SI LE CLOC D OH
raisons secondaires ont laissé perdre — pour toujours!
Il est insensé, il est vérilableraent imprudent ( dans l'ordre des afTections], il est coupable de laisser passer certains moments uniques dans la vie, certaines rencontres et conjonctions d'étoiles, certains printemps : laisser perdre de tels moments qui ne reviendront jamais, c'est tenter la destinée, c'est violer la tendresse, c'est mériter tous les malheurs.
Que ces moments soient passés, que ces printemps entrevus dans un éclair soient déjà loin pour moi, tout me le dit :
madiRicuIté de vivre, ma souffrance habituelle, ses entraves Éi elle qui augmentent chaque jour, les éloignemcnts auxquels elle sera de plus en plus soumise sans que le clou (for de l'amitié ait été posé entre nous, — et pourquoi ne pas tout me dire?
r&ge, & tous deux, qui vient, à elle aussi, et qui, le jour où ce je ne sais quoi qui
m'a ravi aura son ëchec, me laissera libre et vengé.
Elle a bien de l'esprit, mais elle n'a pas compris la vie, ni ce que c'est qu'un sentiment sérieux, naturel, auquel toutes les bonneR grtlces de la société ne sauraient donner le change, — et qui aurait demandé si peu, — une seule fois, — et toujours!
Après tout, sous tous ces airs de raison, elle est plus flëre que tendre, plus glorieuse que passionnée.
L'amour-propre est au fond de tout, et la Rochefoucauld a. raison ; mais l'amour-propre, ches quelques-unes, consiste à vouloir être passionnément aimées coûte que coûte, et à aimer aussi, c'est-àdire à vouloir le bonheur des deux. Chez elle, quelles que soient ses atfections gracieuses, l'amour-propre la porte surtout il être approuvée, à ne pas Ûtre blâmée, à sauver sa gloire.'
Si LE CLOU D'OR
Madame Récamier, madame de Haintenun étaient de celte race-là. Je les ai toujours baies. Comment m'; suis-je laissé prendre?
Chère madame,
Je reçois une lettre de vous bien banne et qui m'irrite presque. Où en suis-je?
Hais TOUS louez toujours vos lettres. Non, elles ne sont pas ce qu'elles doivent : pas un mol n'i passe l'autre, c'est irréprochable.
La raison y triomphe; aujourd'hui, c'est la charité. Hais la passion, quelque chose qui soit un mot, un cri, une parole échappée ! Rien. Oh ! vous me connaissez Lien mal, et vous faites avec votre esprit tout ce qu'il faut pour m'atiénar. Et encore ces lettres sont faites pour tous revenir, pour ne pas me rester : ce serait en effet trop grave. Cela ne peut aller uinsi. Que
ferai-jel Irai-je en Grèce le 20 septembre jusqu'au commencement de novembre? On me l'a proposé -, c'est possible que je le fasse, pour mettre encore plus d'espace entre nous. Peul-Ctre irai-je tout bonnement eu Suisse voir, le mois prochain, mes bons amis. M'ayez pas peur, je ne dirai pas où je vais et je ne vous verrai cerlainement pas. Voyez-vous, chère madame, TOUS ne saven pas les paroles qui touchent, qui apaisent, quelque chose qui ne soit pas écrit en vue de votre gloire.
Allez, je TOUS voudrais heureuse, mais je sens que nous nous sommes trompés.
Vous dites toujours que je mets le marché à la main, mol odieux. Non, madame. Je TOUS demande de croire & mon imperfection, à mon indignité, à mon incurable amertume, et de m'oublier.
AUTRE KOTB CONFIBBNTJE ILE
CeOitliUet.
Voilà huit jours que j'altends, choque matin, une lettre, et avec une anxiété croissante. Il est évident qu'il se passe quelque chose de très grave. Est-elle malade? morte? Ha pensée a dA s'appesantir douloureusement sur celte solution Tatale. Est-elle offensée et passée à l'indifférence? Tout est possible, tout m'est également triste et sans espérance. J'attends l'heure de dix heures (du courrier) avec impatience. Je fais demander coup sur coup si l'on n'a rien ; puis, quand j'en suis certain, ma journée est close ; je ferme mes rideaux, je m'étends sur mon lit d'en-
nui et m'j figure aisément un tombeau.
He pensée ne vit plus, tout trarail m'est odieux, et je ne me plais qu'à retourner mon ennui, mon délaissement, la Tuite des choses aimées.
Et c'est elle qui s'appelle raisonnable et qui affecte de l'être, qui constitue un tel état, qui se garderait do le prévenir ou de le guérir, et pour qui la plus frivole convenance du monde l'emporte sur ces sentiments naturels auxquels l'issue est refusée 1
Ohl que de sentiments perdus, consumés en eux-mêmes! Comment laisser perdre ainsi les trésors du cceuri
Je lui ai dit qu'elle était la plus dissipée des femmes sérieuses;
Je lui dirai aussi qu'elle est la plus tendre des glorieuses; mais pour glorieuse, au fond, elle l'est.
Elle veut toujours, en amour, des fleurs ; elle ne comprend rien à la connais-
LE CLOD D OR
eance vr&ie des sentiments naturels; il vient un moment où, les fleurs données, ils n'ont plus qu'à produire leur f^uit. Mais elle ne veut pas de ce fruit, et demande (oujours et toujours des fleurs, rien que des fleurs. Elle se trompe. Mon cœur n'est pas de ceux qui se laissent meltre en $erre chaude pour fleurir constamment «t avorter. Oh I non pas I Elle ne sort pas du point de vue Taclice du monde ni du cercle embelli et menteur.
