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LETTRE PASTORALE

De NN. SS. les Archevêques et Evêques des Provinces ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa, sur les devoirs des catholiques en face des accusations dont le clergé est V objet, à la suite d'un scandale récemment arrivé à Montréal.

Nous, par la grâce de Dieu et du Siège Apostolique, Archevêques et Evêques des Provinces Ecclésiastiques de Québec, de Montréal et d'Ottawa.

Au Clergé Séculier et Régulier et à tous les Fidèles de ce diocèse, Salut et Bénédiction en Notre Seigneur.

« Nos Très Chers Frères,

« Nous sommes actuellement témoins d'un spectacle qui Nous afflige et Nous émeut profondément. La chute humiliante d'un prêtre a été l'occasion d'attaques injustes contre le clergé, de discours et d'écrits violents, de rêvé-

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lations scandaleuses, de publications indiscrètes, de manque de respect à l'autorité religieuse et à la discipline ecclésiastique comme jamais peut-être il n'en a été vu dans notre pays.

« Déjà le pasteur du diocèse où s'est produit le mal a fait entendre une voix pleine de tristesse et d'indignation pour déplorer les fautes commises, consoler les bons, affermir les faibles, censurer les graves écarts de certains catholiques, stigmatiser chez d'autres une conduite également injurieuse à la vérité et à la morale, rappeler à tous leurs devoirs dans les jours difficiles que nous traversons.

« Mais, Nos Très Chers Frères, grâce à la presse, — puissance terrible pour le mal comme pour le bien, — les scandales ont été divulgués au loin, et sont venus jeter l'émoi au sein de nos populations d'ordinaire si calmes dans leur foi religieuse. Le malaise a envahi toutes les classes, la paix des familles a été troublée, et les consciences sont bouleversées.

« Aveuglé par les préjugés, la passion, les calomnies, on en est venu à soulever des questions qui ne regardent que ceux qui ont charge de gouverner l'Eglise de Dieu, et à qui seuls il appartient de la diriger.

« Attristés et inquiets, vous avez tourné vos regards vers vos premiers Pasteurs pour leur demander encouragement, lumière, conseil et direction. C'est cette parole de consolation que Nous vous apportons aujourd'hui, Nos Très Chers Frère ; c'est cet enseignement que Nous

venons vous donner au nom de Celui qui a dit aux apôtres dont Nous sommes les sucœsseurs ; « Qui vous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise... »

« Un autre motif de vénérer vos Pasteurs, Nos Très Ghers Frères, c'est que le respect dû au clergé est d'une importance capitale dans la vie de l'Eglise. Une nation qui ne respecte pas ses prêtres est une nation qui court à sa ruine. Quand Voltaire voulut perdre la France et ébranler sa foi, que fit-il ? Il commença par écrire ces perfides paroles : « Vos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense » ; il sema contre eux dans les esprits le doute et la défiance, les poursuivit de ses railleries et de ses sarcasmes, et il accomplit son œuvre.

« Or, qu'a-t-on fait autre chose. Nos Très Chers Frères, depuis quelques semaines, au foyer domestique, sur la rue et jusque dans la presse ? Ceux qui ont joué ce triste rôle ne tarderont pas à en rougir ; mais comprendront-ils jamais tout le mal qu'ils ont fait? Ici, Nous ne pouvons Nous empêcher d'exprimer Notre regret profond de voir que dans le journalisme — à quelques nobles exceptions près — il y a absence presque complète de tout contrôle et de toute surveillance exigée par la morale chrétienne. On y voit souvent reproduits des feuilletons dangereux ; on y publie avec un empressement coupable ou du moins irréfléchi les scènes scandaleuses, les aventures romanesques, les récits lubriques de la rue et des as-

sis€s criminelles ; on y fait de la réclame en faveur d'ouvrages impies et malsains, et ainsi le journalisme, oubliant sa dignité et son devoir, se déshonore et trahit sa mission...

« Est-ce tout, Nos Très Chers Frères ? Non ; les hommes qui, les premiers et le plus haut, ont crié au scandale, en ont donné un bien grand eux-mêmes, en méconnaissant de la manière la plus directe et la plus formelle la hiérarchie catholique.

