CHAPITRE VIII
Règne de Napoléon III,
Cette scission qui faillit se produire en 1850, parmi les évêques et que M.* de Falloux, dans sa brochure, impute aux idées intransigeantes de X Univers, menaça de nouveau l'épiscopat français et le parti clérical au commencement du second empire. On avait pris possession de l'instruction publique, il s'agissait maintenant de la diriger dans la bonne voie. U Univers et ses tenants demandaient la suppression des auteurs profanes de l'antiquité dont la lecture, quoique éminemment utile pour développer les intelligences, pouvait souiller les âmes, et proposaient de les remplacer par l'étude des Pères de l'Eglise, dont la forme littéraire était moins pure, mais l'esprit plus en rapport avec les visées de l'ultramontanisme. Au contraire,.
quelques prélats parmi lesquels on compte l'évêque d'Orléans et l'archevêque de Paris voulaient* seulement expurger les Latins et les Grecs et ne donner la franchise de la chaire qu'à certains docteurs ecclésiastiques plus corrects et plus littéraires que les autres. La lutte fut longue et vive. Les propos malséants et irritants se croisaient. Messeigneurs Sibour et Dupanloup ne pouvant convaincre leurs adversaires usèrent de violence. Ils interdirent la lecture de Y Univers à leurs fidèles, et n'arrivant pas, malgré cette vigoureuse mesure, à lai imposer silence, ils en appelèrènt au pape. Pie IX y répondit par une encyclique dans laquelle il mandait aux évêques d'encourager les laïques à écrire pour la défense de la religion et, s'ils se trompaient ou s'égaraient dans le chemin de vérité, de ne les redresser qu'avec douceur. En français ceci voulait dire que le Saint-Siège donnait tort aux évêques. Quelques bons esprits et même de fermes républicains crurent voir dans l'attitude des prélats comme un renouveau d'Église gallicane. Ce semblant de libéralisme les ravit au point de leur faire oublier l'histoire des dernières années et allèrent jusqu'à penser qu'il se formait dans l'Eglise un courant d'opposition aux idées romaines. Ils ont du perdre leurs illusions. Il y avait beau temps
286 é LE CLÉRICALISME
que l'Eglise des Bossuet était morte en France.
L'aventure survenue au père Lacordaire eût dû les prévenir dès le premier moment. Le célèbre orateur catholique, dans un sermon qu'il prononça à Saint-Roch, devant le cardinal Donnet et monseigneur Sibour avait dit, entraîné par l'improvisation sans doute : « Il ne faut pas faire le « mal pour que le bien en sorte, quelques puissan- « tes que soient ces vues ; quelque grand que puisse « être le résultat, même quand il s'agit de ce qui
« s'appelle sauver un pays Dieu permet qu'il
« y ait des méchants et des bourreaux pour qu'il y « ait des saints et des martyrs. » Il était impossible d'appliquer un plus vigoureux soufflet au régime que le Te Deum de monseigneur Sibour avait inauguré quelque temps auparavant. La police impériale s'émut; l'archevêque de Paris s'interposa : il écrivit à Flavigny où s'était retiré l'orateur dominicain; celui-ci s'empressa de répondre qu'on avait eu tort de voir une allusion dans ses paroles ; qu'il avait prêché à Saint-Roch comme il avait toujours fait, et qu'il n'était pas responsable d'une sténographie peut-être malveillante.
Quant aux autres discussions qui s'élevèrent dans le clergé h cette époque et qui ont fait espérer une évolution des principes ultramontains
vers des idées plus libérales, elles ne peuvent aujourd'hui tromper personne. Nous voulons parler de la polémique qui s'éleva entre des évêques, des archevêques, des curés et des abbés, au sujet du fameux miracle de la Salette. Une phrase dans le compte-rendu du procès intenté par mademoiselle de La Merlière à quelques prêtres d'une foi moins robuste que celle de leurs collègues, livre le secret de cette lutte. « Dans un dî- « ner qui réunissait au moment de l'enquête tous « les chanoines de la cathédrale de Grenoble, « une violente querelle s'était élevée entre ceux « qui déclaraient cette supercherie très-profitable « à la religion et d'autres qui voulaient la faire « rejeter comme absurde. » Voilà le motif de tout ce bruit ; il ne s'agissait pas de la vérité. Y avaitil ou n'y avait-il pas intérêt à affubler du nom de miracle la farce jouée par Mélanie Mathieu et Maximin Giraud ? L'agence des eaux merveilleuses de la Salette comprit la vaste spéculation qu'il y avait à faire ; le pape donna son approbation et on annonça, une fois de plus, que la Vierge était descendue sur terre, cette fois-ci avec un bonnet en pain de sucre (i).
(1) Un bref récent du pape a ordonné qu'on enlèveraic cette coiffure à N. D. de la Salette pour lui mettre la couronne d'or légendaire.
Quant au gouvernement, il cimentait son alliance avec le parti clérical ultramontain. Un décret présidentiel avait été rendu le 31 janvier 1852, expressément pour faciliter aux congrégations de femmes les moyens d'obtenir leur reconnaissance.
« L'Eglise comptait déjà mille huit cent trente- « six établissements religieux, parmi lesquels « quatre-vingt-quinze congrégations de femmes à « supérieure générale, et deux cent vingt-quatre « à supérieure locale. Les premières avaient le « droit de fonder des établissements sur toute l'é- « tendue du territoire français; les secondes, seu- « lement dans la circonscription du diocèse ou des « diocèses mentionnés dans le décret qui les a re- « connues. Cinq cents maisons religieuses se trou- « vaient ainsi dispensées de la reconnaissance « légale. Treize associations religieuses d'hommes « voués à renseignement primaire tenaient 1749 « écoles. Les congrégations avaient repris leur « place dans l'enseignement secondaire, les Jésuites « dirigeaient seize établissements libres soutenus « par les souscriptions, les offrandes, les dons vo- « lontaires des fidèles, et des membres de la Com- « pagnie elle-même. »
Non content de dépouiller ainsi la loi civile en faveur de ses alliés, Napoléon III donna carte blanche à son ministre de l'instruction publique
pour modifier les études universitaires dans la mesure demandée par le parti clérical. M. Fortoul commença par imposer le serment politique aux membres de l'Université et par cette mesure vexatoire obligea les professeurs les plus renommés aussi bien que les plus illustres à donner leur démission et à abandonner leurs chaires ; les noms de ces victimes sont trop nombreux pour les citer tous : Vacherot, Michelet, Jules Simon, Barni, Frédéric Morin, Morel, Challemel-Lacour, tant d'autres, et enfin notre bien-aimé maître Eugène Despois que regrettent encore tous ceux qui l'ont connu comme ami ou qui ont eu le bonheur de l'avoir pour maître. Vint ensuite le bouleversement du conseil supérieur, et une modification profonde apportée dans l'existence des établissements de hautes études. L'enseignement lui-même n'échappa point à la transformation : ce fut M. Fortoul l'auteur de cette fameuse bifurcation qui devait empêcher les élèves de sciences d'aller se perdre dans les cours de philosophie. Le nom même de la classe de philosophie fut rayé et remplacé par celui de classe de logique. L'étude de l'homme fut supprimée et remplacée par l'explication du syllogisme, du sorite, de renthytême et des autres balivernes en Baroco ou en Baralipton. Mais on s'empressa de décréter obliga-
toires les cours d'instruction religieuse et les devoirs sur cette matière; des prix de religion furent institués. Avec un peu plus d'audace, on aurait installé l'étude de la * théologie canonique. En un mot, pendant son passage au ministère de l'instruction publique, lui, le grand-maître de l'Université, pour complaire à son maître et à ses alliés les cléricaux, a fait tout ce qui était nécessaire pour ruiner de fond en comble. les études laïques; s'il n'a pas fait plus de mal, c'est que la mort l'enleva à temps, au mois de juillet I806.
A quelles mesures déplorables n'eût-il pas été entraîné s'il fût resté plus longtemps en possession d'une institution qu'il avait trahie? On l'ignore; car, reprenant avec le second empire le système qui lui avait réussi sous Louis-Philippe, le parti clérical recommençait ses doléances et affichait de nouvelles prétentions. M. Sauzet, ancien avocat du barreau de Lyon, ancien président de la Chambre des députés, demanda que le mariage civil et le mariage religieux fussent réciproquement obligatoires, autrement dit, la suppression du mariage civil (1). D'autres auteurs ultramontains réclamaient pour le pape le droit exclusif de désigner et de nommer les évêques; l'abolition des
(1) Réflexions sur le mariage civil et religieux eu France et en Italie, 1855 (in-8°).
articles organiques ; la mise à exécution de la loi de 1814, sur la sanctification du dimanche.
