‹ Le Cléricalisme au CanadaChapitre 16 sur 17 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Coubertin, l'a prononcé jadis : « Quelle Révolution ils sont en train de se préparer là-bas ! » Nous la reprenons bien volontiers à notre compte.

Notes supplémentaires

Une Enquête française sur les rapports du Canada et de la France

En 1905, le journal Le Canada publiait les résultats d'une enquête faite à Paris par son correspondant parisien, M. B.-C, Moras. M, Moras avait adressé à un grand nombre de notabilités françaises la lettre suivante :

« Le traité de Paris laissait en 1763, au Canada, 60.000 Français. Leurs descendants sont aujourd'hui au nombre de trois millions. Sous le régime autonome accordé par l'Angleterre, ils constituent une race homogène qui parle et pense en Français : une race nouvelle aussi, destinée à former avec l'élément anglosaxon de la Colonie, la nation canadienne dont l'avenir s'annonce comme devant être considérable.

« Or, si regrettable que puisse être le fait, il semble bien qu'à l'heure actuelle, la France et le Canada ne se connaissent guère en réalité.

« Nous estimons qu'il serait d'un haut intérêt de placer devant le public canadien, la réponse que les représentants les plus autorisés de la pensée française voudraient bien donner à la question suivante :

« Quelles doivent être les relations de la

France et du Canada au double point de vue économique et intellectuel ? »

On lira peut-être avec intérêt des extraits des réponses reçues par M. Moras et publiées dans le journal Le Canada.

De M"® Juliette Adam, ancieiine directrice de la « Nouvelle Revue ».

« Monsieur,

« Nos frères de race m'apparaissent comme des rejetons « francs-de-pied », merveilleux pour la greffe et qui trouvent en nous « Tespèce » vieillie, mais aux fruits savoureux.

« Et pour nous, ces jeunes rejetons, avec quelle sollicitude, nous aimons à les cultiver ; qu'ils sont vigoureux et que leur frondaison est riche !

« Pour quitter une image qui se développe en l'esprit d'elle-même, vous n'imaginez pas la joie que j'ai à lire un journal ou un livre canadien. J'ai une curiosité sans cesse en éveil pour le moindre mot. Ma parenté de race s'affirme dans mon esprit, j'ai mille surprises qui me font penser aux différences de développement de notre race dans d'autres milieux; mais il me semble la retrouver plus pure dans un Canadien qu'en moi-même.

« Un Canadien-français n'a subi aucun mélange, aucune altération de race depuis plus d'un siècle ; le cosmopolitisme n'a point mordu

sur lui, comme sur nous, il est bien l'homme de la « Nouvelle France », son intelligence, comme celle de la femme est toute franç^iise, rien que française !

« Si un Canadien ou une Canadienne parlent, sauf un léger accent de l'une de nos vieilles provinces, il est impossible de ne pas les prendre pour des Français de France.

« Mais comme leur intelligence a gardé plus que la nôtre aon vieux c-aractère français ! L'amour de l'idéal, le sentiment de solidarité, le bon sens, le dévouement à une cause, et avec cela un côté très pratique. Telle m'apparaît l'intellectualité canadienne.

« Plusieurs de ces qualités sont à cette heure perdues pour nous, et nous ne les retrouverons qu'au contact des traditions et des croyances de la nouvelle France, fidèle à la vieille.

« Tous les échanges intellectuels nous seront profitables aux uns et aux autres. Multiplions-les, ils nous feront trouver en chacun de nous un esprit similaire de physionomie et de ressemblances différentes comme celles qu'on trouve dans la même famille,

« Plus l'Univers se mêle et se banalise, plus il faut conserv^er avec amour l'esprit de race. Quand le Cosmopolitisme nous l'aura enlevé en Europe, puissent nos frères canadiens nous l'avoii' conservé !

« Je suis en voyage, Monsieur, et je vous écris en hâte. Pardonnez le décousu de ma

lettre, mais voyez-y mon amour filial pour les Canadiens.

