‹ Le cléricalisme et l'école: la loi Falloux, mars, 1900Chapitre 46 sur 47 · PALLIATIFS · texte numérisé non relu

PALLIATIFS

Pour nous guérir du virus clérical qui contamine irenseignement de la jeunesse française, divers remèdes ont été proposés, deux notamment. Le • .premier consiste à dissoudre les congrégations non . '.autorisées. Le second consiste à exiger un certificat *de stage dans les établissements scolaires de TEtat, J'ai le regret de dire que le premier ne me paraît 'guère plus efficace que le second.

Je ne vois pas, tant s'en faut, d'inconvénients à la dissolution des écoles congréganistes. La loi est toujours la loi ; et si une chose doit surprendra, c'est que, sous un gouvernement républicain, elle reste inappliquée. Aucune des congrégations non autorisées n'a le droit d'exister en France et, par une singulière faiblesse, on leur laisse le droit d en- •seigner ! Leurs membres n'ont même pas le droit de se réunir pour vivre à l'état de communauté ; et, »par une contradiction inattendue, on leur abandonne le droit de former des collèges, c'est-à-dire — rétymologie l'indique — des associations ayant pour but immédiat l'enseignement.

Je ne comprends même/ pas que la question se

LE CLÈRICALISIIB ET l'kCOLE

at

pose de savoir si les Congrégations en doivent êtref exclues. Pour tout gouvernement c'est un devoir de les en exclure. Il n> a pour cela qu'à appliquer le droit commun, à leur faire défense d'une façon générale de se grouper en associations, que ce soit pour recevoir et éduquer des élèves, que ce soit simplement pour vivre d'une vie commune.

Mais ceux qui admettent que l'enseignement doit être libre se tromperaient à croire qu'après avoir ! dissous les Congrégations irrégulières on aura 'barré à leurs membres l'accès de l'enseignement. ■1 L'expérience de 1880 est là pour attester le contraire. iMême après les'^écrets du 29 mars, les écoles des Jésuites n'ont été fermées un seul jour, une seule minute. Pour éluder la loi, il a suffi aux Jésuites de Vaugirard et de la rue des Postes de quelques prête-noms, d'un contrat de société civile plus ou moins réelle, plutôt fictive.

I « Prêtée, c'est la fable ; la réalité, c'est les I Jésuites », disait Dupin. Ils s'appellent aujourd'hui Pacanaristes ; Rigoristes, demain ; un autre jour, les Pères de la Foi. Ils savent être anonymes et passer invisibles et silencieux à travers les mailles du Code. Il est très difficile de découvrir et de rapporter la preuve que les membres d'une congrégation non autorisée sont groupes à l'état d'association. Leur interdire de professer individuellement est plus difficile encore. Allez-vous exiger de tous ceux qui se destinent au professorat l'affirmation par écrit et souis serment, qu'ils n'appartiennent à aucune congrégation non autorisée ? On y pensa sous Louis-Philippe. J'ai dit, en passant, que la mesure me paraissait arbitraire. Jules Ferry y pensa également, mais le fameux article 7 eût été à coup sûr inutile. Vous pouvez frapper, disperser les congrégations qui se présentent à l'état de groupement ; vous ne pourrez pas empêcher un quelconque individu de saffilier à un ordre. Dans le premier cas, il y a un délit qui relève du Coda ;

îjftns le second cas, il n'y a qu'une manière de c^ire devant laquelle les tribunaux sont désarmés et impuissants. Il y a des dévots, des laïcs, qui ne portentni robe, ni rabat, et qui pourtant. font partie . des tiers-ordre. Pourquoi leur interdi riez-vous de ) pratiquer leur religion de cette manière, si cette manière leur paraît bonne ? Et si vous n'avez pas le pouyoir de les en empêcher ; si vous ne pouvez pas, de ce fait, les priver de leur qualité de citoyen ; si vous ne pouvez pas davantage en priver les Dominicains et les Jésuites, pourquoi auriez-vous le pouvoir de leur interdire le droit à l'enseignement^ si ce droit est reconnu à tous les citoyens ?

