‹ Le cléricalisme, questions d'éducation nationale;Chapitre 20 sur 28 · U6 LE CLÉRICALISME · texte numérisé non relu

U6 LE CLÉRICALISME

peine, quitte à se dédommager ensuite en particulier. » Ce que M"® de Gournay, la fille adoptive de Montaigne, traduisait en un langage autrement ferme et viril en disant : « On lui constitue pour toute félicité, pour vertus souveraines et seules : ignorer, faire le sot et servir. >

Le temps n'était pas loin où le fondateur des Ursulines de Dijon, la conscience inquiète, réunissait une faculté de théologie pour lui demander si ce n'était pas péché mortel que d'apprendre à lire à la femme. (Rires,)

Aussi lorsque le Bonhomme des Femmes savantes récita pour la première fois ses vers devenus si fameux, on était tenté de croire que c'était la sagesse du divin Molière qui s'exprimait par la bouche de ce vieux bourgeois ignorant.

Il n'en était rien, vous le savez, mais le sentiment public était avec Chrysale, et jusqu'à l'aurore de la Révolution, le couvent suffisait amplement aux besoins de la bourgeoisie et de la noblesse ; car pour les filles et les femmes d'ouvriers et de paysans, la question n'était même pas soulevée, et dans les villages, elles étaient même exclues de l'éducation, si rudimentaire pourtant, que donnait à leurs frères le magister ou le curé du lieu. Et si, à une époque de notre histoire, une femme, la Du Barry, gouverna la France, elle la gouverna sans savoir lire ni écrire. (On nt.)

La Révolution change tout cela et, dès les premiers jours de la Convention, Condorcet, dans un rapport célèbre, disait : « L'instruction doit être la même pour les hommes et pour les femmes. En effet toute instruction se bornant à exposer des vérités, à en développer les preuves, on ne voit pas comment la différence des sexes en exigerait une dans le choix de ces vérités ou dans la manière de les prouver. Il est nécessaire que les femmes partagent l'instruction donnée aux hommes :

> 10 Pour qu'elles puissent surveiller celle de leurs enfants ;

> 2» Parce que le défaut d'instruction des femmes introduirait dans les familles une inégalité contraire à leur bonheur ;

» 3° Parce que c'est un moyen de faire conserver aux hommes les connaissances qu'ils ont acquises dans leur jeunesse ;

» 4<* Parce que les femmes ont le même droit que les hommes à ^instruction publique. Elles doivent avoir les lumières qui seules peuvent leur donner les moyens d'exercer réellement leurs droits, qui sont les mêmes que ceux des hommes. >

Cette formule de bon sens était traduite en loi par la grande Convention qui, sur la proposition de Lakanal — le 25 octobre 1795, — déclarait que chaque école primaire de village serait divisée en deux sections : < l'une pour les garçons, l'autre pour les filles, avec un instituteur et une institutrice ».

Et bien mieux, au jour de la discussion de cette proposition, un député obscur, dont le nom est à peu près inconnu. Calés, de la Haute-Garonne, disait qu'il fallait constituer des collèges et des écoles centrales pour les jeunes filles adolescentes comme on en fondait pour les adolescents dans chaque département.

Certes déjà à cette époque la cause de l'enseignement des femmes était une cause théoriquement gagnée; mais de la théorie à la pratique il y a eu loin, et ce n'est pas le gouvernement de Bonaparte — dont vous connaissez le mépris profond pour les femmes — qui devait s'intéresser beaucoup à l'éducation des filles. Ainsi, son ministre Fourcroy, en présentant une loi sur l'instruction publique, déclare inutile de s'occuper de l'instruction des filles. Et en 1833, quand Guizot introduisit dans le domaine politique général sa grande réforme de l'enseignement, la gloire la plus pure de son nom, il ne s'occupe que des écoles de garçons. Dans la loi de 1833, il ajourne les écoles de filles, t non sans quelque regret, dit-il, mais, parce que la raison d'économie le commande », comme s'il devait y avoir une

raison d'économie qui puisse autoriser à placer la femme à un degré inférieur à Thomme.

