‹ Le clou do̕r. La pendule.: La penduleChapitre 5 sur 5 · n.iizedbyG00g[c i · texte numérisé non relu

n.iizedbyG00g[c i

Ltt pagis inachevées qu'on va lire ont été rtcueillies dans le* papiers de Sainte-Beuve. Cest Vesquisie d'une nouveUe qui, maîgré ses imperfections et ses lacunes, ne nous a pas paru indigne de voir le jour.

A HON AHI TSPFFER, Dli: GENÈVE

Je Buis horloger, et, en cette qualité, je remonte les pendules. Je vais en ville k cet effet, et j'ai une clientèle assez bonne dans un quartier choisi : dans mes tour* nées périodiques, j'observe, sans le vouloir, bien des choses. C'est une singulière machine que le monde, et qui ressemble plus qu'on ne croit à une montre : il taontre le doré en dehors et cache bien des rouages, mais le remorUeur ne vient pas.

Quanil j'urrive dans une maison tous les douze ou quatorze jours, et que j'y passe cinq minutes au plus, qu'y puis-je observer? Ehl mais... c'est ïh qu'est le piquant pour moi et le problème. l'ai autreTois étudié la géométrie et la mécanique : avec deux ou trois points donnés, déterminer le reste, recomposer tout un ensemble, voilà le triomphe. Sans en avoir l'air, j'j rCve parfois. Mes problèmes moraux se multiplient : de la sorte, je crois en avoir résolu plus d'un, el avec une cerlaine rigueur, surtout avec un extrême pltùsir; cor, comme dit mon ami T... de Genève, qui est à mon sens un philosophe, et dont j'ai toujours le petit cahier de pensées dans mon tiroir avec mes ressorts : « Je ne sais h quoi servirait l'esprit, si ce, n'est à dispenser, de temps en temps, du terre à terre de l'étude et à illuminer subile* meut l'observa lion. »

J'arrive dans les maisons, chez mes

al)onnés, de midi à une heure, rarement plus tard. Le domealique m'ouvra, et, sans parole, sans antre introduction qu'un coup de chapeau, j'entre dans le salon à petit bruit; ma semelle flnc (c'est une de mes délicatesses) froisse à peine l'épaisseur du tapis et n'annonce rien. Le sommeil de lu petite-maKresEo peut se continuer dans la pièce voisine, la conversation à demi-mot ne cesse pas. Les mères restent à leur toilette, dès qu'elles ont vu ce que c'est qui entre; les filles ne lèvent pas les ;eux de dessus le cahier du piano.

Parfois, au bruit delà porte que je ferme (car c'est le seul signe alarmant), j'entends dans le fond un brusque mouvement, comme quelque chose qui s'enfuit. Mais bientôt, au premier craquement de la clef dans le cadran, tout se rassure.

Je ne suis que le temps qui, de l'autre côté, vient régler ses comptes ; cela ne les regarde pas.

Ils m'ont TU déjà ceat Tois Bans me voir; je viendrais chez eux tout un siècle qu'ils ne me connaîtraient pas davantage.

11 ; a, dans celte partie de mon métier, des instants plus ou moins solennels, et je vous assure que j'en ressens l'impression et la poésie {comme on dirait), tout simple horloger que je suis. Je n'entre jamais dans les grandes salles publiques ou les galeries solitaires, dans les Bibliothèques ou les palais, pour y remonter l'antique horloge en sa botte ëmaillée, sans un sentiment respectueux : j'ai CD ce moment un peu du prâtre à l'autel.

Mémo dans les maisons particulières, il est des jours où un contraste imprévu me saisit et me prête à l'inatan t un rAle auquel je ne m'attendais pas : les jours, par exemple, d'un mariage, d'une naissance; la veille on le lendemain d'une mort. Eux tous, ils sont occupés à leur joie ou h leur douleur, et les heures cou>

LA PEIIDCLB ;t

rent rapides ou leur semblent éterDelles :

j'entre seul, impassible, immuable, à travers les ÎDattentîrs : je fais le mâme nombre de pas, je tourne le même nombre de louis, je sors, j'ai tout réglé. ■ Ainsi la nature! »medis-je. Je me fais peur de moi, en sortant, dans ces moments-là.

Mais je ne veux point parler ici de l'extraordinaire, et le menu me va mieux.

