‹ Le clou do̕r: La penduleChapitre 6 sur 7 · JULES TROUBAT · texte numérisé non relu

JULES TROUBAT

1. Sainte-Beuve a donné dans son étude sur Gaoami (Nouveaux Lundis^ t. VI) un petit roman par lettres du grand artiste, assez semblable à celui-ci. Le sien, inédit jusqu'à ce jour, avait la priorité. Il y a, au fond, de l'analogie entre les deux héroïnes : toutes deux éprises d'esprit, appartenant au monde aristocratique, se livrant à moitié seulement (un peu chipies Tune et Tautre), troublant et inquiétant beaucoup, par cela même, celui qui se sent encouragé par ce demi-abandon, et qui n*en veut pas démordre. — Pour Sainte-Beuve, Thomme des coteoftx modérés^ il dut souffrir, car Te»carpement avait été rude.

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LE

— Nous sommes vieux, me disait madame de S..., nous pouvons causer de tout.

Eh bien, qu'y a-t-il de mieux pour une femme, de plus heureux, de plus favorable à la durée du lien, que de céder à temps à Tami ou de résister et de se sauver?...

— Oh! céder, m*écriai-je, j*ai là-dessus des théories bien arrêtées et que la pratique a trop justifiées.

— On pourrait contester, me dit-elle en riant et comme pour me faire parler (car

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je voyais bien qu'au fond elle était, elle aurait dû être de mon avis).

Et elle me cita, comme ayant su garder tous ses amis sans avoir cédé à aucun, l'illustre exemple de madame Récamier.

Moi, je ripostai par d'autres exemples, celui de cette marquise italienne à un souper...

Un des hommes se mit à lorgner tous les convives en la regardant, et à lui dire avec un sourire : Eh! marchesa.,, — Che?

che ?... — Eh! eh! tutti! tutti!... EUe regarda, fit le tour de la table d'un coup d'oeil, et, semblant reconnaître la justesse, elle répéta Tu^^i/ Tous avaient eu leur moment, et elle les avait tous gardés.

*- Mais laissons les coquettes, dis-je, et tenons-nous-en à Tamour pur, unique, le seul qui mérite qu'on en parle, n'est-ce pas, marquise ?

— Eh bien, dit-elle, les avis sont partagés, et la plupart des femmes pensent que le plus sûr moyen de garder toujours l'ami

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est de lai résister toujours. Combien de fois Famour commenc e-t-il plus sérieux chez la femine en ce moment où le désir satisfait s'éteint chez lliomme?

— Mais je parle d'un véritable amour mutuel, ajoutal-je ; et j'ai mes preuves à Tappui de mon dire, une triste histoire, très monotone, et pourtant qui a pour moi un intérêt secret, parce qu'elle est vraie, parce qu'elle porte sa morale avec elle.

— Allons, contez-la-moi, dit la marquise (car aussi bien je crois que je suis un peu de votre avis, en ma qualité de femme du xvui* siècle).

Et je commençai

(Ici, le canevas n'est plus qu* ébauché pour ne reprendre béellehent qu'aïue lettres, mais il a son intérêt»)

Décidément, faire que le récit soit dans

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la bouche d'une femme déjà vieillissante à une jeune amie de vingt-sept ans, qu'elle voit près de s'engager dans une coquetterie amoureuse.

Elle lui raconte sa vie, sa douleur, son erreur.

Elle a cru pouvoir satisfaire celui qu'elle aimait par un demi-bonheur.

Elle décrit en détail sa situation, ses sentiments indécis. Sa grande erreur fut de croire qu'en avançant dans les années plus paisibles et en doublant le dernier cap de la jeunesse, elle l'amènerait à des relations douces, fixes, heureuses. A mesure qu'il avance (il était plus âgé qu'elle de quelques années) et que l'irréparable, à ce qu'il dît, se prononce, il ressent et marque plus d'amertume. — Elle ne sait comment revenir, elle en a envie souvent... Mais non, elle n'ose.

