‹ Le clos-pommierChapitre 4 sur 6 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Les âmes que la mort délivre de leur enveloppe charnelle ne montent pas tout droit de la terre au paradis. Ce triomphe n'appartient qu'aux héros de la vie chrétienne, et Ton peut dire , malheureusement , qu'il n'y en a pas beaucoup.

C'est ce dont s'aperçut l'âme de Ludovic de Courseulles, au moment où elle fut appelée au ciel. Elle était en compagnie d'un grand nombre de ses sœurs qui avaient appartenu à des hommes de guerre ou de bureau, à des gens de finance ou de robe, à des comptables, à des marchands, et l'on conviendra que ces âmes ne sont pas faites pour entrer de plain-pied dans les délices des joies étemelles, après avoir, pendant un certain nombre d'années , pratiqué le mensonge , l'agiotage , la chicane , la violence , sans compter le reste. L'âme de Ludovic n'avait rien de tout cela à se reprocher. Aussi fut-elle bientôt séparée de la vilaine com^ pagnie que le hasard lui avait donnée , et conduite par on bon ange dans un endroit écarté, où les âmes à qui

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reste encore quelque petite trace de leur voyage terrestre sont soumises à une pénitence légère. On n'y voit plus la terre, mais on n'y voit pas encore la demeure des élus.

L'âme de Ludovic était naturellement droite, bonne, encline à faire le bien, et fort éloignée de cette astuce dont le serpent a déposé la semence parmi les hommes. Elle se résigna donc à subir l'épreuve qui lui était résenée, et le fit avec une si grande douceur et une volonté si ferme et si soutenue de se dégager des imperfections qu'elle iivait contractées de son mariage avec le corps, que le tribunal des archanges et des séraphins jugea qu'elle pouvait être délivrée au bout d'un an.

A cette nouvelle, grande fut la joie de l'âme de Ludovic. Elle vit l'espace libre devant elle et tout en haut les rayonnements du ciel ; elle s'élança, la joie et la prière aux lèvres. Les portes du paradis étaient ouvertes, et saint Pierre se tenait auprès, au milieu des élus, couronnés d'auréoles.

Comme l'âme de Ludovic venait de franchir les frontières du céleste séjour, elle se retourna. La pensée de ceux qu'elle avait perdus lui était venue tout à coup. La terre était tout là -bas qui tournait. « Pensent -ils encore à moi? » se dit-elle.

L'âme de Ludovic parlait au pluriel, mais peut-être peûsait-elle au singulier. Du temps qu'elle habitait un corps, elle avait aimé.

Or, voici ce que vit l'âme de Ludovic :

Six personnes , trois jeunes femmes et trois jeunes gens, tout couvert de vêtements noirs, se tenaient embrassés dans une chambre et confondaient leurs pleurs. On n'entendait que le bruit de leurs sanglots,

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interrompu seulement par de rares paroles où tout le chagrin de leur cœur se faisait voir. Des couronnes d'immortelles attachées par des houts de crêpe pendaient autour d*un cadre où Ton reconnaissait l'image de Ludovic. On ne parlait que du pauvre mort. Dans une pièce voisine de cette chambre, qui faisait partie d'une maison située rue de Londres, un bon vieux domestique à cheveux gris pleurait à chaudes larmes entre deux femmes habillées de laine noire qui s'essuyaient les yeux. Un chien de la race des griffons, velu, tout noir, ébouriffé, allait et venait, l'oreille basse, haletant, de la pièce où pleurait le vieux domestique à la chambre où l'on voyait le portrait. Parfois il s'arrêtait, approchait son museau de la rainure des portes et se plaignait doucement ; il donnait quelques coups de patte contre le bois, attendait une minute et reprenait sa course.

« Ah I pauvre frère ! pauvre ami ! nous ne le reverrons plus ! disait-on dans la chambre.

— Ah I mon pauvre maître ! se peut-il qu'il soit mort! 9 disait-on dans la pièce voisine.

Et on pleurait, et le griffon gémissait.

• Ah 1 mon Dieu I comme on me regrette! » murmura l'âme de Ludovic.

Et, un peu triste, elle s'arrêta pour mieux voir et mieux entendre.

Entre le paradis ouvert et la terre, la pauvre ftme attendrie de Ludovic hésitait.

A l'époque où Ludovic mourut, il venait d'entrer dans sa vingt -neuvième année. Personne n'était plus aimé de sa famille et de ses amis. Quand la nouvelle . de sa fin prématurée arriva à Paris, ce fut avec un étonnement douloureux qu'on l'apprit ; tous ceux qui l'avaient connu le pleurèrent. Pour bien se faire une idée de son caractère, de la position qu'il occupait dans le monde, des circonstances qui avaient marqué sa vie sitôt arrêtée et des regrets qu'il laissait après lui, il suffisait de se mêler aux groupes de personnes des deux sexes qui, le 27 mai 1854, s'étaient réunies à la chapelle de la Trinité, où l'on célébrait une messe de bout de l'an.

La modeste église était toute pleine, tout le monde était en noir; quelques jeunes femmes k demi courbées sur leurs chaises soulevaient bien souvent leur voile de crêpe pour porter leur mouchoir à leurs yeux trempés de larmes. On entendait par intervalles un bruit plaintif de sanglots comprimés. Des vieillards, des hommes faits, des jeunes gens, témoignaient par leur attitude de la part qu'ils prenaient au deuil de la famille. Deux domestiques dont les mains étaient jointes pieusement et un vieux valet de chambre pleuraient dans un coin. Dans la rue de Glichy, k la porte de la chapelle, un

griffon tenu en laisse par un garde à cheveux gris, qui demeurait tête nue, grattait la terre en gémissant et regardait toujours du côté de l'église, où il s'efforçait d'entrer. Il était fort maigre et portait la queue basse. On aurait pu croire, à son air, qu'il n'était pas étranger à ce qui se passait dans la chapelle.

Parmi les personnes assises au premier rang, trois jeunes femmes, k peu près du même âge, également vêtues de noir de la tête aux pieds , et qui paraissaient jolies sous leurs grands voiles sombres , se pressaient les unes contre les autres. Elles avaient les yeux rouges k force de pleurer. L'une d'elles surtout, la première à gauche , sanglotait à tout coup. Sa poitrine était agitée de spasmes violents et tout son corps tremblait. Trois jeunes gens se tenaient auprès de ce groupe , fort pâles et silencieux. L'un d'eux, sur le visage duquel coulaient de grosses larmes, se pencha vers la jeune femme qui semblait la plus émue.

« Isabelle! » lui dit-il d'une voix douce, toute pleine de tendres supplications.

Isabelle tourna la tête à demi.

te Que voulez-vous, Frédéric? dit-elle; toutes les fois que je pense à cette horrible mort, c'est plus fort que moi , mon cœur s'en va. »

Frédéric ne répondit pas , mais , baissant la tête , il couvrit son visage de ses deux mains.

Un vieux monsieur chauve , qui portait une cravate blanche , "roide et solide comme un carcan, et des lunettes d'or, s'approcha silencieusement de Frédéric :

« Laissez , dit-il , Isabelle est si jeune ! »

Satisfait de cette observation où la philosophie se mêlait à la mansuétude , le vieux monsieur huma une prise de tabac qu'il tira d'une riche tabatière d'or, et se serra contre un groupe de personnes âgées où l'on

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reconnaissait les vieux parents et les amis intimes de la famille. L'un d'eux, grand, légèrement obèse, gras de visage, et décoré d'une rosette d'officier de la Légion d'honneur, se mouchait bruyamment k toute minute , comme s'il avait voulu protester, par ces détonations , contre l'espèce de tiédeur où il se surprenait au milieu de l'attendrissement général.

« Voilà une cérémonie bien triste , mon cher baron , reprit l'homme aux lunettes d'or en s'adressant au monsieur à la rosette d'officier.

— Très-triste, mon cher monsieur de Lesparetz , » répondit le baron , et il se moucha avec un bruit inaccoutumé.

M. de Lesparetz tira sa montre.

« H est bientôt midi, poursuivit-il; j'ai peur d'arriver trop tard au sein de la conmiission que je préside. Le rendez- vous est pour midi et demi. Si vous allez au ministère , nous ferons route ensemble , mon cher Monêstiers.

— J'irai certainement , répliqua le baron ; Son Excellence m'attend pour discuter les termes d'un rapport qui est à l'étude. Il s'agit d'une question de finances d'un ordre très-élevé.

— S'agit-il des intérêts de l'industrie métallurgique? » demanda M. de Lesparetz vivement.

Le baron secoua la tête.

« La question est d'un ordre plus général , reprit-il ; elle embrasse tous les produits de l'industrie dans leurs rapports avec la richesse du sol. »

Quelques mots de cette conversation étaient parvenus aux oreilles des trois jeunes fenmies qui priaient sur les chaises voisines. Isabelle se tourna vers M. de Lesparetz et le regarda d'un air suppliant.

« Eh! mon Bien! moi aussi je le pleure,... N'ai-je

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pas fait sauter ce pauvre Ludovic sur mes genoux T. . Mais les affaires sont les affaires ! ^ répliqua à demi-voix l'homme aux lunettes d'or.

Au moment où les voix qui chantaient entonnèrent le terrible Dies irx^ dies illa^ par lequel l'Église catholique célèbre la justice divine prête à condamner ou à absoudre les âmes de ceux qu'on pleure, les trois jeunes femmes s'agenouillèrent. Presque tout le monde les imita, et un grand silence se fit partout. Chaque coup de la sonnette retentissait dans les cœurs, et ceux-lè même qui avaient perdu l'habitude de la prière murmurèrent le nom de Ludovic. Le baron ne se moucha pas.

Quand la messe fut finie, la foule s'écoula lentement, et bientôt après les jeunes fenmies, parmi lesquelles se trouvait Isabelle, sortirent lentement de la chapelle; leurs paupières étaient encore tout humides. Le griffon noir qui était k la porte de l'église se leva à leur aspect, et vint, en remuant la queue, frotter son museau velu contre la niiain de Frédéric.

« Toi aussi tu le. regrettes, pauvre Phanor, dit celuici. Hélas ! tu ne le reverras plus, ton maître....

— Ah ! il est bien loin ! ^ murmura Isabelle en passant ses doigts effilés sur la tête du chien.

Phanor aboya longuement, comme s'il eût compris ce qu'on lui disait, et suivit Isabelle, le corps collé à sa robe.

Au bas de la rue de Glichy, M. de Lesparetz et le baron Monestiers montèrent dans un coupé qui prit la direction de la Chaussée-d'Antin , tandis qu'Isabelle et -ses amies étaient ramenées par- Frédéric , rue de Londres, où le frère et la sœur de Ludovic demeuraient, sous le patronage d'une tante âgée,MmedeGhampeau.

Peu de mois avant sa mort, Ludovic de CourseuUes avait été nonmié maître des requêtes au conseil d'État. Feu son père, conseiller lui-même et l'une des lu-

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mières du corps sous le gouvemement du roi Louis- Philippe , l'y avait fait entrer de bonne heure et l'y avait poussé. Ludovic avait donné, en diverses circonstances, des preuves d'un grand zèle et d'une véritable aptitude. Iktouré de l'estime de tous et de la confiance de ses chefs, il pouvait prétendre, avec l'aide du temps, aux plus hautes fonctions, soit qu'il se dévouât à la carrière administrative, soit qu'il demeurât attaché au conseil d'État. On disait de lui qu'il avait l'esprit ouvert et un don singulier d'assimilation qui lui rendait aisées les questions les plus ardues. H était alors merveilleusement secondé dans son travail par les fortes et bonnes études qu'il avait faites au collège Charlemagne, où les heureuses dispositions de son caractère s'étaient montrées dès l'âge le plus tendre. On pouvait dire de lui qu'il avait autant d'amis que de camarades.

Parmi ceux auxquels l'unissait une sympathie particulière, se trouvait un jeune homme, Frédéric de La Faurie, dont le père, ingénieur en chef des mines, était en relations suivies avec M. dé Courseulles. A leur sortie du collège, où les mêmes couronnes avaient récompensé leurs efforts, les deux bacheliers prirent des routes différentes : l'un entra à l'École polytechnique , l'autre suivit un cours de droit. Quand la vie sérieuse commença pour eux , l'intimité avait survécu aux épreuves de la séparation et de ces premiers orages par lesquels se manifeste la jeunesse. Ludovic s'était battu pour Frédéric à propos d'une insulte qu'on avait faite au nom de son ami , et Frédéric , quoique de beaucoup le moins riche, avait bravement souscrit des lettres de change pour payer une dette contractée par Ludovic. Plus tard, xme mission dont le gouvemement l'avait chargé avait conduit Frédéric^ alors ingénieur

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des ponts et chaussées, en Russie, où il resta deux ans; mais les deux amis n'avaient pas cessé de s'écrire, et la correspondance resserra des liens que l'absence et l'éloignement auraient pu affaiblir.

Avec une grande facilité d'humeur, où jamais ne se laissait voir l'apparence d'une ombrageuse susceptibilité, Ludovic avait une inclination naturelle à obliger les gens, et le faisait avec une bonne grâce , un à-propos, un entrain, qui permettaient de croire que tout le plaisir était pour lui. Ces dispositions aimables, qui étaient d^autant plus remarquables qu'elles étaient régulières et constantes, tenaient à un rare équilibre des facultés. Chez lui , l'imagination ne l'emportait pas sur le bon sens , l'esprit n'étouffait pas la voix du jugement : l'ardeur propre à la jeunesse était tempérée par ux|e habitude innée de la réflexion; il avait de la fougue et de l'élan quand il en fallait, de la retenue quand il en était besoin. L'enthousiasme ne lui était pas étranger, pas plus que le sang-froid ; mais surtout il savait faire la part des circonstances, et n'en voulait pas à autrui .si les caractères avec lesquels il était en contact ne ressemblaient pas au sien.

Pour tout dire, en un mot, toutes ses qualités reposaient sur un fonds inaltérable d'indulgence : non pas qu'il n'eût à un haut degré le sentiment du devoir et la ferme volonté d'agir en toutes choses honnêtement ; mais il excusait chez les autres les incertitudes et les écarts qui peuvent résulter de la fûblesse humaine , des vices de l'éducation, de la contagion de l'exemple, et du milieu pu l'on est appelé à vivre. Sa jeunesse avait été marquée par quelque dissipation qui prétait un charme de plus à ce qu'il avait de saine raison. Ce feu, c^t emportement où les plus vives illusions se montrent, et qui témoignent de la chaleur généreuse du

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sang, avaient illuminé ses premiers pas dans la vie, et fait voir que Ludovic avait eu ses mois d'avril et de mai.

Quand le vieux conseiller d*Ëtat mourut , il laissait trois enfants : Charles, Ludovic et Augustine. Lers deux garçons étaient d'un premier lit; la fille, d'un second. La plus grande partie de la fortune de M. de GourseuUes provenait de sa première femme, si bien qu' Augustine n'eut en partage que le tiers de l'héritage paternel ; ce qui , avec le peu qu'avait sa mère , faisait une somme totale de cent cinquante mille francs à peu près. C'était quelque chose; mais, pour une jeune personne accoutumée à vivre dans une maison où Ton jouissait de quatre-vingt mille francs de rente , cette dot n'était pas bien considérable, et l'on pouvait craindre que l'avenir ne la contraignît à oublier les habitudes de luxe dans lesquelles elle avait grandi.