Je ne sais si l'habiLude de l'horlogerie m'a rapetissé ou lalenll l'esprit, mais c'est surtout aux secrets rouages du cœur que je m'attache ; j'en ai en provision de toute espèce. Je me plais à croire que tant de grands mouremeuts au dehors vien- ~ neat de peu, de très peu au dedans, qu'il j aurait de quoi faire rire le remonteur, s'il en était un, à voir la disproportion des effets apparents aux causes. J'en veux particulièrement et personnellement à l'amour: toutes les fois que je puis l'humilier tout bas dans ma pensée, je suis heu-

reux et d'un trèa méchant plaisir. Qu'y faire? Cette misanlhropie m'est venue depuis taotAt quinze ans qu'à Genève la flUe du maître chez qui j'apprenais mon état, une fille en tout point accomplie et que j'aimais éperdument, ne comprit rien & mon amour et s'en alla me préférer un camarade très indigne, très inférieur en tout point, une vraie maiette en horlogerie, et pas plus beau que moi d'ailleurs. Je n'y ai jamais rien compris, sinon que l'amour n'avait pas grand pens ; tout ce que j'ai pu observer depuis lors m'a confirmé dans ma conclusion, et néanmoins, quand un exemple trop direct à l'appui traverse mon souvenir, je suis encore ému.

Il ; a quelques années, je commençai à rcmonler les pendules dans un élégant appartement de larue Neuve-des-M... La première fois..., air élégant... fleurs admirables dans des jardinières élégantes...

cliien... (;rand air; quoique l'uppattement

LA PENDULG

ne fat pas trËs vaslc..., quelque chuso d'ouvert, d'aéré, d'endormi et d'embaumé où la nature.- Trois pièces k pendules, dont, au milieu, ud salon ; dans une des pièces latérales se tenait d'ordinaire la dame du logja... La porte sur le salon toujours ouverte, excepté en hiver.

Deux ou trois fois je vis passer la dame.

J'en fus Ébloui... grande, svelte, fine, une njraphe... Au piano, où je l'entendis plus d'une fois... mince, brune ; une fumme du Nord avec les vivacités du Midi, une Circé innocente, une personne comme dans Milton que j'ai lu.

Au plus vingt-cinq ans... Qu'élait-elleT Je m'interdisais toute question, c'est mon habitude, ma probité de métier, en même temps que ma coquetterie d'observateur :

je veux deviner sans cela. Une des chambres où je remontais la pendule était une chambre à coucher d'homme. J'en conclus que la dame avait un mari. Il me parut au

s* LA rSRDDLE

reste, dana tout ce qui suivit, qn'^ venait rarement k Paris, qu'il Iiabitait prottablement à la campagne et qu'il ne se servait, pour lui, de son logement de ville que comme d'une auberge plus commode, et qu'il ne compliquait pas autrement la vie intérieure de ta jeune et belle émancipée. — Aussi je n'en parlerai plus.

J'y allais avant une heure, les visites du matin que j'y pouvais observer devaient donc être d'une assez grande intimité. Un jour, je m'aperçus en entrant qu'on causait à demi-voix dans la chambre voisine... Lorsque j'y passai, j'y remarquai un assez jeune homme (mais sans distinguer ses traits). Ainsi durant plusieurs mois... (on ne se gËne pas devant nous}. 11 me parut qu'il y avait unisson.

Et, par parenthèse, je vous dirai, en manière d'avis, qu'il faut être bon et très bien né pour ne pas en vouloir de haine (quand on a un peu d'esprit) à ceux qui ne se

LA PERDULB >1

gênent pas plus devant tous. Rien n'est plus naturel à l'homme heureux que d'étaler son air de bonheur devant les indifférents.

Rien ne serait plus nsturel aux passants qu'il dé&e, que de briser ce bonheur.

Les choses en seraient encore k ce commencement d'observation qui est le point le plus ordinaire où je m'arrête : des conversations à voii plus ou moins basse dans la clùmbre d'à côté... Hais, un jour, en entrant, au moment on j'ouvris la porte, j'entendis un cri... et elle s'élança comme vers moi. Je vivrais cent ans que j'aurais encore présents ce cri et ce bond impétueux. Évidemment elle attendait quelqu'un, et elle n'avait pas imaginé qu&ce pût être un autre. J'eus l'air de ne pas être étonné de la méprise, je me dirigeai comme h l'ordinaire vers la pendule, et elle, se précipitant sur le piano, y fit pleuvoir un déluge de notes plaintives, déchirantes...

tout un délire qu'elle improvisait sans doute.

