‹ Le cléricalisme de 1789 à 1870Chapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rôle du parti clérical en 1848

« Les instincts du peuple de Paris sont d'une générosité, d'une délicatesse, qui surpasse celles de beaucoup d'autres corps politiques qui ont dominé la France depuis soixante ans. On peut dire que les combattants (en février), les armes à la main, dans la double ivresse du danger et du triomphe ont donné tous les exemples sur lesquels n'ont plus qu'à se régler aujourd'hui les hommes de sang-froid. Us ont donné à leur victoire un caractère sacré...

« Désormais, c'est le gouvernement de tous par tous qu'il s'agit d'organiser, c'est la société dans sa plus haute acception qu'il importe de défendre... Travaillez à faire comprendre au clergé des campagnes toute l'importance de son attitude dans le

mouvement actuel. La religion fleurit dans les républiques américaines, elle a fait au moyen âge la splendeur des républiques italiennes. Il n'y a plus à cette heure qu'un mot de l'unité française qui soit debout, la patrie. Rallions- nous tous à ce glorieux et saint nom. »

Qui a écrit ces lignes? M. de Falloux, dans sa profession de foi, lors des élections pour l'Assemblée nationale où il allait devenir le chef des cléricaux. Cette exposition de principes était celle de son parti. Après la révolution de Février le parti commença le double jeu qui lui a réussi si souvent. Alliés aux légitimistes, mais ne sachant pas encore quel régime remporterait dans cette confusion politique, les chefs du parti engagèrent le clergé à flatter l'idée républicaine, tandis que les cléricaux militants s'associeraient aux monarchistes pour la détruire. Obéissant au mot d'ordre, les curés bénirent les arbres de la liberté, firent entendre des homélies sur la fraternité, en exploitant la mort héroïque de monseigneur Affre. Comment nos concitoyens se laissèrent-ils prendre à ce piège? Comment purent-ils supposer que ces nouvelles théories libérales du parti clérical étaient sincères? Croire que la secte catholique et ses représentants laïques avaient comme par enchantement renié les principes ultramontains î

Hélas ! ce n'est pas le seul exemple de duplicité d'un côté et de naïveté de l'autre qu'on ait à relever dans notre histoire! Cependant, il faut avouer que beaucoup de curés furent de bonne foi dans leurs dithyrambes sur la république dont îes principes répondaient peut-être aux secrètes aspirations de leurs consciences. Ils furent les premiers trompés, les premiers malheureux, lorsqu'ils comprirent le rôle qu'on leur avait fait jouer. Quand à M. de Falloux, il nous semble impossible que sa profession de foi fût l'expression sincère de ses sentiments.

En 1846, vers le temps où il arriva à la tribune parlementaire, poussé par la société catholique qu'il fréquentait et qui fondait sur lui les plus grandes espérances, il avait écrit une longue histoire de Pie V; c'était comme un gage donné à son parti. Dans la préface de ce livre, nous trouvons le passage suivant : « La tolérance n'était pas « connue dans les siècles de foi, et le sentiment que « ce mot nouveau représente ne peut être rangé << parmi les vertus que dans un siècle de doute. « Autrefois il y avait en immolant l'homme en- « durci dans son erreur des chances pour que cette « erreur pérît avec lui et que les populations « demeurassent dans l'orthodoxie. L'histoire de ' « plusieurs royaumes le prouve. Aujourd'hui le

« pouvoir qui continuerait à poursuivre de pa- « reils coupables commettrait des actes de rigueur « sans excuse j parce qu'ils seraient sans bénéfice « pour la société et pour l'orthodoxie. Lorsque les « notions du vrai et du faux sont confondues, « lorsque les prescriptions les plus contraires « trouvent au sein même du christianisme des « gouvernements et des peuples qui les adoptent « ou qui les rejettent, assurément alors on est « louable de se replier dans* sa conscience et de « ne chercher que dans l'excellence de la doc- « trine, l'excellence du prosélytisme. Mais autre- « fois il n'en était pas ainsi. Aujourd'hui Vintolé- « rance serait un non sens : autrefois elle avait « un but légitime qu'elle a souvent atteint. »

Il est difficile de mieux étaler le fameux proverbe jésuitique : « La fin justifie les moyens; » impossible de mieux affirmer que la morale n'est pas une et que son poids et sa mesure dépendent du temps et des circonstances.