Un jour que Mme de Champeau, qui avait Tentière confiance d'Augustine et qui savait, par une expérience personnelle, ce que ces éducations tardives ont d'amer et de douloureux, manifestait, au coin du feu, ses craintes devant Ludovic :

< Ne craignez rien, répondit le jeune homme; s'il faut une somme ronde pour assurer le bonheur de ma sœur, elle l'aura. »

Mme de Champeau aimait tendrement Augustine , qui était sa filleule. Son premier mouvement fut de l'embrasser aussitôt qu'elle la revit ; mais il ne fut plus question de cette promesse entre elle et Ludovic. Elle savait qu'elle pouvait se fier à la parole de son neveu.

Dix-huit mois ou deux ans avant l'époque où commence ce récit , pendant une saison que Ludovic passa aux eaux de Yichy, le hasard le mit en relations avec une famille qui se composait de trois personnes : M. de Lesparetz, propriétaire et maître de forges, sa fille

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Emilie et une nièce , Isabelle , dont il était aussi le tuteur. Les premiers compliments échangés, M. de Lesparetz rappela à M. de Gourseulles que leurs familles avaient vécu autrefois sur le pied d'une grande intimité, brusquement interrompue par un long procès, et qu'il avait failli être son parrain. On se souvint bientôt des jeux auxquels les enfants avaient pris part dans un beau château que le maître de forges possédait au bord de TAllier, et, comme un cheval qui prend un élan vigoureux après avoir été longtemps retenu, la connaissance sauta d'un seul bond par-dessus les années écoulées et rentra de plain-pied dans la plus étroite intimité.

Une terre voisine de celle de M. de Lesparetz, et cause première du procès qui avait séparé les deux familles, appartenait à Ludovic et à Charles. La saison des eaux finie, ils s'y rendirent : une maison d'habitation ample et commode s'y trouvait ; on s'y établit, et^ quand la famille de Lesparetz ne dinait pas à la Gravelotte, chez Mme de Ghampeau, qui en faisait les honneurs, c'est que les deux jeunes gens et leur sœur Augustine dînaient aux Mignons, chez le maître de forges.

La famille de M. de Lesparetz occupait un rang considérable dans le département de la Nièvre. On la savait riche et influente. M. de Lesparetz, membre du conseil général et député au Corps législatif, était un personnage. On ne faisait rien dans l'arrondissement sans le consulter. H avait fait restaurer les Mignons, séparés de la Gravelotte par la rivière, et se plaisait à regarder les deux tours dont il avait flanqué les deux ailes de son château et l'écusson de pierre où s'étalaient , au-dessus de la porte principale, les armes xm peu chimériques de sa maison, qui portait de sinople à la tortue d'ai^ent, avec cette devise espagnole : Lenta pero indesti^uctible.

n y avait souvent nombreuse compagnie aux Mi«»

gnofis, -et il ne fallait pas y paraître bien souvent pour deviner que Mlle Emilie plaisait fort à Charles deCourseulles et que Ludovic aimait Isabelle. M. de Lesparetz, plongé dans les occupations sans nombre que lui suscitaient ses doubles fonctions de membre d'un conseil général et de député, et sa qualité de maître de forges , ne semblait pas s'en apercevoir ; mais si quelque curieux l'avait observé tandis qu'il discutait avec un- collègue une question de tarifs , il aurait remarqué que ses lunettes d'or ne perdaient pas de vue les jeunes gens qui riaient dans un coin. Quand la nuit venait, Oharles et Ludovic descendaient vers la rivière, appelaient Jean le passeur, qui poussait le bateau d'un coup de rame paresseux, et regagnaient lentement la &ravelotte. L'un parlait d'Emilie, l'autre parlait d'Isabelle. Jamais Charles ne répondait à Ludovic, pas plus que Ludovic n'écoutait Charles , et tous deux s'entendaient k merveille.

Emilie était d'une taille moyenne, avec des cheveux châtains et des yeux bruns, le profil net et ferme, la main belle, les sourcils droits. Elle était régulière en toutes choses, également avenante et polie tous les jours^ avec une nuance de réserve et de froideur où l'on sentait l'influence du sang calviniste de sa mère, dont elle était la vivante image. Elle jouait admirablement du piano, aussi bien le matin que le soir, et une sonate de Mozart avec la même aisance qu'une valse de Strauss. La présence d'un nombreux auditoire ou la solitude n'avaient aucune influence sur son talent; elle n'était jamais ni moins sûre d'elle-même ni plus émue et plus entrainée. Telle on la retrouvait dimanche après qu'on l'avait laissée lundi.

Toujours simplement vêtue, elle portait ordinairement le soir une robe de taffetas sans ornement, simple

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et de couleur sombre, qui lui donnait un grand air et seyait bien à l'expression sérieuse de son visage. Le matin, pendant qu'elle donnait des ordres et qu'elle surveillait tout avec l'activité silencieuse d'une fourmi, la robe de soie était remplacée par une robe de mérinos que relevaient des manches et un col plat en toile blanche. Elle dirigeait tout et avait du temps pour tout, pour les soins de l'office comme pour la musique, pour la promenade comme pour la couture. On en parlait comme d'une personne sûre et discrète, exacte, réser* vée, un peu méthodique, n'accordant rien à la surprise et à Tentrainement, mais ne reprenant jamais rien aussi de ce qu'elle avait donné.

Emilie n'avait jamais de migraine ou de vapeur.

Isabelle était grande, svelte et blonde ; elle avait le corsi^e frêle, la laille souple, une rare élégance dans l'attitude , des yeux à demi voilés et d'un bleu foncé, pleins de tendresse et de feu. Elle était gaie un jour et triste le lendemain, aimait la rêverie et la lecture autant qu'elle adorait le bal. Elle ne savait jamais bien ce qu'il y avait dans sa bourse, mais en vidait .volontiers le contenu dans la main d'une pauvresse, au risque d'emprunter deux ou trois louis le lendemain à Emilie, dont la charité avait son budget fait d'avance. Elle avait une voix de soprano très-belle et très-sympathique , mais s'en servait bien ou mal, selon le jour, comme une écolière ou comme une artiste, la circonstance aidant. Sa gaieté était communicative , sa mélancolie touchante , sans qu'on sût bien pourquoi elle avait la bouche rieuse ou les yeux humides.

Isabelle ne portait jamais que des robes de couleurs claires ou de iaousseline blanche ; quelque fleur ou un nœud de rubans était toujours piqué dans ses cheveux, non par coquetterie, mais parce que cela lui plaisait. Il

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y avait le plus souvent sur sa table k ouvrage une broderie, un canevas à demi couvert de laine, un livre de poésie, et des bobines de soie mêlées k xm album de dessins. En trois jours elle faisait le travail de deux semaines, et restait parfois un mois tout entier les bras croisés. L'inspiration était sa loi.

Malgré les regards d'Emilie, qui la gourmandait, sa manière de saluer ou de tendre la main disait le degré d'affection qi^'elle accordait aux gens. Mise à la tête d'ime communauté, Emilie l'aurait gouvernée sagement et régulièrement. Simple nonne, Isabelle aurait été fort réprimandée un mois durant, et se serait dévouée sans hésiter, en un jour de péril, pour le salut de tous.

Les deux cousines s'aimaient du plus profond de leur cœur; mais, tandis que l'une avait dans sa tendresse des allures de sous-maitresse et de protectrice, l'autre, Isabelle, embrassait Emilie tout à coup, avec effusion^ et sans autre motif que son idée.

Parmi les personnes qui vinrent à cette époque passer quelques jours aux Mignons, se trouvaient le baron Monestiers, directeur au ministère des finances, et son fils Adolphe. Le baron avait une fortune honnête et beaucoup d'importance. C'était l'homme de France qui s'était, toute sa vie, le mieux entendu à faire antichambre chez un grand personnage, et à faire attendre ceux qui avaient affaire à lui. Les plus vieux huissiers ne se rappelaient pas qu'il eût manqué une seule fois, durant trente ans et sous tous les régimes, les récep-

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tions ministérielles. A partir de huit heures et son diner fini, chaque soir il se multipliait : on le voyait dans vingt salons. Il s'enfermait quelquefois dans son cabinet les jours de fête ou dans la soirée, après le départ des employés, avec défense de laisser entrer personne. La chose faite , il avait grand soin d'en informer le ministre dans le cours d'une conversation habilement conduite. Durant les longues heures de ces retraites solennelles, l'huissier veillait pieusement à sa porte. Si on eût surpris le baron tout à coup, peut-être î'aurait-on trouvé dormant les pieds sur les chenets. A ce métier, il avait gagné un emploi considérable, dix croix et un honorable embonpoint. Il avait l'intelligence souple, ouverte à tout, prompte et natureUement tournée vers le côté utile des choses. H ne s'était jamais embarrassé l'esprit d'études théoriques, mais il avait eu grand soin de se bourrer la cervelle de mots sonores , de formules toutes faites et d'expressions techniques qui, adroitement jetés dans la discussion, imposaient au vulgaire. H savait que peu de gens vont au fond des choses, et que la plupart des hommes se payent de phrases. Il en usait donc avec un rare aplomJ) et ne les ménageait pas. Quand il était debout devant une cheminée, la main passée dans son gilet, il cuisait dans sa mémoire conmie dans un arsenal, et sa loquacité épouvantait les plus téméraires.

Une grave question préoccupait alors le baron Monestiers : la question du mariage de son fils Adolphe.

Ce fils unique avait une tête que la nature semblait avoir copiée d'après une gravure de keepsake anglais. Personne n'avait de plus jolis favoris, personne aussi ne s'habillait mieux. A force de patience, de visites et de démarches savamment calculées , . le baron avait réussi à pousser Adolphe dans la carrière des ambàs-

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sades, vers laquelle sa channante figure et un don inné des langues , cette consolation des esprits courts , semblaient l'appeler. Quelque temps attaché de légation, puis second secrétaire dans diverses cours d'Allemagne et d'Italie, où il avait fait moisson de croix en valsant, Adolphe était revenu à Paris depuis huit ou dix mois, et travaillait au ministère, où le baron le retenais dans l'espoir qu'il trouverait une dot dans les salons de Paris. Conduite par lé savoir-faire paternel, la chasse aux héritières avait déjà commencé. Elle ne devait finir que sur les marches de Saint-Roch, paroisse du baron.

Tous les jours, vers quatre heures, Adolphe partait pour le bois de Boulogne. Il connaissait tout le monde oisif àb la grande ville, et ne manquait ni une fête officielle , ni un bal diplomatique , ni une course de chevaux. Il était abonné à l'Opéra; ses gants étaient irréprochables. Le père en parlait très-sérieusement comme d'un esprit d'élite, qui attendait une occasion pour se lancer à la conquête des plus hautes fonctions. Le ministre lui destinait, disait-il, tm poste de confiance. La tenue d'Adolphe ne démentait en rien ces prophéties. Dès ses premiers pas dans le monde, le baron, le jugeant incapable de soutenir une discussion, lui avait appris le grand art de se taire. Cette habitude de silence, accompagnée de certains sourires, donnait à la nullité du jeune diplomate les apparences de la profondeur. On l'estimait sur ce qu'il ne disait pas.

Augustine, qui tout naturellement était devenue l'amie d'Emilie et d'Isabelle, semblait le voir avec plaisir. Adolphe valsait si bien ! Il avait l'art de parler de riens avec de certains sourires qui trompaient son auditoire et lui faisaient croire que le fils du baron avait dit quelque chose. Nul n'était plus empressé à ramasser un mouchoir, à courir à la recherche d'un

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tabouret, à tourner les feuillets d'une romance, à tenir une ombrelle, à offrir un bouquet de violette. C'était un de ces hommes à la surface polie, aux manières parfaites, toujours irréprochables dans leur tenue et leur langage., un peu cousins, sans le savoir, des statuettes en vieille porcelaine de Saxe , et dont partout, quand ils passent, on dit : « Ils sont charmants I » Augustine avait appris ce mot et le répétait innocemment.

Mlle de Gourseulles ne ressemblait en rien à ses amies. PeAe, très-brune , admirablement faite , le teint pâle et mat, les yeux noirs et vifs, la bouche fine et mince, elle parlait peu, mais le faisait sans embarras et en bons termes. On la voyait parfois dianger de couleur, sans que rien indiquât la cause de ces mouvements subits. Elle écoutait volontiers, était réservée et de bon conseil, mais avec quelque chose de contraint qui n'appelait pas la confiance. On sentait, sous sa réserve habituelle, la violence. d'une nature exigeante et personnelle que leffort d'une volonté persévérante comprimait à grand'peine, et que trahissaient l'éclair des yeux, le pli des lèvres, le rapide froncement des sourcils. Comme une mine, elle cachait tout en dedâms, l'or ou le fer. Mlle de Courseidles était un problème ; ce que l'on voyait clairement, c'est qu'elle avait une intelligence nette et vive des choses et une grande sûreté de coup d'œil. On la pouvait juger bien ou mal, selon qu'on était plus séduit par les charmes de l'esprit ou les mouvements du cœur. Le baron Monestiers , qui se connaissait en caractères, lui témoignait une préférence marquée.

c C'est un homm'b que cette petite fille, » disait-il quelquefois en riant.

On sait que Mme de Champeau était marraine

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d'Augustine. Veuve et sans enfants, elle avait reporté sur sa filleule une tendresse de mère qui demandait à s'épancher. Une grande intelligence ne présidait malheureusement pas à cette affection, qui devint, avec le temps, exclusive et aveugle. La situation d'Augustine, qui pouvait passer pour pauvi'e, si on comparait son héritage k celui de ses frères, excitait la compassion de la bonne dame. Elle ne cessait de la plaindre, et elle trouvait dans son for intérieur qu'il y avait une grande injustice dans cette inégalité de fortune. Bien souvent on la surprenait couvrant sa chère filleule de regards douloureux, où se lisaient les angoisses d'une âme qui s'est donnée tout entière; elle s'étonnait que cet enthousiasme et cet amour ne fussent pas la loi de tout ^le monde. Aucune position ne lui semblait audessus du mérite d'Augustine; mais, loin de cacher cette opinion, où l'on voyait comme le reflet d'une maternité d'adoption, elle l'étalait imprudemment en toute circonstance, avec un feu qui devait k la longue agir sur l'esprit de la jeune fille. L'expression des regrets s'y mêlait aussi. Quand on parlait d'un mariage où le chiffre de la dot avait joué le grand rôle, Mme de Ghampeau tournait vers Augustine des yeux plaintifs et l'embrassait avec de longs soupirs.

« Tu n'es pas riche, toi! » disait-elle.

Le thème était trouvé; Augustine brodait dessus. Cette continuelle comparaison que , bien imprudemment, sa marraine établissait entre les parts de l'héritage, avait k la longue ouvert le cœur de Mlle de Courseulles aux inspirations de l'envie. Si ses frères ne pouvaient passer pour des oppresseurs, elle n'en était pas moins une victime dévouée par la rigueur du sort k devenir la compagne d'un juge de province ou d'un petit négociant, tandis que Charles et Ludovic ne pouvaient

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manquer d'épouser des filles de banquiers ou de grands fonctionnaires. Elle était condamnée à vivre dans l'obscurité, peut-être en province; ils vivraient, eux, dans tout Téclat du luxe , au milieu de ce qu'il y a de brillant à Paris. Mme de Ghampeau, qui avait fait naître ce levain, en attisait la fermentation par ses doléances continuelles et ses apitoiements. Mais cette éducation hâtive que donnent les mauvais instincts apprit à Augustine k dissimuler avec une précoce habileté ces premières et venimeuses sensations. Personne ne découvrit la jalousie en elle. Bien au contraire , elle s'appliqua à se montrer prévenante et douce , se fit une règle d'étudier les caractères , soumit le sien à la souplesse , et , sûre de sa volonté , jura dans le silence de son cœur de rester dans la sphère où elle avait grandi, et, l'occasion aidant, de monter plus haut. Son ambition vint de son impuissance même.