Ce n'est qu'en 1850 que l'existence de certaines écoles de filles apparaît dans la loi, et encore, tandis que la création d'écoles de garçons est imposée à toutes les communes, les écoles de filles ne sont fondées qu'à la condition que les communes en fassent elles-mêmes les frais. Il faut arriver à l'année 1867, c'est-à-dire jusqu'au ministère du plus grand ministre de l'Instruction publique qu'ait connu ce siècle, M. Duruy, pour obtenir la création d'écoles de filles dans les villages de plus de 800 habitants. Depuis cette époque, nos lois sur la gratuité et l'obligation de l'enseignement primaire ont constitué l'égalité complète entre les filles et les garçons.

La question est donc résolue en théorie, et elle est bien près de l'être même en pratique pour l'instruction primaire des filles. Il en est autrement pour l'enseignement secondaire ; de ce côté les choses ont tardé davantage.

Balzac disait vers 1830 : t L'éducation des femmes comporte des problèmes si graves — car l'avenir de la Nation en dépend — que, depuis longtemps, l'Université de France s'est donné la tâche de n'y point songer. >

Et c'était l'exacte vérité, car jusqu'à des temps récents, l'enseignement secondaire des femmes a été livré sans réserve à l'initiative privée, dans des couvents, dans des pensionnats, dans des cours laïques et enfin dans des écoles professionnelles.

Les couvents, permettez-moi de n'en rien dire, pour ne pas attirer des haines: et cependant il m'est bien permis de regretter le couvent d'autrefois, où n'avait pas pénétré l'esprit casuistique, où la « méditation selon la méthode de saint Ignace > n'était pas une occupation principale, et où l'on n'enseignait pas la guerre civile. {Vifs applaudissements.)

Les cours laïques de filles ont une grande importance dans une ville comme Paris; mais, malgré l'héroïsme de ceux qui se sont occupés d'en fonder, et dont les noms

méritent d'être glorifiés ; malgré le talent et le courage de M™« Campan, de M"®^ Saunau et Masson, malgré les efforts d'une femme dont le nom est populaire entre tous, de cette admirable M™« Elisa Lemonnier — pour ne nous en tenir qu'aux morts, — ces établissements laïques ont presque tous disparu, vaincus par la concurrence congréganiste. Quand ils ont reparu, c'est sous la forme d'associations analogues à celle à laquelle nous avons l'honneur de collaborer aujourd'hui.

Ce n'est qu'après avoir organisé l'enseignement primaire des filles que M. Duruy s'occupa de leur enseignement secondaire, en décidant la création de ces cours qui s'installèrent à Paris et dans un certain nombre de villes de France. Beaucoup d'entre nous se rappellent le toile qui se produisit à cette époque, à la suite de cette création, et l'indignation de l'Église catholique, et les mandements violents que nosseigneurs les évèques adressèrent à leurs ouailles pour les prémunir contre cette redoutable tentative. Ils sont à la fois tristes et grotesques, et cependant il ne faut pas les oublier, car nous sommes en présence d'hommes prétendant à l'infaillibilité et qui déclarent aussi ne jamais changer. Si nous n'entendons plus aujourd'hui le langage étrange de 1867 et 1868, c'est peut-être que les circonstances de milieu s'y prêtent moins, mais pour peu que l'occasion devienne favorable, nous retrouverions les mêmes phrases et les mêmes attaques à rencontre de l'enseignement laïque. (Adhésion unanime et bravos.)

Il faut lire ces mandements instructifs. Voici ce qu'écrivait l'évêque de Nîmes en 1868 : « Donner 3000 professeurs de nos lycées pour répétiteurs ou plutôt pour maîtres à toutes les jeunes filles de quatorze à dix-huit ans... Ne suffit-il pas d'énoncer cette idée telle quelle pour faire courir dans les veines un frisson de stupeur et d'alarme. > (Rires.) Autre immense inquiétude pour les mères : les cours se font à la mairie. « 11 y a loin de la maison à la mairie ; n'y eût-il que vingt pas, c'est une distance redoutable. > (ISouveaux rires.)'