L'on trouve de nos jours, surtout depuis 1870, parmi les coryphées du cléricalisme, dignes successeurs des coryphées de la congrégation, des prêcheurs de robe courte qui énoncent à haute voix et clairement les prétentions ultramontaines ; mais il en est d'autres qui blâment cette franchise, et M. de Falloux est du nombre de ces derniers. Il

veut que l'on combatte le grand combat de contrerévolution, mais il conseille de ne pas prévenir ceux que l'on doit pourfendre. En un mot, il est resté stationnaire dans son parti depuis 1848, il n'a rien appris depuis lors, il semble ne pas connaître la lettre du Syllabus, s'il en applique l'esprit.

Ce n'est pas qu'en 1848, il n'y eût pas des légitimistes cléricaux prêts à conspirer ouvertement contre la république. Mais ces velléités de lutte au grand jour ne durèrent pas longtemps. Le comité directeur de ce parti à l'Assemblée, dans deux séances présidées par Berryer, décida sur le conseil de M. de Falloux que le meilleur système à employer contre la république était d'épier ses fautes, de la pousser à en commettre et d'en profiter. D'ailleurs on ne devait pas négliger d'arriver au but si désiré de reconstituer la société d'avant 1789, mais en dissimulant le but sous des dehors de libéralisme propres à donner le change : le droit d'aînesse s'appela la liberté de tester; la propriété de main-morte, la grande culture; la sanctification forcée du dimanche, la liberté des âmes; la propagation des idées ultramontaines, la liberté de l'instruction. Cette manière de présenter des doctrines fut approuvée de tous les membres du parti. Aujour-

d'hui encore, elle est mise en pratique, même par ceux qui ont affiché hautement leurs opinions contre-révolutionnaires. Quant au système politique proposé par M. de Ealloux, son inventeur fut chargé de le mettre à exécution, et certes il s'en acquitta, avec toute la ruse, le machiavélisme que son éducation avait pu lui donner.

« Épier les fautes de la république, la pousser à en commettre et en profiter. » M. de Falloux épia l'occasion, il la saisit dans la malheureuse utopie des ateliers nationaux, et il s'empressa d'aggraver la situation.

La révolution de Février avait laissé sans travail un certain nombre d'ouvriers. Le gouvernement provisoire entreprit de leur éviter les jours de chômage en leur donnant de l'ouvrage aux frais de l'État. Le 2 mars, il y en avait 17,000, le 15 mars, 49,000, le 20juin, 107,000. Dans ce nombre sont compris 15,000 individus entrés par fraude, et 2,000 forçats libérés. On s'aperçut des difficultés matérielles auxquelles on allait se heurter ; on s'en aperçut trop tard, hélas! et l'on proposa la suppression des ateliers nationaux. En principe, cette suppression lut admise, mais il y avait deux façons de l'opérer, soit en temporisant, soit en brusquant au contraire les événements. La première manière seule était prudente et juste. Les conservateurs de l'As-

semblée, les cléricaux et leurs alliés s'empressèrent de la faire repousser. La colère fut grande parmi tous ces hommes menacés de perdre du jour au lendemain tout gagne-pain. Un décret du gouvernement provisoire, ordonnant que les ouvriers non majeurs auraient à choisir entre leur envoi dans les ateliers de province ou leur expulsion de ceux de Paris, augmenta cette irritation ; les bonapartistes l'attisèrent. La nomination de M. de Falloux comme rapporteur de la Commission, lui qui s'était prononcé antérieurement pour la suppression immédiate des ateliers, l'exaspéra. Les troubles commencèrent. M. de Falloux a dit depuis cette époque, pour se justifier, que les barricades étaient dressées dans Paris avant la lecture de son rapport, voulant ainsi donner à entendre qu'il n'était pour rien dans l'insurrection de Juin. Ce qu'il n'avoue pas, c'est que le contenu de son rapport avant d'être lu à la tribune, était déjà connu de tout le monde. 11 se garde bien de dire qu'il y avait encore moyen d'éviter l'effusion du sang et tous les malheurs de l'insurrection en n'excitant pas davantage la colère de ces hommes irresponsables dans leur ignorance, d'avoir cru à des utopies débitées de bonne foi, mais qu'une imprévoyance coupable avait eu le tort de vouloir mettre à exécution. Non, M. de Falloux n'a jamais voulu

confesser qu'il a été maudit par les orphelins ou les parents des victimes de Juin 1848. Sa conscience sans doute le laisse en repos. L'histoire ne peut pas lui laisser cette douce quiétude. Elle a le droit de le juger.

