‹ Le code civil commenté à l'usage du clergé, dans ses rapports avec la théologie morale, le droit canon et l'économie politique (volume 4)Chapitre 35 sur 40 · ie vicomte de Lorg^eril. Cela les fait rire beaucoup · texte numérisé non relu

ie vicomte de Lorg^eril. Cela les fait rire beaucoup

M. de Gavardie. Il est certain que c'est un mauvais précédent que d'empêcher un orateur, même de lire un discours, et vous avez raison, monsieur le président, de maintenir la parole à l'orateur. (Hilarité).

M. le président. Monsieur de Lorgeril, continuez. Je vous en prie, Messieurs, veuillez faire silence.

M. le vicomte de E<org;eril. Alors il épousa Marcia, tille <le Lucius Philippus, qui vécut en parfaite intelligence avec lui et lui donna tout le bonheur qu'on peut attendre d'une femme belle, sage et aimable. Il y avait déjà plusieurs années qu'ils étaient mariés, et il en avait eu deux enfants, lorsqu'un personnage consulaire, Quintus llortensius, rival de Cicéron et grand admirateur de Caton, se mit à admirer la femme de œlui-ci avec non moins d'enthousiasme, et voulant orner sa famille des rejetons d'une matrone aussi accomplie , il supplia Caton de vouloir bien la lui céder. Caton, persuadé que les hommes de bien en se communiquant des femmes vertueuses, contribuent très efficacement à la propagation de la vertu dans les familles, n'hésita pas à accéder à la demande (le son ami, ne mettant pour condition que le consentement de Lucius Philippus. Ce consentement obtenu, la cérémonie eut lieu avec toute la gravité et toute la pompe imaginables. Au dîner nuptial, Caton fit, en l'honneur des deux époux el suivant son habitude, des libations copieuses à Bacchus, son dieu de prédilection. Marcia resta avec Hortensius jusqu'à la mort de celui-ci. Au commencement des guerres civiles, Caton la reprit |)our femme avec (i'aularit plus de satisfaction qu'elle était grandement enrichie de la fortune d'Horlensius. Comme une nouvelle cén'*monie eut lieu à chaque nouveau mariage, on ne peut pas dire que Caton ait prêté sa femme à Horlensius. Il ne ni que profiler de la liberté absolue du divorce laissée par la Un à tous les Romains. Pourquoi voudriez-vous que la loi française fût nmim libérale que la loi romaine? Pourquoi nos jeunes législateurs, qui n'ont

peut être pas tous la même éloquence qu'Hortensius , ne pourraient-ils pas se piquer de la môme générosité que Caton envers les personnages consulaires ?Iis y trouveraient honneurs et profit, deux choses qu'on ne dédaigne pas généralement dans ce temps de République.

La loi de 1792 était sur ce point en rapport avec la loi romaine. Parmi des effets qu'elle produisit, j'en citerai un fort intéressant. Voici ce que disait, dans un discours prononcé le 24 nivôse an V devant le conseil des anciens, le savant jurisconsulte Favart de Langlade.

« Une jeune citoyenne se marie avec l'assurance de recueillir tous les biens d'une vieille grande tante. Survient la loi du 14 nivôse, et la jeune mariée se trouve frustrée dans ses espérances. Alors son mari et elle conviennent de divorcer d'un commun accord. L'opération faite, le jeune homme épouse la tante qui, comme la loi le lui permettait, lui fait donation de toute sa fortune par contrat de mariage ; puis, comme elle avait alors quatre-vingt quatre ans, elle ne tarda pas à mourir, et le jeune veuf reprit sa première femme » .

N'y a-t-il pas là un mélange touchant d'affection de tante, de dévouement conjugal et d'abnégation bien propre à faire refléchir les partisans du divorce et à les décider à faciliter les rapprochements entre époux divorcés, plus encore que la Chambre des députés ne l'a jugé nécessaire ? Voilà ce qui me semble bien probable ; mais ce qui est positif, certain, ce qui ne peut manquer d'arriver, c'est que, lorsque vous aurez fixé les cas qui rendront le divorce légitime, les raisonnements, par analogie, qui afflueront de tous côtés , vous forceront d'en augmenter l'énumération. Si vous admettez, par exemple, comme une cause de divorce, la stérilité reconnue, vous passerez rapidement à l'infirmité habituelle, de l'infirmité habituelle à l'infirmité périodique, de l'infirmité périodique à l'infirmité temporaire, mais prolongée, etc.

