VI. De ultimo statd hominis et mundi
A première vue, un théologien est choqué du manque de proportion que présente ce tableau. Sur ces six grandes divisions, il y en a une qui demande à elle seule trois fois plus de temps que les cinq autres . Le traité de Deo, même en y joignant celui de la Providence, présente des lacunes importantes. On ne s'explique pas com-
ment le traité de Hierarchia et celui de l'Eglise sont séparés l'un de l'autre. On est également surpris de voir rejeté dans une subdivision le traité de Sacramentis, qui en comprend huit, <^elui des sacrements en général et les sept traités relatifs à chacun des sacrements en particulier ; or, parmi ceux-ci, les traités de Eucha- "^istia, de Pœnitentia et de Matrimonio ont une Uûportance de premier ordre.
Nous cherchons vainement dans ce tableau les grands et beaux traités de Actihus humanis, «^e Gratia, de Virtutibus, de Peccatis. On dira peut-être qu'ils sont renvoyés à la morale; ûiais autre chose est d'envisager ces matières au point de vue moral, autre chose de les considérer au point de vue dogmatique ; et si cette omission est admissible dans un séminaire diocésain, elle ne peut pas être acceptée lorsqu'il s'agit d'une maison de hautes études. Car il ne faut pas le perdre de vue, les quatre académies ecclésiastiques de Russie, et celle de Pétersbourg en particulier, forment le degré le plus élevé dans l'enseignement de la théologie. Et ce grand cours se fait en deux ans ! et l'auteur adopté aujourd'hui est Mgr Macaire,quia écrit eu russe ! Que dirait-on en France d'un séminaire où la théologie se ferait en deux ans et en
français ? S'il y en a de ce genre, ils ne s'en vantent pas : en tout cas, ce ne sont pas des facultés de tliéologie ou quelque chose d'approchant.
Pour la théologie morale, l'académie est restée fidèle à Buddée ; pour la théologie polémique, à Schubert.
Nous n'avons pas de renseignements suffisants pour nous former une opinion sur la manière dont la philosophie est enseignée à l'académie de Pétersbourg ; mais l'histoire de cette académie, à laquelle nous avons emprunte beacoup de faits et d'indications, a pour auteur M. Tchistovitch, professeur de philosophie dans cet établissement (1), et nous ne sommes pas médiocrement surpris de le voir déclarer que, dans les académies ecclésiastiques, l'enseignement de la philosophie a pour but de démontrer la faiblesse de la raison humaine et son impuissance à découvrir la vérité par ses propres forces, sans la lumière de la révélation. Si ce n'est pas là du traditionalisme, je ne sais plus où il faut le chercher. Sans doute, les rationalistes ont grand tort de prétendre que la raison humaine laissée à ses seules forces peut atteindre
(1) Histoire de l'Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, par Tchistovitch, Saint-Pétersbour2-, 1857, in-S».
^oute espèce de vérités ; mais en conclure qu'elle 6st impuissante à connaître la vérité, c'est saper par la base la raison et la foi, la philosophe et ia théologie.
L'étude de l'histoire universelle était facultative de 1814 à 1844 ; cette année, elle est devenue obligatoire. Eii 1842, on avait aussi étendu à tous les étudiants le cours d'histoire de Russie ; en 1851, il a été divisé : l'histoire de Russie est enseignée aux élèves de philosophie, l'histoire de l'Église russe aux élèves de théologie. En 1844, on a également rendu obligatoire l'étude de la physique et des mathéîûatiques. Jusqu'en 1842, on consacrait huit heures par semaine à ces sciences ; en 184^, on s'est contenté de quatre heures et demie ; depuis 1849, on y emploie six heures. A xme époque qui n'est pas indiquée, mais que l'on pourrait deviner, le professeur d'histoire fut averti de se' tenir en garde contre deux écueils : une critique excessive et le fatalisme. A ces deux recommandations, fort raisonnables en elles-mêmes, on en ajouta une troisième, dont je ne veux pas priver le lecteur : « Éviter une direction politique inconsidérée, qui pourrait faire naître dans déjeunes esprits une tendance à rêver et à juger ce qui ne doit pas être soumis
à leur jugement. » On peut se figurer ce que devait être le cours d'histoire !
Dans le plan primitif, on avait complètement mis de côté l'enseignement de la langue latine, supposant qu'au sortir du séminaire, les jeunes gens la connaîtraient suffisamment. La réalité, paraît-il, n'a pas répondu à cette attente, et, en 1847, on a établi deux classes de latin par semaine. On y expliquait Lactance, Cicéron, Tite-Live, Tacite, Virgile, Horace, c'est-à-dire qu'on répétait ce qu'on était censé avoir vu dans les classes de grammaire. C'est fort modeste.
