‹ Le clos des féesChapitre 23 sur 24 · FLEURETTE · texte numérisé non relu

FLEURETTE

Ifî

Henriot avec Marguerite Sur la tombe ont, le soir, planté Deux ormes dont la majesté Célèbre encor l'humble petite.

O pèlerins du point du jour Qui savez compatir aux choses.

Gens de Nérac, jetez des roses Sur celle qui mourut d'amour!

If6 LECLOSDESFÉES

LE VIOLO^

N tzigane maigre, au clair de la lune, Attaque en sourdine un air du vieux temps; Il est vieux aussi : depuis soixante ans Le soleil a cuit sa figure brune.

Mais quelle voix folle a son instrument! Quelle voix câline, ironique et tendre!

C'est un cœur qui bat, et, rien qu'à l'entendre. Je me sens mourir de saisissement.

LE VIOLON Ify

Plane, violon, plane sur le gouffre Où dorment encor l'amour et l'effroi; Puis éclate enfin, chante, crie et souffre. Comme un tourbillon dans la nuit s'engouffre, Ton âme orageuse est entrée en moi!

Et déjà, voici qu'au fond de mon être La fièvre d'amour s'est mise à courir; L'amour qui fait vivre et qui fait mourir. L'amour est venu : je connais mon maître! Comme un sanctuaire attendant ses dieux Mon cœur tout à coup s'allume et flamboie. Dans la nuit superbe et pleine de joie J'ai vu s'entr'ouvrir la porte des cieux.

Partout l'or au bleu gaiment se marie.

Belles, qui de vous m'a donné sa foi?

OÙ donc est ma rose, où donc ma chérie ? Et toi, violon, va, va, je t'en prie; Ton âme éperdue est entrée en moi!

Ah! Dieu! (Qu'elle est loin, l'heure enchanteresse, L'heure aux cheveux blonds qui nous a charmés! Les veux du matin se sont refermés, Le vent a souffle sur notre allégresse! Pourquoi donc pâlir et trembler soudain Entre les seins blancs de mon épousée, Frêles diamants trempés de rosée, Roses d'argent clair de notre jardin ?

En ses longs habits de pourpre sanglante Dort à tout jamais la fille du roi.

Plus bas, violon! Qu'une valse lente Mène à son tombeau la vierge dolente; Ton âme éplorée est entrée en moi !

Bah ! sur les coteaux que le soleil dore Mûrit le remède à tous nos chagrins!

Et j'entends d'ici les mâles refrains Des bons vignerons qu'éveille l'aurore; Partout les pressoirs font un bruit d'enfer, Partout coule à flots le sang de la vigne; Dans l'étroit cuveau le vin qui s'indigne Soulève en chantant les cercles de fer.

Holà! qu'on m'apporte une large tonne : Boire et boire encor, c'est toute la loi. Gentil violon, qu'est-ce qui t'étonne ?

Tu vois; je suis gai, je ris, je festonne : Ton âme gaillarde est entrée en moi!

l6o LE CLOS DES FÉES

Mais non! S'étourdir ne convient qu'aux lâches Et l'oubli honteux n'est pas fait pour nous. Pour qui ne veut pas plier les genoux Il est aujourd'hui de si belles tâches! Quelle teinte rouge a le ciel d'été!

Quels cris d'espérance apporte la brise! Écoute là-bas ces chaînes qu'on brise : Un peuple se bat pour la Liberté!

Hardi, violon! Droit à la fournaise!

La cloche tempête au fond du beffroi; Encore un couplet de la Marseillaise!

Si j'en dois mourir j'en serai bien aise : Ton âme farouche est entrée en moi!

LE VIOLON 16 r

Et, pris de fureur, ivre d'épouvante, L'archet va et vient comme un forcené; Oh! Quel ouragan il a déchaîné!

Dans le bois magique on dirait qu'il vente. Il faut qu'à jamais les couples maudits Frappent de leur front la géhenne antique; Ils n'entendront pas le divin cantique Des violes d'or dans le Paradis.

Pèlerin lassé, j'ai perdu ma route

Et ma vie entière est en désarroi;

Les limbes toujours et toujours le doute.

Chante, violon, la grande déroute :

Ton came affolée est entrée en moi!

Et puis rien, plus rien que la lune claire Q^ui luit doucement au ciel ébloui.

L'homme au violon s'est évanoui; Son amour est mort avec sa colère.

Pas même un nuage au ciel enchanté :

Rien que la nuit douce et le clair de lune. Mort est le désir, morte la rancune; D'où vient que mon cœur est si tourmenté?

Joyeux sans mesure, éperdument triste, Je pleure ou je ris sans savoir pourquoi. Je garde ta marque, ô violoniste!

Grand Dieu, qu'as-tu fait? Ton came d'artiste, Ton âme damnée est entrée en moi!

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