Il fallait bien moins chez les Romains ; pourquoi serions-nous moins favorisés qu'eux par la loi ? D'ailleurs ne sommes-nous pas le peuple chez lequel on répète saiv^ cesse, en vers comme en prose, cet adage partout si répandu dans les sphères les plus hautes comme dans les plus basses : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. La porte entrebaillée est ouverte tout au grand par le moindre courant d'air.

Lorsque cela aura lieu pour le divorce, on pourra voir clairement ses effets sur notre société moderne. Aujourd'hui nous ne pouvons que les prévoir ; mais nous devons les prévoir, puisque nous sommes chargés de voter la loi qui doit trancher la question du divorce. Pour aider notre sagacité dans une telle entreprise, devons-nous consulter les vaines imaginations des rêveurs, ou nous en rapporter aux faits réels tels que les racontent les historiens ? Poser la question, c'est la résoudre. Consultons donc l'histoire. Denys d'Haï icarnasse, dans les Antiquités romaines, après avoir fait l'éloge des anciennes lois qui Interdisaient le divorce, ajoute : Alors il

régnait entre les époux une amitié constante produite par l'union durable des intérêts. On n'était point alors obligé de faire des lois pour enjoindre le mariage aux patriciens, comme lorsque le divorce eut grandi dans la corruption et dans les excès de luxe. Vers cette dernière époque, c'est-àdire sous les empereurs du temps de Néron, Sénèque déclare que la perspective du divorce était le principal attrait du mariage ; Juvénal exerce sa verve sur les dames romaines qui trouvaient, dit-il, le moyen de se marier huit fois dans cinq ans. Mais voici qui est bien autrement remarquable.

Ecoutez ce fait. Messieurs, il est caractéristique (Rires).

« Saint Jérôme raconte , dans une lettre, avoir vu à Rome les funérailles d'une dame qui avait eu vingt-deux maris. Quand elle fui séparée du vingt et unième, était-ce par la mort ou par le divorce ? Je ne saurais le dire ; elle chercha avec soin un homme qui fût digne d'elle. Elle fut assez heureuse pour le rencontrer dans un Romain qui avait eu vingt femmes, et l'épousa (Nouveaux rires). > Vous voyez. Messieurs, voilà ce qu'on gagne à écouter (Hilarité générale). ^ Le Sénat et le peuple romain prirent le plus vif intérêt à cette union extraordinaire, et de tous côtés des paris considérables furent faits sur la manière dont elle se terminerait. La mort de la femme trancha la question. Alors le Sénat et le peuple romain décrétèrent, pour fixer mieux ce fait important dans la mémoire du peuple que le veuf suivît les funérailles de sa, digne épouse, sur un char de triomphe, une branche de laurier à la main. »

Cette femme aux vingt-deux maris laisse bien loin derrière elle la Samaritaine à laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ reprochait d'en avoir eu cinq, la différence des chiffres peut servir jusqu'à un certain point à mesurer la marche accomplie par le divorce, de la fin du règne d'Auguste à la fin du règne de Théodose.

Mais pour ne parlerque de ce qui concerne plus particulièrement la France et le temps où la loi de 1792 était en vigueur , si l'on coiisulle les tableaux dressés à celte époque dans les départements pour constater le nombre des mariages, des divorces et des naissances, on pourra se rendre compte du coup porté à la morale par le divorce, des progrès qu'il avait faits en peu de temps, du discrédit dans lequel le mariage tombait de jour en jour, par suite de la corruption résultant de la dissolubilité de ses liens, et de la faveur qu'obtenait au contraire le concubinage. Dans la circonscription de Paris, l'an IX de la République, le nombre des mariages fut de 4.000 (en chiffres ronds), le nombre des divorces de 700. L'année suivante, c'est-,idire l'an X, le nombre des mariages fut de 3.000, chiffres ronds, et le nombre des divorces de 900. Vous le vojez, plus le nonjbre des divorces augmentait, plus le nombre des mariages diminuait. Quant aux unions illégitimes, leur nombre dép.tssait celui des légitimes, si Ton s'en rapporte au chiffre des enfants naturels.

Vous le voyez. Messieurs , il suffit d'avoir un peu lu l'histoire el réfléchi sur ses enseignements, pour ne pas se laisser convaincre par les beaux

discours des partisans du divorce, qui ne craignent pas d'affirmer qu'à lui seul il suffirait presque pour rétablir la pureté des mœurs, tant il imposerait de réserve aux gens mariés! Si les faits n'étaient pas là pour démontrer le contraire, une réflexion bien simple suffirait pour fixer votre conviction. Et, en effet. Messieurs, quelle est la cause de la plupart des séductions, des chutes et par suite de la naissance des enfants naturels ? La promesse du mariage. Eh bien I la promesse du mariage, après divorce, serait encore assurément une source féconde d'adultères n'attendant à se produire que la promulgation de votre loi.