Le parti clérical faillit en arriver à ses fins. On proposa à Napoléon III de le faire sacrer par Pie IX en échange des concessions qu'on lui demandait. L'homme de Décembre eût peut-être consenti à braver encore l'opinion en cette circonstance, s'il n'avait craint pour imiter Napoléon Ier, d'être obligé de détruire ouvertement son œuvre. Il refusa.
Cet événement n'ébranla point la bonne harmonie qui existait entre l'ultramontanisme et l'empire. Ceux-là avaient trop d'intérêts à sauvegarder pour s'aliéner le chef de l'Etat. Celui-ci avait trop besoin d'eux pour ne pas leur faire toutes les avances possibles. En 1854, malgré de vives protestations, la bulle relative au dogme de l'Immaculée-Conception fut autorisée sans qu'on eût même songé à rappeler au respect de la loi certains évèques qui n'avaient pas attendu le visa du Conseil d'Etat pour proclamer le nouveau dogme dans leur diocèse.
A l'occasion de l'inauguration de cette nouvelle branche du culte catholique, il y eut des fêtes à Rome, où se trouvaient représentés nonseulement le clergé et les ordres religieux, mais aussi toutes les sociétés cléricales fondées par des
laïques en France et dans les autres pays de l'Europe. Nous ne parlerons ici que de deux de ces nouvelles congrégations, dont il est intéressant d'étudier l'histoire au point de vue qui nous occupe.
La première, et la plus importante, était la société de Saint-Vincent-de-Paul, née après 1830 des débris de la société des Bonnes-Etudes, sous l'impulsion de M. Bailly de Surcey. Elle avait pour but apparent de distribuer des aumônes, mais seulement à des indigents catholiques pratiquants, ou à des malheureux à qui l'on payait un semblant de superstition religieuse. Les adhérents assez rares en 1833 (ils étaient huit à cette époque), se trouvaient assez nombreux en 1845 pour demander l'approbation et les indulgences du pape Grégoire XVI. Le pape répondit par un bref qui fut aussitôt transmis à tous les évêques et archevêques de France sans que le gouvernement fût même prévenu. Enfin en 1851 , Pie IX, conseillé par le général des Jésuites, le père Beks, nomma le cardinal Antonelli protecteur de la société et luimême daigna en 1854 présider les conférences de la société dans la salle consistoriale après les fêtes de Noël ; car quatre cents de ses membres s'étaient rendus à Rome, tant de France que de l'étranger ; la papauté y trouvait son intérêt. L'influence de cette société était, en effet, immense dans tous les
pays catholiques de l'Europe ; elle s'exerçait dans le monde des affaires, comme dans le gr#nd monde ; et aussi dans cette classe de notre organisation sociale, qui n'a ni principes, ni convictions, et dont les membres s'y faisaient afficher, les uns pour obtenir une position avantageuse, les autres pour faire un bon mariage. En uu mot, c'était une copie de la fameuse congrégation sous Charles X, copie qui, sans être aussi dangereuse que l'original, découlait d'un principe aussi funeste; elle avait même une organisation à peu près semblable. Un comité central situé à Paris dirigeait à son tour neuf cents comités ou confé- # rences dans les départements.
L'empire ferma d'abord les yeux sur toutes ces illégalités. Que lui importait la loi ? Il fallait avant tout ménager des alliés sûrs. Napoléon III ne tarda pas à se repentir de ces concessions sans limites. Forcé de détourner les esprits d'un examen approfondi des affaires intérieures (car il ne faut pas se dissimuler jque c'est là, en général, le secret des aventures du second empire), il espéra donner le change aux esprits libéraux, en proclamant le fameux système des nationalités, source de tant de malheurs pour la France, en vertu duquel il prêta son appui au comte Cavour et à Victor- Emmanuel. Mais cette guerre d'Italie qu'il tron-
qua par les traités naïfs de Villafranca et de Zurich, lui aliéna l'esprit clérical. Il avait en effet autorisé les Italiens par son intervention à se créer une nationalité complète et' indépendante. D'un autre côté, il ne pouvait renier ses antécédents de l'expédition de Rome en 1849. Dans cette situation délicate où il s'était jeté comme à plaisir, sans la moindre circonspection politique, Napoléon III tergiversait. Il fit écrire par M. de la Guéronnière, sous sa propre direction, une brochure intitulée le Pape et le Congrès, où il proposait au pape de céder à l'Italie les Romagnes révoltées contre le gouvernement pontifical, et de demander la réunion d'un congrès européen, afin de régler les affaires d'Italie et de placer les Etats romains sous la protection de l'Europe. Céder une partie du temporel! Le pape l'eût-il voulu, il en eût été empêché par la gent cléricale.
Trois députés cléricaux qui tenaient d'ailleurs leurs sièges de la candidature officielle, MM. do Cuverville, Keller et Anatole Lemercier, publièrent une lettre à l'Empereur, dans le journal La Bretagne, pour le prévenir que si les incertitudes au sujet du pouvoir temporel du pape se prolongeaient, cela séparerait tous les catholiques sincères de Napoléon et de sa dynastie. Cette lettre fut même commentée en pleine séance du
corps législatif par M. Anatole Lemercier. Il fallut bien y répondre. M. Baroche s'en chargea, mais s'acquitta si malheureusement de cette tâche ingrate qu'il déchaîna davantage les colères do l'ultramontanisme. Les journaux religieux, en effet, les mandements épiscopaux et surtout les sociétés dites de bienfaisance imprimèrent un redoublement de vigueur à l'agitation qu'ils avaient commencé à organiser depuis l'expédition d'Italie. Le gouvernement comprit enfin sa faute. Il s'était enchaîné les bras. Il chargea néanmoins le Constitutionnel de donner un avertissement officièux à ces sociétés, non autorisées. « Si les associations, dit ce journal, cessaient de rester sur le terrain charitable, si elles venaient à s'immiscer dans les affaires des partis, on verrait alors surgir la question de légalité qu'il est prudent de laisser dormir. Il faudrait s'attendre par suite à voir les journaux qui les ont toujours vues avec défiance, signaler leur illégalité, et mettre le gouvernement en demeure de faire respecter la loi. » Cet avertissement discret ne suffisant pas pour arrêter le débordement des injures et des incertitudes cléricales, M. . de Persigny, le ministre de l'intérieur, adressa à tous les préfets une circulaire clans laquelle il déclara illégale l'existence du conseil supérieur de Paris pour la société de Saint-
Vincent-de-Paul. -Le ministre, d'ailleurs, n'avait pas précisément l'intention de dissoudre la forte organisation de cette société ; il désirait plutôt la mettre dans la main du gouvernement en créant à l'empereur le droit d'en nommer le président. La circulaire ministérielle demandait aux conférences de province si elles voulaient faire du conseil de Paris une assemblée délibérante, où elles eussent été représentées. La majorité refusa cette proposition et la situation de M. Persigny devint délicate; elle le fut bien plus quand on sut que le président du conseil de Paris, M. Baudon, avait remis ses pouvoirs à trois présidents étrangers (Bruxelles, La Haye, Cologne), et avait ainsi directement violé la loi. M. Baudon fut vivement réprimandé; il dut en quelque sorte excuser sa conduite, l'expliquer et en diminuer la portée et les conséquences. Les cléricaux criaient au martyre, et dès lors ils commencèrent une opposition constante au gouvernement tout en se créant de puissants auxiliaires dans le cercle de l'Impératrice. Le pape lui-même, se chargea de donner une forte impulsion à ce mouvement par son Encyclique du 19 janvier 1860, dans laquelle il proclamait le pouvoir temporel du Saint-Siège et refusait les arrangements proposés dans la brochure : « le Pape et le Congrès. » De son côté, le gouvernement multiplia ses avertis se-
ments aux évêques, au clergé inférieur et à la presse ultramontaine. Les cléricaux n'en eurent aucun souci. Peu de temps après ils poussèrent un cri de triomphe. Le pape organisait une armée pontificale et en donnait le commandement au général Lamoricière. C'était un soufflet donné à Napoléon III. L'empereur avait conseillé à Pie IX de former une armée, espérant qu'il lui demanderait aussi de lui donner un général en chef de son choix, et Lamoricière était légitimiste.