D'ailleurs, le but désiré de M. de Falloux et les siens fut atteint. La seconde république était désormais perdue. Le parti clérical avait fait son possible pour hâter sa chute; c'était dans son programme. Il ne lui restait plus qu'à profiter des fautes où il avait engagé ses adversaires : le moyen en était facile; il lui fallait uniquement vendre son concours au premier intrigant monarchiste qui se présenterait, il le trouva dans la personne de M. Louis Bonaparte. Les légitimistes purement politiques, les orléanistes étaient déjà décidés à soutenir sa candidature; ils crurent peut-être à la loyauté de l'aventurier de Strasbourg et de Boulogne ; ils ne donnèrent pas une haute opinion de leur clairvoyance. Les cléricaux furent plus fins. Que leur promettait la candidature du fils adoptif de Napoléon Ier? Imiterait-il la conduite de Napoléon Itp, à l'égard du clergé? ou bien achèterait-il leur appui par des concessions réelles et durables ? Ils voulurent des stipulations expresses. Un ouvrage de M. de Falloux, paru en 1856, intitulé : « Le parti catholique, ce qu'il a

été, ce qu'il est devenu >> le dit en termes positifs : « Cette candidature posée, des hommes politiques en assez grand nombre voulurent, avant de se prononcer pour ou contre elle, entrer en relations avec le prince M. de Montalembert eut plusieurs entretiens avec le prince. Il stipulait là, comme ailleurs pour la liberté religieuse. »

Après l'élection du dix décembre, le parti clérical réclama sa part de pouvoir. Le président de la république lui donna le ministère qu'il convoitait, celui de l'instruction publique, en lui laissant la liberté d'en désigner le titulaire. On hésita quelque temps entre M. de Montalembert et M. de Falloux. « La fougue du premier dans ces mo- « ments de prise de possession pouvait créer au « parti des dangers que la prudence du second « saurait éviter. Le parti clérical avait double- « ment besoin d'être représenté dans les conseils « du gouvernement par un homme prudent et ha- « bile. La révolution triomphait à Rome, Pix IX « s'était retiré à Gaëte. Le pape hors de Rome, il « n'y avait plus de papauté. Le parti clérical vou- « lait ramener à tout prix le Saint-Père dans sa « capitale (1). »

Le 24 mai, l'Assemblée nationale avait aussi exil) Taxile Delord. Hist* du second empire. Chap ï.

pliqué ses sentiments au sujet de la politique extérieure : « Pacte fraternel avec l'Allemagne; reconstruction de la Pologne ; affranchissement de l'Italie. » Moins d'une année après, Louis Bonaparte envoyait un représentant de la France aux conférences tenues à Gaëte par les agents diplomatiques de l'Europe. Le 8 janvier 1849, Ledru- Rollin réclama contre cette sanction donnée aux traités de 1815.

Les gouvernements français et anglais, après l'abdication de Charles-Albert, avaient arraché à Radewski un armistice qui sauvait momentanément le Piémont. L'Assemblée nationale pensant que de nouveaux efforts en sa faveur pouvaient devenir nécessaires, adopta l'ordre du jour suivant :

« Si, pour mieux garantir l'intégrité du territoire Piémontais, et pour mieux sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France, le pouvoir exécutif croit devoir prêter à ses négociations l'appui d'une occupation partielle et temporaire en Italie, il trouvera dans l'Assemblée nationale le plus entier concours. » Ces mesures, on le voit, n'avaient pour but rien moins que la restauration du pape; au contraire, la fondation de la république romaine avait été considérée comme un heureux présage de bonnes relations entre l'Italie et la

France. Mais le président avait promis son concours aux cléricaux. Cet engagement, il le considérait comme plus utile à exécuter que d'observer son serment de fidélité à la Constitution dont l'article V portait : « La république française n'attentera jamais à la nationalité d'un peuple. » M. Odilon Barot conformément à l'ordre du jour que nous venons de citer, demanda un crédit de 1,200,000 francs immédiatement accordé. Tel fut le début de l'expédition de Rome, qui fut confiée aux soins du général Oudinot, par M. Louis Bonaparte et que quelques esprits naïfs ou de mauvaise foi accusent la république de 1848 d'avoir fait.

"L'ignorance de l'opinion publique et des représentants sur les projets de Louis Bonaparte en Italie était complète. Oudinot eut même soin en débarquant à Civita-Vecchia, le 27 avril, de tâcher de tromper les Romains, en leur affirmant dans une proclamation « qu'il ne venait point pour exercer sur eux une influence oppressive ni leur imposer un gouvernement contraire à leurs vœux. »

Le 7 mai, on apprit que nos troupes se battaient sous les murs de Rome. L'effroi et la colère furent immenses. Le ministère fut interpellé, et une commission nommée pour aviser aux événements. Elle élut M. Senard rapporteur. Dans une séance de nuit, à dix heures du soir, cet honnête homme,

révolté comme ses collègues, déposa un rapport dans lequel il accusait le ministère d'avoir trompé l'Assemblée, méconnu sa décision souveraine et violé la Constitution. La droite murmura, mais elle ne put empêcher l'ordre du jour suivant d'être voté :

« L'Assemblée nationale invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui avait été assigné. »

Loin d'obéir à cette décision de l'Assemblée, M. Louis Bonaparte écrivit la lettre suivante au général Oudinot, lettre qui lui fut pour ainsi dire dictée par M. de Montalembert :

« Mon cher général ,

« La nouvelle télégraphique qui annonce la « résistance que vous avez rencontrée sous les murs « de Rome, m'a vivement peiné.