Après avoir commencé k Vichy et s'être raffermie aux Mignons, l'intimité des deux familles fut continuée à Paris. M. de Lesparetz demeurait rue Neuve-des- Mathurins, et ce fut bientôt entre son hôtel et celui de la rue de Londres un échange continuel de visites, de dîners et de thés. On se voyait tous les jours, ce qui, plus qu'aucune chose, indique à Paris un vif degré d'affection. Les CourseuUes eurent une loge k l'Opéra et les Lesparetz une loge aux Italiens qu'on se partagea, et quand la belle saison revint, on se retrouva sur les bords de l'Allier sans que personne en eût parlé d'avance. Le département de la Nièvre eut alors la 'certitude qu'un contrat de mariage achèverait de confondre en une seule les deux terres de la GraA'elotte et des Mignons.

Sur ces entrefaites, une lettre arriva du Chili qui

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prévenait la famille de Courseulles qu'un proche parent de la mère d'Augustine venait de tomber malade, et que, selon toutes les probabilités, il laisserait par testament sa fortune entière à sa nièce. La lettre ajoutait que peut-être il serait utile d'envoyer à Valparaiso une personne de confiance qui liquiderait la succession et prendrait en main les intérêts de l'héritière, cette succession considérable ne laissant pas d'être embavrassée et grevée de procès.

A la lecture de cette lettre, le premier fnouvement de Ludovic fut de sauter au cou d'Augustine.

« Ah! chère petite! s*écria-t-il, tu pourras donc choisir! »

Par hasard, en ce moment, les yeux d'Augustine rencontrèrent ceux d'Adolphe ; elle rougit.

Un observateur intéressé à voir tout ce qui se passait aux Mignons aurait remarqué que, lorsque Ludovic était au château, Isabelle chantait avec plus d'éclat et d'une voix plus émue. Une sorte de flamme était en elle qui rayonnait au dehors. C'était sa fête le lendemain du jour où la lettre qui pouvait changer le sort d'Augustine était arrivée du Chili. M. de Lesparetz avait voulu que cet anniversaire fût célébré avec magnificence. Feu d'artifice, illuminations, promenades sur l'eau, bal et souper, rien ne devait y manquer. Cette somptuosité, qui n'était pas dans les habitudes du maître de forges, surprit agréablement la j eune famille réunie aux Mignons.

« Ah ! vous me gâtez ! dit Isabelle.

— N'es-tu pas ma fille aussi? » répliqua M. de Lesparetz en l'embrassant sur le front.

Il ôtait ses lunettes pour les essuyer d'un geste* paternel, lorsqu'on annonça la visite d'un M. Raimond, que M. de Lesparetz reçut avec empressement, et qu'il présenta à la compagnie d'un air gracieux.

« M. Raimond veut bien nous donner huit jours , » dit-il.

On apprit plus tard que l'hôte des Mignons était délégué par une puissante compagnie de chemin de fer pour traiter avec les maîtres de forges de la Nièvre d'une fourniture considérable de rails. On apprit plus tard encore que cette fourniture avait été obtenue par M. de Lesparetz. Le- traité portait justement la date de la fête d'Isabelle.

Le matin du jour que tant de feux de Bengale et tant de verres de couleur devaient illuminer, Ludovic essayait, sur la rivière un batelet tout neuf qu'on avait fait venir de la ville, et qui, en l'absence du passeur, devait servir aux jeunes gens à naviguer d'un bord à l'autre. Le mouchoir d'Emilie venait d'être emporté par le' vent et se balançait sur les branches d'un saule. Ludovic , qui était debout sur le batelet , se pencha brusquement pour le saisir. Le bateau manqua sous ses pieds, et il tomba. Isabelle devint toute blanche et poussa un cri. En deux brassées, Ludovic, qui nageait admirablement, atteignit le bord, et arriva assez k temps pour recevoir dans ses bras la jeune fille qui chancelait. A la voix de Ludovic, elle revint à elle, ouvrit les, yeux et fondit en larmes. Ludovic la quitta bouleversé. Il lui sembla qu'il avait lu dans ses yeux.

« Ah! si elle m'aimait! » répétait-il sans cesse en traversant la rivière à grands coups d'aviron pour regagner la Gravelotte. Il ne sentait ni le vent, ni l'eau qui ruisselait sur son corps. La fièvre était dans son cœur et le réchaufiait.

Le matin même, Ludovic avait envoyé à Isabelle deux magnifiques rosiers blancs. Le soir elle parut au bal avec une rose blanche à la ceinture. Elle n'osait pas le regarder; elle le voyait partout. Une secrète confusion

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se lisait sur son visage. On la pria de chanter. Elle y consentit, et chanta avec une voix dont Témotion profonde et le frémissement firent battre le cœur de Ludovic.

« Qu'a-t-elle donc ce soir? » demanda un vieux dilettante qui restait sous le charme.

Isabelle avait la vie.

M. de GourseuUes la suivit dans le jardin, oîi elle était descendue un peu après pour respirer Tair frais de la nuit. Elle marchait lentement sous Tombre transparente d'une allée de tilleuls ; son pas léger faisait à peine crier le sable. Quelquefois la lune éclairait lout à coup sa robe blanche et lui donnait l'apparence d'une fée errant dans la campagne. Elle s'arrêta auprès d'un bassin dans lequel tombait une fontaine, et s'assit. Le cristal de l'eau lui fit voir la rose que la ceinture attachait près de son cœur. D'une main tremblante elle la prit et la porta à ses lèvres. Ludovic parut devant elle les mains jointes, le regard illuminé.

« Isabelle I » s'écria-t-il.

Elle se leva effarouchée.

« Ah! si vous m'aimez, taisez- vous! » dit-elle, et elle prit sa course dans l'allée des Tilleuls.

La rose blanche était restée au bord de la fontaine ; Ludovic ne suivit pas Isabelle. Us évitèrent de se parler aussi longtemps que dura la fête ; mais, au moment du départ, elle resta la dernière sur le perron du châtieau. Ludovic se retourna quand il fut au milieu de la rivière. Elle était encore k sa place, penchée sur la balustrade. Un secret désir d'être plus longtemps seul avec sa pensée le saisit; il prit au hasard par la campagne; à toute minute , il s'arrêtait, baisait la rose qu'il avait ramassée, et répétsrtt chaque fois : « Elle m'aime ! elle m^aime ! »

Quand il rentra à la Gravelotte, il trouva Augustine

l'ombre de LUDOVIC, 23

et Mme de Ghampeau en conférence au salon; une lettre, qui était plus fraîche de quelques jours et qu'un bateau à vapeur anglais avait apportée, mandait cette fois que l'oncle du Chili, M. Tavemier, était mort, laissant, comme on s'y attendait, toute sa fortune à sa nièce ; mais il était k craindre qu'on n'en tirât rien si un ami de la famille n'accourait au plus vite. Augustine tenait la lettre à la main et la remit à son frère.

« Tout est perdu ! dit-elle après qu'il l'eut terminée : personne n'ira k Valparaiso.

— J/irai, moi, » dit Ludovic.

Ce fut le premier cri de son bonheur; un élan subit le portait à se dévouer, comme s'il avait voulu que tout le monde fût heureux.

« Ah ! tu es mon sauveur, » s'écria Augustine en se jetant dans ses bras.

Mme de Champeau prit Ludovic par le cou :

« Voilà un mot qui me fait regretter de n'avoir jamais eu de fils, » dit-elle.

Dès la pointe du jour, Ludovic fut debout. Une 'fièvre délicieuse l'avait tenu éveillé pendant presque toute la nuit. Il sortit à petits pas et regarda les fenêtres de Charles encore fermées.

« Le malheureux ! il dort ! » murmura-t-il.

Il traversa la rivière et entra dans le parc des Mignons. Bientôt il fut auprès de la fontaine où la veille il avait surpris Isabelle. Son cœur étouffait sous le poids de son bonheur. Il se souvint tout d'un coup des premières années de sa jeunesse et des amours éphémères qui l'avaient effleurée. Ils lui firent horreur. Il ne comprenait pas qu'il eût pu aimer une fenMne qui n'était pas Isabelle; son cœur ne vivait certainement pas avant de l'avoir rencontrée. Comme il descendait l'allée des Tilleuls, où il cherchait l'em-

24 l'ombre de LUDOVIC.

preinte effacée de ses pieds , il se trouva devant Isabelle, qui marchait lentement, la tête inclinée. Elle poussa un léger cri.

< Mademoiselle, dit Ludovic, j'ai ramassé hier, au bord d'une fontaine, où vous l'aviez laissée tomber, le plus cher trésor de ma vie; me permettez-vous d'espérer plus encore? »

Isabelle pouvait k peine respirer.

< Je crois bien que mon oncle est dans son cabinet, » dit-elle avec effort.

Son joli doigt semblait montrer le chemin à Ludovic, n la salua, et, un moment après, M. de Lesparetz recevait la visite de M. de Gourseulles, qui lui demanda officiellement la main de sa pupille. Le maître de forges releva ses lunettes d'or sur son front, et tirant un carnet d'un bureau devant lequel il se tenait assis :

« Mlle d'Ervillers, dit-il, a trois cent vingt-deux mille sept cents et quelques francs de fortune personnelle, dont la majeure partie est représentée par une métairie sise à Goupigny, canton de Landelles, arrondissement de Yire, département du Calvados, laquelle métairie, d'une contenance de cinquante-huit hectares d'un seul tenant, avec granges, étables, fermes et dépendances, est estimée cent quarantesept mille francs; en outre par une rente de trois mille six cents francs en trois pour cent, inscrite en son nom au Grand-Livre de la dette publique, et diverses valeurs mobilières entre lesquelles figurent douze actions de la banque de France.

— Monsieur ! s'écria Ludovic.

— De plus , reprit M. de Lesparetz, sans s'arrêter à cette interruption, il lui revient, d'une tante morte à Toulouse, une somme de trente mille francs, qu'elle touchera à sa majorité.

L*ÛMBRB DE LUDOVIC. 25

— Mais.... dit encore Ludovic. .

— Et enfin , poursuivit le maître de forges , les yeux fixés sur le carnet, une somme de vingt mille francs, qui lui est acquise du chef de sa mère, est retenue par un procès pendant en appel devant la cour de Montpellier. Si ma nièce gagne , c'est , avec les intérêts exigibles depuis quatre ans, une somme totale de vingt-quatre mille et quelque? cents francs qui entrera dans son actif. Les divers titres qui constatent cette fortune vous seront communiqués par mon notaire, avec lequel vous voudrez bien engager le vôtre à se mettre en rapport. >

n ferma le carnet, repoussa le tiroir du bureau et serra la main de Ludovic.

c Je ne doute pas que vous ne soyez très-heureux , » reprit-il.

Les amis des deux familles furent informés de l'union projetée entre Isabelle et Ludovic. Ramené à vingt ans par les é\Sûs d'une tendresse passionnée k laquelle rien ne faisait obstacle, Ludovic s'abandonna tout entier à ce bonheur charmant de l'amour heureux et naïf, qu'on n'éprouve qu'une fois. H avait une sorte d'ivresse dans le cœur. Chaque matin Isabelle cueillait une rose nouvelle sur les rosiers blancs et la mettait à sa ceinture ; c'était comme un souvenir parfumé du meilleur de leurs jours. Et comme elle soignait ses deux chers rosiers! comme elle les arrosait d'une eau limpide! connue elle écartait la chenille et le bourdon de leurs

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fleurs bien-aiinéesl comme le papillon seul avait le droit d'y reposer ses aile^! Il se trouva, sans qu'ils en eussent parlé, que Ludovic avait les mêmes goûts qu'Isabelle ; c'était la romance qu'elle préférait qu'il aimait le plus; la nuance qu'il avait choisie était celle qu'elle recherchait entre toutes; le même livre leur plaisait à tous deux par les mêmes côtés.

Emilie, que rien ne pouvait distraire de ses occupations quotidiennes, ni son piano à queue, ni les visites de Charles, les regardait quelquefois et souriait gravement. « Vous avez quatorze ans I » disait-elle alors.

Frédéric venait de terminer la mission industrielle qui l'avait conduit en Russie ; il était alors aux Mignons. Ludovic, qui s'était hâté de l'appeler auprès de lui, dès la première nouvelle de son retour à Paris, le présenta à Isabelle comme son meilleur ami, comme son frère d'élection. Mlle d'Ervillers l'accueillit avec cet abandon qui donnait du charme à ses moindres paroles.

«Je l'aurais choisie pour toi, » dit M. deLaFaurie à Ludovic après un quart d'heure d'entretien avec Isabelle.

Une sorte d'intimité, que Ludovic voyait sans crainte, ne tarda pas à naître entre Isabelle et M. de La Faurie. Lé jeune ingénieur lui était sympathique par quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas et dont elle subissait le charme sans résistance. Quand elle n'était pas avec M. de Gourseulles, occupée k ces riens qui sont les plus importantes occupations de. la vie, puisqu'elles en sont les plus heureuses, Mlle d'Ervillers était sûrement avec Frédéric. Il était son confident, et on ne manquait jamais de le prendre pour arbitre quand, par hasard, une discussion à propos de la couleur d'un meuble ou de l'emploi de leurs jours à venir s'élevait entre les deux fiancés.

Etonnée de cette subite amitié qu'elle ne comprenait

pas et de cette confiance de fraîche date, Emilie interrogeait parfois sa cousine, et cherchait à la mettre en garde contre un si rapide et si complet abandon.

Œ Pense donc que tu le connais à peine, disait-elle.

— A quoi bon? Ludovic le connaît, répondait Isabelle. Et puis il me semble que je Tai vu autrefois, je ne sais où. N'y a-t-il pas des personnes que tu n'as jamais rencontrées et que tu crois reconnaître aussitôt que tu les regardes? Gela m'est arrivé deux ou trois fois. M. de La Faurie est au nombre de ces personnes. Ce sont des amis qu'on a perdus et qu'on retrouve. »

Il n'y avait entre M. de Gourseulles et M. de La Faurie aucun côté de ressemblance, aucun rapport physique. Ludovic semblait appartenir aux races du Nord par la nuance de ses yeux îjleus ; il avait les cheveux blopds et cette coloration du teint que la tradition prête aux compagnons de Brennus; la taille haute, le front large, le sourcil droit, la barbe frisée. Par la pâleur olivâtre de ses joues, par la couleur noire et lustrée de ses cheveux, par la netteté anguleuse de ses traits, Frédéric était semblable aux hommes du Midi ; il avait les membres grêles, les extrémités fines, les formes souples et sveltes d'un Espagnol ou d'un Arabe. Dans le caractère, même opposition : Frédéric était concentré autant que Ludovic était ouvert; toutes les impressions de l'un étaient comme enfermées, quand il suffisait de regarder en plein le visage du jeune maître des requêtes pour savoir tout ce qu'il pensait. Un jour, le fils des Gaulois avait rencontré sur sa route le descendant des Maures, et lui avait tendu la main. Ja* mais intimité plus profonde ne démontra mieux l'existence de cette loi mystérieuse des contraires qui s'attirent.