Le parti clérical n'eut alors d'autres préocupations que d'envoyer à Rome des secours de toute nature; il avait entre les mains deux puissants moyens de s'en procurer : l'œuvre de la Propagation de la Foi et le denier de Saint-Pierre.
L'œuvre de la Propagation de la Foi a été fondée depuis 1 822 en France et s'est ensuite répandue dans le monde ; officiellement elle a pour objet de recueillir les aumônes, les souscriptions et les dons des fidèles pour aider les missionnaires catholiques, qui vont « au péril de leur vie porter la foi et la civilisation chez les nations infidèles. » La souscription est de 5 centimes par semaine, un collecteur par dix souscripteurs recueille les aumônes et les souscriptions, dont le produit dans chaque paroisse est immédiatement remis entre les mains du conseiller paroissial de l'œuvre, et
celui-ci la verse tous les mois dans la caisse centrale. La foi des souscripteurs est stimulée par la lecture qui leur est presque imposée des Annales de la société. C'est dans ce journal, à l'année 1864, que nous trouvons les renseignements suivants : Pour les douze mois de cette année, les aumônes ont atteint le chiffre de cinq millions quatre-vingtdix mille quarante-et-un francs quarante-huit centimes; la France y a contribué pour trois millions cinq cent mille francs.
Le denier de Saint-Pierre rapportait bien davantage à la papauté. Mais, pour en tirer un rendement plus certain, les cléricaux essayèrent de lui donner la même administration que celle de l'œuvre de la Propagation. Le gouvernement irrité de tout le bruit qui se faisait autour de ces œuvres et cette armée pontificales, s'opposa à l'organisation du denier de Saint-Pierre. Il ne permit que les troncs et les quêtes dans les églises. El comme la presse cléricale en profita pour se répandre en invectives contre l'empereur même, V Univers qui s'était le plus avancé dans cette injurieuse polémique fut supprimé. Bien plus, le gouvernement autorisa les journaux, dits librespenseurs, à publier le compte-rendu de la séance du Sénat, dans laquelle Dupin aîné avait fait le rapport d'une pétition relative à l'observation des
lois sur les associations religieuses. La presse démocratique profita de l'occasion pour signaler le développement considérable pris par ces associations qui possédaient déjà des propriétés immobilières pour une somme dépassant quatre-vingt millions de revenus, soit plus de deux cent millions de francs en capital. Elle fit ensuite remarquer que ces corporations puissantes ne se distinguaient pas comme le prouvaient de nombreux procès jugés contre elles, pendant les dernières années, ni par de bien vifs scrupules sur les moyens de s'approprier les biens, ni par un bien grand caractère d'utilité. Nulle association religieuse ne peut, selon les prescriptions de la loi, se former sans l'autorisation de l'Etat. « Les associations religieuses s'en passaient et tout était dit » (1).
La lutte était donc engagée : mais Napoléon III qui a si souvent cherché à imiter les faits et gestes du premier empire, n'avait pas l'énergie i nécessaire pour lutter contre le clergé, et sa faiblesse augmentait le courage de ses adversaires. Le pape, dans une allocution prononcée le 17 décembre 1860, disait : « La perfidie, la trahison « régnent maintenant partout, et notre âme est « fortement attristée de voir que l'Église est per-
(1) Taxile Delord. Hist. du second empire. Vol. 2.
« sécutée, même en France, où le chef du gou- « vernement s'était montré si bienveillant pour « nous, et avait feint d'être notre protecteur, « maintenant il nous est difficile de savoir si nous « sommes protégés par des amis ou mis en prison « par des ennemis. »
Sur ce thème, les évêques s'empressèrent de faire des variations sans nombre, plus violentes les unes que les autres. On ne trouva rien de mieux que de soumettre tous les écrits épiscopaux à la formalité commune de dépôt et de timbre.
Bientôt deux procès à Cambrai et à Rome intentés à des ecclésiastiques pour détournement de mineur, vinrent irriter et passionner davantage la lutte ; il s'agissait de jeunes juives enlevées à leurs familles pour en faire des chrétiennes. Un des témoins déposant, l'abbé Ratisbonne, incriminé au moins moralement dans ces deux tristes affaires, eut l'audace de dire à la barre que le prosélytisme est un droit supérieur à la justice, et que la loi humaine doit céder à la loi religieuse. Enfin les débats dévoilèrent au grand jour qu^il y avait une association chargée de recruter des néo- I phytes au culte catholique, qu'elle se composait de cent trente maisons, et qu'elle comptait comme membres plus de trente mille mères de familles.
M. Delangle, garde des sceaux, s'émut peu de ces
révélations. L'immixtion continuelle des prêtres dans la politique, soit par leurs discours, soit par leurs écrits, éveilla plus son attention. Il envoya circulaire sur circulaire aux préfets pour appeler leur vigilance de ce côté, et comme ces admonestations et les avertissements écrits restèrent sans aucun effet, il se décida à faire appeler les délinquants auprès de lui et à les menacer de ses rigueurs s'ils continuaient à s'occuper d'autre chose que de leur culte; il alla même jusqu'à punir les récidivistes par une suppression de traitement. L'épiscopat se répandit en longues plaintes amères, .que les cardinaux portèrent au Sénat. L'orateur du gouvernement, M. Billault, le 13 juin 1861, répondit dans un discours assez ferme que, depuis le mois de janvier au mois de mai de cette année, les procureurs généraux avaient pu constater plus de cent faits pouvant donner lieu à des poursuites contre les prêtres, et que par conséquent il ne se croyait pas tenu à beaucoup de ménagements à l'égard de gens qui comparaient le souverain à Pilate et à Judas... Par cette apostrophe, il relevait un mandement, publié peu de temps auparavant, de monseigneur Pie de Poitiers, que M. de Persigny s'était vu obligé de faire saisir.
Cependant l'ultramontanisme en était arrivé à ses fins. Quelques esprits éclairés, il est vrai, dé-
ploraient l'ardeur guerrière qui animait les prélats de France. Ils tâchèrent de former à nouveau une sorte de catholicisme libéral, dont les idées rappelaient peut-être un peu les anciennes doctrines gallicanes. Alors commença une série de mesures pontificales qui avaient pour but de compléter la centralisation ultramontaine et d'ôter leurs illusions aux rares hommes qui unissaient en eux, le respect de la foi et l'amour de la liberté.
La canonisation des martyrs du Japon devait avoir lieu à Rome, à la Pentecôte de l'année de 1863 ; à cette occasion, le pape écrivit aux évêques de France de se réunir auprès de lui. Ce n'était qu'un prétexte pour leur parler des projets éventuels de la papauté. Aussitôt la presse cléricale de s'écrier que le Concordat n'était pas respecté par le gouvernement, puisqu'on empêchait le pasteur de s'entendre avec le père commun des fidèles au sujet du dogme. Les clameurs * furent d'autant plus vives, qu'on venait de créer pour M. Renan, au Collège de France, une chaire de linguistique comparée. Dans son discours d'ouverture, l'illustre savant eut le malheur de dire en parlant de Jésus- Christ que cet homme avait été si extraordinaire, qu'il était impossible de ne pas respecter ceux qui voyaient en lui un Dieu. Les ultramontains rele-
vèrent cette phrase et s'apitoyèrent sur la foi méconnue et persécutée, sur l'Etat devenu athée. Le cours de M. Renan fut suspendu. La Vie de Jésus parut peu de temps après. L'épiscopat déchaîna ses plus vigoureux mandements et obtint du pape des éloges et des encouragements.
La liturgie du clergé de Lyon avait toujours résisté avec succès aux aspirations qui désiraient l'anéantir. La curie romaine jugea le moment opportun d'agir de ce côté, et de centraliser davantage dans sa main les forces du catholicisme. Une pétition de quatorze cents prêtres que cinq .d'entre eux furent chargés de porter à Rome, n'influa en rien sur l'esprit du pape. Les catholiques de Lyon s'empressèrent de demander justice à l'empereur. Le gouvernement venait d'avoir des difficultés avec Rome au sujet du décret du 6 juillet 1863, déterminant le costume des chanoines de deuxième ordre du chapitre impérial de Saint-Denis. Des plaintes s'étaient élevées de la part du Saint-Siège contre cette disposition qu'il considérait comme un empiétement de l'Etat sur les droits de l'Eglise. Napoléon III s'empressa de prendre en main la cause des catholiques lyonnais et déclara dans une note du Moniteur, que, usant du droit que lui attribuent les articles organiques du Concordat, il n'autorisait pas la publication en France
du bref donné à Rome pour l'introduction dans le diocèse de Lyon, de la liturgie romaine. « Toute publication donnée à ce bref constituerait donc la violation d'une loi que le gouvernement a le devoir et la volonté de faire respecter. » Qu'importait à Son Éminence le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon? Il signifia Tordre du pape à ses prêtres, qui signèrent sans protestation le bref et tout fut dit.
