‹ Le clos-pommierChapitre 5 sur 6 · w Sans douta ! m répliqua Ludorie sans Técouter · texte numérisé non relu

w Sans douta ! m répliqua Ludorie sans Técouter

n quitta brusquement Léon, qui pariait toujours.

« Pauvre garçon ! murmura le journaliste en vojant M. de Geurseulles disparaître au coin de la rue Laf- Stte.... Il était comme un cadavre.... ça m'en donnait des envies de pleurer, et je ne savais plus ee que je disais. 2»

Il appliqua uii violent eoup de sa canne sur Vasphalte et la brisa en morceaux.

Ludovic courut che2 M. de La Fatlrie, qui demeurait me Saint-G^i^es. L^ngénieur était parti dans la ma^ ùïèe pour les provinces de TOuestj oii il avait un travail important à terminer. Ludovic sauta dans une voiture^ se fit (tonduirè au chemin de fer d^Orléans^ et prit le train qui pariait pour Neversî

vm

Peu de jours avant cette conversation, lorsque M. de Lesparetz se préparait k ramener Isabelle aux Mignons , M. le baron Monestiers se présenta im matin chez le député qui écrivait dans son cabinet. M.* de Lesparets

72 L'OUBRB de LUDOVIC.

lui fit signe de s'asseoir et acheva, sans se presser, une lettre commencée. Il sigi^a, cacheta, puis, se tournant vers le baron :

« M'apportez-vous l'assurance que nous vous verrons aux Mignons ? dit-il.

— Je l'espère, bien qull soit question pour mon fils d'une mission fort importante en Orient. H faut un homme capable, ferme, habile, et le ministre a, dit-oh, jeté les yeux sur Adolphe, > répondit le baron.

Le maître de forges poussa ses lunettes sur son nez.

c Et son mariage avec Mlle de GourseuUes ? reprit-il.

— * Que faire ? La politique a des exigences auxquelles il faut savoir se soumettre.... quand le ministre ordonne, le service du pays est la première loi. N'est-ce point votre avis ? >

Le député fit un signe d'assentiment.

<c Et celui de Mlle de Lesparetz avec M. Charles de Gourseulles ? reprit le baron.

— Bien ne presse. . . . Emilie est si jeune ! »

Il y eut un moment de silence ; le directeur au mi^ nistère des finances jouait avec sa tabatière d*or; le msdtre de forges rangeait des papiers sur le bureau.

« Ce retour inespéré de M. de Gourseulles est un événement bien heureux , reprit le baron.

— Très-heureux ! ajouta M. de Lesparetz.

— La joie des siens m'a touché.

— Elle m'a ému.

— G'est un coup du sort !

— Un miracle de la Providence I »

Un nouveau silence coupa la conversation.

« On ne calcule pas avec le bonheur, poursuivit le baron ; mais il peut se faire que cet événement , qui nous a tous réjouis > change bien des positions.

— C'est dans Tordre des choses , répliqua le député.

— J*ai quelque raison de croire que Ludovic n'acceptera pas la situation que sa mort, démentie par son retour, lui avait faite.

— C'est tout à fait mon sentiment.

— Et qu'il voudra rentrer dans la pleine et entière possession de tous ses biens.

— - J'ai quelque raison de croire que c'est bien là sa résolution.

— On ne peut pas l'en blâmer.

— C'est son droit.

— Malheureusement, ce qui profite aux uns nuit aux autres. Yoilà la fortune du frère aîné bien réduite.

-— Et la dot de Mlle Augustine furieusement ébréchée.

— Dites donc anéantie. Qu'est-ce que cent cinquante mille francs , dans les temps où nous vivons ?

— A moins de trouver un homme de cœur qui ne tieime pas à la fortune, cette pauvre enfant sera forcée d'épouser quelque chef de bureau.

i — Mon Dieu ! les hommes de cœur ne manquent pas ; j'en sais un, et vous le connaissez comme moi, qui, poussé par ses 'instincts généreux, l'acce^pterait telle qu'elle est; mais celui dont je parle a sa carrière à faire.... H vit dans ce qu'il y a de plus haut et de plus brillant dans le monde, et chacun sait que la diplomatie est tenue à une représentation que les émoluments qui lui sont attribués sont bien loin de couvrir.

— C'est vrai.

— Or, est-il du devoir d'un père, qui a l'expérience des choses, d'exposer son fils à toutes les chances mauvaises et à tous les ennuis d'un mariage conclu dans de

74 L'OHBRS de LUDOVIC.

pauvres conditions ? Ne serait-on pas en droit , plus tard, et son fils lui-même tout le premier, de lui reprocher amèrement Tétourderie , la légèreté avec laquelle il aurait autorisé ce mariage % La raison qu'on acquiert par la pratique de la vie doit servir aux siens, et en manquer dans les choses où la jeunesse ne voit aucun péril, c'est faillir à sa mission.

— C'est admirablement penser. »

Le baron, encouragé par cette apprqbation , rapprocha son fauteuil de celui de M. de Lesparetz.

« Je vois avec plaisir, continua-t-il, que mon sentiment sur ces matières ne diffère pas du vôtre. L'opinion d'xm homme de votre caractère est d^un grand poids. Vous ne me désapprouverez pas, et surtout vous n'en voudrez pas a mon fils, si je consens à le laisser pendant sept ou huit mois à Bucharest ou à Gonstantinople ?

— Je le regretterai seulement.

—* Son plus grand chagrin sera de ne pas assister au mariage de notre chère Emilie avec M. Charles àe Coursettlles.

— Oh î il n*e8t pas fait encore.

— Ah!

— Oui; cette union, qui comblerait mes vœux, est subordonnée k l'exécution de certaines promesses.

•^ N'a-t-il pas été question d'une association entre Vous et M. Charles?

— M. de Courseulles a pris rengagement de verser dans mon entreprise "une somme ronde de trois cent mille francs. Le terme échoit dans huit jours^

— Et s'il ne verse pas la sonmie î

— L'engagement est nul de plein droit.

— Et il n'a point d'effet dans ses conséquences:

— Naturellement. »

Le baron Monostiers se levai

l'ombre PE LUDOVIC 75

« Il y H plaifiir à causer avec vous , dit-il ; votre sens pratique des affaires m'étonne toujours. Si vous le permettez , je n'entreprendrai jamais rien sans vous venir consulter. »

M. de liesparetK s'inclina.

« Dans de tels entretiens , tout le profit sera pour moi , T> dit-il.

Au moment de sortir, le baron se retourna.

f Jp puis donc espérer, repritril, que si mon fils est prochainement de retour, contre toute attente, il aura toute liberté de se présenter aux Mignons?

— Il y sera le bienvenu. »

Les dem^ interlocuteurs échangèrent une poignée de main f)t se séparèrent* Le baron avait, en sortant de la rue I^euve-des-Mathuriné, un air de satisfaction qui brillait en plein sur son visage. Il marchait d'un pas plus léger, et avait tout à fait la tournure d'un homme content de lui-même. D'un autre côté , le maître de forges poussait un soupir 'de contentement en se prélassant dans son fauteuil. Bien que chacun d'eux, avant même d'avoir échangé un seul n|ot sur cette affaire, eût une résolution bien arrêtée et en quelque sorte préconçue, l'un et l'autre se sentaient raffermis dans cette même résolution par l'approbation cpi'ils avaient donnée h leurs mutuels projets. D'opinion du baron Monestiers était de celles qui inspiraient une grande conteice à M. de Lesparetz, et le sentiment du député avait une grande autorité sur l'esprit du baron. Des honames aussi considérables pouvaienl^ils se tromper dans leur appréciation des choses ?

Lorsqu'il rentra chez lui, le baron trouva son fils qui discutait avec un tailleur la question importante des vêtements de campagne. Us y mettaient l'un et l'autre un grand feu.

76 l'ombre de LUDOVIC.

« Voilà qui est fort bien , monsieur Hartz , dit le baron; laissez là le coutil, et veuillez faire à mon fils un costume officiel complet, et n'épargnez pas les broderies.... Allez. »

Le tailleur parti, Adolphe regarda son père.

« Nous n'allons pas aux Mignons vers la fin dû mois? dit-il.

— Vous allez, je crois, en Valachie; peut-être pousserez-vous Jusqu'à Téhéran, » répondit le baron d'un air majestueux.

Adolphe le regarda avec stupéfaction.

« Moi ! reprit-il.

— C'est une mission que M. le ministre , sur ma demande, et à la recommandation particulière de M. Maréchal , veut bien vous accorder. Il s'agit d'une aifaire grave dans laquelle un jeune homme peut trouver l'occasion de se pousser.

— * Mais mon mariage avec Mlle de CourseuUes?

— On verra plus tard à eii parler, s'il est besoin, d L'émotion d'Adolphe parut sur son visage.

<r Si je vous comprends bien , mon père , reprit-il , ce mariage est rompu.

— S'il ne l'est pas encore tout à fait , vous devez du moins vous habituer à le considérer dès à présent comme impossible, et par conséquent n'y plus penser.

— Cependant, mon père, c'est vous qui, le premier, m'avez parlé de Mlle de CourseuUes et m'avez engligé k diriger mes vues vers elle.

— A cette époque, M. Ludovic de CourseuUes passait pour mort.

— Eh bien?

— Il est revenu. »

Adolphe regarda le baron ; il pâlit légèrement, et, laisant im effort sur lui-même :

l'ombre de LUDOVIC, . 77

« Je devine à peu près ce que vous voulez dire, ajouta-t-il; mais je ne dois pas vous dissimuler que je me suis attaché h Mlle de Courseulles. L'intimité dans laquelle j'ai vécu auprès d'elle pour obéir à vos ordres, la connaissance que j'ai eue de son caractère, ont changé l'agrément que je trouvais dans ce commerce en véritable affection. Mon cœur est de moitié dans ces projets que vous aviez conçus,

— Est-ce la première fois, mon fils, que, pour parler votre langage, vous éprouvez cette affection si vive pour une femme?

— Mais je ne vois pas. . . .

— ' Répondez d'abord.

— Non, je l'avoue.

— Alors cet attachement finira comme tous ceux qui l'ont précédé... Il est venu, il s'en ira, et vous ne mourrez pas de son départ. »

Adolphe baissa les yeux sous le regard de son père. Un instant, il mordit ses lèvres sans pouvoir parler; mais enfin, ouvrant la bouche, et comme un homme qui prend une résolution subite :

« Cependant, si, dans les conditions nouvelles où se présente ce mariage, j'y trouvais le bonheur? » dit-il.

Le baron haussa les épaules.

a Vous êtes un enfant, dit-il. Le bonheur et la vie ji'onj rien à démêler ensemble. La question est de se pousser, et c'est à quoi vous n'arriverez jamais, si vous arrêtez votre esprit à de semblables billevesées. Raisonnons un peu, je vous prie ; ce que votre mère vous a laissé et mon bien, ne représentent guère que sept mille francs de revenu. Grâce aux émoluments de ma place et à un ordre strict, je réussis à vous donner tout le confort et même tout le luxe d'un homme riche ; mais réduit à vos seules ressources , et en y ajoutant la dot de Mlle de

Courseulles, cent cinquante mille francs, ne roiibliez pas, sur lesquels il faudra prélever les frais de premier établissement, est-ce une fortune à faire figure dans le monde?

~ Avec de l'économie et des goûts modestes on peut encore vivre honorablement.

— Ces goûts modestes. Vous ne les avet plus, et Mlle de Courseulles ne les a jamais eus. Quant à Téco* nomie, où Tauriez-vous apprise? Au bois de Boulogne, où vous passez deux heures par jour? A VOpérâ et dans le monde, où vous allez tous les soirs? Pout* ma part, je n'ai jamais songé à vous en enseigner les premiers éléments. Je visais plus haut pour mon fils unique. La personne pour laquelle vous éprouvez un si vif attachement a-t-elle plus que vous des habitudes de vie retirée? Vous ne le pensez pas. Elle est née dans une famille qui, du vivant de son chef, jouissait de quatre-vingt mille francs de rente qu'on dépensait royalement. Elle a grandi dans une maison où elle est accoutumée à être promenée en calèche et servie par un nombreux domestique. Vous l'étonneriez peut-être beaucoup si vous lui fai^sîez entendre qu'on peut vivre sans grands laquais , sans loge aux Italiens, sans tentures de soie et sans réceptions. Et vous-même , de bonne foi, vous plairait-il beaucoup de suivre la contre-allée des champs Élysées, à pied, traînant une femme k votre bras, au lieu de ca* racoler au milieu de la chaussée sur un joli cheval anglais? Savez-vous bien ce que vous coûte, bon an mal an, cet aimable M. Hartz avec lequel je vous ai surpris en conférence tout k l'heure? C'est un artiste, j'en conviens; mais les artistes coûtent cher. Et votre gantiei*, n'a-t-il pas pour habitude de vous envoyer tous les sIJl mois une note respectable que j'acquitte à prése'ntatioii? Ne vous bercez pas de cette idée que vous pourriez

L'OMBflB DE LUDOVIC. 79

changer. Non^ non, le pli est pris, et le luxe est nécessaire h votre existence comme Tair que vous, respirez. »

Adolphe soupira.

« C'est peut-être vrai, mon père, dit-il; mais pas tant que vous le croyez, cependant. >

Le baron fronça le sourcil.

< Il y a donc de Tamour en campagne? reprit-il en ricanant ; c'est une question à vider entre nous pour n'y revenir jamais. Si je vous laissais libre d'agir k votre guise, vous me sauterieis. au cou dès l'abord, quitte k pourrir plus tard dans les bas-fonds d'une pauvreté ridicule ! n'y comptez pas. Ce n'est pas pour si peu que je vous ai donné la becquée comme à un oiseau, dans l'espoir que les ailes vous pousseraient un jour. Les ailes ne venant pas, je volerai pour* vous, et vous me suivrez bon gré mal gré. >

Il y eut un moment de silence que le fils n'osa pasinr terrompre. Puis M. Monestier fronçant le sourcil et d'un geste hautain :

Betournons donc un peu vers le passé , monsieur mon fils, et régardons les choses bien en face, ajouta- t-il. Est-ce pour vivre dans un quatrième étage, voisin des barrières^ entre une femme mal vêtue et cinq enfants qui geignent^ que je voUs ai lancé dans la vie élégante et oisive î Estrce pour marcher à pied que je vous ai donné un cheval de sang? Si je vous ai appris toutes ces choses inutiles qui servent à tout, instruments admirables quand on sait en jouer, la danse, la musique, l'équitation, l'escrime, le dessin, est-ce donc pour croupir dans les embarras d'un petit ménage, avec lequel il vous faudra marcher d'un pas lourd, comme un bœuf tirant une charrue ? Quand je vous ai ouvert la carrière du monde où vous avifez toute liberté de courir ventre à

80 l'ombre de LUDOVIC.

terre, votre père se réservant le droit de crier : « Gasse- « cou ! » si par ardeur de jeunesse vous partiez trop vite , ëtait-ce donc sans projet et sans but ? Cependant , puisqu'il me faut jouer de Téperon au lieu de manier la bride, retenez bien ceci : Vous atteindrez le but ou j*y perdrai mon nom. Âh ! si vous étiez de ces hommes à tempérament fort, k cerveau robuste, qui s*achament à une idée, et, comme les taureaux dans la campagne, s'ouvrent un passage envers et contre tous. ... je vous dirais : « Faites à votre gré ! » Je saurais d'avance que vous briseriez les obstacles à force d'énergie, comme le taureau les barrières à coups de cornes ; mais vous , mon fils! regardez-vous dans cette glace. Qu'y voyez-vous? L'image d'un homme charmant, qui restera charmant toute sa vie. Vous êtes franc et ne vous faites jamais valoir, pas assez même, et, c'est un conseil que je vous donne en passant, ayez donc le courage de descendre dans votre cœur. Livré à vous-même, que seriez-vous? rien ; et si la main qui vous porte se retirait, que deviendriez-vous ? rien. Ah! si j'avais eu votre figure, si j'avais été baron et secrétaire d'ambassade à vingt-huit ans, je serais ministre aujourd'hui, ou dix fois millionnaire. Mais j'étais laid et je n'avais pas de point d'appui. Voyez cependant jusqu'où je suis allé. Je n'ai pas troué la foule avec la furie d'un boulet de canon, mais je l'ai ouverte avec la patiente ténacité d'un bélier qui frappe toujours dans la même direction. Je ne vous demande pas de frapper, vous ne le sauriez pas ; mais laissezrvous conduire par mon expérience, et n'embarrassez plus de sentiments ridicules la route où je marche depuis trente ans. Aussi vrai que je vous aime, je les briserais d'un coup de pied. »

Adolphe courba la tète.

Le baron fit deux ou trois fois le tour de la chambre,

l'ombre de LUDOVIC. 81

grondant tout bas comme un dogue, puis, regardant la pendule :

« Apprêtez-Yous h monter h cheval , reprit-il, voici l'heure de votre promenade. Puis, ce soir, vous vous présenterez chez le ministre.,

— Oui , mon père, » dit Adolphe ; et il sortit.

On ne savait pas, à Paris, oii les origines de toutes choses se perdent et s'effacent rapidement, ce qu'il avait fallu d'efforts, de persévérance, de prodiges d'habileté au baron Monestiers pour arriver à cette direction générale, dans laquelle il se pavanait comme un paon qui fait la roue.

Fils d'un juge au tribunal de Gien, qui vivait pauvrement de sa place, le jeune Paulin Monestiers s'était trouvé, à l'âge de quinze ans, et sans ressource aucune, petit clerc dans une étude de notaire à Orléans. L'espérance, le désir de voir Paris, oii tant d'occasions sont ofifertes aux hommes que les perspectives d'une lutte acharnée n'effrayent pas, ce je ne sais quoi qui illumine et qui transporte les esprits aventureux, poussèrent le jeune Paulin dans la grande ville, où la protection d'un parent, qui appartenait k la cour royale, le fit entrer en qualité d'expéditionnaii*e au ministère des finances. Le sapeur était dans la mine; il n'en sortit plus. Dès le premier jour où il s'assit devant son pupitre, à l'angle d'une pièce dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure de l'hôtel et où le bruit de quatre plumes criait sur le papier, Paulin Mones-

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tiers s'employa des pieds et des mains à élargir le trou dans lequel on l'avait casé. Il déjeunait d'une flûte et d'un verre d'eau, et faisait enrager l'htiissiér de service par l'acharnement qu'il mettait à ne . pas quitter sa chaise. Il se fit dès lors une loi de n'être jamais malade. Son effrayante sobriété l'y aidait. A cette époque, il dévorait tous les livres oii les questions de financer étaient traitées, non pour s'approprier les éléments de la science économique, mais pour en connaître le langage. Une intuition contre laquelle l'expérience ne se révolte pas lui avait fait comprendre que la plupart des hommes se payent de mots. Il en fit provision. Bientôt après, il mit une cravate blanche et ne la quitta pliis.

Jamais, dans reS{)acè de dix aUs, on né le sur|)rit las màihs bisives où sotmneillant. Le manque de travail ou les grandes chaleurs de l'été n'y pouvaient fidn. Jamais il ne demanda de congé, mêla jamai» aussi il ne laissa échapper une ocoasidU de demaUder de î'aVahcement, n avaitj pOUt* ces sonés dd sollicitations, un aplomb terrible. De bonuë heuJ'ëj cette conviction lui était venue que la {)lus abondante pàtufe est donnéd à l'appétit lé plus exigeant; mais il ne négligeait rien non plus de ce qui pouvait venir eU aide à eet appétit. Invité, à cause de sa bonne tenue ^ bhez Son chef dd bureau, qui, tous les dimanches, faisait lâuter au piano im régiment de petites filles, il Ue manqua jamais ces réunions, excepté qiigliid il eu eut de plus hautes,

Chef de bureau lui-même i après douze ans d'im labeur infatigable, où il déploya toutes les qualités de la fourmi et du taret, l'aUcien petit clerc prit femme.

Mlle Hortensè Pélegrin avait alors viugt-sii auè bt possédait en propre quatre-vingt mille francs que lui avait laissés, il y avait peu de temps, un oncle mort

l'ombre de Ltmonc. 88

rëtranger* Elle remplissait) depuis déjà un grand nombl*e d'annëeS) les fonctions de dame de compagnie dans la mâiSDn d'un conseiller à la cour d'Orléans, dont elle était un peu parente^ et qui siégeait sur les bancs de l'opposition-à la Ghambrë des députés. Une longue pratique des affaires admitiistratives avait appris à Paulin Monestiers de qtielle influence jouissaient, dans les ministères, les députés hostiles au gouvernement. Il jeta les yeux sur la demoiselle de compagnie, dont le conseiller avait mie envie extrême de se débarrasser en la mariant. Hortense n'était pas jolie, mais elle avait, avec le sentiment de sa laideur qui la rendait humble d'ei^ prit et douce, uii fonds de qualités solides qu<9 le chef de bureau apprécia. Elle lui sut gré d'avoir fait attention h bile , et se dévoua tout entière à sa fortune, avec une abnégation d'esclave et une activité de ménagère.

Aussitôt qu'il fût Membre de la famille, le fonctionnaire s'appropria la plus large part de l'influence que le fier député de la gatiche mettait au service des siens, et grâce à laquelle il obtenait, en faisant sonner bien haut son indépendance, de bonnes places et de gros émoluments pour des neveuA de province. Dès ce moihent, les années de service comptèrent double pour le ehefde bureau.

Paulin Monestiers, qui jusqu'alors avait vécu de privations, donna tout d'un coup des dîners délicats, auxquels il eut grand soin de n'admettre que les personnes qui pouvaient lui être utiles. D'amis, dans l'acception gratiimaticale et philosophique du mot, il n'en avait pas; 11 ne reconnaissait comme tels que ceux qui.le protégeaient. Les diners égalisent les rangs; une certaine familiarité s'établit entre gens qui, trois ou quatre fois, ont partagé un faisan de Bohème ou vidé une bouteille

84 l'ombre de LUDOVIC.

de vin du Rhin. Paulin Monestiers consentait k vivre de harengs et de lentilles six fois par semaine, à la condition d'avoir le septième jour à sa table des chefs de division, des députés et d'autres personnages k qui, dans l'occasion, il serrait la main chez le ministre.

Grâce même à ses liens de parenté avec le farouche tribun, qui plus tard joua son rôle, M. Monestiers devint im personnage qu'on employa secrètement dans les négociations politiques que le ministère engageait parfois avec les chefs de l'opposition.

Les récompenses de toutes sortes ne manquaient pas à ces négociations.

Secrétaire d'une commission nommée à l'effet d'étudier une question de tarifs, il obtint le ruban de la Légion d'honneur; plus tard, membre d'une autre commission instituée à l'occasion d'une exposition imiverselle des produits de l'industrie, il fut nommé chef de division à la suite d'im rapport inséré au Moniteur. H n'eut garde de s'arrêter dans la voie des dîners. Sa femme , qui voyait en lui un aigle, suivait son impulsion aveuglément.

Cependant, im fils lui était venu, un fils beau comme le jour, suivant l'expression de la sage-femme qui accoucha Mme Monestiers. Adolphe eut pour marraine la femme d'un sou&-secrétaire d'État, et pour parrain, le fameux député qui était alors en passe de devenir ministre à la prochaine combinaison. Les grands parents furent sacrifiés sans pitié; Mme Monestiers pleura un peu, mais se soumit.

L'étude d'un projet de loi sur l'amortissement, qui le mit en rapports presque continuels avec le ministre, son aptitude à saisir les côtés de la question qui semblaient frapper davantage le maître , son ardeur au travail que rien ne rebutait, le firent enfin nommer directeur gêné-

rai, emploi qu'il avait tenu par inténm pendant une maladie du titulaire.

Deux ans après, à la fête du roi , il reçut Tampliation d'une ordonnance insérée au Bulletin des LoiSy qui le ccédîX baron.

Mme Monestiers mourut sur ces entrefaites; elle eut du moins la consolation de mourir baronne et de laisser intacts les quatre-vingt mille francs qu'elle avait apportés, accrus des intérêts capitalisés depuis quelques années. Cette bonne créature, pliée et comme aplatie sous la domination de Paulin, expira avec la pensée que son mari , qui la réduisait k porter chez elle des robes de cotonnade, était méconnu et se dévouait pour sa famille. M. Monestiers la pleura, comme un ouvrier pleure l'instrument dont il a éprouvé la trempe , et qui s'est cassé à son service.

La naissance d'Adolphe avait rendu en quelque sorte Paulin Monestiers plus âpre et plus entier dans ses convictions. Gomme il avait souffert dès la plus tendre enfance par le manque d'argent, et que lui seul avait conscience, de ce qu'il avait enduré pendant ces longues années passées, le jour devant un casier, au coin d'une fenêtre d'oii l'on ne voyait pas le ciel , la nuit dans im galetas meublé d'un lit de sangle et de deux chaises de paille, il voulut, par-dessus toutes choses , avant toutes choses, que son fils eût de l'argent. M. Monestiers n'avait en outre jamais beaucoup frayé avec ces tendresses de cœur ^ ces sentiments délicats auxquels certains' hommes sacrifient une part de leur vie ; il leur donnait volontiers le nom de puérilités, et ne comprenait pas que de telles vétilles pussent tenir la moindre place dans l'esprit d'un être bien organisé. Ces choses-lk n'étaient pas chez lui matièBe k discussion ; il ne les admettait pas, et c'était touti

86 L'dIdiRE BE LtJDOVlC.

En voyant Ife petit Adolphe, frais, rose et souriant, jouer sur les genoux de sa mère, le fonctionnaire public, eiidolori et en quelque sorte ankylosë par les épreuves qu'il avait subies, jura qtië jamais son fils île passerait par le même chemin. H tint parole; seulement cet homme à face pleine et luisante , gras , et tout chargé d'un ëmbdnpbint kjue fatiguait Tôcreté d'tin sang échauffé par les veilles et riinmobilitë , dépassa le but par l'excès inéme de sa théorie.

