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Comme de raison, dès qu'on mit ce méca-
nisme en mouvement, on s'aperçut qu'il ne pouvait pas marcher. On déclara donc que la théologie, la philosophie, l'éloquence sacrée (moms la théorie ou esthétique), l'histoire ecclésiastique et le grec étaient obligatoires pour tout le monde ; que, pour les autres branches de l'enseignement, les étudiants choisiraient entre les mathématiques et l'histoire, entre l'hébreu et une langue vivante ; et l'on réduisit à six heures la durée totale des classes.
Il était tout naturel qu'on fût embarrassé pour trouver des professeurs et qu'on ne se montrât pas difficile; toutefois, comment n'être pas surpris à la vue de certains choix? Donnons un exemple.
Il y avait alors de par le monde un capucm défroqué qui avait embrassé le protestantisme, s'était marié, avait divorcé d'avec sa femme et en avait épousé une autre. Ses mœurs étaient dissolues, il ne croyait à rien et s'était fait une certaine réputation dans la franc-maçonnerie. S'il n'était pas en rapport avec les lUummés de Bavière, il leur ressemblait beaucoup. Il se nommait Fessier. Ce fut l'homme qu'on choisit pour lui offrir une chaire dans l'académie ecclésiastique réorganisée. On commença par le charger de l'enseignement de l'hébreu ; bientôt,
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trouvant que cela ne suffisait pas, on lui donna la chaire de philosophie.
Tout le monde se souvient encore, à Paris, de l'émotion qu'y produisit un jour la nomination à la chaire d'hébreu d'un homme qui avait publiquement témoigné ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ. Cependant, M. Renan n'a pas derrière lui le passé de Fessier, et le Collège de France n'est pas un séminaire. Comment se fait-il donc que, dans un pays qui se prétend si jaloux de son orthodoxie, on ait confié l'instruction des futurs pasteurs de l'ÉgUse russe à un homme tel que celui-là? Je ne suis pas chargé de l'expliquer : je sais seulement que Spéranski se fit initier par lui aux mystères de la franc-maçonnerie et se déclara son protecteur. On lui donna un appartement dans le voisinage de la laure, et, dans l'intérieur même de l'académie, une chambre où 0. passait une grande partie de la journée en conversations familières avec les séminaristes. C'est triste à dire, mais ces jeunes gens étaient ravis de ce singulier professeur. Hâtons-nous d'ajouter qu'un tel scandale excita le zèle de l'évêque de Kalouga, Théophylacte Rousanof; et malgré les eiforts de Spéranski, au bout de cinq mois, Fessier fut obligé de donner sa démission. Spé-
ranski s'empressa de lui procurer une autre place dans la commission des lois (1). Dans les îûémoires que Fessier a laissés, il raconte que les persécutions dont il fut l'objet avaient pour lûotif la préférence donnée par lui à la philosophie platonicienne sur le péripatétisme ; mais, sans entrer dans l'examen de son enseignement, il est évident que le chois d'un tel homme en qualité de professeur dans un séminaire, suffirait pour alarmer la conscience d'un évêque ayant quelque souci de la doctrine.
Ce seul fait nous éclaire, mieux que de longs raisonnements, sur les dispositions de Spéfanski et sur l'esprit dans lequel il avait conçu ses réformes. Nous savons bien qu'après sa 'lisgrâce, il affecta les dehors de la piété : il traduisait l'Imitation, lisait volontiers les saints Pères, assistait aux offices, s'approchait des
(1) Quelques années plus tard, l'empereur Alexandre vouait que les protestants de ses États eussent desévèques comme ^'Eglise anglicane et l'Eglise suédoise. Nommé évêque protestant de Saratof, Fessier se fit sacrer en Finlande, puis il ^^«rça pendant plusieurs années sa juridiction sur les protestants à Saratof, Astrakan, Voronèje, Tambof, Rézan, Penza, Simbirsk, Kazan et Orenbourg. Dans une de ses visites pastorales, il perdit sa seconde femme, qu'il se hâta de remplacer. Il prétendait bien avoir la succession aposto- "lue, et ordonnait des prêtres.
sacrements ; dans ses conversations et dans sa correspondance , il parlait fréquemment de Dieu, de la Providence et de la vie future. Mais il serait difficile de dire quelle religion il avait au fond du coeur. Etait-il orthodoxe, protestant, déiste ? Nous savons seulement que c'était une âme sans élévation, ne connaissant d'autre mo- . bile que l'ambition. Spéranski a prodigué les ' plus basses flatteries à un bomme tel qu'Araktcbéïef ; lui qui passait pour le premier jurisconsulte de l'empire, il a mis sa signature au bas de la sentence qui condamnait les conjurés du 14 décembre 1825, quoique dans ce procès les formes de la justice aient été outrageusement violées. « Cest un grand hypocrite, » disait de lui le comte Cancrin, ministre des finances de l'empereur Nicolas. Le baron Korfïa inséré ce mot dans la vie de Spéranski, et ce sera sans doute le jugement de la postérité.