Les ultramontains continuaient leurs menées et leur agitation. C'est alors qu'eut lieu le premier congrès de Malines. Le prétexte en était le prétendu besoin pour les catholiques français de se concerter entre eux et avec les catholiques des pays voisins pour leur commune défense. Ce congrès commença ses travaux en faisant acte de soumission au pape. Dans l'adresse envoyée au Saint-Siège on lisait : « Vous êtes roi, nous nous inclinons avec respect devant votre royauté pontificale, aussi légitime qu'elle est antique. Nous aimons à le répéter avec l'épiscopat catholique tout entier : le patrimoine de l'Eglise, que Votre Sainteté défend avec une inébranlable fermeté, est providentiellement destiné à être la sauvegarde de l'indépendance de la papauté et l'inviolable rempart de la liberté des âmes. » Puis la discussion commença sur l'assistance publique, les journaux, la Vie de
Jésus de M. Renan. La plus importante de ces décisions porta sur la formation des cercles catholiques qui sont en pleine prospérité aujourd'hui.
C'est alors que le pape, irrité d'ailleurs de la nouvelle convention d'alliance entre Victor-Emmanuel et Napoléon III, crut le moment favorable pour lancer sa fameuse bulle quanta cura suivie du Syllabus, document d'un autre âge, qui, écrit en plein xixe siècle, est comme un défi jeté à la civilisation.
L'Encyclique n'est à proprement parler que le • préambule du Syllabus ; elle en exposait les motifs et résumait déjà les doctrines modernes que la papauté voulait proscrire.
Le pape y anathématise quiconque dit :
« 1° Que le meilleur mode de société publique « et le progrès civil demandent absolument que « la société humaine soit constituée et gouvernée « sans qu'il soit tenu aucun compte de la religion, « pas plus que si celle-ci n'existait pas, ou au « moins sans qu'il soit fait de différence entre la « vraie religion et la fausse. Cette proposition oon- « damne donc l'absence de religion d'Etat, alors « surtout qu'il s'agit de la religion catholique, et « de l'égalité légale des divers cultes.
« 2° Que la meilleure condition (ou une très
« donne, optimam) de société est celle dans la- « quelle on ne reconnaît pas au pouvoir le devoir « de coercition par la sanction des peines contre « les violateurs de religion, si ce n'est autant « que la paix publique le demande. »
Condamnation qui implique la vieille théorie de protection pénale du culte.
« 3° Que la liberté de conscience et des cultes est « un droit propre à chaque homme, qui doit être « proclamé et garanti par la loi, dans toute société « bien constituée, et que les citoyens ont droit à « toute liberté de manifester et de déclarer hau- « tement et publiquement, soit par la parole, soit « par la presse, soit d'une autre manière leurs « croyances quelles qu'elles soient sans qu'au- « cune autorité ecclésiastique ou civile puisse « l'enchaîner. »
Condamnation qui est la négation des trois libertés principales dictées par la Révolution, celle de la conscience, du culte et de la presse ; c'est en outre l'apologie indirecte de la Saint-Barthélemy et des Dragonnades.
« 4° Que la volonté du peuple manifestée par l'o- « pinion publique, comme ils l'appellent, ou d'une « autre manière, constitue la loi suprême et indé- « pendante de tout droit humain et divin, et que « les faits accomplis dans Tordre politique, par
« cela même qu'ils sont accomplis, ont force de « droit.
Condamnation de la souveraineté du peuple.
« 5° Qua l'Église ne revient pas le droit d'exer- « cer coercition par peines temporelles sur les « violateurs de ces lois. »
Apologie de l'inquisition.
Il existe encore d'autres propositions de ce genre dans l'Encyclique. Nous ne pouvons les analyser toutes dans ce rapide résumé.
Syllabus (1)
§ L Condamnation du panthéisme, du naturalisme* et du rationalisme absolu.
§ 2. Condamnation du rationalisme modéré.
XII. Les décrets du siège apostolique, et les congrégations romaines empêchent le libre progrès de la science (2).
(1) Nous nous sommes servis, dans la crainte de faire quelque erreur et d'être accusé de mauvaise foi, de la traduction de ce document, édité chez M. Victor Palmé par M. le curé E. J. Materne, curé de Flostoy, traducteur des œuvres du cardinal Bartolini.
(2) Chacune de ces propositions, pour être comprise, doit être précédée des mots : « Soit anathème, quiconque dira : »
XIII. La méthode et les principes au moyen desquels les anciens docteurs scolastiques ont cultivé la théologie ne conviennent plus aux nécessités de notre temps.
§ 3. Condamnation de Vindiffèrentisme et du Latitudinarisme.
XV. Tout homme est libre d'embrasser et de professer la religion qu'il s'est persuadé à luimême être vraie, en se laissant guider par la raison.
XVI. Les hommes, quelle que soit la religion qu'ils pratiquent, peuvent y trouver la voie du salut et y acquérir la vie éternelle.
XVII. On doit à tout le moins bien augurer du salut éternel de tous ceux-là même qui sont totalement étrangers à la véritable Eglise du Christ.
XVIII. Le protestantisme n'est autre chose qu'une forme diverse de la même vraie religion chrétienne et on peut s'y rendre agréable à Dieu tout aussi bien que dans l'Eglise catholique.
Ces quatre propositions sont la paraphrase de la fameuse maxime : Hors de l'Eglise point de salut!
§ 4. Condamnation du socialisme, du communisme, des sociétés secrètes, des sociétés 'bibliques, des sociétés clérico-libérales.
Ces fléaux ont été fréquemment l'objet des ani-
madversions les plus sévères dans différentes encycliques de 18 i6 à 1863. Suit rénumération de ces sociétés.
§ o. Condamnation des erreurs relatives à l'Eglise et à ses droits.
XIX. L'Eglise n'est point une vraie et parfaite société pleinement libre. Elle n'a point de droits propres et constants qui lui aient été confiés par spn fondateur, mais c'est à la puissance civile de définir quels sont les droits de l'Eglise et dans quelles limites elle peut les exercer.
XX. La puissance ecclésiastique ne doit pas exercer son autorité sans la permission ni l'assentiment du gouvernement civil.
XXI. L'Eglise n'a pas le pouvoir de définir dogmatiquement que l'Eglise catholique est la seule vraie religion.
XXIII. Les pontifes romains et les conciles œcuméniques ont dépassé les limites de leur pouvoir, ont usurpé les droits des princes et ont erré dans leurs définitions même en matière de foi et de mœurs.
XXIY. L'Eglise n'a pas le droit d'employer la force et ne possède aucun pouvoir temporel direct ou indirect.
XXY. Outre le pouvoir inhérent à î'épiscopat, il lui en est attribué un autre qui est temporel et
qui lui ayant été concédé, soit d'une manière expresse, soit tacitement par le gouvernement civil est révocable pour cette raison à la volonté même de ces gouvernements. .
XXVI. L'Eglise n'a pas le droit naturel et légitime d'acquérir et de posséder.
XXVII. Les évêques n'ont pas le droit de promulguer même des lettres apostoliques sans la permission du gouvernement.
XXXIII. Sans violer aucunement la loi naturelle non plus que l'équité, on peut abroger l'immunité personnelle qui exempte les clercs de l'obligation éventuelle du service militaire. Le progrès civil demande cette abrogation, surtout dans une société formée d'après les principes d'un gouvernement libéral.
Ces différentes propositions mettent en relief les prétentions de l'Eglise catholique de se mettre au-dessus des lois et de former un Etat dans l'Etat.
§ 6. Erreurs relatives à la société civile considérée soit en elle-même, soit clans ses rapports avec V Eglise.
XLI. La puissance civile lors même qu'elle est exercée par un souverain infidèle possède un pouvoir indirect quoique négatif sur les choses sacrées. Elle a, par conséquent, non-seulement le
droit dit d'exequatiir, mais encore celui qu'on désigne sous le nom d'appel comme d'abus.