« L'Eglise, Nos Très Chers Frères, a ses chefs légitimement constitués, comme la famille et la société civile. Ce que sont ces chefs, leur nom, leurs talents, leurs qualités, peu importe; ils sont aux yeux de la foi les dépositaires de l'autorité de Dieu même et les lieutenants de Jésus-Christ. Lorsque Notre-Seigneur disait à ses apôtres : « Comme mon Père m'a envoyé je vous envoie ; allez, instruisez toutes les nations », il donnait à l'épiscopat ses pouvoirs et sa mission ; il faisait de tous les évêques et de tous les prêtres choisis et ordonnés par eux, les continuateurs de son œuvre, de ses travaux et de ses enseignements. En un mot, il créait, dans son Eglise, des attributions et des droits différents ; il en partageait les membres en deux classes parfaitement distinctes : celle des clercs et celle des laïques, division répondant aux deux éléments de tout corps social : l'autorité et la multitude, les gouvernants et les gouvernés.

« Dans la famille, en effet, est-ce au fils à

commander et à reprendre ? Dans l'Etat, est-ce aux simples citoyens à légiférer et à juger ? Dans l'armée, est-ce le soldat qui dicte les plans de campagne, sonne la charge ou la retraite ? Il en est ainsi surtout dans l'Eglise. Ce sont les évêques que le Saint-Esprit a établis pour la régir ; ce n'est pas aux fidèles, quelque catholique qu'ils soient ou se prétendent, à leur tracer une ligne de conduite, encore moins à les juger et à les censurer. En tout ce qui regarde la piété, la morale et la discipline, ils ne relèvent aucunement de l'opinion des homm.es, et n'ont pas de leçons à recevoir de ceux dont Dieu les a constitués les juges et les pasteurs, « Sachez donc, Nos Très Chers Frères, respecter dans vos pensées et vos discours, dans votre vie publique et privée, cet ordre établi par Jésus-Christ. Si vous avez des sujets de mécontentem^ents et de plaintes, si vous croyez de l'intérêt général de signaler des désordres et des abus, faites-le, c'est votre devoir, mais toujours devant le tribunal de l'autorité compétente, vous gardant d'écouter la voix du ressentiment, de la colère ou de l'intérêt. A Nous ensuite de juger, de condamner ou d'absoudre. »

Quelques semaines après, l'archevêque de Montréal, Mgr Fabre, lançait le mandement suivant :

« Mes chers collaborateurs, « Dans la Lettre Pastorale, en date du 29 sep-

tembre dernier, les Archevêques et Evêques des Provinces Ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa se sont élevés avec force contre certains journaux et feuilles périodiques, coupables d'injures graves envers la religion, la discipline de l'Eglise et ses ministres.

« Nous espérions qu'un avertissement aussi solennel suffirait pour faire rentrer dans le devoir ceux qui s'en étaient écartés dans leurs écrits, sans qu'il fût nécessaire de recourir aux censures.

« Malheureusement, on a répondu à cette lettre pleine de charité par le mépris, le refus d'obéir, de nouvelles insultes, un persiflage impie à l'adresse de l'autorité et par l'annonce de la publication prochaine d'un roman mis à l'index.

« C'est pourquoi je me vois aujourd'hui dans la pénible nécessité de sévir et de prendre des mesures plus efficaces pour protéger le troupeau contre les attaques perfides de ceux qui veulent le disperser et le perdre.

« Le Saint Nom de Dieu invoqué. Nous condamnons donc, en vertu de Notre autorité, deux publications imprimées dans Notre diocèse, savoir : Le « Canada-Revue » et « L'Echo des Deux-Montagnes », et Nous défendons, jusqu'à nouvel ordre, à tous les fidèles, sous peine de refus des sacrements, d'imprimer, de mettre ou de conserver en dépôt, de vendre, de distribuer, de lire, de recevoir ou de garder en sa possession ces deux feuilles dangereuses et mal-

saines, d'y collaborer et de les encourager d'une manière quelconque. »

Un groupe d'amis des directeurs du Canada- Revue, MM. Louis Fréchette, Glolensky et Lebœuf, se rendirent aussitôt près de Mgr Fabre afin d'avoir des explications. L'archevêque demeura impassible.

Voici un passage du comple rendu de l'entretien, paru dans le Canada-Revue du 3 décembre 1892 :

« Lorsqu'on lui demanda pourtant, si le fait de s'abstenir de ce qu'il considère ou semble considérer, — car il n'a pas donné son avis, — une œuvre pernicieuse allait lui permettre de relever l'interdit dont il nous a frappés, il a répondu évasivement en disant :

— « Ah ! il n'y a que cela.