Vous le voyez, c'est toujours ce mépris de la femme qu'on rencontre à chaque pas dans PAncien Testament et dont le Nouveau n'a pas guéri la catholicité. (Applaudissements.)

€ Qui trouvera-t-elle sur sa route? Et à la mairie que verra-t-elle, qu'entendra-t-elle?... Comment se promettre que cette jeune fille passera à travers ces serpents et ces scorpions... — Ces serpents et ces scorpions c'est nous-mêmes, c'est l'Université (Rire général et bravos) j — sans rencontrer jamais ni le venin d'une piqûre, ni la fascination d'un regard? »

Et un homme qui méritait de mieux faire en une matière qui lui est si familière, et sur laquelle il a écrit des pages véritablement éloquentes, M. Dupanloup, dans son indignation de voir que le ministre veut faire passer à tout prix les jeunes filles t des genoux de FÉglise dans les bras de l'Université »... — comparaison peu épiscopale (Rires), — s'écrie : t Ces cours sont une chose inouïe, profondément grossière, radicalement impossible. > — Impossible, vous le voyez, ne réussit pas plus à l'Église qu'à la science. (Très bien! Très bien!) — « Si l'histoire en garde le souvenir, elle dira sans doute que c'était une indignité, mais elle dira aussi et surtout que c'était une folie. »

En vérité, à entendre ces cris de guerre, on se demande si l'Église n'a pas perdu de vue les recommandations de saint Paul aux chrétiens, quand il leur disait si sagement : « Choisissez des évéques irrépréhensibles, modestes, pas du tout batailleurs \ > Et il ajoutait, ce qui est inutile : « Et qui n'aient qu'une femme. »

Ces cours ont réussi, et le 8 octobre 1878, M. Camille Sée eut l'honneur de présenter à la Chambre un projet de loi sur l'enseignement secondaire des filles. Moimême, le 10 novembre suivant, j'en présentais un autre, et de la discussion de ces projets sortit la loi du 21 décembre 1880. L'enseignement secondaire des filles ét$|it fondé. Et, simultanément, sur une proposition dont

je me permets de me vanter, on créait, dans tous les départements, des écoles normales de filles. Enfin, le gouvernement a fondé à Sèvres et à Fontenay-aux-Roses des écoles normales pour le recrutement du professorat dans renseignement secondaire et primaire des filles* En attendant les résultats de ces établissements, les jeunes filles qui n'avaient pas à leur disposition tous ces moyens d'apprendre, ne perdaient pas leur temps, et on les voyait en nombre arriver dans nos cours d'enseignement supérieur, et subir les examens de l'Université. HO jeunes filles possèdent leur baccalauréat^ 5 la licence et 23 le doctorat en médecine. Voilà les chiffres obtenus jusqu'à l'année dernière, 4883. (Applaudissements,)

Aujourd'hui nous avons 30 lycées ou collèges de jeunes filles qui sont ouverts, 40 autres environ sont en voie de préparation. Dans nos facultés, et particulièrement à la faculté de médecine et dans les hôpitaux, s'instruisent beaucoup de jeunes filles qui suivent les cours, soignent les malades, prennent leurs grades, et sans qu'aucun inconvénient ne se soit produit, malgré les prédictions et les susceptibilités exagérées de ceux qui ne comprennent l'enseignement de la femme que par le confessionnal.

Nous n'avons d'ailleurs fait en France que suivre l'exemple qui nous a été donné par d'autres pays : en Suède, en Suisse, en Angleterre, en Russie, surtout en Amérique, où de nombreux établissements d'enseignement d'ordre secondaire et d'ordre supérieur ont été fondés pour les femmes. Plus d'un millier d'étudiantes suivent les cours de l'Université russe. Aux États-Unis, plusieurs centaines de femmes exercent, depuis quelques années, la profession médicale, et cela avec le plus grand succès.