Oti d'abord il n'avait vu qu'un bel enfant à protéger contre les difficultés de la vie, il découvrit plhs tard ilU disciple dont H essaya de façonner les facultés h Sa guise. Le fils disparut soUS l'instrument. Paulin Md- Uestiers, qui avait le culte de l'utile et du profitable, décida dans son for intérieur que le petit Adolphe l'aiderait un jour dans la pratique de cette science qui avait été l'étude de sa vie entière et le mobile constant de Des efforts. Gomme il s'était habitué à voir dans la succession des jourâ une série d'occasions, et dans les homnâes des forces diverses dont une créature intelligeute doit apprendre de bonne heure à Uianier les ressorts, il n'hésita pas k faire sur l'unique héritier dé son nom l'application de ce beau système. De \h cette éducation dirigée vers les choses extérieures et l'apparence ; de là ees goûts inoculés dès l'enfance et développés avec suite; de là cette inquiétude et ce soin de le mettre partout en lumière et en relief. Bien n'était donné à l'idéal , tout était tourné vers le positif, le plaisir surtout, où il voyait un des éléments principaux du succès vers lequel il teu- , dait avec la patience d'un épervier guettant sa proie. Mais la personnalité du père se faisait jour violemment dans cette éducation, où les tendances et les désirs du fils n'étaient pas consultés. Si là étaient les instincts 4u père, le fils devait les avoir;

t'OMBRB BË LUDOVIC, 87

Le baron caressait en rêve pour le séduisant Adolphe, valseur infatigable, eavaller accompli , musicien parfait, causeur charmant, homme du monde, aimable et discret^ Un mariage supetbe qui Taiderait à le pousser dans Une carrière brillante. Il y voyait comme appoints un hôtel à Paris j Un château où la meilleure compagnie se réunitaitj et^ au lieu de cette vie que des miracles d'éconnmie et un soin de tous les jours avaient seuls rendue possible, une large existence dont lui'^ Paulin Monestiers, fils misérable d'un pauvre juge au tribunal de Ôieti^ ferait les hohueurs.

Mme Monestiers était loin de comprendre dans leur ensemble le plan et les projets de son mari) mais la foi les lui faisait trouver excellents. En attendant mieux, le plaisir de voir le jeûne Adolphe^ beau, pimpant, mis à ravir et choyé partout, lui suffisait. La pensée de l'avenir ne la préoccupait pas. Son mari, qui était pour elle comme une Providence visible^ n'était-il pas là?

Quakd il fut question de faire choix d'une carrière poiir sbn filS;, M. Mônestiërs u'hésita pas à le pousser vers le ministère des affaires étrangères, oti les qualités extérieures de visage , de manière, de langage, ont une iQiportaiice réelle. C'était au milieu des isours et dans les plus belles capitales de l'Europe que ce joli diamant, poli avec tant d'art, devait se montrer avec le plus d'éclat.

Si le baron avait rencontré une nature énergique ^ un esprit entreprenant et souple, capable d'entrer dans ses vi^es, on ne saurait prévoir ce que son fils serait devenu. Malheureusement pour ses combinaisons, Adolphe était d'un caractère placide et mou. H était né bon, et ce vice originel fut un embarras qui faillit rendre improductive l'éducation égoïste à laquelle il fut soumis. La pauvre Adolphe eût été volontiers, et du meilleur de son cdëur^

«8 li'OMBRE DE LUDOVIC.

heureux à sa manière, entre une femme qu'il eût aimée et une place qu'il eût occupée honnêtement. Le plumage était charmant, mais l'oiseau n'avait ni les ailes ni le bec de l'aigle. Le baron s'en aperçut , mais il était trop tard déjà pour changer d'école, et le père, d'ailleurs, étaittrop plein de son sujet, trop vieux, trop entier dans ses convictions et trop alléché par l'espoir du but pour y renoncer. S'il ne put inoculer cette volonté farouche et dure à son fils, du moins il le soumit k la sienne!

On a vu comment étaient broyées les révoltes légères auxquelles le naturel doux et loyal d'Adolphe le poussait. Sans initiative et sans élan, il marchait en laisse, traîné par l'implacable main du baron.

A l'époque où M. Monestiers avait fait connaissance de la famille de GourseuUes, Augustine, privée de grands parents et douée des qualités fermes et accentuées qui manquaient à son fils et dont il découvrit les empreintes sur son front, lui parut réunir quelques-unes des conditions qu'il souhaitait chez sa belle-fille. Elle pouvait être, avec lui , la tête et le bras d'Adolphe. Elle était malheureusement trop pauvre de deux cent mille francs au moins. Ludovic mort, l'insuffisance de la dot disparaissait largement. Elle avait trente mille francs de rente par contrat. La condition la plus importante étant trouvée, le baron poussa son fils en avant. Le retour de Ludovic avait tout détruit.

C'était pour le baron une nouvelle campagne à essayer.

Augustine devenue impossible, depuis la veille il pensait à Emihe.

Mais il se réservait d'en parler à son fils aux Mignons seulement, et quand l'absence l'aurait guéri. Une seule chose le consolait dans la perte de cette première bataille, c'était le succès particulier de son fils auprès de

l'ombre de LUDOVIC. * 89

Mite de Goupseulles, à laquelle il avait inspiré un amour réel.

« Allons, se dit-il, au besoin, Adolphe saura jouer la passion, »

Les quelques jours qui précédèrent l'arrivée de Ludovic à la Gravelotte avaient été marqués par de nouveaux événements. Charles s'y était rendu avant son frère. Ce qu'il avait su par Augustine de la visite de Ludovic au Bocage lui avait démontré la nécessité d'un entretien particulier avec M. de Lesparetz. La position était modifiée, il était urgent de s'en expliquer.

n se présenta donc un matin aux Mignons, le cœur un peu tremblant, et demanda le maître de forges. M. de Lesparetz était dans son cabinet , en train de donner quelques signatures; des employés étaient auprès de lui. Le député pria Charles de s'asseoir ; il se rendait compte de l'état de son exploitation, qu'il n'avait pas surveillée depuis plusieurs mois, et il en agissait sans façon avec son jeune ami : c'était d'ailleurs pour le bien d'une affaire qid ne tarderait pas à leur être commune.

Ce dernier mot attrista Charles et le rendit songeur.. H ne voyait pas clairement quel serait le résultat de leur conférence. M. de Lesparetz ne se pressa pas d'expédier les affaires et de congédier le gérant de l'usine avec lequel il causa longuement, prenant des notes et entrant dans de menus détails sur lesquels il revenait avec une complaisance qui parut affectée au témom silencieux de cet entretien. Au bout d'une heure cependant il ferma sa porte, et raffermit ses lunettes d'or sur son nez.

90 L*0)t6{lB DE LUDOVIC.

« Vous voyez, dit-il à Charles, que j'ai grand bedoin d'un auxiliaire .... C'est trop d'affaires pour un homme .... Uii autre moi-même me devient chaque jour plus indispensable.... On m'a bien conseillé de liquider, ma fortune étant plus que suffisante pour mes goûts modestes, ou de me démettre de mes fonctions de député et de membre du conseil général ; mais il ne faut pas ne voir que soi dans la vie : que deviendraient les nombreux ouvriers que j'emploie, si je liquidais? Je suis leur père , et je me dois à leurs familles. J'ai charge d'âmes. D'un autre côté, on veut bien me reconnaître quelque intelligence des affaires, et une part d'influence acquise par trente ans de travaux dans les conseils du gouvernement | j'ai pris en main la cause des intérêts de l'ârrondissemeni que je représente. Des projets utiles au bien public sont à l'étude et péricliteraient, si je n'en pressais pas l'exécution. Il faut donc que je me sacrifie et que je porte jusqu'au bout le fardeau que j'ai accepté.... Mâiô plus j'y pense, et plus je me félicite devons avoir rencontré. *

Ce petit discours, que termiba ime chaude poignée de main, rendit le pauvre Charles plus perplexe encore. Était-il bien toujours l'homme de la situation?

« Çà, reprit le maître de forge.s en rangeant des hasses de papiers dans un carton, pat*dônnez-moi la longueur de cet épanchement qu'autorise à peine ma vieille amitié , et dites-môi l'objet de votre visite ; car j'imagine que vous avez à me parler.

— Vous ne vous trompez pas, répondit Charles.

— Est-ce au sujet de cette haie, dont mon fermier conteste la propriété h votre régisseur?

— Non; votre fermier coupera le bois si bon lui semble.

— Et on s'arrangera plus tard pour le fonds.... C'est ce que j'ai toujours dit au bonhomme Gaucher. »

l'ombre de LUDOVIC. 9!

Charles toussa; M. de Lesparôtz repoussa le carton dans sa case et regarda le jeune homme par-dessus ses Ituaettes.

« J*ai, dit enfin Charles, une somme importante b vous verser le 30 de ce mois. »

M. de Lesparetï ouvrit un agenda qu'il avait toujours sous la main.

« Oui, dit*îl, trois cent cinquante mille francs en écus ou en bonnes valeurs au cours du jour. C'est aujourd'hui le 28, c'est donc dans deux jours.

— C'est bien cela.... Malheureusement, je doute que je puisse remplir cet engagement.

— S'il ne s'agit que d'un délai, parlez, vous faut-il ime semaine ou deux? Cela n'est rien.

— La difficulté ne provient pas de l'époque , mais de la somme même.

— Ah!

— L'arrivée de mon frère, qui ndus a tous comblés de joie....

— Ah ! qui le sait mieux que moi? s'écria M. de Les- |)aretz en serrant la main de Charles.

— Cette arrivée me met dans Tinlpossibilité de disposer de ces trois cent cinquante mille francs. Les titres de propriété et les valeurs qui dépendaient de la succession de Ludovic sont, vous le savez, déposés chez le HOtaire dé la famille , et mon frère a été remis en possession.

— Saiis doute ; mais votre âVoir persoiiiiel he représente-t-il pas une somme au moins égale?

-^Certainement; mais, pour la rendre liquide, il faut procéder à la vente de biens qui sont indivis entre Ludovic et moi; si nous nous hâtons, oii peut vendre k ias prix; si nous attendons un acquéreur, les délais seroht peut-être interminables.

— Mais, en supposant la chose faite, que vous res-

tera-t-il , en dehors de la somme que vous devez me compter?

— Cent et quelques mille francs k peu près. Je ne vous ai pas caché qu'à la suite d'une affaire imprudente, dont autrefois l'intervention de Ludovic m'a tiré, ma fortune personnelle a subi un grave échec, tandis que la sienne s'est accrue sensiblement. »

M. de Lesparetz prit un couteau d'ivoire et battit le bureau à petits coups,

a Voilà qui me contrarie beaucoup, reprit-il; cela me gêne même plus que je ne saurais le dire. Comptant sur votre promesse, j'avais pris moi-même des engagements qui arrivent à échéance le 1" du mois prochain, et dont le remboursement, privé que je suis de votre versement, va me créer de sérieux embarras.

— Vous faut-il ma signature ? prenez hypothèque sur mes biens ! s'écria Charles.

— Non, répondit M. de Lesparetz; je reconnais votre cœur à cet élan ; je pourvoirai à tout avec mes seules ressources. »

H jeta le couteau d'ivoire et prit un papier dans un tiroir particulier du bureau.

Charles suivait avec anxiété tous les mouvements du maître de forges, qui paraissait lire ce papier avec une grande attention. A chaque ligne il hochait la tête et poussait de petites exclamations. Quand il en eut terminé la lecture, il posa le papier sur le bureau, et appuyant un doigt dessus :

« Voilà notre acte d'association, poursuivit-il; je l'ai examiné dans toutes ses parties, et je m'aperçois malheureusement qu'il devient nul de plein droit ; j'en déplore d'autant plus la non-exécution, que cela me met dans l'absolue nécessité de chercher im autre associé. Vous connaissez les raisons qui m'y décident.

l'ombre de Ludovic. 93

— Mais Emilie? demanda Charles d'une voix étranglée.

— Mlle de Lesparetz? répondit le député. Vous comprenez, mon jeune ami, que le contrat, étant nul dans Tune de ses parties, est nul dans son ensemble. Écartons, s'il vous plaît, la question de sentiment, qui m'afflige autant que vous, croyez-le, et voyons les choses en hommes sérieux. Je me suis imposé la règle, dès l'époque déjà lointaine de sa naissance, de n'accorder la main de ma fille qu'à un homme qui pourrait être mon associé en même temps que* mon gendre. Or, jamais je n'ai manqué à aucim de mes engagements; ceux que je prends envers moi-même ne sont pas moins sacrés que les autrei^. Vous le voyez, je vous parle franchement et, comme on dit, le cœur aur la main. De vôtre côté sont toutes mes sympathies, et je vous choisirais certainement si je n'écoutais que la voix de ma sincère amitié ; mais la voix de la raison parle plus haut. Je dois à ma qualité de père de famille de m'y soumettre.... Ne pensez plus à Mlle de Lesparetz, et donnez-moi la main. Je vous sais un homme d'honneur; ma maison ne cessera pas de vous être ouverte. »

M. de Lesparetz se leva. L'entretien était fini.

Avant de commencer l'entretien qu'il avait eu avec son voisin, et aussitôt que Charles eut paru dans son cabinet, le maître de forges savait, à n'en pas douter, le motif qui l'amenait chez lui et de quelle nature était la communication qu'il avait à lui faire; mais il entrait

94 L'OMBt^E D£ LUDOVIC.

dans 8a politique de ne pas laisser voir qu'il en avait même le soupçon. L'ouverture faite et la question entamée, il montra une douceur parfaite, avec un mé" lange de regret de bonne compagnie, où Ton ne sentait en rien la mauvaise humeur : c'était le langage poli d*un homme du monde qui dégage sa parole et s'afflige de voir qu'on ne Ta pas mis en mesure de la tenir, M. de Lesparetz agissait en toutes choses un peu comme une machine dont une huile onctueuse a poli les rouages d'acier; mais, avec le silence du métal, il en avait la dureté et la précision. Tout en reconduisant M. de Gourseulles jusqu'au bord de l'Allier, il lui donna de bons conseils et parla fort éloquemment des devoirs de l'homme dstns une société civilisée. L'honorabilité était, disait-il, la grande loi de la vie. A cette honorabilité sacrée il fallait sacrifier tout, jusqu'aux inclinations de son cœur.

Charles ne l'écoutait plus. En rentrant pftle et triste à la Gravelotte, il trouva Augustine qui cachait ses larmes dans le sein de Mme de Ghampeau. Une lettre était par terre tout ouverte ; elle était du baron Mo* nestiers, et annonçait, en style administratif, que la faveur du ministre appelait Adolphe en Orient, où les devoirs d'une mission confidentielle le retiendraient quelques mois.

« C'est une rupture, ne le vois-tu pas? murmura* t-elle.

— Hélas! dit Charles, je perds Emilie comme lu perds Adolphe. »

Le frère et la sœur se regardèrent.

« Ah ! nous étions bien heureux il y a deux mois j » dirent-ils en tombant dans les bras l'un de l'autre.

Ludovic, on le sait, avait quitté Paris pour rejoindre Mlle d'Ërvillers. La route lui parut étemelle. L'impa^

Ii'OMBKE DE LUDOVIC. 95

ûesice \% dévorait. Il lui semblait que la looomotive ue marchait pas, qu'elle se tramait. Vingt fois il mit la tête à la portière pour voir l'endroit où l^on était. A Ëtampes, il interpella Tuu des employés.

. c Mais on ne marche pas ! Que faitron ici? dit-il.

--* Monsieur, c'est un train omnibus, » répondit cêt homme.

Il y a des circonstances où la plus légère contrariété prend des proportions gigantesques. Ludovic s'imagi^a que tout était perdu parce qu'il arriverait à Nevers trois ou quatre heures plus tard. H ferma les yeux et s'efforça de ne plus penser; mais tout à coup un souvenir traversait son cœur comme une flèche et le faisait tressaillir. Il voyait l'expression du visage de Léon Dubreuil; il entendait ses paroles. Le dout^ n'était plus possible. Cependant le journaliste s'était peut-être trompé. Il avait mal compris Frédéric; un bruit faux court si vite !

Enfin on atteignit le Guétin; bientôt on fut à Nevers. Ludovic prit un cabriolet et courut à la Grravelotte; malheureusement il y arriva trop tard pour se rendre aux Mignons.

Malgré l'inquiétude qui le dévorait, il lui fut imposaible de ne pas remarquer l'abattement et la tristesse qui se faisaient voir sur les visages^ Mme de Ghampeau, assise au coin d'une fenêtre, jetait de longs regards sur sa nièce et portait silencieusement un mou^ choir à ses yeuXi L'aiguille restait inactive aux mains d'Augustine, qui laissait pendre le canevas sur ses genoux. Charles prenait un livre et le rejetait, se promenait à pas lents dans le salon, et parfois collait son front contre la vitre et regardait la nuit. On ne prononçait pas une parole en un quart d'heure. A l'arrivée imprévue de Ludovic j on s'était levé à demi^ le front pftle

96 L'OBfBRE DE LUDOVIC

d'Augustine s'était courbé languissamment à la rencontre de ses lèvres. Vingt fois il voulut interroger son frère et sa sœur ; vingt fois sa bouche s'ouvrit, et. vingt fois elle se referma sans qu'il pût parler. Pourquoi courir au-devant de la vérité? Ne la saurait-il pas tout entière le lendemain , et telle qu'il maudirait peut-être l'heure où il la découvrirait? Cependant, ce long silence lui pesait. Il comprit que quelque chose qu'il ne savait pas se passait à la Gravelotte.

c Qu'as-tu donc? » dit-il enfin k Augustine.

Augustine ne répondit pas.

« Q^'y a-t-il? demanda-t-il à Charles avec ime nouvelle anxiété.

— Rien, » dit Charles qui détourna la tête. . Ludovic prit la main de sa sœur.

« Mais tu pleures! reprit-il.

— Oui, dit-elle, mais tii n'y peux rien. »

Ludovic interrogea Mme de Champeau du regarda

. Ce silence obstiné commençait à lui faire peur; il pensa aux Mignons et à tout ce qu'il aimait; il craignit qu'un malheur n'y fût arrivé et qu'on n'osât pas s'en ouvrira lui.

« Isabelle!... » s'éeria-t-il.

A ce cri de l'égoïsme, le front d' Augustine se plissa.

« Mon Dieu! dit Mme de Champeau, sache donc, puisque tu tiens à le savoir, que ta pauvre sœur a reçu une lettre de M. Monestiers.... Son mariage avec Adolphe est rompu. »

Ludovic fit un retour sur lui-même et songea à ce que devait éprouver Augustine.

« Ah I pauvre enfant I » s'écria-t-il en l'embrassant tendrement.

Mlle de Courseulles, qui s'était contenue jusqu'alorsi éclatai et^ se dégageant de son étreinte avec un mouve-

L'OUDIUE de LUDOVIC. 97

ment dont elle ne fut pas la maîtresse, cacha sa tète entre les bras de Mme de Ghampeau.

c Mais toi? reprit Ludovic en se tournant vers son frère.

— Oh ! moi, je n'épouse plus Emilie, voilà tout, ré* pondit Charles avec amertume.

— Et pourquoi ces deux ruptures subites? Pourquoi une chose qui était décidée hier ne l'est-elle plus aujourd'hui? voyons, parle. »

Charles tambourinait contre la vitre, le dos tourné.

c A quoi cela sert-il? Il devait y avoir deui mariages.... il n'y en a plus.... Que fait le reste? » reprit-il.

Ludovic trembla de la tête aux pieds. La pensée de de sa propre situation, un instant oubliée, lui revenait avec violence.

« Âh! dit-il, si vos mariages sont perdus, le mien l'est-il moins?

— Âh ! tu sais tout! dit Charles vivement.

— C'est donc vrai! » s'écria Ludovic.

Il devint tout pâle. Accoudé contre la cheminée, il regardait autour de lui.

« Gomme ils doivent souffrir! » murmura-t-il.

Augustine jeta les yeux sur lui. On aurait pu croire qu'il y avait, dans ce rapide regard, comme l'expression d'une joie intérieure. Ce mal, dont il était la cause première, ne l'épargnait donc pas non plus !

Ludovic passa la main sur son visage, et se releva»

« Mais enfin on a dit quelque chose, reprit-il; à défaut de raison, on a trouvé un prétexte.... Lequel art-on mis en avant pour vous faire cette injure ?

— n n'y a pas eu d'injure, dit Charles ; il y a eu, entre M. de Lesparetz et moi, une explication trèscalme. J'avais pris im engagement que je ne puis pas

Wtàt] la nullité de l'tagdgeMdhl à MUràbé Ift IluUM

du projet d'union îùtmi l^fitrè Hotift.

^ Qaoit tm» qUéstiéH dhusdbt ! féwii ÎMèQiAt.

— Je n'ai pas le droit de blâmer M. de LespaMtt; tm G4ûtfat dfi qttdqUô mm j^y&ftUftg&ftti^tti ûdtts liait; le contrat n'existe plus.

--•> Et toit continua Ludovic éu m f&mmx iéts Au-

gustiuë*

— Moi? M. Monestiers me trouvô ptt)bAiémém trep I^UVré {)Our «dU fils.

- ■— Lé «aifeéttÈle ! reprit Ludovic.

fc-^ J6 ne TacôUise pas..;; Celui qui m'était destiné suit une carrière où la fortune est une nécessité.... UUd fttnme dans mft positiôU Tôbligeïldt à êUVoy^f i^ déftMôu àU miuiistrë du Itd semt uu é)nbâî*i«u^. Lé baron agit en père. Si j'en souffre, il n'y peut riêfi. »

TbUt cela ftit dit avet ùU soù d% toiX sôUM-, nôfVeux, saccadé» La pensée d'Augustine, irritée et souffrante j écartait tout de sUité Adolphe et lé bâroû pôUr s*ârrêter plus loin et rendi^ë \ili àUtt^ fèépoûââble dutôUp qù^elle avait i^çti. Le blâîùfe qUe Lùdôvie ètprimait avec chaleur, bien loin d'apporter un sôulagénieiit II sa dôU* leur, la îaviTait et la l'enMt plus cuièaute. Êlllè n'osait 5pas l'accùset hâUtelùént, petiV-êtiPte ttêiïi^ èùt^elle rbUgi de voif bien clâiî^méïït cô (JUi se passât feû elle }

ttalîj à son insu Mie sMlfrait de la présence de %on frère. Cette lettre, dont séié yetït né se pouvaient dltîh cher, èûl-ëlle'étè écrite, s'il fût resté sur lofe cites ^fe la Teri^ dfe Feu!

k Je verï^ M. Mùnestlé^i je Itil parierai, ait tenfiù Ludovic.

— Et pour quoi faire? reprit-elle; veux-tu le con^ iraindre par des menaces à me donner son jfils? J'eStlme àfeez Adolphe pour et^îîe qu*il me refuserait ainsi

JiWseiitéé. Le i-éspect de inoi-même \'eul que je reste îlftiicfeûie et que tous les miens imitent ce silence. »

Ce Même acceht bt^f qui avait pat-u dans sa première explosion, se fit entend» dans cette nonvelle réplique. ^û chagrih ne li fondait pas, il la brûlait. La nature dtt frère et de là soeur se manifestait tout à coup sous Tempirte de cette iieconisse. Où Charles était résigné, Àu^stiné était révoltée, mftii^ d'une révolte sourde, intérieure, c(mmie une louve blesêée qui se trsdne dans la unit et né se })Udnt pas.

Pèhdahique ces choses se passaient à la &ravelotte, Emilie, étonnée de n^avoit pêtâ vu Charles depuis deux jours, s'infi^niait auprès de son père de la cause de tëtte AbséUeè. Mv de Les|iar6tz posa le doigt sur àes lunètMt

«• n ttdt qu'il ne doit plus être ton mari, dit-il, et c'est ce qui l'empêche sans doute de venir aux Mighohs; »

Une pâléUr ifoudaîne fee répandit sur les joues de la jeune calviniMé.

w M* de etoUrtjeulles auraît-il fedt quelque chose qui Mérite VDtt^ sévérité, mon {ïèret demanda4-elle d'une Voîx fenUfei

— Non* . i . Des cinîttUstaÙCes nouvelles, oU sa Volonté n*est pour rien^ m'oht di^tfermlni^» a

Emilie pria son përe de s'expliquer.

« BîéhvtA)ntie^*s, * reprit-il.

Lk^dessuil tl raconta à sa elle comment l'arrivée de Ludovic, en privant Charles d'Une large partie de la fortune dont il âvâît cru pouvoir disposer, le mettait dans la Cich'cuse hnpôssibillté de remplir les conditions du contrat qui les liait. Il regrettait vivemeUt uh jeune homme dont il avait pu a})précier les éminentes qualitésj et pour lequel il couïttrVeirait toujours des senti-

100 l'ombre de LUDOVIC.

meuts de sincère estime et de sérieuse affection; il fit même un éloge approfondi de son caractère et de son intelligence; mais il n'y fallait plus penser, non plus qu'aux feuilles mortes de Tan dernier. L'opération avait manqué. En style commercial, il en fallait passer le résultat par profits et pertes. Maintenant, le père avait pour sa fille un autre parti non moins avantageux, qui ferait certainement son bonheur. M. Jules Raimond, qu'elle avait vu au château, loi-s de la fête d'Isar belle, était devenu administrateur d'une puissante com* pagnie industrielle. Il était aussi recommandable par sa position que par son honorabilité. Il jouissait d'un crédit mérité dans le conseil dont il faisait partie. M. de Lesparetz avait l'espoir de le posséder quelques jours aux Mignons pendant la saison des eaux, et l'on arrêterait le mariage pour les premiers jours de l'automne.

Aucun mouvement n'avait paru sur le visage d'Emilie pendant ce petit discours, que M. de Lesparetz débita d'une voix onctueuse et douce, avec une légère nuance d'émotion paternelle. La conmiunication terminée, il embrassa Emilie sur le front et voulut se lever. La main d'Emilie s'appuya respectueusement sur son bras et le força de se rasseoir.

« Est-ce tout, mon pèreî dit-elle.

— Tout.

— Alors, ne soyez point étonné si je ne retire pas la parole que j'ai donnée à M. Charles de Goui^ seulles. »

M. de Lesparetz leva ses lunettes sur son front, ce qu'U ne faisait jamais que dans les moments d'une émotion violente.

« Mais M. Raimond? s'écria-t-il.

— Je ne l'épouserai jamais.

L OMBRE DE LUPOVÏC. 101

— Cependant, tu ne le connais pas?

— C'est peut-être parce que je connais M. de Courseulles.

— Mais puisque je t*ai dit qu'il était dans la complète impossibilité de tenir ses engagements !

— J'entends bien. Il ne m'appartient pas, mon père, de discuter avec vous les motifs qui vous ont fait renoncer à l'alliance de la personne que vous m'aviez présentée en qualité de fiancé ; mais ces mêmes motifs ne sauraient prévaloir contre la parole que je lui ai donnée. J'ai mis ma main dans la sienne, je ne la retirerai pas. »

M. de Lesparetz sauta sur sa chaise.

« Prétendrais-tu l'épouser contre mon gré.... attendre l'époque de ta majorité?... reprit-il.

— Jamais, répliqua vivement Emilie; c'est un scandale que votre fille ne donnera pas. Je n'épouserai donc personne, à moins que vous ne changiez de résolution ou que M. Charles de CourseuUes ne me dégage de la parole que je lui ai librement donnée. >»

Elle se leva h son tour pour se retirer.

« Bien ! dit le maître de forges rassuré , cela ne t'empêchera pas de voir M. Raimond et de le bien recevoir.