On a appelé la statistique à l'aide du projet adopté par la Chambre, et l'on a dit : Il faut rétablir le divorce, parce que par là se trouvera considérablement diminué le nombre des enfants adultérins qui proviennent des séparations légales. Mon Dieu, oui, sans doute, ce nombre-là diminuera; je ne dis pas le contraire ; mais le nombre des enfants qui ne sont pas adultérins uniquement à cause de ce précepte de la loi is pater est quem nuptiœ demonstrant, ne sera-t-il pas augmenté d'une manière effrayante ? Vous n'empêcherez pas les femmes d'être assez convaincues de l'éclat et de Tirrésistibilité de leurs charmes pour ne pas douter des beaux serments de leurs adorateurs. Vous n'empêcherez pas les Lovelaces de notre époque d'être assez perfides, assez hypocrites pour faire, au profit de leur vanité ou de leur passion, tous les serments les plus solennels qu'ils ne tiendront jamais ; car ils savent trop bien à quelle peine du talion ils seraient exposés, et quelle menace, plus désagréable peut-être que l'épée de Damoclès, serait suspendue sur leur tête.

Et nous aussi, nous pourrions nous appuyer sur la statistique pour combattre le divorce. Mais la morale et la raison nous suffisent. N'a-t-il pas été démontré, preuves en main, que là où le divorce était en vigueur, le nombre des mariages diminuait ? Nous avons parlé des Romains, forcés d'édicter une loi invitant les patriciens à se marier, et, lorsque votre loi sera votée, croyez-vous que des parents un peu soucieux de l'avenir et de la dignité de leur fille, seront bien empressés de la marier, lorsqu'elle n'aura pas la certitude de rester avec son mari ? Quelle affection, quel dévouement peut apporter à une famille la jeune fille qui peut douter d'en faire longtemps partie ? Pour moi, je ne connais rien de plus difficile à concilier que les intérêts de deux époux, lorsque le lien qui les unit, peut être rompu par la passion ou le caprice de l'un d'eux.

L'indissolubilité du mariage crée la considération, la stabilité, la paix des familles, tandis qu'un mariage sujet à être dissous et ne différant que bien peu d'un concubinage habituel, ne peut rien ni pour leur dignité ni pour leur bonheur. Il contribue beaucoup plus à la corruption qu'à la pureté des mœurs. Il n'est personne de bonne foi qui ne le reconnaisse, et n'avoue en même temps que la faculté de faire divorcer, si vous l'accordez, ne servira guère qu'aux puissants et aux riches, c'est-à-dire à ceux-là même qui n'ont déjà que trop de facilité pour secouer le joug des convenances et pour éluder les lois.

Le peuple, qui vit de son travail, est trop occupé pour se livrer aux énervantes imaginations de la paresse, et pour rêver le luxe des unions temporaires. Rarement ceux qui vivent au prix de leurs sueurs, seront tentés de profiter de raffranchissement que notre honorable M. Naquet leur prépare. Les efforts de ce grand libérateur ne serviront guère, je suis désolé de le lui apprendre, qu'à favoriser le vice et à contrister la vertu. En effet, dans les cas les plus fréquents de demandes de divorce, ceux provenant des incompatibilités d'humeur, je vous laisse à penser quelle sera la situation de celui qui aura assez d'amour-propre bien placé, assez de dignité pour ne pas céder au violent caprice du plus exigeant. A quelle rancune, à quelle persécution ne sera-t-il pas en butte ? Comment I vous voulez faire cesser les discordes dans le mariage, et voilà que vous les suscitez partout I Vous voulez éteindre le feu, et voilà que vous l'allumez là où il n'existe pas déjà, et que vous l'attisez où il aurait pu s'éteindre I