M. de La Faurie avait résolu de passer la durée entière de son congé k la Gravelotte. Les promenades avec Isa-

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belle étaient continuelles. Il aimait en elle une sorte de crainte instinctive qu'elle avait de tous les exercices violents, le cheval, là natation, la chasse. Aussitôt que Ludovic était retenu chez lui pour des motifs d'affaires, il expédiait son ami aux Mignons.

« Bon! disait Frédéric, je vais recommencer le poème en vingt-quatre chants de ta jeunesse. >

Sur ce chapitre, la curiosité d'Isabelle ne se lassait pas. A tous les détails qu'elle savait déjà, elle voulait toujours de nouveaux détails.

Un jour qu'ils se promenaient à petits pas le long d'un sentier, M. de La Faurie lui raconta comment, étant au collège, Ludovic avait eu affaire au plus robuste élève de sa classe pour défendre les droits de son ami sur un fameux cerf-volant qui avait excité l'envie et l'admiration de tous leurs camarades. Dix fois renvenjé, il s'était relevé dix fois. Frappé, contusionné, saignant, il n'avait pas lâché prise, et sa constance l'avait emporté sur la force. Effrayé d'une résistance opiniâtre et si tenace, le ravisseur avait cédé. Vainqueur, Ludovic tomba par terre sur le cerf-volant, comme un Spartiate sur son bouclier.

Plus tard, Frédéric^ eut sa revanche. Le nom de M. de CourseuUes le père avait été prononcé légèrement; M. de La Faurie prit en main la cause de la famille. A l'insu de Ludovic et de Charles, il provoqua l'insulteur. Blessé deux fois, deux fois il se remit en garde, et se battit jusqu'au moment où son adversaire, surpris de cet acharnement, reconnut lui-même l'imprudence de ses allégations et la légèreté de ses paroles. Alors seulement Frédéric mit bas l'épée.

« Et s'il vous avait tuél dit Isabelle.

— Et l'honneur du nom! dit Frédéric. Gourseulles et La Faurie ne font qu'un. »

Mlle d*Ervillers lui tendit la main. Elle avait les yeux pleins de larmes.

« Ah! dès à présent vous êtes mon frère! repritelle.

— Y consens-tu? » cria M. de La Faurie à Ludovic, qui s'approchait à grands pas.

Ludovic était k cette époque de la vie où la confiance jette sur toutes choses ses pures et fraîches clartés. H leur prit la main à tous deux.

« Reste toujours avec nous, » dit-il.

Us rentrèrent aux Mignons doucement. MarchaJl ainsi entre ces deux êtres, qui avaient la meilleure part de son cœur, Ludovic cherchait en vain par la pensée quel événement pourrait ajouter quelque chose à cette joie sans égale, à ce ravissement de toutes les heures qui étaient sa vie elle-même.

Un soir, après une longue promenade dans la campagne, Ludovic entra dans une pauvre église de village. Cette mélancolie qui naît parfois de l'excessif bonheur remplissait son âme tout entière. 11 éprouvait comme un vague besoin de prier ; une sorte d'affaissement général de toutes les facultés, produite par la plénitude des ^nsations heureuses, l'accablait. Attiré par la clarté d'une lampe qui brûlait dans une chapelle devant l'image de la Viei^e, placée entre le chef des apôtres et le plus doux des évangélistes , il s'approcha

et tomba k genoux sur la pierre , le front dans ses mains.

« Pardonnez-moi, mon Dieu! dit-il; mon bonheur m'effraye.... »

n resta longtemps replié en lui-même, pensif et muet. H avait parfois des envies de pleurer.

Quand Ludovic reparut à la Gravelotte, Mme de Champeau, qui pensait sans relâche h sa filleule, lui

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rappela la promesse qu'il avait faite à Augustine de

partir pour Valparaiso.

. a J'irai, » rëpondit-il comme en sortant d'un rêve.

La jeune fiancée de Ludovic ne put retenir ses larmes à la pensée que M. de Gourseulles allait partir pour un si long voyage. H lui semblait que c'était renoncer, et un peu brusquement, à ces premières fêtes de l'amour, auxquelles la jeunesse )}onne une saveur si pénétrante. Quoi ! abandonner si promptement les beaux lieux où il l'avait rencontrée, ces campagnes où il avait la liberté de la voir tous les jours ! Était-ce bien là ce que promettait cet élan qui l'avait attendrie et l'avait fait s'ouvrir tout d'un coup? Un peu romanesque et encline aux rêveries enthousiastes, Isabelle ne concevait pas que quelque chose eût de l'importance ou conservât la moindre valeur pour un cœur où l'amour a germé. Elle le voulait unique, plein, exclusif. Tout autre sentiment, si léger qu'il fût, lui faisait ombrage ; elle y voyait comme une usurpation.

Ludovic devinait ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille, et, sans l'aimer moins, il n'essaya pas dô se soustraire à l'engagement qu'il avait pris. Avec une délicatesse inspirée par l'élévation même de cet amour, il sut intéresser Isabelle au succès de son entreprise par la pensée du dévouement et de l'abnégation ; il lui fit voir Augustine devant son repos, sa fortune, k leur tendresse ; elle s'exalta bientôt à l'idée du sacrifice, et voulut être de moitié dans sa généreuse résolution. Mais M. de Lesparetz, informé de ce voyage dont la pensée était arrêtée, résista à tous les sollicitations qui lui furent adressées, et ajourna le mariage de sa pupille au retour de Ludovic, qui ne devait pas être absent' plus de six mois. On retourna à Paris, et le ministre de la justice accorda le congé qui lui était demandé par le

jeune maître des requêtes, qu'il chargea, en témoignage d'estime et d'affection, d'un travail sur l'état de la législation dans la république du Chili.

Cependant rien n'était changé dans la situation dTEmilie et de Charles. Mlle de Lesparetz l'accueillait avec la même bonne grâce, plus digne qu'expansive ; mais aucune émotion ne paraissait sur son visage quand il entrait ou quand il sortait. Sa conduite en toutes choses était un filet aux mailles fermes et serrées, au travers desquelles aucun aveu, aucune allusion, ne pouvaient se faire jour. Elle avait un regard clair et sérieux, qui refoulait l'émotion prête à passer du cœur sur les lèvres. Quelque chose était en elle cependant, qui séduisait Charles et le fascinait. Il s'en ouvrit un jour à M. de Lesparetz, qui l'écouta avec une grande et amicale attention, et ne répondit ni oui ni non. Pressé de s'expliquer dans un nouvel entretien, le maître de forges pria son jeune ami de remettre toute décision à l'époque du retour de Ludovic, son intention n'étant pas de marier Emilie avant Isabelle. Charles était assuré que la maison continuerait à lui être ouverte comme par le passé, et on lui faisait la promesse que tout prétendant nouveau serait écarté jusqu'à la fin du voyage de son frère.

<t Ah! pourquoi part-il? s'écria Charles.

— Consolez-vous , reprit M. de Lesparetz en jetant au jeune homme un regard par-dessus ses lunettes, Ludovic ne partirait pas, que ma résolution, en* ce qui concerne Emilie, ne serait pas prise avant un an. >

M. de Courseulles s'embarqua, le 14 octobre 1852, sur un navire de l'État. Cinq ou six mois après, on avait de ses nouvelles, datées de Valparaiso. La succession de M. Tavemier était 'horriblement embarrassée; les procès et les réclamations pleuvaient de tous côtés. Le plus clair de son avoir se composait de créances sur le

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recouvrement desquelles il ne fallait pas beaucoup compter. Au bout d'un mois ou six semaines, une nouvelle lettre apprit que la situation était désespérée; d'une fortune évaluée sur les livres à près de six cent mille francs, Ludovic n'avait pu toucher qu'une somme liquide de six mille piastres, dont la majeure partie avait dû être constituée entre les mains du consul français, pour garantir les frais d'actes et de poursuites. H pouvait se faire qu'une assez forte créance, au sujet de laquelle Ludovic laissait des instructions, rentrât plus tard, mais c'était tout au moins douteux; quant au reste, il fallait en faire abandon, si l'on ne voulait pas se lancer dans des procès non moins interminables que ruineux.

Après la réception de cette lettre, on remarqua que M. le baron Monestiers resta quinze jours sans paradtre à l'hôtel de la rue de Londres. H s'excusa par une lettre polie, où il mit son absence sur le compte d'un travail important, dont le ministre l'avait chargé, et qui exigeait une continuelle application. Adolphe seul posa sa carte chez Mme de Champeau.

Ludovic devait quitter Valparaiso le 17 avril 1853, sur le vapeur anglais /a 5a/)/w?. La lettre qui en donnait avis à sa famille portait qu'il serait à Southampton dans deux mois, et presque aussitôt après au Havre, Sa lettre se terminait par ces mots : c Le cœur me bat à la pensée que je vais vous embrasser tous ! »

Isabelle prit un almanach et s'amusa chaque matin à tirer une barre sur le jour qui venait d'expirer. Elle comptait ceux qui la séparaient encore du terme fixé par Ludovic.

« Encore un de moins ! » disait-elle chaque soir en se couchant.

Augustine paraissait un peu triste.

l'ombre de LUDOVIC. 33

Un navire de guerre qui jeta Tancre à Cherbourg, ' venant de la mer du Sud, confirma le départ de la Sapho, qui avait pris la mer depuis quinze jours déjà. M. de Gourseulles figurait parmi les passagers du bateau à vapeur anglais. Le retard de la Sapho s'expliquait par les gros temps qui avaient régné dans les parages du cap Hom, direction que le bateau chargé d'une mission avait prise par ordre. Cependant une certaine inquiétude se répandit dans la famille. Isabelle n'osait plus regarder Talmanach.

Un soir, dans les premiers jours de juillet, la nouvelle arriva à Paris que la Sapho avait péri corps et biens. Bientôt après, un avis officiel, commimiqué au Times par l'amirauté, faisait connaître en effet que le bateau, surpris dans sa traversée par un épouvantable ouragan, avait été jeté sur les côtes de la Terre de Feu, où il avait été mis en pièces. Deux matelots recueillis sur une épave par un baleinier étaient les seuls survivants de ce naufrage, arrivé le 27 mai. Le baleinier s'était approché du rivage et avait envoyé diverses embarcations le long de la côte, tirant de quart d'heure en quart d'heure des coups de canon pour avertir de la présence d'un navire les malheureux qui auraient pu échapper au désastre. L'avant de la Sapho, porté sur les récifs, se voyait encore au-dessus de l'eau. Personne ne se montra, et, après vingt-quatre heures d'attente dans des parages dangereux, le baleinier avait repris la haute mer.

On ne put empêcher Isabelle de s'emparer du journal anglais et de lire la notice officielle de ce terrible événement. La lecture achevée, elle porta la main à son cœur et tomba sur le parquet.

Le lendemain du jour où la nouvelle du naufrage de la Sapho fut connue à Paris, le baron Monestiers et sob

34 l'ombre de LUDOVIC.

fils se présentèrent ensemble à Thôtel de la rue de Londres. Le baron avait les yeux rouges; il aimait vraiment Ludovic comme son fils, disait-il.

« Ah ! pleurez-le, ajouta-t-il en prenant congé d'Augustine et en la serrant sur son cœur avec une effusion paternelle, pleurez-le; mais croyez qu'il est des personnes qui s'estimeraient heureuses de vous aider à supporter cette épreuve. »

Adolphe, qui marchait derrière le baron, serra la main de Mlle de Gourseulles.

« Ah ! vous êtes bon! » s'écria la jeune fille en se jetant dans les bras de M. Monestiers.

Pendant pliis de trois semaines, l'hôtel de la rue de Londres fut assiégé par un grand nombre de personnes qui venaient porter k la famille des compliments de condoléance. Ce fut une véritable affliction partout. Frédéric paraissait inconsolable. Quel ami remplacerait Ludovic dans sa vie? où trouverait-il une affection si vive, si sûre, si dévouée? Isabelle faisait pitié. Elle voulut porter le deuil du fiancé qu'elle avait pefdu, et le prit. Son exaltation n'y voyait aucun empêchement; elle se plaisait k laisser voir k tous la plaie saignante de son cœur. Elle était résolue k n'en guérir jamais. Emilie elle-même, malgré sa réserve, ne blâma cette manifestation violente et ce désespoir éclatant qu'avec une certaine timidité. La douleur de Charles fut profonde; cet égoïsme et cette sécheresse, qui sont parfois les compagnons de la vieillesse, se fondirent chez Mme de Champeau pour faire place k un véritable chagrin : Augustine ne perdait-elle pas un protecteur en Ludovic?

Il n'y eut pas jusqu'k M. de Lesparetz qui ne sentît quelque chose qui avait l'apparence du chagrin. La nouvelle de cette mort prématurée lui fit manquer un

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rendez-vous d'affaires, ce qui n'était pas arrivé depuis l'époque de sa majorité. H déclara tout haut que jamais il n'avait rencontré un jeune homme plus loyal. C'était pour sa nièce, disait -il, une perte irréparable.

Bien que Ludovic n'eût rien fait et rien écrit, et que son passage dans le monde n'eût point laissé de trace , les journaux publièrent divers articles nécrologiques oîi ses excellentes qualités furent portées aux nues. L'un d'eux portait la signature du baron Monestiers , directeur au ministère des finances; un autre, celle de M. de Lesparetz, membre du Corps législatif.

Le notaire de la famille ouvrit im testament olographe qui lui avait été remis par Ludovic au moment de son départ pour le Chili. Par cet acte de sa dernière volonté, Ludovic léguait sa fortune entière, par égale moitié, à Charles et k Augustine. Un codicille constituait une rente viagère de douze cents francs au profit de son vieux valet de chambre Germain, auquel il recommandait Phanor, et deux autres rentes de six cents francs chacune en faveur des deux bonnes fenmies qui avaient assisté son père k ses derniers instants , et qui, depuis lors, n'avaient pas quitté la maison. Il donnait k Frédéric, en témoignage de sa constante amitié, ses armes , la garniture qui était sur la cheminée de sa chambre k coucher, et sa bibliothèque.

La lecture de ce testament porta k son comble l'attendrissement de tous les auditeurs.

Œ Ah ! qu'il revienne ! s'écria- t-on , et notre fortune entière sera trop peu pour payer son retour! »

Après la cérémonie , qui avait une dernière fois réuni les amis du pauvre mort autour de sa famille , Charles et Frédéric avaient, comme on sait, ramené Emilie, Isabelle et Augustine, chez Mme de Champeau.

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Adolphe les suivit rue de Londres. La vieille dame leur tendit ses bras, et ils s'y jetèrent tour à tour en pleurant.

Un moment après, le spectacle que présentait cette chambre était vraiment pitoyable.

Isabelle, debout au coin de la cheminée, la tête entre ses mains, s'abandonnait k toute sa douleur. On en pouvait juger la violence aux secousses précipitées de son sein. Auprès d'elle, à demi renversée sur le bord d'un fauteuil, Augustine tenait un mouchoir sur ses yeux. : elle sanglotait. Frédéric, morne, pâle, abattu, restait inmiobile, le front collé contre ulie vitre. Charles allait et venait par la chambre, défait, les yeux rouges. Emilie et Adolphe parlaient bas dans un coin. Mme de Champeau, assise en face d'Isabelle, les mains jointes sur ses genoux, les regardait l'un après l'autre et n'essuyait plus les larmes qui coulaient sur ses joues.

« Mes enfants! mes pauvres enfants! répétait-elle à demi- voix.

