‹ Le cocher de Napoléon; vaudeville anecdote en un acteChapitre 3 sur 16 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

KRETTLE , "WALDMAN , puis FRANCK.

"WALDMAN.

Et j'irais troubler sa joie , son bonheur ! . . •

KRETTLE.

Oui, ce serait dommage. . . Mais, en attendant, il vons croit riche et se conduit en conséquence . . . Ah ! voilà Franck...

( 9) FRANCK, entrant. J'ai vu tous ceux à qui vous àeyez d' Targenl , maître Waltlman.

WALDMAN.

Éh bien?

FRANCK

Ils consentent à prendre ce que vous leur offrez; mais quant à vous faire crédit davantage , ils ne le promettent pas.

TVALDarAN.

Allons, nous verrons à force d'e'conomie et de travail à nous tirer d'embarras. . . A toi maintenant , Franck.

FRANCK

Moi , maître Waldman ? vous ne me devez rien. . . c'est bien platôt moi, qui vous sois redevable. . . vous m'avez élevé , appris gratis votre état de menuisier, et mis à même de gagner ma vie partout où je me trouverui.

"VVALDMAN.

Oui , tu es un bon ouvrier , c^est vrai.

FRANCK

Et moi, je ne puis rien faire pour vou», que vous aimer... ab ! dame ! du fond de mon cœur , ainsi que toute votre famille; mais si j'avais le bonbeur que l'occasion de vous être utile se présentât, je ne la laisserais pas échapper, allez . . .

WALDMAN.

Elle se présente , mon garçon.

FRANCK, "Vrai ! Je suis-t-y heureux !

WALliMAN.

Ce que je vais te demander te coûtera beaucoup.

FRANCK

Ah! diable! ça se trouve mal, inoi qui n'ai pas un kreutzer.

WALDMAN.

Il faut que tu me quittes, Franck.

FRANCK

Moi , maître !

KRETLE , s'avancant.

O mon dieu !

WALDMAN.

Oui, mon garçon

( lo ) FRANCK,

Comment, votis me renvoyez?. . . C'est pas possible... Moi, votre apprenti, votre enfant; car , jusqu'ici, vous m'avez tenn lieu de ptre. . . Je vous le re'pète. . . c'est pas possible.

WALDMAN.

Non , mon ami, je ne te renvoie pas ; ta conduite sage et rangée ne me'rite pas un pareil traitement. . . Mais il faut nous séparer. . . ton intérêt l'exige.

FRANCK, ai^ec colère.

Par exemple , c'est un peu fort, celui-là ! Je vous obéirai, c'est certain.

KRETTLE , l'oulaiit l'appaiser.

Franck ! . . .

FRANCK, de même. Non, Mam'selle ! laissez-moi parler, je ne me connais plos. . . Maître Waldman , je Paime. . .

TVALDMAN , «pec douceur.

Je m'en étais aperçu.

FRANCK , étonne'.

Ah ! . . , mais ce n'est pas tout. . .

KRETTLE, voulant le faire taire.

Mon ami! . . .

FRANCK

C'est inutile , je parlerai. C'est pas tout, c'te jeunesse, elle a va que j'étais un bon diable , et elle m'aime , voyez vous.

WALDMAN.

Je m'en doutais.

FRANCK

Tiens ! . . , Je me disais : le père m'a donné un éfat. . . je lui demanderai sa 611e ^ nous nous établirons. . . Je suis jeune, j'ai du courage , nous serons tous heureux... et c'est ce bonheur là quç vous voulez détruire, dans mon intérêt ?

AIR ; Faut r oublier.

Mon intérêt ! . . . c'est-il possible ! Je ne le comprendrai jamais, . < Veut qu'je r'nonce à tout c'que j'aimais , Que je déchii' mon cœur sensible !

Loin de celle qui m'adorait , Malheureux il faut que j'ianguisse ;

( ÏI )

Enfin , accablé de regret ,

De désespoir faut qu'ie in'périsseT»^. .

El tout ça, dans mou intérêt?. . .

"WALDMAN.

Je t'ai laissé dire; veux-tu in'ëcouler à ton tour?

FRANCK

Voyons, parlez; mais j' suis bien sûr... c'est égal, parlez. . .

WALDMAN.

Je suis pauvre, mes enfans, très-pauvre. La misère a détruit mon crédit, elle a fait fuir mes pratiques, et je vois mon atelier abandonné. Toi, Franck, tu es obligé de rester oisif, tu perds ton temps et ton état sans m'être utile; pars, voyage, perfectionne-toi, amasse de l'argent, et reviens t'établir auprès de nous; alors ma fille est à toi... Ce projet-là ne vaut-il pas mieux que le tien?

FRANCK

C'est vrai; mais il faut vous quitter. . . quitter mam'selle Rrettle. . . Et puis comment vivrez-vous?

"WALDMAN.

Le travail de Krettle et le peu que je ferai suffiront peut-être. . .

FRANCK

Ça vous serait encore plus facile si vous n'aviez pas le père Landau.

WALDMAN.