Nous avons vu plus haut le choix des auteurs qu'on devait lire en grec ; ce programme, qui place Thucydide en première année, est évidemment l'œuvre d'hommes qui ne savaient pas le grec. On est bientôt revenu à des idées plus sages : le cours a été divisé en deux sections, dont la première comprend les commençants ; dans la seconde on explique Homère, Lucien, Apollodore, Diodore de Sicile, Pausanias, Xénophon, etc.; puis on aborde Eschyle, Sophocle, Euripide ; enfin on passe à Démosthène, à Isocrate et aux Pères de l'Église.
L'étude de l'allemand et du français est aussi devenue obligatoire. De sorte que, par une pente insensible, on est revenu, à peu de chose
Pi'ès, à ce programme de 1809 qu'on avait trouvé trop chargé en 1814.
On le voit donc, il y a une pensée dans le plan de 1797, il y en a une autre dans celui de 1809 ; la première appartenait aux Jésuites, la seconde aux francs-maçons ; en dehors de <^ela il n'y a eu que de la routine.
Une nouvelle réforme a été tentée en 1863.
^O'is ne savons en quoi elle consiste, et nous croyons d'ailleurs qu'elle n'est pas encore définitivement arrêtée. Voici comment nous la ^comprendrions pour notre part.
Nous voudrions voir dans tous les séminaires 'ieux années de philosophie et trois années de théologie. L'enseignement se donnerait en latin; il est même à souhaiter qu'on revienne à l'usage ^6s argumentations scolastiques. Pendant le cours de théologie, toute l'attention se porterait sur le dogme et la morale ; le reste serait accessoire. 11 n'y aurait guère que trois heures <ie classe par jour, et tout au plus deux ou trois lieures par semaine pour les accessoires, répartis de telle façon que l'on consacrât une année à l'histoire ecclésiastique, une autre au droit canon, la troisième à l'Écriture sainte. Les académies, où l'on n'admettrait que des .jeunes gens ayant achevé leurs études dans les
séminaires, seraient de véritables facultés de théologie. C'est là que toutes les brandies de la science sacrée pourraient être enseignées avec l'ampleur qu'elles comportent ; là que se formeraient les hommes destinés à devenir professeurs dans les séminaires. En autorisant les meilleurs élèves à voyager quelques années à l'étranger, on se préparerait de bons professeurs de facultés. Ces professeurs, évidemment, ne doivent pas être pris parmi les protestants; on ne peut confier la formation du clergé qu'à des hommes dont la doctrine donne toute sécurité. Nous voudrions encore qu'on renonçât à ce mélange de moines, de prêtres séculiers et de laïques. Si les réformes que nous avons proposées étaient mises en pratique, on pourrait réserver une ou deux académies au clergé séculier célibataire ; les autres seraient confiées à des moines, et, s'il existait deux ou trois congrégations enseignantes distinctes, il y aurait tout avantage à introduire dans les diiFérentes académies des congrégations différentes. Quant au choix des auteurs, il est grand temps de laisser de côté B.uddée et les autres théologiens protestants. Par la même raison, il faudrait soumettre à un examen attentif les livres publiés par des membres du clergé russe qui se sont
aissé entraîner vers le protestantisme. En tête e ceux-là se trouve Théophane Prokopovitch.
on voie ce que pensaient de lui et de sa doc- ^lûe Etienne Javorski et Théophylacte Lopalûski. A ce propos, il serait bien utile de faille lûiprimer le grand ouvrage de Javorski, P^olié par Lopatinski, et intitulé : la Pierre de toi. C'est une réfutation du protestantisme, Hii devrait être mise entre les mains de tous les •étudiants en théologie, im'arrive rarement d'être du même avis que 'iceur anonyme du livre sur le Clergé blanc e Clergé noir ; c'est une raison de plus pour isir l'occasion de le citer quand nous sommes ccord. La chaire de théologie dogmatique ne pas être un attribut du recteur : bien au ntraire, ces deux emplois sont incompatibles, enseignement réclame des hommes qui s'y Oûnent tout entiers et restent chacun dans sa Pecialité ; s'ils y restent longtemps, ils n'en se- °û'' que meilleurs. Un professeur qui a occupé ^^ chaire pendant quelque temps, peut rareent l'échanger contre une autre, sans inconscient ; et celui qui est demeuré quelques anses hors de l'enseignement ne peut guère y ûtrer plus tard. Ces considérations s'accor- j ût mal avec la carrière que suivent en Rus
sie les moines un peu instruits. Quelque emploi qu'on leur confie, ils ne le considèrent que comme un échelon pour s'élever à l'échelon sU" périeur. Avec ce système on n'aura jamais de bons professeurs. Un supérieur de séminaire qui a montré de l'aptitude pour l'administration, qui possède les vertus nécessaires pour gouverner les hommes et rempUt d'ailleurs les autres conditions requises, peut être avec avantage promu à l'épiscopat. D'autre part, l'évêque étant non-seulement pasteur, mais docteur, nous comprenons qu'on appelle à l'épiscopat un théologien de mérite; mais, en règle générale, il est à souhaiter que les bons professeurs restent dans l'enseignement, et qu'ils mettent toute leur ambition à devenir éminents dans leur partie.