— Ah ! ma tante , il me semble que c'est hier qu'il est parti, s'écria Augustine.... Je le vois encore à cette même place, les yeux humides et nous embrassant tous. S'il ne m'avait pas tant aimée, il serait encore ici! »

Et elle se reprenait à pleurer.

« C'était plus qu'un frère pour moi, dit Charles; je me suis trouvé dans plus d'un embarras dont il m'a tiré par sa prudence et sa fermeté. Sa bonté était si active, si prompte, si ingénieuse! Depuis qu'il n'est plus là, je me sens presque seul. La moitié de moi-même est partie.... Ah! pauvre cher frère, se peut-il que nous t'ayons perdu à jamais! »

Et il se reprenait à pleurer.

l'ombre de LUDOVIC. 37

m Ah ! personne ne le connaissait comme moi ! s'écria Frédéric. Je l'ai suivi pas à pas dans la vie. Tous les meilleurs sentiments étaient en lui, et si délicats, si tendres, avec un mélange si singuler d'énergie et de résolution, que c'était conmie si l'âme d'une fenmie eût pénétré dans le cœur d'un homme et en eût fait deux parts. Quand il avait donné son affection, il ne la retirait plus.... il pensait aux autres avant de penser à lui.... A toute heure je le cherche.... h toute minute il me manque. Ah ! cher Ludovic, est-il bien possible que tu ne nous sois plus rendu! ^

Et il se reprenait à pleurer.

« Je l'ai vu grandir, je l'ai bercé sur mes genoux ! dit Mme de Champeau. Dès ses premiers bégayements, il promettait d'être ce qu'il a été. Je me souviens qu'un jour, tout eiftmt, il vit un pauvre Savoyard qui lui tendait la main.... Mon cher Ludovic n'avait rien; il chercha dans sa robe, et n'y trouvant pas de sou, il envoya un baiser au petit pauvre. Ah ! il n'a pas changé. . . . tel il était, tel il est mort.... Pourquoi ne puis-je encore l'embrasser, ô mon Dieu ! »

Et elle se reprenait à pleurer.

« Ah ! mon cœur se brise quand je pense à lui ! s'écria Isabelle, et j'y pense tous les jours.... H me semble le voir, il me semble l'entendre î Qu'il était bon ! et comme il m'aimait ! Il y a des nuits ou je me réveille en sursaut, le visage baigné de larmes. . . . J'ai son nom sur les lèvres, j'ai son image dans le cœur.... Ah! pourquoi nous a-t-il quittés ? Pourquoi donc n'est-il plus là, près de nous? »

Et elle se reprenait k pleurer.

Emilie regarda le portrait de Ludovic; ses lèvres tremblèrent, sa poitrine se souleva, et deux larmes parurent entre ses cils.

38 l'ombre de LUDOVIC.

a Ah ! si ron ne vous revoit plus , pauvre ami , on ne vous oubliera jamais, on vous regrettera toujours ! »• ditelle.

Elle prit la main d'Isabelle et pleura avec elle.

C'était dans le moment où Tâme de Ludovic, après avoir aperçu tous ceux qu'elle avait aimés, s'arrêtait inquiète et attendrie.

A la vue de ce désespoir qui faisait éclater le cœur de. tous les siens, l'âme de Ludovic n'y tint plus.

« Ah ! mon Dieu ! dit-elle, qu'ils sont malheureux ! »

En ce moment, saint Pierre, qui la regardait, lui fit signe doucement d'entrer. L'âme de Ludovic se précipita vers lui.

« Par pitié, dit-elle, si je n'ai point encouru de reproches pendant cette année d'épreuve que j'ai subie , per-* mettez-moi de vous demander une grâce ; votre miséricorde plaidera pour moi plus que mon mérite.

— Je te l'accorde, répondit l'apôtre.

— Eh bien! autorisez-moi k descendre sur la terre, à reparaître avec ma forme première au milieu de ceux qui m'étaient chers et qui me pleurent; je pleure sur eux et voudrais les consoler. »

Saint Pierre regarda l'âme de Ludovic.

« C'est donc une vie nouvelle que tu demandes? dit-il.

— Oh ! rien qu'un petit nombre d'années. . . . Quand j'aurai vécu ce que vivent les hommes, vous me rappellerez! »

Saint Pierre sourit :

« Va donc ! et qu'il soit fait selon ta volonté ! » reprit- , il en étendant la main.

L'âme de Ludovic se précipita vers la terre.

« Voilà un mort bien jeune ! » murmura un vieux philosophe qui causait avec un Père de l'Église.

H parlait encore que déjà l'espace était franchi , et l'âme de Ludovic touchait l'hôtel de la rue de Londres.

Au moment où elle effleura le pavé de Paris, sa forme corporelle lui hX rendue, et elle perdit entièrement le souvenir des choses d'en haut.

Un grand étonnement se fit voir partout, quand on apprit que Ludovic venait d'arriver inopinément à Paris, sans qu'aucime lettre eût annoncé son retour. Les curieux qui coururent aux informations rapportèrentque celui qu'on avait cru mort sur les côtes de la Terre de Feu était débarqué au Havre venant de Liverpool , où un bâtiment anglais l'avait rapatrié. On racontait que Ludovic, après le naufrage de la Sapho, avait réussi à gagner le rivage, où une troupe de sauvages l'avait recueilli. Emmené prisonnier dans l'intérieur du pays, il lui avait été impossible pendant longtemps de communiquer avec aucun navire; plus tard, un hasard lui avait permis de prendre la fuite, d'échapper aux recherches des insulaires, et de se réfugier à bord d'une chaloupe qu'un vaisseau en panne avait envoyée à terre pour faire de l'eau. C'était un miracle ; mais il fallait se rendre à son évidence. Cette histoire fut pendant trois jours l'événement de Paris.

Ce fut à quatre heures du soir, le 27 mai, que Ludovic frappa à la porte de l'hôtel de la rue de Londres. Le cœur lui battait k l'étouffer. Qu'allait-il trouver dans cette maison où tant d'heureuses années s'étaient écoulées? Isabelle, qu'il aimait plus encore qu'au moment

40 l'ombre de LUDOVIC.

de son départ, lui avait-elle gardé uq fidèle souvenir? Ah ! que Charles et Augustine seraient heureux de le revoir, et comme il était impatient de les embrasser ! Quels cris à son entrée ! Mme de Champeau s'évanouirait certainement.

Les pavés sur lesquels il posait le pied, Tomnibus qui roulait k Tangle de la rue de Glichy et de la rue Saint- Lazare , les enseignes qu'il lisait au-dessus des boutiques, la vue des passants dont il reconnaissait le visage, un certain vieux perroquet gris qui grattait sa tête sur un perchoir et dont les cris l'avaient vingt fois agacé, tout le faisait rentrer dans le passé. Quand il s'arrêta devant l'hôtel, mille sensations inexprimables se heurtaient dans son cerveau. Lui vivant ! lui sauvé ! cela se pouvait-il bien? H s'appuya contre la porte pour reprendre sa respiration ; mais le bruit du marteau en, retombant sur le bouton de fer retentit dans son cœur; un long aboiement lui répondit, et Phanor se précipita contre la porte d'un seul bond.

• Ah ! il m'a reconnu ! » pensa Ludovic.

La porte s'ouvrit; le griffon sauta sur son maître, hurlant, frétillant, gémissant, fou de joie. Le cœur de Ludovic se gonfla dans sa poitrine ; il embrassa Phanor sur la tête.

« Que sera-ce là-haut ! » dit-il , tandis que le chien tournait autour de lui en bondissant.

H passa en courant devant la loge du concierge, qui le regardait tout effaré, bouche béante, et monta à l'appartement du premier, où sa sœur et Mme de Champeau avaient l'habitude de se tenir.

Les aboiements du chien l'avaient précédé, si étranges, si violents, que Mlle d'Ervillers se leva toute droite.

« Entendez-vous? » s'écria- t-elle.

Ludovic écouta un instant et reconnut la voix d'Isa-

l'ombre de LUDOVIC. 41

belle. Le cœur faillit lui manquer. Il poussa la porte et se jeta dans la chambre,

«Isabelle! » s*écria-t-il.

Que dire de l'étonnement? que dire de Témotion? La surprise tint de l'effroi, l'émotion tint du délire; ce ne forent d'abord que des cris confus , des exclamations , des étreintes folles. Il y avait tout k la fois, dans tous les cœurs, du saisissement, de la terreur, de l'ivresse. Les questions arrivaient en foule sur les lèvres étouffées par des baisers. Isabelle semblait folle ; Mme de Ghampeau s'était évanouie. Âugustine riait et pleurait k la fois. Frédéric ne se lassait pas de regarder son ami. Le trouble était partout. Phanor sautait sur tous les meubles et sur tout le monde. Un coup de canon serait parti, que personne ne l'aurait entendu. C'était un concert de paroles inachevées ; on balbutiait, on sanglotait, on s'embrassait. De quels regards Ludovic ne couvraitil pas Isabelle ! H la trouvait plus charmante que jamais. Ces vêtements de deuil qui la couvraient ne lui disaient-ils pas combien fidèle avait été son souvenir? Comme il l'avait bien jugée , et qu'elle était digne de lui!

Germain et les autres domestiques, attirés par le bruit, s'étaient groupés derrière la porte. Tous tendaient l'oreille, haletants, parlant k voix basse et n'osant croire encore au témoignage de leurs sens. M. Ludovic rue de Londres! n'était-ce pas un songe? Des larmes roulaient sur les .joues ridées du vieux Germain. H mit la main sur le bouton de la porte, sans savoir ce qu'il faisait, et entra.

« C'est lui ! c'est lui ! » criait-on.

Le pauvre valet de cfiambre faillit tomber quand son maître lui tendit la main. Il voulut parler et se mit k sangloter.

42 l'ombre de LUDOVIC.

« Ah ! monsieur! le bon Dieu est bon! » dit-il enfin.

Toute la soirée se passa dans cette confusion ; le rire et les pleurs se mêlaient. On ne savait rien, on ne comprenait rien , sinon que Ludovic n'était pas mort.

n Ah ! c'est trop de bonheur ! » s'écria-t-il quand il fut. seul dans sa chambre, épuisé de lassitude, de joie, d'émotions et d'amour.

Phanor, qui avait suivi son maître, s'était couché au pied du lit. Germain, qui rangeait par la chambre, voulut le chasser.

« Ah! laisse-le, dit Ludovic, auprès de qui le griffon s'était réfugié.

— Il est certain, monsieur, que voilà le premier moment de bonheur que cette pauvre bête a goûté depuis le départ de monsieur, dit Germain... A-t-eîle maigri, bon Dieu ! Elle n'avait de gaieté à rien. On sait si Phanor aime la chasse ; eh bien ! les coups de fusil ne le réveillaient pas. H était toujours en quête de quelque chose qu'il ne trouvait jamais. Un jour, il entre chez moi, traînant un objet qu'il poussait de son museau sur mon lit et que je ne reconnaissais pas d'abord : c'était la carnassière de monsieur; et il fallait voir comme le chien se plaignait ! On aurait dit qu'il m'interrogeait pour savoir ce que monsieur était devenu. On peut dire que, s'il y a un ingrat dans la maison, ce n'est pas Phanor.... Après ça , monsieur est si bon pour tout le monde ! >

La tête de Phanor reposait entre les genoux de son maître ; il écoutait, les yeux demi-clos, "et frétillait doucement de la queue toutes les fois que Germain prononçait son nom. Il avait comme la conscience qu'on parlait de lui.

« Être tant aimé, et de tous! » murmura Ludovic.

Des larmes de joie coulaient sur ses joues. Il leva le^ yeux au ciel et remercia Dieu en esprit.

l'ombre de LUDOVIC. 43

Quand Germain se fut éloigné , Ludovic éprouva une satisfaction d'enfant à revoir tous les objets parmi lesquels il avait vécu, à les toucher longtemps, comme pour entrer de nouveau en communication avec eux^ H promena ses regards partout ; il reprenait possession de lui-même. Là était le meuble en marqueterie de Boule cil il serrait mille bagatelles ; tout auprès , la table de bois d'ébène à filets de cuivre sur laquelle il avait écrit si souvent à Isabelle; là son encrier, la plume était encore noircie par l'encre. Il jeta un coup d'œil sur la pendule; l'aiguille était arrêtée au chiffre sept. Il sourit. C'était l'heure où il était parti de Paris^D poussa le balancier du doigt.

« Va, maintenant, dit-il, tu ne sonneras plus que des heures heureuses ! »

Un flambeau, dont la bougie était à demi consumée, était sur un guéridon près de son lit. Germain avait posé, tout à côté, un petit verre d'eau en verre de Bohême rouge, qui lui venait de son père. Rien n'était dérangé autour de lui. Un fusil manquait seulement au râtelier : quelqu'un l'avait pris sans doute. La vue de ces objets l'aidait à renouer doucement la chaîne de ses souvenirs: des feuilles de roses blanches, éparses dans un tiroir, lui rappelaient les jours bénis entre tous où il avait partagé la vie d'Isabelle aux Mignons ; cette cravache, suspendue au mur, lui avait été donnée par Augustine le jour de sa fête ; cette potiche lui venait d'un ami qui avait fait le voyage de la Chine ; Frédéric lui avait rapporté de Moscou ce sabre recourbé et ce casque circassien. Là était la fine épée avec laquelle il s'était battu une première fois, non pas pour lui, mais pour son frère d'élection. Il avait trouvé ce vase de faïence en Italie, et acheté cette longue chibouque à Constantine. Au-dessous d'une aquarelle qui représentait la Grave-

44 l'ombre de LUDOVIC.

lotte, il y avait un nœud de rubans attaché à la tapisserie par une épingle. Isabelle le portait la première fois que M. de CourseuUes la vit au bal , à Vichy; elle l'avait laissé tomber et il l'avait ramassé.

« Ah! rien n'est changé, » dit-il.

Pendant les premiers jours, rien ne parut à la surface, que ce sentiment de joie et de stupéfaction qui avait marqué le retour de Ludovic. Les amis qu'il avait laissés k Paris s'empressaient à l'hôtel de la rue de Londres ; chacun voulait avoir de sa bouche le récit de ses aventures; on se réjouissait du miracle qui l'avait sauvé, après la catastrophe qui avait failli le perdre; on le regardait comme un phénomène, et les invitations lui arrivaient de tous côtés. Il y avait bien un peu de curiosité dans cet empressement; mais les formes étaient si gracieuses, si engageantes, que Ludovic en faisait les honneurs k la constance des affections himiaines, et ne voulait pas regarder au fond. Ce n'étaient autour de lui que poignées de main, caresses, félicitations, bonnes paroles. Le bonheur de vivre l'emportait, et il se laissait aller à cet enivrement, comme au matin d'un beau jour une barque légère s'abandonne k la pente d'une eau qui court entre deux frais rivages.

Une chose seulement l'étonnait : Frédéric était toujours en affaires, et, quand il le priait de passer une soirée en famille, quelque rendez-vous pris k l'avance l'en empêchait. Un ami qu'il interrogea k cet égard lui répondit avec embarras que M. de La Faurie, chargé des intérêts d'une compagnie de chemin de fer, était en train de faire fortune.

Un matin, après le déjeuner, Ludovic prit k part son frère Charles.

« Çk, lui dit-il, allume un cigare et descendons au jardin ; nous avons k causer.

l'ombre de LUDOVIC. 45

— Qu'estrce? demanda Charles.