— H sera votre hôte, cela me suffit. »

M. de Lesparetz ne s'arrêta pas beaucoup à cette opposition d'Emilie. H ne doutait pas qu'elle ne cédât à l'influence du temps, aidée de ses conseils, et à la présence de l'allié qu'il attendait. Une citadelle ne se rend pas sans avoir essayé d'une honorable résistance; mais la capitulation est certaine quand on persiste dans l'attaque, et M. de Lesparetz n'était pas d'humeur à renoncer k son projet.

Ce jour-lk même, deux lettres arrivèrent k la Grave-

109 L'oii9¥iS ]« l.^Q)lO^C,

lotte : l'une; à l'adressa 4^ Charles, i\^\ d^llmilie; Tîiutrp, iir»dre«»e d'A\igus^n©, était ^'Adrtpho-

La lettre de Mlle de Lesparetz ne contenait que quelques lignes :

« Cher monsieur^

« Si de« cirpQQfitfti\ces aQuvellis vwn «;pp$fiiiw$ ^ par?iîtr^ aun Mignon» , vous avf i tort. Ye\w y l«w» tow avec ]t môpi§ cœur. Vm visite vou« prQW^r% q«« œs changements n'atteigriept pas to\it le mioiâi, ^t e'iMt ^ dont, aveçi si^icérité, vous douM Tftsmraftçe,

« EMILIE DE LESPARETZ. »

. Ah ! je le savais bien ! » s'écHa Chayles ç;ui l^ais^ avec frénësiQ le cqin de la lettre où le nom dlSmilie était écrit.

Celle d'Adolphe dtait plus circonspecte, mais faisait entendre au fond les menées choses.

« Mademoiselle,

« Un ordre que je ne' pouvais pas prévoir m'^lige k partir SQudameçaent pour Vienne^ où de i^ovvelleç instructions me seront adressées. Je le regrette plus que je ne saurais vous le dire. Croyez bien seulemei^t que, de loin cojnme de près, mqn espoir, mon dé^r le mus vif, seront de retrouver toutes choses k U Grravelotte telles que je les y ai laissées, ^puisqu'il m'est défepdvj d'y courir, ma pensée y sera.

Augustiue regarda Mme de Ghawpeau,

« Tu le vois, dit-elle, rien n'y fait !... J'ftvais trouvé

le bftnheiir ît- uue I^eure Va déti^it, ^

Pendant ja wfît qui suivit $qh î^rriv^ç ît la Gravelott^, Ludovic ne dormit pas. De sa fenêtre, qui donnait suf 1h rivière , il regardait 4^s ie§ t^^hres lî| plage où étaient les Mignoii^; un9 ou i^v^ li^^res qui piq\\ai^t au loin Tobscurité 4e leurs étiflç0lQa rouges en indir giiaient la direction, L'unçi d'elle? ^claiwt peut-être ]% çhax(xbre pii repp^t Js^ellf», A qui pensait -elle? AvaiV^Ue le^ yeux ton wé§ ver$ la Gwelptteî Spubajtait-elle le retpur de celui w'^lle avait ^imé ? '

Quand le jjpur parut, longtemps avant l'heure où IVflle d'jlrvillers pouv^t descendre, L^idovic so^^t, \^ fiiel av^t encore cette couleur laiten$e q^i précède l^ (uatiB, Toutes les pçr^^^x69 étaient closes, i^e» o^ienii aeiulf erraient par les co^irs. Un coq chantait sur \^ crête d'un mur. Les pigeons , éveillés avant l'^uhe i partaient du colombier? eti een^e ppur essayer leur§ aile^i traçaient de grands perclea dans l'air frais, ûi) entendait dans les jital^es ceitte spurde agitation et ce souffle bruyant des bestiaux qui se pressent aux portes^*

!<« fm^tre de Gharles était fermée; le t^^ips ^'i\àix plu9 pu I^udpviç li'étQnuait qu'il pût dqrmir !

Q m^t, à tçf^yers ohamp^i, \^ sentipr qui despe{)dj^t vers U rivière ; un brouillard couvrait ^ demi 1^ çamr pagne; les lenguesi fiyanuea 4e peupliers ^'effaceie^t d«na la bmme qu'un petit vent soulevait le Ipug det| rivent lia masse gris^ des Mignons apparaissait ponfur eémêut de.Vautre eftté de l'eau, l^udovio voyait moiu^ clair encore m fond ^e son ftme« Il chercha longtemps le bateau qui ai spuyei^t^ au^ t^mps heureux, l'avait conduit ^ur l'Allier* Le brouillard semblait prendre uu malû^ plaisir ^ 1^ lui cacher. Il le découvrit en% au fond d'une crique étroit^ , sous un bpuquet de saule», L'hiver et les pluies du printemps Im avf^eut fait pei^

104 l'OMBBE de LUDOVIC.

dre ses vives couleurs; il était çà et là fendillé ; un peu d'eau croupie en remplissait le fond. Le bateau avait souffert.

Ludovic sauta dedans et prit les rames; Phanor, qui l'avait suivi, s'assit sur l'avant; il avait froid et gémissait. Une impression de tristesse navrante pénétrait le cœur de Ludovic. Le soleil semblait se retirer de ce doux paysage, comme s'il s'était retiré de sa vie. Quand il fut au milieu de l'Allier, il ne vit plus rien; il laissa tomber les rames et s'abandonna au fil de Feau. Qu'il était loin ce jour où Isabelle avait poussé ce cri qui l'avait fait tressaillir ! Que la rivière était belle et limpide alors, que les arbres chantaient doucement dans la brise ! que le ciel était pur, quelle joie partout! A présent, tout était mélancolie et deuil en lui et hors de lui. Une puissance mystérieuse détruisait toutes ses espérances, pareille k cette force invisible qui entraînait le canot, Phanor, qui grelottait, gémissait toujours; c'était le seul bruit que Ludovic entendît dans le silence du matin.

Cependant, le point du rivage oh il voulait aborder s'éloignait; il reprit les rames et poussa devant lui. Bient6t la proue du canot égratigna le sable; Ludovic et Phanor sautèrent sur l'herbe et entrèrent dans le parc, le chien quêtant, la queue agitée, son maître cherchant l'esprit inquiet. Un sentiment indéfinissable , contre lequel il n'essaya pas de lutter, lui fit suivre à pas lents le chemin de la fontaine. Chaque arbre lui rappelait cette promenade qu'il avait faite pendant une nuit d'été , et qu'une si douce ivresse avait remplie. L'eau coulait ton» Jours dans le bassin , les mêmes arbustes en voilaient la surface, le même gai murmure s'y faisait entendre. Il s'assit sur la margelle et regarda dans l'avenue de tilleuls. La brume se dissipait, laissant traîner çà et là sur

l'ombre de LUDOVIC. 105

les pelouses quelques flocons de vapeur blanche caressés par le soleil ; mais aucune robe flottante n'en éclairait la profondeur. Les gouttes de rosée suspendues aux rameaux verts tombaient lentement dans la fontaine, pareilles k des larmes. D'autres larmes mouillaient les yeux de Ludovic.

n revit le saule sur lequel le mouchoir d'Emilie avait été porté par le vent ; il revit le sentier qui , par de longs détours , montait de la rivière aux Mignons, et que si souvent ils avaient gravi ensemble ; il vit au fond du tableau le perron de pierre et la balustrade derrière laquelle Isabelle s'était montrée. Toute sa vie d'autrefois, tous ses chers souvenirs , lui revenaient en foule. Chaque feuille, chaque brin d'herbe les lui mon* traient, et il en savourait l'amère volupté !

Quand il parut sur la terrasse qui s'étendait devant le château, on venait d'en ouvrir la porte. Des geus de service allaient et venaient. Il entendit derrière un store la voix tranquille d^Émilie qui donnait un ordre ; il crai* gnit d'être vu par elle et s'éloigna. Un pavillon s'élevait au bout de la terrasse ; des vases de fleurs étaient rangés tout autour. Dans la belle saison, les h6tes des Mignons se réunissaient là après diner. La vue s'étendait sur une partie de la vallée , et , par une échappée entre deux massifs d'arbres, on découvrait la Gravelotte. Ludovic et Isabelle avaient passé bien des soirées auprès de ce pavillon. Elle avait voulu que les deux rosiers blancs qu'elle avait reçus le jour de sa fête y fussent portés , pour les avoir toujours sous les yeux, tandis qu'il était k côté d'elle. Ludovic les chercha. Deux orangers qu'il ne connaissait pas avaient pris leur place. Il fit le tour du pavillon sans rien trouver; il pensait déjà qu'ils étaient morts, lorsque, dans le coin d'une serre abandoimée où les jardiniers entassaient leurs râteaux et leurs arro-

109 L'CIMBRS Di LVeeVIG.

moky et tout plaûa d« vitnui pçitt iM^é^ , il aperçut les deux rosi«^ blases.

Saas les caissiea de hm vert dan» lesquelles ila étaient plantés , jasaais il ne les aurait réeesBus : rongés da liehen et de mousse, livréa mt ehemlles, déipastés, fié^ tris , ils n'avaient plus que des lambeai» de ie^uilles. Leur parure de fleurs avait disparu; rien quHme tige yerdâtre et des rameaux languissaats, ^ais , en revanche, que les deux orangers étaient orgueilleux et beaux !

Le oceur de Ludovie se serra. Quel aveu valait Tas? pect de ces rosiers, le^ir ahandop, leur misère, toutes oes flétrissures du temps et de Tineurie^ N'étaient-dls pas éteints et souillés pareillement, les souvenirs aux* quels ils se rattachaient ?

Gomme il les vegardait, le son d'un piano frappa son oreille, et presque au puéme instant Taooeqt d^me voix bien connue. Ludovie tressailUl. C'était bien la même voix vibrante et chère qui faisait fMmir tout son être ; mais elle ne chantait aucune d0s mélodies qu'il aimait, n sortit ppéelpitamment de la serreet oot|rut sur la ter« rasse; la veix ne chantait plus. Isabelle parut sur te perrcm; elle portait des fleurs d'oranger à la ceinture. Elle était plus pâle encore 4|U*au moment de son départ de Saris. Ludovie fit \m pas ; elle l'aperçut, poussa un cri et chancela. Il fit un bond et la soutint dans ses bras, eonmie il avait fait une première fois au bord de la rivière; mais que ce cri avait alors un autre accent!

< Merci! dilrelle en se dégageant de ses bras.... vous m'avez fait peur ! »

Elle s'efforça de rire et descendit le perron. Ludovic éteuffisit. C'était bien Isabelle qu'il avait devant les yeux, mais une autre Isabelle, dont le regard avait une expression qu'il ne comprenait pas. Une idée subite s'empara de lui avec une telle forée qu'il y céda.

« A^i ! li j« dois la pcorâm, pensH^U , q^e cq SiU tOM â'uncûupl «

n remtmna rapidem^t WM U sorw <l)l il avfdt âé- Gfmwrt las d^ux Kosiera, et le$i l«i.m(mti^ stttna parler. Elle baissa lea yepx et pâlit.

Ludovic po|a le bout de aen daigt 8\ir le iMMpftau 4'ora^ger fa'oB voyait à la ceinture d'Isabelle ; ]^ cespira^ tioA lui fiianqui^it. Elle s'appuya toute tremblaute cantre la caisse de Tun des rosiers.

« Ainsi, ditiil aveo effort, vous ne m'aûnes phisl

— ^ Àh! ne dites pas celai » s'écF^a-trelle.

Elle tomba sur un banc et fondit en larmes. Ludovio^ debout devant elle, n^osaif Tinterrog^r.

Quand ce pnnnier aecès fut passé, elle tendit lea deui| mains à Ludôviq.

<« Venez, repriVelle, j^ai besoin d'a^r.... je va^ç disa^ tout. »

xn

Ludovic et Mlle d'Ervillers descendirent dans lé parc comme autrefois, au bras Tun de Pautre ; mais Ludovic était muet, et Isabelle n^osait pas le regarder. Ils marchèrent ainsi quelque temps, silencieux, s^abandonnant à leurs pensées, unis par l'attitude, séparés par un abîme. Quand ils furent parvenus au bout d'mie avenue que côtoyait la rivièVe, et dont chaque arbre les connaissait,' Isabelle pressa de ses deui mains le bras de Ludovic.

« Que voulez-vous savoir, dit-elle , et pourquoi m'interroger? Épargnez-moi; je souffre; un mal indéfinis-

108 L^OUBR% D£ LUDOVIC.

sable me consume ; j'en guérirai ; mais vous, que j'ai connu bon, venez-moi en aidei Vous m'aimez, n'est^^ pas? et toute cette affection que vo^ m'aviez jurée, vous l'avez gardée .entière. Eh bien! gardez aussi cette main que je vous donne, et comptez sur moi ! ]>

Deux grosses larmes coulaient sur ses joues ; sa voix était suppliante. Ludovic sentit son cœur se fondre ; il oublia son désespoir , et ne pensa plus qu'à c^tte douleur qui se confiait à lui.

« Galmez-vous, dit-il... Un autre jour, plus tard, quand vous serez plus tranquille, nous reprendrons cet entretien...

— Oh ! non , jamais ! reprit-elle avec exaltation ; je mettrai toute ma force à guérir; je ne pleurerai plus; Dieu me sauvera... Je vous appartiens dans le passé ; je vous appartiendrai dans l'avenir !»

Ludovic porta la main d'Isabelle à ses lèvres. « Vous êtes bonne ! dit-il.

— Moi ! s'écria-t-elle avec une indéfinissable expression d'amertume et de chagrin ; je l'ai cru autrefois, je ne le crois plus à présent. Ah ! je donnerais dix ans de ma vie pour vous ressembler ! »

Elle tomba dans un long silence ; puis relevant la tête:

< N'est-ce pas, reprit-elle en- le regardant avec des yeux mouillés, que les beaux jours peuvent revenir? Dites-moi que vous m'aimez , répétez-le-moi sans cesse; j'ai soif de vous entendre, j'ai besoin de voua croire !

— Âvez-vous douté de moi, Isabelle?

— Âh ! je vous croyais mort ! »

Ludovic tressaillit à ce moment comme un homme touché par im fer chaud, mais il eut pitié de cette âme troublée, et n'essaya plus d'en sonder les an-

goisses et les blessures. Il craignait trop d'en bien comprendre la profondeur.

Pas à pas et lentement, ils parcoururent les sites <{a'ils avaient aimés. C'était près de ce banc qu'un jour Isabelle avait vidé sa bourse et celle de Ludovic dans le tabUer d'une petite paysanne qui pleurait auprès de sa chèvre morte; c'était devant cet arbre qu'elle l'avait surpris un matin taillant son nom sur l'écorce fragile, comme un berger des Églogues; la première lettre s'y voyait encore. Que de fois ne l'avaitelle pas reçu sur le gazon, quand il traversait la rivière à grands coups de rames ! Le bateau n'était plus neuf, mais il était assez solide encore pour les porter tous deux. C'était de cette pointe de terre qu'il s'était jeté à la nage pour atteindre le canot qui fuyait à la dérive, emportant le chapeau d'Isabelle, son bouquet et son ombrelle, comme un pirate.

Isabelle écoutait, la tête inclinée sur sa poitrine. Elle souriait quelquefois et regardait autour d'elle d'un air doux.

< Oui ! oui ! murmurait-elle tout bas ; c'est bien là I »

Ils arrivèrent ainsi à un coude de la rivière où de gros saules à demi creux laissaient pendre leurs branches vertes dans l'eau.

« Begardez ! dit tout à coup Isabelle ; quel petit coin solitaire ! la rivière devant, un pan de verdure autour, qui fait comme un rempart derrière lequel on est invisible. C'est là que la pluie nous a surpris !...

— Là? dit Ludovic d'un air de doute.

— Nous revenions d'une longue promenade ; le jour finissait, je vois encore l'horizon rouge... Tout à coup un nuage noir passe dans le ciel, la, pluie tombe, et d'un élan nous entrons sous ce berceau de feuillage... Ce fiit le tronc d'un saule qui m'abrita.

110 L^OMBRS SS UUDOIFIC.

•— Làl Fi^péta de nouveau Ludoine aveo un étomie.-'

ment plus marqué .

— Iln^'^tait pas assez grand pour tous deux, €^ vous.... »

Isabelle s'alrêta eourt. Elle venait de regarder Jjxi^ dovie.

« Ah ! malheureuse ! » s'écria-t-elle en portant les deux mains à son visage.

Un coup de poignard porté en plein eoBur n-e^l pas fait plus de mal à Ludovio. Il se souvint de ce même cri poussé par Frédéric au hord du lac d'Ei^hien, Entre Isabelle et son ami, il était comme une chose morte.

Un désespoir profond s^empara de lui.

Par un bk'usque mouvement, il se saisit des maina de sa compagne, et les écartant de son visages :

< Laisse^înoi voir en face les marques de Toubli ot de la trahison ! dit-il avec emportement. . . .Laissea^moi Uie dans vos yeux que vous ne m'aimez plus ) . . . Ditesrle^moi vous-méine. Que craignei-vous h présent?... Sst^oe qm je n'ai pas tout compris? Vous étiez là près de lui.... L'autre, celui qu'on disait mort,qu-était-ilpourvous9... Ah ! plut à Bien que les flots m'eussent englouti I . . . Vous et lu], tous deux ensemible, unis par le même cosupI Mon ami et ma fiancée.... Ah ! vous étiez bien dignes l'un de l'autre ! Perfides et menteurs tous deux f »

Hepoussée violemment, Isabelle tomba sur le tronc d'un saule.

«r Ah ! par pitié , Jjudovîc ! n s'éoria-t-elle.

Un tremblement nerveux l'avait saisie; son visage était couvert de larmes. Il voyait sa poitrine soulevée par des sanglots qui la déchiraient. Par un retour subit il tomba à ses pieds, et la soulevant dans ses bras :

« Pardonnez-moi, dit-il; je suis si malheureux?

— Eh hien! dit-elle en appuyant sa tête sur sou

L^ûiiBRX SB Linxmc. m

épaula^ vous ne le fierez ptos.... cW moi qui vona le jure....»

Elle pleumit, et il sentait battve sou cœur contre le sien. La colère fit seudt^ueoAent place à cet iimeiur que le chagrin rendait plus vif, et que chaque tQurm^t , nouTeau enfonçait plus avant dans son cœur.

« Ab! reprit-il, ne me quittez plus!... Laissez^moi croire qu*à force de tendresse je vous forcerai à m^almer encore !

— Oui ! oui ! J'étais seule , j'étais folle ? ne m'accusez pas. . . . Aimez-moi toujours. . . . vous verrez. . . . Est-, ce que je ne suis pas k vous?... Ah ! pauvre cher Ludovic, comment aî-Je pu vous faire tout ce mal ! »

Us revinrent ensemble par le même chemin ; elle se serrait contre lui et semblait chercher dans son regard une protection contre elle-même. Son attitude était touchante, son triste sourire plein d'abandon. Un rayon d'espoir entra dans le cœur de Ludovic. Emilie les reçut h la porte des Mignons et leur tendit la main.

« Bien! dit-elle, voilà comment je vous aime. »

M. de Lesparetz retint Ludovic à dîner. Il voulait qu'il passât chez lui sa première journée. M. de Oourseulles le prit à part!*

« Vous savez quels étaient nos projets avant mon départ, dit-il ; puisse compter qu^ils subsistent toujours?

— Gela dépend de vous , répondit le maître de forges. Isabelle a toujours sa ferme à Coupigny, ses trois mille cinq cents francs de rente en trois pour cent, ses actions de ja Banque , et , de plus , elle a gagné le procès pendant devant la cour d*appel de Montpellier. »

M. de Lesparetz ne disait pas qu'après la nouvelle du naufrage de la Sapho il avait engage sa parole avec M. de La Faune : c'était un détail sur lequel il ne

pensait pas qu'il fût utile de s'arrêter. M. de La Faurie, en passe de devenir directeur d'une compagnie de chemin de fer, était certainement un parti avantageux , et qu'un tuteur prudent pouvait accepter pour sa pupille ; mais la fortune de M. de* Courseullés n'avait rien à démêler avec les chances de l'avenir ; elle était réelle et présente. La conscience de M. de Lesparetz ne pouvait pas hésiter entre ces deux prétendants. Il se fit même un point de délicatesse de rétablir les choses con[mie elles l'avaient été jadis, et de coiisacrer, par une vigoureuse poignée de madn, la priorité des droits de Ludovic. Au besoin même, «t si M. de Courseullés l'en avait pressé, il ne lui aurait rien caché de ses arrangements récents avec M. de La Faurie. Il ne voyait rien que de naturel à tout cela, et rien qui pût être désagréable à son jeune voisin. Ne réglaifc-il pas toute chose en bon père de famille et en négociant qui tient k faire honneur à ses affaires? Isabelle mariée à Frédéric, il aurait dit à M. de Courseullés que ce n'était pas sa faute s'il était mort. Ludovic de retour, il dirait à M. de La Faurie que ce n'était pas sa faute si on revenait de la Terre de Feu. L'esprit en repos, il rentra dans son cabinet pour écrire à l'ingénieur. Sa lettre était convenable de tous points. L'expression de ses regrets s'y mêlait k l'assurance de ses sentiments d'estime et d'affection.

Malgré la parfaite sérénité de M. de Lesparetz et l'aide d'un certain vin de Bourgogne qu'il ne tirait de sa cave qu'aux occasions solennelles, malgré les effortis d'Isabelle et ceux de Ludovic, le dîner fut contraint, peut-^tre à cause de ces mêmes efforts. Le rire ne circulait plus autour de la table, la conversation se traînait languissamment et mourait à chaque minute. Emilie observait ses deux voisins. Elle était sérieuse

avec une nuance de dédain qui augmentait la gêne d'Isabelle. Mlle d*£ryillers se sentait condamnée de ce côté -là. Il lui semblait que la journée était éternelle ; jamais les domestiques n'avaient servi plus lentement. Qu'il lui tardait d'être seule !

Augustine et Charles arrivèrent après le dîner. Mlle de CourseuIIes avait l'air fatigué, le regard dur et luisant. Emilie la laissa avec Isabelle et se dirigea résolument vers Charles, la main tendue.

« Soyez le bienvenu, » dit-elle.

Ce mot, c[ui rassurait Charles, alla au cœur de Ludovic. C'était le premier mot ferme et franc qu'il eût entendu depuis le matin.

M. de Lesparetz aussi l'entendit. H regarda sa fille par-dessus ses lunettes et toussa légèrement. Ce n'était pas ce qu'il aurait voulu. Une fille raisonnable devait accueillir avec plus de réserve un homme dont l'actif est diminué de quatre ou cinq cent mille francs.

Ce mouvement qui suit l'entrée de deux personnes dissipa pour un instant l'embarras d'Isabelle. Elle recouvra la parole et parla beaucoup pour s'étourdir. On la pria de chanter. Elle tira d'un casier un morceau de musique qu'elle mit un peu de temps à trouver.

< C'est une mélodie que vous aimez, » dit-elle àLudovic.

Dès les premières notes, Ludovic reconnut la Sérénade de Schubert , qu'il n'avait pas entendue depuis son départ. Jamais la voix d'Isabelle n'avait été plus expressive et plus passionnée ; jamais elle n'avait eu de tels accents; son âme était passée sur ses lèvres. Les longs mois d'absence forent effacés en une seconde, et Ludovic la revit telle qu'elle était lorsque , sûr de son cœur, elle chantait au temps où ils passaient leurs soirées ensemble. Que de fois ces vibrations sonores •ne l'avaient-elles pas suivi, comme un adieu plein

d« tai4retafl, toadii qu'il âasoindtit v«» la nvièm l Que de fois ue raYfâénVelleft jm appelé, tanâia qu'il hkU&t u cQuniâ yen 1m Migaoui I C'était la voix <k la Jeuiie^sa, c'étiùt la voit 4^ l'Qipdra&ee qui se pé* veUlait. Troublé jusqu'au plus pKofoud de Tâm*, il caoha sa tète putce ses mains. I^abf lie lui ^tait peutêtre reud^® ^

Jauuobile sur aa chaise, l'aiguilla k la luaiui £aiilia regardait sa cousine. Sa froide raiiou s'étouuait de l'ardeur brûlante de oette voix, de la profoudem' passionuëe de ce obant, Elle ua voyait pOiut d'bamQlûe entre la tristesse où elle avait surprix sa aoui^ii^e et

cette fougue qui faisait explosioUt

« Isabelle a la fièvre, ? div-elle ou se peuobaut à l'oreille d'Augustiue.

Augustine seeoua la tête.

« Nou, rëpoudit-'elle, Isabelle a le désespoir, «

Gepeudaut Isabelle, n^outrait plus de puissance et d'éclat à mesure qu'elle pouitsuivait sa mélodie. Slle regardait daus l'espace d'uu œil fixe et lumiueua ; ees joues avaient la pâleur du marbre. Quand elle eut fini, ses bras tombbmnt comme morts sur ses geuous; aa poitrine oppressée n'avait plus d'baleme, Elle se leva et regarda autour d'elle. Ludovic lui prit la main et la baisa.

« Merci, ^ dit-il. Cl'était comme autrefois.

Isabelle retira sa mam et traversa le salo^ peur entrer dans une pièce voisine. Ludovic n'osa pas la suivre.

« Voyez, dit Emilie, aile s^est épuisde. i

M. de Lespareti, qui avait entendu les desnières mesures, haussa les épaules.

a Ge n'est pas raisonnable, dit-il, elle chante comme au théâtre.

l'âme d'une artiste, }nm% ^« da f^H I <

On se tut quelque^ i«i«tfU(itf(. AugVWtmQ ferma Talbuni q^'^ie f^)«tait, f t pas$^ daos U pièca Qit Isabelle s'4upt r9t^« £ill« k trouv$( blottie sTir iw pimap^i U t$t9 oaidi^ wt^e Im <îou»sius, qq prQifi b à09 sfuaglQtfi coiivulfi^&« Ampif^ft »• ie^ aaprà« d'elle*

« Taiiw-yon» 1 tiâa93(^o\w l » 4it-çH?,

MUe d'Srviltov» r«l§va fk)<i front p&U.

« Ah ! dit-elle, rien ne me consolera plus. »

Jj» sqir, q^f^l4 Ludovic quitta le» MiguonKi il t'arrêta un instant au bord de la rivière pour regarder 9Xi loin dans la nuit.

In^lle n'^t^t pa$ 9ur< le perron. Il «oupira et ^ jeta diui9 le bateau. H lui semblait que le vid9 «'-était *fait Htttour de lui,

n était encore de bonne heure quand Ludovio re^tru

4ws ça obwftbpfi, il U Gyavfilott©, Il y trouva ft^nuain, qui T«ng^ait à^ çftté et d'autre, U HÛue trirte «t Tair

renfrogné. Deux ou trois piles d'écu^ i'étalaiçut pui^

\» m^hfe de U cbdiuiuée. Ludovic regarda le vieux domestique sans le voir, etjetasou <^apaau dan« uu «oiu.

