le paysan effrayé s'exécuta, dit ia chronique. Assez souvent aussi, malgré toutes les défenses du Synode, les femmes et les enfants du prêtre, du diacre, des clercs, accompagnent leurs maris et leurs pères, et tendent la main. Le pire en tout ceci, c'est que le paysan russe, tout en disputant longuement pour quelques centimes, se croira insulté si le ' prêtre n'accepte pas un verre d'eau-de-vie. Et lorsqu'il s'agit de parcourir à la ronde toutes les maisons du village, ne restât-on que quel- ^lues minutes dans chacune, cela n'est pas sans inconvénients.

Il faut donc le reconnaître; si les revenus du clergé sont loin d'être aussi insuffisants qu'on le

prétend, le mode de perception laisse à désirer. Une réforme serait nécessaire, mais malaisée. D'un côté, le clergé ne renoncera pas à cette source de revenus; de l'autrcil est impossible de convertir ces contributions volontaires en impôts exigibles. Peut-être pourrait-on avoir recours à un système de tarifs, en faisant bien comprendre au peuple que, par cette réglementation, on ne lui impose pas de nouvelles charges et qu'on ne fait que transformer le mode de perception.

En terminant ce tableau de la situation du clergé paroissial dans l'Église russe et des réformes qu'elle réclame impérieusement, il m'est impossible de taire une réflexion qui se présente d'elle-même. Je n'ai nullement le désir de me faire le champion du clergé protestant. Quant au clergé catholique, je sais trèsbien que, malgré la grâce attachée au caractère sacerdotal, l'infirmité de la nature humaine se révèle quelquefois par bien des misères. 11 peut y avoir dans le clergé catholique des abus et des désordres, il y en a eu, il y en a encore plus ou moins, suivant les différents pays. Sans aller chercher bien loin des exemples, la joie que nous fait éprouver la merveilleuse transformation opérée sous nos yeux dans le clergé

d Allemagne, ne doit pas nous faire oublier les larmes qu'il nous a fait répandre il y a cinquante, il y a trente ans. J'en conviens ; mais lûalgré cela je ne crois pas qu'il y ait, dans ■l Eglise catholique, dans les Églises protestantes même, un clergé tombé aussi bas que le clergé russe et qui réponde aussi peu à ce lu on a le droit d'attendre de lui. Ce malheui"eiix clergé semble en être venu au point de se persuader à lui-même qu'il n'a pas d'autres uevoirs à remplir que de chanter les oflaces. •^uant à faire connaître et aimer Jésus-Christ, a montrer aux âmes la voie qu'elles doivent suivre pour marcher sur ses traces, il n'y songe seulement pas. Le salut des âmes rachetées par Jésus-Christ au prix de son sang, il ne s'en préoccupe pas ; sa pensée ne va pas au delà de quelques formalités purement extérieures , comprises d'une façon judaïque.

Et, disons-le bien haut, la faute n'en est pas aux mdividus. Je suis convaincu que le clergé compte dans ses rangs des hommes de bonne "Volonté, des hommes de bien qui gémissent profondément de la situation qui leur est faite. Où laut-il donc chercher la racine du mal ? Dans 1 organisation vicieuse du clergé; dans cette obligation du mariage imposée à tous les aspi-

rants au sacerdoce, obligation que la loi canonique de l'Orient ne connaît pas, et qui a eu pour résultat de faire du clergé une caste héréditaire. Il y a encore d'autres causes, sans doute ; nous aurons l'occasion d'en parler; mais aujourd'hui nous voudrions surtout appeler l'attention sur ce grave abus, si fertile en conséquences désastreuses.

Puissent ces courtes pages faire comprendre à ceux qui peuvent porter remède au mal, combien il est urgent d'entrer dans la voie des réformes ; combien il est nécessaire de faire en sorte que le clergé blanc, en Russie, ne soit plus une caste héréditaire, et enfin combien il importe de créer, à côté du clergé marié et du clergé noir, un clergé séculier et célibataire.

A la vue de ces énormes abus, nous ne pouvons que souhaiter l'adoption des réformes que nous venons d'esquisser ; mais une réflexion nous arrête. Qui exécutera ces réformes? l'Église russe, en eût-elle la volonté, ne possède pas en elle-même l'autorité nécessaire pour les faire adopter. Sera-ce le gouvernement ? Il sortirait évidemment de la sphère de ses attributions et empiéterait sur les droits de l'Église. Ceci nous montre la situation radicalement fausse dans laquelle l'Église russe se trouve

placée, et nous prouve que c'est en dehors d'elle et en dehors du gouvernement qu'elle peut seulement trouver un remède aux maux qui l'écrasent. Nous nous réservons d'examiner plus tard cette face de la question.

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Nous lisons dans l'Évangile qu'un jour un jeune homme aborda Notre-Seigneur, et lui demanda ce qu'il devait faire pour avoir la vie éternelle. « Gardez les commandements, r» lui répondit le divin Sauveur. Dans ce magnifique discours que Notre-Seigneur Jésus-Christ adressa à ses Apôtres après la dernière cène, il leur dit : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements Celui qui garde mes com-

m,andements, celui-là m'aime. » (Joan., xiv, 21,31.) Et au moment de monter au ciel, il prononça ces solennelles paroles : Allez, enseignez toutes les nations — Apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. (Matth., xxviii, 18, 20.)

Observer les commandements, voilà donc la loi, voilà ce qui est rigoureusement nécessaire pour faire son salut. Mais, en dehors des commandements, le divin Législateur a donné aux

hommes des conseils : « Si vous voulez être parfait, » dit-il au jeune homme qui l'interrogeait,

'tendez ce que vous avez, donnez-le aux pau- »^es et venez, suivez-moi. » (Matth., xix, 21.) ^^ n'est pas un commandement, une loi qui oblige tous les chrétiens, c'est un conseil que ûonne Notre-Seigneur, c'est un moyen d'arriver à la vie parfaite.

Parce que le conseil ne s'adresse pas à tous, '^û ne peut pas en conclure qu'il ne s'adresse à personne ; parce qu'il n'est pas obligatoire, il ^ eu résulte pas que personne ne doive le sui- "^fe. Toujours, partout, il y a eu, il y a, il y ^"ira des âmes que Dieu appelle à la voie des conseils ; toujours, partout, il y a eu, il y a, il y aura des âmes qui répondront à cet appel, et pour lesquelles ce sera un besoin d'y répondre. Ces âmes ont bien vite compris que, pour se conformer aux conseils du Sauveur, il fallait en faire la règle de leur vie. De là, la vie religieuse, ^vecles voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.

Le fondement de ce genre de vie, c'est la pauvreté, le renoncement à toute propriété individuelle. Les folles utopies du communisme nous ont montré qu'une société ne pouvait se fonder sur la base du renoncement à la pro-

priété individuelle, sans renoncer en même ■temps au mariage et à la famille: de là le vœu de chasteté. Enfin, toute société suppose nécessairement dans son sein une autorité à laquelle les membres doivent se soumettre : de là, le vœu d'obéissance. Nous n'indiquons ici en traits généraux que les bases fondamentales de la vie religieuse.

Avant de formuler des conseils, Notre-Seigneur a dit encore : Si vous voulez être parfaitj La pauvreté, la chasteté, l'obéissance, sont donc des moyens de tendre à la perfection, en coupant dans leurs racines les trois sources principales de nos égarements et de nos chutes : l'amour des richesses, l'amour des plaisirs sensuels, l'orgueil.

Notre-Seigneur, en disant au jeune homme de l'Evangile : vendez ce que vous avez, ajoute : venez et suivez-moi; suivre Jésus-Christ, c'est marcher sur ses traces, c'est imiter les exemples qu'il nous a donnés. Par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, le rehgieux imite Jésus-Christ, il marche sur ses traces. Notre-Seigneur a passé sur la terre en faisant le bien. Il a prié, il a souifert, il a prêché, il a instruit les ignorants, il a laissé approcher de lui les petits enfants, il a secouru toutes les

Qiisères. Les religieux s'attachent à l'imiter. Aucun d'eux ne peut tout faire à la fois. Les uns s'adonnent à la vie contemplative, les au- '■res à la vie active ou à la vie mixte. Quelques- *iùs se proposent d'exercer les œuvres de miséricorde spirituelle; d'autres, celles de la oiiséricorde temporelle ; de là, la diversité des ordres et des instituts.