Fort bien, me dira-t-on ; mais vous ne voyez les choses que sous un point de vue ; vous ne pensez au divorce que pour le combattre ; vous ne nous parlez jamais de cette liberté aussi nécessaire à l'homme que l'air qu'il respire et sans laquelle il est comme s'il n'était pas. De quel droit enfin voulez-vous imposer à votre semblable la perpétuité d'une chaîne qu'il a pu rechercher autrefois, mais qu'il abhorre aujourd'hui, lorsque vous pouvez, gracieusement, l'en délivrer par quelque phrase de votre loi ? Je répondrai : Oui, l'amour de la liberté est naturel à l'homme. iMais il ne lui est pas moins naturel de se soumettre à la nécessité et de renoncer à une inclination qu'il ne peut satisfaire. Oui, l'amour, qui, comme le dit le fabu liste, a presque toujours la folie pour guide, exige la liberté dans ses caprices ; mais l'amitié qu'accompagnent presque toujours la raison et la sagesse , n'est jamais plus solide (lue lorsqu'un grand intérêt en a formé le lien. Or, lequel de ces deux sentiments est le plus essentiel dans le mariage, chose sérieuse s'il en fut jamais ? L'amour, connue vous le savez, est un oiseau de passage qui s'envole le plus souvent, dès qu'il aperçoit une porte entr'ouverte, et ne reparaît plus, tandis que Tamilié, quand elle est sincère, grandit avec les années, et, de deux volontés ne faisant qu'une force, triomphe plus facilement des obstacles que nous rencontrons sans cesse sur le chemin de la vie.

N'y a-t-il pas, du reste, dans l'idée du divorce un sentiment d'injustice qui ne peut manquer de vous frapper? Lorsque l'association domestique se forme, les apports de l'homme et de la femme ne sont pas les mêmes ; lorsqu' elle se dissout, les résultants ne sont pas égaux. L'homme entre dans l'association avec son autf)rité, la femme avec- sa dignité. Quand il en sort, l'homme conserve loute son autorité ; la femme a iMîrdu non-seulement sa dignité, mais encore l'appui nécessaire à sa faiblesse, et presque toujours sa beauté et la fécondité de sa jeunesse. Deveime veuve et storile, elle pourra être cha.ssée du domicile conjugal, et obligée de quitter la maison habitée par les enfants auxquels elle a donné l'existence. Est-ce qu'une

68 APPENDICE l.

transaction qui, en se résolvant, laisse les contractants dans une position si différente où tous les avantages sont du côté du plus fort, tous les désavantages du côté du plus faible, peut être considérée comme un contrat ordinaire, et n'est-ce pas un acte de haute raison et de haute morale d'en avoir rendu les liens indissolubles ?

Mais, dira-t-on, le divorce est favorable à la population ; sans lui, bon nombre de familles ne pourraient se continuer. Écartons ce dernier argument ; car l'intérêt de quelques familles ne peut être supérieur à l'intérêt

Quant à cette affirmation : le divorce est favorable à la population, je nie formellement qu'elle soit vraie.

Non, le divorce n'est pas favorable au développement de la population ; bien au contraire. Kt, en effet, lorsque l'idée et le désir des ruptures faciles aura pénétré dans les masses autant que vous le souhaitez, et que la perspective du divorce sera devenue, grâce à vos prédications, le principal attrait du mariage, comme au temps de Sénèque, les enfants seront considérés comme un obstacle : on ne tiendra plus à en avoir, et à leur donner les soins nécessaires à leur conservation. L'ombre de Malthus doit sourire de loin, en ce moment, aux efforts des partisans du divorce; mais^ Messieurs, vous ne donnerez pas à ce terrible économiste, un nouveau sujet de triomphe posthume : le mal est déjà trop grand, pour que vous cherchiez à l'accroître. Vous réfléchirez avant de vous laisser convaincre par cette déclaration, si peu honorable pour notre pays, sur laquelle nos adversaires fondent une partie de leurs espérances : « La France est mûre pour le divorce ? »

Mûre pour le divorce, pourquoi ? Est-ce parce que le respect a presque disparu des familles ? Est-ce parce que l'adultère est devenu si commun que les journaux regorgent d'histoires d'infidélités scandaleuses ? Est-ce parce que partout on trouve l'appel au libertinage : dans les tableaux, les nudités et les attitudes lascives, dans les livres, les descriptions passionnées ou obscène-, les provocations dans les rues, dans les théâtres ? Ah I si, pour être mûr pour le divorce, il s'agit de marcher dans l'impudence vers la dépravation, oui, la France peut être bien mûre pour le divorce ; mais n'est-elle pas mûre aussi pour autre chose, pour la décomposition sociale et pour l'asservissement ? Et cette maturité, comment l'a-t-on si fort avancée, si ce n'est en brisant les liens qui unissent d'abord l'homme à Dieu, ensuite l'homme à ses semblables? Le mariage indissoluble maintenait encore dans la famille, et par conséquent dans la société, quelques-uns des liens les plus indispensables. Mais si on les brise, on arrivera promptement à la désorganisation, à la corruption et à la mort.

Comment, la mort ? me direz-vous ; mais la France est pleine de vie ! Oui, sans doute, il y a encore de la vie en France, malgré toutes les expériences dangereuses faites sur elle comme sur une âme vile ; mais si vous continuez, ces essais délétères déjà tontes sur la magistrature, sur l'armée.