« Qu'elle est belle toujours t p xuunuura^ti'il, li^ pensée tournée vers les Mignons.

^ ^'atteudfti» mouaieur pour lui remettre ijet argent , » dit Germain.

I^u^Qvio u'autQudit pas. H s'appmba de la feuâtre ,

et rouvrit.

ft Ou étouffe ioi, diHl-

— n y a 1^ qu^trfii e^nt» ïmm dfil wrréP99e9 dft li reute que wouwiur w'av^it couatituée, i^ppit Genuain.

Je crois bien l'avoir honnêtement gagnée; mais, pudique monsieur e»t wvenu, il pj^raît que ,i« u'y ai plus droit, V

Ludovic avait les yeux tournés du côté du perron sur lequel Isabelle ne s'était pas montrée.

« Elle l'aime, c'est sûr, pensait-il.

— Quant an reste de Tannée qui vient de finir, poursuivit Germain, je ne l'ai pas : j'en ai employé le produit à l'achat d'un petit coin de vigne dans mon pays ; je dois même quelque chose dessus. Si monsieur veut, on vendra la vigne, et il rentrera dans son aident. »

Germain soupira, et fit sonner les piles d'écus en les remuant.

Ludovic avait les mains posées sur l'appui de la fenêtre.

< Gomme elle était pâle ! se disait-il.

— Dame! monsieur comprendra que, si on avait su que monsieur n'était pas mort, tout cela ne serait pas arrivé, continua Germain.... Monsieur est revenu si k Timproviste! »

Ludovic entendit comme un bourdoimement à ses oreilles. Il se retourna, reconnut Germain et lui fit signe de s'éloigner.

Le valet de chambre ne bougea pas et remit les doigts sur les pièces de cent sous.

« C'est que j'aurais désiré que monsieur vérifiât la somme, dit-il.

— C'est bon; nous verrons cela demain, répondit Ludovic impatienté.

— Comme monsieur voudra, » reprit Germain d'un air rogue.

Ludovic, qui n'avait rien entendu de ce qu'avait dit le vieux valet de chambre, retourna k sa fenêtre.

« Ah! qui l'aurait cru? Elle qui m'aimait tant! » murmura-lril.

Germain descendit à l'office. Toute la livrée du château l'y attendait. On avait hâte de savoir quel avait été

l'ombre de LUDOVIC. 117

le résultat de la scène qu'il avait jouée à l'incitation de ses camarades.

Quelques-uns d'entre eux, qui n'avait pas été portés sur le testament de Ludovic , jalousaient le vieux valet de chambre avec cet acharnement venimeux et cette ei^ vie persévérante que la bassesse des instincts, unie à la pauvreté, enfante quelquefois. Depuis qu'il avait hérité, on ne manquait aucune occasion de faire allusion à sa fortune. S'il paraissait avec des bottes neuves, on les montrait du doigt. < Que voulez-vous? disait-on, M. (jermain ne se refuse rien, il est si riche !» Si le dimanche il fumait un cigare acheté à la régie : « Dame ! qusËid on a des rentes , on peut toi^t se permettre, »» reprenait-on. Un des loustics de la bande s'avisa de l'appeler Mgr Germain. Le sobriquet lui resta. Cuisinières et valets de pied, les grooms et le cocher, tous le répétaient à l'envi. Quand Mgr Germain acheta ce pe- - tit bout de vigne qui arrondissait un champ qu'il avait dans son pays , ce fut un cri général . Toutes les basses cupidités se firent jour. On l'accabla de compliments d'où la haine suintait. Monseigneur avait une tdrre! Monseigneur ferait probablement bâtir! Monseigneur deviendrait maire de son village !

Les deux bonnes femmes qui avaient eu une part de six cents francs chacune dans l'héritage de Ludovic ne se montraient pas les moins envieuses. Elles pensaient moins à ce qu'elles avaient elles-mêmes qu'à la part plus forte qu'avait Germain. Elles le détestaient de toute la différence qui séparait les deux legs, et, dans l'occasion, prenaient des airs de saintes pour accuser Ludovic d'ingratitude. Elles n'étaient donc pas les moins promptes à railler le valet de chambre. L'argent avait passé sur deux natures humbles et honnêtes et les avait gâtées. La pensée qu'il avait de bonnes rentes, payées fort

ti8 LtmiKÈ iÊ LtmôtïG.

ôiacteméîit chaque trimestre, aMait Qeniiaîh à «è cbn-

soler des quolibets qui Tassaillaient comme Wé ^lë dé miU. Qùe^uefoift k^M oti lé &ttt't«dt dann Yèi^poir de qufelqttteà meiitt» cadeaux , et il exerçait sut Tântichambre et stir i'bfflce hue isidfle de suprématie. Mais les chdâës prirent lUiiî autt^ all^te après le teioiït de sou maître.

Oii apprit bientôt, par teê bâhaui sduterrains qui w* lient le àâloii k la feiiisine, et qui fôht qu'aUcuii secret n'est jamais bieh gardé dans auctihe maison, que la présence de M. Ludovic de Gottrèelilles mettait k néant le testament dont son frère et fea étfeui' avaient eu fe bénéfibë printttpâl. Le bridt circdla que tottt It^ ai^t été restitué. Ce qui était un'é nécessité pour les uns Tétait aussi pour les autîres. bil ne manqua pas de Ife Mfe remarquer à Mgr Germain. Il haussa d*abord leê épaules, et prétendît que là chose ne Tattetgnait pas; son inaître Taimalt bien trop! L'orateur de la bandé lui objecta que, si tendre que fût bette amitié dôUt il se targuait, elle ne t)buVait pas être supérieure h celle it^Ué M. Ludovic éprouvait ^our M. Charles et Mlle Augustine; donc il fendrait bien quHl fit ce qu'ils avâîfent fait. Grermaûi réfléchit. Quelques paroles SttrpttèW pistr une porte entr*ouverte, certains propos répété* pél* la femme de chambre qui ser^^t Mme de Chainpeau^ lui firent bien voir que tont cela 'était sérieux* La restitution était la loi commune» tïrermain , fort perplexe ^ te îretrancha sur l'impossibilité n& était son maître d'accepter cette restitution Venant d*efi lias* Le peuple de Tofflce livra un nouvel assaut pour vaincre cette résistance obstinée, ti lie trouva même un diplomate en tablier blanc qui ^rma que le seul moyen de sauver l'héritage était de l'offrir li qui Tavâit donné, dette démarche habile, en ^it^venïàit toate réclamation; aurait peuvétre pour effet

d'fexcilei' tm élafi de gëûérdsité dont Germaiîl pîrofiterâît. Un jurisconsulte qui avait balayé Téttidô d'uû notldl^ âjdma t|Uè lé legis devienditdt àlûi's une donsitiôli entre vift; Oeilâàih ^rtdt k\6n à TâbH de tout éténèiûftût

Altequé de tûnii côtéd & la fois, Germain eéiA. Ml résolu par Taréopagë entier dés doméàtiqties, rét^ i& giHhd coû^lj ^e O^rmain saisirait la prôttiiêrt5 ôccasioû qui se pré^âtêfâit de faire cette offre & M. Lndovït'y el l'en jnpà qUë le «ibmem du rètotii* à là Gravelotte était opportun.

On tttênâMl dloiie lé hstôui* de (^ermldû ^Vec une impatience excessive, où se mêlait peut-être Tespôli* èêcl^t ^'il tStài echbUé dans m Uégociation. A dà i^ntrëe dans le réfectoire, tout le monde se leva.

fc Ô^'*-t41Mt!^*a441dit? è'écriM-ond« Wute îf^

iJti grand s'ôupit souliévâ la poitrine èè Gternilûn»

il îl a tout gardé! * dit4L

A ce ïOtAy ce fut Uûiô feiploièion. l\)ûtes Ife îiriiihfette» dh château âuràifenl pu tinifei» ôUîglêniblé et Su liiêmê feoUJpj pèrsôMÈ n'y eét-fedt âttentîen. Oii Wlàit, m venait; chacun parlait h la fois.

» Tuèz-tbttÉ donc îi servir les ihatthèsî dit un som* tnelier qui vidait une bouteille de vin de Bordeaui.

«-- Boyfâ donc fid*le et déVoûé V^^ Vbtrè S%', pour qu'ôh vous été le t)ain de la bouche! dit une cuisinière qui gagnait quatre cents francs par an et en Inett^t mille à la caisse d'épargnée.

-^ Voilà où ça mené de feilre soA devult ! ï^oursuivit unfeôchèr qui chaqufe jour coUsîtthait lé côurâ de la Bourse, où il faisait valoir ses économies.

— Ah! les maîtres!

^QUek ingrats!

— Ça n'a ni cœur ni âme !

— On est pour eux comme des bêtes de somme ! »

120 l'ombre de luootic.

s'écria un marmiton que tout ce bruit venait de réveiller en sursaut.

Après le quart d'heure de la colère vint le quart d'heure de la pitié. On avait maudit M. de Gourseulles: on plaignait (jermain. Ce n'était plus monseigneur Germain, c'était ce pauvre Germain.

« Un si brave homme!... l'autre jour encore, il m'a donné un foulard, un vrai foulard des Indes, dit l'un.

— Ses cheveux sont devenus tout blancs k leur service, dit un autre.

-^ Qu'est-ce qu'il deviendra quand il ne pourra plus travailler?

— Bien sûr on le mettra à la porte comme un chien! »

Gelui-là frappait sur l'épaule du vieux valet de chambre ; celui-d lui serrait la main. Chacun ajoutait son mot. H était clair que M. de Gourseulles, à présent qu'il avait accepté l'argent, prendrait aussi lexhamp de vigne. Le pauvre serviteur était dépouillé. Germain, assis au milieu de ses camara4^s, les regardait tour à tour, fort accablé.

Un philosophe de l'écurie lui présenta un verre devin.

c Buvez toujours, ça vous remettra, dit-il, et puis, qui sait? M. Ludovic vous couchera peut-être sur un autre testament. »

Un valet de pied fit la moue.

c Merci, dit-il, M. Ludovic est encore bien jeune !

— Vous verrez qu'il ne mourra plus ! » reprit un autre.

Germain soupira.

c EstH^e que j'ai le temps d'attendre? » s'éciia-t-il.

L'CMBRC de LUDOVIC. l«t

xra

Un chœur de malédictions grondait dans les bas étages du château , tandis que Ludovic , morne et sans sommeil, repassait en idée tous les incidents de cette fatale journée. Gomme un naufragé qui lutte contre le flot, il cherchait une branche k laquelle il pût encore s'attacher. Mais où son cœur lui criait parfois d'espérer, une implacable raison lui disait que tout était perdu. B s'efibrçait de ne pas en écouter la voix, et toujours il revoyait en esprit ce saule creux où Isabelle s'était réft^ée avec Frédéric pendant l'orage.

Le lendemain matin, quand Germain pénétra chez Lu« dovic, son premier regard tomba sur la cheminée, où la veille il avait laissé les quatre piles d'écus. L'argent n'y était plus. En cherchant un papier, Ludovic l'avait vu, et, croyant que c'était le fermage de quelque métayer, il l'avait jeté parpoignées dans un tiroir. Germain refoula un gémissement dans sa poitrine. Sa cause était perdue ; l'égoisme du maître l'avait emporté.

La nouvelle en descendit k l'office. L'indignation de la valetaille ne connut plus de bornes. Tous les gens de la Gravelotte se sentaient frappés dans l'un d'eux. La plupart, au fond, se réjouissaient du malheur qui, en faisant perdre k Grermain sa petite fortune, le rabaissait k leur niveau ; ce malheur avait cela de bon qu'il rétablissait l'égalité des conditions un instant brisée ; mais il n'était pas nécessaire de rien faire paraître de ce sentiment, et chacun entra dans la hgue formée contre Ludovic. La médisance eut ses franches coudées, et la calomnie s'y prélassa tout bénignement.

\n L'OMBRE DE LUDOTIC.

Malgré cette inutilité de lespoir dont Ludovic avait Tanière conviction, il retourna le jtïur suivant aux Mignons. On aurait dit que cet attrait mystérieux qu'exerce la souffrance sur certaines organisations l'y poussait avec une ardeur nouvelle. Il se plaisait en quelque sorte dans le spectacle douloureux de l'affaisfiement de cette affection qui n'avait eu qu'un printemps. Il en Bocouait les cendres, il en remuait les ruines. Chaque soir, il rentrait plus triste ; chaque matin» il y retourDidt plus avide. Mais il s'acharnait à cette poursuite avec l'àpretë fiévreuse d'un mineur qui a vu luire un filon d'or dans un lit de roches^ et, l'ayant pefdu, s'obstine à le re* trouveri

Ce n'est pas que Mlle d'Ërvillers ne fit aucun effort pour renouer les anneaux de la chaîne brisée. Par ses soins, les orangers avaient été écartés et les rosiers blancs remis en leur première place* Les airs que Ludovic avait aimés, elle les chantait de nouveau. Elle s'appliquait avec dévouement à regravir la pente descendue ; mais que la fatigue s'y faisait voir I et quel accable^ jDtient la surprenait quand elle était seule 1 Si la durée manquait à ses sentiments^ ce n'était pas du moins la sincérité i Quand elle avait promis à Ludovic de l'aimer toujours^ c'était de bonne foi \ quand elle s'était écriée qu'elle guérirait, sa bouche était franche | mais la tk)nscience setde restait debout au milieu de son premier amour dévasté i

On se souvient que M. de La Faune était auprès d'elle quand Ludovic partit pour le Ghilii L'amitié éprouvée qui l'unissait à Ludovic était un Uen qui le rapprochait d'Isabelle. Ensemble, ils parlaient de lui. Lorsque la nouvelle de la catastrophe qui avait fait périr /a Sapho vint porter le deuil dans la. famille de Courseulles, Frédéric fat l'un des premiers qui accoom-

l'oMBKE Dfi LUDOVIC. 123

rent. La donletir d'Isabelle Vëmut. Trop expamive, trop spontanée pour rien cacher de ses impressions, elle eut des mots <|âi le touchèrent, des pleurs qui l'attendrirent. Elle était comme fière de porter son deuil ; elle montrait sa blessure. Bien certaine qu'il partageait son désespoir, elle le prit pour confident. Ce fut à Frédéric qu'elle raconta tous leurs innocents projets, ce fut lui qu'elle entraîna dans ce voyage qu'elle entreprenait avec une douloureuse exaltation au delh du présent. Elle l'initiait à tous leurs rêves, le faisait assistera toutes ces fêtes mortes avant le matin. Isabelle ne vivait plus que dans un avenir qui ne pouvait plus être ; Frédéric l'y suivait complaisamment. Elle ne savait pas se passer de lui, tant il la comprenait. Que d'heures alors ne restaient-ils pas ensemble !

C'était à la campagne que ces longs épanchements les retenaient l'un près de l'autre. Les mêmes horizons que Ludovic avait aimés les enfermaient. Us suivaient les mêmes sentiers, ils s'asseyaient au pied des mêmes arbres; la même rivière les portait quand ils retournaient auprès de Charles et d'Augustine, à la Gravelotte. Frédéric ne pouvait pas s'empêcher de penser que c'était Ik un cœur qui savait aimer. Que ses larmes avaient d'éloquence et qu'elles rendaient plus tendres et plus profonds ses yeux pleins de flammes ! Isabelle non plus ne se défendait pas de trouver le visage de M. de La Faurie expressif; elle éprouvait un singulier charme dans sa société. Il parlait avec tant de feu de Ludovic ! On voyait dans la mâle expression de se» traits nettement accusés, dans la franchise et la profondeur de son regard, quelle âme ferme et solide il avait, et combien devaient être constantes les affections qu'il avait une fois ressenties.

Un jour ils parlèrent d'eux-mêmes, mais en glissant.

124 L^OBfBRE DE LUDOVIC.

et comme tout surpris de trouver un autre nom que celui de Ludovic sur leurs lèvres. Le lendemain, ils y revinrent et s'y attardèrent. Quelque douceur se mêla k leur entretien. Ils remarquèrent plus tard que Tun avait senti ce que l'autre avait éprouvé dans une circonstance dont les plus petits détails leur revinrent k la mémoire. La plus étroite sympathie était éveillée. On parla moins de Ludovic, un peu moins du passé, un peu plus du présent. Isabelle était convaincue que M. de La Faurie rendrait heureuse la femme qu'il choisirait. Quant à Frédéric, il ne croyait pas qu'on pût rencontrer jamais une femme plus intelligente, un cœur plus tendre dans un corps plus gracieux.

Elle s'était reprise d'un goût très-vif pour la musique et chantait souvent. Un jour que M. de La Faurie l'écoutait , elle mit un si grand feu dans son chant, que sa cousine elle-même, plus émue qu'elle n'aurait voulu le laisser paraître, se leva pour l'einbrasser. Frédéric était auprès d'elle, la tête entre ses mains.

« Ah ! comment a-t-il pu partir? » murmura-t-il.

Isabelle l'entendit et s'éloigna. Pendant toute la soirée, elle ne voulut plus chanter et resta rêveuse. D ne partirait donc pas, lui !

Le lendemain, elle était assise sur un banc qu'elle affectionnait, près de la rivière, abritée derrière un rideau d'arbres. Elle songeait et tenait k la main une baguette de saule avec laquelle elle traçait sur le sable des caractères sans suite. Que de fois n'avait-^Ue pas écrit ainsi le nom de Ludovic ! Tout à coup elle s'arrêta. Elle venait de lire à ses pieds le nom de Frédéric. EUe se leva toute droite, et, quoique seule, devint toute rouge.

« Frédéric ! » répéta-t-elle.

L'écho de sa propre voix la fit tressaillir ; elle jeta sa baguette et se mit à courir.

L*0>fBHE DE LUDOVIC. 1S5

Elle oublia ce jour-là d'arroser les deux rosiers blancs.

Vers les derniers jours de l'autonme , un visiteur annonça que le bruit courait que M. de La Faurie allait se marier.

c Prends donc garde , tu as inondé ma tapisserie ! » dit Emilie à Isabelle, qui versait une tasse de thë.

Une grande position à l'étranger se rattachait à ce mariage, si grande que Mi de La Faurie ne pouvait rien désirer de plus. Isabelle éprouva tout le soir un malaise indéfinissable ; elle avjait les mains brûlantes ; elle se montrait par instants d'une gaieté vive, et tombait après dans de longs silences. Tout le monde déclarait que l'ingénieur, à moins d'être fou, ne refuserait pas l'union qui lui était proposée. Isabelle l'affirma plus haut que les autres. Elle ne comprenait même pas qu'il ne fût pas déjà marié et en route. Seulement, la personne qui avait apporté cette nouvelle lui semblait horrible ; elle l'exécrait.

M. de La Faurie, qui dînait à Nevers, chez le préfet, revint un peu tard. H n'y avait plus que le cercle de la famille aux Mignons et deux ou trois voisins. On lui parla de cette histoire de voyage.

« A présent , jamais ! s'écria-t-il.

— - Mais ce mariage ? reprit un curieux.

— Ah ! vous ne l'avez pas cru ! » ajouta Frédéric en regardant Isabelle.

Mlle d'Ervillers se sentit défaillir et tomba sur une chaise. Elle avait des envies de pleurer et ne s'était jamais sentie si heureuse. Pour échapper à un trouble qu'elle craignait de laisser voir, elle sortit. Frédéric quitta le salon un instant après, et la rencontra qui exposait son front nu à l'air froid de la nuit.

« Me pardonnerez-vous? dit-il; voilà si longtemps que je lutte !

116 L'OMBAfi DE LUDOVIC.

«-< Ahl qui me pardoimera, moi? » répondit-elle.

Ge S0ir-là> M* de LespareU rentra dans sou Gabinet pour écrire au baron Monestier^, pec lequel il était toujours en correspondance ; sa lettre se terminait par ce3 zûots !

« Je crois bien que je n'aurai pas h m'pccuper li'un mari pour Isabelle à mon retour h Paris. Veuillez seulement vous informer si réellement , comme on Tasaui^ ici, M. de La Faurie entriora dans la nouvelle combi^ paison des chemins de fer du Midi. »

Isabelle ne partageait paSj tant s'en faut, la quiétude, de mn tuteur : elle était troubléoi agitée ; ellenes'abaa* donnait pas sans secousses et sans de secrets r^rocbes au nouveau sentiment qui la dominait, fUle pensait constamment k Ludovic, et, par un retour singulier du cœur, elle était plus émue h son souvenir depuis qu'elle en aimait un autre. Ce même trouble et cette agitation, Prédéricles éprouvait aussi. Use sentait coupable envers la mémoire de Ludovic, et il aurait voulu que son ami lui eût laissé un devoir difficile k remplir ppur racheter sa faute.

Après cette explosion de dpuleur qui marqua la messe du bout de Tan, explosion dans laquelle le remords entrait pour quelque chose de la part dlsabelle, on sait que le retour inespéré de Ludovic fut salué par un élan spontané de tendresse. On ne vit rien, on ne comprit rien, sinon qu il était vivant. Cela suffisait. C'était le frère, c'était l'ami, c'était lui ! Puis Isabelle se souvint qu'elle était engagée, puis elle devina qu'elle était aimée comme autrefois, et un grand déchirement se fit dans son cœur, Frédério en sentit la secousse. Ce qui ae passait en lui l'aidait à comprendre ce qui sa passait tn elle. Il s'imposa comme un devoir de s'effacer pour lui laisser l'entière liberté de disposer d'elle-même, et \l

L'OMBKB DB LUDOTIC lft7

partit sans avoir, eu auoune explication avac Mlle d'Er* viilers. Elle ne se méprit pas sur le sens de cette réserve; mais, pas plus que lui, elle n'avait couru au-devant d'un entretien qui ne pouvait avoir d'autre ooQsdquenoe que de les attendrir en leur faisant voir toute la difficulté de leur situation.

Peu de jours après son arrivée aux Mignons, Isabelle reçut une lettre de Frédéric. Il la connaissait assez , diMdt**il, pour être assuré qu'elle ne ferait rien que de juste, n se soumettait donc d'avance k tous les sacrifices que sa conscience commanderait ; si durs, si douloureux qu'ils fussent, il se montrerait digne d'elle en les acceptant.

Emilie trouva Isabelle lisant et relisant cette lettre, qu'elle ne voyait plus qu'au travers d'un voile de larmes.

c Que faut-il que je fasse? » dit-elle.

Emilie n'avait pas parlé jusqu'alors , bien que les oombats qui tourmentaient le cœur de sa cousine ne lui eussent pas échappé. Interrogée, elle n'hésita pas.

« Ton devoir, * ditrclle.

Quand Ludovic se présenta aux Mignons, Isabelle était donc décidée. Bincère dans sa résolution conmie l'était Frédéric, elle y mit tout le courage et tout le dévouement d un cœur où tout était excessif, la tendresse comme le chagrin, l'espoir conmie le regret. -Leur première rencontre la bouleversa. Vingt fois son secret, ce secret qu-il connaissait, faillit s'échapper de ses lèvres. Mais pouvait-elle dire à celui que la mort semblait avoir rendu, et qui vivait pour elle : < Non , je ne vous aime plus !... »

Elle appliqua, dès lors, tous ses soins à tromper celui qu^elle n'aurait jamais voulu tromper ; elle s'habitua à sourire quand il paraissait, à marcher à sa rencontre aux heures où il avait coutume de venir, à lui laisser

eroire qu'il reconqaérait ce cœur d'où son souvenir n'avait jamais été banni. Elle fut attentive à ses moindres paroles, et fit disparaître tous ces objets d'une époque à laquelle elle s'efforçait de ne plus penser : dessins commencés ensemble , romances qu'on avait essayées, bagatelles qui rappelaient des dates chères et condamnées.

Pour être plus sûre de n'y plus revenir, elle emporta tous ces trésors dans sa chambre, et un soir, après les avoir un à un contemplés lentement avec des frémissements au bout des doigts et la gorge serrée, elle les jeta tout d'un coup dans la cheminée, où pétillait un grand feu. Quand la flamme mordit les quelques billets qu'elle avait reçus de Frédéric, une petite boite qu'il lui avait donnée pour sa fête, un éventail qu'il avait acheté dans une foire de village, un jour d'été, elle ferma les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, il ne restait plus que des cendres de ces reliques. Elle fondit en larmes. C'était comme si tous ses réves^ avaient été brûlés. Le lendemain, on fut effrayé de sa pâleur.

« C'est une nuit d'insomnie, dit-elle ; je n'en aurai plus de pareilles. »

Elle s'assit à côté de Ludovic, et lui tendit la main.

c Vous ne savez pas à quel point vous m'êtes cher ! » reprit-elle.

 partir de ce moment, Isabelle devint pour lui comme une sœur pour son frère malade, ne permettant pas à son cœur de frémir, k ses paupières de s'humecter, à son front de pâlir ; elle était en continuel éveil sur elle-même. Ludovic , qui l'observait avec anxiété , se laissait prendre quelquefois k ce semblant de tendresse ; ce n'était pas certainement encore ce qu'il avait perdu, mais c'était comme une aurore après la nuit : le jour viendrait peut-être. Il se cramponna à cet espoir avoc la force d'un chasseur qu'une racine, saisie par hasard,

L*oiffiRS DE umanc. .Ii9

suspend au-dessus de Fabime. H parut moins triste. Son amour trouva des paroles d*ùne douceur pénétrante, d'une vie et d'un mouvement où l'on sentait la plénitude de son cœur. Isabelle l'écoutait avec un attendrissement profond et croyait quelquefois que l'avenir lui rendrait l'émotion des jours éteints ; mais si dans ce moment on fût venu lui dire tout à coup que M. de La Faurie renonçait à elle, Isabelle serait morte de désespoir.

Malgré le bonheur qu'il éprouvait à s'aveugler, il y avait des heures où Ludovic ne s'y méprenait pas. Un mot, un regard, moins que cela même, Tinflexion de la voix, un rapide frisson, un mouvement des lèvres, un soupir inachevé, une rougeur subite, renversaient en une seconde l'œuvre de plusieurs jours. Le doute revenaity et avec le doute toutes les angoisses dans lesquelles il avait vécu depuis sa conversation fatale avec Léon Dubreuil.

Jean, le passeur qui portait d'une rive à l'autre les habitants des Mignons et de la Oravelotte, ne s'y trompait pas non plus.