^ Aucun de ces ordres n'est indispensable à J^-'glise ; cependant il manquerait quelque chose à la plénitude de la vie et de l'action de ^i!jghse, si l'élément religieux venait à être supprimé dans son sein. D'ailleurs, quelle autorité sur la terre a le droit de dire : « Personne, désormais, ne suivra plus les conseils de Jésus-Christ? «

S'il en est ainsi de l'Eglise en général, à plus torte raison ne peut-il être question de détruire iétat religieux dans l'Église orientale, où, en vertu d'une discipline en vigueur depuis des Siècles, c'est à peu près uniquement parmi les '^eligieux que l'on trouve des prêtres célibataires, et que peuvent se recruter les membres de l'épiscopat. A ce double titre, les religieux exercent en Orient une plus grande influence lu ailleurs et y occupent une situation plus considérable.

Tout cela s'applique parfaitement à l'Église russe. Ajoutons encore que, de tout temps, les moines ont été singulièrement populaires en Russie. Toutes les pages de l'iùstoire en portent témoignage, et il faut que cette popularité ait jeté de bien profondes racines, puisqu'elle n'a pas encore complètement disparu, malgré la décadence des monastères. Le prêtre marié, ou, pour employer le mot usité dans la conversation familière, le pope, n'est pas populaire; la femme du pope, les enfants du pope le sont encore moins. Le moine, malgré tout, est resté en possession de la faveur des fidèles. Cette popularité est même aujourd'hui, si affaiblie qu'elle soit, sa seule force, sa seule puissance. L'auteur anonyme du livre sur le Clergé hlanc et le Clergé noir, aveuglé par ses préventions, n'a rien compris de tout cela. Il cite sérieusement le Juif-Errant, le Maudit et autres ouvrages de même espèce. Après cela, étonnez-vous qu'il ne comprenne rien à la vie religieuse ! Une voit dans les monastères russes que deux choses : les richesses et les abus. Les richesses, il les exagère et conclut à la nécessité de les confisquer; les abus, il les signale, non pour réformer, mais pour provoquer la suppression de l'état religieux.

Disons quelques mots des richesses. Il faut a abord distinguer entre les trésors des églises ^t les biens des monastères. Dans les églises, ûaus les sacristies, il y a des calices, des encen- ^^irs, des chandeliers, des chapes et des chasubles brodées, des perles fines, des images Recouvertes de lames d'or et d'argent, ornées ^e turquoises, de rubis, d'émeraudes et de dia- *ûants. Je reconnais volontiers que toutes ces ''ichesses peuvent représente;- une valeur con-

Wérable ; mais les moines en sont plutôt les gardiens que les propriétaires : ils ne peuvent

Q distraire aucune partie à leur usage person-

6^; en un mot, ils n'en sont pas plus riches pour cela.

Je sais bien qu'il est facile de trouver des économistes qui, à la vue de ces capitaux improductifs, conseilleraient d'en faire un autre emploi. Je voudrais d'abord qu'on fît ce raisonnement à toutes les femmes qui ont des diamants. Je doute fort qu'elles le trouvassent concluant.

Un évêque catholique des États-Unis rencontra un jour à Rome, en face de Saint-Pierre, Uû citoyen de la grande république transatlantique. Celui-ci, pénétré d'admiration à la vue de

immense basilique, demanda au prélat s'il ne

— caserait pas possible d'ériger en Amérique un pareil édiiîce. — « Pourquoi pas? répondit l'évêque, qui ne voulait pas froisser son amourpropre national. — Et croyez-vous qu'on retirerait les intérêts du capital? » Sefigure-t-on Saint-Pierre de Rome la propriété d'une société en commandite, servant des dividendes à ses actionnaires?

Lorsque Marie-Madeleine répandit sur les pieds du Sauveur un parfum de grand prix et brisa le vase d'albâtre qui le contenait, les assistants, à la vue de cette prodigalité, firent entendre des murmures contre elle ; mais le divin Sauveur prit sa défense. Il en est de même de l'or et de l'argent, des perles fines et des pierres précieuses employées à l'ornement des églises. Ce n'est pas un placement d'argent, mais c'est un témoignage sensible de la foi des populations, qui donnent de leur superflu pour augmenter la splendeur du culte et la magnificence des temples du Dieu qu'elles adorent.

Il est vrai qu'il y a telles circonstances où le clergé peut et doit sacrifier jusqu'aux vases sacrés, pour subvenir aux besoins des membres souffrants de Jésus-Christ ; mais on ne saurait en conclure qu'il faille confisquer ces trésors. Quel est le ministre des finances qui oserait

proposer à la signature de l'empereur de Russie une mesure devant laquelle se sont arrêtés Pierre P"" et Catherine II, à laquelle Biren lui- ■ lûême n'a pu se résoudre ?

Laissons donc de côté les trésors déposés dans les églises et les sacristies des monastères, ^t parlons des revenus des moines et de leurs propriétés. Tous ces biens ont été confisqués, il y a plus de cent ans, par Catherine II. L'histoire de cette confiscation est curieuse. Elle a été écrite, avec plus de soin que de clarté, par ^L Vladimir Mdutin, dont le travail a été publié en 1860 et 1861 dans les Mémoires de la Société des antiquaires de Moscou. Nous ferons quelques emprunts à ce document.

Dans les temps anciens, le clergé jouissait <le grandes immunités, qui, sans jamais avoir été consacrées par une législation générale, étaient le résultat de privilèges particuliers et de chartes accordées à chaque monastère. Ces privilèges présentent une grande variété. En général, les biens du clergé étaient exempts •i'impôts ; leur administration appartenait exclusivement aux monastères ou aux évêques ; la justice y était rendue, non parles agents du prince, mais par ceux de l'autorité ecclésiastique : si bien que les domaines ecclésiastiques

formaient presque des Etats indépendants.

Tous les pouvoirs publics, y compris les Idians de la Horde d'or, avaient contribué à créer cet état de choses. La réaction commença à se manifester au XYf siècle, sous les derniers princes de la dynastie des Rurik. Ils prirent, contre 1 accroissement excessif des biens du clergé des mesures qui ne furent pas appliquées en toute rigueur.

Quand on songe aux circonstances qui ont amené et accompagné l'avènement au trône des Romanof, on est porté à croire que cette dynastie devait témoigner au clergé la reconnaissance la plus vive et la confiance la plus iUimitée. Il en a été tout autrement. Le jeune Michel, tant que son père le patriarche était en vie, ne pouvait guère s'attaquer aux privilèges ecclésiastiques; mais le tsar Alexis prit à l'égard des biens du clergé une mesure radicale : Il constitua, sous le nom de MonastyrsU Prikaz, une espèce de tribunal chargé de connaître de tous les procès relatifs à ces biens, et en même temps de les administrer, de dresser les baux et de lever les taxes. Les évêques, les monastères, les églises conservaient la propriété de leurs domaines et en recevaient les revenus ; l'administration, la perception et la

«joaiptabilité leur étaient retirées. Comme il l'tait facile de le prévoir, depuis cette intervenloû^ de la bureaucratie, leurs revenus diminuaient considérablement. De plus, ils étaient oumis à un contrôle qui les gênait beaucoup, établissement du Monastyrshi Prikaz a joué ^^û grand rôle dans la déposition du patriarcbe ^^û; je suis surpris que M. Vladimir Mi-

Ni, lut

in n'en dise rien.

immédiatement après la mort du tsar Alexis, ^e tribunal tut aboli. Pierre P' le rétablit quell^es années plus tard ; et sous différents noms, ^^ec de légères modifications, ila subsisté Pï'esque sans interruption, jusqu'à la mesure ''adicale prise par Catherine.

Pierre !*"■ avait déterminé le taux des besoins ^^ chaque couvent, et il avait eu soin de l'esti- ^6r assez bas. On prélevait sur les revenus ^s chaque couvent la somme fixée par Pierre, ^t on la remettait aux moines ; le surplus était ^Ppliqué suivant ce qu'exigeait le bien de Eglise et de la patrie. Quelquefois les mêmes Motifs engageaient le souverain à disposer, ûon-seulement des revenus, mais des propriétés ^ties-mêmes. Ainsi, de vastes domaines ecclésiastiques furent octroyés à Menchikof. De plus, "lerre avait imaginé de donner aux monas-

tères des pensionnaires : c'étaient les invalides de ses armées, et les galériens vieux, infirmes, estropiés ou fous. Les invalides, les galériens et les moines recevaient même ration. Le tsar réformateur se plaignait de l'ignorance des moines ; c'est probablement pour cela qu'il leur avait sévèrement interdit d'avoir dans leurs cellules du papier, des plumes et de l'encre. De plus, personne ne pouvait être admis à la profession religieuse sans un oukase impérial.