'La prudence dit aux partisans de la liberté d'en- psergner, qu'il ne faut pas compter sur la dissolution dès congrégations religieuses pour épurer notre enseignement de l'influence congréganiste ; la iystice leur dit aussi quïl ne faut pas recourir à la « déclaration », car cette déclaration est un véritable 1 attentat à la liberté de conscience et aux droits du citoyen.

Il faut chercher autre chose.

JjB remède proposé par le ministère actuel serat-il plus efficace? Le projet de M. Leygues est-il plus justifié? Ni justifié ni efficace, je l'affirme par avance.

Je suis le premier à rendre justice à l'intention républicaine de M. le ministre de l'instruction publique. Son projet de loi est un acte de courage et il faut l'en louer ; je suis désolé, pourtant, de ne pouvoir rendre un hommage égal au principe de ce projet de loi, et aux motifs sur lesquels il se fonde.

Le projet de M. Ley^^iies impose « un stage dans les lycées ou collèges de l'Etat aux aspirants aux fonctions publiques auxquelles conduisent les études secondaires et supérieures, ainsi qu'aux candidats ^ aux examens et concours d'admission aux écoles du gouvernement établies pour le recrutement des cervices publics ».

S32 LE CLÉRICALISîifE ET L*èC0LB

Le ministre proteste qu'il n'entend rétablir paf

cette mesure ni « Fautorisation préalable » ni le

régime du « certificat d'études ». Il ne rétablit pas

l'autorisation préventive, c'est certain et c'est même

regrettable. Il ne rétablit pas le certificat d'études,

c'est possible. Seulement, entre le certificat d'études

et son stage scolaire, il n'y a guère que la différence

d'étiquette, et encore cette différence serait-elle à

l'avantage de l'ancien certificat d'études.

^«^^«^ A Qu'était-ce anciennement que le certificat d'étu-»

iî'i/nfo. i des? Simplement une attestation destinée à certifier

1 que le candidat avait fait des études normales et

/ régulières, une mesure ayant pour but de maintenir.

' l'enseignement à un certain niveau.

Ce certificat d'études existait déjà au seizième? siècle. Je retrouve dans l'ordonnance de Blois, cet article LXXXV dont l'esprit et la portée apparaissent à travers la rédaction :

Les degrés ne seront conférés sinon à personnes qui au* Tont étudié par temps et intervalles opportuns, selon les ordonnances des Rois nos prédécesseurs, dont ils seront tenus de faire apparoir par certificat et rapport de leurs régents et recteurs.

Dans une ordonnance de Louis XIII, publiée au Parlement de Paris, et enregistrée le 5 juillet 1629, eu Parlement de Toulouse, je retrouve cet autre article XLVI :

■ Nous faisons très expresses inhibitions et défenses à tous docteurs, régents et autres, sceller aucunes lettres de degré, si ce n'est en droit, d'autre scel que de l'Université en laquelle seront conférés lesdits degrés, à peine de faux ; I auxquels degrés nul ne sera reçu qu'il n^ait étudié l'espace *de trois ans et en ladite Université pour le surplus, dont il rapportera certificat suffisant et qu'il n'ait répondu publiquement, à peine de privation des gages desdits docteurs et nullité desdiies lettres. »

Pendant le premier Empire, nous retrouvons les certificats d'études de Tancien régime. (Décret du 16 janvier 1810.) Sous la Restauration, une ordonnance du 27 février 1821 les supprima ; la mémo

année, ils furent rétabus par l'ordonnance du ^ 27 octobre, qui imposait aux candidats au baccalaa- ^ ' Téat l'obligation d'avoir suivi au moins le cours de ^ philosophie dans Tun des collèges ou institutions , de l'Université.

La mesure n'avait rien d'exceptionnel ou de Texatoire. L'Université comprenait alors non seulement les lycées et collèges, mais encore tous les établissements particuliers existant en vertu dei l'autorisation préalable. Par « institution », l'ordonnance du 27 octobre entendait les maisons particulières reconnues de plein exercice, c'est-à-dire les maisons ayant le droit de donner intégralement rinstruction secondaire en vertu d'une présomption de savoir et de capacité. Il en était de même sous le premier Empire. Partout et toujours, le certificat d'études conservait le même caractère, avait le même but : maintenir la supériorté de l'éducation nationale. En cela il ne se distinguait point des certificats exigés dans les Universités de Hollande, du stage de quatre ans imposé en Angleterre pour l'examen du baccalauréat ou de l'attestation de maturité des Universités allemandes. Rien de moins exclusif, rien de plus légitime.