Il la range dans la classe des glorieuses (madame R..., madame de B...), non pas

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qu'il leur refuse la sensibilité, mais elles n'en ont qu'au sein de leur gloire.

« Apparemment, ma chère, que nous ne connaissons pas les hommes tels qu'ils sont tout entiers : — une partie d'eux noua échappe... »

Il lui dit qu'il la connaît, qu'il sait jusqu'où ya son attention et où elle cesse.

« Il pourrait tomber et s'abîmer dans la boue (il disait cela, ma chère, en poussant des cris vers moi), et moi, disait-il, je ne bougerais pas, tant je respecte ma nuance d'affection, tant je la respecte comme une feuille de rose. »

Quand je le voyais aimable pendant quelques jours et que je lui en témoignais quelque gré, il m'arrêtait net en me faisant comprendre qu'il ne se payait pas de ces douceurs gracieuses, et que c'était une monnaie blanche qu'on lui jetait quand on lui avait refusé le sou.

ilien n'est cruel et désespérant comme

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de sentir qu*on s'est mise dans Timpossibilité de plus rien faire jamais pour le bonheur de ce qu'on aime.

Et elle finit en disant :

« Ma chère, si tous aimez votre repos, n'aimez pas ; mais, si votre étoile l'emporte et si vous aimez, sachez bien que, le plus souvent, il y a malheur et seconde faute à s'arrêter. »

On ne dit point que la jeune madame de *** n'ait suivi qu'à demi le conseil de son amie, mais on n'assure pas non plus qu'elle l'ait suivi entièrement ^

Moment affreux que celui où l'on sent que l'affection est arrêtée sans être allée aussi loin qu'il est donné à l'homme.

1. Qui sait^jamais ces choses-là? G*est surtout en ces matières quMl ne faut jamais rien nier ni rien affirmer.

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Moment où Ton sent qu'il est trop tard; car le plaisir lui-même doit être cueilli dans sa fleur, avec charme.

Pas trop tard, ni trop marchandé.

Dans leurs conversations, elles se disent :

« Mieux vaut rester fidèle et ennuyée avec son mari qu'entretenir une liaison incomplète. »

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Co 3.

Chère madame,

Je voudrais bien que celle-ci fût la dernière fois que j'aurai là- bas à vous écrire; ainsi j'ai commencé ce matin une lettre que j'ai supprimée. Le fait est que cette continuation, réservée comme elle est, et comme elle doit être, m'est extrêmement difficile. Tenant à être vrai d'une part et, de l'autre, à ne pas blesser une amie aussi bonne que vous, je ne trouve aucun biais, à moins qu'il ne soit insignifiant : cela est triste. Chère, chère madame, cela ne peut subsister ainsi. — Mais ce n'est pas pour vous faire peine que

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lî LE CLOU n'on

je vous écris ceci, c'est pour vous obéir et afin que quelque bonjouY de moi vous atteigne dans ce château allemand où vous allez être bien aimable pour répondre au gracieux ramage dont je vous entends d*ici entourée, après ces quelques mois qui ont été, quoi que vous en disiez, d'un certain calme et d*un certain silence.

Mon Dieu! que ces bonjours du monde font parfois un singulier effet I Hier au soir, étant allé chez madame de R***, qui passe .

ici à son retour des eaux, il y est venu successivement M. Brifaut, les C***, etc. ; et toutes les mines d*hiver recommencèrent. Gela (dans ce salon un peu démeublé et après une longue abstinence) me faisait assez l'effet d'une petite comédie qu'on répèle de jour : le jeu a besoin des quinquets. — Je me suis bien gardé de dire à madame de R***, qui m'a parlé de vous et m'a demandé où vous étiez, — je me suis bien gardé de répondre positivement

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LE Clou d'or 13

comme il m'est arrivé de le faire (à C***) à M. de SalyanAy, qui m'interrogeait; car je crains que ce ne soit là la petite contrariété dont vous me parlez ; et, me sondant et resondant, il m*est impossible de me découvrir aucun autre tort (ou prétexte de tort).