Quand la dynastie des Romanof se fut éteinte dans la personne d'Elisabeth, la couronne passa à la dynastie des Holstein Gottorp. Pierre III n'avait guère qu'à renouveler et à confirmer ce qui avait été fait parles Romanof pour consommer la confiscation des biens ecclésiastiques. Les mesures qu'il prescrivit n'en excitèrent pas moins un vif mécontentement dans le clergé, et ce fut l'un des griefs que l'on mit en avant lors de la révolution qui lui ôta le trône et la vie. A peine Catherine II crut-elle son autorité suffisamment affermie, qu'elle reprit le projet de Pierre III, et par son oukase du 26 février 1764, s'empara de tous les domaines ecclésiastiques.

Il n'y eut de résistance que de la part d'Arsène Matséiévitch, archevêque de Rostof, qui

fut dégradé en 1764, et enfermé dans xme étroite prison à Revel, sous le nom de vrai, c est-à-dire radoteur. 11 y mourut en 1772.

Notons encore que dans un oukase relatif au »iême sujet et daté du 12 août 1762 (la révolu- "on qui avait mis Catherine II sur le trône ^'^^ait eu lieu le 28 juin de la même année, et Pierre III était mort le 6 juillet), la tsarine dit l^^ieUe a reçu de Dieu, comme tous les monarques, l'autorité principale dans V Église. ^,^^,^

Sur les vastes domaines confisqués en 1764, ^1 y avait une population de 910,866 paysans, ^ans compter les femmes (1) ; ils furent immédiatement imposés à I rouble 50 kopeks par •-^te, et rapportèrent à la couronne, dès la pre- "ùère année, 1,366,229 roubles ou 5,464,916 francs. L'État préleva sur cette somme 403,712 l'oubles pour les allocations au clergé, et bénéficia ainsi de 962,517 roubles, soit 3,850,068 francs. Bientôt après on éprouva le besoin d'élever le taux de la redevance des paysans ; <5n 1772, elle était de 2 roubles 70 kopeks, et en 1783, de 3 roubles 70 kopeks. A mesure ^ue les charges des paysans devenaient plus lourdes, les revenus de la couronne devenaient

(1) Les deux tiers appartenaient aux monastères, un "ers aux évêques, aux cathédrales, etc.

plus considérables. En 1783, les biens confisqués rapportèrent 3,370,000 roubles ou 13,480,000 francs. Nous ne savons pas à quel taux peuvent monter aujourd'hui les recettes de l'État provenant de ce chef. Disons seulement que les I allocations au clergé orthodoxe figurent sur le '' budget de 1865 pour une somme de 5,806,210 roubles ou 23,224,840 francs. Il nous est permis d'en conclure que la confiscation de 1764 n'a pas enrichi le Trésor et l'a placé en face des plaintes et des exigences croissantes du clergé. Mais tout ceci est de l'histoire ancienne : il s'agit de savoir à combien se montent aujourd'hui les revenus des couvents. Notre auteur anonyme ne nous en donne pas le chiffre exact, qui d'ailleurs n'est pas connu. On peut toutefois s'en faire une idée approximative en passant en revue les sources diverses auxquelles ils sont puisés. Il y a la subvention de l'Etat, les biens immeubles, comme pêcheries, mouhns, prairies, forêts, terres labourables, etc. Toutes les autres recettes peuvent être comprises sous le nom d'aumônes. Examinons successivement ces diiïérentes ressources.

L'oukase du 26 février 1764 ne s'était pas borné à confisquer les biens du clergé, il avait supprimé la plus grande partie des couvents.

'^eux qui étaient conservés étaient divisés en ûeux catégories : les couvents subventionnés et ceux qui ne l'étaient pas.

La première catégorie comprend des monastères de P^, de 2" et de 3" classe. Parmi les couvents de P" classe, il y en a sept plus importants que les autres qui portent le nom de ^tauropégies. Au-dessus et en dehors de ces rois classes, sont les quatre grandes Laures : celle des Cryptes, à Kief ; celle de Saint-Serge °ii de la Trinité, aux environs de Moscou ; celle f^e Saint-Alexandre Nevsky, à Saint-Pétersbourg ; et enfin celle de Potchayef, en Volhy- ^e, enlevée aux grecs-unis en 1833.

Les monastères subventionnés reçoivent une ^uocation annuelle qui peut être considérée Comme une espèce d'indemnité pour les biens confisqués ; mais il saute aux yeux que cette allocation est loin de représenter la valeur des propriétés enlevées. Dans un monastère de première classe, cette subvention est ainsi î'épartie :

L'Archimandrite 500 roubles.

Le Vicaire 50

Le Trésorier 25

Huit prêtres à 13 roubles. . • 104

Quatre diacres à 13 roubles . 52

A reporter. 73 1

Report

Deux gardiens à 10 roubles . .

Un boulanger, un économe, un

cellérier et huit moines à

9 roubles

Cinq infirmiers à 8 roubles .

Employés laïques : un écrivain à

19 roubl.et vingt-quatre servi-

teurs à 9roubl.,plus 55 roubles

de supplément

Entretien et réparation de l'église

Entretien des chevaux . . .

Pour le bois

Entretien des hôtes. . . .

Bière et eau-de-vie

Total.

Un monastère de 2" classe reçoit 1,611 roubles 90 k. (6,447 fr. 60 c.) ; un monastère de Bâclasse, 670 roubles 30 k. (2,881 fr. 20c.) (1).

Un rapport officiel du comte Protassof, pour 1850, nous donne le nombre des monastères de chaque classe ; ce qui nous permet d évaluer le montant de la subvention. Ainsi, nous aurons:

Pour 39 couv. de P^cl. 78,682 r. 50 k.

Total. 259,199 r. 90 k. (1,036,799 fr. 60c.)

(1) Silberiiagl, Verfassung der Kirchen des Orients p. 133, 134.

Il est vrai qu'en 1842, dans les provinces de 1 Ouest, les allocations étaient plus considérables. Voici les chiffres :

Couvents de l^» classe 3,185 r. arg. 12,740 francs. 2" » 2,220 B 8,880 2<' » 1,540 » 6,160

Ce qui fait, en supposant dans les couvents •-^^ l"'" classe une trentaine de moines, plus de 400 francs par tête ; il fallait bien payer l'apostasie des moines grecs-unis en 1839.

Nous avons parlé, dans la première partie IP- 37), de fondations perpétuelles, placées en rentes sur l'État à 4 p. 100, et affectées au ^^ergé, avec obligation de prier pour les trépassés. Cette somme se monte à 64 millions de roubles (256 millions de francs) ; elle donne donc un revenu de 2,560,000 roubles ou de '^'120,000 francs. — Nous ne savons pas ^\'^Q\h est sur ce revenu la part afférente au clergé régulier. 11 doit en avoir au moins la moitié.

Après la confiscation de 1764, l'État alloua encore une autre espèce d'indemnité aux cou- "^'ents. Ils avaient perdu leurs serfs; pour les remplacer, l'État envoya dans chacun des mo- '^astères subventionnés un certain nombre de paysans, chargés du service intérieur. Ils de-

vaient y demeurer vingt-cinq ans, après quoi ils rentraient dans leurs villages et étaient remplacés par d'autres. Ces serviteurs, gratuitement fournis par l'État, étaient au nombre de 12 pour les couvents de 3'^ classe, de 17 pour ceux de 2" classe, et pour les autres en proportion. Lors de l'émancipation des serfs, en 1861, le gouvernement jugea avec raison qu'il était temps de mettre un terme à un ordre de choses qui rappelait trop la corvée, et les couvents reçoivent depuis lors, comme indemnité, une somme de 307,850 roub. argent (1,200,000 fr.) Par conséquent,^ en- additionnant les deux subventions de l'État aux monastères d'hommes, nous aurons :

Total. 567,049 r. 90 k. (2,268,199 fr. 60 c.) ce qui ne paraîtra pas exorbitant, si l'on pense que l'entretien du clergé orthodoxe est porté, au budget de 1865, pour la somme de 5,806,210 roubles argent (23,224,840 fr.).