On peut donc dire que la cause de l'enseignement de la femme est gagnée, non seulement en France, mais dans le monde entier. Aussi serait-il véritablement oiseux de revenir sur des discours peut-être pénibles

pour ramour-propre national, et de rappeler tout ce qui s'est dit dans les débats parlementaires à rencontre de cette nécessité sociale. Au fond c'était une sorte de crainte des pédantes, des bas-bleus, des femmes savantes, qui inspirait les orateurs qui ont pris part à ces débats. Cela n'a pas de quoi émouvoir ; on a dit avec raison, qu'il y a deux sortes de pédantisme : le pédantisme de la science et celui de l'ignorance, et qu'en somme celui-ci est le pire.

On a vu à l'épreuve les résultats obtenus. On a constaté que l'esprit des femmes, pas plus que celui des hommes, ne perdait rien à être plié aux fortes études. On s'est aperçu que le fait d'être capable de parler d'autres choses que de chiffons, de modes et de pièces en vogue, ne diminue en rien ni les grâces ni les charmes des femmes. On a vu, en un mot, que la pédanterie est un défaut laid, que les femmes n'aiment jamais la laideur, pas même dans les défauts, et qu'en définitive on trouvera toujours, dans le monde, 100 Trissotins et 100 Vadius pour une Bélise et une Philaminte. (Bravos et applaudissements.)

Oui, nous avons cause gagnée sur ce point, mais s'il est inutile de revenir sur les discussions qui se sont produites, il n'est pas oiseux d'examiner quels ont été les arguments victorieux, ceux qui ont décidé la Chambre, comme ils avaient entraîné l'opinion publique. Car enfin il faut savoir ce qu'on a voulu faire en organisant l'éducation de la femme, et ce sont ces arguments victorieux qui vont nous l'indiquer. Ils sont, à mon sens, au nombre de deux, et le premier, si je ne me trompe, est celui-ci : on a voulu donner à l'action éducatrice de la femme dans la famille, à son action sur l'enfant, dont elle est la première et la meilleure institutrice, l'influence la plus efficace et la plus profonde. Cette idée a été exprimée en maintes circonstances, et nul ne l'a résumée dans des termes plus éloquents que Jean- Jacques Rousseau.

€ Les hommes, a t-il dit, seront toujours ce qu'il

plaira aux femmes : si vous voulez qu'ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c'est que la grandeur et la vertu... La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes; si Fauteur de la nature eût voulu qu'elle appartînt aux hommes, il leur eût donné du lait pour nourrir leurs enfants. Parlez donc toujours aux femmes, de préférence, dans vos traités d'éducation. >

Cette vérité ayant été formulée au siècle dernier parle grand écrivain français, il est intéressant de voir quelles mesures elle a inspirées au ministre d'un pays lointain, que nous sommes habitués à considérer comme peu civilisé, ou du moins en retard ou dévoyé sur la route de la civilisation. Elle a dicté au ministre de ce pays une loi qui a précédé de cinq ans notre loi à nous Français.

En 1873, le ministre de l'Instruction publique du Japon, proposant la création d'écoles de filles, qui fonctionnent depuis dix ans, disait : t L'importance de l'éducation des femmes n'a pas besoin d'être démontrée. » -- Cinq ans après cette déclaration, il nous fallait lutter vigoureusement pour faire accepter à des Français cette vérité qui au Japon paraissait l'évidence même. — € C'est à la femme, en effet, dit le ministre, qu'est nécessairement confié le soin d'instruire les enfants dès leurs premières années. > — Vous le voyez, le bon sens parle partout le même langage. — t L'influence qu'elle exerce alors ne consiste pas seulement dans l'enseignement direct qu'elle peut donner, mais aussi dans les exemples qu'offrent à tout instant à l'enfant ses manières et sa conversation. Si l'on veut que les citoyens d'une nation soient inspirés des meilleurs sentiments et guidés par les meilleurs motifs, c'est à la mère qu'il faut d'abord s'adresser, car c'est elle qui doit être et qui sera leur premier modèle. >

Cela se passait en 1873. Vous voyez que cette fois on pouvait, au propre comme au figuré, dire : C'est de l'Orient que nous vient la lumière.