Je passai dans l'autra pièce et je dus j rester un peu plus longtemps ; car je n'7 araÏB pu entrer la dernîËre fois et la-pendule s'était arrfilëe. Pendant que je poussais l'aiguille et attendais à chaque heure la Un de la sonnerie (pardon de ces détails de mëlier), et que tout un siècle d'émotions se passait dans son cœur et déliordait de ses doigts, quelqu'un entra dans l'autre pièce, et je n'entendis que ces mots:

u Est-ce TOUS qui étiez hier au soir à l'Opéra? et avec qui?*

Quand je repassai, en traversant rapidement le salon, j'eus le temps de voir sur le Tront de la jeune femme la douleur, la passion, la jalousie; et la fierté enflammée de ses traits m'éclaira sur le sens de ce peu de mots. Mais quel fut mon étonnement de reconnaître dans ce jeune homme un visiteur favorisé que Je venais ds rencontrer, une demi-heure auparavant, dans un boudoir élégant de la rue du Helder

LA PESDULB «3

cl prusque aux pieds d'une beauté dcjà mûre et en négligé! I.e fond des cboies me fut expliqué à l'inatant.

InfldUe, et à un tel amour I

~ Mais cette personne est bien moins belle! pensai-je.

Et quant aux autres qualités de talent ou de cœur, la différence des intérieurs en disait assez au coup d'œil. VoilJi bien la loi de l'amour, et c'est ainsi qu'il a tout réglé.

Quand je revins... cbangement!... plus de fleura, les fenSlres closes. La piano dans son fourreau. Je ne me rencontrais plus jamais avec l'amant comme cela avait lieu auparavant. Je ne remontais plus que la pendule du salon et celle de la chambre à coucher sans maître. On laissa l'autre s'arrêter dans la pièce où la malade (car elle l'était) se tenait d'habitude... Parfois des cris étouffés que j'entendais... tous les ans, vers décembre, aux environs de l'anniversaire du cri fatal, crise... Au moindre

brait d'une personne qui entrait ii celte henre, il y avait presque évanouissement.. .

le bruit de mes pas lui faisait mal. Je dus plus d'une fois partir sans avoir remonté.

Cela dura deux ans... Quaad Je l'entrevoyais pourt&Dt, passant à travers le salon, comme uoe ombre blanche, amincie encore, pUie, elle était bien belle I

Une fois, dans une absence d'été, le domestique (le vieil intendant) me fit entrer dans la pièce pour visiter cette pendule depuis si longtemps arrêtée... Je la visitai et y trouvai un biilet sous la clefj ouplutât la clef était comme enveloppée dedans, et j'emportai le tout.

Horloge d'où s'élançait l'heure Vibrante en passant dons l'or pur, Comme l'oÎMau qui chante ou pleui Dam un arbre, où son nid est sûr :

Ton haleine égale et sonore Sous le froid cadran ne l>at plu» :

Tout s'éleint-il comme l'aurore

Des beaui jours qu'à ton rront j'ai las ?

(HAnCELIHB VlLUOHE.)

Elle revint à Paris ; peu à peu il me sembla qu'une sorte de mouvement se remit dans sa vie. Parfois j'entendais de la porte une explosion harmonieuse du piano...

n est vrai qu'en entrant, tout avait cessé, elle s'était enfuie... mais enfin c'était quelque chose que de se reprendre aux goûts chéris, mSme pour exprimer ta douleur.

Qu'était-ce que ce mortel indifférent et peu digne qui était l'objet et la cause de tels maux, sans plus s'en soucier? le hasard in'éclaira un jour sur son compte. Je l'entendis annoncer chez un de mes abonnés, à la minute où je m'y trouvais, un matin qu'il y avait concert. Je reconnus... quoi?

un nom assez familier aijx lecteurs de mon journal quotidien, pour certains petits contes assez commuas à mon sens et que

«a LA FGSDULE

je n'y liiais jamus ; — un auteur de peUlcs feuilles ; peu de chose en vérité. — La rougeur me couvrit le front pour la noble déçue. Quoil madame, c'était 1& le choix I c'est là le culle immortel de la plus noble douleur! — Ce jour-là, j'avoue qu'en faisant un retour sur moi-même et sur mon mécompte de Genève, je me sentis un peu consolé.