« J'espérais, vous le savez, que les habitants de « Rome, ouvrant les yeux à l'évidence, recevraient « avec empressement une armée, qui venait ac- « complir chez eux une mission bienveillante et « désintéressée. Il en est autrement. Nos soldats « ont été reçu en ennemis. Votre honneur militaire

« est engagé: je ne souffrirai pas qu'il reçoive « aucune atteinte. Les renforts ne vous manque- « ront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur « bravoure, que je partage leurs peines et qu'ils « pourront toujours compter sur mon appui et « sur ma reconnaissance.

« Signé : Louis-Napoléon Bonaparte. »

Voilà le cas que faisait des résolutions prises par les représentants de la nation, le président poussé par les cléricaux. Loin de résister à ses allures despotiques, l'Assemblée compromit encore davantage la république, en votant elle-même sa dissolution. Le 26 mai 1849, elle se sépara.

Rien n'est plus curieux que d'étudier la période des élections pour l'Assemblée législative. Alors comme toujours du reste, les monarchistes se livrèrent, soutenus par le gouvernement, à une propagande basée sur d'ignobles calomnies contre le parti républicain. Les droites s'étaient fusionnées avec les cléricaux en une coalition qui s'attribua nécessairement le nom de parti de l'ordre, et dont le comité siéga rue de Poitiers. C'est de Là qua sortirent 577,000 exemplaires d'opuscules immondes, qui avaient pour titre: les Orgies révotionnaires, les Ét rang leurs, les Ravageurs, les Chauffeurs, les Démolisseurs, les Terroristes, Dieu

le voudra, qui portait cette épigraphe : « Les républicains de bonne foi sont des idiots, etc, etc. » Nous ne nous attarderons pas à analyser ces différents factums qui se ressemblent tous par le dévergondage des idées et du style. Pour en donner une simple idée au lecteur bienveillant qui a bien voulu nous suivre dans cette étude, nous mettrons sous ses yeux le passage suivant, tiré du Petit manuel du paysan électeur, et rédigé en forme de dialogue :

M. Hardy : — Les Montagnards sont des républicains farouches ou plutôt des «espèces de tyrans; ils sont pires que les sauvages de l'Amérique; les socialistes et les communistes sont des Montagnards renforcés ; c'est un ramassis d'aventuriers, d'hommes ruinés, criblés de dettes, échappés des prisons et des galères.

« Jean. — Mais, où veulent-ils donc en venir?

« Augustin. — Parbleu, c'est bien clair, à mettre la main dans nos poches.

« M. Hardy. — Rien de plus vrai.

« Augustin. — Ils prendront encore ta femme à ton nez, et tu n'auras rien à dire. »

Ces petites ordures n'étaient pas seulement répandues à profusion dans les villages et les hameaux. 11 fallait éclairer l'électeur ignorant, et, du haut de la chaire, les curés les lisaient à leurs

paroissiens. Combinée de cette façon, la conspiration de la calomnie ne pouvait manquer de réussir. Le 28 mai, à midi, l'Assemblée législative ouvrit ses séances. Elle devait tuer la république, pour se laisser égorger elle-même par M. Louis Bonaparte.

Les avertissements de la gauche et les occasions ne lui manquèrent cependant pas pour secouer le joug où la tenait le président. Mais elle ne sut profiter ni des uns, ni des autres ; fondue dans le parti clérical, la majorité monarchique de l'Assemblée , obéissait aux impulsions de M. de Montalembert ! et de ses amis. Qu'importaient aux cléricaux, les ; intrigues de M. Louis Bonaparte ? Leur plan était ! le même que sous la monarchie de Juillet ; comj battre les libertés publiques et les accaparer pour leur parti. Tous les moyens leur semblaient bons pour arriver à ce but ; du marché fait avec le nouvel ambitieux, les principales clauses avaient été exécutées par celui-ci. Il en restait d'autres comprises communément sous le nom d'expédition de Rome à l'intérieur. Pour engager M. Louis-Napoléon à les accomplir, il fallait se montrer entièrement soumis à ses vues. Le parti clérical ne J marchanda pas cette fidélité intéressée.