En nous arrêtant sur la physionomie de Spéranski, nous ne nous écartons pas de notre sujet. Il faut bien le remarquer, la sainte Russie est exposée à avoir des ministres de cette ; trempe, et ils peuvent exercer une influence ] incontestable sur l'Église et sur la doctrine par le choix des sujets, par la direction donnée aux études. C'est un argument de plus contre
la direction centrale des écoles du clergé (1). Fessier n'est pas le seul protestant qui ait enseigné à l'académie de Saint-Pétersbourg; Oû y a vu après lui deux de ses coreligionnaires : Jean de Horn, qui le remplaça comme professeur de philosophie et d'hébreu, et Chrétien-Frédéric Graefe, qui occupa longtemps la chaire de grec. Nous comprenons très-bien que les professeurs de la Faculté de théologie de Dorpat soient protestants, c'est tout naturel ; Biais nous ne comprenons pas que l'on confie
(1) Il y a un singulier parallélisme entre les destinées de Spéranski et celles de Fessier. En 1810, ils sont tous deux à l'apogée de leur fortane. En 1811, Spéranski est précipite du faîte des grandeurs et relégué à Nijni, puis à Perm : quelques mois auparavant, Fessier quitte Pétersbourg et se retire sur les bords du Volga, dans une terre de Zlobin,beauff-ère de Spéranski ; renvoyé par Zlobin le 25 février 1813, il se réfugie à Saratof ; le 3 octobre 1815 il s'établit à Sa- '■epta; le 1" janvier 1816 ses appointements sont supprimes, 11 est obligé de vendre ses livres et d'avoir recours pour vi- ^re à ses amis d'Allemagne. Mais bientôt le vent tourne : le 30 août de la même année, Spéranski est nomme gouverneur de Penza; le 20 août 1817, on rend à Fessier ses appointements. Le 22 mars 1819, Spéranski devient gouverneur général de la Sibérie ; le 8 juillet. Fcssler est autorisé à rentrer à Pétersbourg; le 25 octobre, un évècbé protestant «st érigé pour lui à Saratof. En suivant ainsi les péripéties •le la fortune dans la vie de ces deux hommes, on peut constater le plus ou moins de crédit dont jouissaient les francsttaçons.
à des protestants le soin de former le clergé orthodoxe ^Qu est-il arrivé de là ? Nous l'avons déjà fait observer, les idées et les doctrines protestantes ont pénétré dans le clergé russe :
nous en trouvons des preuves à chaque pas, et peut-être les instructions données par le synode aux prêtres chargés d'amener les princesses allemandes à échanger le protestantisme contre l'orthodoxie sont-elles plus près de la vérité qu'on ne le croit. Sans doute, les doctrines professées par l'Église grecque et l'Église russe n'étaient pas protestantes le moins du monde ; mais on ne peut guère contester que, depuis une centaine d'années, il ne se soit fait dans le clergé russe un travail qui l'éloigné de plus en plus de ses anciennes traditions et le rapproche chaque jour davantage des ministres protestants.
Revenons à l'académie ecclésiastique de Nevsky. L'organisation des études était tellement vicieuse qu'on se vit obligé de lui faire subir de profondes modifications. Le cours, réduit à quatre ans, fut divisé en deux sections : deux années de philosophie et deux années de théologie. Avec la philosophie, on devait étudier le latin, la httérature, l'histoire universelle et les mathématiques; avec la théologie, l'his-
^oire ecclésiastique, les antiquités chrétiennes, ; ^^ chronologie, la géographie sacrée et la ^ttérature russe. L'Écriture sainte, les langues gfecque, hébraïque, française et allemande ^^^aient communes aux deux sections. Les leçons •l'Écriture sainte devenaient une lecture de la Bible avec commentaires ; on lisait l'Ancien Testament pendant la philosophie, le Nouveau Testament pendant la théologie. On rédigea en ûiême temps des programmes pour les diverses branches de l'enseignement. Le cours de théologie devait embrasser : 1° l'introduction à la théologie, 2° l'herméneutique, 3° la théologie •dogmatique, 4° la théologie morale, 5" la théologie polémique, 6" la patristique, 7° la liturgie orthodoxe, 8" la pastorale, 9" l'homilétique et 10° le droit canon. Aucun homme sérieux ne s'imaginera qu'un jeune homme puisse appren- *lre en deux ans tout ce qui est énuméré dans ce programme, et en même temps les autres Biatières indiquées tout à l'heure. Qu'en résulte- r t-il? On n'approfondit rien; on donne de petits i abrégés qui ne servent qu'à surcharger la mé- | ûioire. Dans les grandes écoles catholiques, le ' *^ours de philosophie est de trois ans, celui de théologie de quatre ans, ce qui fait sept ans au lieu de quatre, et les branches de l'enseigne- 'ï^ent sont beaucoup moins nombreuses.
Quand on étudie le programme de 1814, on est d'abord frappé d'une préoccupation puérile de symétrie, qui n'a rien de commun avec la science véritable et qui semble être un héritage de l'esprit de Spéranski. Voici, par exemple, le programme du cours de théologie dogmatique :