Le second argument, le second motif a une valeur noi moins considérable. Il s'appuie sur cette puissanlj raison du rétablissement de l'équilibre et de rharmoni dans le ménage. On a remarqué que trop de femm« sont élevées dans l'ignorance des tendances et souveï des faits de notre civilisation, parfois même dans a esprit hostile à celui qui a été inspiré par Téducation leurs maris, et qu'elles se montraient insensibles, sinoi opposées à tout ce qui émouvait, réjouissait, enthousiasmait celui à qui leur destinée était liée. On s'est dit qu'au lieu de trouver en elles un appui, une aide, un refuge, quelque chose de réchauffant et de caressant, quelque chose de semblable à ce qiii lui a été donné, pendant ses chagrins d'enfant ou ses luttes de jeunesse, par les sourires et les baisers de sa mère, l'homme ne trouvait le plus souvent au logis qu'un être indifférent.

On s'est dit que dans une union sans entente le foyer manque de chaleur; qu'à la place de ce refuge tiède, tout duveté d'affection, qui devrait être pour l'homme ce qu'était la Terre pour le géant Antée, une source inépuisable de force nouvelle, la joie du présent et la préparation d'un avenir heureux, il ne trouve qu'un lieu terne et froid, où nulle main amie ne panse ses blessures, où nul cœur ne bat à l'unisson du sien ; où personne ne se soucie de chercher les paroles qui consolent, qui redonnent le courage, qui redoublent l'ardeur.

Et alors on s'indigne ; on trouve qu'il est urgent de rétablir cette harmonie troublée ; qu'il faut à cet époux préparer une épouse, une compagne en état de comprendre sa vie.

Ces sentiments ont été exprimés sous maintes formes par tous les orateurs et tous les écrivains, et je pourrais accumuler les citations. Je n'en ferai qu'une, parce qu'elle offre un certain piquant de curiosité. A l'heure où je parle, une jeune femme hindoue parcourt l'Inde entière, organisant dans l'Inde aryenne, des associations dans le but de développer l'éducation de la femme.

Elle obtient un grand succès par son éloquence et, dois-je dire, malgré ses vingt-cinq ans.

Voici ce qu'elle a dit à Bombay : < On devrait songer à mettre de pair avec leurs futurs maris des jeunes filles destinées au double rôle d'épouses et de mères de famille! Le bonheur d'un ménage résulte de la paix et de l'harmonie, et la paix et l'harmonie régnent lorsque la pensée et les actes des deux époux tendent vers le même but. Pour assurer le bonheur domestique, qui par lui-même constitue un grand bien, le devoir d'une femme est donc de mettre ses pensées et ses actions d'accord avec celles de son mari. Pour arriver à cette harmonie en pensée et en action, il est nécessaire que la femme reçoive une éducation libérale. Le système actuel d'éducation des filles est en contradiction avec ce principe. L'éducation devrait tendre à leur apprendre à penser et à agir dans le même esprit que les hommes. C'est ce qui n'existe pas maintenant; les garçons reçoivent une éducation libérale, les filles en sont privées, et de là vient que les tendances d'un sexe ne sont pas les mêmes que celles de l'autre. Aussi les époux sont-ils semblables à deux personnes attachées par un lien et dont l'une veut aller en avant, l'autre en arrière, ce qui rend tout mouvement impossible. » (Applaudissements.)

Voilà, si je ne me trompe, les deux sentiments dominateurs, et, comme je le disais, les deux arguments vainqueurs. Ces sentiments, je me garde d'en médire, je me garde d'en méconnaître la puissance et le bien fondé. Sans doute, il faut, comme nous venons de l'entendre dire, préparer dans la jeune fille la compagne intellectuelle de l'homme, et il faut préparer en elle la mère de famille, l'institutrice de ses enfants. C'est vrai, mais est-ce tout?

Est-ce même le principal? Je dirais même, si nous allions au fond des choses, ces deux raisons sont-elles véritablement les raisons dominantes pour lesquelles il faille instruire la jeune fille?