Les opérations du siège de Rome avaient traîné ; en longueur. Le général Vaillant qui les conduisait, mais qui avait refusé le titre de général en chef,

en disant que le rôle cle tuer la république romaine ne convenait pas à la république française, avait vu ses scrupules s'évanouir avec le résultat des élections, et dès ce moment activa les aggressions contre la ville. La nouvelle que le sang de nos soldats coulait pour une cause tout autre que celle de la liberté irrita la gauche de l'Assemblée. M. Bac interpella le gouvernement, personne ne répondit. M. Drouin de Lhuys, ministre des affaires étrangères, était absent, et ses collègues prétendaient n'avoir pas reçu communication des dépêches venues d'Italie. La nuit se passa dans de cruelles angoisses (car la demande d'une séance dans la soirée avait été repoussée par la majorité); le lendemain, le 11 juin, M. Ledru-Rollin monta à la tribune pour proposer la mise en accusation du président de la république et du ministère, comme coupables d'avoir violé la Constitution et foulé aux pieds les votes de l'Assemblée nationale.

M. Odilon Barot, l'ancien chef de l'opposition sous Louis-Philippe, fut chargé de défendre cette première aventure, qui commençait la série de celles du futur empereur. Il ne trouva à répondre qu'une subtilité n'infirmant en rien les accusations dont on avait frappé le gouvernement : « Le président de la république en restaurant le pape n'entend nullement restaurer les abus de la

papauté. » Ledru-Rollin riposta que lui et les siens défendraient la Constitution les armes à la main. Ce mouvement de colère devait achever l'existence de la seconde république. Quoique son nom se trouve encore pendant trois ans sur les affiches officielles, elle est morte réellement le 13 juin 1849; elle a été tuée par les cléricaux, à qui des esprits honnêtes, mais exaltés et impatients, ont fait le jeu vraiment trop beau.

Les troubles du 13 juin furent suivis de la mise à exécution des projets si chers aux cléricaux. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la restriction apportée au suffrage universel, ni de la loi de haine contre la presse ; nous en viendrons de suite à ce que convoitaient les ultramontains. L'ingérance de M. de Falloux au ministère de l'instruction publique, au milieu de tous les troubles qui étaient survenus, n'avait pas sur ce point atteint les résultais désirés. Les cléricaux voulaient se rendre maîtres de l'enseignement, comme ils avaient essayé de le faire sous le ministère Salvandy, et ils réclamaient à grands cris la présentation de la loi sur l'instruction publique. M. de Falloux avait, il est vrai, rédigé un projet de loi organique sur ce sujet; mais, dans son impatience,il eut le tort d'en saisir l'Assemblée sans le transmettre préalablement au Conseil d'Etat. La Com-

mission chargée de l'étudier avait déjà fini son travail, lorque M. Lherbette, s'apercevant de l'irrégularité, demanda le renvoi du projet au Conseil d'Etat; sa proposition fut votée et la réalisation des ambitions ultramontaines éloignée pour quelque temps. La presse cléricale, en attendant, redoublait d'injures et de calomnies contre les instituteurs primaires. Enfin, comme le Conseil d'Etat ne se pressait pas assez au gré des impatiences jésuitiques, M. de Parieu, le successeur de M. de Falloux, y suppléa par ce qu'il appelait le petit projet, lequel consistait à placer l'instruction primaire jusqu'à la promulgation de la loi organique, sous la surveillance des préfets qui nommeraient, suspendraient, révoqueraient à leur gré des instituteurs que les ministres appelaient les commissaires de Satan. D'ailleurs, la loi ne tarda pas à être présentée. Elle eut pour parrains, M. de Monta* lembert et M. Thiers, Cet étrange assemblage de personnes a besoin de quelques éclaircissements.