Vous me disiez, dans une dernière lettre, chère madame, que je me préparais pour une grande conversation, et que vous, vous seriez toute à Timproviste. Mon Dieu, non! voyez- vous et, à parler vrai, je crois que cette grande conversation n'aura jamais lieu ; le temps manquera, on aura des quarts d'heure comme toujours, des quarts d'heure interrompus.

Le plus sage serait môme que cette grande conversation n'eût pas lieu ; je vous écrirais de près plus hardiment et mieux, et de ce que vous reconnaîtriez, hélas!

comme la raison môme : je ne m'exposerais pas ainsi à tout remettre et laisser

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en question par ces manières inachevées qui sont la conclusion de toutes les conversations entre gens qui ne veulent pas cesser de s'aimer. Je vous écrirais donc, — je vous re verrais les matins, sinon comme avant, du moins presque comme avant, — nous n'en parlerions plus jamais; vous seriez sûre, au fond, que je n'aurais désormais encore qu'une amie plus entière que vous, la morne Solitude.

Je me sens si peu capable d'écrire, que je voudrais, chère madame, que celle-ci fût ma dernière là- bas. Vous reviendrez, j'espère, avant la fin de ce mois. — Croyez bien que je sens la délicatesse et la vérité de certaines choses que vous me dites : aussi n'en suis-je que plus précipité dans le non-espoir. Oh! que je voudrais au moins que rien pour vous ne se mêlât d'amer à tout ceci ! — A vous à jamais du plus tendre respect.

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Ce samedi.

Chère madame,

Je compte arriver demain à*** et y passer quelques courtes heures. J*ose à peine espérer de vous y entretenir un peu, j'aurai du moins le plaisir de vous y voir. Chère madame, puisque la vérité est à l'ordre du jour entre nous, comment se fait-il que vos lettres si bonnes, si douces, si pleines de bonnes intentions exprimées avec charme, me causent l'effet qu'elles me font? celle d'avant-hier m'a fait mal.Voyez-vous,je crois vous avoir prouvé mes sincères efforls; mais, je vous le dis et ceci m'échappe, jamais je ne pourrai supporter avec

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la moindre douceur cette situation mitigée que vous me faites ; jamais, malgré tous mes désirs et mes vœux. N'y a-t-il donc, de votre part, rien autre chose de possible?

Le fait est que, si tous vouliez créer à un ami une situation sans aucune lueur de bonheur, de douceur, de charme, sans la moindre joie non seulement pour aujourd'hui, mais pour toujours, vous ne vous y prendriez pas autrement, ma malheureuse nature étant ce qu'elle est. — Ceci m'échappe, parce que je sens combien nous ne nous entendons pas. — Voyez-vous, vous n'êtes plus ce que vous étiez, il y a un an, à***. Ce qui est mort en vous à mon sujet n'était qu'une lueur, qu'un éclair, mais cela me suffisait, et je vous jure qu'il y avait en moi assez d'affection et d'intelligence de TOUS pour ne jamais prétendre la franchir. Mais, aujourd'hui ( pardon de vous dire ce que je m'étais, il y a un quart d'heure encore, fait une loi de ne jamais

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VOUS révéler), aujourd'hui il n'y a plus rien de cela. Vous vous faites humble»

\ous Tôtes trop/ vous ne demandez rien, vous êtes reconnaissante de tout. Ohl qu'au moins, si on immole sa nature et sa joie et tout, parce qu'on aime quelqu'un plus qu'on ne devrait le faire, qu'au moins, sous prétexte d'humanité et de se déclarer modeste et indigne, on ne soit pas rangé dans toutes ces fades limbes d*une amitié aussi pâle que la plus pâle des lueurs d'automne. Voyez-vous, chère, trop chère madame, je m'échapperai à moi-même, si cela dure ; je ne sais pourquoi je vous dis ces choses, moi qui ne voudrais, avan t tout, pas du tout vous affliger. Mais cette façon de douceur inaltérable et d'humilité de cœur m'est insupportable par instants.