Passons maintenant aux immeubles.

Depuis l'oukase de 1764, les monastères russes ne pouvaient plus posséder des terres habitées par des paysans attachés à la glèbe ; mais ils ont conservé des pêcheries, des mou-

^ns, des prairies, des bois, des terres labourables, et ils ont le droit d'en acquérir. L'État luiîûême leur a donné et continue à leur donner encore de temps à autre des propriétés de ce genre. Le 18 décembre 1797, l'empereur Paul publia un oukase qui accorde trente hectares le terre à tous les couvents, subventionnés ou non. Pendant l'espace de vingt années, de 1842 ^ 1861, 168 couvents ont reçu 16,879 hectares; '^e qui fait en moyenne 100 hectares par courent. En 1858, 1,240 hectares de bois ont été attribués à la laure de Saint-Serge. Les 24 cou- '^ents de la province de Novgorod possèdent 9.641 hectares. En 1861, le couvent de Sarof, «ans le gouvernement de Tambof , mettait en coupes réglées 6,000 hectares de bois. Rien lue la gomme recueiUie sur les arbres résineux des forêts appartenant à ce couvent, a été vendue 48,000 francs. De tout ceci, il faut conclure que, malgré la confiscation de 1764, les Monastères russes possèdent encore des immeubles d'une assez grande valeur.

Mais les plus gros revenus de ces maisons proviennent d'une autre source. Les Russes uonnent volontiers aux couvents, et la générosité du peuple russe est sollicitée à chaque instant par les inventions les plus variées et les

plus ingénieuses. Les riches et les grands aiment à se faire enterrer dans l'enceinte des monastères ; les places s'y vendent fort cher. Les enterrements, les prières que l'on fait réciter sur la tombe des parents, rapportent aux moines d'assez belles sommes. Des frères quêteurs parcourent toute la Russie en recueillant des aumônes. Dans les lieux les plus fréquentés, dans les grandes villes, sur les routes, on voit quelquefois des chapelles ou des oratoires, dans lesquels on ne dit pas la messe, mais où l'on expose quelques images vénérées. Ces chapelles sont très-fréquentées par le peuple russe, et chacun de ceux qui y vont, achète un cierge ou bien dépose dans le tronc quelque argent.

Les images réputées miraculeuses, ainsi que les rehques des saints, sont ordinairement dans les églises des couvents, où elles attirent une énorme affluence, et personne n'y va les mains vides. Il y a quelques années, le Synode a canonisé un évêque homme Tychon. La translation solennelle de ses rehques, qui équivaut à la cérémonie de la canonisation, avait attiré 250,000 personnes. On prétend que la laure de Saint-Serge voit arriver chaque année un |milhon de pèlerins. La célèbre image de No- 'tre-Dame d'Ibérie, qui est exposée dans une

^ûapelle bâtie contre les murs du Kremlin, à loscou, appartient au couvent de Pérerva.

Où estime qu'en 1843 les recettes de cette clia- Pelle ont monté à 400,000 fr.

Suivant le Golos {\86b,n° 283),la seule laure 6 C5aint-Serge a au moins deux millions de re- ^emis : celle des Cryptes, à Kief, est aussi exi^emement riche. Notre anonyme accumule un grand nombre de citations et de chiiFres, pour Qiontrer avec quelle habileté et souvent quelle ^•stuce, l'esprit rehgieux et la créduhté dupeu- P^6 russe sont exploités par les moines. Nous '^Offimes disposés à croire qu'il y a de l'exagération dans ses appréciations; mais il est '^cile de n'ajouter aucune créance à ce qu'il raconte.

Quel usage fait-on de toutes ces richesses ?

^sont-elles employées aux missions, au soulagement des pauvres, à la fondation d'hôpitaux, •^l écoles, de collèges, de bibliothèques? On peut Répondre hardiment qu'une très-petite partie Qu revenu des couvents reçoit cette destination. ^ est un fait notoire qu'une portion des aumônes est détournée par ceux-là mêmes qui les reeueillent. Ensuite, dans les monastères où la "^le commune n'est pas établie, — et ils sont de beaucoup les plus nombreux, — un tiers des

revenus forme la part du supérieur, qui vit dans le luxe et assez souvent enrichit sa famille. D'après le Golos {186b, n° 283), les revenus des supérieurs de couvents devraient être évalués comme il suit :

Dans les couvents

de 3" classe 1,000 à 5,000 r. arg.' (4,000 à 20,000 fr.j

2" I) 5,000 à 10,000 » (20,000 à 40,00 Ofr.)

l»'- » 10,000 à 30,000 » (40,000 à 120,000 fr.)

Dans les laures

40,000 à 60,000 r. arg.(160,000 à 240,000 fr.

Notre auteur propose au Gouvernement de reprendre et de compléter la mesure prise en 1764, c'est-à-dire de confisquer encore une fois les biens des couvents. Ce serait à nos yeux une injustice et une grave atteinte au droit de propriété. Nous croyons de plus que, dans tous ces chiffres, il y a beaucoup de mirage. En estimant en moyenne les frais d'entretien des moines, avec leurs novices et leurs aspirants, à 100 r. par an et par tête, soit 400 fr., on fait sans doute une évaluation très-modeste, et on ne leur donne pas le moyen de vivre avec luxe.

Cependant, si vous faites entrer en ligne de compte les dix mille moines, novices et aspirants qui habitent les couvents russes, vous arriverez immédiatement au chiffre très-respectable d'un million de roubles ou quatre millions

de francs. Au premier moment, cela paraît considérable ; mais, divisé par dix mille, c'est ^^rt peu de chose. Admettons même que la ^omme soit doublée : quels sont les hommes, parmi ceux qui crient le plus contre les richesses des couvents, qui consentiraient à vivre avec buit cents francs ?

Nous ne croyons pas les couvents aussi riches ^Ue notre anonyme voudrait le persuader; mais ^^^Pposons qu'Us le soient, ce n'est pas là qu'est ^^ mal. Si la vie commune était introduite par- •■out, si les supérieurs y étaient assujettis comme ^es autres, s'ils ne pouvaient rien détourner des revenus du monastère, pour eux ou pour leurs proches, il ne serait pas difficile de trouver un ^liiploi utile aux ressources des maisons rehgieuses. Oui, sans doute, il faut des écoles en I^ussie, il faut des hôpitaux, des hospices, des <^rphehnats , des asiles pour la vieillesse et beaucoup d'autres choses; mais, au heu de supprimer les moines et de confisquer leurs propriétés, faites en sorte qu'ils organisent eux-mêmes toutes ces œuvres utiles. Ils peu- '^ent le faire mieux et plus économiquement que Ja bureaucratie. Le droit de propriété sera Respecté, et la justice ne sera pas lésée.

Le véritable scandale ne consiste pas dans le

plus ou moins de revenus que peuvent avoir les couvents, mais dans le mauvais usage qu'ils en font, et surtout dans le fait que cet argent sert à enrichir les supérieurs. C'est là le mal qu'il faut déraciner; or la législation russe, loin de le combattre, le favorise.

Ce que voudraient l'auteur anonyme du livre sur le Clergé blanc et le Clergé noir et les hommes qui l'ont inspiré, c'est tout simplement dépouiller le clergé célibataire des aumônes qu'il reçoit des mains du peuple, pour subvenir aux frais de toilette des femmes et des filles des prêtres mariés. Qu'on ait au moins le courage de le dire !

Avant de parler des abus, jetons un coup d'oeil sur la situation des monastères en Russie.

Tous sont censés vivre sous la règle de saint Basile. Ils ne sont pas unis entre eux de manière à former une ou plusieurs congrégations. Autrefois, il n'en était pas ainsi. Il y avait de grands monastères auxquels se rattachaient un nombre plus ou moins considérable d'autres couvents, placés sous la tutelle et la juridiction de l'abbaye centrale. La laure de Saint-Serge avait quarante maisons sous sa dépendance.