« J'ai d'abord passé le blond , disait-il ; après , j'ai passé le brun ; à présent, voilà que je repasse le blond, mais ce n'est plus la même chose. On ne rit guère dans ma barque ! »

Sur ces entrefaites, une lettre arriva aux Mignons, qui mit M. de Lesparetz dans une grande perplexité. Le baron Monestiers, en lui faisant part du projet qu'il avait de passer prochainement quelques jours dans le Nivernais, lui annonçait que M. Jules Baimond, ruiné par de fausses spéculations, avait été contraint de se démettre de ses fonctions toutes nouvelles d'administrateur de la grande compagnie industrielle dans laquelle il était entré. C'était un mari perdu. Gomme il achevait la lecture de cette lettre, il aperçut Ludovic

180 L'OMBRI Vm LUDOVIC.

qui se pramenait sur la terrasM. inBQOemmeai, le maitre do forgea ne put paa à'eœpèoher de peiiaer qu'il aurait aussi bien fait de ue paa revenir. On ne trouvait paa tous les jours des gendres comme Charles ^ tout préti à ne pas regarder au chiffre de la dot et disposés ^ remettre à leur beau-père le plua dair de leur fortune , intelligents d'ailleurs, probes et actifs, ûe n'est pas que les prétendants manquassent pour Mlle de Lespareta, qu'on savait riche; avocats, propriétaires > magistrats, banquiers, se mettaient k l'envi sur les rangs, et le député n'aurait eu qu'^ choisir entre toua. Mais , entre tous, aucun ne réunissait les qualités qu'il trouvait ensemble ohes son voisin. Leurs terres n*étaient séparées que par la. rivière; un bois qui dépendait de la Gravelotto cètayait même un grand pré qui appartenait aux Mignons ; ecûifondus en un seul domaine, les deux propriétAsd^ venaient l'une des plus considérables du département;

C^arloa avait l'humeur facâle et n» tenait pas à tou^er an bo^s coupons de reiites ou en bel «rgent oompta^l la

dot d'Emilie ; il avait prouvé même que son désir était dç çQofi^r 1q soin de ses intérêts personnels k M. de L^spftretz ; il avajt upe parenté bo^or^le et d'eice}lentef^ relations ; en outre, il jouissait de la particule, et si, en vue de certains avantages particuliers, le maitue de forgf^ pouvait se montrer disposé ï y renopçer pour sa fille, il estimait cependant que a'était quelque ^oao. Gela fait bien sur une carte de visite et peut ouvrir certains salons.

M. de I^esparetz avait ren^arqué dans sa longue oarriëre que les huissiers des différents ministères et 4^ toutes les administratians publiques se montraient plus souples et plus complaisants en face d'un inponnu domt la carte est arm^e d'une particule. Q'est encore ce cpi supplée I9 miQux le mban ronge.

l'OMBRB de LUDOVIC. ISl

St pttis, M. de Lasparefti n'oubliait pas que Charles avait toutes les sympathies d'Emilie. C'était encore une eonsidération.

A mesure qu'il tournait davantage oette question dans son esprit, il estimait de plus en plus que le retour de Ludovic était inopportun et inutile. C'était un fait sans cause, un résultat sans raison d'dtre. Malheureusement, on ne pouvait pas le supprimer. Il fallait renoncer ^ Charles ou tourner la difficulté.

Le baron Monestiers arriva un peu plus tftt qu'il ne l'avait promis. Un projet de loi qui était à l'étude exigeait, disait-il, qu'if prit connaissance de l^état de l'industrie métallurgique dans la Nièvre; en réalité, il venait sonder le député sur la question du mariage d'Emilie, n ne fallait pas exposer Adolphe à un échec. Une conversation le mit bientôt au courant des affaires de la famille. La résolution de Mlle de Lesparetz, dont il connaissait le caractère, le fit réfléchir; il y vit un obstacle sérieux à ses desseins. Ce que le père n'avait pas obtenu, il ne ^obtiendrait certainement pas. Quant à entreprendre de décider Charles h dégager la parole d'Emilie, c'était à quoi il ne fallait pas songer. Il était donc inutile de penser à marier Adolphe avec la jeune héritière des Mignons.

Ainsi que le maître de foires, le baron fut amené à conclure de cet ensemble de faits que la présence de Ludovic ne servait personne et gênait tout le monde.

La famille de CourseuUes passa la soirée aux Mignons. Un entretien qu'il eut avec Augustine acheva d'augmenter les regrets de M. Monestiers, en lui faisant voir que c'était là précisément la femme qu'il fallait b son fils. Comme on achevait delj dîner, elle lui prit le bras la première, et le conduisit dans Tembrasiire d^une fenêtre qui faisait balcon sur la campagne.

182 L*OMBRE DB LlTDayiC.

« Pas de phrases ! dit-élle ; je ne dois plus compter sur Adolphe. Il m'a écrit ; la résistance vient de vous. . . . Mais je vous approuve ; mère de famille, j'aurais agi comme 'vous l'avez fait. »

Le regard d'Augustine ne laissait point de doute sur sa sincérité.

Le haron, qui se connaissait en physionomies, eomprit qu'avec cette singulière fille il ne fallait pas user de finesse.

« Adolphe n'a pas de fortune, dit-il.

— Je m'en doutais, et il lui en faut dans la carrière où vous l'avez poussé.... Je regrette de n'en avoir pas à lui offrir.... Je crois sentir en moi les ^palités qui lui manquent. Il a le liant et la douceur; j'ai la persëv^ rance et la décision; je l'aurais complété*

— C'est vrai, dit le baron entrainé par cette netteté d'appréciation. Mais que deviendrait un secrétaire d'ambassade ayant une femme et sept ou huit mille francs de rente seulement? De si minces revenus et les émoluments de sa place seraient-ils suffisants pour faire figure à Londres ou à Saint-Pétersbourg?

— Aussi, je n'insiste plus.... Il ne faut pas noyer votre fils dans un sot mariage. A présent que tout est rompu, je puis bien vous l'avouer, j'ai mieux que les qualités dont je vous parlais tout à l'heure : j'ai de l'ambition.... me comprenez-vous?

— Ce qui veut dire que mon fils n'en a pas?

— Justement. >

Il y eut un moment de silence. Le baron regarda Au^ gustine pour lire au fond de ses yeux. Tant de pénétration l'étonnait. Cette franchise et cette intelligence la grandissaient d'une coudée. C'était bien décidément la bru qu'il rêvait.

• Sachant tout cela, pourquoi, avec les six ou sept

l^'OMBRE DS LUDOVIC. 133

eent xmlle francs bien nets que vous aviez, vouliez-vous de mon fils? reprit-il..

— • Si je vous disais que je raimais , me croiriest-vous ?

— Presque; il est beau, et vous êtes femme.

— Ge n'est pas seulement cela. J'ai une pauvreté relative, et j'ai grandi dans le luxe et le plus grand monde; quand j'ai compris que l'air que je respirais allait me manquer, j'en ai eu un besoin plus vif. J'ai voulu monter d'autant plus haut que j'étais retenue plus en bas par la fortune. C'est illogique, mais c'est vrai. Ma dot me condamnai! à un négociant de second ordre, à un médecin, à un juge de sous-préfecture, à quelque gentillàtre de province : c'était déchoir. Pour aller loin, Adolphe a toutes les conditions extérieures, tous les avantages de l'apparence et de l'éducatioui C'est beaucoup déjà; mais le ressort lui manque. Quelque chose me dit que je suis ce ressort. Il est de plein droit dans cette société élégante, fastueuse, où sont l'influence et la domination, et oîi je veux me maintenir. Dirigé par une main habile et intéressée à son succès, il peut prétendre à tout. Or, ce que j'ai vu du monde où l'on m'a conduite dès ma plus tendre jeunesse me flEÛt supposer que les femmes ont, en diplomatie, une part prépondérante qui échappe à l'analyse. Cela m'a suffi , et cela vous explique pourquoi j'avais accepté votre fils.

-— Ah I pourquoi faut-il que (judovic soit revenu I dit le baron.

— Il y a des bonheurs qui sont des malheurs, » murmura Augustine.

l S4 L'OKBRr DE LUDOVIC.

I^ ^iiltat d$ l*€iAtr«iii9Q qu'il avait eu avec Mlle de Qour^^Uiii fui à% porlerl^ banmiiçherohepsi quelque eirçQRi^taiif^ fortuite ue permettait pas de remetti«e les oboiea eu l'étot où elle» étaient avant le petoup de Lu^ dQVÎQ, Dau^ $ûu admiratiou pour Tasaoeiëe que- le )2^^pdlui ^vfùt fait reueoutrer, il inoiniit, au besoin, i^açii^ifié uae eeutaiue de mille francs sup la dot. Guidée par c^sk deux iuteUigeuces et ces deux volontés alliées, ÛU la fortupe de son fila n'irait^elk pas f Une ambassade ft'^tait plui impassibla ; la piche^se s*y ajoutait natufoUesaeut.daua un temps oti tout sert de levier pour la oenquéi'iPy et il prenait sa lai^e part de ees délices. Dèa lova aa tactique lui commanda de montpep les plus ti»djpe8 égaMa h Mlle de Gourseulles et d*en parler euoune d'une personne accomplie. Son langage, qui lui ménagea un rapppochement avec Mme de Ghampeau, par laquelle il eut connaissance des premiepi projets de Ludovic, lui permit au«»i d'attendre l-oecasiou de ^pper un grand coup. On pouvait espérer beaucoup d\»i .moment d'élaa habilement préparé. Le baron était d-avis> en toutes choses, que les affaire ne sont désespérées que lorsqu'elles sont perdues.

Charles se rencontra un matin avec M. Monestters dans le cabinet de M. de Lespareta. Le maltFe de forges lui laissa voir une bienveillance extrême; le regret de leur rupture perçait dans toutes ses paroles. H avait pour lui tous les sentiments d'un père. Pourquoi fallait-il que les exigences de son industrie ne lui

vommi w LUDOVIC. \u

penmss«it pas d*aa aoeeptor le num \ Charles ae piit plus la peine de eaeher «on ehagm. H ne pouvait se défendre d-épr^uYer pour Mlle de Lesiparela uu attachement dont la certitude de ne la posséder Jamaie n'avait diminué l'étendue.

Le baron regardait par h fenêtre,

c II ne in'appf^Q^t pa», dit^il alor^» de hlkmw vetfe frère; maii je m «ompr^di» paa conunent, voyant votre affîoU^, il ne fait ri^ p^Hir yoq^ tirer d'emb»rrai,

-^ Elt que vonleïrvoui qn'il fasse î demanda Cbatflw.

^ Je ne m^ p^i 4it ^ WR tour M* Mpftwtien; mm ce qu'il y a de certain j Q'«st qu^ vqus 80ut&Piz d'une situation dont vous n'êtes paa responi^able*.

— Je n'ai pas le droit d'en accuser Î4ndQviG,

■^ Ci n'eal pa§ m une question de droit, e'eit une

question de fait. »

M. d§ I^gparfita fit m meuven^ent de tôt§ «fûrwitif, et Charles s^ tut, Au feout A'm i«3tant, 1§ baron reprit la p^LTQle.

B ne gawt paa s'il était 1^ ^ul ^ avQir fait e§tt# rer niarqne ; mm il l^i wi^Wait que liuàfi^vic était mff^ U^r^ifteat <>h^gé au çftQral 4fipui« ^14 retour- Q© ft'4tait plu^ l'boinwe df s B^m\m^. iOM#i PUY^rt » gén<rp^«, facile, et tout prêt k v^r ©û ^4^ ^ o#\jx qu'il aimMl- J4^ h^^n n'avftit çertai^gient ^uU^ e^vie d§ ae plaindre du procédé violent par lequel îiuiovie avait vm iiû enipêçhemept û hru^w ^ ^ q^^ M- M§^ ebal et sa iiUe Antoinette s'établii^nt au Bocag,^, ot^

peut-^tre, pïir convenance ^t par aPÛtié pour AugU*-

tine, il aurait pu kuv porï^^ttre de passer un mm ; fnai^ enfin il trouvait ce procédé çinguli^r» sau* que

rien en justifiât la rigueur, 5e t«»lte^ bafeitude^ étri^t

bien faites pour laisser ral[oction l^ vm^ ^&çmiQi%* Sllea étûonaiiAt d'autai^t pdui qn'i»Uf« venaient d'un

136 L'oHBRS DB LUDOVIC.

homme qui ne s'était jamais montré sous cet aspect. Le baron n'avait pas qualité pour débattre une question de droit ; mais un jurisconsulte ne serait peut-être pas d'avis que, par le seul fait de son retour, lorsque surtout les formalités légales avaient été remplies pour constater son absence, Ludovic dût être remis en possession de ce qu'il avait librement donné. Certes, per- Éoxme ne blâmerait Charles et Augustine de l'empressement généreux avec lequel ils s'étaient dépouillés pour leur frère ; mais son devoir, à lui, eût été peutêtre de reconnaître ce dévouement par plus d'abandon. En somme, il y avait eu des intérêts lésés. Il y avait donc lieu à indemnité.

Charles se récria.

« Permettez , reprit le baron , je ne discute pas, je cause. »

n se plaça de nouveau sur le terrain du droit légal, sur le terrain du Gode civil. H y avait, en l'espèce, matière à consultation; il le croyait; d'ailleurs, il ne conseillait rien. Au moment de son départ de Paris, un procès, qui venait de se dénouer en cour d'assises, avait fort ému la ville. Un honune qu'on croyait mort en Afrique était revenu soudain. H avait été retenu en captivité par les Arabes du grand désert, disaitril; il était porteur de divers papiers qui avaient appartenu au défunt, et son identité semblait péremptoirement établie. On l'accueillit dans plusieurs maisons. Cependant, quelques indices firent naître certains doutes qu'un ami de la famille voulut éclaircir. Une instruction avait été secrètement commencée, des témoignages furent réunis, et l'affaire, amenée devant les tribunaux, avait donné la preuve qu'on avait été dupé par un de ces hardis aventuriers qui ne reculent devant aucun moyen pour s'approprier le bien d'autrui. Jamais rôle

l'ombre SB Ltmovic. 137

n'avait été mieux joué. Une ressemblance bizarre l'y avait aidé. L'aventurier paraissait seulement un peu plus grand que celui dont il prenait le nom.

« Notre Ludovic , au contraire , me parait plus petit que Tancien , » dit M. de Lesparetz , fort occupé à classer des bordereaux.

Il y a certains mots qui sonnent dans une conversation comme un coup de marteau sur un timbre. Le cœur en est frappé plus encore que l'oreille. Charles •se leva ; il avait chaud partout.

« Quelle folie I reprit le baron. Ken des personnes qui ont causé avec lui le trouvent en tout semblable à l'autre.... avec quelque chose de singulier dans la physionomie qu'on ne s'explique pas. »

Charles quitta le cabinet de M. de Lesparetz dans un trouble inexprimable. H n'était plus maître de sa pensée. Quand il revit Ludovic, il le regarda avec une attention si soutenue et si anxieuse , que son frère lui en fit la remarque.

. « Qu'as-tu donc à m'examiner? » dit-il.

— • Rien, « répondit vivement Charles, qui rougit. . La chimie enseigne qu'il ne faut qu'une goutte de certains poisons pour altérer la pureté d'un vase plein d'eau. Pour ouvrir le coeur à toutes les mauvaises pensées, il ne faut souvent qu'un mot. Ce mot avait été dit : Fesprit de Charles en était obsédé ; il ne dépendait plus de lui de chasser le doute. Malgré lui, il voyait en Ludovic moins un frère qu'un ennemi, et il roulait cette pensée en tous lieux. Le baron n'eut garde de revenir sur leur entretien; il se contentait d'avoir ouvert la porte au soupçon. Parfois seulement il gUssait dans la conversation de ces insinuations qui entraient dans l'esprit de Charles comme des flèches et n'en sortaient plus. Un soir, M. Monestiers ne répondit pas à Lu-

188 l'DMBRB DS UBOVIG.

dovio, qui lui adressait la parole. Interpellé de nou-^ veau :

« PardoUy dit-il, je ue reoonuaissais pas votre voix. 9

Le leudemain Gbarles prit la route de Neverg k cheval, aaua bien sq rendre compte de oè qu'il allait faire. Une idée fixe le tourmentait. Il trottait fort vite. Il vit de loin aon frère qui traversait la rivièro dans la barque de Jean.

« G*est vrai qu'il est plus petit, » dit-il.

Quand il fut à Nevers, il entra chez un avoue qu'ilsavait fort habile et que tout le monde consultait dans les occasions épineuses.

« Donnes-moi une heure, j'ai h vous parler, » dit-il.

Ils passèrent ensemble dans une pièce oh les oleres de l'étude avaient ordre de ne jamais déranger leur patron.

« C'est ici un confessionnal, a dit maître J^u'pin.

Charles avait pris des notes sur des peints de fait, et rédigé en quelque sorte un mémoire sur la situation particulière de Ludovic. Après avoir, en quelques mots embarrassés, expliqué le motif de sa visite, il tira les papiers de sa poche et les posa sur le bureau de l'avoué. Le cœur lui battait.

• Voilà qui vous mettra plus au fait de la question, » dit.il.

M. Jarpin prit les papiers et les parcourut silenoieu* sèment. À mesure qu^il lisait, il semblait opiner par de petits mouvements de tête apprqbatifs. Ses yeux s'animaient. Le vieux procureur, fort expert en chioaae, flairait dans ces documents un procès long» plantureux, productif et fertile en incidents.

«. C'est fort bien, dit«il ; le mémoire est olair et les faits me semblent présentés dans un ordre logique; pennettez-iUQi d'en causer plus longuement avec vous. »

L'ûlIBilK DS LODOVIC. 19%

M. Jarpm croisa s«s jambes Yvjûa sur l'autro, et, ne quittant pas de Tceil les notes rédigées par Charles» lui posa une série de questions sur les circonstances qui avaient précédé, accompagné et suivi le voyage de Ludovic. Il voulait avoir des détails précis sur les différences qu'on avait sigualées dans ses babitudes» et demanda une copie authentique du testament qu'il avait laissé. A mesure que Charles répondait, M. Jarpin écrivait quelques mots sur de^ carrés de papier.

« Vous dites que M. Ludovic de Gourseulles» ou la personne qui usurpe son nom,. reprit-iU u'a en sa pos« session ni portefeuille^ ni passe*poft, ni lettre , ni pièce d'aucune sorte enfin, que votre frère ait eue e&tre ses nains au moment de son départ et qui soit de nature k

constater son identité?

— Rien, monsieur, répondit Charles.

-:• Aucun autre individu, marin ou passager, n*a survécu au naufrage de la Sapho f

-^ Aucun, si ce n'est deu» matelots recueillis en mer flottant sur une pièce de bois. Tous deux sont morts 4fpuis des suites de leurs fatigues.

— > Bon I Donc, il a été constaté que le navire avait péri corps et biens 1

— C'est ce qui résulte d'un rapport déposé par un baleinier américain, qui a vu les débris du bâtiment anglais sur le récif contre lequel la tempête l'avait jeté.

— » Très«bien. On peut supposer dès lors qu'un chevalier d'industrie a joué le rôle du défunt. H faut mettre le prétendu Ludovic de CourseuUes en demeure de prouver son état civil. Nous demanderons une enquête i Vous affirmes que la personne mise en possession des biens de feu votre frère est plus petite? » .

Charles toussa,

« Je le crois, diUl d'une voix faible.

140 l'ombre de LUDOVIC.

— * Avez-vous d'autres témoignages qui corroborent le vôtre ?

— Une personne de notre intimité a fait la même remarque.

— Nous la ferons citer. »

M. Jarpin paraissait fort satisfait. Il se frotta les mains.

« Belle affaire ! murmura-t-il... Une plainte en usurpation de nom et supposition d'état sera déposée au parquet du procureur impérial... Je prendrai soin de la rédiger moi-même... Vous serez content des conclusions. S'il y a doute, nous arriverons toujours à une transaction utile. Mlle de Gourseulles^ votre sœur, héritière comme vous des biens de M. Ludovic, parattelle en son nom dans la cause ? »

Charles avait la gorge sèche.

« Elle agira en tout comme moi, dit-il avec effort.

— Bien ! elle aura soin, dans ce cas, de vous délivrer une procuration... à moins qu'elle ne soit majeure ou émancipée et qu'elle ne comparaisse en personne.»

De petites gouttes de sueur froide perlaient sur le front de Charles. M. Jarpin se leva pour chercherdans la pièce voisine un arrêt de la cour de cassation qui avait trait k une affaire analogue.

« J'y trouverai des indications sur la marche à suivre, dit-il ; attendez-moi. »

Resté seul, Charles eut un mouvement subit de honte.

« Ah ! c'est odieux ! « s'écria-lril, comme enlevé par l'impulsion de sa conscience.

n prit à la hâte les divers papiers qu'il avait communiqués à M. Jarpin, les glissa dans sa poche, et sortit précipitamment sans attendre le retour de Tavoué.

Son cheval était à la porte ; il sauta dessus et courut

l'ombrb DS LODOVIC. 141

ventre à terre jusqu'à la &rayeIotte sans retourner la tête.

Dans la journée, étant auprès de sa soeur et de Mme de Ghampeau, il leur raconta ce qu'il avait fait. Augustine tendit l'oreille.

«J'étais fou, je crois, dit -il; croiriez- vous que j'avais rédigé des notes sur cette monstrueuse affaire ? Voyez. »

Il jeta sur la table les papiers qu'il avait rapportés de chez M. Jarpin. Mlle de Gourseulles les prit sans affectation.

<t Je ne sais quel démon me poussait, reprit-il ; le chagrin de perdre Emilie, sans doute.... Je n'ai respiré librement qu'en revoyant les toits de la Gravelotte.... Tiens, tu jetteras tous ces horribles papiers au feu.

— Oui, » dit Augustine.

Mme de Ghampeause pencha au-dessus de son épaule pour les parcourirl

« Que pensait M. Jarpin de cette affaire? reprit Augustine négligemment. •

— Oh ! un procureur I II y voyait matière à un long procès, n m'a accablé de questions qui me donnent le frisson quand j'y pense. Et j'ai eu la lâcheté de répondre ! Il y a des heures où l'on a l'esprit tout plein de choses perverses! Quand l'accès est passé, on a horreur de soi.*»

Augustine haussa les épaules en souriant.

« Tu donnes à tout cela plus d'importance que ça ne vaut ; va prendre l'air, ça te remettra, » reprit-elle.

Gharles sortit, et sa sœur poussa tous les papiers dans un tiroir.

La contrainte que s'imposait Isabelle épuisait ses forces. Elle dépérissait à vue d'œil. A mesure que son mal augmentait, elle avait des attentions plus délicates pour Ludovic ; mais le sentiment farouche de jalousie

142 l'ombrb m Limôvic.

qui s'était empsrë de Ludotic le rendait plus habile à pénétrer le mobile des actions de Mlle d'Ervillêrs. Gomme toutes les victimes de cette maladie mentale , il creusait 6t analysait tonte parole, tout geste, tout mouvement, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé une occasion de souffrir. La gaieté, la tristesse, tout, jusqu'au sil«ice, était matière à interprétation. Les tortures qu'il endurait, en se heurtant à toute heure contre un souvenir d'autant plus impérieux qu'on le combattait davantage, il les faisait en partie, et par contre-coup^ supporter à Isabelle. La justice, l'impartialité de son caractère ) en étaient altérées ; il avait perdu scm égalité d'humeur et se montrait irritable et ^sceptible. Sou'^ vent il pressait Isal)eDe de fixer l'époque de leur mariage; quaîid elle hésitait, il répliquait avec une amertume qui amenait des lurmes sur les joues de sa fiancée t alors il lui demandait pardon et lui jurait de se soumettre k sa volonté, quitte k reconmiencer le lendemaiui

Gett% situation, si tendue déjà et dans laquelle ik se débattaient l'un et l'autre conmie sur un lit d'épineS) était aggravée encore par des influences étrangèresi M. Maréchal et sa fille Antoinette étaient ar* rivés aux Mignons peu de temps après le baron Monestiers. La fiUe, pàlci lymphatique, ayec des yeux d'un bleu clair et firoid, les mains maigres, les épaules osseuses, les cheveux pauvres et fauves, le teint boursouflé , se croyait une princesse parce qu'elle avait été demandée en mariage par tous les hobereaux du Loiret, où son père avait ses propriétés.

L'offense que Ludovic lui avait faite k propos du Bocage, où elle avait compté passer la belle saison, lui parut le plus grand des crimes , et , nourrie par une tante dans toutes les petites passions, les rancunes

l'ombks m ufMTic. ïki

étroites, les hautes mMqniiiês d'une sous-préfecttire, elle ne le lui eteit pas pardonné.

Le père glorieux partageeit ce ressentiment. On Tavait congédié ; on l'avait mis h la porte, lui, l'homme le plus considérable du département, qui ne payait pas moins de dix mille francs de contributions directes! Le devoir de Ludovic, s'il eût eu le sentiment des convenances, eût été de le remercier d'avoir bien vonlu accepter un pied- à- terre dans une bicoque. M. et Mlle Marédial se rencontraient donc dans le même besoin de représailles. Elles ne se firent pas attendre.

Les femmes ont un déinr singulier de connaître l'opinion de leurs amies k l'endroit des personnes qui les intéressent. Quand on ne leur en parle pas, elles interrogent» On dirait que la plupart d'entre elles ont une certaine méfiance de leur jugement personnel* Ellee cherchent partout une sanction. Emilie, qui ne permettait, pas à ses sentiments intimes de franchir la limite de régularité et de convenance où elle les renfermait , n'avait pas au même degré ce besoin d'appn^ttoui L'enthousiasme d'Isabelle, au contraire, en avait soif. Antoinette , mise au courant de la situatioti tfue le retour de Mi de GourseuUes avait faite h Mlle d'Ërvillers, engagée alors à Frédérib , fit la moue la preanère fois que Ludovic lui fut présenté-.

« C'est donc là le voyageurt dit^lle en se penchant k l^oreilie d'Isabelle.

— Oui.

^* Ah!... On m'avait dit qu'il était distingué. >

Ce soir^là, Isabelle fdt autant mécontente d'ellemême que de Ludovic.

Entre trois jeunes filles réunies sons le même toit, rechange des impressions est de tous les jours, de

toutes les heures. La promenade, la broderie, le mouvement de l'aiguille qui invite aux épanchements dans de longs téte->à-téte, ce moment qui précède le coucher et durant lequel il semble que l'esprit, excité par le travail et l'animation du jour, s'ouvre aux confidences, tout concourait pour rendre les conversations intinies et fréquentes. Antoinette n'épargnait pas Ludovic : réticences, allusions, questions perfides, étonnements naïfs, elle employait toutes les armes avec cette habileté profonde que les femmes, sucent avec le lait maternel. Elle avait le sentiment qu'elle déplaisait à M. de GourseuUes, et, à défaut d'autre motif, cela suffisait à la rendre implacable dans son agression.