Quoi! n'y a-t-il pas un autre langage, une étincelle, un accent? Quoi! au lieu de dire : « Je suis reconnaissante de tout, de si peu que ce soit », on ne peut pas dire

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À certain jour : « Oui, je suis exigeante, oui, je ne veux et ne puis rien donner, mais je veux qu'on me donne, j'y consens ; vous en soufTrez, et, moi, je vous en remercie. » Oh I que cette amitié d'une môme teinte, voyez-vous, me mènera à mal...

C'est triste, chère madame, de si peu s'entendre ; je fuirai un jour loin de vous, loin de votre monde que je finirai par exécrer. En disant cela, j'y vais une fois encore, mais un peu de vérité m'échappe, quoi que j'en aie. Je suis homme à tout faire un certain jour pour m'arracher à ce qui eût pu être si doux, en restant si pur.

Ce que je dis là va me perdre ; vous me répondrez que vous n'y comprenez plus rien, que c'est en contradiction avec hier.

Tel est le cœur, le pauvre cœur auquel il peut arriver toute la douleur, toute l'amertume, toute l'agonie mortelle, sans que cela altère le moins du monde la douce et ineffable pâleur de vos rêveries.

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Pardon, mais qu'au moins vous sachiez le mal que tous faites. C'est quelque chose qui, avant d'expirer, se débat*.

Ce n'est pourtant pas une vaine formule que de vous redire, chère madame, que je suis à vous du cœur le plus respectueux.

1. La note suivante était jointe à cette lettre . a Concevoir, mettre dans la bouche de l'amoureux un idéal de petit roman dans lequel la femme, sans se piquer d'une telle profession de vérité, tromperait un peu son amoureux, lui ferait croire sans trop de mensonge et avec un certain art pourtant qu'elle l'aime, qu'elle voudrait l'aimer, qu'elle craint de trop l'aimer.

» Coquetterie innocente, permise, illusion qui aide à la durée des vrais sentiments. (Tracer ce petit roman au sein de l'autre comme contraste.) »

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On parlait un jour chez madame de B...

de ces étoiles si éloignées que la lumière ne nous en arrive que lorsque peut-être elles n*y sont plus : ainsi des pensées durant l'absence. L'absence est source d'illusions. Cbtte lettre vous porte en toute hâte une pensée que je n*aurai peutêtre plus quand vous la recevrez, et quand vous 7 répondrez. — Amants, heureux amants, voulez-vous voyager...?

Une femme qui accomplit ses devoirs conjugaux, qui révère ses trente-six tantes, qui craindrait d'aliéner son con-

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22 LE CLOU d'or

fesseur, qui ne voudrait pas non plus manquer d'une heure un bal du Luxembourg ou des Ambassades, et qui à la fois réclame pour elle en sus le plus platonique et le plus vif des amants. — Enfer I enfer !

Oh! si, après tout ce grand démêlé et le grand combat entre nous, en relevant les morts et les blessés, je trouvais parmi ceux-ci le Charme, ce fatal je ne sais quoiy blessé à mort, oh ! comme je bondirais à la fois de douleur et de liberté I

joie, ô cri d'orgueil, ô liberté rendue... I

Ce quelque chose qu'on appelle le charme et qui est à Tamour ce que la grâce est à la beauté, c'est-à-dire quelque chose de mieux que l'amour môme.

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Ce dimanche 25.

Il me tardait, chère madame, d'apprendre que vous étiez mieux et que cette souffrance n'avait été que passagère. Je suis revenu hier de C***, où j'ai passé huit jours en tôte-à-tôte de madame de B... et du chancelier, et fort agréablement ; j'ai beaucoup causé du temps passé ; je m'y montrais très digne de les entendre, et il n'a tenu qu'à eux de me prendre pour un de leurs contemporains. Je n'ai pu rien faire durant ce temps ; quand je suis tant soit peu au monde, cela m'applique entièrement et je ne suffis pas à tant de choses.