Ces liens salutaires faisaient la force de l'ordre monastique ; ils étaient une garantie du main-

tien de la discipline. A mesure que la main de l'État s'est étendue sur l'Église et lui a enlevé son indépendance, ces liens ont été brisés ; les / monastères ont été isolés, et c'est une des causes / de leur faiblesse et de leur décadence. /

L'action de l'État s'est fait seiitir encore d'une autre façon. Les couvents étaient jadis trèsnombreux. En 1762, sans compter la Petite Russie et la Russie Blanche, il y avait encore:

732 couvents d'iiommes. I __ gg^ 222 couvents de femmes. \

L'oukase de Catherine II, qui confisquait les lîiens du clergé, régla qu'il n'y aurait plus désormais que

361 couvents d'hommes. I __ ^qq i 39 couvents de femmes, j

C'était la suppression de 544 couvents. Peu à peu, on fut obligé de se relâcher de cette rigueur, et le nombre des couvents a depuis toujours été croissant.

Voici les chiffres que nous avons pu nous procurer :

1815. . . 387 couv. d'hommes. 91 couv. de femmes. 478

Voici maintenant le nombre des religieux et religieuses d'après les mêmes documents (2) :

4,900 moines. 1,696 religieuses.

Ces chiffres présentent d'étranges anomalies. Il ne faut pas perdre de vue que les monastères des grecs-unis, incorporés en 1839, sont comptés comme faisant partie de l'Église russe en 1838. C'est ainsi que s'explique cet accroissement subit de mille moines en une année. Déjà,

(1) Nous ne nous expliquons pas comment le nombre des couvents d'hommes a pu s'accroître de 150 en dix ans (1850 à 1860).

(2) Ces documents sont :

a. Mgr Philarète, archevêque de Kharlsof, mort récemment sur le siège de Tcliernigof : Histoire de l'Église nme (en russe), t. V, p. 130.

S. P. Theiner. L'Église scMsmaiique russe, p. 416, 417.

C. Les comptes rendus ofSciels du comte Protassof pour 1850 et 1851.

d. L auteur anonyme du livre sur Ze clergé hlanc et le clergénoir, i. I, p. lee, 210.

tannée précédente, il y avait eu une augmentation inexplicable de douze cents moines. Il 6st permis de supposer que c'étaient des grecs- Unis enlevés à leurs couvents et incorporés dans ^es couvents russes. Mais ces acquisitions imites n'ont pu profiter à l'Église russe : douze ^■ûs après, il ne restait plus rien de cet accroissement momentané.

A-h ! si .ces moines pouvaient se lever de la '^ombe dans laquelle ils sont couchés et nous taire le récit des manoeuvres, des fraudes, des "Violences à l'aide desquelles on est parvenu à tes faire figurer sur le compte rendu que le eomteProtassof présentait à l'empereur Nicolas ; s ils pouvaient nous dire par suite de quels accidents ils ont successivement disparu de ces listes lugubres ! Est-ce la Sibérie qui les a recueillis ? Est-ce la mort qui les a délivrés ? Nous i^en savons rien. Nous voyons seulement ces chiffres grossir subitement, puis se fondre, comme une avalanche qui se précipite dans la dallée, et y disparaît ensuite sous les rayons du soleil.

Dans les chiffres que nous avons cités, rele- "^ons une seconde anomahe. Les religieux sont presque trois fois plus nombreux que les religieuses. Un autre document nous donne le

chiffre des personnes des deux sexes admises à la profession religieuse, de 1841 à 1857, pendant un espace de seize années (l'année 1848 non comprise) :

4147 hommes. ) c^i g 1569 femmes, j

La proportion entre les deux sexes est encore à peu près la même. Mais si nous faisons entrer dans notre calcul les novices des deux sexes, les aspirants et les aspirantes, en un mot toute la population des cloîtres, nous obtiendrons des chiffres différents, comme il est aisé de s'en convaincre par le tableau suivant :

1835. . . 5,739 hommes. 6,411 femmes. 12,150

Ce qui donne la proportion suivante :

hommes femmes

En 1835. . 47 p. 100. 53 p. 100.

C'est-à-dire que la population féminine dans les cloîtres est, à peu de chose près, égale à la population masculine. Il résulte donc des chiffres que, dans les couvents de femmes, le nom-

^re des novices et des aspirantes est beaucoup plus grand que celui des religieuses.

religieuses, aspirantes.

6,411 en tout.

Nous croyons trouver la cause de cette anoûialie dans un oukase de Pierre le Grand qui <iéfend d'admettre à la profession religieuse les femmes ou les filles qui n'ont pas quarante ^Qs (2). Il en résulte que beaucoup de jeunes personnes demeurent au couvent et partagent ^e genre de vie des religieuses en attendant l'âge de leur profession. Or cette attente se prolonge quelquefois pendant vingt années ou da- ■^antage. Après un séjour plus ou moins long, quelques-unes font profession, d'autres rentrent <lans le monde, d'autres encore continuent d'hal^iter le cloître sans prononcer de vœux. Il n'est pas étonnant dès lors que le nombre des personnes comprises sous le nom de novices et

(!) Le cliiffre des novices et aspirantes, dans les couvents ûon subventionnés, n'est donné que pour les années 1849 et 1850.

(2) Gode rme, t. IX, a. 250.

d'aspirantes soit plus considérable que ceïùi des professes.

Enfin, le tableau mis plus haut sous les yeux du lecteur, présente une troisième irrégularité à laquelle nous n'avons pas trouvé d'explication. Comment se fait-il qu'en 1836 le nombre des professes diminue tout à coup de 617, tandis que celui des aspirantes augmente de 477 ? L'année suivante, au contraire, le nombre des professes augmente de 111, celui des aspirantes diminue de 273. Et l'année d'après, nous voyons 333 professes de moins et 579 aspirantes de plus.

professes — 617, aspirantes. -|- 477 » + 111 » —273

N'est-ce pas encore la réunion violente des grecs-unis qui est cause de ces étranges fluctuations ?

Nous avons vu qu'en faisant entrer en compte les novices et aspirants des deux sexes, les couvents d'hommes et les couvents de femmes avaient à peu près le même nombre de sujets.

Si nous examinons ces chiffres de plus près, nous verrons que les moines et les religieuses ne se recrutent pas dans les mêmes milieux. De

°4l à 1857, comme nous l'avons déjà remar- 1*^^. 4,147 hommes et 1,569 femmes ont été ^ûmis à la profession religieuse. Voyons à l^elles classes de la société appartiennent les ^ûs et les autres.

■Nous distinguons cinq classes différentes :

clergé, la noblesse, la population urbaine,

^ population rurale et les militaires. Sous le

^tti de clergé figure toute la caste dont nous ^■^ons parlé précédemment, c'est-à-dire les prê-

^^^, diacres, clercs, avec leurs femmes et leurs infants. Par noblesse, nous entendons, outre

^ noblesse proprement dite, tous les employés '^u gouvernement ; ce qui comprend les méde-

'ûs, les professeurs, et en général tous les

Oîûmes appartenant aux professions libérales ^ <lui occupent un poste dans l'administration. ^^ population urbaine se compose des mar- J^ands, bourgeois, artisans et de tout ce que

^^'^ entend en Russie par raznotchintzy. A la population rurale appartiennent les paysans de

'^^ite catégorie. Enfin, sous le nom de militai- ^^s, nous faisons entrer en ligne de compte les ^^Idats avec leurs femmes et leurs enfants. Ces ^^pH cations données, voici dans quelle propor- 'on les moines se recrutent dans ces diverses classes.

co — =

Clergé 2,253 54,3 p. 100.

ip^ — ^

Pop. urbaine ... 944 22,3 »

Pop. rurale. ... 684 16,3 »

Militaires 141 3,4 » j

tn — =

Noblesse 125 3 »

Pour les religieuses, nous avons les chiffres

suivants :

Pop. urbaine. . . 608 38,8 p. 100.

Pop. rurale. . .

Clergé

co — =

Noblesse. . . .

. Militaires . . .

KO —

Ainsi, la majorité des moines appartient à la

tribu de Lévi, tandis qp!il n'y a guère qu'un

huitième des religieuses qui sorte de ses rangs- La raison en est bien simple. Nous avons vu

que tous les membres de l'épiscopat, dans l'Église russe, sont pris parmi les moines. C'est

là le motif qui engage un bon nombre déjeunes

gens, à l'issue de leurs études théologiques, à

renoncer au mariage et à prendre l'habit reli-

CO

gieux. Il n'existe rien de pareil pour les femmes.