— On ne revient pas du bout du monde, tout à coup, sans trouver quelque changement parmi les gens qu'on a laissés k Paris. Toutes ces courses, toutes ces rencontres, toutes ces vieilles connaissances qu'il m*a fallu rajeunir, cette émotion du premier moment, m'ont un peu ahuri. Donc, fais-moi le plaisir de m'apprendre ce que je ne sais pas.

— Eh bien! parle.

— Il m'a semblé, hier, que notre sœur regardait un peu plus qu'il n'était besoin du côté de notre ami le fils du baron Monestiers ; jamais je n'ai vu ses yeux noirs si doux.

— Pourquoi ne le seraient-ils pas , puisqu'ils s'aiment et qu'ils sont fiancés ?

— Adolphe et Augustine ?

— Eh oui. . . Tu ne le savais donc pas ?

— Et comment veux- tu...! Tu oublies toujours qu'il m'a fallu rayer mon nom du catalogue des morts, où un peu brusquement il avait été inscrit, et reprendre ma place au nombre des vivants.

— Au fait, c'est vrai! Tu arrives de si loin! Apprends donc que je m'étais aperçu comme toi de la sympathie qui existe entre Adolphe et notre sœur. Elle fit de rapides progrès après ton départ, qui resserra le cercle de notre intimité. Je n'y voyais aucun mal, Adolphe étant bien élevé et les choses restant sur un pied convenable. Peut-être cependant aurais-je interrogé Augustine sur ses sentiments et Adolphe sur ses intentions, lorsque la nouvelle de ta mort nous arriva tout à coup. Tu comprends que je laissai là mon projet. Mais le baron Monestiers nous fit bien voir alors quel homme c'est. Le premier il vint à moi et me déclara que depuis longtemps son fils aimait Augustine; il n'avait pas voulu

46 l'ombre de LUDOVIC.

intervenir tout de suite, afin de donner à ce jeune homme le loisir de bien lire dans son cœur. A présent qu'il était sûr de la sincérité de cette affection, il s'en ouvrait à moi. Je l'autorisai à consulter Augustine, et tu devines quelle fut sa réponse.

— Eh ! eh ! s'écria Ludovic, ça fait deux mariages dans la famille»

— Tu l'approuves donc?

— Entièrement.

— Alors, avec ta permission, il y en aura trois. » Ludovic regarda Charles.

m Le tien, peut-être? reprit-il.

— Justement.

— Et tu épouses Emilie ?

— Si bien que les deux cousines porteront le même nom. »

Ludovic sauta au cou de son frère.

« Que de choses en quelques mois ! reprit-il. On laisse des petites filles, on retrouve des madames. Il faudra faire les trois noces le même jour. L'été nous habiterons la Gravelotte et les Mignons ; l'hiver nous resterons à Paris ; l'hôtel est assez grand pour tous. »

Charles ne répondit rien. Ludovic le regarda.

a Crois-tu donc que cela ne convienne pas au baron? reprit-il; peut-être veut-il garder son fils auprès de lui, à moins que ce ne soit M. de Lesparetz.

— Je ne sais pas, se hâta de répondre Charles.

— Eh bien ! continua Ludovic, si nous n'habitons pas sous le même toit , nous nous verrons, du moins , tous les jours. »

Il alluma un autre cigare, et frappant sur l'épaule de Charles :

c Çk , monsieur, votre timidité s'est donc décidée k parler ? ajouta-t-il gaiement.

— Oui, répondit Charles, et ce n'a pas été sans une frayeur horrible. Emilie est fille unique , et M. de Lesparetz est si riche ! Le premier assaut que je livrai après ton départ n'avait eu qu'un succès médiocre. M. de Lesparetz ajournait sa réponse définitive à ton retour. Il fallait bien me résigner à attendre.

— Mais Emilie ?

— La réponse de son père m'étant connue, l'honneur me faisait un devoir de ne pas lui parler. Et puis, tu la connais, tu sais quel est son caractère. C'eût été l'offenser sans profit, que de chercher k franchir les limites dans lesquelles elle enfermait nos relations. J'ai donc attendu. Ah! mon ami, te le dirai-je? c'est au moment où mon désespoir était le plus profond, peu de jours après cette . épouvantable nouvelle qui nous avait frappés comme d'un coup de foudre, que M. deLesparetz, avec cette délicatesse qui prend sa source dans le cœur, est venu de lui-même m'appeler son fils. Pardonne-moi, Ludovic! un instant je t'ai oublié. »

Ludovic serra la main de Charles.

« Va toujours , dit-il ; est-ce que je n'oublie pas la terre entière auprès d'Isabelle ?

— Le bonheur le plus vif succédait sans trausition au chagrin le plus amer, reprit Charles. Je ne trouvais pas de paroles pour remercier M. de Lesparetz ; il avait tout prévu, tout préparé pendant les premiers jours de cet hoitible deuil. Le contrat était presque libellé ; son coupé était à la porte ; et, sans plus tarder, il me conduisit chez sa fille. Je te perdais, et un père m'était rendu! M. de Lesparetz fit plus ; il voulut m'associer k son travail , me faire partager sa vie active, que l'industrie et les intérêts publics se partagent; grâce k un acte que nous avons signé, je suis maître de forges. Sa sollicitude va même plus loin. ... Il veut que je sois un jour député comme lui.

48 l'ombre de LUDOVIC.

— Mais Emilie? reprit Ludovic.

— Emilie m*a tendu la main. « La volonté de mon « père sera la mienne, » m*a-t-elle dit. Gela fait, elle a repris son aiguille. Nous avons dîné ensemble; à dix heures , elle m'a servi une tasse de thé.

^ Rien de plus?

— Rien. Ah ! elle n'est pas de ces rêveuses qui soupirent au clair de lune et se perdent dans les nuages. Elle ne s'exalte pas à la lecture des poètes; mais quelle droiture en toutes choses! quelle justesse d'esprit! quelle sécurité dans les relations ! quelle simplicité ! Tu m'as dit, un soir que nous traversions la rivière, qu'elle avait des traits de marbre. Soit ! Mais elle a un cœur de granit, et sur ce cœur on peut bâtir. C'est une puritaine, si tu veux, une quakeresse égarée dans Paris; j'y consens; mais, avec elle, pas de ces bouderies qui lassent à la longue ; pas de ces mièvreries qui , de la part de tant de femmes, sont des affectations; pas de névralgies par lesquelles on explique les caprices inexplicables; point de transports que rien ne motive , succédant tout à coup à des froideurs que rien ne justifie. Près d'elle, je suis plus calme, plus tranquille, mon cœur se repose dans la paix. ... Et puis elle a de si belles mains ! de si beaux yeux î une taille si souple !

— A la bonne heure ! s'écria Ludovic. Dis-moi que tu l'aimes, ce sera encore plus court! Mais, reprit-il un instant après, pourquoi ton mariage n'est-il pas conclu? »

Charles balbutia :

€ C'est que M. de Lesparetz avait des affaires à terminer, une association à rompre , dit-il ; puis la question de deuil a fait retarder la cérémonie. 9

Le bonheur de sa sœur et de son frère ajoutaient une joie de plus au bonheur de Ludovic. H monta chez Augustine et l'embrassa.

l'ombre de LUDOVIC. 49

€ Ah ! sournoise, voilà donc à quoi tu penses quand ta as l'air de ne penser k rien ! » dit-il.

Augustine sourit.

c Je t'imite 9 » reprit-elle.

Ludovic possédait en propre, tout auprès de la forêt de Saint-Germain, à Garrière-sous-Bois , une maison des^ champs appelée le Bocage , où parfois il aimait à se retirer pendant trois ou quatre jours. Le jardin descendait en pente vers la Seine ; la maison était ample et commode, bien que de forme irrégulière. H occupait ordinairement deux ou trois pièces situées k Tune des extrémités de la maison , et qui communiquaient par une porte percée dans le mur avec une assez vieille tour ronde qui avait appartenu jadis k un bâtiment dont on ne voyait plus aucun reste. Sur la surface extérieure de cette tour on distinguait, à dix ou douze pieds au-dessus du sol, une large pierre sur laquelle se tordait, en face d'un hibou effaré, la salamandre symbolique du roi chevalier. D'où venait cette pierre ? on ne le savait pas. On l'avait toujours vue sur cette tour, dont les solides constructions remontaient à une époque lointaine. Une petite salle remplissait l'intérieur de la tour, dans laquelle Ludovic avait fait disposer quelques meubles : une table , un petit divan et une cheminée flanquée de deux fauteuils en garnissaient l'étendue ; cette pièce tirait le jour d'une fenêtre ouverte sur un étroit balcon en saillie. On passait de la chambre à coucher dans ce réduit, austère et silencieux comme la cellule d'un moine. La bibliothèque était auprès, avec force livres utiles ou agréables qui portaient à la marge, au crayon, la trace des nombreuses lectures auxquelles Ludovic se livrait dans cette retraite qtf il aimait.

Quand il éprouvait le besoin de la solitude ou qu'il était fatigué de Paris, il lui. arrivait bien souvent de 291 c

50 L*OMBR& D£ LUDOVIC.

courir h (!larrière-4ious-Bol8, et de se oaohep coi&iiie un

cénobite dans sa Thébaïdd. Des esealieïi ea bellts

pierres descendaient dans le jardin, où Toa voyait

quelques beaux arbres et des charmillei tailléea à la

mode du dernier siècle, et où il aimait à se prœneaer.

• Rien n'arrêtait la vue; le paysage, un peu plat, mais

ëgayë par la Seine, courait jusqu'à Vhomm piqué çà

et là de longs peupliers. Derrière la tour, eoupëe

brusquement à mi-hauteur et terminée par tme plate^

forme > s -étendait la forêt de Saint-Oermaia, dont

repaisse verdure n'avait d'autre limite que le eiel.

tiudovic avait passé bien des heures de sa jeunesse sur

le balcon, regardant devant lui et trouvant uh eharme

singulier dans cette rêverie et cette immobilité.

Un jour, peu de temps avant son départ peur le Chili, il avait conduit Isabelle à sa chère retmtte, eà un déjeuner avait réuni les trois jeunes filles. Mme de Ghampeau présidait à la tête, mais assise et de lohii Quelle joie et que de cris dans le jardin ! Toutes les fleurs en avaient disparu; mais que de souvenirs y étaient restés ! Avec quelle émotion Ludovie n*avait-ii pas introduit sa fiancée dans l'asile où l'attendaient les compagnons de sa jetmçsse, ses livres, ses fusils, et ces mille objets divers qui marquent les étapes de la vie ! Gomme elle tremblait à son bras ! comme elle regardait partout d'un air curieusement naïf ! e^nme elle semblait faire connaissauce avec toutes ces choses, ,et de quel sourire amical elle les saluait! Quelle charmante attitude n'avait-elle pas^ accoudée sur le balcon et jetant sur la campagne un coup d'œil qu'elle ramenait sur le jardin et n'osait arrêter sur Ludovic! Quelle rougeur subite avait coloré son visage quand il lui avait dit tout bas : « Mon royaume sera le nôtre I »

Au moment où ils sortaient de la tour, elle avait pris

L'ornas Dï LinDOVIC. 51

iurtiYdment à son coroage une fleui* eueillie dans le jardiuy et> se tournant v^rs Liidovio, mais sans lever lei yeux :

«On raconte, avait-elle dit, que les navigateui's , loFsquHla découvrent des îles inconnues, plantent leur drapeau sur le rivage pour en prendre possession. Voilà Bion drapeau. »

Et y parlant ainsi, elle avait posé la fleur entre les Itfas d'nne statue de marbre, debout sur la cheminée. Ludovic avait mqvIu la retenir, mais elle s'était échappée en courant, et s'était réfugiée auprès d'Emilie, qui gravement feuilletait un album dans la pièce voisine.

liudovic n'avait pas voulu que cette fleur fût enlevée. Elle était comme une chaste promesse de l'aveinir. Il pensait que chaque jour, plus tard, Isabelle renouvellerait oettci fleur, qui la rendait maîtresse du Bocage.

Ludovic partit donc un matin sans rien dire à personne* n allait rendre visite h ses souvenirSi

La route qui, de Saint -^tiermain, conduit à Carrièrefeous^Bûis, longe la fameuse Terrasse, passe sous le Val et laisse k gauche la forêt et les carrières qui ont donné sbn nom au village: Ludovic Voulut faire la route à pied; La maison et le jardin étaient à l'autre extrémité du Tillage. Gomme il en approchait, il vit au sommet de la tour deux ouvriers atmés de truelles, et le long de la muraille des échafaudages dressés. Il pressa le pas. D'autres ouvriers gâchaient du plâtre dans la cour ; la maison était en désordre ; on était en train de démolir

52 l'ombre de LUDOVIC.

une aile et d'achever un pavillon. Le petit balcon en saillie avait disparu. Ludovic arrêta un ouvrier au passage, et lui demanda qui avait donné ordre de tout bouleverser ainsi.

« Adressez-vous k M. Gourpin, répondit l'ouvrier, » qui prit un seau de mortier et grimpa sur la tour.

Ludovic chercha ce M. Gourpin, dont le nom lui était inconnu. Il trouva sur un banc, assis au soleil, un homme au teint jaune, k cheveux couleur de chanvre, qui fumait. Ses mains courtes et dodues reposaient sur des cuisses replètes.

Au nom de M. Gourpin, ce personnage ôta la pipe qu'il avait à la bouche, et, sans se lever, salua Ludovic d'un léger mouvement de tête :

«M. Gourpin, c'est moi, dit-il.

— Pascal n'est donc plus ici ? demanda Ludovic.

— Pascal? l'ancien garde de M. de GourseuUes.... Il y a trois mois qu'il est parti, répondit M. Gourpin.

— Et pourquoi donc est-il parti ?

— Parce qu'il n'a pas su s'entendre avec Mlle de Gourseulles au sujet des réparations qu'elle voulait faire au château. Il aurait désiré qu'on respectât la vieille tour et les pièces voisines, sous prétexte que M. Ludovic, l'ancien maître, les habitait pendant son séjour au Bocage, et qu'il y tenait particulièrement.... Des bêtises, quoi ! On a discuté, et, comme Pascal ne cédait pas, on l'a renvoyé. Et c'est bien fait.

— Ah ! vous trouvez?

— Dame! un imbécile qui fait le raisonneur.... Des sentiments pour un mort, conune si les morts en avaient besoin! Il parait que Pascal avait appris au jeune M. de Gourseulles k tirer son premier coup de fusil. Le beau motif! On lui a bien fait. voir qu'il n'était qu'un sot, »

Ludovic regarda le visage jaune et gras de M. Courpin.

« Vous n'auriez pas de ces scrupules, vous ?» reprit-il.

M. Gourpin cligna de l'œil.

€ Merci, dit-il; on est Normand, et on sait ce que vaut une place.

— C'est quelque laquais ! » pensa Ludovic.

n regarda du côté de la cour, oii retentissaient des coups de pioche.

c C'est donc Mlle Augustine qui a eu Tidée de tous ces travaux? reprit-il.

— Tiens ! vous savez son petit nom, vous ! Oui, c'est Mlle Augustine. Le pavillon sera bientôt prêt: M. Maréchal vient presque tous les jours pour voir si on presse les constructions nouvelles. C'est lui qui a conseillé de bâtir une serre.

— Quel est donc ce M. Maréchal?

-- Vous ne connaissez pas M. Maréchal? un monsieur très-bien, qui a un habit bleu et un pince-nez. C'est un grand ami de M. le baron Monestiers, dont le fils, à ce qu'on assure, doit épouser Mlle de CourseiQles. On a conseillé l'air de la campagne à Mlle Maréchal, qui est une pâlotte, et notre demoiselle amis le Bocage à la disposition de la famille. »

Ludovic quitta brusquement M. Courpin et courut vers la tour. Un mot de plus, et il aurait battu cet homme.