J'ai seulement profité du séjour pour de-

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mander à madame de B*** la faveur de lire son roman, ce qu'elle m'a accordé,et j'en ai lu un volume et demi : j'ai emporlé le dernier avec moi pour l'achever. Celte lecture m'a charmé : je vis avefc ces personnages et m'intéresse k eux comme s'ils existaient, ce qui est le triomphe pour un roman. — J'en ai conclu que le mieux, dans les affaires de cœur, est toujours de s'expliquer ; au moins, si Ton est malheureux ensuite, on sait pourquoi. Les malentendus irréparables sont une sottise . trop cruelle; mais le monde, avec ces petites convenances qui sont tout, adore les malentendus et est organisé pour cela quand on n'a pas le courage de percer la gaze.

J'aurais bien, chère madame, quelque chose à répondre à votre lettre et à votre théorie de Ventier qui n'en est pas un :

c'est ingénieux, c'est vrai en général; mais je ne conçois pas trop que ceci s'applique dans le cas présent (du roman, que vous

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LE CLOU D OR âS

savez bien). U s*agit du cœur. Le donneton tout entier, oui ou non...? donner le cœur tout entier quand on est femme, c'est quelque chose qu'on comprend; le donner dans la mesure délicate que définit voire plume et qu'elle peint des couleurs de Tarc-en-ciel, cela se comprend encore, et je dois dire que c'est de cette sorte que la plupart des femmes aiment à le donner.

11 y a une certaine nuance de clair-obscur, d aube ou de crépuscule, quand, ainsi que le dit le poète,

Il n'est pas encor nuit, il n'est déjà plus jour,

qui sied à merveille à leur tournure d'imagination et de rôve. Je ne contesterai jamais le charme qu'il peut y avoir dans une telle relation ; j'y verrai tout, la raison, la délicatesse, le bonheur môme, si vous voulez, tout, excepté le don enlier; et c'est précisément parce qu'il n'est pas entier et qu'il y a réserve, réserve indéfinie, sous-

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dit. — S'il élait le coulraire d'un homme du monde, misanthrope au fond et homme d^élude, la môme raison lui conseillerait de bien réfléchir avant de se résigner à un état perpétuel de lutte, d'irritation secrète et de trouble intérieur qui rejaillirait involontairement sur la personne la plus respectée.

Voilà ce que la raison, cette exécrable raison qui admet le raisonnement et, quoi que vous en disiez, la discussion, voilà ce qu'elle permettrait de balancer et de mettre aux prises sans trop d'absurdité. — J'en puis parler ainsi sans offenser personne ; car, pour mon compte, je ne m'en accofnmode guère dans la pratique. Je me laisse reprendre et soumettre en présence par l'effet de je ne sais quelle disposilion de faiblesse qui subit le charme. Je me prête à tout un jeu aimable et affectueux que je connais et que je maudis ; je retombe, au sortir de là, dans une misanthropie d'autant plus amère. Je suis tenté

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de demander à la première femme facile l'ombre des plaisirs désormais séparés de Famour. J'use ainsi les restes de ce que je n*ai plus le droit d'appeler la jeunesse, et je n'établis nulle part l'âge mûr pour lequel, cependant, je le sens bien, il n'est d'abri solide que dans le profond du cloître d'étude et dans la conversation philosophique avec les amis, avec ceux qui savent tout et qui regrettent, comme nous, ce que rien ne peut rendre.

Vous vouliez de la raison, en voilà plus qu'il n'était besoin, plus que la franchise d'une femme n'en peut porter. Aussi cette lettre court-elle grand risque de ne point partir. — Au reste, chère madame, vous n'y verriez que l'idée fi^e à laquelle je suis en proie, et, vous qui avez aussi la vôtre, vous devez la pardonner en moi et ne pas surtout la méconnaître.

J'achève à peine, me déterminant à peu près à ne pas envoyer.