« Mille Sympathies,

« Juliette Adam. » i

M. Paul Meyer, directeur de V Ecole Natio7iale des Chartes, membre de V Institut.

« Monsieur,

« Vous me demandez :

« Quelles doivent être les relations de la « France et du Canada, au double point de « vue économique et intellectuel ? »

« Comme au début de votre lettre, vous parlez des 60.000 Français formant la population du Bas-Canada en 1763, il paraît clair que votre question concerne les relations de la France avec le Canada de langue française, c'est-à-dire avec la province actuelle de Québec, et non avec le Canada entier. On ne voit pas en effet pourquoi la France entretiendrait des rapports particulièrement intimes avec rOntario, le Manitoba et les provinces de l'Ouest. Je n'ai donc en vue dans ma réponse que la province de Québec. Je sais que les relations avec la France sont désirées et goûtées dans cette province, surtout à Québec ; moins à Montréal où la classe dominante est anglaise. Au point de vue intellectuel, ces relations existent, notre littérature est connue et appréciée dans le Bas-Canada, et les voyageurs français y sont accueillis avec la plus grande cordialité,

comme le sont chez nous les Canadiens. Cette sympathie réciproque ira-t-elle grandissante ? Je crains qu'ici les passions politiques ou religieuses fassent tort à la bonne harmonie.

« Les Canadiens de langue française sont en majorité catholiques pratiquants, tous accoutumés à la liberté, sont respectueux des croyances d'autrui. Le mouvement anti-clérical qui se manifeste dans la politique française, ne peut que leur inspirer un sentiment de répulsion. Au Canada, sans doute, la séparation des Eglises et de l'Etat est complète et tous s'en applaudissent, mais elle existe dans des conditions tout autres que celles auxquelles il faut s'attendre en France. D'autre part, les mœurs au Canada sont à peu près ce qu'elles étaient chez nous autrefois, sinon dans le fond (car le fond ne change guère) du moins dans les manifestations extérieures, et il n'est pas niable qu'une grande partie de la littérature française contemporaine, qu'il s'agisse du roman ou du théâtre, répugne aux Canadiens tant Français qu'Anglais... »

M. Urbain Gohier, homme de lettres.

« Il est trop vrai que la France et le Canada ne se connaissent guère. Quand les efforts des hommes de bonne volonté les auront rapprochés, il arrivera ce qui arrivent entre les parents et les enfants réunis après une longue

séparation. La France tout effarée s'écriera : « Gomme il a grandi ! » Le Canada, un peu déçu, murmurera : « Comme elle a vieilli ! »

« Cependant à l'enquête que vous ouvrez, il ne peut y avoir qu'une réponse. Par tous les moyens, il faut resserrer les liens de la métropole avec son ancienne colonie. L'une et l'autre y gagneront.

« Voilà sept ans, j'ai publié dans le Soleil une série d'articles pour rappeler à mes concitoyens l'histoire du Canada, pour leur faire cpnnaître les immenses ressources de cette terre puissante, pour les exhorter à porter de ce côté des émigrants et des capitaux.

« Ayant voué ma plume et ma parole à prêcher la fraternité, je souhaite, naturellement avec une ferveur particulière, l'étroite union des hommes issus de notre terre française ayant le même sang dans les veines et parlant notre langue.

« En 1902, voyageant aux Etats-Unis, je trouvai à Chicago une nombreuse colonie canadienne. Ce fut ix)ur moi une surprise de voir ces visages, et d'entendre cet accent, ces phrases, ces locutions d'une saveur si nettement françaises. A les regarder, à les écouter, je croyais débarqués tout fraîchement de Bourgogne ou d'Anjou des hommes qui n'avaient jamais quitté le sol américain et dont les ascendants y ont vécu depuis cent cinquante ans.

« Les frontières continentales et le'S traités diplomatiques perdent chaque jour de leur im-

portance. La France et le Canada doivent se retrouver, se reconnaître ; instituer un échange de services dans l'ordre économique et dans l'ordre intellectuel où le profit sera considérable pour les deux partis : ce qui est le fondement des solides amitiés.

« Urbain Gohier. »

M. Edouard Drumont, ancien dé-puté, directeur de la « Libre Parole ».

« Dans ce mot « Canada », il y a pour nous, pour ceux d'entre nous surtout, qui ne croient pas que la France date de 1789, — je ne sais quelle indéfinissable et lointaine poésie, la poésie de notre vieille Histoire. Le Canada évoque dans nos esprits toute une époque abolie de force et de gloire, l'époque où la France rayonnait sur le monde, où ses fils hardis, robustes et nombreux, s'en allaient à travers les mers, aventureux et conquérants, à la recherche de terres nouvelles.

« A entendre nos historiens officiels et nos modernes éducateurs, il paraîtrait que cet âge n'était qu'un âge de barbarie, et que la France n'a été vraiment grande et vraiment glorieuse que du jour où la Révolution inaugura le règne de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité, e» coupant des milliers de têtes innocentes.