Cinq ans se sont passés ; su moral, tout ce qui ne tue pas se guérit ou a l'air de se guérir. La machine humaine a cela de singulier, que,méme après que le grand ressort est brisé, elle fait semblant d'aller encore. Un jour, je m'aperçus que quelques conversations du matin (c'est à trois heures maintenant que j'f vais) se tenaient de nouveau dans la pièce voisine et laissée ouverte... Je pouvais désormais librement j remonter la pendule, et le timbre d'or me semblait rajeuni. Dn homme d'un extérieur dislin-

gué et grave me parut s'attacher j) cette beauté jeune encore et qu'un reste de pâleur ne rend que plus touchante. Les soins délicats, assidus, comme une sûre promesse de fidélité, ressorlaient Ji mes yeux de ses manières et de leur affectueuse douceur. Elle l'écoute, lui sourit si je ne me trompe; mais les troubles, àl'auniversaire, continuent toujours. J'observe tout cela, du coin de mon métier, avec un intérêt réel et vrai pour la créature privilé^ée qui ne me cannait pas et qui ne m'a pas, je crois, adressé deux fois la parole dans sa TÏe. L'homme m'intéresse aussi, parce qu'il est bon et a l'air touché. Pourtant, avec lui, quand mon œil l'efQeure en passant, mon ironie a prise et recommence.

Il est toléré, il est écouté, il se croit heureux. Hais mol qui ai vu l'autre régne, qui ai entendu cet inexprimable cri vers moi, et qui ai su pourquoi, j'ai en pitié son bonheur I

88 LA PERDDLE

P.-S. — Quand je dis qu'il se croit heureux, je ne sais trop; cor, un Jour d'été que la pendule avait encore besoin de réparation (rien ne nuit aux pendules comme d'avoir été négligées longtemps], et que le vieil intendant me l'apporta, j'y trouvai ce nouveau papier sous la clef au lieu des anciens vers sur l'Horloge; est-ce une indiscrétion à moi de les avoir copiés? il est vrai que j'ai pour excuse de n'y avoir guère rien compris. A l'endroit des vers, je ma retrouve horloger et dirais volontiers comme Rousseau de Genève : « Je n'entends rien à cette mécanique-là. » Ils disent tous qu'ils chantent, et moi, je cause. Quoi qu'il en soit, les voici tels quels :

Comment chanter quand l'Amie est en pleurs.

En pleurs ardents, en cuisantes douleurs,

Quand l'insomnie, A son chevet, comme pour l'insulter, Chaque nuit, dresse une image bannie.

Comment chanter 7

D'an court sommeil quand un odieux rêva Toujours l'éveille, et debout la soulève :

Pâleur de mort 1 Quand, plus étrelnt que ce vieillard de Troie, Sous deux serpente son noble cœur se tord

Comme «ne proie ;

Tenant sa main que je n'ose baiser, Dana ma tendresse essayant d'apaiser

Son ftpre veine, Quand j'ai senti passer un brusque effroi, Et ce beau «ein ressaisi d'une peine

Qui nest pas moi.

Comment chanter? — Mais si la belle aimée S'est adoucie et par degrés calmée,

Si SB pâleur N'est plus qu'un channe où sourit l'amour même ; Sans s'irriter, si sa molle douleur -Permet: Je f-ime!

Si son regard le plus lent, le plus Kn, Envoie au mien, dans un oubli divin.

L'âme sacrée.

Et si sa lèvre, enflant ses beaux trésors, Semble mûrir pour l'heure désirée,

On chante alors ;

LA PBNOnLE

On chante un peu, comme après une pluie L'oisean mouillé dont l'ùle »e ressaie

Sous un rayon ; On chante aussi comme un rayon qui tremble Qui craint qu'an ciel le fuyant tourbillon

Ne se rassemble.

Que ai l'amie, heureuse d'écouter Osait encore après moi répéter

Ce mot : Je taimt t Si tout son cœur, i la fin déconvert.

Tombait au mien dans nu aven suprême

D'un seul concert,

Chant du bonheur t & quelle hymne de fête Pour couronner et bénir la conquête

A deux genoni !

A moins, k moins qu'à ce chant qui s'élance Ne se môlfll le murmure plus doui.

Ou le silence

lOSEFH DELORME.

ST) ^"'""8'e

Page 1