ACTE III
Décor du i'^'" acte : Jardin du couvent.
LE PRIEUR
Toute la nuil, j'y ai songé. Dire qu'une aussi âpre querelle, moi présent, a divisé le chapitre, que la confession de Dom Balthazar n'a point porté, que nos moines...
DOM MILITIEN
Oh! vous les avez superbement matés, vous les avez...
LE PRIEUR
J'eusse préféré mourir sur place, dans ma chaire, que de leur abandonner Baithazar. Ils étaient tous rués contre lui, contre moi... Et Baithazar ne bougeait point, ne se défendait point... Toute sa force paraissait morte, tout son orgueil fondu.
DOM MILITIEN
Le remords entame les énergies les plus belles.
LE PRIEUR
Comme Idelsbald nous résistait! Comme son mauvais esprit gagnait nos moines! Comme tous étalaient leur audace et leur impatience, au grand jour. Il me semblait que ce cloître m'échappait, que mon autorité fléchissait comme une branche qui casse, que demain, elle serait emportée...
DOM MILITIEN
Jamais vous ne leur avez parlé sur un tel ton.
LE PRIEUR
Et eux, sur quel ton m'assaillissaicnt-ils? Avc/.-vous pesé leurs réponses, leurs allusions, leurs défis. Tout ce qu'ils disaient supposait une entente, une conscience soudaine de leur force. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils aient osé non seulement parler, mais penser ainsi, en face de nous, en face de moi. Il faut qu'en ce cloître, quelque chose de profond se soit transformé, sans que je l'aie su, sans que je le sache.
DOM MILITIEN
Quand on est vieu.x comme nous, on n'a plus d'yeux pour voir tout ce qui change.
LE PRIEUR (saisissant Do.M JIilitien par le bras et le regardant vivement dans les yeux )
Notre règne touche à sa fin, Dom Militien. Jamais Dom Balthazar ne me succédera.
DOM MILITIEN
Idesbald autant que Thomas brigue votre place. Du jour où Balthazar sera perdu, ils se sépareront et
se feront la guerre. Jusqu'à cette heure, ils sont restés unis c'est bon signe.
LE PRIEUR
Je ne peux plus te croire Depuis que j'ai douté de ma toute puissance, L'airain de mon autorité s'est assourdi ; Il ne résonne plus, comme jadis, Dans le silence entier des consciences Mes bras sont las, j'ai soixante-dix ans, ce soir ; Je ne puis qu'en tremblant, soulever l'ostensoir Sur la foule. La mort sonne dans ma poitrine; Je suis un mur qui tombe, une ruine Dont la tour veut, malgré la mort, rester debout; J'aurai été, dans ces âges veules et mous. Le dernier grand prieur de la lignée autoritaire. Moi sous terre. Dieu sait en quels remous Sabimera ce monastère !
(Un silence)
Je ne vois plus personne, sinon toi, toi seul, Dom Militien, qui me puisses succéder.
DUM MILITIEN
Moi ! mais ne suis-je point vaincu moi-même, si vous l'êtes? Ne suis-je point las, malade, inutile, à deux doigts de ma tombe? Peut-on savoir qui de nous enterrera l'autre? Nous avons achevé notre œuvre d'accord avec celle de Dieu, et tous les deux, nous partirons en paix. (Un silence). Au reste, quand Balthazar aura vaincu sa propre crise, il triomphera de l'autre.
LE PRIEUR
Oh! de celle-là, je m'en charge. Je me sens fort encore pour ce devoir dernier. Mais lui, si de ses propres mains, il allait se perdre; s'il annulait l'énergie qu'il tient de sa race, comme une réserve magnifique. Il survient une heure, où les forces les plus sûres travaillent quand même à leur ruine. Et alors, plus rien à faire, c'est tout à fait la fin.
DOM ^ULITIEN
Il vous reste Dom Marc.
LE PRIEUR
Celui-là! jamais. Ses mains ne savent que prier...
Des sons fie cloche se font entendre.
DOM MILITIEN
Voici les matines du dimanche terminées. — Nos moines arrivent.
LE PRIEUR
Allez. — C'est vous qui chanterez la grand'messe. J'y prêcherai.
(Ils disparaissent.) Les moines arrivent. Les uns se iironicncnt sous les tonnelles, d'autres se rassemblent et causent.
IDESBALD (à Thomas)
Pourquoi approuvas-tu si nettement le prieur? Il ne faut jamais donner raison à ses ennemis.
THOMAS
V^ous ne comprenez pas.
IDESBALD
Depuis hier, tu me semblés changé. Je ne te reconnais plus.
Encore une fois, vous ne comprenez pas.
IDHSIiALD
Quoi V quoi?... Mais parles donc ..
THOMAS (haussant les épaules et ne donnant pas suite à l'interrogation d'iDESBALD )
Le prieur a raison. L'autorité doit rester intacte et souveraine... Au reste les choses se précipitent d'une telle allure, qu'il ne s'agit plus de discuter mon attitude. Tous l'approuvent, même Théodule. Il me l'a dit.
IDESBALD
Théodule V
THOMAS
Le cynisme du prieur lui a ouvert les yeux.
Dites, si je dénonçais Dom Balthazar : la vindicte publique l'abattrait mieux que nous tous et nos moines m'en sauraient gré...
Un moine n'est justiciable que des moines. Si Dom Balthazar est accouru chez nous cacher ses crimes, ce cloître doit les absorber.
IDESBALD
Il serait si aisé de...
THOMAS
Je vous défends de me tenter... Dom Balthazar se perd lui-même. Hier encore, je songeais aux moyens de l'abattre, aujourd'hui, c'est inutile. Le remords est une passion de ruine et de néant. Il suffit de lui préparer sa chute.
IDESBALD
. Vous avez tort. Laissez-moi faire.
THOMAS
Vous laisser faire!... Vous laisser faire?... (Se décidant tout à coup). Vous allez voir. . (Appelant tous les' moines).
Quelqu'un me conseille, ici, d'avertir, hors de ce cloître, ceux qui puniraient publiquement la faute de Dom Balthazar, notre frère. Je veux que vous soyez témoins de l'horreur que j'en éprouve.
IDESBALD
Mais...
Je le dis devant tous, devant ceux qui me suivent, et, s'il en reste encore, devant ceux qui me combattent.
THÉODULE
Nous n'avons jamais douté de votre honneur.
THOMAS
J'aime ce cloitre comme ma seule maison. Si son esprit est vieux, ses privilèges sont sacrés. Je les garderai mieux que personne; on est moine avant tout.
IDESBALD
Ce cloître ne peut échapper aux lois.
THOMAS
Vous êtes seul à penser ainsi. Vous éle^•ez entre vous et nous un mur plus infranchissable que celui qu'a dressé DiMii Balthazar. Si jamais j'ai subi vos conseils, à cette heure, je les rejette et me sépare de vous.