CelIJuiUat.
Je TOUS ai sérieusement crue malade, J'ai cru à quelque accident Je me disais dans ma confiance : » Si elle n'était qu'un peu m&lade, elle écrirait encore. Si elle l'était beaucoup, elle prierait aa tante de m'écrire. Il faut qu'elle soit plus que beaucoup malade pour que ce silence se prolonge... " El je faisais toutes les suppositions fatales, et Je prenais toutes les résolutions pieuses et solennelles. — Lequel des deux avait une confiance d'enfontî — Vous elles simplement piqaée durant ce temps-Ib.
Quand je suis seul, je me retrouve
6t LE CLOU D OR
en prësence de mon mal sans illuBion. Je n'attenda ni n'espère rien, je ne désire même rien; car, n'ayant pu créer en vous le sentiment que j'aurais voulu et qui aurait entraîné, je connais assez votre situation et votre nature pour ne pas désirer ce qu'il faudrait (en supposant qu'on pût jamais l'obtenir], ce qu'il faudrait, disje, arracher violemment, et ce qui rendrait malheureuse celle qui ne me parait capable ni d'abandon ni d'oubli. — Je me retrouve donc seul, sans illusion, et je lutte & nu et à cru avec ma morsure : qu'y a-t-U d'étonnant que je ne trouve point de paroles pour TOUS? Je me tourne et me retourne sur le flanc, appuyant sur mon mal et me demandant s'il n'y apas de mojen de guérir et d'échapper. Cela devient vite mon idée fixe.
Les sentiments naturels ont un cours que vous semblés méconnaître. Après les fleurs, les fruits. Vous voulei toujours des
fleurs. Mon ctsar n'a plus k en donner après deux ou trois années de préludes et de promesses. La saison des fruits était arrivée, celle des fleurs serait revenue ensuite. Mais non, vous voulez des fleurs continuelles, une promesse continuelle ; cela est factice, c'est mettre l'arbuste en serre chaude pour qu'il fleurisse sans cesse, sans réaliser jamais. Cela fuit d'énormes fleurs de jardin, charme des ^eux, de très belles fleurs à regarder du salon. — Toujours le salon !
U n'y a de vrai à un certain moment, de raisonnable et de sûr dans les passions fhmches et naturelles que de se lier une bonne fois, que d'enchaîner l'avenir et de l'embellir à jamais par un éternel souvenir. La vieillesse est douce ensuite, la fatigue, la diminution des forces et de la vie, tout cela devient un charme de rêverie en souvenir de ce qu'on a f^ùtë, de ce qu'on a été l'un pour l'autre, et
de ce qu'un regard apaisé se dît dans une larme.
Le zviii* siècle arait du bon s'il n'avait pas trop appujé. Vieillir avec une personne qui sait la vie et avec qui on l'a goAtéei vieillir ensemble, unis, satisFaits et fidèles; il y a là toutle bonheur humain retrouvé...
Hic ip$o Uaan consimerer xvo.
Ce Mmedi 36 octobra 114...
Chère madame,
Je viens vous demander vos ordre»
pour jeudi ; je dois élre ce jour-là à rA,cadémie depuis deux heures et demie jusqu'à quatre heures et demie. Le reste des heures sera trop honoré d'une minute passée h.
TOUS voir.
Vous avez été très aimable de songer k m'écrira; tous l'èles toujours, aimable; ce qu'il 7 a de mal entre nous, c'est la âituation qui, passez-moi le mot, n'est pas franche, n'est pas naturelle. Pour que je le dise et que je le sente ainsi après une saison dont tant d'heures se sont passées près de tous, il faut que cela soit. Ce que
je VOUS ai dit là-bas est vrai : il tous devient comme nécessaire de temps en temps de défaire la trame, de la laisser se défaire un peu, aBn qu'oa puisse recommencer toujours, et s'arrêter toujours au même point ; sans quoi, on courrait risque d'avancer, sinon de l'achever. De !à ces petites rigueurs, ces froideurs non pas calculées, mais indiquées et nécessaires, ces épouvaulements de la moindre parole un peu francbe et libre sur de certains sujets, quoique vous ayez d^à entendu la même chose cent fois; de là, enfin, ces lettres aimables qui arrivent à temps, tout ce qu'il faut pour empocher de se dâcourager, sans toutefois donner de l'espoir. On traite ainsi les prisonniers qu'on veut conserver pour un certain temps ; ou leur donne Juste assez de nourriture pour qu'ils ne meurent pas.
Chère madame, j'ai bien pris ma part dans ce que vous avez dit sur le plaisir de
voir ses amis à Paris ; mais je n'en ai pris qae ma part, et, vous-même, toub trouveriez fort mauvais et fort présomptueux que je m'en attribuasse davantage.
II y a, en outre, cette foule d'amis pour qui on met des robes décolletées, au risque de s'enrhumer; ceux-U ont bien leur part aussi.
II y a enfin quelqu'un qui a mieux et qui à lui seul prendra tout.
Chère madame, si je vous disais encore une fois tout ce que je sens, je dirais que tout cela est misérable ; car, à ce moment et depuis bien du temps, je le sens ainsi, — Hais il arrivera sans doute qu'encore une fois je reafoncerai ma pensée, mes sentiments, et que vous, vous maintiendreE votre empire, heureuse d'atteindre à vos fins, mfime sans avoir donné dans votre vie la moindre minute de bonheur à celui qui vous aura aimée.