Voyons, retournons la question. Quand il s'agit d'instruire un jeune homme, quand on veut prêcher à ceux qui peuvent encore en douter, la nécessité même de l'instruction, que dit-on? Dit-on qu'il faut instruire le jeune homme pour en faire un bon père de famille, et un compagnon pour sa femme? Est-ce que l'Université inscrit sur son programme : Ici l'on forme des pères de famille et des compagnons pour leurs femmes?

A entendre ce qui s'est dit à propos de l'éducation des femmes, il semblerait que l'Université pourrait annoncer dans son exposé de titres : Nous cherchons à former de bonnes mères de famille et des compagnes intellectuelles pour l'homme. Eh bien, je vous le demande, pourquoi cette façon différente d'envisager la question quand il s'agit de l'homme ou quand il s'agit de la femme? Qu'est-ce à dire, et pourquoi ne veut-on justifier la nécessité d'instruire la femme que par l'utilité qui en résulte pour un être autre qu'elle, que pour l'utilité du mari ou de l'enfant? Ne serait-ce pas là une forme particulière de l'égoïsme que de conduire l'éducation de la femme uniquement par ces raisons? Une forme supérieure, je le reconnais, par son résultat moral et utile. Mais en somme on tient compte, en première ligne, de l'intérêt personnel des hommes.

Demandez au pédagogue pourquoi il instruit un homme. Il vous répondra que c'est pour développer ses facultés morales ; que c'est pour orner son esprit, pour Tarmer pour la lutte, pour donner à la plante humaine la culture intensive qu'elle réclame, à l'homme ce que tout homme a le droit d'exiger, enfin pour obéir à la justice.

Voilà ce qu'il répond. Et pourquoi ne fait-on pas la même réponse quand il s'agit de la femme? N'en est-il pas de même pour elle? Avons-nous à nous occuper d'autre chose que de son développement moral, que de l'agrandissement de ses facultés, que de la solidité de son jugement? Il faut serrer la question de près, car c'est ici la clé de voûte.

Veut-on instruire la femme en vue d'un avantage d'ordre supérieur, d'un intérêt social, d'un accroissement de moralité générale, ou en vue seulement d'un avantage à donner à l'homme? Vise-ton, par l'enseignement et à travers l'enseignement de la femme, le seul intérêt de l'homme, oubliant l'intérêt propre de la femme? En d'autres termes, plus précis, mais un peu brutaux : considère-t-on la femme comme un personnage annexe ou comme le personnage principal? Prendon la thèse de la subordination ou la thèse de l'égalité?

Il faut se prononcer. Veuillez remarquer avec quelle prudence je me suis gardé de soulever cette question dans les discussions du Parlement, mais ici, entre nous, nous pouvons tout dire. (Rires (T assentiment.)

Il faut savoir ce qu'on fait, car si nous nous traînons dans les banalités vulgaires, nous ne ferons que de l'empirisme grossier ou une pédagogie obscure. Il faut savoir prendre parti. S'il y a subordination, il faut interdire à la femme certaines professions, certaines situations sociales, et par conséquent, dans l'éducation la débarrasser d'études inutiles, sinon dangereuses, qu'elle ne pourrait pas, ne devrait pas comprendre.

Si l'on est partisan de la thèse de l'équivalence, il en est tout autrement. Il faut donner à la femme la même éducation qu'à l'homme tout en l'adaptant à ses aptitudes diverses; ici inférieures à celle de l'homme, là supérieures.

Il faut, dis-je, prendre parti. La thèse de la subordination ne peut s'expliquer, ne peut s'excuser que par la proclamation doctrinale de l'infériorité de la femme par rapport à l'homme. Cela est de toute évidence, car si l'on ne déclare pas que la femme est inférieure à l'homme, on n'a pas le droit de soutenir la thèse de la subordination, à moins de reconnaître que l'homme est un usurpateur violent.

La thèse de Téquivalence, j'emprunte ce mot à la géométrie, n'est ni l'égalité ni l'identité; l'équivalence suppose la variété. Ici plus d'adresse, là plus de force,

ici plus de ûerfs; là plus de muscles. Ici sentimentalité plus vive, une âme plus chaude, là, raison plus froide. (Yifs applaudissements. Mouvements.)