« Là-dessus, nos amis ajoutèrent :

— « Nous le soupçonnions. Monseigneur, et c'est pour cela que nous sommes auprès de vous : nous vous prions, en braves enfants de l'Eglise, de vouloir bien spécifier ce que vous reprochez au Canada-Revue, en dehors de ce roman, afin que nous puissions trouver un point de discussion amicale et établir ainsi nos pourparlers.

— « Vous me demandez, messieurs, dit l'Archevêque, une réponse qui ne pourrait être faite que par écrit à une dem.ande par écrit.

— « Aussi, Monseigneur, ce que nous dé?i-

rons pour le moment, c'est de savoir si Votre Grandeur serait disposée à nous donner cette réponse par écrit. Nous désirerions voir préciser ce que vous avez cru bon de censurer dans les articles du Canada-Revue, les points de doctrine, par exemple.

— « Ah ! interrompit Monseigneur, il n'y a pas que la doctrine, il y a aussi la discipline de l'Eglise.

— « Eh bien ! alors, pourriez-vous nous indiquer en quoi nous avons manqué à la discipline de l'Eglise?

— « Voyez-vous ce qu'il y a, c'est le ton du journal.

— « Le ton ?

— « Eh bien ! oui, vous vous occupez de la conduite et des réformes du clergé ; ce sont là des choses qui ne peuvent se régler sans les Journaux. Les journaux n'ont rien à voir là-dedans. C'est à moi que les mauvais prêtres doivent être dénoncés, et j'en ferai mon affaire...

— « Il faut pourtant une soumission sans condition, dit-il.

— « Ceci est impossible. Monseigneur, telle fut la réponse unanime de nos amis. Une soumission comme vous la désirez. Monseigneur, ne peut même pas être discutée. Les directeurs qui nous ont envoyés vers vous n'entendent pas faire autre chose que des concessions dignes. En dehors de ces concessions dignes, ils ne reculeront pas d'une semelle. Ils sont décidés à lutter contre toute décision arbi-

traire ; ils entendent poursuivre, et en appeler, s'il est nécessaire, au Conseil Privé. Jugez un peu ce qui arriverait si vous succombiez !

— « Ah ! oui, mes pauvres enfants !

— (( Des citoyens, continua l'un des interlocuteurs, sont disposés à fournir tous les fonds nécessaires pour soutenir un procès éclatant. Souvenez-vous que, depuis l'affaire Guibord, l'atmosphère religieuse au Canada était sereine. En ce moment l'orage s'amoncelle, il se prépare un coup de foudre terrible que vous, Monseigneur, pourriez et devriez éviter pour le bien de l'Eglise au Canada.

« Il y a longtemps que les vrais amis du clergé et de la religion, ceux qui savent parler aux prêtres et aux évêques, la tête haute, leur disent : Défiez-vous, vous êtes trompés, vous êtes aveuglés, vous ne voyez pas venir la tempête, vous vous endormez dans une fausse sécurité, le réveil sera terrible.

« On n'a pas voulu les écouter, on sait ce qui en est advenu. Aujourd'hui on ferme encore les oreilles aux avis des honnêtes gens pour ne les ouvrir qu'aux suggestions des intrigants, des petits orgueilleux, des hypocrites flagorneurs et de ceux qui ont peur de voir dévoiler leurs turpitudes.

— « Ah ! dit tristement l'archevêque. Je ne suis pas tout seul, que voulez-vous !

— « Nous le savons. Monseigneur ; mais que Votre Grandeur réfléchisse à ceci : Nous et nos mandants nous sommes autrement mieux dis-

posés envers le clergé et la religion que ceux qui vous ont conseillé le mandement auquel le Canada-Revue ne veut pas se soumettre, convaincu d'avoir le bon droit de son côté.

« Pendant tout le temps l'archevêque, pensif et soucieux, vraie statue de la désolation, écoutait presque toujours sans interrompre. Son œil largement ouvert semblait contempler dans le lointain les tristes tableaux qu'on déroulait devant lui. Cependant, pas un muscle ne tressaillait, pas un éclair de volonté ne surgissait dans son regard atone. On eût dit que l'inévitable avait mis sur lui le sceau de sa puissance.

« L'entrevue était close, la cloche sonna le souper, et nos amis prirent congé du vénérable prélat, aussi attristés que lui, en songeant que, dans cette entrevue, peut-être, le clergé canadien venait de perdre un terrible enjeu.

« Devant cett-e attitude, les direteurs se résignèrent à intenter un procès à l'archevêque, leur journal ayant été absolument ruiné et ce fut ce qu'on appela la grande cause ecclésiastique. »

Au cours de ce procès, à noter la déposition suivante :

William Alexandre Grenier, agent de publicité, de Montréal, âgé de trente ans, témoin produit par la demanderesse, dépose et dit :

Question. — Vous faites partie de la rédaction du journal Le Monde, publié à Montréal ?