M. Thiers, le libérateur du territoire, le premier président de la république, qui est tombé le 24 mai 1873 victime des intrigues monarchiques et cléricales, n'était pas républicain en 1850. Après la révolution de Février, il s'était rallié au fameux parti de l'ordre. Partisan de la liberté, il soutint la nouvelle loi, parce qu'il y vit une application de

ses principes libéraux et parce qu'il voulut lutter contre les républicains sans s'apercevoir comme eux, que cette loi, loin de favoriser la vraie liberté d'enseignement, maintenait le privilège de l'Etat, qui est certainement légitime à bien des points de vue, mais en l'amoindrissant en faveur des établissements cléricaux et du clergé. « La religion et la philosophie, disait M. Thiers, sont deux sœurs immortelles, placées près de Dieu dès l'origine du monde. La religion dans le cœur de l'homme, la philosophie dans son esprit ; ces deux sœurs se séparent quelquefois, elles se combattent, elles finissent par rentrer dans la paix après avoir tiré de leurs luttes cet avantage que la religion y gagne quelque chose du savoir humain et la philosophie plus de respect pour les choses saintes. »

Malgré tout notre respect pour ce grand homme qui a aimé son pays et l'a servi jusqu'à son dernier souffle, nous ne pouvons nous empêcher de trouver que lui, si souvent prophète depuis cette époque, ne le fut guère en cette occasion. Les deux sœurs ne sont guère rentrées en bonne intelligence et la faute en est au caractère accariàtre de celle que M. Thiers plaçait dans le cœur de l'homme. Au fond de ces superbes phrases on voit que les libéraux monarchistes proposaient un compromis par la voix de réminent orateur.

M. de Montalembert n'eut garde de le refuser. Comment pactisa-t-il avec sa conscience, lui, fils soumis de l'Eglise, dont il reconnaissait la souveraine indépendance, lui qui, quelques années auparavant, dans sa petite brochure dédiée aux électeurs catholiques (1846), déclarait que l'Eglise catholique ne connaît pas de transaction avec ceux qui l'ont vaincue ou reniée ici-bas? C'est là un phénomène qu'ont dû étudier les casuistes. Toujours est-il que M. de Montalembert accepta l'association proposée par M. Thiers. Les fougueux du parti, les catholiques purs de tout amalgame n'en furent pas contents, lï Univers nia la doctrine de M. Thiers. « Cela est faux, disaitil, il est faux que la religion et la philosophie sont deux sœurs immortelles, l'origine et le partage qu'on leur assigne sont faux. Non, il n'est pas vrai, que Dieu ait placé la religion dans le cœur de , l'homme, et la philosophie dans sa tête. Il n'est pas vrai que la religion et la philosophie aient jamais contracté des alliances. Il faut que cette philosophie se révolte contre la religion ou qu'elle consente à être la servante, l'humble servante, ancilla, de cette reine. »

La même scission se produisit parmi les prélats. Monseigneur Sibour, le successeur de monseigneur AfFre à l'archevêché de Paris, qui en 1848,

lors de la promulgation de la Constitution, avait écrit et débité de belles phrases sur la rédemption du prolétariat par le travail, avait suivi le mouvement imprimé par M. de Montalembert, et dans un mandement du 15 janvier 1850 avait engagé les prêtres à s'abstenir de toute intervention dans les discussions politiques, « parce que, disait-il, l'Eglise respecte tous les gouvernements qu'elle trouve établis, ceux mêmes que les révolutions font surgir, sans leur demander compte de leur origine, ni de leur droit, pourvu qu'ils accomplissent leur devoir. » Au contraire, l'évêque de Chartres, M. Clausel de Montais, dont nous avons déjà parlé au sujet de ses écrits contre le philosophe Jouffroy, appuya les dires de Y Univers, ainsi que d'autres ecclésiastiques comme l'abbé Cazalès. Dans une lettre pastorale du 15 mars, le fougueux prélat s'éleva contre la théorie émise par monseigneur Sibour, et ce docu- , ment se fait surtout remarquer par des traits d'une verdeur extraordinaire contre le gouvernement à bon marché de 1830 contre les envahisseurs de trônesJ etc. L'archevêque de Paris ne put mieux faire que de déférer son suffragant à un concile provincial convoqué par ses soins, et là se termina la querelle des deux prélats.

Il n'en fut pas de même pour Y Univers qui

continua sa campagne contre le projet de loi. L'on ne peut se dissimuler que ses théories étaient conséquentes avec le principe : « Hors de l'Eglise point de salut. » Mais le parti clérical fut outré de cette algarade ultramontaine trop bruyante, et en garda rancune à Y Univers. En 1856, M. deFalloux dans un ouvrage que nous avons déjà cité, disait à Y Univers : « Vous avez failli jeter la division dans Tépiscopat français; parmi les laïques, vous avez réussi ; ce qui était hostile, vous l'avez exaspéré; ce qui était bienveillant, vous l'avez rendu hostile. »

Quoi qu'il en soit, la loi passa; elle fut promulguée le 15 mars 1850. Elle installait le clergé dans le conseil supérieur et dans les conseils académiques; les curés dans l'inspection des écoles, en laissant au gouvernement la faculté de choisir les inspecteurs généraux. Mais les plus grands succès pour les cléricaux, ce furent la conquête de l'enseignement secondaire, et la faculté pour les chefs de corporations religieuses enseignantes, autorisées par l'Etat, de créer des instituteurs par lettre d'obédience. La loi prit bien quelques précautions contre les envahissements congréganistes ; l'article u22 est ainsi conçu :