XLII. En cas d'opposition entre les lois des deux puissances, c'est le droit civil qui l'emporte.
XLV. La direction des écoles publiques, où va se former la jeunesse d'un peuple chrétien, excepté seulement sous quelque rapport celle des séminaires épiscopaux, peut et doit être attribuée tout entière à l'autorité civile, et cela de telle manière qu'on ne reconnaisse à aucune autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans le régime des études, dans la collation des grades et dans le choix ou l'approbation des maîtres.
LI. Le gouvernement laïque a le droit de déposer les évêques de leur charge pastorale, et il n'est pas tenu d'obéir au pontife romain en ce qui concerne l'action des évêchés et l'institution des évêques.
LIL Le" gouvernement peut de son propre droit changer l'âge prescrit pour la profession religieuse, tant des femmes que des hommes et enjoindre à toutes les communautés religieuses de n'admettre personne à prononcer des vœux solennels sans sa permission.
§ 7. Condamnation des erreurs concernant la loi morale naturelle et chrétienne.
LXI. Une injustice de fait, couronnée de succès, ne préjudicie nullement à la sainteté du droit.
LXII. On doit proclamer et observer le principe dit de non intervention.
LXIII. Il est permis de refuser l'obéissance aux princes légitimes et même de se révolter contre eux.
LXIV. La violation des serments les plus saints et toute action criminelle et honteuse même opposée à la loi éternelle, non-seulement ne doit pas être blâmée, mais devient tout à fait licite et digne des plus grands éloges quand elle est inspirée par l'amour de la patrie.
Ces propositions visaient-elles l'homme de Brumaire ou celui de Décembre, ou bien encore la conduite du clergé français au concile de 1811?
§ 8. Condamnation des erreurs au sujet du mariage chrétien.
LXV. On ne peut établir par aucune preuve que le Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement.
LXVI. Le sacrement de mariage n'est qu'un accessoire du contrat civil et peut en être séparé, et le sacrement lui-même ne consiste que dans la bénédiction nuptiale.
LXVIII. De droit naturel, le lien du mariage n'est pas indissoluble et, en divers cas, le divorce
proprement dit, peut être sanctionné par l'autorité civile.
LXXIII. Il peut exister entre chrétiens, en vertu d'un contrat purement civil, un mariage proprement dit, et il est faux qu'un mariage contracté entre chrétiens soit toujours un sacrement ou que ce contrat soit nul, si le sacrement s'en trouve exclu.
§ 9. Condamnation des erreurs sur le principat civil du pontife romain.
§10. Condamnation des erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne.
LXXVII. A l'époque où nous sommes, il n'est plus expédient que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion d'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes.
LXXV1II. Aussi doit-on des éloges à certains peuples catholiques chez qui la loi a pourvu à ce que les étrangers qui viennent s'y établir y jouissent de l'exercice public de leurs cultes particuliers.
LXXX. Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne.
In cauda venenum ! cette dernière position était un trait à l'adresse de ceux qui conseillaient à la papauté de transiger et qui, voyant l'abîme où s'en-
gloutit la religion, croyaient la sauver en la rattachant à la vie et au progrès modernes. Ce fut là le sentiment d'un prêtre philosophe, l'abbé Pelage, qui mit comme épigraphe à une brochure, intitulée : le Concile œcuménique et la Civilisation moderne, ces mots :
« Si la majorité du concile proclame l'infaillibilité du pape, il tue l'Église catholique; s'il ne la proclame pas, il tue la papauté dans l'Église. »
Quelques - uns des conseillers ordinaires de Pie IX lui tinrent un langage analogue ; il ne voulut pas les écouter. Il ne voulut en croire que le père Becks, supérieur des Jésuites, et le père Piccirillo, un autre Jésuite, directeur du journal officieux, la Civilta catliolica, qui joua un grand rôle à cette époque.
L'émotion fut immense en France et à l'étranger à l'apparition de l'Encyclique. M. Baroche, garde des sceaux, ordinairement peu disposé à sévir contre le clergé, se vit forcé par la clameur publique d'intervenir. Il défendit l'impression et la publication officielle de la bulle. Deux prélats, l'archevêque de Besançon et l'évêque de Mou- , lins, désobéirent: ils furent condamnés comme d'abus. Mais la plupart des membres de l'épiscopat français commencèrent une longue campagne pour obtenir l'autorisation de publier le Syllabus dans
des lettres intimes adressées au ministre des cultes.
L'évêque de Saint-Dié, monseigneur Caverot, déclare nettement (1) à M. Baroche que l'interdiction qu'on lui impose, impliquera pour lui devant Dieu et devant les hommes une responsabilité qu'il ne saurait accepter. Il ne croit pas d'ailleurs que le pape dans son Encyclique ait blâmé le gouvernement d'avoir fait certaines concessions et accordé certaines tolérances inconnues des âges précédents, car il n'a fait en cela qu'obéir à la force "des choses. Monseigneur Caverot conjure le ministre de revenir sur sa circulaire ou du moins de ne pas lui donner une publicité prématurée.
Monseigneur 3-ignoux, éveque de Beauvais, est douloureusement affligé d'une interdiction, qui, à ses yeux, constitue à l'épiscopat français une situation des plus difficiles et d'où peuvent sortir des conséquences redoutables.
Monseigneur Lebuton, éveque du Puy, aime la France, l'empereur et le gouvernement, mais il aime aussi, et plus que la vie, Jésus-Christ et son Église ; voulant avant tout sauver son âme et ne reconnaître qu'à l'Église catholique et à son chef le droit de fixer l'enseignement de vérité, il déplore, sans s'y
(1) Nous empruntons la plupart des détails, et ce* correspondances à l'ouvrage de M. Taxile Delord.
soumettre, des empiétements dont l'Empire jusqu'alors s'était abstenu.
Les évêques de Langres, de Soissons, d'Agen, d'Avignon, de Coutances, tiennent un langage à peu près identique.
Un seul prélat, monseigneur Lecourtier, évêque de Montpellier, prit dans cette affaire une attitude opposée à celle de ses collègues : « Si tout rescrit pontifical, dit-il, dans une lettre très-confidentielle, doit être acceptée avec une soumission absolue, demain Rome peut nous envoyer la déposition de Napoléon III. Comme Hildebrand priva Henri IV de l'empire, et délia l'Allemagne du serment de fidélité, et il faudra que les Français catholiques se soumettent d'une manière absolue. C'est un système comme un autre, mais il est un peu étonnant en 1865. »
D'autres évêques, à la tête desquels se trouvait celui d'Orléans, monseigneur Dupanloup, tâchèrent de calmer les esprits et de donner le change sur les intentions du pape. Il fit une brochure (1) dans ce sens, dans laquelle il attaquait d'abord la presse libérale, qui avait eu l'audace de commenter l'Encyclique. « Et d'abord, dit-il, il faut remarquer que les documents romains étaient adressés non
(1) La Convention du 15 septembre et l'Encyclique du « décembre.
pas aux journalistes, non pas aux simples fidèles,
mais aux évêques Mais enfin, qu'ont fait tout
d'abord les journalistes ? Ils ont fait, à qui mieux mieux, dans la traduction de l'Encyclique et du Syllabus des contre-sens et des contre bon sens, et je suis obligé de le dire, les plus ridicules, les plus inattendus, même, sur les points les plus grands.
« Et cela, non-seulement le Siècle, mais ajournai des Débats lui-même, qui est d'ordinaire grammaticalement plus sûr que le Siècle.
« J'ai compté dans la traduction donnée par le Journal des Débats de l'Encyclique et du Syllabus plus de soixante-dix contre-sens. ».
Il continuait en accusant les journalistes d'ignorer non-seulement "l'italien et le latin, mais encore la logique ; de confondre le contraire et le contradictoire, la proposition universelle avec la proposition absolue. C'est avec de telles subtilités qu'il essaya de défendre la bulle Quanta cura. Peut-être a-t-il atteint le résultat qu'il désirait : Rome l'approuva d'un côté, de l'autre on le crut un des derniers évêques libéraux qui fussent encore en France !