Il y a donc parmi les moines tout une caté-

hCi ^

gorie qui n'a point d'analogue parmi les reli-

gieuses.

en =

La différence entre les 4,147 moines et leS

1,569 religieuses est de 2,578 ; elle répond»

h- ' ^ CO =

peu près exactement au chiffre de 2,253, qui

cm

''^présente le nombre des moines sortis de la ^aste sacerdotale.

Nous allons parler tout à l'heure de cette ûoiûbreuse catégorie de moines pour lesquels ^ profession religieuse est une carrière beau- ^^up plus qu'une vocation. Bornons-nous à observer maintenant qu'ils forment la majorité, et isons quelques mots des autres.

La noblesse, les classes administratives et ^•^s professions libérales donnent, en moyenne ^*^^s les ans, sept sujets. C'est peu. Les anciens Soldats en fournissent huit; ce'n'est pas la peine ^^^ plus d'en parler. 43 vocations forment le Contingent de la population rurale ; 59 celui de ^ population urbaine. Les habitants des campagnes sont onze fois plus nombreux que ceux ^^^ villes, et il semble d'aiUeurs que la vie des ^ûanapg devrait disposer mieux à la vie religieuse que le tumulte et la corruption des villes. ^ où vient donc cette disproportion étrange ?

La législation russe a mis à toute vocation ""eligieuse des entraves qui n'arrêtent guère un ^iche marchand, mais auxquelles un pauvre Paysan ne parvient que très-difficilement à se ^oustraire. Ce fait seul doit exercer une notais influence et expliquer en partie pourquoi il y a beaucoup plus de marchands que de paysans

dans lescouvents. De plus, suivant notre auteur anonyme, les couvents mettent peu d'empressement à recevoir des paysans pauvres et ignorants qui ne leur seraient d'aucune utilité, tandis qu'ils accueillent volontiers les marchands qui apportent, en dehors même de la fortune, une grande expérience des aiFaires, et des relations précieuses dans la classe commerçante. Aussi aime-t-on à les placer à la tête des couvents pauvres, qui ne tardent guère à prospérer sous leur habile gestion. Eux, de leur côté, ne sont pas insensibles à l'espoir de devenir prieurs, abbés, chevaliers ^de Sainte- Anne et de Saint- Vladimir. S'il en est vraiment ainsi, ce sont des motifs tout autres que la vocation religieuse qui déterminent les marchands à se retirer dans les cloîtres.

Concluons que le peuple russe, en général, fournit aux couvents un très-faible contingent. Le clergé, à lui tout seul, donne, proportion gardée, cent fois plus de sujets que le reste de la population. Les cent quarante recrues (1) qu'il fournit tous les ans aux couvents se subdivisent en plusieurs catégories, qu'il faut bien se garder de confondre.

Il y a d'abord des séminaristes qui n'ont pas

(1) 2,253 en seize ans donnent une moyenne de 140.

pu terminer leurs classes. Leur carrière se ^ï'ouve brisée : s'ils sortent des rangs du clergé, ^^ conscription est là ^ui les attend ; dans le ■clergé séculier, ils n'ont d'autre perspective que *^^lle de devenir bedeaux ou sacristains, et encore tous ne sont pas sûrs d'y arriver. Ils timbrassent donc l'état religieux, d'autant plus •^l^e, par cette voie, ils peuvent espérer de par- ^^nir au diaconat et même à la prêtrise. En ^•^ut cas, la vie qu'ils mèneront au couvent sera lïioins rude que celle qui les attend dans le bas clergé.

Les jeunes gens qui ont achevé leurs études ^u séminaire ont une carrière ouverte devant ^^^ ; ils ne songent guère à revêtir le froc. Cependant il y en a qui embrassent la vie monas- ^i^ue, mais ils sont assez rares. Ce qui arrive très-fréquemment, 'c'est qu'un prêtre ou un diacre vienne à perdre sa femme. Il ne peut pas ^e remarier. S'il est jeune encore, il est admis à l'académie et il rentre dans la catégorie dont ^ous allons parler tout à l'heure ; mais s'il est ^û peu plus avancé en âge, il va au couvent; luelquefois même on l'y oblige. Il ne faut pas oubHer que, par une de ces inadvertances si fréquentes dans la législation russe, un prêtre *^u diacre qui s'est rendu coupable de fautes

graves et qui ne peut plus remplir ses fonctions, est condamné au couvent, comme ailleurs on est condamné au bagne. Il arrive aussi qu'un séminariste qui a terminé ses études, mais qui n'est pas encore ordonné, remplit dans un séminaire les fonctions de professeur. Il est marié, mais vient à perdre sa femme. S'il se remarie, il ne peut plus être ordonné ; il ne le peut pas davantage en restant veuf : il ne lui reste plus qu'à se faire moine, s'il n'aime mieux solliciter une place de professeur dans un gymnase ou embrasser une autre carrière.

Passons maintenant aux jeunes gens qui ont fait leurs classes dans une des quatre académies de Pétersbourg , Moscou , Kief et Kazan.

Ceux-là, en restant dans le clergé sécuUer, sont assurés d'arriver immédiatement au sacerdoce, mais ils ne peuvent prétendre à l'épiscopat, tandis qu'un jeune homme qui fait sa profession dans le cours de ses classes à l'académie, est moralement certain d'être nommé, en quittant les bancs de l'école, inspecteur ou préfet des études dans un séminaire. Au bout de quelques années, il devient recteur ou supérieur, et pour peu qu'il ne nuise pas à son avancement, il ne peut guère manquer d'arriver à l'épiscopat.

C'est donc une carrière, et les détails nom-

— givreux dans lesquels entre notre auteur anonyme ûous montrent clairement que, pour tous, ou peu s'en faut, ce n'est pas autre chose.

Il arrive quelquefois que ces jeunes gens, ûou seulement n'ont pas d'attrait pour la vie 'Religieuse , mais éprouvent une répugnance ^ssez forte pour que la perspective d'une mitre ûe suffise pas à la vaincre. D'un autre côté, on ^ de la peine à se procurer le nombre de sujets Nécessaires pour remplir les postes qu'on ne peut pas confier à des moines tout à fait ignorants. L'autorité ecclésiastique met tout en *uvre pour déterminer un certain nombre d'élèves de l'académie à embrasser la vie monastique. La lutte est parfois vive. S'il faut s'en ^'apporter à notre auteur, le célèbre Platon, ttiétropolitain de Moscou au commencement de ^e siècle, employait, dans ces cas-là, un moyen fort étrange. Quand toutes les voies de persuasion avaient échoué, l'étudiant récalcitrant était invité à passer la soirée chez un des moitiés. Là, on le faisait boire, et après l'avoir enivré, on procédait à la cérémonie qui constitue la profession religieuse, c'est-à-dire à la prise d'habit et à la tonsure. Le lendemain matin à son réveil, le malheureux voyait auprès de son Ht, au lieu des vêtements laïques qu'il

portait la veille, un habit monastique. Souvent il entrait en fureur et mettait en pièces les insignes de sa profession. Puis sa colère finissait par se calmer ; ou lui démontrait qu'il n'y avait pas moyen de revenir sur ce qui était fait, et le moine involontaire se résignait en présence du fait accompli.

Toute réflexion serait ici superflue, et rien ne démontre mieux le peu de cas que l'on faisait de la vocation, il y a cinquante ans. Aujourd'hui on n'a plus recours à de pareils expédients, mais les moyens qu'on emploie ne sont guère moins singuliers. Les élèves de l'académie ne se gênent pas pour fréquenter des cafés, des restaurants ou des cabarets du voisinage. Il leur arrive de s'y enivrer à tel point qu'ils perdent connaissance, et qu'on est obligé de les rapporter sur une civière à l'académie. C'est ce qu'on appelle, dans l'argot du lieu, la translation des reliques. Quand il y a un de ces étudiants qu'on désire amener à embrasser la vie religieuse malgré toute sa répugnance, on attend qu'il devienne à son tour le héros d'une de ces orgies. Le lendemain, quand il a repris ses esprits, le supérieur le mande chez lui, lui fait une allocution bien sentie et lui annonce son expulsion. Cependant il est prêt à tout par-

•donner, à tout oublier, si le coupable lui donne *^6s preuves d'un repentir sincère ; et, en fait *^6 preuves, il n'en accepte qu'une seule : il laut signer un papier par lequel l'étudiant deûiande à faire sa profession religieuse.