« Vous êtes, vous. Canadiens, une vivante et magnifique protestation contre ces théories plus absurdes encore que monstrueuses. Vous

êtes des témoins de la vieille France, dont vous avez conservé les mœurs et les usages, et votre race superbe, vos admirables qualités, vos vertus familiales, le merveilleux épanouissement de votre activité attestent encore à la face de l'univers quelle grande nation fut la France d'autrefois.

« Un poète français voyageant au Canada, il y a quelques années, a raconté la surprise qu'il éprouva, un jour qu'il sortait de la gare à Montréal, en voyant toutes les maisons pavoisées avec des drapeaux français !

« Quelle fête célébrez-vous donc? demandait-il à un brave commerçant assis devant sa boutique.

— « La Fête du Travail, monsieur !

— « Mais alors pourquoi tous ces drapeaux français ?

« La figure du commerçant canadien se rembrunit brusquement et ce fut d'une voix presque brutale qu'il répondit : « Pourquoi ces drapeaux?... Tout sim/plement farce que nous sommes Français, Monsieur !

« Qu'y a-t-il de commun entre vous autres, Canadiens, et cette France d'aujourd'hui qui ne croit plus en Dieu, qui ne croit plus en la famille, qui renie tout, même la Patrie et le Drapeau ! Que dira votre race si laborieuse, si active, si magnifiquement féconde, quand elle constatera que la race dont elle est sortie et dont elle se montrait fière, recule à présent de-

vant tous les devoirs, même devant le devoir naturel et sacré de se perpétuer elle-même.

« Vous voyez, mon cher confrère, que je ne vous dépeins pas la situation sous des couleurs bien engageantes.

A Laissez-moi vous dire pour terminer, qao malgré les objections que j'ai cru devoir vous soumettre, je formule les vœux les plus sincères pour le succès de votre initiative.

« S'il ne m'est pas démontré, en effet, que les Canadiens gagnent beaucoup à se rapprocher de la France en ce moment, je suis en revanche persuadé que les Français modernes gagneraient énorm.ément à connaître et à fréquenter les Canadiens. Ils auraient ainsi la notion tangible et vivante pour ainsi dire de ce que fut la France de jadis, cette France si grande et si glorieuse qu'ils ne connaissent plus, et que renie leur stupide aveuglement.

« Veuillez agréer, mon cher confrère, l'assurance de mes sentiments distingués.

« Edouard Drumont. »

De M. E. Fournière, ancien député, directeur de la « Revue Socialiste », chargé de cours à V Ecole Polytechnique.

26 Avril 1905.

« Monsieur,

« Il est certain que depuis leur séparation, la France et le Canada ont accompli une évolution distincte, et qu'à mesure de cette évolution

leurs points de ressemblance et de contact sont allés en diminuant. Nous ne semblons plus avoir de commun que la langue.

« D'autre part, vous avez pu conquérir la liberté et sauvegarder votre nationalité, votre langue qui en est le signe et le moyen, par des procédés tout différents des nôtres. Vous réprouvez notre anti-cléricalisme sans vous rendre compte que si chez vous le clergé comme en Pologne, comme en Irlande et pour les mêmes raisons — fut votre instrument de liberté et de nationalité, il a été tout le contraire pour nous depuis 1789. Chez vous, il vous a aidés à conquérir les droits de l'homme et du citoyen et à échapper ainsi à l'hégémonie du protestantisme anglo-saxon. Chez nous, il a été trop longtemps partisan d'un régime absolutiste qui n'hésitait pas à appeler l'étranger à son se- C/Ours pour que nous puissions oublier les mauvais souvenirs.

« E. FOURNIÈRE ».

Non, vraiment le Canada n'est guère connu en France et son histoire n'est vue qu'à travers des légendes !

Contre la Pensée

{Déposition de M. L.-A. Dessaulles, devant la Cour supérieure dans Vaffaire Guibord.)