Réponse. — Oui, Monsieur.

Q. — Voulez-vous nous dire si le journal Le Monde n'a pas publié dernièrement, en feuilleton, le roman des « Trois-Mousquetaires » par Alexandre Dumas ?

R. Oui, Monsieur.

Q. Sous quelles conditions ?

Objecté à cette épreuve comme ne relevant pas de la contestation.

Objection réservée.

R. Il nous manquait un feuilleton au bureau du Monde. M, Sénécal, l'un des propriétaires, m'a demandé, comme j'avais l'habitude de m'occuper du choix des feuilletons, si je n'avais pas un feuilleton sous la main ; je lui ai répondu que non. Il m'a dit de chercher un feuilleton. Au bout de queques instants, je lui ai proposer de publier Les Trois Mousquetaires. Il m'a répondu là-dessus que la chose lui paraissait impossible, et qu'il ne voyait pas comment nous pourrions publier Les Trois Mousquetaires. Je lui ai dit : « Je vais aller demander la permission à Monseigneur ». Il m'a dit : « Allez le voir. » De sorte que je suis allé le voir. J'ai vu Monseigneur, je lui ai demandé la permission de publier Les Trois Mousquetaires. Je lui ai dit que nous avions besoin d'un feuilleton au bureau du Monde, et je croyais dans les conditions que nous devions le publier, il n'aurait aucune objection ; nous devions l'épurer, et il m'a donné la permission. Monseigneur a paru fort surpris de ma demande, mais je lui ai expliqué que nous devions

l'épurer, en ôter le mauvais. Après maints et maints pourparlers et après deux ou trois entrevues, il a consenti à nous laisser publier Les Trois Mousquetaires dans le Monde, sujet à la censm'B de notre Ordinaire, c'est-à-dire de Sa Grandeur, Monseigneur l'archevêque de Montréal.

Q. Vous n'avez pas reçu d'ordre de retirer le feuilleton ?

R. Non, Monsieur, c'est-à-dire que nous avons reçu, quelques jours après l'incident qui s'est passé, de l'archevêché, deux ou trois jours après la publication de cett-e gravure, une lettre nous priant de finir la publication dans le plus court délai. Alors, afin de terminer la publication du feuilleton au plus tôt nous avons mis un numéro double.

Q. Vous avez broché?

R. Nous avons mis en une couple de fois ce qui nous restait ; nous nous sommes empressés de finir.

Q. Et l'édition que vous deviez épurer n'a pas été soumise à la censure de Tévêque ?

R. A personne.

Q. Voulez-vous nous dire quelle proportion de l'ouvrage s'est trouvée retranchée par suite de votre travail de désinfection ?

R. Nous avons retranché quelques tournures de phrase ou d'expression, et nous nous sommes appliqués, surtout, à embellir le caractère du cardinal de Richelieu qui paraissait assez noir quelquefois dans le livre.

Q. Alors vous avez refait l'histoire?

R. Non, Monsieur, j'ai changé purement et simplement tout ce qui était de nature à jeter un mauvais jour sur le caractère du cardinal, tel que publié dans cet ouvrage. Naturellement, il y avait beaucoup d'endroits où il employait le mot « maîtresse », sa « maîtresse », je remplaçais cela par le mot « amie ».

Q. « Bonne amie, petite amie » ?

R. « Bonne amie » ou « petite amie », quelque chose comme cela.

Tx^BLE DES MATIÈRES

Pages

Avant-propos 5

Ghap. I. — Comment, en France, on connaît, on méconnaît ou on ignore le Canada 7

Ghap. II. — Le Pacte 17

Ghap. III. — L'Eldorado 37

Ghap. IV. — Doctrine nulle, morale puérile 57

Ghap, V. — L'Instruction publique 71

Ch.\p. VI. — Les lettres canadiennes 94

Ghap. VII. — Le Clergé dans les luttes

politiques 109

Ghap. VIII. — La Liberté de la Presse. 126

Chap. IX. — Gallophobie et Cléricalisme. 143

Ghap. X. — Conclusion 168

Appendices

N° 1. — Une Enquête française sur les

rapports du Canada et de la France. . . 177

N° 2. — Contre la Pensée 187

N° 3. — La grande Cause ecclésiastique. 191

Poitiers. — Imprimerie M. Bousrez.

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