Nous sommes ici au centre même de la question, à son foyer pour ainsi dire. Mais sur ce foyer, peut-être reste-t-il encore quelque obscurité, un point qui nous le cache, et qui interceptant une partie du rayon éclairant, en empêche le rayonnement suffisant.

Quittons donc la théorie ; regardons les choses dans l'application et voyons quel parti il convient de prendre.

Supposons que nous ouvrons un collège. Dans ce collège nous mettrons de toute nécessité nos actes d'accord avec nos idées, nos principes. Si l'homme est supérieur à la femme, il a le droit de commander, et le devoir de protéger. D'où s'en suit un ordre d'éducation particulier. Si l'équivalence est admise, la situation change et il faut adopter un autre ordre d'enseignement. Nous arrivons en définitive et inévitablement à la comparaison de l'homme et de la femme. Et c'est une grosse question, une vieille question que celle-là, qui n'a pas toujours gagné à être traitée avec la sentimentalité et la mièvrerie de langage qu'on a apportée à son examen. Oui, c'est une grosse question, aussi ancienne que le monde et qui se posait dès le paradis terrestre. Nous le savons de science certaine.

Mais toute importante, toute ancienne qu'elle soit, c'est depuis deux siècles seulement qu'il lui est arrivé d'être discutée publiquement.

Si nous remontons le cours des âges, après le déluge, bien entendu, à Torigine des civilisations, la force musculaire, la force brutale est la maîtresse de tout; elle a fait de l'homme le conquérant de la femme; de la femme la proie, le jouet, l'esclave de l'homme.

Plus tard, la civilisation orientale a courbé la femme sous le joug honteux de la polygamie. En Grèce, à Rome elle est traitée comme mineure et placée sous les ordres même de son fils lorsqu'il atteint l'âge de la majorité. Il faudrait des heures pour exposer ses for-

tunes diverses pendant tout le moyen âge. Femme de paysan, elle est, comme son mari, à peu près une bête de somme. Noble dame, en son château, pendant l'absence du baron, guerrier grossier, elle encourage les arts, les ménestrels et tient des cours d'amour ; ou bien elle tire Tépée comme Jeanne Duguesclin.

L'histoire, tant ancienne que moderne, a enregistré les noms de femmes qui n'ont pas craint de se mesurer avec les hommes, même sur le champ de bataille, soit en payant de leur personne dans la mêlée, soit en dirigeant ou inspirant les combattants. La Fronde, par exemple, est en vérité la guerre des dames.

Au siècle dernier, malgré le rôle brillant de la femme, pour celles dont l'influence semblait prépondérante, ceHes qui portaient les nomsdeMaintenon, Pompadour, Dubarry, Marie-Antoinette, comme pour les plus deshéritées, la situation est, au fond, la même. Aux yeux de la loi elle est subordonnée; elle est toujours mineure- L'homme est le seigneur et maître. Elle accepte en souriant cette situation secondaire. Elle sait bien, du moins elle espère prendre sa revanche chez elle, la femme du peuple dans son humble logis, la femme du monde dans son salon.

Sans doute elle souffre souvent de son infériorité légale, et quand il s'agit de ses intérêts propres et quand il s'agit, surtout, do son autorité maternelle absolument méconnue par la loi. Aussi, parfois lassée, élèvet-elle la voix pour réclamer une répartition moins injuste des droits et des devoirs. Mais jusqu'à présent l'homme a eu l'art merveilleux de lui persuader que ses plaintes la rendraient ridicule, toute inégalité étant effacée, toute infériorité compensée — ou à peu près — par la galanterie — qui est, pardonnez-moi l'apparence paradoxale de l'expression, la forme méprisante du respect.

Enfin, si elle se plaint, elle ne veut pas qu'on la plaigne. Martine crie bien quand Sganarelle la bat, mais quand M. Robert survenant veut s'interposer : c 11 me plaît d'être battue », dit-elle, et lui donne un soufflet. Le

mari irascible se fâche à son tour, et battu par Martine, battu par Sganarelle, le pauvre M. Robert est mal payé de sa peine.