Qu'était-ce que le certificat d'études proposé sous ' * Louis-Philippe, par le projet de Villemain ou celui de Salvandy? Une mesure non moins justifiée, encore plus libérale. Villemain, d'accord avec la commission d'enseignement, fut d'avis qu'à l'avenir la qualité de « plein exercice » ne pourrait être accordée ou refusée, comme jadis, au gré du gouvernement ; il la rendait de plein droit pour les maisons qui posséderaient) au moins deux professeurs munis de leur diplôme de licence es lettres et un maître possédant un diplôme de baccalauréat es sciences.

Le certificat d'études, c'était donc une attestation ^ , a» de bonne scolarité délivrée par des maîtres compé- , " tents. Ce n'était rien de plus. Ce n'était pas un

838 LE CLERICALISME ET l'ÊCOLB

trois ou six mois, tandis que les connaissances exigées pour obtenir ce grade, si elles ont été bien et sainement acquises, ne peuvent l'être qu'en plusieurs années ; 11 faut donc garder la jeunesse de cette malfaisante spéculation, et surtout les parents, trop souvent pressés de tirer de leurs enfants le parti le plus avantageux possible.

Ce n'est pas là la seule précaution à prendre. Il est nécessaire aussi de savoir quelle est l'origine des enfants, s'ils viennent des écoles nationales, publiques ou particulières dans lesquelles les lois de l'Etat sont "observées, et s'ils ne viennent pas de ces écoles placées à nos frontières, dans lesquelles on inspire la haine de nos institutions et un très faible amour pour la France. Enfin, comme il y a des écoles spéciales, les petits séminaires, par exemple, dans lesquelles la loi veut qu'on prépare exclusivement des ministres du culte, il est nécessaire de savoir si les élèves proviennent des unes ou des autres. C'est pour cela que les certificats d'études ont été imaginés.

Il y a, comme on le voit, une certaine différence entre l'ancien certificat d'études et le nouveau certijficat de stage réclamé par le ministre. Le certificat I d'études avait pour premier but d'élever le niveau I intellectuel du pays; le premier et le seul but du certificat de stage est de préserver nos fonctionnaires de l'influence cléricale, de limiter l'enseignement clérical. Le certificat d'études pouvait être délivré par des maisons particulières, sous des garanties de capacité et de savoir ; le certificat de stage, c'est quelque chose comme un privilège indirect, au bénéfice de l'Université. Lequel des . ^ ^ deux vaut le mieux ? Lequel des deux est arbitraire ? j^ *-*';/-'.* Les motifs dont M. Leygues accompagne son

(ruf>%nv . projet de loi sont, à parler franchement, d'une sim- /r »«>:• piicité séduisante. Je ne parle que pour mémoire de la nécessité qu'il invoque « d'établir entre l'Etal et ses collaborateurs une communauté de sentiments et de vues, sur les principes fondamentaux :de la société et sur les institutions politiques qui règlent les rapports entre cette société et l'Etat >». J'ai déjà eu l'occasion de dire ce qu'il fallait penser de l'argument. Il me paraît médiocre. La République a raison de vouloir des serviteurs fidèles. Que le gouvernement commence par exiger la défé-

Yence ou la soumission des» fonctionnaires qui le "servent. Qu'il Texige fortement. Il n'a rien à voir dans leur conscience, mais il a le droit de réclamer qu'ils aient du dévouement, si ce n'est dans leur cœur, du* moins dans leur attitude. Quand la République saura exiger le respect qui lui est dû, les fonctionnaires hostiles et les mauvais s'élimi- ' neront d'eux-mêmes et feront place aux bons. Le personnel s'épurera tout seul.

L'autre argument est pour émouvoir, et j'avoue \'^ ique moi-même j'en ai été longtemps touché.