M. Dessaulles faisait partie de l'Institut canadien depuis 1853. Ayant fait une conférence à l'Institut, le 17 décembre 1862, l'évêque de Montréal fit lire dans les églises de la ville, le 18 janvier 1863 une lettre où se trouvait cette phrase : « Nous allons donc prier pour qu€ le monstre affreux du rationalisme qui vient de lever de nouveau sa tête hideuse dans l'Institut et qui cherche à répandre son venin infect dans une brochure qui répète les blasphèmes qui sont sortis de cette chair de pestilance ne puissent nuirent à personnes [sic). »

Interrogé par les avocats de la demanderesse sur l'histoire de ses difficultés avec l'évêque, M. Dessaulles répondit ainsi :

« Le vingt-sept octobre mil huit cent soixante et trois, lassés d'être toujours en lutte acharnée avec l'autorité ecclésiastique, un nombre considérable de membres de l'Institut décidèrent de tenter quelques démarches pour essayer d'écarter ces difficultés. La résolution, exhibit C de la demanderesse, fut, ce jour-là, passée dans l'Institut, et je fus nommé membre du Comité nommé par cette résolution pour s'en-

quérir quels seraient les moyens propres à aplanir les susdites difficultés.

« Sa Grandeur nous reçut avec assez de cordialité, mais je dois dire que je crus voir que tout espoir de conciliation était illusoire. Néanmoins, une majorité du comité décida de transmettre à Monseigneur de Montréal le catalogue des livres de la bibliothèque. Je le portai donc à Sa Grandeur en compagnie de G. F. Papineau, écr., N. P. la priant de vouloir bien examiner ce catalogue, et d'y indiquer les livres qu'Elle prétendait être dangereux. Sa Grandeur nous dit qu'Elle voyait dans notre démarche une preuve de bonne volonté, et qu'Elle examinerait le catalogue. Nous lui demandâmes quand nous pourrions aller recevoir la réponse. Sa Grandeur nous dit qu'Elle nous transmettrait sa réponse, quand elle serait prête.

« Sept mois plus tard, n'ayant reçu aucune réponse, et voyant Sa Grandeur sur le point de partir pour l'Europe, je me rendis à l'Evêché le soir du quatorze novembre, et je demandai à Sa Grandeur, si Elle avait bien voulu indiquer sur le catalogue de l'Institut, les livres qu'Elle disait être défendus par l'Eglise. Sa Grandeur me répondit qu'Elle n'avait pas cru devoir les indiquer, parce que cela n'eut conduit à aucun résultat pratique. Je lui demandai alors comment allaient faire ceux des membres de l'Institut qui désiraient sincèrement savoir quels étaient les livres que l'Eglise leur défen-

dait de lire. Sa Grandeur me répondit que ceux-là pourraient toujours s'adresser à leurs confesseurs. Je représentai donc à Sa Grandeur qu'avec le remède qu'Elle venait de m'indiquer, il me semblait qu'Elle poussait trop loin son hostilité contre l'Institut. Sa Grandeur me répondit qu'Elle n'avait de comptes à rendre à personne. Je lui obserA-ai que les Evêques de France et d'ailleurs toléraient partout des bibliothèques contenant beaucoup plus de livres à l'indax que la nôtre, et à propos desquels on n'inquiétait jamais leurs propriétaires au lit de la mort. Sa Grandeur me répondit qu'Elle n'était pas libre d'aller à rencontre des ordonnances de l'Eglise. Je lui observai qu'on les interprétait avec plus de libéralité partout qu'Elle ne le faisait Elle-même. Elle me répondit qu'Elle avait ses devoirs à remplir, et que, d'ailleurs, les Evêques de France condamnaient les mauvais livres. Je répondis que je savais qu'ils les condamnaient, mais qu'ils faisaient évidemment une distinction entre les livres à l'index : que nous ne réclamions nullement le droit de posséder des livres obscènes, par exemple, mais qu'il y avait des livres à l'index dont les hornmes instruits ne pouvaient se passer, et je citai à Sa Grandeur les Economistes, qui sont presque tous à l'index, et que nous avions à l'Institut, et qu'un homme politique est forcé d'étudier. Sa Grandeur me répondit : je défends tout ce cjue l'Eglise défend, et je n'ai pas le pouvoir de faire i^utrement. Je voulus

observer à Sa Grandeur qu'un professeur d'histoire, par exemple, ne pouvait enseigner sans lire nombre d'histoires à Tindex, comme, par exemple, celle de Thou, de Sismondi et autres ; mais Sa Grandeur me répondit : l'Eglise le défend, c'est tout ce que je regarde. Si Elle défend les Economistes, il faut se passer des Economistes, Quant à moi, j'administre mon diocèse comme je l'entends. Elle me remit alors le catalogue, sans indiquer aucun livre quelconque comme étant à l'index. »

La grande Cause ecclésiastique

Le 29 septembre 1892, les évêques du Canada publiaient un mandement collectif, dont nous donnons ici quelques extraits.

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