C'était fort bien de mettre le Bocage à la disposition de gens dont les filles sont un peu pâles; mais il n'était pas nécessaire d'appeler une armée de manœuvres pour renverser la maison sens dessus dessous, conune le faisait Augustine, ni surtout de renvoyer des serviteurs qui avaient vieilli dans la famille , pour les remplacer par

54 l'OMBW D« LtTDOVîé.

des inconnus à faces de coquins. Il lui sembla qu'Augustine allait un peu vite en besogne.

Ludovic entra dans son ancien appartement. H était vide. H ne fit qu'un bond jusqu'à la petite chambre de la tour. Les meubles avaient été enlevés; il n'y avait plus de statue sur la cheminée. Le cœur de Ludovic se serra. Ce fauteuil, sur lequel Isabelle s'était assise, qu'en avait-on faitî et la statue de marbre, où étaitHelle ? La fleur déposée entre ses bras ne l'avait donc pas protégée ? Les maçons l'avaient foulée aux pieds , sans doute. H promena ses regards autour de lui d'un air désolé : des lambeaux de tapisserie pendaient çk et là contre le mur. À la place où avait été le balcon, deux ouvriers, debout sur un échafaudage, chantaient le refrain d'ime chanson à boire ; un corps de bibliothèque sans livres était dans un coin ; deux ou trois volumes dépareillés tramaient sur le marbre de la cheminée. Des clous indiquaient seuls la place où avaient été les tableaux et les étagères. On aurait dit qu'une troupe ennemie avait travei^é la tour. Le nid était désert. Adieu la solitude et la grâce de cette retraite ! Adieu le souvenir charmant qui l'habitait !

Ludovic sortit précipitamment de la tour dévastée et rejoignit M. Gourpin, qui fumait toujours sur son banc.

a Çk ! dit-il d'une voix brève, de quel droit Mlle Augustine a-t-elle fait mettre la pioche et le marteau partout ?»

M. Gourpin 5ta la pipe de sa bouche d'un air ébahi.

« Êtes-vous drôle ! dit-il ; puisque notre demoiselle a hérité de son frère.... G'est à elle le Bocage ! »

Ludovic se frappa le front.

a G'est juste, pensa-t-il ; ils ont ouvert le testament et se sont partagé mon bien. >»

L'OMBRB de LUDOVIC' 55

D tourna Im yeux de nouveau du côte de ki tour». et vit l'un des maçons qui cherchait à desceller la pierre où le hibou et la salamandre se regardaient face à face dAptÔB tant d'années.

k Monsieur^ dit*il vivement à M» Gourpin» vous ailes anr^Ie^bemp faire interrompre tous ees travaux et rétablir les choses dans leur état primitif ; et, si M» Mareréehal vous demande qui a donné cet nouveaux ordres, voue répondres que c'est de la part de M. Ludovic de Gcmrieiilles. »

M. Gourpin sauta sur ses grosses jambes.

« Hein t » dit^il^ comme un homme qui craint d*avoir mal entendu.

Mais déjà Ludovic avait quitté le Bocage et prenait h pas rapides le chemin du Val,

M. Gourpin, debout, le regardait immobile, effaré,

it G*est un fou, bien sûr! murmura '^t* il enfin.... comme si on ne savait pas que M. Ludovic est mort I *

De retour h la me de Londres, Ludovic monta chex sa sœur, qu'il trouva avec Mme de Ghampeau.

« Je viens du Ôocage, »• dit-il.

Augustîne rougit três^fort.

c Àb ! fit-elle.

— Un M. Gourpin, que je ne connais pas, m'a reçu,

— Pascal n'a pas voulu rester, reprit Augustine eu balbutiant.

— G'est-à-dire qu'il a été renvoyé à cause de certains travaux que tu as fmt entreprendre, et auxquels il ne voulait pas prêter la main. Il me semble que c'était se presser beaucoup. Ma pauvre tour est à moitié par terre. »

Les joues d' Augustine étaient redevenues blanches. « Je vais t'expliquer tout cela, dit-elle d'une voix un peu troublée.

«* Oh ! c'est fort simple 1 munnura timidement Mme de Ghampeau.

— Voyons toujours, reprit Ludovic.

— Un ami d'enfance du baron Monestiers est arrivé k Paris, poursuivit Augustine. M. Maréchal est fort lié avec le ministre des affaires étrangères, auquel il a rendu anciennement d'importants services ; à la prière du baron, il a promis de parler d'Adolphe k Son Excellence, n peut beaucoup pour son avancement ; j'ai donc eu tout intérêt à le ménager. Or, tout en causant, M. Maréchal a manifesté le désir de trouver une maison de campagne où sa fille Antoinette pût respirer le bon air. Il avait vu le Bocage où un jour nous avions dîné, l'habitation paraissait lui plaire beaucoup. Je compris, k l'air du baron, que ce serait lui faire un grand plaisir que de l'offrir à son ami. C'est ce que je fis, et il accepta.

— Très-bien; mais les réparations, pu, pour mieux dire, toutes ces dévastations que M. Gourpin appelle des embellissements, était-il bien nécessaire de les entreprendre?

— Voilk. M. Maréchal disposa d'abord le grand corps de logis pour son installation, puis il s'y trouva trop au large ; dans les pièces que tu avais occupées, il aurait été trop k l'étroit. M. le baron Monestiers eut l'idée de faire élever un pavillon au bout de l'aile. J'adoptai cette idée, qui devait donner plus de jour et plus de gaieté k la maison par la suppression de la partie centrale des bâtiments.

— Et la tour?»

Augustine baissa les yeux.

« J'aurais bien voulu la conserver, reprit-elle.

— C'est vrai, ajouta Mme de Ghampeau. .

— Malheureusement, d'après les plans arrêtés par Tarchitecte, elle devait être supprimée pour faire place k

l'ombre de LUDOVIC. ^57

ime serre^ qui servira de jardin en hiver et de salon en été. »

Ludovic se leva.

c Et la statue qui était dans mon cabinet? reprit-il.

— Je l'ai offerte à Antoinette.

— Ah ! la fille de ce monsieur qui a promis de parler au ministre en faveur de M. Adolphe. »

Augustine rougit de nouveau et ne répondit pas.

« J'en suis fâché pour M. Maréchal , continua Ludovic, mais j'ai donné ordre de faire remettre les choses en l'état où elles étaient avant mon départ. Quant à M. Gourpin, il cédera la place à Pascal, et au plus vite.»

Ludovic fit quelques pas dans la chambre. Sa sœur, les lèvres fermées, battait le tapis à petits coups du bout du pied.

« Quel est ce M. Gourpin? ajouta Ludovic en se tournant vers elle. •

— Un ancien valet de chambre de M. Monestiers , répondit Augustine d'un ton bref.

— J'en étais sûr ! Alors il partira demain. » Augustine cassa le brin de laine qu'elle tirait avec

l'aiguille.

« Faudra-t-il aussi, reprit-elle avec un petit rire aigu, redem.ander k Antoinette la statue que je lui ai donnée?

— Tu pourras du moins lui dire que j'y tiens beaucoup... J'imagine qu'un bracelet ou quelque autre bagatelle lui fera autant de plaisir.... Ge sera un troc. »

Quand Ludovic sortit, Augustine repoussa avec un mouvement de dépit la 'tapisserie k laquelle elle travaillait.

< Belle commission qu'il me donne Ik ! dit-elle ; et comment faire comprendre k M. Maréchal qu'il doit renoncer au pavillon?... H devait s'y établir dans quinze jours.... S'il se fâche, que dira le baron?

— On tâchera de faire entendre raison & Ludovic, balbutia Mme de Ghampeau.

— Et le moyen ? Il est clair qu'il compte y retourner à tout propos, comme il le faisait autrefois ! Voilk tous nos projets renversés.... Nous aurions été si bien au Bocage ! . . . Les Maréchal dans le pavillon. . . . les Monestîers et moi dans le corps de logis.,..

— Sans doute ; mais, entre nous, mon enfant, Ludovic n'a pas si tort.... On s'est un peu pressé.

— Est-ce que je pouvais prévoir, moi, qu'il reviendrait ? »

Depuis le retour de Ludovic, la santé d^Isabelle donnait quelques inquiétudes à son tuteur. Elle n'était pas malade dans le sens positif du mot, mais elle éprouvait lin malaise général, et se plaignait de ne pas dormir. On la trouvait pâle, amaigrie ; elle avait parfois des crises nerveuses qui se manifestaient par un torrent de larmes, Comme on ne lui connaissçdt aucun motif de chagrin, on attribua naturellement cet état fâcheux k la secousse profonde imprimée atout son être parle retour miraculeux de son fiancé. L'excès de la joie produit quelquefois de ces désordres. Ludovic ne laissait pas d'en être tourmenté, et ne comprenait pas la persistance de cette disposition. D avait conmie de vagues inquiétudes. Isabelle n'avait plus de ces épanchements qui jadis le ravissaient. Elle lui paraissait contrainte , embarrassée , craintive. Parfois elle lui serrait la main, le regardait longuement, soupirait, et détournait la têle

li'OHBRS 01 LITDDVÎC. M

pour s'essuyer les yeux. D'autres fois elle avait des accès de gaieté folle ; elle riait aux éclats et chantait avec un entrain Sévreut ; puis un mot faisait tout tomber, le frieson la prenait, et elle rentrait dans un silence morne, Quand Ludovic la sollicitait de s'ouvrir à lui, elle secouait la tétë.

c Ce n'est rien« ... Ça passera ! » disait-elle é

On fit etiiendi*e à M. de Gourëéulles qUe c'était une crise, et qu'il ne fallait pas la toUhnentêr« H s'y soumit. On parla de partit* pour les Mignond, et il pensa que l'air des champs la remettrait.

Avant d'entreprendre ce Voyage, que Liidovic appelait de tous ses vœux, il voulut réunir dans ime sorte de banquet fraternel tous ceux de ses amis qui l'avaient le plus regretté. Frédéric fut inscrit en tête de là liste. Le dîner, auquel Un journaliste, qui avait été le [éamarade de classe de Ludovic, donHa le nom de Èan^Uet dé if Ré<surrection, eut liêU h Enghien, dans un restaurant ob bien des fois, et dans mille occasions diverses^ on s'était rencontré au temps de la première jeunesse. Ludovic n'avait rien négligé pour que le dîner fût magnifique. Les jeunes gens qu'on voyait assis autour de la table appartenaient à toutes les classes de la société. L'un était à la flout^e , et prenait place chaque jour dans la corbeille des agents de change ; un autre avait un emploi à la cour des comptes, une autre encore au conseil d'État ; celui-ci portait l'épaulette, son voisin la robe solennelle du magistrat ; celui-là ne faisait rien.

H est rare qu'on soit fort gai lorsqu'on s'assemble à jour fixe pour s'amuser : on dirait que l'obligation où l'on croit être de se réjouir quand même glace le rire sur les lèvres. Le plaisir est une fleur capricieuse qui croît spontanément ; la préparation ij'y fait rien et la tue quelquefois. On s'en aperçut bien au Banquet de la

60 L'ombre de Ludovic.

Résurrection. Pendant une heure on mangea sans rien dire ; on chuchotait à peine de voisin à voisin. A force de circuler, cependant, le vin délia les langues. Le tour de la conversation devint plus vif. On fit du bruit; cela tenait lieu de gaieté. Naturellement, le retour inespéré de Ludovic fut un thème sur lequel l'entretien s'engagea. « Que faisais-tu chez les sauvages? dit l'un.

— Étais-tu en train d'engraisser pour être mis à la broche, quand tu as pris la fuite ? dit un autre.

— Peut-être t'employait-on à couver des œufs orphelins, comme un savant l'a vu faire à je ne sais quel navigateur? s'écria un troisième.

— Est-il vrai que les Patagons portent des boucles d'oreilles dans le nez ?

— T'es-tu marié Ik-bas? J'ai lu dans un livre que les lois du pays où tu as fait naufrage contraignent ]es voyageurs k prendre femme le lendemain de leur arrivée. De quelle couleur était la tienne ?

— Rouge?

— Noire ?

— Ou jaune ?

— Pourquoi ne l'as-tu pas rapportée ? On l'aurait mise au Jardin des Plantes.

— Voyez l'intrigant ! Pendant qu'on portait son deuil ici, là-bas il épousait une Ourika patagone qui lui apportait en dot cent mille perroquets !

— Tu as perdu une superbe occasion de te faire nommer Inca. Tu aurais été très-beau avec une couronne de plumes d'autruche sur la tête.

— As-tu mangé beaucoup de singes?

— Qui sait? Ludovic est peut-être devenu anthropophage?

— Avoue-le. Tu as déjeuné de matelots k la maître d'hôtel.

l'OBIBRE de LUDOVIC. 61

— Et soupe de prisonniers k là béchamelle.

— ai tu as rapporté ton costume de guerre, ne le mets pas. Les carquois ne sont pas k la mode.

— - Et si tu rencontres quelqu'un de tes amis sur les boulevards, ne t'avise pas de frotter ton nez contre le si^i.

— Mais, par exemple, si tu as découvert une Gali* fbmie inédite, ne le cache pas.

— Nous partagerons.

— Dis*moi, Ludovic, est-ce une Cora tatouée qui t*a sauvé ?

— Ou un cheval ?

— On mettra tes aventures en opéra-comique, avec des chœurs de sauvages et des feux de Bengale.

— Le bon dieu du pays d'où tu viens est-il en bois ou en pierre?

— Est-ce un bœuf ou un poisson ?

— Le divorce est-il autorLsé par le code patagon ?

— Si tu veux, nous fonderons une société anonyme au capital de cinq cent mille sauvages, pour exploiter les forêts vierges de ce pays-là. »

Au milieu de ce pêle-mêle de questions extravagantes, seul Frédéric ne disait rien. Il s'efforçait de sourire; mais on voyait que sa pensée était ailleurs. Deux ou trois fois il fut interpellé par quelqu'un des convives, mais vainement. H craignit cependant que son silence ne donnât lieu à de sottes remarques ou peut-être à des remarques trop vraies. Il saisit au passage une bouteille de vin de Champagne, et se mit à parler avec une sorte d'excitation nerveuse. Il vidait son verre coup sur coup. Quand on servit le dessert, on put croire que tout le monde était en joie, tant le bruit était formidable.

« A la santé du mort ! » cria le journaliste.

Chacun leya son verre, plein jusqu'au bord.

6i L'OltBÀiS Dfi LUDÔVtC.

c Je demande la question préalable t » reprit uu auditeur au conseil d'État.

La question préalable fut toise aux voix et adoptée h une imposante majorité. On Votait h coups de couteau sur les assiettes.

« Donc, reprit le jeune auditeur, avant de boire à la santé de Ludovic, il s'agit de savoir si notre ami n'est pas une ombre vaine.

— Un spectre !

— Un fantôme en rupture de ban !

— Un outlaw de l'autre monde !

— Une âme en peine !

— Un espfit follet !

— Une illusion, un songe , une Chimère !

~ Si Ludovic est vivant ^ qu'il le prouve en engageant sa parole, que chaque année, à pareil jouf , mstrié OU non marié , il nous offrilti un dîner semblable à celui-ci.

•— Oui ! oui ! qu'il le jure; si non, vade rétro,*., «

Ludovic jura , et tous les verres furent vidés d'un seul trait.