Cette agitation eut un écho même dans les Chambres à l'ouverture de la session législative, lors du vote de l'adresse. Celle du sénat contenait la phrase
suivante : « La loi de 1802 constitue un des attributs essentiels de la souveraineté, elle n'est qu'une défense contre les abus possibles du dehors et du dedans, la France ne la laissera pas périmer; mais elle désire en même temps que l'harmonie règne intacte entre deux puissances, dont l'union solennellement consacrée par l'un des plus grands actes de Napoléon Ier, a été entretenu sous le règne de Votre Majesté par d'éclatants bienfaits. »
Cette allusion directe à des faits récents donna lieu à plusieurs discours dont le plus énergique fut celui de M. Bonjean;le voici en trois points :
Rome avec les Jésuites et tous les ultramontains veut arriver à faire du pape un Dieu sur la terre qui domine tout, dans tous les ordres. Les sociétés civiles doivent se défendre contre ces prétentions et recourir pour cela aux théories d'indépendance du civil, dites gallicanes, et résumées dans la déclaration de Bossuet, de 1682. Enfin, que les gouvernements, comme représentant les sociétés civiles, doivent sauvegarder ces sociétés des envahissements de la papauté, non pas en proclamant l'indépendance des deux ordres, mais en conservant toujours sur le religieux, une surveillance, un contrôle, une action, dont le droit serait dévolu de par leur nature même, s'il n'était pas con^
sacré par ces contrats bilatéraux qu'on nomme Concordats (1).
A la Chambre des députés, l'opposition présenta un amendement qui fut d'ailleurs rejeté : « La publication de l'Encyclique et l'adhésion qu'elle a rencontré dans l'épiscopat, nous ont permis de mesurer avec une douloureuse surprise le progrès des doctrines ultramontaines. Le pays sent la nécessité d'établir entre tous les cultes, une égalité réelle, de garantir le respect du principe de liberté, de discussion en matière religieuse et philosophique. »
Le Saint-Siège avait prévu cette révolte de tous les esprits attachés aux principes de 1789. Il l'avait provoquée, il ne pouvait en être étonné. Mais il fut surpris du résultat de son Encyclique parmi les ultramontains eux-mêmes. C'est dès ce moment que l'on compte dans leur nombre quelques catholiques dits libéraux. Nous ne disons pas gallicans. Les derniers vestiges du gallicanisme avaient disparu sous la terrible réaction de 1816 à 1830. Quelques prélats ou cléricaux qui reçurent cette épithète de libéraux vers cette époque étaient séparés de leur parti par une simple question de forme : à leur tête, on trouvait M. de Falloux et
(1) Moniteur ofliciel, mars 18G5,
M. de Montalembert. Quiconque examine de près leur biographie est vraiment très-étonné de «.cette réputation de libéralisme qui leur est faite à si bon compte. D'ailleurs, il faut l'avouer, M. de Falloux, en particulier est resté conséquent avec lui-même. Ce qu'il était en 1848, il l'était en 1867, il l'est encore aujourd'hui. N*a-t-il pas écrit il y a quelques mois, une lettre, où il blâmait M. de Mun, non pas de combattre les principes de la Révolution, mais d'avouer qu'il les combattait. En 1 867 il blâmait le pape d'exciter par son Syllabus, les représailles du parti libéral.
Ce fut au second congrès de Malines, en 1867, que l'on remarqua cette apparente scission entre les catholiques. Il comptait trois mille membres, et parmi eux beaucoup de Français. Les représentants de la soi-disant liberté étaient MM. de Montalembert, Dupanloup, de Falloux, le père Hyacinthe et Cochin. On y fit beaucoup de discours, dont le fond témoignait toujours d*un grand amour pour le Saint-Siège, et d'un grand respect pour ses décisions. Mais on y fit quelques vœux aussitôt étouffés par le plus grand nombre, pour la conciliation de la foi avec la liberté. Les décisions du congrès portèrent sur les œuvres religieuses, la charité chrétienne, l'éducation et l'instruction chrétiennes, Fart chrétien, r.ofgan
nisation de la presse catholique, enfin, et c'était là le point principal , la création d'une société moderne catholique, sous la direction du clergé au moyen d'associations recrutées principalement parmi les ouvriers et les femmes. L'accord sur tous ces points de vue fut parfait.
Si de faibles divergences existaient dans le sein du parti clérical, elles disparaissaient dès qu'il fallait continuer la lutte contre la société civile. A cette époque se trouvait depuis 1863 à la tète de l'Université un ministre d'une énergie et d'un talent remarquables, M. Victor Duruy. Les esprits libéraux à quelque parti qu'ils appartiennent doivent rendre un éclatant témoignage à un homme qui a sauvé en France l'instruction publique, alors qu'elle était sur le point de périr par l'incapacité ou la perfidie de ses prédécesseurs sous les coups du cléricalisme. Peut-être, n'a-t-il pas assez donné ses soins à l'enseignement supérieur. De ce côté, sa gloire est assez grande d'avoir su résister aux empiétements ultramontains. Comprenant que la force de la société moderne résidait dans l'instruction primaire, c'est vers elle qu'il porta tous ses efforts. Avec un budget ridicule, il est parvenu à relever l'enseignement de l'Etat dans l'école du village aussi bien que dans les lycées. La réorganisation de l'école normale supérieure, la fondation
de l'école de Cluny , le rétablissement de renseignement philosophique, et tant d'autres créations attestent ses droits à la reconnaissance de ceux qui aiment la France et la liberté; si l'on doutait des avantages immenses de son administration pour notre instruction publique, on n'aurait qu'à se rappeler l'attitude du clergé et des cléricaux à son égard. Ils faisaient rage contre lui. En 1867, M. Duruy avait créé des conférences et des leçons spéciales à l'usage exclusif des demoiselles. Il y eut une véritable levée de boucliers dans tout l'épiscopat français. M. Dupanloup tout le premier se présenta sur la brèche. Quiconque en effet s'adresse à l'éducation des femmes en France, porte atteinte au monopole du clergé qui voudrait se la réserver tout entière, sentant bien que c'est là une de ses dernières forteresses. Le fougueux évèque d'Orléans écrivit alors sa fameuse brochure : la Femme chrétienne. Peu de temps après il en lança une autre : Y Athéisme et le péril social, lorsque M. Duruy approuva une société fondée par des dames pour donner renseignement professionnel aux filles, sans faire aucune distinction de religion.
11 ne faudrait pas croire d'ailleurs, que les évêques se fussent déclarés les ennemis de l'empire. Ils combattaient les institutions civiles, mais ils ne ménagaient leurs adulations ni à l'empereur, ni à
sa famille. Ils comptaient même beaucoup sur l'influence que le parti clérical avait sur l'impératrice. Ils formaient autour d'elle une cabale puissante prête à seconder leurs projets en toute occasion .
Ce pouvoir occulte fut cause d'une nouvelle intervention de l'armée française en Italie. Après la convention du 15 septembre, Napoléon avait rappelé ses troupes. Garibaldi était empressé de renouer des relations, recruter ses volontaires, et de se ménager des dépôts d'armes. En 1867, il envahit le territoire pontifical. Victor-Emmanuel se contenta de se déclarer neutre et de garder sa frontière avec une quarantaine de mille hommes. Les cléricaux poussèrent de grands cris, et dans une réunion du conseil des ministres, à laquelle assista V impératrice, on se décida à défendre le Saint-Siège: c'est la célèbre campagne de Mentana où les chassepots donnèrent pour la première fois. Puis on occupa militairement Civita-Vecchia.