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Il est des réflexions qu'il est triste de faire, qu*il est pénible de s'avouer.

Je voudrais que, dans ce que je vais dire, il n'y eût rien de blessant, rien qui sentit rirritation; c'est bien assez de la tristesse.

Vous êtes-vous jamais demandé ce que devient pendant des mois un cœur ardent, malade, fatigué, tel que (sans plus le définir) vous connaissez le mien, — ce que devient ce cœur livré à lui-môme, sans espoir, sans consolation, dans la solitude, et à quels excès il peut se porter, au point de se consumer, de s'user, de s^altérer et de s'aliéner? A quels excès,

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à quel suicide moral en quelque sorte, on peut ainsi se porter contre soi-même, quand on sent que ce secours, tel qu'on le désirerait, ne vient pas, ne viendra pas?

Il est impossible qu'avec votre esprit, avec votre cœur, vous ne vous soyez pas posé la question, et pourtant vous avez agi constamment comme ne la soupçonnant môme pas : pendant des mois, j*ai pu mesurer la limite d'une affeclion que je ne puis croire indéfinie. J'ai touché cette limite ; bien plus, je m'y suis heurté à chaque minute, à chaque point du temps, et elle est restée, cette limite, fixe, invariable, inébranlable.

Pendant ce temps, pas un mot, mais pas un ! n'est échappé de votre plume »

qui sentit l'abandon, qui dérogeât aux lignes rigoureuses que vous vous étiez prescrites. Vous avez tenu rigoureusement ce que vous aviez résolu d'avance.

Si quelqu'un, écrivant une lettre dans ua

moment d*émolion où la main tremble^ s'était dit de n'écrire que sur une feuille de papier bien réglée, de manière à ce que pas une ligne ne fût droite, il aurait fait matériellement ce que vous avez su faire au moral. II m'a été impossible de ne pas reconnaître et ressentir tout cela.

Je sais tous les obstacles, je les apprécie, je crois avoir montré que je n'avais pas le dessein (quand j'en aurais eu la possibilité) d'abuser d'une situation aussi entourée et aussi délicate; mais enfin il n'y a eu aucun abandon, aucun mot qui répondît à ceux que j'implorais. Je sais maintenant ou jamais la mesure de cette affection ; je sais ce que c'est que de faire dépendre son bonheur unique de vous, d'une parole de vous.

Pendant des mois, dans la solitude^ mon cœur a travaillé sur lui-même, contre lui-môme ; on voyait de loin ce travail, et on l'a laissé s'accomplir. Qu'espérait- on

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qu'il en sortirait? Il en sort aujourd'hui des cendres.

Il me serait impossible, en prolongeant, de ne pas laisser échapper quelque mot qui niarquM l'irritation et l'amertume ; et je dois me les interdire aujourd'hui. Nous avions paru, dans ces derniers temps, tout remettre à je ne sais quelle grande conversation que je savais bien presque aussi impossible que le reste.

Cette conversation^ aujourd'hui, ne mènerait à rien, n'apprendrait rien que nous ne puissions savoir déjà; le mieux est de ne pas se l'accorder. -— De quelle 'explication avons-nous besoin ? — Ce qui est sûr pour moi, c'est que la continuation de cette liaison engendrerait en moi des sentiments qu'on doit étouffer, et m'amènerait presque à haïr ce que j'ai eu de trop cher, ce que je reconnais si aimable à tant d'égards et ce que je dois toujours respecter. Dans de tels cas, dès qu'on le

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peut et qu'on s*en croit la force, il faut rompre, délier, taire, ensevelir. Ainsi seulement il peut rester place avec le temps à quelque chose encore de tristement affectueux.

J'ai hâte de rendre ce que j'ai reçu de lettres, et je les renverrai dès que j'en verrai le moyen. Quant aux miennes, je désire expressément qu'elles soient détruites, brûlées, en un mot qu'elles ne subsistent plus. Celle-ci est la dernière que je voudrais avoir à adresser. Je demande pardon de ne rien ajouter. Quelles paroles rendraient ce qui convient? Il n'y a que le respect, la tristesse et le silence. .