« Les familles, dit M. Leygues, garderont la fa-i 'culte de confier l'éducation de leurs enfants à des maîtres de leur choix. Elles sauront seulement que pour les fonctions et emplois recrutés par TEtat et rétribués par lui, les candidats devront fournir la référence de trois années passées dans un établissement universitaire. »

L'argumentation paraît irréprochable. Elle consiste à dire ceci : « Droit pour droit. Vous autres, parents, vous gardez la liberté de faire élever vos enfants comme bon vous semble ; moi, Etat, je me réserve la liberté de choisir comme il me plaît mes serviteurs. »

Il n'y a que trois ou quatre défauts à cette belle argumentation. L'erreur appelle Terreur et îe sophisme appelle l'inconséquence.

. C'est une première inconséquence que de se mettre en flagrante contradiction avec notjre évangile républicain, avec la Déclaration des Droits :

■ Tous les citoyens étant égaux, dit la Déclaration, sont également admissibles ti toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que ceUe de leurs vertus et de leurs talents.

Une autre inconséquence c'est que le projet do

loi aboutit à faire payer par le fils l'erreur ou la

faute du père. Est-ce donc la faute de l'enfant si sa

- Camille lui impdse une éducation cléricale et faudra-

t-il qu'il expie le tort des siens, en étant privé du droit de choisir sa carrière et d'y faire son chemin ? Enfin, une troisième inconséquence, celle-ci la plus grave, c'est que vous obligez le père à payer à beaux deniers comptants la constatation de la capacité de son fils ? Vous l'obligez, en effet, à envoyer ce fils sur les bancs de vos collèges, à payer la rétribution scolaire. Pourquoi l'y obligez-vous s'il n'en a pas

1 les moyens? Pourquoi frappez-vous à sa bourse? Pourquoi ne lui lai?sez-vous pas la faculté d'instruire et d'élever lui-même son enfant, s'il en a la capacité ou le loisir?

La question ne paraît pas avoir été prévue par M. Leygues. Elle sera posée cependant. Elle se posera même toute seule, et je crains que le ministre puisse d'autant moins l'éluder, quïl admet formellement à côté du droit de TEtat, le droit du père de famille. Mais alors comment s'y prend ra-t-on pour refuser aux pères de famille, aux tuteurs, le droit de délivrer, eux aussi, des certificats de stage scolaire j dans le foyer domestique ? La loi de Vilemain, ainsi

I que les lois précédentes sur le certificat d'études, laissaient ce droit aux pères de famille ; je ne vois pas que M. Leygues, étant donné son système, le leur puisse refuser. En ce cas, je lui recommande

î la lecture de ce passage d'un exposé des motifs do

' M. Salvandy :

L'Empire reconnut par le décret (i3 1811 la nécessité dft donner à tous les pères de famille le droit de délivrer un certificat d'études pour le baccalauréat à l'enfant élevé sous leurs yeux par un instituteur, un f>nc'e ou un frère. Si on en jugeait par le nomlîre des certificats paternels, il

' n'y aurait pas moins de 21,791 jeunes gens élevés ainsi ; car ces certiflcats sont produits au nombre de 1,742, sur lesquels 755 bacheliers sont brevetés chaque année, c'està-dire moins de la moitié. Mais certainement un grand nombre de certificats paternels sont donnés h des élèves des collèges communaux et royaux, qui n'ont pas terminé leurs cours régulier d'études ou qui les"^ont faites à l'étranger ou dans les écoles secondaires ecclésiastiques. Nous ferons large la part des enfants de famille réellement

. élevés sous leur propre toit si nous les portons à 10,000. .

DL:^fAiN ■ •— ■•■^ -- 339.

Cette simple citation me permet de prophétiser Il coup sûr, à M. Leygucs, ce qui lui adviendra. Il; sera obligé, bon gré mal gré, en vertu même de sa théorie libertaire, d'accorder au père de famille le droit de délivrer à son enfant un certificat scolaire. Quand il aura confié au père de famille ce droit d'at-; testation, oh I alors, ciue restera- t-il de l'efficacité de la mesure? Les pères de famile* continueront d'envoyer où bon leur semble leurs enfants. L'enseignement congréganiste se réfugiera derrière ces certificats fallacieux et ces papiers de complaisance. Il n'y aura rien de changé à l'état actuel.