Jusqu'ici nous nous sommes occupés surtout de l'enseignement. Maintenant il nous faut étudier une autre face de la question : l'administration des maisons destinées à la formation du clergé, la disciphne qu'on y observe, l'éducation que reçoivent les aspirants au sacerdoce.
Nous avons vu que l'administration de ces établissements, concentrée d'abord entre les mains de la commission des écoles ecclésiastiques, ftit ensuite placée dans les attributions
" synode, mais qu'en réalité elle s'exerce par ^a- direction centrale, laquelle dépend du procureur général au moins autant que du conseil suprême de l'Église russe. En 1863, on a publié un nouveau règlement. A en juger par les ^-ttaques du joui-nal slavophile le Dien et celles ^^ notre auteur anonyme, il contiendrait de Qotables et sérieuses améliorations. Pour la première fois, on peut le dire,révêque diocésain 6st investi des droits qui lui appartiennent sur Son séminaire. Sous la surveillance de la direction centrale, il exerce sur cette pépinière de son clergé une véritable autorité. Le recteur, nommé ^ Pétersbourg, sur la présentation de l'évêque, ^st assisté d'un conseil pédagogique, composé du préfet des études ou inspecteur, de six professeurs et de trois ou quatre prêtres que le clergé de la ville choisit dans son sein. Les pouvoirs de ce conseil sont fort étendus, mais en ^ême temps l'autorité du recteur sur tout le personnel de la maison est entière. Jusqu'à présent, les emplois de professeur dans les sé- Qiinaires étaient tenus en grande majorité par des fils d'ecclésiastiques qui, après avoir terminé leurs études au séminaire ou à l'académie, étaient restés laïques. Confier l'éducation des jeunes lévites à des hommes qui témoignent
SB
ainsi de leur éloignement pour la vocation à
il^ — ^^^^1
i l'état ecclésiastique, n'était pas le moyen de
préserver cette vocation dans les élèves. Le
tn — ^«1
' nouveau règlement l'a compris, et les hommes
.fi
de cette catégorie seront éloignés des sémi-
o^ — ^Uk
naires.
Ces dispositions si raisonnables sont violem-
ment critiquées par le journal slavopldle. Que demande-t-il donc? L'éloignement des moines.
co — ^^H
l'enseignement confié aijx laïques, tous les professeurs sans distinction appelés à siéger au
ID — ^9g
conseil pédagogique, le recteur et l'inspecteur nommés au scrutin par l'ensemble des profes-
h-" ^^Kj
seurs. Il s'indigne de l'autorité confiée à l'évêque
o =BII
et au recteur, et ne voit là que le triomphe de
l'arbitraire. [Bien, 1863, n"' 41 et 46.) Vrai-
ment, c'est à ne pas croire ses yeux. Ces fou-
gueux athlètes de l'orthodoxie parlant un lan-
.;., gage qui semble emprunté aux plus extrêmes
républicains, quand il s'agit d'une maison d'édu-
co ^fll
I cation, d'un séminaire ! Rien n'est plus curieux
II à étudier que cette question des maisons d'édu-
tj^ ^^H
; 1 cation ecclésiastiques : les masques tombent
; \ et chacun trahit ses plus secrètes pensées ; ■ 1 les slavophiles parlent comme les francs-ma-
en ^SÊ
\ çons ; ils ont les mêmes haines et les mêmes
co ^^H
î| 1 préférences. 1
cm
'Je ne veux nullement me constituer l'avocat
u clergé russe; mais d'où vient que ces hom-
l^es, qui écrivent sur leur drapeau le mot d'or-
odoxie, se montrent animés de sentiments si
hostiles
envers le clergé ? Comment ne pas se
Ppeler que ces mêmes hommes ont placé autorité suprême de leur Église, non dans le concile œcuménique, c'est-à-dire dans l'assem- ^e des évêques, mais dans le suffrage univer- . peuple sanctionnant ou rejetant les arrêts •les conciles? Il s'agit de l'éducation des, jeunes geiis qui doivent être revêtus du sacerdoce, il agit de leur enseigner la science sacrée, la octrine révélée ; et il ne faut pas que l'évêque it de l'autorité sur les professeurs ! il faut que recteur soit nommé par ses professeurs, qui e donnent aucune garantie de leur orthodoxie! 6s slavophiles seraient singulièrement satisaits si ce recteur était lui-même laïque ; ils ^i*raient sans déplaisir l'autorité enlevée com- P stement à l'évêque et passant aux mains des