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Madame,

Tout ceci peut vous paraître peu clair, tant nous avons cessé de nous entendre depuis des mois; je proflte d'un rare moment d*épanchement pour m'expliquer un peu et laisser échapper les pensées que mon cœur resserre.

J'ai quinze lettres dans mon portefeuille, des lettres de rupture ou à peu près : tout ceci m'est devenu impossible à supporter, à continuer de cette sorte, et pourtant je n'ose rien risquer de solennel, d'irréparable.

Comment le chemin qui mène chez

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TOUS, comment les pavés de votre place, comment Fidée de me retrouver devant TOUS m'est-elle devenue pénible, presque odieuse? Est-ce ma faute, à moi uniquement?

Depuis des mois, pas un mot de vous, de ces mots que j'aurais désirés et que j Implorais, n*est tombé sur moi. Vous avez mesuré toutes vos paroles.

J*ai touché, j*ai heurté la limite de votre affection, et cette limite, durant des mois, est demeurée inébranlable.

Mais ce n*est pas ici le moment de rappeler ces choses : il me suffit de les laisser échapper pour expliquer ce qui ne se pourrait autrement comprendre.

Je voudrais être libre et plus jeune, je demanderais à votre mari de l'accompagner en Orient comme secrétaire ou à tout autre titre : au moins, je secouerais la vie, et peut-être, forcément, vous regarderiez quelquefois de ce côté.

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J'hésite à vous revoir, je voudrais sincèrement pouvoir Féviter, je crains de reprendre ainsi un joug que je me suis juré de briser.

Tout ceci n'a plus aucune issue.

£t, en vous disant ces choses, je voudrais (arrangez cela comme vous le pourrez) qu'il n'y eût rien qui pût vous affliger.

Je voudrais que, de vous-même, lasse et tournant vos idées ailleurs, vous sentissiez que le mieux est de ralentir, de laisser tomber.

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Ce 20. Vendredi.

Chère madame,

Il faut vous répondre, quoique je sois dans la disposition la moins propre à le faire comme je le voudrais. J'aurais déjà répondu à votre lettre, que j*ai reçue dimanche dernier après le départ de la mienne, si je m'étais senti plus capable, plus digne. Non, madame, on ne vous oublie pas; non, ou ne cherche pas des amis nouveaux ou anciens ; nen, on ne fait aucune visite lointaine, et môme on sourit avec une pitié amère (l une telle idée, comme si le cœur revenait jamais aux lieux qu'il a pour jamais quittés et comme

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si ces lieux ne lui étaient pas pires qu*odieux , c'est-à-dire du plus assommant et du plus fastidieux souvenir. Le mal est ailleurs, il est en moi : je ne suis pas fait pour le monde, qu'à la rencontre et au passage; mais d'habitude, de liaison ordinaire, point. Ceci me reprend et éclate dès que j'ai un moment à voir clair et à respirer. A ce dîner l'autre jour, chez M. de Salvandy, j'étais comme un homme des bois, je regardais la porte; tous ces gens me semblaient un bal masqué (je n'en ai jamais vu d'autre, et ça me suffit). A aucun moment de ma vie (voyez-vous), je n'ai cessé et je ne cesse de voir la planche sous le tapis, la latte et le galetas sous le plafond doré, le squelette sous tout ce qui le revêt. Qu'y faire?