Le ciel nous le conserve long - temps! Ce br«ve homme , que vous voyez aujourd'hui , plus pauvre que moi , fut pendant quinze ans premier cocher de Napoléon... il pouvait aisément faire des économies, s'assurer une existence indépendante... Son bon cœur a compromis sa vieillesse. 11 n'a jamais pu voir nu malheureux sans lai ouvrir sa bourse , et dieu sait combien , avec cette disposition, il en a rencontrés 1 Moi-même, je n'aurais pu m'établir , épouser ta mère que j'adorais, ma chère Rrettle , sans les secours de cet homme généreux... Il passait à Lintz avec son maître , je périssais de chagrin et d'amour , il me vit, prit pitié de moi, et quoiqu'étranger, sans autre recommandation que ma douleur, il m'acheta ce fonds de menuisier, m'avança de l'argent , et je pus me marier.

KRETTLE.

Ah! qu'il reste avec nous tant que nous pourrons... Le voici. . . Je vais servir sou déjeûner.

sc:Èi\E IV.

KRETTLE, LANDAU, WALDMAN, FRANCK.

LANDAU

Vive la joie ! mes amis! bonne nouvelle!

■WALDMAN.

Qnoi donc?

LANDAU

Tout va bien en France ! tout s'affermit ! partout l'ordre et la coa6ance !

AIR : Camp de Grand'Pié.

Grâce au peuple intrépide,

L'pays a contracté L'union la ^lus solide

Avec la liberté ; De c't'hymen qui Tenchaute ,

Il ne s'ra jamais veuf : C'est eu mil huit cent trente , Mieux qu'en quatre-vingt iieuF.

Ils promettaient, les autres, D'donner la poule au pot ; Mais nous , malius apôtres.

Nous comprenions l'argot.

L'peuple est sobre, il s'contente

D'avoir la soupe et le bœuf , Pourvu qu'mil huit cent trente Vaili' mieux qu'quatre-vingt neuf.

Pauvre Monsieur Tartuffe,

Comm' vous allez maigrir !

Vous n'aurez plus la truffe

Pour vous épanouir; J'vous vois , la bouche béante.

Vous régaler d'un œuf. . .

Là d'ssus mil huit cent trente Vaudra quatre- vijigt neuf.

Ah! ça, le de'jeûner maintenant, Krettle?

K.RETTLE , qui inent de déposer le de'jeûner sur une petite table défiant la porte.

Le voilà , père Landau,

LANDATJ , s'asséjant.

Qu'est-ce que c'est? an seul couvert!

■WALDMAN.

Nous avons de'jeûné.

LANDAU

Sans moi ! ce n'est pas bien. Et toi , Franck , allons , des choux de Bruxelles , de la bière de Liège , du fromage de Hollande. . . est-ce que ça ne te tente pas ce déjeûner des Pays-Bas?

Air du Vaudeuille du Procès.

Je n'trouv' pas la même qualité A tout c' que c' pays là recelle.

Pour trinquer à la liberté , J'aime le farrau de Bruxelle.

Bierre de Liège , tu me plais , Tu nous inspires le courage...

Mais je laisse le hollandais Tout seul manger son fromage.

LANDAU

Tiens, Waldman, je t'apportais «ne bouteille de vin da Rhin.

WALDMAN.

Tu la boiras.

LANDAU

Seul? non, ma foi.. . j'ai toujours tont partagé avec mes amis.

FRANCK

Eux n'ont pas fait de même.

LANDAU

Tant pis. Un seul comme toi , Waldman, dédommage de la perte des autres.

^PVALDMAN.

J'acquitte une dette.

Ta bonne amitié me ferait presque bénir cette funeste bataille de Leipsick! C'est de là que datent mes chagrins et les malheurs du grand homme ! . . . Jusque là tout n'avait été que bonheur pour lui et pour moi. . . Avec quelle joie nous nous mettions en campagne , lui dans sa calèche , moi sur mon siège,

Air de Mariamne. »'< '^

Quel Plaisir ! toute notre roule N'était qu'un' moisson de laurier ; On enlevait une redoute Avant Je coup de l'étrier.

L'enn'nii s'arrête

Pour nous fair' tête...

Un temps d'galop ,

Et le voilà capot.

De poste en poste ,

On lui riposte;

A chaqu' relais Un triomphe , un succès. . .

Partout oîi je l'menais , la gloire , Fidelle à ses pas , le suivait , Et , j'puis rdire, ma calèche , Le char de la victoire.

TVALDMAN.

A Leipsick le char s'est rompu.

LANDAU

Ou plutôt il a été pris.

Et le cocher avec.

LANDAU

Toutieul heureusement... Depuis je ne l'ai pas revu... il partit pour l'île d'Elbe- je fus jeté dans nn hôpital, presque paralysé par suite du froid. . . impossible de faire passer de mes nouvelles. . . Enfin il revint en France ! je l'apprends , je lui fais savoir que je suis encore de ce monde; il m'écrit que mon siège est vacant , et que mes chevaux m'attendent. . . Je vais le revoir!. . . Mais, bah ! 1' temps d' la correspondance . . . tout était fini , le Bellerophon Pemmcnait... et je n'étais pas là!... je ne l'aurais pas quitté, non!... Le désespoir, la misère m'allaient faire périr, lorsque tu me rencontras, brave Waldman , tu me recueillis , tu me soignas en frère.

"WALDMAN.

C'était un devoir, un bonheur ! . . .

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