Cette alarme passée, le pape se mit à préparer l'opinion publique à la réunion d'un concile œcuménique, surtout de faire prédominer d'avance les idées qu'il voulait convertir en canons de l'Eglise : et d'abord, l'infaillibilité pontificale. Il en avait annoncé la convocation le 27 juin 1867, en la
faisant précéder d'une nouvelle apologie de l'Encyclique et du Syllabus, et le 29 juin 1868, lors du jubilé séculaire du martyre de Saint-Pierre, il lança la bulle d'indiction. Les évêques de l'univers devaient se réunir à Rome, le 8 décembre suivant, pour « examiner, disait cette bulle, avec le plus grand soin et déterminer ce qui convient en ces temps calamiteux pour la plus grande gloire de Dieu, pour l'intégrité de la foi, pour la splendeur du culte, pour le salut éternel des hommes, pour l'observation des lois ecclésiastiques, pour la réforme des mœurs, pour l'éducation chrétienne de la jeunesse, pour la paix générale et la concorde universelle. »
Ce programme était vaste et surtout mal défini. Qui le croirait? les catholiques libéraux crurent que le concile détournerait le pape des principes funestes émis dans le document de 1864. La curie romaine s'empressa de les détromper par tous les moyens qu'elle avait en son pouvoir. La Civilta catholica, journal officiel du Vatican, fit savoir que les points principaux qui devaient être traités par l'assemblée, étaient : l'infaillibilité du pape, l'Assomption de la Vierge, la promulgation des doctrines du Syllabus, et pour qu'il n'y eût pas de doute, ni d'ambiguïté sur les intentions de Pie IX, elle ajoutait : « Les catholiques libéraux crai-
gnent que le concile ne proclame la doctrine du Syllabus, les catholiques proprement dits, c'est-àdire la grande majorité des croyants ont l'espoir tout contraire. » Ce qui voulait dire que le concile devait avant tout condamner la civilisation moderne ! La Civilta ajoutait qu'on avait lieu d'espérer que l'infaillibilité du pape serait non pas discutée, mais acclamée d'enthousiasme, et elle rappelait que les meilleurs conciles avaient été les plus courts ; propos menaçants, dont les sous-entendus étaient bien compréhensibles. '
Pendant ce temps, les ultramontains inventaient une nouvelle dévotion : Le vœu formel de garder et de professer la doctrine de l'infaillibilité du pape jusqu'à la mort; « usque ad effitsionem sanguinis. » Les affiliés s'engageaient à proposer l'infaillibilité par tous les moyens que donnent l'autorité et l'affection, à répandre les livres qui l'enseignent, à supprimer ceux qui la combattent. Les membres de la ligue devaient en garder le secret. Enfin le monde religieux apprenait avec étonnement que quantité de théologiens et de canonistes inconnus arrivaient de tous cotés à Rome et qu'une section politico-ecclésiastique, de nouvelle invention, serait adjointe au concile.
Cette fois les illusions du parti catholique libéral s'effondrèrent. A l'occasion d'une adresse des
catholiques de Coblentz à l'évêque de Trêves. M. de Montalembert leur envoya une lettre de félicitations, écrite au bord de la tombe avec cette indépendance dont la mort seule a le privilège. « Vous « me permettrez, disait-il, en terminant, d'ajouter « que je me sens un peu humilié par la pensée « que vous autres, catholiques du Rhin, vous avez « eu cette fois l'initiative d'une démonstration qui « convenait si bien aux antécédents des catholi- « ques français. »
Monseigneur Maret, évêque in partibus de Sura, publia un livre intitulé : Le Concile général et la paix religieuse, dans laquelle il se montrait fervent adepte du gallicanisme qu'il avait toujours professé en Sorbonne. Enfin de cette époque date la célèbre rupture du père Hyacinthe. Dans une conférence de la ligue internationale de la paix, le 19 septembre 1869, l'ancien orateur de Notre-Dame avait représenté les religions judaïque, catholique et protestante, comme les trois grandes religions des peuples civilisés. Les dévotes qui se trouvaient dans l'assemblée jetèrent les hauts cris. Frère Dominique de Saint-Joseph, son supérieur, lui ordonna de se rétracter. Il lui répondit en se plaignant de la perversion sacrilège de l'Evangile et il ajoutait : « Si les races latines « sont livrées à l'anarchie sociale, la cause prin-
« cipale en est non le catholicisme, mais la manière « dont le catholicisme est depuis longtemps com- « pris et interprété. » Nous n'avons pas à suivre M. Loyson dans ses pérégrinations depuis sa séparation de l'Église catholique ; il s'est marié, il a ouvert un culte catholique français. Nous ne pouvons que rappeler la date et la cause de cet événement et constater enfin que, calomnié d'un côté, tourné en ridicule de l'autre, l'ancien dominicain a fait preuve d'un courage civil que l'on rencontre rarement dans notre siècle. Au moment où Rome asservissait le clergé, un prêtre seul s'est révolté, a secoué le joug et a bravé les préjugés et les injures, fort d'avoir accompli son devoir et agi selon sa conscience. Sans partager ses nouvelles opinions, nous ne pouvons nous empêcher d'avoir pour lui un profond respect.
Cependant quelques éveques cherchaient à réagir contre l'idée d'infaillibilité dont ils prévoyaient les tristes effets pour l'Eglise elle-même (à leur tète se trouvait monseigneur Dupanloup). De là, une polémique ardente qui absorba toute l'année 1869 et jeta un grand discrédit sur les nouvelles doctrines pontificales. Le pape qui en était arrivé à ses fins et sûr désormais du résultat que devait avoir le concile, se décida à leur refuser dorénavant le visa de l'imprimatur. Le parti ultramontain en effet
savait qu'il serait la majorité considérable dans le concile. L'Orient et l'Afrique du Sud, avec leurs vicaires apostoliques sortis du collège de la Propagande étaient tout dévoués au Saint-Siège, les églises catholiques de l'Amérique espagnole, des États-Unis d'Angleterre se trouvaient toutes gagnées à la cause papale. Monseigneur Manning, archevêque d'Oxford, fut même un des premiers à lever le drapeau de l'infaillibilité. Monseigneur Deschamps en Belgique, monseigneur Mermillod à Genève l'imitèrent. L'Espagne et l'Italie étaient les deux fidèles servantes du Vatican. Enfin en France, la plupart des évêques s'étaient prononcés pour le Syllabus et l'infaillibilité.
Aussitôt la bulle d'indiction lancée, le pape envoya à chaque évêque un questionnaire qui portait sur les moyens d'abolir le mariage civil, les écoles laïques, sur le danger de l'introduction des domestiques hérétiques dans les maisons pieuses, et sur la profanation des cimetières qui ne sont plus uniquement ouverts aux catholiques. Avant le concile, Pie IX eut soin d'organiser les congrégations appelées à élaborer les décrets qui devaient être soumis à la haute assemblée. Ces congrégations formées de prélats romains et de théologiens de divers pays, étaient présidées par des cardinaux et entièrement inspirées par les Je-
suites ; on espérait qu'elles abrégeraient si bien la tâche du concile, qu'il se bornerait à sanctionner leur travail. Une brochure ultramontaine intitulée : A la veille du Concile, parue à ce moment, disait : « On prétend qu'il y a des évêques offusqués de ce « que de simples prêtres aient été admis au secret « des travaux préparatoires du Saint-Siège, lors- « qu'eux-mêmes, les ignoraient. N'auraient-ils « donc pas compris qu'ici c'était l'affaire de cha- « cun son tour, et que le cuisinier n'est pas mieux « servi que son maître, parce qu'il voit le dîner « qu'il prépare avant le maître qui ne le voit que « lorsqu'il a l'avantage de le manger? Au concile, « ce seront les évêques qui auront les voix, les « simples prêtres n'y auront plus de place. »
Le concile s'ouvrit au jour fixé. Les précautions prises à l'avance ne furent pas perdues ; on s'arrangea de façon que la minorité ne pût même protester. Le pape remit à chaque évêque une bulle réglementaire du concile. Cette bulle souleva dès l'abord, la plus vive opposition, mais on n'y prit garde.
Le pape nomma directement une commission des propositions composée uniquement des adhérénts les plus passionnés de l'ultramontanisme, et défendit qu'aucune proposition pût être faite sans qu'il l'eût autorisée. Les cinq autres commissions se com-
posèrent uniquement de membres de la majorité : la minorité en fut impitoj'ablement exclue. D'ailleurs, elles étaient en réalité remplacées par les congrégations dont nous avons parlé. Défense fut faite aux évêques de se réunir par nations '(les éveques allemands et ceux de Hongrie étaient tous libéraux). Mais la plus grande félonie du Vatican ce fut d'afficher sur les murs de Rome, peu de jours après l'ouverture, une bulle qui frappait d'excommunication moyenne quiconque n'admettrait pas les doctrines du Syllabus ou contesterait le moindre bref papal.