Un fait pareil a une gravité incontestable, ^ans doute il est très-fâcheux qu'un séminariste ^''équente les cabarets et puisse y perdre la raison ; mais, si le coupable était immédiate- ^^ent exclu, ce pourrait n'être qu'un accident, ^t la responsabilité du supérieur ne serait pas gravement compromise. C'est un fait habituel, 6t voilà une chose impardonnable. De plus, on 6n plaisante; c'est encore plus grave. Enfin, ce lui semble tout à fait incroyable, les supérieurs profitent de ce désordre pour forcer le coupable à embrasser la vie religieuse. Ce qui devrait ^tre une cause d'exclusion perpétuelle, ouvre ^u contraire les portes du cloître.

Pour se rendre compte de ces mœurs étranges, qu'on se figure, par exemple, un jeune séminariste français rapporté au séminaire dans Uu état d'insensibilité complète, à la suite d'une orgie, et le supérieul' lui offrant le lendemain son pardon, à la condition qu'il entre dans la communauté qui dirige l'établissement ; qu'on tâche ensuite de comprendre ce que serait le

! ' :i iîiîli

séminaire, ce que seraient le clergé, les évêques, les congrégations religieuses, si un fait pareil était seulement possible; et qu'on mesure )eimjteja distance qui sépare le^Serg^rnssi [ du clergé français . ~

' Il faut remarquer encore ici l'idée que ces supérieurs se font de la vocation, de la profession et de la vie religieuse, en admettant aux vœux solennels un pareil sujet, sans transition, sans préparation, sans amendement.

Il est manifeste que la base fondamentale de toute vie religieuse, la vocation, fait défaut dans les couvents russes. Ce n'est pas la crainte du monde et'de ses séductions, l'attrait de la solitude et de la prière, le désir de mener une vie pénitente ou de travailler à sa perfection ; ce n'est pas le zèle des âmes, l'amour de Jésus- Christ, le besoin de dévouement et d'abnégation, qui peuplent ces maisons. Cependant il ne faut pas s'y tromper. Cet attrait pour le cloître se rencontre parmi les Russes beaucoup plus souvent qu'on ne serait disposé à le croire ; mais les couvents russes sont dans l'impuissance de satisfaire ces aspirations. Aussi les âmes travaillées de ces saints désirs ne s'y présentent pas, ou si elles s'y présentent, elles n'y restent pas. Quelques-uns croient trouver la réalisa-

tion de leurs désirs en Orient ; ils vont au Mont- ^thos ou en Palestine, et ne rencontrent là que damères déceptions. D'autres vont frappera la porte des couvents de rascolniques, sans plus <le succès. Heureux ceux qui ont compris quel seule l'Église catholique possède des asiles oui ^6 qu'ils ont rêvé devient une réalité !

Après la vocation, la première condition de la vie religieuse, c'est le noviciat. Il faut, en ^ffet que la vocation soit éprouvée, et que l'âme lui aspire à prendre vis-à-vis de Dieu des engagements irrévocables, ait le temps de réfléchir mûrement à la grave démarche qu'elle ûiédite. Il faut, de plus, qu'elle soit instruite des devoirs de la vie qu'elle va mener désormais, et qu'elle soit formée à la pratique de la règle qu'elle va suivre et des vertus qu'elle doit s'efibrcer d'acquérir. Car c'est enj tout cela que consiste le noviciat. Or le novi-| ciat fait aussi complètement défaut dans le^ couvents russes que la vocation. Les élèves des \ académies de théologie qui embrassent l'état religieux font leur profession sans noviciat, et il arrive qu'ils parviennent à l'épiscopat sans avoir . jamais vécu dans un couvent. /

Ici se présente une circonstance que nous ne pouvons passer sous silence. D'après la légis-

lation russe, comme nous l'avons vu, les femmes ne x^euvent faire profession qu'à l'âge de quarante ans ; les hommes sont autorisés à prononcer leurs vœux à trente ans, et pour les élèves des académies, la limite a été abaissée à vingt-cinq ans. Ce ne sont pas là les prescriptions du droit canon, mais du droit civil. Il arrive assez souvent qu'unjeune homme a terminé ses études avant vingt-cinq ans : il n'en a que vingt trois, même dix-neuf. Pour obtenir l'autorisation de lui faire faire sa profession, on ne demande pas de dispense, mais on envoie des pièces fausses constatant qu'il a vingt-cinq ans. Les supérieurs religieux qui envoient ces pièces, les évêques et les membres du Synode qui les reçoivent, savent parfaitement que l'on a eu recours au mensonge : les uns et les autres ail ment mieux commettre un péché que de violer :, une ordonnance impériale qu'il serait facile de rapporter, ou dont on pourrait obtenir une dispense. Mais, à leurs yeux, un oukase est plus inviolable qu'un commandement de Dieu.

Quant aux séminaristes qui n'ont pu terminer leurs études, on est moins pressé de leur faire prendre des engagements irrévocables, et ils attendent l'âge de trente ans. Leur noviciat est donc fort long. Mais à quoi se passe ce noviciat?

|Jn ne leur fait pas d'instructions sur la vie reigieuse, on ne leur apprend pas à faire oraison, ^ examiner leur conscience, à combattre leurs 'ïiauvaises inclinations; on ne met pas même entre leurs mains des livres qui pourraient ^enir en aide à leur bonne volonté ; on n'exerce ^ur eux aucune surveillance ; on ne leur donne pas d'avis charitables ; ils n'ont personne à qui i^s puissent ouvrir leur coeur, parler de leurs ''entations, de leurs doutes, de leurs peines in- J^érieures ; ils n'ont pas de maître de novices ; lis ne fréquentent pas les sacrements. Leur Pnncipale occupation consiste à servir de dolûestique au moine qui est censé les former à la '^le religieuse. Ils assistent à des offices fort iongs qui ne disent rien à leur intelligence et à |eur coeur ; le reste de leur temps se passe à Jouer et à s'amuser entre eux, et souvent, il laut le dire, leurs plaisirs ne sont rien moins ffue religieux. Quand ils s'ennuient derrière les murs du cloître, il y a toujours moyen de les franchir, avec ou sans permission, le jour ou la nuit.

Les moines qui ne viennent pas des académies et des séminaires arrivent en général lorsqu'ils sont avancés en âge ; ils ne sont plus en état d'être formés, quand même on le voudrait.

Pas de noviciat, pas de vie religieuse ; il n'en peut être autrement. Ailleurs, la règle connue de tous, observée de tous, fait comprendre à chacun, tous les jours de la vie, la vérité de cette parole du Sauveur : Mon joug est doux et mon fardeau léger. Dans les monastères russes, rien de semblable ; tantôt le relâchement le plus complet, tantôt le despotisme d'un supérieur qui impose ses caprices, quelquefois les deux à la fois. Quant à la règle, elle n'est observée nulle part. Il faut en dire autant des vœux. Prenons, par exemple, la pauvreté. Il y a en Russie un petit nombre de couvents auxquels on a imposé la vie commune. Là on pourvoit à tous les besoins du religieux ; il n'a rien en propre. Mais ces monastères sont très-peu nombreux, et les moines qui y demeurent ne soupirent en général qu'après le moment où ils pourront les quitter. Dans les autres couvents on donne aux moines le logement, le chauffage, la nourriture. Leur vêtement, leur chaussure et leurs autres besoins sont à leurs frais. On fait deux parts des revenus : l'une va dans la caisse, l'autre est partagée entre les moines, sans oublier, comme nous avons dit, que les supérieurs ont à s'enrichir, eux et leurs proches.

La règle qui interdit l'usage de la viande aux ûioines de Saint-Basile est souvent mise de côté, surtout par ceux qui devraient donner l' exemple. Quant à l'ivrognerie, notre auteur cite une ûiultitude de faits plus navrants les uns que les autres. Il n'est pas rare de voir les moines, les,: professeurs, les directeurs de séminaire, les^ archimandrites, les évéques eux-mêmes deoiander à l'ivresse l'oubli de leurs chagrins. Après cela, on peut se figurer ce que devient le ' ^œu de chasteté. 'Notre auteur a eu le bon goût de ne pas entrer dans de grands détails sur ce sujet ; mais le peu qu'il dit, suffit pour nous ûiontrer que les infractions ne sont pas rares, ^ous devons ajouter toutefois que, parmi les ^vêques et les moines, un certain nombre se font remarquer par leur tempérance, leur sol*riété, et même par une vie pénitente et mortifiée. Nous ne saurions trop insister sur ce point ; le mal n'est pas dans les hommes, mais *lans les institutions.