Je me trompe. S il se trouve quelque établissement congréganiste pour prendre la loi au sérieux et envoyer sur les bancs de l'Université ses élèves, i cet établissement n'en restera pas moins le maître» de leur éducation. Vous croirez affaiblir la maligne . influence de cette éducation en lui juxtaposant l'enseignement de vos lycées et de vos collèges, en lui infusant un peu d'ei^p^'it moderne, en la diluant en quelque sorte dans un peu de libéralisme, comme un médecin dilue dans leau distillée certains poisons pour en atténuer la violence. Détrompez-vous I

Vous eurez introduit dans vos collèges le poison clérical. Le professeur saura quil y a là, devant lui, des oreilles attentives, empressées à recueillir lej moindre mot douteux, à le répéter au Bon Père, et* que parmi ces je unes eîifanls plus d'un aura été dressé pour l'espionnage et pour la délation. L'enseignement que le maître officiel distribuera se fera prudent d'abord, timide ensuite, peut-être enfin . clérical. Vous aurez cru laïciser l'enseignement clérical ; qui peut dire que vous n'allez pas cléricaliser votrç enseignement laïque ?

^ Et, vraiment, est-ce bien la peine de recourir à l'arbitraire pour y trouver un pareil bénéfice? On ne sait pas tout ce qui peut sortir d'un projet qui a

le tort de s'appuyer sur des principes faux

Le remède doit être ailleurs.

UUNIQUE SOLUTION

Nous voici arrivés au terme de cette étude dont' on aura, je Tespère, excusé la longueur. Mes conclusions on les a déjà entrevues. Il est temps que je me résume. Je voudrais condenser en quelques brèves formules les droits de la République et le devoir qui s'impose au parti républicain.

Et d'abord il faudra que nous commencions par nous connaître nous-mêmes. Rien ne sert de boucher ses oreilles au reproche ; le mieux est de se corriger. On a élevé contre TUniversité des critiques V . vives et nombreuses. Les unes étaient justes, les

•♦f^t.vu^ ifr ./autres excessives. Un certain nombre sont fondées. l'iAnC^c ? De celles-là, il faut que nous sachions tenir compte. On a surtout critiqué Finternat. Le système actuel comporte des réformes. Pourtant, il ne faudrait pas trop médire de Féducation en commun. Sous un régime égalitaire elle a du bon. Mais le vrai est que Tinternat, tel que nos lycées le comprennent, convient à certaines natures, non à d'autres. Quelques enfants, par leur caractère, exigent d'être soumis à une incessante discipline. D'autres, natures moins rudes, réclament les tendresses et la douceur d'un foyer. On pourrait imaginer un système qui donnerait satisfaction à ce double besoin ; les parents se- , raient juges et maîtres de leur choix. Ce système ■ existe déjà en Angleterre ; c'est le système tutorial. Guizot, en 1833, avait pensé à l'introduire en France. Il n'y aurait pas été une nouveauté. La Ré-

irolution Rappliquait à TEcole polytechnique. Les • élèves n'étaient pas casernes comme ils le sont au-; jourd'hui, comme le sont encore nos lycéens. « On| les mettra en pension chez de bons citoyens qui rem-; placeront auprès d'eux les parents absents et quij par leurs exemples domestiques, disait le rapport! de Pourcroy, devront les former aux vertus républi-» caines. »

Un tel système pourrait être inauguré dès aujourd'hui. Quand l'Etat aura repris possession du mo^l ' nopole, ce système s'imposera. L'Etat ne saurait, | en effet, souffrir qu'une éducation, donnée en marge, de ses écoles, contrarie l'enseignement qu'il distribue à tous les enfants obligés, pour une raison ou pour une autre, de vivre dans l'internat ; il faut que l'Etat puisse offrir, suivant les cas et suivant la volonté de la famille, soit une éducation en commun, soit une éducation domestique. Mais il faut, d'autre part, que cette éducation domestique offre à^ l'Etat des garanties. Une liste devra donc être dressée des familles ou des petites institutions admises au tutoriat. Cette estampille officielle sera, d'ail- < leurs, une caution aux parents.