• Allons, dit le journaliste, voilà un mort (juî sait vivre! »

En ce moment le diner touchait à sa fin ; Frédéric avait retrouvé un peu de son entrain et de sa liberté d'esprit. D causait, il riait, peut-être avec une animation trop vive pour être franche et qu'un observateur attentif aurait remarquée , mais qui disparaissait dans le tohu-bohu de mille conversations. Les convives s'étaient dispersés un peu partout, dans les jardins de l'hôtel ou au bord du lac. Plusieurs d'entre eux étaient montés en bateau ; leurs voix confuses s'éloignaient de la rive.

Le hasard, un peu la sympathie, avait rapproché

L'oiiiiis M uoMvic. tS

M. de Ck>iur9eiilles et Frédéric. La noit était superbe. La Imie large et blanche, qui brillait dans un oiel d*étë, réfléchissait son disque sur la surface polie du lac, oh Ton voyait, pareils h des flocons de neige, passer la troupe errante des cygnes. La transparence de cette nuit sereine invitait h la promenade. Bientôt Ludovic et M. de La Faune s'éloignèrent du reste dé la compagnie. Us marchaient k pas lents, et suivaient les bords silencieux du lac. Leurs bouches se taisaient, ils causaient avec leurs pensées. Us arrivèrent ainsi dans un endroit écarté , où un bouquet d'arbres pro« jetait une ombre noire sur Teau. Le silence était profond comme dans un désert. Ludovic s'arrêta. La sil* houette noire d'une barque glissait sur la surfacd argentée du lac, dont l'extrémité s'efiaçait dans un lointain vaporeux.

Jamais les yeux de Frédéric n'avaient brillé d'un plus vif éclat. Une sorte de fièvre se voyait sur son visage.

« Comprends-tu qu'on serait bien deux icit dit Ludovic.

— J'y pensais, répondit M. de La Faurie,

— Tu aimes donc?

— Oui, et de toute mon âme.

— Ah! tu es heureux! reprit Ludovic... Cela seul manquait à ton bonheur.

— Ah ! rien n'y maaque plus î s'écria Frédéric avec une exaltation fébrile... Je ne croyais pas qu'on pût aimer avec cette ardeur, avec cette fièvre. C'est une pensée exclusive et jalouse.... un besoin sans limite de penser seulement à elle, rien qu'à elle, toujours à elle. Où que j'aille, elle est là, vivante à mon côté. Si je pars, elle me suit ; si je ferme les yeux, je la vois.

— Oui, c'est bien cela ! murmura Ludovic.

— Gomment cet amour m'est-il venu? je ne sais.

La veille , j'étais libre ; que dis-je ? j'étais mort. Le lendemain, je ne respirais plus, je souffrais, j'avais le cœur enflammé, j'étais heureux! Et chaque jour il me semble que je l'aime davantage , chaque jour mon trouble est plus profond, mon agitation plus vive; et ce tourment où je me consume est ma joie, mon délice.

— Quel feu ! toi un ingénieur, un savant ! toi qui avais dévoué ta vie aux grandes combinaisons de l'industrie .... te voilà donc comme un écolier, comme nous, reprit gaiement Ludovic.

— Ah! je n'y conçois rien ! Aussitôt qu'on aime , on ne comprend pas qu'on ait pu vivre sans aimer, et on prend en pitié quiconque n'endure pas ces chers supplices. Le croirai&-tu? La première fois qu'elle me fut montrée, sa vue ne me fit rien éprouver. Longtemps je l'ai connue sans qu'aucune émotion m'ait averti. Puis, tout à coup» un soir, je ne sais quel mot lui vint aux lèvres; la lumière se fit, et mon cœur me cria : C'est elle!

— Et de ce jouivlà, pour toi , il n'y eut plus qu'elle au monde?

— Ah ! que tout disparaisse et qu'elle me reste ! » s'écria Frédéric avec un accent passionné.

Ludovic sourit.

« Je connais ce langage , reprit-il ; l'amour vit d'é« goïsme... Mais elle?

— Elle? reprit M. de La Saurie avec l'accent d'un homme qui sort d'un rêve.

— Oui. Connait-elle cet amour? le partage-t-elle?

— Tu me demandes si.... >

Tout à coup l'exaltation de Frédéric tomba. Il s'arrêta court, et regarda son ami.

« Ah ! malheureux ! reprit-il en se frappant le front.

— Qu'as-tu? s'écria Ludovic.

L*01IBRB DE LUDOTIC. 65

. — Bien ! » répondit M. de La Faune.

Le retour se fit silencieusement. Quelque chose d'inexplicable était entre eux qui les gênait ; un léger frisson courait dans les veines de Ludovic. On partit à pied pour la station du chemin de fer. Tout le monde parlait^ excepté eux. Les billets pris, M. de La Faune évita de monter dans le même compartiment que M. de GourseuUes, qui resta muet dans un coin. Au débarcadère., on. le perdit de vue.

Ludovic descendit vers le boulevard et se promena longtemps seul. H souffrait du trouble de Frédéric. Pourquoi cette exclamation , pourquoi ce lâlence ? H tourna Tangle de la Ghaussée-d'Antin et entra dans la rue Neuve-des-Mathurins. La fenêtre de la chambre qu'habitait Isabelle donnait sur la rue ; il la comiaissait bien pour avoir vingt fois regardé la lampe qui brillait derrière les rideaux. La fenêtre était noire. On voyait de la lumière dans la chambre d'Emilie. Un éclair subit traversa l'esprit de Ludovic.

« C'est Emilie qu'il aime, sans doute.... H sait que mon frère doit l'épouser ; c'est pour cela qu'il s'est tu ! > pensa-t-il.

Sa poitrine se souleva , et il respira plus librement. Gomment aurait-il pu se faire que son ami eût un seul instant pensé à celle que Ludovic avait choisie ? G'était impossible, et il ne comprenait pas que cette folle idée eût pu le préoccuper; c'était une injure qu'il avait faite à son ami. Gependant il ne voulut voir personne , et

rentra chez lui un peu tristô» Pour la pf^midro fois, il Ed caresBft pag Pbauor, qui chaque soir courait h 8a rencontra.

Une assez longue corrospondatica la retint au logis u&e partie du jour suivant. Vers quatl« heures seule* ment, il se rendit chas M. de Lesparetx» Gonima il touchait h la porta de Thôtel , il aperçut Frédéric qui en sortait. Bon emat battit plus fort. Il Im seiabla que Frédéric était un peu pAle et qu'il paraissait coiiti'ariti de le voir,

« Je viens de chez Mlle de Lesparetz , dit M. de La Faune.

— Ah ! dit Ludovic joyeusement, et Mlle d'Ervillers?

— Je ne Tai pas vue ; elle est indisposée , m'a-t-on dit. »

Ludovic Serra la main de Tiiigénieur et disparut sous la porte cochère. Un instant après , il entrait dans le cabinet de M. de Lasparetc, qui lui confirma ce qua M. de La Fauria lui avait ^t. L'indisporition da sa pupille ne présentait aucun caractère de gravite ; maia le médecin, appelé dans la matinée, avait prescrit tm repos absolu et, aussitôt après, un changement d'air*- Le médecin ne doutait pas que l'organisatioû nerveuse et délicate de cette jeune fille n^eût été profondément ébranlée par la secousse violente qu'elle avait éprouvée lors de Tapparition da Ludovic. M. de Lesparetz ne cacha pas à M. de Gourseullas que , dans l'état da surexcitation où était Isabelle , il était prudent de reculer l'époque da leur mariage. C'était l'avis de la science. Il fallait attendre que l'air dé la campague eAt entièrement rétabli la santé altérée de la jaune fille. Deux ou trois mois peut -être étaient nécessaires. Ludovic demanda è M. de Lesparetz s'il comptait partir prochainement.

L'OMmiB DR LUDOTIC. 67

. c Je ne cmis pas, répondit le dépvtë» que Taceës de fièvre dont Isabelle a été saisie dans la matinée dure pliLS de vingmtttatre heures. Nous quitterons Paris inunédiett^ient après, demain ou après^demain au plus tard.

<^ £h bien ! s'écria Ludovic ^ comptes que vous me yei'reB atix Mignons aussitôt que j'aurai terminé deux (m tti>i6 affaires qui me retietment à Paris. Que ne stiiè-je déjà aux bords de rAllier ! *

M. de Lésparets assura ses lunettes d'or sur la racine de son nez par un mouvement qui lui était habituel et, regardant Ludovic, lui demanda s'il ne s'agissait pas d'un placement de capitaux.

« Oui , répondit Ludovic ; j'avais des valent^ assez importantes en portefeuille ; je vsux les convertir en terres ou en maisons. Garçon, on est libre de risquer niie partie de son avoir dans des opérations soumises aux variations du crédit ; marié, il faut penser à l'avenir. On m'a parlé d'un domaine près de Melun et d'un hôtel rue de Provence ; je verrai ça.

— O'est sagement agir, » répliqua M. de Lesparetz. Ludovic ne put cas voir Isabelle de la journée. La

fièvre ne céda que le surlendemain, et les préparatifs de départ furent terminés en quelques heures. Les deux jeunes gens échangèrent de rapides adieux. Isabelle était fort pâle, avec im cercle bleuâtre sous les yeux ; elle parfidssait très-affaiblle et comme attristée. Ludovic retint quelques instants sa main entre les siennes. « Souffrez-vous? lui dit-il.

— Non, répondit-elle, ce ne sera rien. »

Elle s'efforça de sourire, et deux larmes parurent sous ses paupières.

« Ah ! pourquoi faut-il que ce soit moi qui cause votre malaise, moi qui , au prix de ma vie, voudrais vous éviter le moindre chagrin I reprit-il avec élan.

68 L'OUBRE de LUDOVIC.

— Ne parlez pasainsi.... je ne sais pas ce que j'ai...» cela passera aux Mignons. »

Quand le sifflet de la locomotive annonça le départ du convoi, Isabelle avança la tête hors de la portière et fit signe de la main à Ludovic. Ce mouvement y où se montrait un reflet de la tendresse d'autrefois, rafraîchit son cœur et le rassura. H quitta la gare du chemin de fer plus tranquille. H ne savait pas qu'Isabelle , cent pas plus loin, s'était jetée dans un coin du wagon et pleurait à chaudes lannes.

A quelques jours de là, M. de GourseuUes, passant sur le boulevard, rencontra le journaliste avec lequel il avait diné à Enghien. Léon Dubreuil portait un paquet d'épreuves sous le bras et fumait.

« Tu vois! dit -il gaiement, toujours occupé des intérêts de la chose publique; je fume pour accroître les ressources du gouvernement et je corrige les épreuves d'un livre qui doit éclairer mon pays.

— Un livre de morale ?

— Fi donc! C'est de l'économie politique, et de la meilleure! fit Léon en frappant sur le paquet d'épreuves.

— Tu y entends donc quelque chose ?

— Ni plus ni moins que toi.... rien du tout. L'économie politique est la seule science qu'on n^ait pas besoin d'apprendre pour la savoir; mais elle a cela de bon qu'elle mène à tout : au Collège de France, à la Sorbonne, aux sinécures et à l'Institut. On remplit deux ou trois cents pages de chiffres qui ne prouvent rien et qui démontrent tout ce qu'on veut, et on iSnce son livre. Le mien est intitulé : De la richesse mobilière dans ses rapports avec la consommation.

— Hein?.

— Tu ne comprends pas ! Et moi donc ! Tout le monde

fera comme nous. Le volume prêt , je l'envoie à tous les personnages considérables du pays, députés, conseillers d'État, sénateurs, ministres; personne ne le lit, personne ne l'ouvre même , et mes amis publient sur cet ouvrage plein de recherches et d'aperçus nouveaux des articles où ils me criblent d'éloges. ... Il faudrait n'avoir pas de chance pour que cela ne me menât pas à quelque chose. Je ne parle pas du ruban rouge. . . . cela va de droit.

— Je croyais que tu faisais des romans avant ma promenade au Chili?

— Tais-toi, malheureux ! ne sais-tu donc pas que j'ai déserté la littérature ? Oit cela conduit-il un homme qm a du talent? A avoir un nom après sa mort! Merci ! Parle-moi de l'économie politique ! Cela est creux , cela est retentissant ! On approuve ce que l'un conteste ; on dément ce que l'autre affirme ; les témoignages pour et contre ne manquent jamais ; on remplit des chapitres de documents of&ciels; on fait de la statistique à coups de ciseaux, et un matin on se réveille à l'état d'homme sérieux. Alors on est sauvé. Les portes du budget vous sont toutes grandes ouvertes. >

Léon alluma un autre cigare.

«M'enverras -tu le volume? demanda Ludovic en jetant un regard craintif sur les épreuves.

— Non; il faut être miséricordieux envers ses amis. » On fit quelques pas encore sur le boulevard. Léon

développait sa théorie; il aspirait, disait-il, à dépouiller le vieil homme ; il était candidat à la gravité.

« A propos , dit-il tout à coup , te maries-tu toujours ?

— Toujours.

— C'est donc une manie .... J'espérais que le naufrage t'aurait calmé ; et qui épouses-tu?

—* La même personne qui m'était destinée avant ce naufrage, . . . Mlle d^Ervillers.

fO l'oMBRB ra LUDOVIC.

•«^ Tiens ! o'eat done ehaagë 1

«**• Eh non ! puisque je Tépouse.

•M- J'entends bien; mais tu oublies que ta étais mort Pan dernier, et que, par eonséque&t, ce n'était pas toi que Mlle d'findllers pouvdt prendre pour mari.

•*<- Ah ! dit Ludovic, qui se sentit firoid dans le dos.

— J'avais entendu dire qu'elle devait ëpeoser M* de La Faurie. »

Ludovic devint horriblement pâle.

« Ah ! on t'avait dit.... »

Il ne put pas achever; la voix resta prise dans la gorge. Léon le regarda.

« Je crois que je viens de dire une bêtise, reprit-il ; il ne faut pas m'en vouloir. Quand on travaille comme moi du matin au soir à des articles qui s<mt eemme le vieux rocher de Sisyphe, on n'a pas le temps d^aimer beaucoup, et on croit que les autres ne sentent pas autrement.... H se peut, après ça, qu^onm'idt trompé. *

M. de GourseuUes l'interrompit d'un gestst

c G*est parce que j'aime Mlle d'Ervillers que j*ai besoin de savoir toute la vérité , reprit^il ; doue, dis^mei bien franchement tout ce que tu sais.

^^ Je ne sais que ce que l'on m'a racontée

^-^ Qui, on?^

-^ Tout le monde*

*^ Tout le monde a Un nohi<

^ Eh bien! puisque tu veux tout savoir, oW M* ae La Faurie lui-même qui m*a parlé de son mariage. »

Une sueur froide mouillait le front de Ludovic. Il éomprit alors le sens de Textlamation échappée à Frédéric , tandis qu'ils échangeaient leurs confidences aux bords du lac d'Enghien.

< Je t'ai fait du mal, reprit Léon en lui serrant la main.

'^^ Nquo.. tôt ou tard ne fallait-il pas que j'apprisse 1« vérité?

— Et puis Mlle d'Ervillers n'est pas la seule feiame qui soit k Paris ; ayee ta fortune et tes avantages personnais, tu en trouveras d'autres qui la valent... • H ne faut fia» ae désder pour une fiancée qui vous manque au marnent de partir pour régUae.... Si oela te guérit du mariage, eh bien I ce sera une consolation... « Nous ferons de réconûmiô politique enaemMe.

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