laïi tes
lues. Je sais que certaines sectes protestanont cette manière de voir; mais je me de-
ande comment des hommes qui pensent ainsi
peuvent se persuader qu'ils sont orthodoxes,
omment surtout ils peuvent le persuader à
autres. Qu'est-ce à dire? Ces slavophiles sont-
ils une secte que l'Église russe finira par rejeter de son sein? ou bien faut-il expliquer ce phénomène par l'état de déconsidération où le cierge russe est tombé ? Je n'en sais rien ; mais ce fanatisme anticlérical des slavopliiles doit certainement donner beaucoup à penser.
lies réflexions contenues dans l'ouvrage anonyme sur le Clergé blanc et le Clergé noir sont tout aussi curieuses. L'auteur trouve que l'éducation donnée dans les séminaires russes était déjà trop catholique et que le nouveau règlement va la rendre jésuitique. Voyons d'abord en quoi eUe était trop catholique. Selon notre anonyme, les supérieurs des séminaires avaient tort de se préoccuper des sorties des élèves et des relations que ceux-ci pouvaient avoir au dehors, de voir de mauvais œil ceux qui fréquentaient les bals et les spectacles ; il trouve en général qu'on les tenait trop éloignés des femmes. Et cependant il parle d'un professeur qui, dans un séminaire, faisait un cours auquel assistaient les dames; il reconnaît d'ailleurs que toTite la surveillance des supérieurs n'empêche pas les séminaristes d'aller au théâtre, au bàl, etc. , etc. Son grand argument, c'est que les séminaristes doivent tous se marier un jour.
D'abord, s'il est probable que la plupart se ma-
^'^ront, on ne peut dire d'aucun qu'il doit se jûarier; et même en admettant qu'ils se marient Us, est-ce une raison pour ne pas préserver ^^ur jeunesse des égarements et des désordres auxquels elle n'est que trop exposée? La vigi- ^ance, très-insuffisante, hélas ! que déploient les upérieurs des séminaires pour sauvegarder iQuocence de leurs élèves, voilà ce que notre anonyme appelle du nom de tendances catkoli- *lues. Quel aveu et quel hommage ! Il voudrait "^oir cet esprit catholique remplacé par des ten- •^ances tout opposées, des tendances orthodoxes, sans doute. On peut se figurer à quoi elles aboutiraient. Encore une fois, nous ne sommes pas l'avocat de l'Église russe, mais nous ne ^^oyons pas qu'elle ait mérité l'opprobre d'être •défendue de cette façon.
Quant aux tendances jésuitiques du nouveau Règlement, voici ce qui a donné lieu à cette ac- ^usation. L'administration centrale a commu- ^^iqué aux évêques une description du petit séminaire de Paris, et l'on a emprunté plusieurs ^es dispositions en usage dans cet établissement, iout le monde sait que le petit séminaire de ^aris n'est pas un collège de Jésuites, qu'il est dirigé par des prêtres séculiers, sous la surveilance de Mgr l'Archevêque ; mais à cette dis-
co — =
— 160 — ji
tance on n'y regarde pas de si près, et, deux pa-
ip^ — ^
ges plus loin, notre auteur anonyme n'hésite pas à dire, à propos de l'affaire Léotade, que, chez
en — ^
les Frères des Écoles chrétiennes, à Toulouse,
tous, jusqu'aux domestiques et au médecin,
étaient Jésuites. Mais en quoi consistent donc
ces tendances jésuitiques? Ce sont d'abord les
mêmes griefs que nous avons déjà vus dans l'or-
gane des slavophiles : les séminaires sont pla-
co — =
cés sous l'autorité de l'évêque diocésain ; 1®
recteur a, de son côté, un trop grand pouvoir