Quant à l'obéissance, au premier aspect, il semble qu'elle soit mieux observée. Si l'on y i"egarde de près, on ne tarde pas à s'apercevoir que c'est une obéissance toute humaine, dépouillée de vues surnaturelles, qui n'a rien de commun avec la vertu recommandée si instam-

ment par tous les auteurs ascétiques qui ont traité de la vie religieuse ; souvent ce n'est que de la servilité.

Nous avons résumé à notre point de vue les faits rapportés par l'auteur du livre sur le Clergé Uanc et le Clergé noir, en nous attachant spécialement à ce qui concerne la vocation, le noviciat, la profession, l'observation des vœux et de la règle. Nous avons omis beaucoup de réflexions qui ne nous ont pas paru exactes, et dans lesquelles nous avons cru reconnaître un esprit hostile aux institutions religieuses ; nous ne nous sommes pas arrêté à des misères inséparables de la condition humaine ; nous sommes disposé à croire que l'auteur a recherché de préférence les côtés sombres du tableau, et qu'il a laissé dans l'ombre ce qui pouvait en atténuer la noirceur; nous admettons volontiers qu'il y a des exceptions : il n'en résulte pas moins de ce que nous avons vu, que les monastères russes sont dans un fort triste état.

Il nous reste à dire quelques mots d'un côté de la question que notre auteur n'a pas touché, et qui a pourtant une grande importance. Nous voulons parler du gouvernement des monastères, du mode de nomination des supérieurs, de leurs rapports avec les évêques et le Sjnode,

'NMii^».,

Un ordre religieux est une association. Ceux qui en font partie se proposent un but précis, auquel ils tendent par des moyens déterminés. C'est en constatant l'accord des volontés sur ce ^ut et sur ces moyens, entre celui qui se présente et la société dans laquelle il désire être admis, qu'on peut juger de sa vocation. En entrant en religion on renonce à tout, on abdique sa volonté ; mais tous ces sacrifices se font avec joie en vue de la fin à laquelle on tend. L'abûégation ne peut donc pas aller jusqu'à sacrifier cette fin. Si l'on consent à faire la volonté d'un supérieur dans tout le détail de la vie, c'est à la condition qu'il vous dirigera vers le terme où tend l'abandon de votre propre volonté. Pour cela des garanties sont nécessaires, et l'une de ces garanties est que le supérieur lui-même tende au même but et qu'il lui ait aussi tout sacrifié. En un mot, il faut qu'il soit membre de l'association. Ce n'est pas tout : il faut qu'il possède la confiance des associés, qu'il ait leur sufi'rage. Aussi, dans tout ordre religieux, le supérieur de l'ordre est nommé par élection.

Il faut encore que, sous l'autorité et la surveillance de l'Église, chaque ordre religieux jouisse d'une certaine indépendance, afin d'être assuré qu'il ne sera pas détourné de sa fin et qu'il

y pourra tendre par les moyens que l'association a choisis. Au contraire, qu'un ordre religieux vienne à être gouverné par un homme qui lui est étranger, on voit aussitôt tout se désorganiser. L'histoire de l'Éghse et surtout l'histoire des ordres religieux est pleine de ces exemples. Dans l'Eglise d'Orient, qui a vu se former dans son sem les premières communautés religieuses, ces principes élémentaires avaient toujours été mis en pratique. C'est là ce qui, de nos jours encore, fait la prospérité du Mont- Athos. Mais vous chercheriez en vain quelque chose de semblable dans les couvents russes.

On comprendrait que le Synode exerçât sur eux un droit de contrôle et d'inspection; mais ce n'est pas ce qui existe. Les grandes laures, qui devraient être les foyers de l'esprit rehgiéux, ne choisissent pas leurs arcliimandrites. Empruntant fort mal à propos à l'Europe occidentale une de ses plus regrettables inventions, les métropolitains russes sont devenus abbés commandataires des laures, et les évêques des différents sièges reçoivent également en commande un monastère de leur diocèse. Partout c'est la bureaucratie qui nomme les supérieurs (1) ; c'est au Synode qu'ils rendent compte

(1) Il n'y d'exception que pour un très-petit nombre de couvents, choisis parmi ceux qw. ont adopté la vie commune.

àe leur gestion, c'est envers le Synode qu'ils sont responsables ; et quand on dit le Synode, nous le verrons plus tard, on dit équivalemûient les bureaux d'un ministère. Par suite, tous ces postes d'archimandrites (abbés), hégounaènes (prieurs), supérieurs, etc., sont devenus ^es divers échelons d'une carrière. Pour tous ceux qui la suivent, le principal mobile est 1 avancement : ils ne songent donc -qu'à se faire bien venir de ceux dont ils dépendent. Toute cette organisation bureaucratique est en désaccord complet avec les exigences et les besoins de la vie religieuse.

Il me semble démontré par tout ce qui précède, qu'il n'y a plus en Russie que les apparences de la vie monastique ; quant à de véritables moines, à un ordre religieux proprement dit, il n'y en a plus. On pourrait bien proposer des réformes, mais le mal a fait tant de progrès que les réformes les plus radicales ne ser- ■^iraient de rien. Le jour où le clergé n'existera plus en Russie à l'état de caste, dès qu'il se formera un clergé célibataire séculier, tous les monastères tomberont, toute l'organisation monastique actuelle disparaîtra.

Peut-être les couvents dans lesquels la vie commune a été introduite seraient-ils encore

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susceptibles de réforme. Il faudrait alors séparer les monastères en deux catégories distinctes : on laisserait mourir ceux où la vie commune n'est pas établie ; quant à ceux qui ont adopté la vie commune, s'ils sont susceptibles de réforme, iL faudrait les réunir en une seule congrégation , ou plutôt il faudrait travailler à créer plusieurs congrégations. Le religieux a pour but de travailler à son salut et à sa perfection, de se sanctifier ; mais, à côté de ce but général, il peut avoir un but particulier. Les uns s'adonnent à la vie contemplative, les autres aux missions étrangères, ou bien à l'éducation des enfants, à l'étude et à l'enseignement de la science sacrée, à la prédication, au ministère des âmes, au soin des malades, etc., etc. Pourquoi ne choisirait-on pas un monastère dans lequel on établirait le centre d'une congrégation pour les missions étrangères ? Un autre servirait de centre à une congrégation hospitalière, un autre encore à une congrégation enseignante ; ailleurs on mettrait des prédicateurs, et ainsi de suite. On ferait un appel aux moines qui ont adopté la vie commune, et on les engagerait à manifester leur attrait pour tel ou tel genre d'occupation.

Parmi ceux qui se présenteraient, on choisirait

les plus pieux, les plus réguliers, les plus zélés et les plus capables, et on en formerait le noyau des congrégations nouvelles,' selon l'attrait qu ils auraient manifesté. Pour organiser ces congrégations, il serait nécessaire avant tout de laisser une entière liberté à tous ceux qui voudraient y entrer, sans autre limite d'âge que celle déterminée par le droit canon. En même temps, les congrégations elles-mêmes devraient se montrer très-difficiles sur les admissions et très-faciles sur les démissions. Le meilleur moyen d'empêcher le relâchement de s'introduire dans une communauté, c'est d'en ouvrir difficilement la porte à ceux qui entrent et de l'ouvrir volontiers à ceux qui sortent. Il faudrait encore que la vocation fût éprouvée sérieusement pendant un an ou deux à l'aide du noviciat, tous les novices de la même congrégation étant réunis ensemble et placés sous la direction d'un maître des novices choisi avec le plus grand soin. Le supérieur serait élu par les membres de la congrégation, sans aucune intervention de l'autorité civile, du Synode et des évêques. L'autorité ecclésiastique se bornerait à prendre les mesures nécessaires pour assurer la liberté des élections. Quand une congrégation se développera, elle pourra occuper

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