C'est le sort habituel des avocats des femmes. Adver* saires et clientes se liguent contre lui. Cela ne doit pas le décourager ni l'empêcher de voir et de proclamer la vérité. Or la vérité, l'histoire est là pour nous l'apprendre. Et puisqu'il n'est pas prouvé que les femmes se soient montrées, en aucune œuvre humaine, inférieures aux hommes — s'agît-il même du gouvernement des sociétés, ce que je considère comme la tâche la plus ardue et la plus complexe (témoin Anne de Beaujeu, Blanche de Castille, Elisabeth d'Angleterre, Catherine de Russie, Marie-Thérèse d'Autriche), — puisqu'il n'est pas établi qu'elles ne se soient pas tenues au niveau des difficultés les plus redoutables dans la pratique quotidienne de la vie, puisqu'on les a vues, après des catastrophes, après la perte du chef de famille par exemple, prendre en main le gouvernail et conduire avec sagacité, sagesse et prudence, la maison de commerce ou l'usine; puisque l'histoire, puisque les faits de chaque jour nous apprennent cela, la conclusion est facile à tirer.

Tout cela a été dit cent fois et avec raison. Cent fois aussi on a cité des noms de femmes qui se sont illustrées dans les lettres ou dans les sciences; depuis la fameuse Corinne, qui cinq fois dans les jeux grecs battit le divin Pindare ; depuis la célèbre Hypathie, massacrée par ordre de saint Cyrille, l'éloquence de cette mathématicienne philosophe portant ombrage au saint évêque, qui devait pourtant à ses qualités oratoires le siège épiscopal d'Alexandrie.

Mais, dit-on, les femmes sont d'intelligence et d'imagination stériles, et la preuve en est qu'elles n'ont jamais produit ni un Newton ni un Homère. D'abord, les hommes n'en ont produit qu'un. Puis, ensuite, si vous tenez compte des difficultés sociales, du ridicule qui menace, même aujourd'hui, celles qui, voulant quitter

leur rang habituel, n'arrivent pas aux premières places, vous verrez si la balance de l'intelligence féminine n'est pas égale à la balance de l'intelligence masculine.

Mais depuis quelque temps, voici que la science s'est aussi mêlée à la discussion, des gens bien intentionnés ont mesuré des crânes et pesé des cerveaux. Ils ont conclu que le crâne de la femme pesait 100 grammes de moins que celui de l'homme. Or, comme le poids du crâne de l'homme est d'environ 1 300 grammes, ils ont dit que la femme avait, comparativement à l'homme, une infériorité de 1/13. D'abord 1/13 ce n'est pas énorme, étant tenu compte qu'il y a des chevauchements de poids entre les crânes de l'homme et de la femme. Je n'ai jamais appartenu à cette école qui tend à remplacer l'observation par le ruban métrique ou par la balance. Je ne crois pas au poids brutal. Il y a là des questions très complexes et les résultats qu'on nous présente sont illusoires. Un savant qui a poursuivi avec le plus d'autorité l'étude de ces rapports de l'intelligence avec la capacité crânienne a protesté contre les conclusions de cette science.

A ces conclusions tirées de la pesée, on pourrait objecter du reste que le poids du cerveau est en rapport avec la taille. Or la taille de la femme étant inférieure à celle de l'homme, si l'on tient compte de la proportion, on trouve que, tout calcul fait, c'est la femme qui a plus de cerveau que l'homme. (Rires et applaudissements,)

Mais il y a mieux que tous ces a priori littéraires, philosophiques ou pseudo-scientifiques ; il y a l'expérience à laquelle il faut toujours revenir.

Déjà depuis une quinzaine d'années, comme je l'ai dit, nous avons, en France, des cours d'enseignement où des jeunes filles appartenant à différentes catégories sociales viennent suivre les leçons. Pendant dix ans j'ai fait un cours à des jeunes filles à la Sorbonne, et je puis affirmer que ces jeunes filles suivaient les théories les plus délicates avec autant de sagacité et de sûreté que des hommes. Et, à ce propos, je vous ferai une

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