« Art. 2:2. Tout chef d'établissement primaire ou secondaire qui refusera de se soumettre à la

surveillance de l'Etat, telle qu'elle est prescrite par V article précédent , sera traduit devant le tribunal correctionnel de l'arrondissement et condamné à une amende de 100 francs à 1,000 francs. En cas de récidive, l'amende sera de 500 à 3,000 francs. Si le refus de se soumettre à la surveillance de l'Etat a donné lieu à deux condamnations dans l'année, la fermeture de l'établissement pourra être ordonnée par le jugement qui prononcera la seconde condamnation. Le procès-verbal des inspecteurs constatant le refus du chef d'établissement fera foi jusqu'à inscription de faux. » Cet article précédent, le vingt et unième, disait : « L'inspection des écoles publiques s'exerce conformément aux règlements délibérés par le conseil supérieur ; celle des écoles libres porte sur la moralité, l'hygiène et la salubrité. Elle ne peut porter sur i renseignement que pour vérifier s'il n'est pas con- ; traire à la morale, à la Constitution et aux lois. »

Ces deux articles furent illusoires. Il est de no- ! toriété publique, que jamais, jusqu'à ces derniers temps, aucun des inspecteurs de l'Etat n'a pénétré pour faire son devoir dans un établissement congréganiste. Parmi ces dignitaires de l'Université, il en est qui ont eu une tendresse particulière pour les cléricaux; d'autres, parmi eux eussent été bien aises d'appliquer la loi ; mais ceux-là savaient

qu'une démarche pareille aurait précédé leur révocation. La loi aura-t-elle désormais une sanction ?

Lorsque M. de Montalembert et ses amis votèrent ces articles, ils savaient bien qu'il n'auraient aucune portée en ce qui concernait leur parti et ne pourraient gêner que les institutions laïques. Si l'on se demande pourquoi ils n'ont pas accaparé du coup l'instruction publique toute entière, M. de Falloux en donne la raison (1). « Substituer brus- « quement un clergé, déshabitué d'enseigner, à « une Université largement privilégiée, en posses- « sion de longues préparations; faire soudain ap- « paraître une soutane, partout où il y avait un « frac, c'eût été constituer un mal énorme et cer- « tain, c'eût été faire calomnier par une imitation « trompeuse et informe comme presque tout ce « qui est improvisé, l'enseignement religieux, tel « qu'il peut être, quand le temps et les vocations « lui ont prêté leurs forces. »

D'ailleurs, les cléricaux avaient obtenu ce qu'ils demandaient : le pacte était plus ferme que jamais entre eux et M. Louis Bonaparte. Ils ne craignirent pas de le laisser voir. Après les cris de Satory et toutes ces manifestations anti-constitutionnelles

(1) Le parti catholique, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu. Paris 1856.

auxquelles le président se prêtait si volontiers, la Chambre monarchiste commença à montrer quelque irritation contre lui, et la laissa percer en lui refusant un supplément de crédit de 1,800,000 fr. pour ses frais de représentation. Lors de la discussion à laquelle donna lieu cette demande, M. de Montalembert monta à la tribune pour la soutenir : 4f Je ne suis, dit-il, ni le conseiller, ni le confident, ni l'avocat du président de la république,

je suis son témoin Le refus de ce crédit serait

une des ingratitudes les moins justifiées de ce temps-ci... » La partie la plus curieuse de ce discours est celle où M. de Montalembert, chef des cléricaux rompit en visière aux monarchistes; il s'éleva contre les coalitions parlementaires, qui, en détruisant le respect de l'autorité, contribuaient bien plus aux révolutions que les émeutes. Il alla même jusqu'à dire qu'il se séparait de ses anciens alliés légitimistes, en leur déclarant qu'il n'y avait de légitime que ce qui était possible. Ainsi que le mandement de monseigneur Sibour, ce discours approuvait d'avance le coup d'Etat.

Le président s'en montra reconnaissant dès l'abord ; il donna ordre à M. de Parieu de procéder à Fépuration dans les lycées, les écoles, les pensionnats, en un mot dans tous les établissements d'instruction publique. Le ministère s'acquitta de

cette tâche avec un soin scrupuleux ; il accepta le contrôle du clergé, se soumit à ses volontés et lui laissa régler renseignement. Aussi quelle ferveur et quelle orthodoxie dans toutes les chaires ! La Sorbonne n'osa plus parler que tout bas du dixhuitième siècle ! Michelet professait encore l'histoire avec sa liberté d'allures habituelle au collège de France, son cours fut supprimé avec Tassentiment même de l'administrateur.