Il faudra, en outre, qu'on s'applique à amener ' un rapprochement entre le professeur et l'élève.' Un des rares avantages des établissements congre- i ganistes, c'est que les maîtres y vivent pour la plupart à demeure, ne perdent pas de vue leurs élèves, les suivent dans tous les actes de leur vie ' scolaire, apprennent à les connaître et parfois à s'y attacher. Dans nos lycées, au contraire, le professeur fait son cours ; sa classe terminée, il s'en va et n'y pense plus. Il a eu affaire à des oreilles plutôt. qu'à des caractères. 11 ne connaît que peu ou prou,, jamais assez, la nature des enfants qu'il a mission d'instruire.

Un lecteur m'écrivait naguère que les maîtres de TUniversité manquent de « dévouement ». Le mot est bien gros ; il est surtout inexact. Je puis, par mon expérience personnelle, ^attester le contrairet,

342 tE CLÉRICALISME ET l'ÊCOLË

Etant encore sur les bancs. dU collège, j'eus pour maître un professeur de seconde qui est toujours dans la carrière et qui alors débutait. Il pouvait bien avoir vingt-deux ans ; il était célibataire. Me voyant curieux d'apprendre, il m'attira spontanément chez lui, et là, pour rien, pour le plaisir de s'intéresser à un enfant, il me consacra en leçons gratuites, durant toute l'année, ses veillées de jeune homme. Je lui dois le meilleur de moi-même. N'était la crainte de choquer sa modestie, je me ferais un devoir, citant son nom, de payer ici une vieille deîite de reconnaissance à mon jeune maître d'alors.

Ce seul exemple démontre que le dévouement ne fait pas défaut à nos professeurs officiels ou laïques. Ce qui leur fait défaut, c'est le « contact » plus prolongé avec Télève. Le système tutorial y pourrait remédier. Je sais plus dim jeune ménage universitaire, pauvre ou sans enfants, qui se chargerait avec joie de recevoir en pension des élèves, si le lycée lui abandonnait la rétributon de l'internat, les prix d'enseignement défalqués. Le rôle de l'Etat, ce n'est pas, en effet, de vendre aux enfants de la soupe et un gîte ; il ne le fait que contraint. Il pourrait donc consentir cette remise entière. On i:)ourrait, en outre, établir que les répétitions ne seront jamais données qu'au domiclc des professeurs et que ceux-là seuls en pourront donner qui auront consenti, sauf le cas de légitime excuse, à être inscrits pour le tutoriat.

Il faudra enfin abaisser d'une façon sensible la rétribution de l'enseignement proprement dit. Pour le prix de l'éducation, ce sera l'affaire de la concurrence entre particuliers ou tuteurs. Quant à l'instruction, il faudra se rapprocher autant que possible de la gratuité qui existe déjà pour le bas enseignement. Il faudra du moins augmenter considérablement le nombre des bourses. Il en coûtera au budget quelques sacrifices : mais ces sacrifices ne sont pas moins nécessaires pour l'instruction publi-

DE^rATN 313

que d'un pays que les sacrifices pour sa Guerre, sa Marine ou ses Travaux publics.

Toutes ces réformes, et quelques autres encore, devront être accomplies. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de s'y étendre. Ces réform.es sont, en effet, indépendantes du problème de la liberté d'enseignement. Celui-ci est distinct da celui-là. Quand nos institutions militaires laissent voir des défectuosités ou des lacunes, l'Etat n'abandonne pas au premer venu la liberté d'organiser des milices ; il réforme l'organisation de l'armée, l'armée elle-même, et c'est tout. Quand nos institutions judiciaires fonctionnent mal, laissent voir des abus ou de la corruption, l'Etat n'abandonne pas à tout venant le droit de rendre la justice ; il reforme les règlements de la magistrature, la magistrature elle-même, et c'est tout. — • Il en doit être ainsi pour les institutions scolaires.