Cette manœuvre de tous les instants était aidée par l'humeur inégale de Ludovic, qui aimait trop pour être adroit; elle agissait sur le cœur endolori d'Isabelle, conmie une eau active qui mine un rocher friable. Chaque jour il s'en détachait quelque chose. Sa pensée se retournait avec plus d'angoisse vers M. de La Faurie. Accepter en plein le sacrifice qu'il lui faisait, n'était-ce pas de l'ingratitude?

On ne riait pas non plus à la Gravelotte. Augustine passait la plus longue partie de ses journées dans la chambre de Mme de Champeau, dont les aveugles con* solationi? l'aigrissaient. Charleil^trompait la lassitude et l'épuisement de son cœur par la fatigue du corps. II montait à cheval dès la première lueur du jour et courait jusqu'au soir dans la campagne. Les repas, seuls moments où l'on fût ensemble, étaient tristes; on ne parlait pas ou l'on parlait de riens. Chacun avait grand soin d'éviter la question qui lui était personnelle; mais, trop souvent, un mot dit au hasard la réveillait. H y avait alors comme un frisson autour de la table. Germain était morne; il répondait par monosyllabes. Il

L*01fBilB DB LUBOYIC. 145

n'aviit de souveiûrs que pour ses douze cents francs qu'il pleurait tous les jours. Les moindres actions de Ludovic étaient interprétées à mal, grossies, dénaturées et colportées de Toffice au salon et du salon à l'office. Chaque domestique était franchement un espion et un ennemi k l'affût du plus petit mot , où l'on ne manquait pas de voir un crime. Quelque chose de ces commentaires venimeux passait de la Gravelotte aux Mignons, où Mlle Maréchal se chai^eait d'en instruire Isabelle. La solitude et le vide se faisaient autour de Ludovic. On ne voyait d'êtres heureux au château, où tant de joie avait demeuré jadis, que Pascal et Phanor.

Le vieux garde avait une cabane à lui dans le pays. Après qu'il eut quitté le Bocage, il s'y était retiré; il attendait pour retourner k Garrière-sous-Bois que Ludovic rentrât à Paris. Pascal, à qui Ludovic n'avait laissé qu'un fusil de chasse en souvenir, et Phanor, qui lui rendait visite fréquemment, vivaient en plein contentement, gais, joyeux et sans nul souci. Leur seul regret à tous deux était que le temps de la chasse fût encore éloigné.

Une certaine intimité s'était établie entre Âugustinè et M. Monestiers, à la smte*de l'entretien qu'ils avaient eu ensemble. Le baron lui parlait plus volontiers qu'à d'autres aux Mignons, et ne manquait pas de l'aller voir souvent à la Gravelotte. Quelquefois il 1 appelait familièrement le petit ministre. Un matin, elle lui prit le bras et l'entraîna dans le jardin.

U6 l'ombbs bb LUBdvia.

« £st-oa uBtt eon£iEenc8} dit-i) en seuna&t.

— Vous allez voie, » répoi^dit-elk d'us ais Irai* Affilia.

Quand ils forant sans l-ombpa das mafiMiuuesSy alla la Fagardi^ du ooin da IWL

< Voug pansez k mon amia AntopiaM pous ^tia fils Adalpha, » reprit-alla.

Malgré son assurance ordinaiva, M. IfanaatiafS feugit.

. « Qu'asile qui vous &it eroira aelaf dit-il.

— C'est que veus avez ranoneë k Mll^ de Las"paretz.

r-^ Vous êtes un démon! s^ëcria le dipaetettr.

— Merci, dit-elle, je vois que vous m'estimas asses ^our ne plus prendre la peine de dissimuler. »

Puis, haussant les épaules k demi :

« Un démon! reprit-«lle; non pas, mais ipia fiUa

f>auvre, qui n'a jamais eu beaucoup d'illusions, ea qui ui a permis de tout observer et de tout eompfandpa. Bonc, maintenant que voua tournez vos visées sur Mlle Maréchal, qu'espérez-vous de ce côté-lk?

— Hum! c'est difficile k dire.

— Le père est muet?

— Ou du moins il ne parle guère. Si Adolphe était un autre homme, il s'atta(|uerait franchement k la fille et en six semaines il lui tournerait la tête. Elle n'a vu que des sots dans sa petite ville.... Elle fait semblant d'aimer la poésie ; il la griserait da petits vass.

— Que vqus vous chargeriez da lui foucnir k tant la douzaine, bons cm mauvais?

— Sans doute.

— Mais je suis Ik , et ça vous gène.

*» Vous ne ma croiriez pas si je vous disais le WA^ traire. >

4ugf)i4tine S£|lu9 gaiem0nt.

I $Gput0z, r^pritrelle, \^ psii^p^gne ue me parait pas fH^. Yqtre cprps» d'armée ue dpmaera pas franche- ^9Qt. De plu$, je prpis q^e ma chère rivale, un peu ^otta, entv^ nou3, borne son ambition à promener ses Pfuiâs piedfi dans im hôtel tout en or. Laissez-lui épouser 911 banquier pu un agent de change. Elle ferait maigre figure dans les cours.

-TT Et VQus pepsez que Mlle de GourseuUes y serait mieux placée?

— Franchement, oui.

— Eh! cher petit ministre, votre opinion est la mienne; mais on ne va pas e^ tels Ueui en robes de

Qlé?inM!

— Fiez-vous à mon goût pour n'y paraître jamais en si mince toilette.

-— Alor^, concluez.

s- Qûnnezrmoi quelque abose comme trois mois, et, si je ne suis pas TÂugustine de l'an passé, je rends la premièt*e sa paille à Votr^ fils.- v

{4a banon pHt dans sa îHain celle de Mlle de Gour- I0iillea.

« G'eat convenu, dit-iU ^t, si vous réussissez, je mets taon fils au défi de vnus aimep plus que moi. »

Dès ce B^Dmentj l'attitude d'Augustine vis-à-vis de tiudovi0 changea. Cette amitié et cette confiance qu'elle iui avait montrées autrefois se réveillèrent ; elle l'entoura de menues prévenances et de ces câlineries qui fondent les glaces et les aspéidtés du coeur. Elle devint sa eompagne quand il s^abandcmnait à de longues pronienades. Ellp entrait dans sa tristesse et semblait s'oublier elle-même pour lui rendre le poids de la vie moins loùiid. Elle ne se lassait pas d'entendre les longs récits fa'ii lui faisait de ses oanvenatiâns aveo Isabelle, de ses

148 L'ÔUBRE DB LUDOVIC.

heures d*espoir, de ses jours de crainte^ avec cette intempérance de langue et ce feu particuliers à toutes les âmes dominées par une idée fixe, et qui rendent si pénible le métier de confident. Jamais un mot qui eût Irait à son propre abandon. Elle avait en apparence le stoïcisme de la résignation. Seulement, un soir que son frère était plus amer et plus violent dans Texpression de son chagrin :

oc Âli! dit-elle avec élan, si J'avais pu être heureuse, je ne me consolerais jamais de mon bonheur en te voyant si malheureux ! »

Il la regarda.

« Tu Taimes donc toujours? reprit-il.

— T'ai-je demandé si tu aimais Isabelle ? répliqua Augustine avec une nuance de fierté.

— Et lui?- .

— Adolphe 1 j*aurais "presque voulu qu'il m'eût oubliée ; j'aurais eu plus de force pour n'y plus penser.

— Mais le baron, que fait-il ? que dit-il ?

•— Il me fait voir une estime et une amitié dont je lui sais. gré. Peut-être, si j'avais un peu de cette adresse qu'on dit être l'apanage de mon sexe, me serait-il facile de l'amener k ce mariage que je désire uniquement ; mais ma conscience me crie qu'il a raison d'hésiter. Dans les conditions de vie que nous fait le monde, il* ne faut pas écouter la voix du cœur.... Je suis trop pauvre. »

L'inflexion de la voix était en harmonie avec les paroles. Augustine y mit la juste mesure : la résigna* tion s'y mêlait à un grain d'amertume ; elle avait le sentiment de sa position et n'en voulait à personne. Un voile de tristesse tempérait le feu de ses yeux noirs ; toute apparence de coloris s'était effacée de ses joues

L'OMBRI de LUDOVIC. 149

hrnnes. L'habitude du silence et dé la rëflexion^ en amortissant les rapides et premiers élans de son cœur 011 Tambition était née avec la cupidité, l'avait rendue entièrement maîtresse d'elle-même. Elle n'en faisait voir que ce qu'elle en voulait montrer.

Ludovic l'embrassa sur le front.

« Un jour, je t'ai dit que tu pouvais compter sur moi, reprit-il; comptes-y donc. »

Une heure après, Augustine remontait chez elle. Elle avait un désir fou de courir pour verser le tropplein de sa joie dans le cœur de sa marraine. Elle se contint, de peur d'être aperçue, et marcha à petits pas. Elle mit la main sur sa poitrine, et fut effrayée de la violence des pulsations qui l'agitaient.

« Ah! dit-elle en se gourmandant, je ne suis pas assez calme pour une ambassadrice. »

Elle s'assit sans parler, tira du meuble où elle les avait serrés les papiers que lui avait remis Charles, les parcourut de nouveau , alluma une bougie et les brûla l'un après l'autre.

Mme de Ghampeau suivait chacun de ses mouvements.

« Que fais-tu donc ? dit-elle.

— C'était Tarme de la colère et du désespoir ; je n'en ai plus besoin, répondit Mlle de Courseulles.

— n y a donc du nouveau? » s'écria la bonne dame.

Augustine l'embrassa.

« Ne m'interroge pas, mais sois tranquille ; je serai la baronne Monestiers. »

Ainsi que tous les cœurs vraiment bons , Ludovic «éprouvait un soulagement d'une singulière douceur à s'occuper du bonheur d'autrui. Cette pensée, que par lui une sœur qu'il aimait serait heureuse, lui fit pa-

199 i>'9«BRt Bi Lroènc.

rdtre la vie moins décolorée ; elle eoi:|la comme un baume en lui 3 et la fièvre cpd le dévorait en fut apaisée. B se reprocha de ne l'avoir pas eue plus tôt. Que de larmes n'aurait-il pas évitées à Augustine! que de larmes aussi k son frère ! Il courut au bord de la rivière^ héla le passeur^ et se rendit aux Mignons ^aiis perdre de temps; Il était presque gai. Isabelle était en conférence avec Mlle Maréchal.

« Encore M! » dit Antoinette qui le vit par la fenêtre;

Isabelle jeta un regard sur la terrasse.

« Ah ! dit-elle, il ne respire qu'ici.

-ii C'est singulier ; j'étouffe quand il y est.

— Vous êtes cruelle.... il est bien ai^see malheureux de m'aimer comme il le fait.

— Lui ! mais, ma chères s'il vous aimait sineèremeat comme vous le dites j son devoir ne serait il pas devons dire : «Vous en aimez un autre^ épouses-le; *

— Antoinette, par pitié, s'il vdus entendait !

— Eh bien ! ce serait peut-être un moyen pour qu'il vous laissât tranquille.... Le bel âtoour^ \Taiment, tjue celui qui consiste k prendre- une personne sans s'inquiéter de ce qu'elle épit)UVe! Gela m'a toujours pSiTù plaisâlit. Mais, H ce bonipté, une peràrik devrait être * chahnéé qu'on la mît à la broche ^ iseus prétexte qu'on l'aimë beàucoiip; Tenez , Votre Ludovic est un égoïste. »

Ludovic entra.

Antoinette liii fit uh soutire gracieux.

« Eh! reprit-elle, je suis ravie de voùS- voir! Vous qu'on sait ëitpert eti inâtièrë de délibatesse et tout pétri en sentiments ràCQtlés 3 iioUs Vous prenons pdur juge. Qtie pehseriei-vous d'un hotiime , qui , sdlis prétexte qtt!il iioiirHt pour tiiie jëttiie {Jëi-ëbnne là tendrWMe la

fln& Hye, pritéhé^tiiï la sbtunèttre à unmàriâ^é auquel son inclination ne la porte pas ? Trouvez-vous que èela fl6it d'un aéVotiément biëti cheVàleresque , et voyezvous là dedans quelque chose qui irénê rappelle les tieux paladins du temps passé î »

Mlle Màrëbhal regardait MHbtîc en Jjarlant; elle irait tout à fait le tbn d'une feihihë du monde ^iii badine et plaisante, le sourire bien fràiic et l'ait* gai. fiftbeilë était bppressée et n'osait lever lëS yèùx ; elle éompreiiait que chaque mot qii'ëlle venait d'eritëndrë frappait Ludovib dans là paHie la [)lus lâeiisiblë de èoâ cœur.

« Gtoiriez-vous, tepiit Ailtdlhette, tjuë Mlle d'Ervillers ne blâme {^fts bet e&cèâ d'ëgoïsiiië et que sa iâàgnâniiilité fa mêtUé jlife(iti'& l'excuser? Si pareille aventure lui arrivait, elle sèi*àit biëii de foi^ée à pousDët* Id laerifiéë jti$t|1i'fttL bout; et 6 lilailîhër à l'autel ëoâimë autrefois Ij)higënie.

— Oui; je l6 sais, Mlle d'Ëi-villers est bdunë et féhéréià^, ^ répolMHt Lildovie.

Mlle Maréchal éélàta dé rire.

« Est-ce. à dire que vous rapproùrëzî i' s'ébria- 1>-elle.

Puis se ravisant :

ic Au ftitj tëpt-it-ëUé , un m'a eeiité qu'un orateur fanatique s'écriait un jour^ dans un bel élan d'enthdisiàsiliè ridicule : ^ PériSôëàt leô cblonies f)lutèt qu'un * principe!* Vbtté êtes hèmme^ 6t vous dites : « Pê- « risse le bonheur plutôt que l'amour ! i

Antuiiiëttè sortit sur éè mot. Elle sentait que, ^omme tih dard, il entrerait au plus Vif de la blessure et y ïestëMt. Ludovic fedhpira.

<t Ge n'est pas de moi qu'il s^agit aujoUrd*htii ; dit-il doucement.... Je venais vous ëhtrétëuir éè Slhftrlës

152 l'ombre de LUDOVIC.

çt d'Augustine.... Voulez-vous m'aider à les rendre heureux? »

Cet oubli de soi-même attendrit Isabelle ; la colère lui eût fait moins de mal.

« Disposez de moi ; ne suis-je pas toute à vous ? » dit-elle par un de ces mouvements de tendresse subite qui lui étaient familiers, et qui remportaient au delà du réel et du vrai.

Ludovic secoua la tête et la regarda avec un mélange de compassion, de tristesse et de reconnaissance, où Ton voyait toute son âme. Elle sentit qu'un mot la ferait sangloter.

« Èh bien ! dit^Ue précipitamment , parlez , je vous écoute.... H s'agit donc de Charles et d'Emilie?

— Il s'agit aussi d'Augustine et de M. Adolphe Monestiers, » répondit Ludovic.

n lui fit part de son projet en quelques mots. H ne voulait pas s'en ouvrir au baron et à M. de Lesparetz avant de savoir si l'abandon qu'il comptait faire de la majeure partie de sa fortune en faveur de son frère et de sa sœur les disposerait à reprendre l'idée du mariage, UB instant oubliée.

Isabelle battit des mains.

« Je m'en chaîne, dit-elle.

— Je serai bien pauvre pour vous , reprit Ludovic.

— • Ah! Dieu! est-ce jamais k cela que j'ai pensé ! Plût au ciel que vous eussiez été pauvre et que vous ne fussiez jamais parti !»

Ludovic avait bien le droit de se demander si ce cri n'aurait pas été complété par cette autre pensée : c Pourquoi est-il revenu? » Il y avait dans l'expression d'Isabelle des abimes de regrets. Cette analyse cruelle à laquelle il soumettait tout ce qu'elle disait le lui fit

l'ombrb de LODOTIC. 153

eomprendre. S'il était resté, elle l'aurait toujours aimé ; mais il était parti, et elle ne l'aimait plus. La logique de son désespoir lui faisait voir tout le cœur d'Issd)elle dans un mot.

Elle se mit à l'œuvre, cependant, avec l'ardeur d'une âme qui se fuit elle-même. La négociation ne fut ni bien longue ni ];>ien difficile. Le baron, que Mlle de Gourseulles avait séduit , dit oui sans bésiter ; M. de Lesparetz ôta ses lunettes, les essuya et les assujettit de nouveau sur son nez.

« C'est \me question de chiffres, » dit-il enfin.

Isabelle ne comprit pas d'abord.

« Eh ! oui, reprit son tuteur ; que M. de Gourseulles donne une somme ronde, et il verra que je suis coulant en affaire.... Qu'est-ce que je veux, moi? le bonheur d'£milie, »

Isabelle rapporta cette réponse à Ludovic. Il eut un moment de dégoût bientôt réprimé.

« ^ue M. de Lesparetz fasse les conditions, je les adopte d'avance, dit-il.

« ~ Ah ! s'écria Isabelle, ils seront quatre au moins à être heureux! »

Isabelle avait , on le sait , de ces élans spontanés où tout ce qu'elle pensait brillait subitement comme dans un éclair. Toute son ftme, dont elle n'avait jamais réglé les mouvements, se montrait alors à nu avec ime franchise cruelle. Elle ne savait pas encore quelle tendre pitié il y a parfois dans l'hypocrisie, et combien certaines ruses et certains mensonges impliquent de générosité. Malheureusement aussi, rien de ce qu'elle disait n'échappait à Ludovic ; sa présence en pouvait diminuer l'amertume, et même l'effacer par. moments; mais sitôt • qu'il était seul, toutes les sensations douloureuses éveillées par im mot, un cri , un soupir, lui revenaient

1S4 c^HKiB n lameTiG.

^ feule I ëooiiâe e«l tôitrbiUiaiS d'l&§éctes .^ peia*^ sHiVent mi vo^agëkr ea élé; û'ârait fihis de repes ; il y pensait sans ëésse et les eetnineàtah sanà relàehëi Quel art merveilleux n'avait-il pas d'extraire une geutle de Venin deë choses en apparenee les plus innocentés ! A té travail eorrësif , il Usait sëii edëur.

Uîi Hoir, Àu^Stine et ÛhâHë^ ft})prirent de sa l^eiiëhe ^e toutes les difficultés tfài 6'oppësâiènt h lëtii* lâariâge fttèc Adblpë et É&ilië ëiâiènt lëfées. Ss tbinbèrent dans ses bras. Mme de Gh^^ëàii |iledrâ A'ûttendrididêiËëbt i Augdâtiâe ëUt %â inëâ¥ëiàë^t de boiite.

< Ah ! tu vaux miétli ^ tiëtië ! h dit^Ue àrëë une eëHaîËë èfforiod;

On së i^ëndit ftiix Mignons, bù lëè dëtLk fÉ^lle§ devaient ëe rét^i^: Il tâfdftit ft M: de Lèsparëlie d'einbrasser son gendre.

« Bhl vëfiëlB dèiib pgfësSë^^ bn ¥611â ftttëâd! i» lui cria-t-il du plus loin Çii'il l'aJjëfÇttt;

n eeÈ. fallait de peu tflL'il m §6 ëëin^ârât eu ]pëitsée au père de la légende sacrée, rêèëvàât-lë fils ^ftJ«digl^i

Emilie fut grave et sérieuse. Elle mit kà Màiil dl^tfe éëllê dé Ghârlë§ ^ tfii ne )>ed¥âit |)à§ parle!*.

«I n n^y à fim de Ôfiàngé, dit-éllé,' t^'est Un peû plU t6i ëeulëihëni; H

Le bai'on se frottait lés inëiil§ de jdiê$ Jàihàië cdfiL têâtémëUt pareil â'ftVall péMm s6n ëàéUr; il avait ëi- ;pédié Môé dëpëthë â §ëâ û\h Atm la âiâtihéë.

à VëUlëfe^VëUs (|Uë je sôUiéitë sdn râp^jel? « dë- MâUdarlMl ft Mlle de Qodi'SëUllëi:

£llë lève éUi" lui séë yëUi prbfôndâ ël vifs.

-é ï^ëëj dil^^Uë^ ^'il ëë i'ëMë utile;;:. Neës âVbââ le tt»ps de âèus iêih u

]J9 bUfën VenyifilëëA,

v&iÊÊtm 0i mmwtt. 155

« Ah\ tttus en ferez im ambassadeur ( * ttir-ili ;

LsiÉëlidj mk ^ré&eiiee dtt totts ees bonheurs^ faisait i rëfcëiir Itli* élle^àême: £llb re&bentrait ^artem le fggilFâ H6 Ludëtic àttâéhë Ëxemi^tit ^r le sien^ et eè regard augmentait son trouble, é 11 Ht en mêi! m penl^t-ëlié. Uh iûétàtlt ëile â'ëchàppa dn ftalotii codrut vers la serre où étaient les deux orangers de Frédéric et tomba sur un banc. Gomme elle fondait en lai'mes, ëlHS ebtëtidit le ^âs dé Lnddvie qui la cherchait. Elle se leyaprécipitanmient et se sauva daô^sa ehambrei oii elle é'ëiîferma> fbllé de chaigrin. Sdtt agitation était effrayante; elle avait dë^ ëûtièiâ de crier. Dans éë moment, Ludovic lut faiâtit hdi'rëtir; S'il fftt entré tout d'uii ëo^p; il ilttrait ëd |iënr dé l'etpression de sbil tiÈSi^é, oh'lt dèâbrdtë et la hàiiië M Confondaient,

Dans la niiit^ elle etit iin ^iolëiit âccêS de fiêf re: Au jour, elle voulut se lever. AU preiiiiét' pas qu'elle fit, elle crût qd'éllë allait toiiibér. Sëi>; dëiits claqtiàient ; elle était livide. Lé mal qui là i'ongesiit depuis tfols mois faisait explbsibii; Elle ëittt i|ûë dâ dër&ière heti^rë était ifëàuë, et, Se tràliiaiit vëii uh ^ëtit bttréàu$ ëÛe (assembla toutes ses forces pour écrire quelques Ittdtfi à M. -de La Faune.

^ 3% éiiis inëlédé; di&ftil^ellë...; fhûéi ntiuu Si je m'en vais, je veux vous dire adieu. »

BUë idhââ; Sa femme dé ëhàmbrë pm9i xm câ en là ^oVânt.

i tilë, bëttë lëHfë i là poste; ^ dit léàbëllë d'Mè . voix impérieuse et sans Ittt âbhîieii le Uii^pi & parler.

La porte fermée, elle tomba sur le carreau.

Une heure après, le bruit se répandit à la Gravelotte, oïl un exprès venait d'arriver, que Mlle d'Ervillers était au plus mal.

156 L^0«9IRS DE LUDOVIC.

« Bon! dit Grennain, je vais prévenir monsieur. »

n courut vers le parc, oh Ludovic se promenait. Le regret n'était pas le sentiment qu'on lisait le plus sur le visage du domestique. Augustine, qui le suivait, ne pouvait aller aussi vite.

Le bruit de leurs voix qui criaient derrière lui força Ludovic k s'arrêter.

« Qu'est-ce? ditril.

— Ah! monsieur! un grand malheur! » s'écria Germain tout essoufflé.

Ludovic pensa tout de suite à Isabelle. Il courut audevant du vieux valet de chambre.

« Parle ! dit-il précipitamment.

— Ah! je ne sais comment dire h monsieur....

-^ Mais, parle donc ! reprit Ludovic avec violence,

— Ah! quel caractère 1 » pensa Germain.

Puis, s'essuyant le front :

«Dame! monsieur, poursuivit-il, on raconte que Mlle d'Ervillers s'est trouvée mal subitement. On ajoute qu'elle est en danger de mort. »

Ludovic n'écoulait plus et courait du côté des Mignons.

Germain le regardait.

« Il saura, lui aussi, ce que c'est que le chagrin, > murmura-t-il.

A son arrivée chez M. de Lesparetz, Ludovic trouva toute la maison en fumeur. Un médecin, mandé en toute hftte, déclarait que Mlle d'Ervillers était menacée d'une congestion cérébrale.

l'oMBAS de LUDOVIC. 157

La maladie de Mlle d'Ervillers suspendit tout. Emilie ne quittait pas son chevet. Les Mignons avaient Tair d'un tombeau. Ludovic errait de la chambre d'Isabelle, où régnait un silence de mort , à la terrasse, où parfois il allait respirer. Son désespoir était affreux; une sorte de remords farouche en augmentait l'intensité. Les Ma* réchal ne manquaient pas de l'accuser de tout le mal , et quelque chose de ces accusations arrivait jusqu'à lui. Une cherchait pas k se défendre, mais il éprouvait des angoisses mortelles, dont rien ne tempérait l'âpre violence, toutes les fois que le bruit léger de ces chuchotements qu'on entend autour des midades frappait son oreille. Il croyait lire des reproches dans tous les yeux.

Sa vaillante jeunesse sauva Mlle d'Ervillers. Après huit joujRS de lutte, le médecin assura que tout péril était écarté. Ludovic put enfin la voir; elle lui tendit la main plus blanche que les draps et amaigr.e; une légère coloration parut sur son visage, qui avait la pâleur d'un cierge, avec de grands cercles bleuâtres autour des yeux.

« Pardonnez-moi la peine que je vous cause, » ditelle en s'efforçant de sourire.

Ludovic tomba k genoux près du Ut.

« Guérissez-vous, et que la volonté de Dieu soit faite! » dit-il.

En ce moment il eût volontiers dotmé sa vie pour qu'elle fût heureuse et sauvée. L'ombre même de l'égoisme avait disparu de son cœur. Il quitta la chambre

i5& L'oiiBftiB îJfi EÎïîtenc:

silencieusement et sortit. H était en esprit tout entier à la situation que le hasard lui avait faite. Le premier mot d'Isabelle avait été pour lui ; pourquoi n'aurait-il plus le droit d'espél-er? Mais si, au contraire, elle appartenait par la pensée à un jiutre, pourquoi serait41 un obstacle éternel h son bonheur? Sa promenade dûiA là bâmpdgné de t)rbldtlgeait ; ilhe sôrlë d'Ëpkisemeht 6e Msait eii M.

Ces vont eonsblElntes ijtii parlent dans là âdUtude arrivaient plus vivënient à soii bœur et lUi faisaient Inietti comprendre quelle digilltë il '^ ft dani Ife Sacrifice et qdellë paix intérieure oti ^ trôiivë. D ëîi ëëëïltëit lés conseils et s'affermissait daiiâ le sentiiiiëâi de TàBnëgàtion. Ailnëi-, dahs là hàiite et sublime acëëptidii dk mot, n'eèt-cfe pas ^e dévoUëi-?

Coiimie il retbtirnàii âtlx Mignon^, il àpëfçtit dh homme q[iii descendait le perron; Sbii sàn^ hë fit ^'uû tour : il Vehait de l^ecoiinaîti'e M. de La FàuHë.