Sur ces entrefaites, éclata le coup d'État. Les représentants de toutes les opinions furent poursuivis et traqués à l'exception des cléricaux (i). Le clergé de Paris garda le silence pendant les trois lugubres journées de Décembre. Dans son « histoire d'un crime », Victor Hugo raconte que monseigneur Sibour refusa, malgré les instances d'Arnaud de l'Ariège, de faire une démonstration qui, en tous cas, eût honoré l'Eglise si elle n'avait pas eu d'autres résultats. En effet, pas une protestation contre la violation de serment ! pas un mot de commisération pour les malheureuses victimes de la force brutale employée par un sinistre ain-

(1) M. de Falloux fut, il est vrai, enfermé au mont Valérien ; il avait rompu avec M. de Moutalembert pour se retrancher dans ses opinions purement politiques. D'ailleurs il approuva lecoupd:Etat et ne resta pas longtemps en suspicion auprès •lu nouveau maître.

bitieux! Cette attitude réservée du clergé Lui valut les bonnes grâces du nouveau maître. Le G décembre, un décret rendit au culte l'église de Sainte- Geneviève; le lo, M. de Morny, ministre de l'intérieur, recommanda dans une circulaire aux préfets de faire, autant qu'il dépendait de l'autorité, respecter le repos du dimanche. « La cessation des travaux publics le dimanche et les jours fériés serait d'un bon exemple .sans avoir l'air d'être une contrainte exercée sur la conscience des citoyens. » Enfin à l'avenir, lorsqu'il s'agirait de travaux à entreprendre pour le compte des communes ou des départements, on devrait inscrire une clause spéciale dans le cahier des charges pour interdire aux entrepreneurs tout travail le dimanche et les jours fériés.

Cette attention du président d'aller au devant des vœux du clergé dans cette question de la sanctification du dimanche qui lui tient tant au cœur, lui attira la bienveillance de tous les ecclésiastiques ; curés et prélats se mirent en campagne pour faire la propagande nécessaire pour le plébiscite ratifiant le coup d'État. Monseigneur Eugène, évêque de Marseille, écrivit à un journal de cette ville : « A mes yeux, les plus grands intérêts de la religion et de la société exigent qu'on ne s'abstienne pas ; plusieurs de mes vénérables

collègues, dont l'opinion m'est connue, pensent qu'il faut dans cette circonstance critique donner son appui au pouvoir chargé de nous défendre. Je n'en connais pas un seul qui soit d'un avis contraire. » L'évêque de Chartres, M. Clauzel de Montais, qui avait si bien fulminé contre les envahisseurs de trônes y s'était radouci. Il engageait son clergé à dire oui.

« La Providence, dit-il, dans une circulaire, ne nous donne en ce moment que ce moyen de salut. Il est évident que si Bonaparte était rejeté, la France ne trouverait plus qui lui substituer. Le peuple trompé par des intrigues et de fausses suggestions pourrait faire un choix détestable qui plongerait notre pays dans de nouveaux et incomparables malheurs. »'

Ces manœuvres réussirent. Les oui du plébiscite approuvèrent le crime de Décembre. Le clergé de Paris fut un des premiers corps de l'Etat qui vinrent féliciter le prince-président. L'archevêque, qui le présenta, prononça dans cette circonstance un petit compliment à M. Louis Bonaparte, compliment que le nonce du pape luimême s'était abstenu de faire. Le clergé de province ne voulut pas rester en retard. L'évêque de Nancy, monseigneur Menjaud, trouva pour innocenter le parjure la célèbre phrase, reproduite

depuis lors par tous les panégyristes de l'empire : « Vous êtes sorti de la légalité pour rentrer dans le droit. » Enfin, le 1er janvier 18o2, en grande pompe, monseigneur Sibour célébra un Te Deum à Notre-Dame, et fut le premier à chanter le « Salvum fac Ludovicum Napoleonem. »

Napoléon III a suivi le même chemin que le premier empereur pour s'emparer du pouvoir. Il s'est aussi servi du clergé comme marchepied ; mais il lui était impossible de pousser l'imitation plus loin. Son oncle avait été le maître despotique du clergé; lui, il ne fut que l'humble valet des Jésuites. Aussi, malgré les apparences pseudolibérales de quelques prélats, la guerre de contrerévolution va-t-elle continuer plus ardente que jamais.

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