Lossentiel, c'est, en corrigeant notre système d'érlucation dans ses détails défectueux, de lui restituer le caractère qu'il aurait dû conserver toujours. Et d'abord il faudra revenir à la définition de Cousin. « L'éducation est un pouvoir éminent de' la puissance publique. KEtat peut le déléguer; jamais il ne l'aliène ».

servaLion personnelle et que la Révolution française • puisa dans les circonstances : Vinttrct sujKrieur de ihiid et celui de Vuniti nationale,

La troisième République peut fournir à son droit une base plus ferme : la large base du Suffrage universel qui supporte nos institutions elles-mêmes. Le bu rr rage universel c'est notre « Révélation » à nous. Républicains. Révélation authentique, rationnello, indiscutable, celle-là ! L'Etat, seul dépositaire d une doctrine fondée sur la loi du nombre et ratifiée • par la volonté populaire, a le droit de réclamer au nom ae la Nation, par préférence et pour elle seule. Je droit d enseignement. Il faudra donc revenir au

844 LE CLÉRICALISME ET l'ÊCOLB

principe du monopole. Il faudra faire retour au ré-" ' j gime de « Fautorisation préalable ». Ce sera court. . Ce sera net. Ce sera intelligible.

Je devine bien ce que m'objecteront les timides 'de la politique : qu'il n'y a pas dans les Chambres

, actuelles une majorité pour cette radicale mesure.

j C'est possible. Mais qu'importe? Montalembert, '^ lui non plus, n'avait pas une majorité en 18^8 ; il en

i eut une en 1850. Ses vingt années d'obstination et de luttes nous devraient servir à la fois de leçon et d'encouragement. Nous aussi faisons notre devoir

j et laissons faire aux Dieux I L'avenir est à la frani Ichise.

/? Au surplus, qu'a-t-il donc d'effrayant, ce régime

' Jde « l'autorisation préalable » ? J'ai déjà expliqué comment le monopole doit être aujourd'hui entendu. Le monopole ne doit pas être le privilège exclusif d'une corporation enseignante, comme fut l'Université sous le premier Empire. L'Université, c'est l'enseignement direct par l'Etat, et rien de plus. Notre monopole, ce sera l'affirmation des droits de la puissance publique par le pouvoir discrétionnaire de l'Etat. Ce pouvoir sera discrétionnaire et le sera forcément, puisque les droits de l'Etat sont absolus. Cela ne veut pas dire que ce pouvoir sera intolérant ! Des maisons particulières pourront s'ouvrir à côté des établissements officiels. Sous Id régime de Juillet, qui pourtant était assez jaloux de son enseigiiement secondaire, 2,li8 autorisations furent accordées du 1®' janvier 1830 au 1*' janvier 1844. On n'en avait refusé que 198. Il n'y a pas de raison pour que, sous la République, le monopole soit plus intransigeant, plus rigoureux que sous la Monarchie ; l'intérêt de la République est de multiplier les foyers de lumière. Satisfaction sera ainsi donnée aux besoins de la concurrence. Non, certes, à la concurrence qui aurait pour but d'améliorer les méthodes, de perfectionner l'instruction. Cette concurrence n'est qu'un mot. Je parle de la seule concurrence possible et efficace : celle qui se propose

BEîifAm

^introduire le bon marché dans Téducalion et de j la mettre à la portée de toutes les bourses. \

Il va sans dire que tous les pensionnats tutoriaux où l'éducation se dispensera présenteront des garanties de moralité. Il va sans dire que tous les établissements particuliers où se distribuera renseignement présenteront des garanties de capacité. ■■ Les professeurs devront être astreints aux mêmes | ^ grades que les professeurs de l'Université. ' ^

Le monopole étant ainsi établi, avec une élasticité des plus larges, il restera à établir sur les maisons privées un système de large surveillance. On devine bien que je ne veux pas parler d'une surveillance tour à tour anodine ou bien inquisitoriale telle f qu'elle existe aujourd'hui ; ce serait une inspection \ '"'• de pure statistique.

Il est juste que les pouvoirs publics soient continuellement renseignés sur l'instruction publique donnée dans le pays, quel que soit 1 endroit où elle fie donne. Les ministres devraient donc pouvoir présenter annuellement aux deux Chambres un état ' récapitulatif où seraient consignés :

1® Le nombre et la nature des maisons d'éducation ; le rôle du personnel enseignant et celui de la population scolaire ; les grades des professeurs ; la statistique des examens pour chaque établissement officiel ou privé.

2"* Les règlements intérieurs, les programmes d'étude, les méthodes suivies.

3® Les améliorations introduites et celles projetées.