Un inolivemëiit {jliis i-apidé tjuè la foudre eritfJoftli Ludbvife; 'fbiite bette ddtilettr ; âcbuiâiiléë depuis tant de loiip jdiirè, cfe dëiseSpdit (Jdi le ebnSuiiiiit; cÉi actes de bolëre et dé jâloilsie qu'il tefbÛlait atëë achâfnëhiëiit, trbùvëteiit tout d'ufi cdup tiiiè ià^ë et i'j jetèrent àtéfe là fUrié de Bétefe faùVëà ^ui bHëëiii lëilts chàlilëà. H g^âvâûça droit èiir Fl'édéHc.

<K Pas un mot, dit-il, pas d'explication; rien. Ùâ âb nous est flê trop ici: Délhâiii vbdé iflë tilèrèi oU je vous tuerai. »

M. de La FailHe essaya de M prëndte là tiiâlii.

• Lildovib! ô'ëcriâ-t-il.

— Vous voulez ma main? Tenez, c'est celle aiiîi homme qui vous hait ! Ne me dites pas qûë J'ai tort. Votre vue bi'esi à chargé; votre nom in'est odieux ! Je souffre k ihôùrir pât vbuà.... achèves donc !

— Je lie VOBS haid pas ^ ^i ; et s -il fallait y ûù ^i4i de mon sang, racheter le mal que je ¥ëiis ai fait , hêAterais-jô à le i^r^t jusqu'à là dernière gôtittè?

— Et tiué poilVez-tbiiâ racheter qui lie subsiste ëiernellëfflëm? féprit LttdbVic avec ùtië Sorte dé frênëSië;;.;: Je VdUfe détëfetë de toute la forcé de FamoUi^ qde j'fti p6\kf elle..;, tlië èëniprëilèz-vbils? Î3dMë, finissbtiS-en.;;. Deihftiii Vôiis feeeti^ëz lÈl visite de mëâ lélîioiiiâ. ^i

FMdérie le i^ëgài'dà titi iiistàllt aVec tinë expression dé ddùlëtir ébdéeiiti^ée;

« Gbfîlmë Wiis Vdtiatëi, ^ dit-il enfin.

Ludovic expédia ôtli^-le-chàiiip iiie dépêché télégraphique k Léon Dubreuil, qiii, |Jàr âi^eûture, étàii alors S Viëfi^. Léèfi àïtiVa daiis là nuit;

« ÇS, dit-il, je preiiàis des notes hûr tm iioiiVeâti liif% i Dû metoppéfïMl dJé là rîcHèkie lérfUmdle Hùm m i^appt^ts ttm ï'impôl , ^uaild ta A&ptiM m'a fait jeter la pliime. De quoi s'àgit-il.

-^ BWdhél. *

Quand Ltldovic ëill dit à Léon lé ôbtii de Sbli adversaire, le journaliste frappa du pied.

k Dëïix viëiii aifiis ! et t}dur(|ubi ? dit-il .

— Toute explication est inutile, reprit tiildovic; il â*jf a ^Itis tjii*à réglëf lès conditibhâ de ta tènéontré.

— Il faut aii iiioiîife t^Uë je sache dé quel bôté ^èltt Toffense.

— D n'y a pas d'bftensê; il y à haiiië. »

Léon haussa les épaules.

« Voilà oti çâ mène d*àii]dër ! dit-il.

— Oh ! pas d'ofesérVâlions ; ëllë^ éèf âiëht iniitilés. Là qiiëstiôu eSt de savoir si tu Vëui êirë moîi secbiifl.

^ t>àrfaitêînënt ! Véûii^ ëh aidé à tiii hbinmé dans îliië cirôoiistàûëe btl èôii hbniiêur est ëiigagé , là Belle affaire ! Le beau est de le suivre dans uîië aventure bîi

160 l'OMBRB de LUDOVIC.

la sottise se montre en plein; là est le lot de Tamitië. Donc, compte sur moi. »

n serra la main de Ludovic et alla se coucher.

Léon avait bien vu, à l'air de son^ami, que toute discussion était intempestive; il n'aurait rien obtenu; le mieux était de gagner du temps et de se fier au hasard. Cette hâte que faisait voir Ludovic lui donnait l'espoir que son ressentiment n'aurait pas une longue durée.

Malheureusement, dès le point du jour, Ludovic co • gnait ksa porte et le pressait d'aller chezM. de LaFaurie.

« Sérieusement, cela tient-il toujours? dit Léon«

— Toujours, » répondit Ludovic.

Léon partit en rechignant.

« Bon Dieu ! que les hommes sont bétes! » répétait-il à chaque pas. Il s'efforçait de rire et coupait la tige des fleurs à coups de canne ; mais par moments le chagrin lui montait par bouffées. Alors il retournait la tête pour voir si Ludovic ne le rappelait pas.

c Vous savez ce qui m'amène? dit-il à Frédéric.

— Je m'en doute. C'est donc bien décidé?

— Très-décidé.

— Ah ! reprit M. de La Faurie, je ne suis cependant pas coupable!

^ Eh ! répondit Léon , le vieux La Fontaine avait prévu le cas. Vous savez le fameux vers :

Deux coqs vivaient en paix...«

Ce qui m'étonne, c'est que les coqs n'aient pas encore appris k connaître le caractère des poules! »

Deux amis, que M. de La Faurie avait fait prévenir, arrivèrent là-dessus. On convint qu'on se battrait à l'épée et qu'on se rencontrerait à midi dans un petit bois voisin de Nevers.

l'ombre de LUDOVIC. 161

Léon retourna à la Gravelotte et fit part de ce résultat à Ludovic.

• Merci, dit celui-ci.

— Ce n'est pas la peine. Je ne stds pas fâché de voir jusqu'où peut aller la stupidité humaine ; c'est un spectacle toujours curieux pour un observateur.

— Que veux-tu donc que je fasse?

— Si tu étais en état de raisonner, tu conq)rendràis d'abord que Frédéric n'a aucun tort; puis , que ce duel ne peut avoir aucun bon résultat.

— Et crois-tu donc que je ne le sache pas? Mais je Taime! comprends-tu? >

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à midi.

A l'heure convenue , ils arrivèrent silencieusement au lieu désigné. M. de La Faurie et ses témoins les attendaient. Au moment d'ôter son habit , Frédéric s'approcha de M. de GourseuUes.

« Ludovic ! lui dit-il d'une voix émue.

-^ Non ! répondit Ludovic.

— Ah ! quellebête fauve que l'amour! > murmura Léon.

On leur mit les épées k la main et Léon donna le signal .

Au premier contact du fer, on vit M. de GourseuUes tressaillir et ses traits se contracter; puis, tout à coup, jetant son épée :

« Ah! c'est impossible! dit-il.

— Ludo^c, mon frère ! » s'écria M. de La Faurie. Us tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

< Bon! dit Léon d'un air bourru, voilà un sujet d'étude perdu. »

Il détourna furtivement la tête pour s'essuyer les yeux.

« Ah! reprit Ludovic, quand je fai vu en face de moi, j'ai senti tout mon sang se figer.

— Va! dit M. de La Faurie , tu aurais pu me tuer, je ne me serais pas défendu. »

Le nom d'Émilië ne fût paà pr^eneé efitre èiàx. Avant de se séparer, ils échangèrent une longue poignée de main.

« Compté sur moi totijDiirsj i dit albrs Frédéric.

Ludovic et Léon regagtièrfem la (ïirâvèltitte èii 66toyant la rivière; Liîon avait allumé tm Cigare.

« A présent que le déndûment de cette aventure ne m'iilqTOlMi plus y et ^ franchement^ j'ai eu peur j dit-il , ine permets-tu de t'adresser certaines questions philosophiques dont la solutioii me tourmente? Il est toujours intéressant^ même pour un romandier devenu économiste, d'étudier dans ses conséquences ce sedûmèlit bizarre qu'on appelle Famour.

— Parle, dit Ludovic;

— Tu aimes donc toujours et passionnément Mlle d'Ervillersî

— Oui.

— Et cette pcLSâidn est allée tout un jour jtistfk'à te faire concevoir, froidement, la pensée de tuer tdh meilleur ami?

— Froidement^ non; la concevoir, oui. »

Léon Sourit.

« Et il y a des persomies qui appellent râitiokr tiÀ sentiment divin! » reprit-il.

Il chassa en rêvant quelçueë Idngtles bëiifféés de kbac.

« Sais-tu hleh'y ebntidua-t-ilj qiife tu es M *objet d'art bon à mettre sur tiiife étagère?

— Moi?

— Gonament ! tu as trente ans , tu es lié ft Pai4l8 j tti as passé tâjeutiessë slir le bôulévâlti } tû bÈ eu^ êbtone tout le monde, ces prémiei^s péëhés et ces pfenliérs déchirements où quëlqùes-uiis trouvent le gerthe de Tëkpérieiice; tu as vu le monde et tu aimés àtéc cette frénésie! Mais tu es le demîeir représentant d'tlhe rjiëe

morte !..i un jplësidsaunis \iyant, un maâtodonte l« deux pattes et sdns plumes! le mammouth de Tamour. «

Ludovic soupira.

« TtL me raillëis , dit-il ; tu n'as donc jamais aimé!

— Oh! que 6i! reptit Lédû; malé j'ëtaià Si jetme l C'est dti plus lëitl ^*il me soùvieûîiei Bi ttt Veçx coiinkMtè les détails de éet àmour tmique, les voiei : A cette époijue ]*avais vingt-cintj ails h peu près, j'étais entre uiie femme et tm joiiinal. Gomment avais-je téfeu jusque-là? je ne cherche même pas aine le rappeler : c'est l'histoire de tdtls les jeunes gens qui se trotiVent sur le pavé de Paris âyec une certaine intelligence et point de fortune. C'est Fedyssée de la misère ! Quelles luttes !... Un jour, la Juliette que j'sdmais m'accorde un rendezvous, depuis trois mois sollicité. Tu comprends mes ' transports ; mais vOilà que le directeur dii journal m'éerit pour me confier un travail important qu'il fallait livrer à l'imprimerie dans la journée; Il y avaitj si j'hésitais j une position à perdre, si j'acceptais, une position meilleure kcdnquérir; je me mis résolument à Fœuvrë. Mais quelles 'furent mes angoisses^ le comprends-tu à tëu tourt Malgré moi je regardais l'aiguille. Chaque battement du balancier me répondait dans le cerveau. Je me mis h chanter pour ne pas en entendre le sUtt..V. J'avais la fièvre; i.i Quand sonna l'heure du ren*de2-touS) deUx larmes tombèrent sur mon papier.. n Biëii d'autres le mouillèrent avant la fin; mais j'étéispâUvre, ihconnu^ sans appui, saus protectiotij seul AéMèe tuurbillon d'hbmmés qU'on appelle Paris;.. rbë béSeiti iharchait k mon côté.... J'écrasai moU cœtitet j'eus là positibti;.;; Va! il faut n'aVbit HeU à faire poui* àitiier!;... 81 tu avais eu comtrie moi la bourse plate et 4a vie. fe gagher,- il y à lougtempô qiie MUé ë'Bi^illers,

164 l'ombre de LUDOVIC.

toute charmante qu'elle est^ serait pour toi comme l'oiseau qui passe et après lequel on ne court pas ! »

n aspira la famée de son cigare et posa la main sur l'épaule de Ludovic.

« Cherche dans ton souvenir, reprit-il ; quelle place la première femme que tu as aimée y tient-elle ? Peutêtre as-tu même oublié son nom. Regarde du côté de l'avenir : combien de temps crois-tu que dure ton amour pour Isabelle? trois mois ? trois ans? et après? Je ne comprends donc pas, à moins que tu n'aies l'illusion de l'éternité, que la pensée d'une chose condamnée à mort dès sa naissance ait un tel empire sur toi ! Attends, et un jour viendra, jour bien proche peut-être, où tu parleras de cet amour impérissable comme des neiges d'antan ou des lois de Lycurgue !

— Ah! si je pouvais !

— On peut toujours ! C'est une question de temps. ' Aide-toi seulement. Combats l'amour par une autre passion. Tu es jeune , riche , intelligent. La carrière politique te sera ouverte. Entres-y. Tu finiras, h force de bonne volonté, par te passionner pour «les sottises qui mènejit les hommes. Tu seras membre d'une assemblée délibérante; tu auras un parti. Tu brigueras peutêtre un poste important , et , un jour, tu croirai sérieusem«nt aux causes que tu auras défendues pendant six mois. Tu auras des détracteurs, des ennemis; cela occupe.... Es-tu catholique? abjure tes douleurs mondaines et courbe ton front dans la cendre ; tu te relèveras sanctifié par la prière, armé par la foi, et tu parleras aux hommes du haut de la chaire chrétienne ! Quelle poudre alors que cet amour qui te déchire, et comme il te paraîtra mesquin ! Tu ne pleureras plus, occupé que tu seras à bénir et à foudroyer.... Ton cœur bat-il aux récits de guerre? Fais- toi soldat et cours au feu. La

l'ombre de LUD9VIC. 165

pluie des bivouacs , la mitraille des sièges, la fièvre du danger^ le retentissement des batailles, feront si bien ' que ta folie s'en ira en fumée ! Ton esprit se soumettra aux habitudes fortifiantes de la discipline , tu feras ta religion du drapeau, et quand tu auras vu la mort face à face trois ou quatre fois , tu ne croiras plus qu'une femme tienne une si large place dans la vie.... Veux-tu te retirer h la campagne? A présent que les abbayes sont désertes, les monastères abandonnés, certaines âmes blessées cherchent la paix dans la solitude des bois et la trouvent. Le spectacle des vastes horizons, ^ des champs où fume le sillon , des prés tranquilles où i-umine le bétail , le silence des forêts, changeront ton désespoir maladif en mélancolie , et la mélancolie plus tard disparaîtra. Choisis ; mais sors à tout prix de cette crise où je te vois. Tu as trop donné k Famour, l'amour se venge ente trahissant. G'estlaloi.... Soishommeet résiste.

— Tu as peut-être maison ; j'essayerai, » dit Ludovic.

Quand ils se séparèrent, Léon le regarda marcher dans la direction du bateau qui, chaque jour^ le ramenait aux Mignons.

« Voilà un homme perdu, » pensa-t-il.

n n'avait plus rien à faire à la Gravelotte, mais il y resta pour voir comment finirait ce petit drame domestique. En toutes choses, il était de cette race d'honmies pour qui tout est spectacle, et qui assistent en dilettanti au jeu des passions, au choc des caractères.

M. de La Faiirie, rassuré sur l'état de santé de Mlle d'Ervillers, prit dans la soirée la résolution de quitter les Mignons. M. de Lesparetz, instruit de ce projet, fit tout ce qu'il put pour l'en détourner, mais sans y réussir. Depuis que Ludovic s'était décidé à faire de son vivant ce qu'il faisait après sa mort, le député flairait du côté de M. de La Faune un meilleur parti

i§6 .l'P^IBBE EOS LUBO¥IÛ.

p^UF sa pupille. Il ea gli^a quelques mots h Isabell^^ 4pr( la GQiii^cieiiGi) s«i révqUa Qa&lr-^ la honte de telles prûposiiions et I0S rigjeta bien lom. Elle seule pestait k M. de CourseuUes ; rabandoimerait-elle au moment où il venait de se dépouiller ?

M. de Lesparets rentra dans son cabinet, ou il trouva M* Monestiers.

% Les petites filles d^ en tçmp^çi sont folles, dittil ; que de tourments elles nous donnent! Je ne sais qu^Àugustine qui ait du sens cpmmun. Les auti^s vont dans la vie comme des étoumeaux. »

n lui ^t part de sa cqmbinaison et du refus net que lui avait opposé Isabelle.

« Vous l'avez avertie, dit le baron; ce n-est pas votre fille, votre opnseience est à l'abri.

rrr Ma couscience l ma conscience i l^rtaipem^it ; mais lSisine.4.. M. de La Faurie est ingénieur.... il a besoin de rails 1 «

Le lendemain, Isabelle descendit au salon, fille sem-» blait encore enveloppée ()es ombres de la mort. Léon, qui la vit, la surnomma la fiancée du tpmbeau. Us échangèrent un regard où elle devina ce qu*il pensait d'ellOi Elle Pattira près de sûjql fauteuil par un mouvement du doigt.

«K VotLs ne m^aimez pas, dit-elle ] vous m'en voulez inéme à oaiise de votre ami.

— C'est vrai^ dit Léon.

•^ Ah ! reprit Isabelle, si vous saviez ce qui se pasfee eh moi, bien loin de m'accuser, vdus me plaindriez. . ; . je donnerais tout mon sang poiir n'être pas ce que je suis. »•

Léon vit bien, à l'expression de son visage, iqu^eÛe parlait sincèrement.

« Pardonnez-moi, vous devez bien souffrir, reprit-il.

TT- Mei ! il n'y a pas une pauvre fille de la campagne

l'0iiri^$ va» LUD^inc. ifl7

^QBt j@ i^'^nyie )^ sort... J'ai le oqsur bns4*-v J0 voudrai^ ^tr§ mprte 1 >

Elle eut un entretien avec M. de La Faurie, qui lui ^vait a^Q^c^ soQ départ.. Isabelle était as^isci ^.u soleil, Frédéric debout près d'elle ; il lui prit les m^i^. • « C'est un adie^, dit-i), p'çst moi 1^ pr^nûer ^i vqi^s e^ prie i ftublieï-ï^oi. »

Isabelle appela up ja^dinior qui passait.

n pierre, dit-elle, vous prendrez Iqs deu3( orangers fgi SQQt là fit le^ brûlerez. »

Frédéric tressaillit.

« G'9st taut en qui mo reste ^e vous, roprit-elle ; si j'^E epuse^ais mA feuille, aile ma ratlaahecait au

liUdovio paisut sur la terrasse ets^apppocha d'eux. 11$ l^d&eueillireut pauuu sûurird.

« Si tu as des eommissions poui^ Pams, profite de l^oecasiou, je pai^ demain, t^ dit M. de La Faulûe.

Isabelle se leva.

f( Youiez-voùs lUe donner tp brasi ditrelle à Ludovic ; le froid me gagne, a

Bans la soirée^ (|uand il fut seul à la Cri^velotte, Ludovic reçut 4eu( lettres ^ l*ilne dlsabelle, la seconde de M. de La Faurie. Ludovic ouvrit ôelle-ci la première.

ff Maintenant que \vl m'as en^brassé, mon paUvre ami, j'espère bien que ton cœur m'a pardonné. Tai souffert comme toi d*une situation que je n^avais pas faite ; j'en ai souffert plus que toi-même, puisqu'il se mêlait atout ce que j'éprouvais im sentiment de remords qui ne Vatteign^pt pas. Voilà bi^n des jours que ma ré^ solution est prise. Aussitôt que je t'ai vu, j'ai compris que mon devoir était dans l'éloignement, et tu sais si >^ai ohéi à M.p^er m de a^ Gânseience. Je ne suis

revenu qu'au moment où j'ai cru Mlle d'Ërvillers en danger de mort. Elle est sauvée ; elle est à toi ; je pars.

« Je resterai peut-être longtemps loin de vous; peutêtre même ne recevrez-vous pas de mes nouvelles. Qu'aurais-je à vous dire ? Si je t'écris à présent, c'est pour que tu saches bien que je n'emporte ni rancune, ni mauvaise pensée. Puissé-je au moins apprendre que vous êtes heureux! Le souvenir d'Isabelle sera pour moi comme si j'avais fait un rêve ; je ne regrette pas cependant d'avoir été réveillé.

« Si quelque chose peut m'absoudre à tes yeux, c'est la pensée que mon premier élan, quand tout à coup tu as paru au milieu de nous, il y a trois mois, a été la joie la plus vive, la plus sincère. Je me suis oublié, j'ai tout oublié ; je n'ai vu que toi. Plus tard la réflexion est venue.... J'ai compris que ta présence rendait toute espérance de bonheur vaine; mais en même temps cette certitude m'a fait voir quelle devait être ma conduite. Te dire que je n'ai pas eu le cœur déchiré en te faisant ce sacrifice, ce serait mentir, mais je l'ai fait du moins sans hésiter. Pense donc à moi sans amertume, et, si un jour nous nous revoyons, tends-moi la main comme à un frère. »

Ludovic ouvrit ensuite la lettre d'Isabelle :

« C'est à mon ami que je parle, à un frère que je m'a* dresse. Ne m'en veuillez pas de tout le mal que je vous ai fait. Mon cœur, ma volonté, n'y sont pour rien. Dieu qui me voit me juge. Vous qui êtes bon, vous qui êtes fort, venez-moi en aide. Il est impossible que, vous vivant, je ne sois pas heureuse. Vous m'aiderez à le devenir ; je suis malade, j'ai la fièvre ; vos soins, votre tendresse inépuisable , me guériront. Ma liberté première me reviendra, et je serai toute à vous. Au prix

l'ombre IM LUDOVIC. 19d

de mon sang, je voudrais racheter chacune des larmes que je vous ai coûtées.

« Laissez-moi vous,adresser une prière et promettezmoi de Técouter. Aussitôt que je porterai votre nom» nous quitterons ce pays. Quelque chose m'y déplaît que je ne m'explique pas. Je veux voir d'autres horizons. Si vous y consentez, nous irons en Italie, en Orient, bien loin. J'étouffe ici. Ah ! il me semblait autrefois que les Mignons étaient le plus beau pays du monde. Pourquoi ont-ils changé ? Vous y consentez, n'est-ce pas ? Il m& semble que sous d'autres cieux je retrouverai ce qui me manque.

a Espérez en moi, Ludovic, comme j'espère en vous. Dieu vous doit un bonheur que vous méritez.... C'est moi qui m'efforcerai de vous le donner. . . . j 'y appliquerai mon âme entière.

« Je vous embrasse comme une sœur, je vous aime comme une amie. »

Ludovic plaça les deux lettres l'une près de Tàutre. II laissa tomber sa tête entre ses mains, et resta quelques minutes immobile .

« Gomme ils s'aiment I » dit-il enfin.

n prit sur la table une feuille de papier, écrivit un mot, signa, cacheta, et mit sur l'enveloppe le nom de M. de La Faurie. Cette première lettre fut suivie d'une autre adressée à Isabelle ; elle n'avait que deux lignes en tout.

« Moi aussi je vous embrasse comme un frère et je vous aime comme un ami. »

La lettre écrite à Frédéric ne contenait qu'un mot seul :

« Reste. »

170 l'ombre db lumtic.

Cette fois, la résolution de Ludovic était pri$e; il renonçait h la lutte et rendait à Isabelle sa liberté. Il voulut porter lui-même les deux lettres qui renversaient la plus chère et la dernière espérance de sa vie.

« Allons, pensa-t-il, je suivrai les conseils de Léon, je dépouillerai le vieil homme. » D'autres conditions que Tamour se trouvaient dans la vie ; il s*y rattacherait. Une passion inconnue succéderait à Isabelle. Ce n'était pas certainement la même chose; mais, en s'y acharnant, il finirait peut-être par y prendre un certain goût. A toute maladie, il faut une convalescence. Et puis, n'avait-il pas franchi depuis un an ou deux cette première jeunesse pour qui l'amour résume tous les sentiments et toutes les ambitions? A sa maturité , il était bon de donner un aliment plus fort. C'était une existence nouvelle h essayer.

Il sortit et se dirigea vers l'Allier, suivi de Phanor, qui sautait devant lui . Ludovic le caressa de la main.

« Toi seul es joyeux, disait-il; toi s^ul n'as pas souffert de mon retour ! »

n faisait un clair de lune magnifique. La rivière argentée traversait une campagne qui semblait agrandie par de limpides clartés et se perdait dans des lointains vaporeux. Il la traversa lentement et parcourut tous les lieux où sa jeunesse avait connu le sourire et les larmes. La sérénité de cette nuit superbe et pleine de rumeurs fugitives le maintint dans cette pensée de renoncement. La blessure saignait toujours^ mais il ne

t'OMBRE DS LUDOVIC. 171

Mutait plus de déehiremrat intérieur. Quand il eut remis les deux lettres à un domestique des Migrnons, il poussa un grand soupir. Le sacrifice était fait. En passant devant la serre, il voulut yoir les deux rosiers Uancs. Us se mouraient; des soins tardifs n'y avaient fsen pu faire ; la sève était tarie.

« Ils ont fait comme notre amour, > pensa-t'-il.

Quand il parut le lendemain au château, son visa|fe avait une expression si singulière , qu'Emilie se leva pour aller à lui. Isabelle et Frédéric n'osaient le regarder.

« Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Mlle deLesparetz.

— Vous me trouvez bien changé? je le suis en effet, » dit*il.

n marcha d'un pas ferme vers Isabelle et Frédéric, qui venaient de lever les yeux, tout tremblants. Il leur prit les mains à tous deux, et, les mettant l'une dans l'autre :

« Aimez-vous I ^ leut* dit-il.

Isabelle se leva toute droite, poussa un cri et tomba dans les bras de Frédéric.

M. de Gourseulles devint tout blanc et resta immobile; Emilie s'approcha silencieusement et s'empara de sa main; cette main était plus froide que le marbre.

« Pauvre ami, dit-elle, comme vous souffrez!

— C'est le fer rouge sur la plaie ; demain il n'y paraîtra plus, » dit-il.

Au milieu des mouvements divers qui agitaient les témoins de cette scène , Ludovic ne voyait que la joie d'Isabelle. Elle semblait Tavoir oublié. Tout à coup, elle le chercha des yeux et courut à lui.

oc Et moi qui ne vous remerciais pas.... Oh! l'in- Iprate ! > s'écria-t-elle.

L'expression de eette reconnaissance et le sentiment

172 l'ombre de LUDOVIC.

qui l'inspirait firent plus de mal à Ludovic que l'élan spontané de joie qu'Isabelle avait montré. H sourit avec effort.

« Ne saviez-vous pas que j'étais votre meilleur ami? » reprit-il.

Il se contraignit assez pour rester encore quelques instants, et sortit sans affectation. Personne ne le retint. Isabelle ne s'aperçut même pas qu'il n'était plus là. Peu d'instants après, Léon le suivit. Ludovic marchait lentement vers la rivière. H ne se sentait plus vivre. Une seule pensée qui revenait sans cesse avec la monotonie d'un balancier occupait son esprit.

«c Gomme ils s'aiment 1 comme ils s'aiment! mm*' murait-il à toute seconde.

— Que vas-tu faire à présent? lui demanda Léon.

— Je n'en sais rien.

— Viens à Paris; on guérit l'agitation par l'agitation.

— Gomme tu voudras »

Léon comprit que Ludovic ne l'entendait plus. Il se tut. Quand ils furent dans le bateau, Ludovic leva la tête. « Grois-tu qu'ils restent aux Mignons? dit*il. «— Et que t'importe?