Le 22 janvier 1870, on présenta une pétition de la majorité demandant la définition du dogme de l'infaillibilité. Une autre pétition en sens contraire émanée de la minorité fut opposée à la première. Là-dessus on défendit à la minorité de se réunir pour délibérer et ses publications furent interdites. Dès lors, la curie romaine prit peur. Elle jugea nécessaire de déclarer que la presque unanimité dans le comité n'était pas nécessaire pour valider ses décisions mais qu'il suffisait de la majorité simple. Les remontrances de la minorité furent complètement étouffées. A mesure que l'œuvre du concile avançait, malgré le secret dont les Jésuites avaient entouré les délibérations, le monde chrétien s'agitait de plus en plus. Une pétition rédigée
par l'archevêque de Vannes et signée par plusieurs archevêques et cardinaux suppliait Sa Sainteté de ne pas proposer le dogme de l'infaillibilité, « pour la raison que l'Eglise a dans le temps présent une lutte, inconnue autrefois, à soutenir contre ceux qui combattent la religion en elle-même, comme une institution nuisible à l'humanité et qu'il est inopportun d'imposer aux nations catholiques, induites en tentation par tant de manœuvres, la croyance à un plus grand nombre de dogmes que le concile de Trente n'en a défini. » Cette pétition ajoutait, que la « définition demandée fournirait de nouvelles armes aux ennemis de la religion en leur donnant l'occasion d'exciter contre l'Église des hommes qui comptent aujourd'hui parmi des gens de bien. »
En même temps que les gens d'Église, les hommes d'Etat s'alarmèrent. Le premier ministre d'Autriche adressa une protestation au Saint-Siège pour protester d'avance contre tout empiétement tenté sur les droits de l'Empire. Le gouvernement français envoya une note exprimant le vœu qu'un évèque de France fût chargé d'exposer au concile la situation et les droits de ce pays. Le Vatican répondit qu'un évêque ne pouvait pas cumuler dans l'assemblée les fonctions d'ambassadeur avec celles de Père du concile.
Napoléon III déclara alors dans une note trèsrespectueuse qu'il comptait sur la modération des évêques et sur la prudence du Saint-Père, pour ne pas convertir en articles de foi des opinions ultramontaines. Il comptait aussi sur le patriotisme des catholiques français pour protéger les lois civiles et politiques contre les empiétements de la théocratie. La nouvelle confédération du nord de l'Allemagne joignit ses observations aux déclarations des autres gouvernements et pressa vivement le pape de les prendre en considération.
Peine inutile! Le 13 juillet 1870, on vota. Grâce aux nouvelles conditions de majorité introduites par la curie romaine, l'infaillibilité du pape fut proclamée par quatre cent cinquante et une voix, contre cent-cinquante sur six cent un votants. Cette résolution est ainsi libellée dans les canons du concile de 1870 : « Nous attachant à la tradition « qui remonte au commencement de la foi chré- « tienne, pour la gloire de Dieu notre sauveur, « pour l'exaltation de la religion catholique et le « salut des peuples chrétiens, nous enseignons et « définissons sacro probante concilio que c'est un « dogme divinement révélé que le pontife romain « lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsque, « remplissant la charge de pasteur et docteur de « tous les chrétiens, en vertu de sa suprême auto-
« rité apostolique, il définit qu'une doctrine sur « la foi ou les mœurs doit être tenue, l'Église « universelle jouit pleinement par l'assistance « divine qui lui a été promise dans la per- « sonne du bienheureux Pierre, de cette in- « faillibilité dont le divin rédempteur a voulu « que son Eglise fut pourvue en définissant sa « doctrine touchant la foi ou les mœurs, et par « conséquent que de telles définitions du pontife « romain sont indéformables par elles-mêmes, et « non en vertu du consentement de l'Église. »
« Que si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, avait « la témérité de contredire notre définition, qu'il , « soit anathème. »
Cette dernière phrase, précédée du Syllabus est comme un suprême cri de provocation contre la société moderne poussé par la papauté. Quelles en ont été les conséquences ? Elles peuvent se réduire à trois faits principaux : séparation complète de l'Eglise catholique et de notre civilisation ; recrudescence de l'agitation cléricale, qui forment des divisions dans tous les pays de l'Europe et surtout en France ; renoncement à la religion catholique de la part de tous les hommes qui aiment la justice, la raison, leur patrie, et la liberté !
CONCLUSION
Telle est l'histoire du parti clérical depuis 1789, jusqu'en 1870. Nous l'avons écrite sans passion, avec impartialité, avec justice. La plupart des faits que nous rapportons sont répandus, de ci de là, dans les livres qui traitent de notre histoire contemporaine; mais on oublie si vite en France que nous avons cru devoir les réunir pour les remettre sous les yeux de nos concitoyens au moment où une nouvelle lutte s'engage entre la société civile et le cléricalisme. Malgré nos forces, inférieures peut-être à la tâche que nous avons entreprise, nous n'avons pas hésité à publier ce volume. La devise : « fais ce que dois » est française et républicaine; c'est une nécessité pour chacun de nous de l'appliquer aujourd'hui. Non pas qu'il soit question de toucher à la religion catholique, comme le voudraient hypocritement faire
croire nos adversaires ; il s'agit de s'opposer aux envahissements d'un parti politique qui arbore les couleurs religieuses pour anéantir sous le couvert du respect qu'elles inspirent la société civile et les institutions modernes, et pour nous ramener à l'état social renversé par notre grande Révolution.
Quand on retrace l'histoire du cléricalisme, on est étonné que de vastes intelligences comme celle d'Arnaud de l'Ariége, n'aient pas compris et dévoilé plus tôt sa politique. La cause en est, il nous semble, le sentiment profondément religieux qui animait notre pays autrefois. Le vieux culte gallican s'était fortement enraciné dans les cœurs, et il a fallu un long espace de temps à la superstition romaine pour forcer les hommes pieux à choisir entre elle et la religion du Christ. Aujourd'hui, la confusion n'est plus possible, l'ultramontanisme donne libre carrière à son goût pour les n iracles et les.pèlerinages. Il procède avec l'appui de cette législation despotique proclamée au concile de 1870, pour imposer son fanatisme politique et religieux. Les soi-disant conservateurs qui le soutiennent aujourd'hui savent eux-mêmes à quoi s'en tenir sur ses intentions. Mais ils n'ont aucune hésitation à expliquer leur conduite : la religion pour eux est un moyen de gouvernement; ellu est
CONCLUSION
bonne, disent-ils pour les femmes, les enfants, la valetaille et le menu peuple. Défenseurs nés de Marie Alacoque quand ils sont à la tribune, beaucoup d'entre eux forment une classe de sceptiques, dont le cœur a étouffé, sous des dehors mystiques; tout sentiment noble et généreux, et beaucoup d'autres ne se donnent même pas la peine de mettre en pratique leurs théories religieuses. Leur préoccupation première, en effet, est de trouver des appuis pour détruire la république et pour étayer leurs systèmes politiques crevassés et vermoulus, et ils n'en connaissent pas de meilleur que cette machine admirablement constituée qui fouille jusque dans la vie intime de chaque famille. Ils ont recommencé depuis 1871 la manœuvre qui leur a si bien réussi en 1848.
Quant au parti clérical, il trouve en eux des amis utiles; pour lui, une foi qui n'agit point, n'est pas une foi sincère, mais elle est suffisamment sincère du moment qu'elle agit et parle pour les intérêts et dans les vues de l'association, sans s'attendre à des formalités extérieures. Il a classé ses auxiliaires, sous le titre de « bien pensants, » les conserve dans son « ordre moral, » et les montre comme un exemple aux impies, c'est-à-dire à ceux qui ne secondent pas son ambition en leur
criant hypocritement : « Hors de l'Église point de salut. »
Est-ce à dire pourtant que .la république soit la seule constitution d'État avec laquelle ne puisse vivre le clergé en bonne intelligence? Loin de nous une telle pensée ! L'Église de Rome est l'ennemie de la république aujourd'hui, parce qu'elle est la forme de notre gouvernement et représente la loi qu'il faut respecter.
Les sectaires ultramontains n'ont pas acquis d'expérience depuis le fameux Grégoire YII, leurs prétentions sont encore celles des papes du moyen âge, à cette différence près, qu'ils ont fait des aspirations d'un individu la loi de leur parti. L'histoire depuis Napoléon 1er, jusqu'à son neveu, troisième du nom, le prouve surabondamment. Mais l'histoire de nos rois en est une preuve convaincante. La pragmatique sanction de saint Louis, les parlements de Philippe-le-Bel, la pragmatique de Bourges, le Concordat de François 1er, la déclaration de Bossuet, sans compter les actes de vigueur par lesquels chaque roi, pour ainsi dire, s'est vu obligé de sévir pour maintenir le pouvoir de la papauté dans de justes limites, sont les preuves palpables de la lutte continuelle à toute époque de notre histoire, entre Rome et l'État français. Si à la place du gouvernement républi-
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cain. il s'en tut trouvé quelqu'autre aujourd'hui chez nous, la même guerre intestine aurait lieu. La faute en est surtout aux concessions fatales de Napoléon III, président et empereur.
Voilà pourquoi aujourd'hui encore le clergé se présente comme l'adversaire juré des intitulions légales de la France, institutions d'autant plus redoutables pour lui, qu'il ne doit plus attendre des gouvernants aucune tolérance pour ses écarts de la loi établie.