C'est seulemen^t par la, connaissance et surtout par la publicité de cette triple statistique qu'on pourra espérer quelque chose de l'émulation en matière d'enseignement. Si le progrès est quelque part, c'est là, et non pas dans le régime d'une surveillance sournoise et d'une concurrence incomplète.

J'ai dit pour quelles raisons le clergé devait être exclu d'office et de piano de la faveur de l'autorisa-

LE CLERIC.U.ISME FT l'ÈCOLB 346

'tion préalable. Je n'ai pas à insister. J'insiste seulement pour indiquer que l'indispensable corollaire i.de cette exclusion absolue et en bloc doit être la sup-

' (pression en bloc et absolue des petits séminaires. .'Quels motifs y aurait-il de les maintenir? Leurs ,abus ? Le recrutement du sacerdoce, nous dira-t-on. Qu'est-ce que cela signifie ?

On comprend, à la rigueur, que l'Etat croie devoir accorder au sacerdoce un budget des cultes. On peut en donner des explications diverses, discutables, d'ailleurs. Les uns allégueront comme motif , 'que cette libéralité représente le revenu des biens

^ j considérables autrefois possédés par lEglise. Les autres nous diront que l'Etat, constatant dans une partie de la population une faveur pour certains cultes, considère que l'exercice de ces divers cultes est, dans une certaine mesure, un besoin d'ordre public auquel il faut que 1 Etat satisfasse. Soit ! Mais 'que l'Etat paie au clergé une rente ou qu'il le subventionne, il n'a pas de motifs pour favoriser les vocations ecclésiastiques. Il ne doit pas mettre d'entraves au recrutement du sacerdoce. C'est entendu ! Il doit

I même, si l'on veut, assurer ce recrutement. Pour . cela, les grands séminaires suffisent. Les petits séminaires sont de trop.

LEîat n'est pas obligé de pousser les enfants vers la prêtrise. L'Etat n'est pas tenu de travailler au progrès de la religion catholique. Aussi bien ce sera rendre service à beaucoup de ces enfants qu'on élève en serre chaude c^ans les petits séminaires et qu'on prépare arLificiellement pour une carrière à laquelle beaucoup ne sont pas naturellement dis-

; posés, et dans laquelle l'hypocrisie ou la torture morale les attendent. On rendrait un signalé service au clergé lui-même en lui épargnant ces vocations factices et aventureuses.

iviosures bj'utales, audacieuses, impraticables I diront quelques-uns. Non ! Mesures légitimes, normales et pratiques. Elles l'étaient déjà du temps de l'orléanisme. 11 n'y a simplement au'à oser les pro-

DEMATA

SiT

poser à la troisième République. Tant pis pour ceux qu'elles offusqueront. Il s'est trouvé des esprits subtils pour souhaiter qu'on fasse aux prêtres une plus large part dans l'enseignement ofiiciel, sous prétexte que leur présence ramènerait à 1" Université des familles qui s'en éloignent. Singulière médecine, qui consiste à guérir la maladie, mais en empoisonnant le malade. Laissons là tous ces détours, ces faux fuyants, ces biais. Ils n'ont pas plus de raisons pour réussir que la sincérité toute nue. Le, projet de M. Leygues en est l'évidente preuve. Ce projet, certes, est sincère, mais, n'étant qu'un com-<[ promis, il aboutit, quand on le presse, à d'inquié-i tantes conséquences. L'auteur consent à voir la liberté là où la liberté n'a rien à faire ; il se condamne à supprimer la liberté là où elle devrait être. Il en sera de même de toutes les cotes mal taillées qui nous feraient passer un nouveau bail avec la loi Falloux.

Ayons donc la franchise.de crier ce que nous voulons, le courage de le vouloir et la fierté d'être ce que nous sommes. Par là, nous nous ferons respecterde nos adversaires, seconder par nos amis. Réclamons énergiquement pour les droits imprescriptibles du pouvoir, pour le droit de l'Etat. Qu'on y prenne bien garde ! C'est un problème vital que celui-ci ! Ou bien la République tuera la prétendue ; liberté d'enseignement, ou bien la prétendue liberté d'enseignement tuera la République,

Républicains, choisissez I

Fnsr

Page 1