— G^est qu'avec elle j'y aurais passé ma vie entière.... Oix trouveront-ils un coin de terre comme celui-ci? n est vrai qu'avec moi elle ne voulait pas y rester. »

Léon ne répondit pas. *

« Ah 1 si jamais on me sui*prend à aimer ! » peu-* sait-il.

Il faisait un petit vent bas et humide qui rasait l'eau et faisait frissonner le feuillage des saules.

Ludovic regardait devant lui.

« Je me souviens qu'un jour, reprit-il, par un temps semblable, elle descendait avec moi la rivière. Le même •

l'ombre de LUDOVIC. 173

vent soufflait. Elle laissait pendre, sa main dans l'eau. « Que la vie est heureuse ! » me dit-elle. Elle répète aujourd'hui le même mot, mais à un autre.

« Toujours elle ! » pensa Léon.

n poussa le bateau vers la rive, et entraîna Ludovic, qui tomba dans un silence profond.

Au moment de rentrer à la Gravelotte , Léon prit la lùain de son ami.

. «Voyons, veux-tu partir avec moi demain pour Paris?

. — Attends plutôt quefques jours. Il faut que je signe les actes de donation, et ils ne sont pas encore prêts.

-i- Dieu veuille que ce beau dévouement te réussisse J i» murmura le journaliste.

Pendant le premier jour, cet abandon généreux que faisait Ludovic de la plus grande partie de ses biens ne trouva que louanges. Quelques-unes même étaient trop excessives pour être senties. Puis, M. Maréchal dit un mot où la malveillance frétillait comme une vipère, et Mlle Maréchal en ajouta un autre. La brèche ouverte, la médisance passa , bannière en tête.

Il ne fallait pas trouver la chose si miraculeuse. Ludovic avait fait un acte de réparation conseillé par la prudence. Certaines personnes avaient conçu des doutes sur son identité ; un procès pouvait le contraindre, étant gagné, à restituer tout. Un petit bruit lui était venu probablement des soupçons qui se faisaient jour çà et là, et, en homme avisé, il avait sacrifié une part de sa fortune pour sauver le reste , comme im navire en détresse jette à la mer une moitié de sa cargaison pour s'alléger. En somme, il s'était réservé une petite rente de quatre mille francs et le Bocage. Ce n'était pas encore une si mauvaise affaire.

Ângustipe se récria.

174 l'ombre de LUIKJTIC.

< C'est votre devoir, dit M. Maréchal ; mais nouâ, qui sommes étrangers, permett62-nous de voir les choiea . comme elles sont. On ne se paye pas de mots dans le Loiret. »»

Mme de Ghampeau prit alors en main la défense de Ludovic. M. Maréchal haussa les épanles, et du ton d'un sage enseignant les préceptes d'une saine et vigoureuse philosophie :

« Loyal tant qu'il vous plaira, dit-il ; honnête et généreux si bon vous semble : mais vous me permettret bien de ne pas croire beaucoup h tous ces bons sentiments. On est honnête aussi dans le Loiret, et certes on y connaît , on y pratique le dévouement ; mais je veux être pendu si personne y aurait l'idée de perdfe d'un seul coup un bon million pour obliger sa famille ! . . . Je vous dis qu'il y a Ik-dessous quelque chose.... et ee sera l'opinion de tous ceux à qui vous raconterez cette histoire.... »

Mme de Ghampeau courba la tête, et Augustine ne répliqua plus. La calonmie eut dès lorsses coudées franches.

Les Maréchal eussent été fort surpris si on leur avait dit que, dans cette occasion, ils agissaient en coquins de la pire espèce. Us n'étaient d'ailleurs que glorieux et bêtes^et ne le croyaient même pas. Mais , comme ces plaies qu'on voit dans des chairs malsaines, la blessure faite à leur amour-^propre, à propos du Bocage, ne guérissait pas. Antoinette surtout ne la pouvait pas oublier 1 Ne l'avait-on pas repoussée, elle qu'un préfet avait demandée en mariage?

La donation résolue et acceptée, il sembla bienlàt à ceux qui en profitaient que rien n'était plus simple. Elle remettait toutes choses dans une situation régii*^ lière. La fortune revenait après s'être éloignée par le jeu naturel des événements. Il était clair que le cri

L'OMBHI BB LUDOVIC. 176

de sa oonscienoe avait poussé LudoVie à rétablir l'équilibre que son retour avait étourdiment ébranlé.

Geûième honnête une ïois trouvé, les commentaires vinrent à l'appui. Chacun prêtait une oreille complai-' santé à cette voix de l*égoïsme qui fait croire que tout est bien quand l'intérêt personnel est satisfait, et qui conseille en tonte occasion de rogner la part de la reconnaissance. Pour rendre cette économie plus prompte éX plus aisée, les casuistes de la Oravelotte et des Mignons déclarèrent que laisser pâtir toute une famille parce qu'il a plu à la Providence de vous tirer de la Terre de Feu, c'edt été presque de la cruauté, et certainement plus que de l'injustice.'Donc, Ludovic avait fait strictement son devoir et l'avait fait en habile homme. Les consciences timorées murmurèrent bien un peu ; mais M. le baron Monestiers, M. de LesparetzetM. Maréchal faisaient tant de bruit, que les protestations les plus timides n'osèrent même plus se faire entendre. Emilie seule pensait k Ludovic.

Un jour que Ludovic cherchait un livre qui lui venait d'un ami de collège mort depuis longtemps, Augustine sourit.

« Que t'importe ce livre? il vaut bien trente sous, dit-elle.

— J'y tiens, répliqua Ludovic.

«^ Est-il original avec ses manies I reprit-elle quand Ludovic, cherchant toujours, eut quitté le salon.

— Oui, dit Emilie, Ludovic n'est pas un homme de notre temps ; il tient aux bagatelles et donne un million. B

Augustine se mordit les lèvres.

En attendant que les actes de donation fussent en règle et signés et les bans publiés, il arrivait souvent que la conversation s'échappât sur le terrain des pro-

17id l'ombre de LUDOVIC.

}6ts. Uun proposait un voyage en Italie, un autre une excursion jusqu'au Caire ; on louerait une grande barque et on remonterait le Nil jusqu'aux-oataracles. Pourqud n'irait-on pas aussi en Andalousie? De petite cris de joie s'élevaient du milieu^du groupe où tous ces beaux projete étaient en fermentation. On discutait beaucoup, on riait, on battait des mains. Puis, quand Ludovic entrait, l'un des interlocuteurs poussait le coude à son voisin ; on se taisait, et la gène se laissât partout. Emilie ou Charles s'efforçait bien de rendre à l'entretien sa gaieté en lui faisant prendre un autre tour; Tentretien était mort. La vue de Ludovic rendait M. de La Faurie triste subitement. Isabelle ne trouvait plus un mot.

Ludovic ne pouvait manquer de s'apercevoir de cet effet ; la pensée qu'il était un embarras lui fit une blessure nouvelle. Il voulut douter, il ne le put pas. Isabelle employait presque toutes ses matinées h de longues promenades avec M. de La Faurie. Quand ils rencontraient Ludovic, malgré eux leurs bras se quittaient. Âugustine était perpétuellement en conférence avec Antoinette. Après le diner, dans le salon, la question des corbeilles de mariage était agitée à demi-voix ; on parlait de robes et de cachemires. Tous ces sujets d'entretien, incessamment renouvelés, faisaient passer le frisson dans les veinesde Ludovic, et ce qu'on voyait de sa souffrance gênait tout le monde. »

M. Maréchal prenait des airs dédaigneux.

« n manque de tact, disait-il quelquefois.

— n Ta bien prouvé en revenant du Chili, répliqua un jour Léon. Mais ce n'est pas sa faute.... H y a des naiàrages si maladroits ! »

Un jour qu^on cherchait en badinant un endroit où la jeune colonie pût planter sa tente aux environs de

Paris, au retonr d'un voyage fait en idée , Tun proposait Bougival, l'autre Yille-d'Avray. Antoinette soupira.

< Quel dommage , dit-elle > qu'on n'ait plus la jouissance du Bocage!

— - C'est vrai , dit Âugnstine , les arrangements que nous avions projetés eussent été si commodes. » Ludovic^ qui venait de pousser la porte, s'arrêta.

< Même cela ! murmura-t-il.

«— n est certain, dit Léon froidement, que mon ami

est un grand scélérat.... Il s'est réservé un petit coin de terre !

— Mais, reprit Mlle Maréchal, on ne lui reproche rien. »

Léon salua.

« Vous êtes trop bonne, mademoiselle, » dit-il.

Augustine , qui avait aperçu Ludovic, se leva et prit le bras de son frère avec un geste câlin.

« Tu ne m'en veux pas? dit^Ue; c'était une plaisanterie.

«• Et si ce n'était pas cela, que serait-ce donc ? dit Ludovic.

-—Oh! la vipère ! » murmura Léon.

Un grand silence se fit. Le cœur d'Isabelle battait k eoups pressés. Elle eut un de ces vifSs mouvements qui toi étaient familiers.

«Ludovic, dit-elle, que ne suis-je votre sœur? je vous demanderais une chambre au Bocage et vous resteriez près de nous.

— Pourquoi une? répondit-il; tout n'est-il pas à vouslk-bas?>

Isabelle sortit précipitamment du salon, les yeiix gros de larmes.

Une autre fois on causait très-sérieusement d'un long voyage k faire en Orient. M. de La Faune avait été

178 L*01fBR£ DE LUDOVIC.

consulté récemment sur la possibilité d'étalAir un oi»^ min de fer en Turquie '^ on profiterait de Fpeeasioii pour visiter la Syrie , la Palestine, l'Asie Mineure ; on reviendrait par Gonstantinople, TArchipel et la Grôee* Quand de jeunes esprits sont lancés dans cette voie des chimères, ils ne s'arrêtent plus; les projets naissent 4^ projets. On campait $ur les ruines de Troie , on déjeunait aux bords de Tllyssus, on partait en caravane pour Bagdad > on traversait le désert, on rendait visite à la mer Morte, on buvait de Teâu du Jourdain, on ch^vau*» chait dans les montagnes du Liban, on saluait les ilM cbaatées par la fable ; on gravissait un jour les Pyramides, un autre le mont Olympe; on donnerait bia^^i en passant, un coup d'œil k la Sicile, on s'égarerait une semaine ou deux en Albanie, on prendrait le plus long pour révenir, on ne reviendrait mé^id pas.

Tout à coup Augustine s'arrêta*

* Mais oe bon Liidovic ne pourra pa> 4tre du voyage.... il est trop pauvre, dit-elle.

--*- C'est juste» répondit^il ; aussi ne pensé-je pas à vous accompagner. »

Le baron Monestiers lui trappa sur l'épaule d*un air de protection.

V Que cela ne vous inquiète pas, dit-il, nous avoua des amis puissants au ministère ; je les mets k Votlé disposition ainsi que mon influence. Voilà M* de Lesparetz qui s'emploiera pour vous.... Si Ton ne pwâ pas vous faire rentrer au conseil d'État, on vous trou* vera une autre place. »

Ludovic le regarda.

c Monsieur^ je ne demande rien, dit-iU

— Orgueil et paresse ! » murmura M. Maréchal ^ qui s'inclina et lui tourna le dos.

Ludovic se trouva bient6t seul avec Léon* Ils ani^lrt

L'OMIRB M LUDOIRC. 179

pris l'habitude ddi loogua» promenades, durant leâ« quelles ils causaient avec une grande liberté d'esprit. C'était pour l'un, attristé par nùll^ causes , un soulage** naent ; pour l'autre c'était en quelque sorte une étude. Du meilleur de son cœur il eût donné une part de t% vie pour adoucir celle de son ami ; n'y pouvant rien , il en faisait un sujet d'observation. Us côtoyèrent ensemble la rivière à petits pas, laissant derrière eux les Mignoiu. Isabelle chantait { le son affaibli de sa voix arrivait k travers le jardin. Ludovic tendit l'oreille.

« As-tu remarqué que ma présence les gène ton* jours? dit-il ; elle se taisait tout k l'heure, elle chanta à présent. Que de fois ne les ai-je pas surpris riant | aussitôt que je parais, on chuchote. Il y a comme 4t la glace entre nous. N'estrce pas ton impression?

— Oui, répondit Léon.

— Mais que leur ai-je donc fait?

— Tu leur as fait du bien.

-— Ah I c'est horrible , ce que tu dis là 1 •^ C'est tout simplement naïf et logique comme l'abécédaire. Tu as toujours été fort jeune, mon pauvre ami, et maintenant que tu as trente ans sonnés, la langue des passions ne t'es pas plus connue qu'à Té* peqne où tu étais sur les bancs du collège. Tu es dftna une heure de crise ; il faut que tu en sortes. Je te dirai donc toute la vérité. Tu accables tous les tiens du poids de ta générosité; tu donnes tout, et tu t'étonneSi après, que chacun s'empresse de rejeter le fardeau qui le gène. Tu entres nu dans la vie au moment oh tout le monde est armé en guerre. On te blesse, et tu cries; ta blessure est dans l'ordre, ta plainte est en? fantine. Ton cœur se soulève d'indignation? Bienl mais, par hasard, a^-tu pris les hommes pour des aoges? Ce sont des hommes, et ils agissent en hommes<

180 l'OUBRE de LUDOVIC.

Ceux qui t'entourent ne sont pas pires que les autres. Tu étais mort, ils te pleuraient; mais en somsie, et leurs larmes essuyées, ils étaient heureux ; tu reviens, ils t'embrassent, mais voilà tout leur bonheur détruit et ils souffrent. L'un perd sa fortune, l'autre ses espérances, un troisième sa fiancée. As-tu la prétention qu'ils s'immolent tous pour toi comme des saints? Aucun n'est mauvais radicalement; bien plus même, chacun d'eux te regrettait, et ils t'aiment encore dans la mesure du bien et du mal qui est en eux. Isabelle a le cœur plein de Un. Frédéric n'est pas un ingrat, Charles non plus; Emilie te donne franchement la sincère affection d'une sœur; je ne parle pas d'Augustine, qui serait presque bonne, si elle était née millionnaire. Mais ta présence leur rappelle à tous que tu t'es sacrifié; elle est presque comme un reproche vivant et ils se sentent embarrassés. Tu les avais dépouillés en revenant de la Terre de Feu ; le cœur humain ne serait plus le cœur humain s'ils ne t'en voulaient pas. H n'y a que ceux à qui tu n'avais rien laissé qui t'aient revu sans arrière pensée. Tu leur apportais un ami de plus; tu ne leur ôtais rien. Qs t'ont accueilli les bras ouverts : les tiens aussi, dans un premier élan, t'ont ouvert leurs bras; inais la logique des passions et des intérêts a voulu qu'ils te fermassent leur cœur. Incline-toi et ne les accuse pas. Ce sont tes frères devant Dieu.

«-* Que fallait-il donc que je fisse ?

*^ Rien que ce que tu as fait. Si tu avais été jusqu'au bout, Isabelle, par dévouement, par remords, t'aurait épousé, sans aucun doute, mais elle en eût aimé davantage Frédéric. Quelle vie alors e&t é^ la tienne ! Si tu avais gardé ta fortune tout entière, les êtres à qui ton retour aurait tout fait perdre auraient

l'ombre de LUDOVIC. 181

fini par voir en toi un ennemi, presque un spoliateur. Ne voyais*ta pas quelque chose de sembld^le dans tous les yeux avant le jour où tu as pris la résolution de tout rendre ?

— C'est vrai.

•— Qui sait donc k quelles extrémités la colère eût poussé toutes ces rancunes ameutées, toutes ces inimitiés en ébullition ? Tu aurais vécu au milieu de la haine, de l'envie, en butte à mille accusations sourdes, à d'affreuses calomnies, peut-être à d'épouvantables procès. Tu as obéi à la voix de ton cœur. Tu as mis'^la grandeur et la dignité de ton côté. Que cela te suffise.... Ne cherche p.as l'illusion de la tendresse et de la reconnaissance. Si tu veux conserver quelque chose dans le cœur de ceux pour qui tu t'es sacrifié, pars. Ta vue les offusque, le son de ta voix les irrite malgré eux. Faistoi oublier.. .. Alors, peut-être, ils te pardonneront.

— Quelle tristesse 1 dit Ludovic.

— Je te parais cruel, et tu penses, sans doute, que je n'ai pas de cœur! poursuivit Léon avec force.... C'est que je te parle avec franchise! Mieux vaudrait que les choses fussent autrement; mais elles sont ainsi : le meilleur est doiicdeles accepter; efforçons-nous seulement de ne pas marcher dans le grand chemin de la foule. Quand j'ai fait ce que ma conscience m'ordonne, je ne m'inquiète plus de savoir ce qui vient après. Jette ton grain de blé, et, si les ronces et les orties l'étouffent, ne t'indigne pas ; l'ortie et le chardon ont suivi leur loi. A toi de continuer ton œuvre ! Tu as rencontré une mêlée de passions mauvaises et jalouses contre lesquelles tu as trébuché.... Relève-toi et marche encore! Tu as mille carrières ouvertes devant t^ efforts.... Fais un appel à l'activité, et l'activité te sauvera ! Accepte bravement la vie telle qu'elle est pour

182 L*(»aU SB LVDOYIG.

tous, et tes regrets passeront aveo le jour qui les a vug autre.

— J'essayerai, > dit encore une fois Ludovio.

A rentrée du parc de la Gravelotte, les deux amis se séparèrent.

xvin

Le jour tombait. Ludovic marchait au hasard dans la campagne. H avait fait quelques centaines de^pas, lors^ qu'un vigoureux aboiement lui fit tourner la tête. Il aperçut Phanor qui arrivait en coursmt et se jdta sur lui.

« Ah! dit Ludovic, il n'y a plus que toi qui m'aime t » n continua sa promenade errante, suivi du chien. Une tristesse sans bornes envahissait son cœur. H ne sentait plus rien autour de lui et ne savait à quoi se rattacher. Qu'avait-il à espérer des années qu'il avait devant lui? Qui remplacerait ceux d« ses ttnis qu^ii avait perdus? car n'était-ce pas une mort que cette rup^ ture de. leur vieille amitié. Où trouverait-il une flanoée

comme Isaijelle, un frère comme Frédéric? Mourant dans la mer, il emportait toutes ses illusions ! Pouvaitil vivre à présent que l'expérience avait pris la plaoe de l'espoir? A quoi bon, d'ailleurs, recommencer la lutte? Il n'était plus dans l'âge où les attachements se forment. Un hasard fatal lui avait fait, d'un seul coup de sonde, mesurer le vide des affections humaines. Un matin avait desséché cette floraison du cœur dont les parfums vous accompagnent jusque dans la vieillesse ; il avait un froid intérieur dont rien ne le pouvait plus

guérir. Uïie sorte d'anéantissement moral lui montrait l'avenir morne et silencieux comme un désert. Pourquoi y courir?

Le crépuscule étendait partout son ombre incertaine. Les chiens aboyaient autour des fermas» En marchant toujours, Ludovic aperçut l'église dans laquelle il avait prié au temps de son bonheur. Un* petit cimetière planté de croix noires s'étendait autour. La cloche tintait. H s'arrêta devant le petit mur en pierres sèches qui protégeait les tombes. Quelle paix sous ces arbres verts 1 Quelque chose de consolant et de doux sortait de ces gazons épais légèrement bombés par places. Le murmure confus des feuillages invitait au recueillement. Les tintements de la cloche annonçaient au loin qu'un homme allait mourir. Il y avait une fosse ouverte dans un coin du cimetière. Ludovic regarda longtemps la terre fraîchement remuée. Demain quelqu'un y connaîtrait le repos. Cependant la nuit se faisait. Ludovic longea le petit mur et entra sous le porche de Téglise. Une vieille femme était seule à genoux dans un soin, égrenant un chapelet. Elle lui tendit la main. Il y mit une pièce d'or. La vieille se leva toute tremblante.

« Que Dieu vous bénisse! » dit-elle.

Elle courut dans l'église et alluma deux cierges.

Ludovic la suivit, cherchant la chapelle où son àme s'était élevée vers Dieu, à une autre époque. Uûe lampe y brûlait devant l'image delà Yierge. La lumière du couchant, en traversant le vitrail , entourait d'une auréole de feu la tête de saint Pierre, qui flamboyait dans la pénombre. Ludovic revit en une minute toute sa vie passée : la dalle sur laquelle il avait prié était encore là; il se souvint du temps où la pensée de son bonheur le remplissait d'une sorte da terreur mysté-

181l l'ombre de LUDOVIC*

rieuse ; un froid glacial se répandit dans ses veines : il

tomba à genoux et joignit les mains.

« Mon Dieu! murmura-t-il, ayez pitié de moi! » Gomme il achevait de parler, le cœur lui manqua.

Tout parut tourner autour de lui ; un frisson le prit, et

il roula sur le carreau.

Quelques heures après, un cortège lugubre prenait je chemin de la Gravelotte. Le corps de Ludovic était étendu sur une civière que recouvrait un linceul. Phauor le suivait en hurlant, la tête collée contre le drap. Tous les habitants du pays marchaient en foule derrière. Bientôt le bruit arriva aux Mignons que Ludovic était mort. On racontait que deux paysans, attirés par les hurlements d'un chien, l'avaient trouvé par terre dans une église de village. Ils l'avaient conduit chez l'un d'eux. Un médecin appelé en toute hâte avait constaté que M. de Gourseulles était mort de la rupture d'un vaisseau au cœur. Tout le monde fut sur pied en un instant; un petit garçon donna avis de cet événement à M. de Lesparetz qui revenait de Nevers.

•« En es-tu bien sûr cette fois? dit le maître de forges étourdiment.

— Dame ! il était déjà froid quand on l'a relevé, » dit le petit garçon.

M. de Lesparetz courut à la Gravelotte. Les actes de donation, bien que rédigés, n'étaient pas signés. Un testament pouvait en détruire l'effet. Au moment de mettre le pied sur le perron du château, le maître •de forges fut accosté par le baron Monestiers, qui n'eut qu'à le regarder pour deviner ce qui se passait en lui.

« Une lettre trouvée dans la chambre de Ludovic con-

l'OBIBRE^ de LUDOVIC. 185

firme le testament qu'il avait fait jadis^ dit-il tout bas et précipitamment; de plus il laisse le Bocage k Isabelle ; on aurait dit que ce pauvre Ludovic avait un pressentiment de sa fin prochaine. »

M. de Lesparetz serra la main du baron et soupira.

c Âh! voilà un grand malheur ! » s'écria-t-il. *

Il rencontra Charles qui traversait le vestibule et courut à lui.

c Quoi qu'il arrive, dit-il, et J>ien que les actes ne soient pas en règle, rien n'est changé dans nos projets, vous le savez? »

 la première nouvelle de cette mort subite, Augnstine et Mme de Ghampeau, sans parler, échangèrent un long regard. Le remords voulut se glisser dans le cœur d'Âugustine , mais l'égoïsme' lui en ferma l'entrée.

Isabelle arriva effarée et tout en larmes.

c Âh! c'est moi qui Tai tué ! dit-elle.

— £h non! c'est un anévrismel » dit Âugustine.

On avait déposé le corps de Ludovic dans une salle basse ; il était encore couvert des vêtements qu'il portait au moment de sa mort. Toute la famille était réunie dans une pièce voisine; les Lesparetz, les Monestiers, les Maréchal, ne l'avaient pas quittée. Phanor, debout coBtre le mur d'appui de la fenêtre , gémissait et frappait quelquefois du bout de ses pattes contre la vitre derrière laquelle il voyait son maître. Rien n'avait pu l'éloigner; quand un domestique du château venait à passer, il allait à lui la queue basse, haletant, et s'efforçait de l'attirer près de la fenêtre ; puis il y retournait et aboyait sourdement. Pascal, les coudes sur les genoux, la tête cachée entre ses main^, était accroupi sur un banc près de là. Germain allait et venait si-

186 l'ombrs de LimoYie.

lendeusement; il se frottait les yeux, mais ne pleurait pas.

c n faut se faire une raison, monseigneur (rermain, « lui dit une femme de chambre.

Glermain rougit et passa.

Cette mort soudaine avait été comme un coup de fou^ ^ dre pour les habitants de la Gràvelotte et des Mignons. Serrés de nouveau les uns près des autres à quelques mois de distance, ils n^éprouvaient plus les mêmes sentiments qu'ils avaient fait voir dans la petite église de la Trinité. Seule , Isabelle était d'une pâleur de cadavre : elle serrait convulsivement la main d'Emilie. • Augustine parlait à voix basse avec Mme de Ghampeau. M. de Lesparetz chuchotait avec le baron : on aurait pu croire, aux mouvements de ses doigta, qu'il faisait un compte dont le total lui paraissait satisfaisant.

M. Maréchal fut le premienqui ouvrit la bouehe<

« Ce pauvre Ludovic, ji était bien pâle depuis quel-» que temps, dit-il.

— ; Je crois qu*il n'a jamais joui d'une bonne santé, poursuivit Antoinette .

— Tout petit il se plaignait souvent, ajouta Mme de Champeau. ^

— Je suis convaincT^^que, s*il avait vécu deux ou trois alis encore, dit M. de LesparetE d'un air docte , il aul^t été menacé d'une hypertrophie du cœur,

— Cette mort lui épargne bien des souffrances j répondit M. Monestieiï.

— r On voyait bien qu'il n'était pas heureux, dit Charles.

— Et puis ce ne sont pas ceux qui s'en vont qui sont il plaindre ; la douleur est pour ceux qui restent, pourëuivit Augustine, qui leva les yeux au cieL

l'oMBRB de LUDOVIC. 187

— C'est connu; on a même écrit beaucoup de choses là-dessus, dit Léon gravement.

— Ehl monsieur, reprit M. Maréchal, on sait que vous ne croyez à rien.... Laissez-nous pleurer !

— Certainement, » répliqua Léon. Â On lui tourna le dos «l on continua Toraison funèbre ^

du mort; il fut démontré qu'il avait bien fait de mourir.

Gomme on passait dans un autre appartement, Isabelle prit Emilie par le bras.

« Je veux le voir, dit-elle tout bas.

— C'est bien, » répondit Emilie.

Elles ralentirent le pas, et, s'effaçant derrière la porte après que tout le monde fut sorti , elles entrèrent dane la pièce où le corps de Ludovic reposait.

Isabelle tira de dessous ses vêtements un petit bon* quet de roses blanches qu'elle posa sur le lit du mort.

« Pardonnes-moi! » dit-elle en fondant en larmes.

Au brait de cette voix qui rompait le silence, Phanor se mit à hurler et s'élança contre la fenêtre. Isabelle tomba à genoux.

Une larme glissa sur les joues froides d'Emilie , qui restait debout. Elle se pencha sot Ludovic et l'embrassa sur le front.

« Il était bon, il était sincère, et il n^est plus.... Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit-elle d'une voix brisée.

188 l'ombre de LUDOVIC.

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