Ceci m'est inséparable. Quant aux affections, de bonne heure j'ai souffert dans mes plus naturels sentiments, il y a eu dans mon enfance quelque chose qui m'a

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empoisonné la douceur du sentiment de famille. Depuis, j'ai eu Tabsence, l'isolement au collège ; j'en ai tant souffert, que j'en serais mort si cela avait duré. Alors, j'ai compris qu'il fallait être philosophe et aussitôt j'ai hardiment porté la pierre infernale aux racines trop tendres de mes sentiments, j'ai brûlé, brûlé, j'ai en bonne partie détruit. Je ne sais pas tout à fait comment on abolit les sentiments; mais je «ais des recettes sûres pour les arrêter, les ravager en moi, les empoisonner. Ils ne servent qu'à troubler la vie. Vous voyez que je n'aurais pas dû vous écrire :

mais vous autres, pauvre chère madame, vous autres belles dames du monde, vous ne savez pas ce que vous faites en jouant ainsi sans cesse avec les lions et les ours. — Pour en revenir à l'état où je puis, je hais le monde, j'en ai de trop; si j'avais un pauvre petit avoir à moi, un coin où reposer ma tête, j'y courrais, je

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m'y cacherais durant tous ces mois, mais je suis là, enchaîné à cette borne de l'exécrable Institut, en plein Paris. Qu'importe? Je ne vais nulle part, je n'ai pa»

fait une seule visite depuis que je vous ai écrit. Je dis assez clairement à tout ce monde : « Je ne me soucie pas de vous^ de grâce, je suis reconnaissant. Biais laissez-moi. » Voilà le vrai. Avec cela je m'extermine de fatigue le plus possible, je voudrais pouvoir me livrer à toutes les passions pour en finir. Les matins, malgré tout, je mène assez bien l'étude; j'y ai trouvé toujours si peu de choix et de liberté, que cela m'est à peu près égal de faire tel ou tel article, pourvu que j'aie les moyens de le bien faire. Ainsi je vais toujours de ce côté, dissimulant et faisant le sage, comme, au reste, on le fait perpétuellement dans ce monde menteur»

chacun montrant une face et cachant le»

autres. Je me montre trop à vous aujour-

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LE CLOU D OR h%

dliui. Mais que faire ? Vous me demandez ce que je sens et je déchire les plaies.

Je ne suis pas digne de vous, de cette relation si douce et si ornée; je compte pourtant h fond sur votre amitié, YOtre intérêt. Je ne vous dirai pas que cela m'est indifférent malgré toutes les duretés de cette lettre. Non, chère madame, c'est un de mes rêves, un de mes trésors d'imagination aux moments où je me permets d'en avoir. Je me dis :

« J'ai connu une charmante femme, une âme d'or, l'amabilité môme, faisant tout pour les autres, pour un monde qui ne la méritait pas, qui pourtant l'appréciait et qui en devenait autour d'elle plus aimable et meilleur. J'aurais voulu être, par nature, de ce monde pour jouir, dans la mesure voulue, de tant de bonne grâce et de distinctions proportionnées qu'elle savait répandre autour d'elle. Elle ma donné idée de la vie heureuse dans la

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société, idée qu'avant elle je n'avais pas. » Et puis je me renfonce dans la solitude» dans la misanthropie incurable, dans le Que que ça fait? universel. Après tout, le peu que je vaux comme esprit, c'est par là, et j'ai encore beaucoup à exprimer en ce genre, si je puis recueillir mes forces et me ramasser dans quelque œuvre, une de ces œuvres qu'on ne lira pas tout haut en cercle.

Il est bien temps de me parler encore du voyage à Lausanne (et non à Genève), mais vraiment je n'y comprends rien. Oui, il m'eût été doux, pris et enlacé, de suivre sans cesse, d'être conduit à chaque moment; mais on lâche toujours, on me livre à moi-même, je me perds, je m'abîme, et il faut tout aussitôt que je me retrouve, comme si de rien n'était, comme si tous ces échecs du cœur, coup sur coup, pouvaient laisser recomposer une fraîcheur d c joie et de jeunesse.

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Voilà des pages remplies, je ne sais si je vous les enverrai, je crois que non.

Vous affliger en vous blessant, ou bien vous affliger par mon silence en vous attrisatnt simplement et vous donnant à croire à de la négligence ! — Je ne sais encore, et le hasard en décidera. Adieu !

adieu!

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