LE DIVORCE. tjy

sur l'instruction publique, si vous les étendez jusqu'au foyer domestique et à la famille, il n*est pas loin le jour où il n'y aura plus d'autre vie en France que celle que l'on peut constater, lorsqu'on approche l'oreille de l'un de ces cercueils où les vers et les insectes se disputent les débris de quelque cadavre (Très bien ! très bien I et applaudissements sur plusieurs bancs.— Rires ironiques à gauche).

Mgr Freppel (i). Messieurs, au moment où l'indissolubilité du mariage va disparaître très probablement de la loi française pour faire place au divorce, je considère comme un devoir de prendre la parole une dernière fois dans cette question, pour m'élever contre une aussi grave atteinte à la civilisation chrétienne, et cela, au nom de l'Église, au nom des meilleures traditions de la France, et, s'il m'était permis de l'ajouter, au nom de la démocratie elle-même... (Oh ! oh !) entendue au sens le meilleur et le plus élevé du mot.

Et d'abord, au nom de l'Église, car il est évident que c'est elle, sa doctrine et sa législation qui se trouvent directement visées et immédiatement atteintes par l'établissement du divorce. (Interruptions.)

M. Letellier, le rapporteur de votre commission, ne s'en cache pas, c'esl une étape de plus sur la voie de la laïcisation. Or, tout le monde- sait ce que veut dire ce mot dans le vocabulaire moderne : cela signifie tout simplement la déchristianisation de la France. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Oui, Messieurs, c'est la gloire, c'est la grandeur de l'Église catholique d'avoir ramené le mariage aux conditions primordiales de son institution, de l'avoir dégagé des imperfections de la loi mosaïque, d'en avoir fait un lien plus fort et plus puissant que tous les caprices et toutes les passions de l'homme.

Appuyée sur les conséquences du droit naturel, sur le droit divin positif, sur le droit ecclésiastique, sur le droit civil lui-môme, l'Église était parvenue à faire triompher dans le monde civilisé le principe de l'indissolubilité conjugale.

Pour arriver à ce grand résultat, elle avait dû lutter pendant des siècles c^jntre l'empire romain, qui, comme le disait Martial, avait organisé l'adultère à la faveur du divorce, contre les Césars de Byzance, vos véritables précurseui-s à vous, républicains français, dans ce relâchement et dans cette rupture du lien matrimonial. (Très bien I très bien ! à droite.)

(1 ) Séance du 16 mal 1884, à la Chambre des Députés

Pour faire triompher ce principe dans le monde, l'Église avait lutté contre les barbares impatients de tout frein, contre les mœurs de la féodalité, contre le despotisme des princes, contre les Caribert de Neustrie , les Dagobert V\ les Philippe T", les Philippe-Auguste, tous ces souverains qui avaient oublié que l'Évangile oblige les grands comme les petits, les forts non moins que les faibles. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Plutôt que de fléchir sur ce point capital, l'Église avait mieux aimé voir l'Angleterre se détacher d'elle, à la suite d'Henri VIII, ce contempteur cynique de l'indissolubilité du mariage.

C'est après de tels efforts, au prix de tels sacrifices, grâce à dix-huit siècles de luttes persévérantes, héroïques, mêlées de revers et de succès, mais toujours admirables de grandeur et de beauté morale, que l'Église est parvenue à maintenir dans le monde civilisé le principe de l'indissolubilité conjugale.

Et voici que, méconnaissant ce résultat, l'un des plus élevés de la civilisation, vous allez y porter atteinte à votre tour, au risque de renier , avec la doctrine de l'Église, les meilleures traditions de la France ! ( Très bien ! très bien I à droite.)

Car, Messieurs, la France, elle aussi, d'accord avec l'Église, avait su garder intact dans tout le cours de sa longue histoire, jusqu'au '20 septembre 1792, et depuis 4816 jusqu'à nos jours, le principe de l'indissolubilité conjugale.

Avec le sentiment de l'honneur, de la fidélité, de la générosité, de la délicatesse morale qui le distinguent à un si haut degré, ce pays avait admirablement compris que la polygamie successive, moins sans doute que la polygamie simultanée, mais enfin que la polygamie successive, elle aussi, est une déchéance de l'idée moçale. Il avait compris qu'en dehors de l'union indissoluble il n'y a ni dignité pour les époux, ni éducation pour les enfants, ni discipline pour la société. (Très bien ! très bien I à droite.)

Ce pays avait compris que la faculté de rompre l'engagement conjugal est une prime d'encouragement au désordre, à la violation de la foi jurée, aux instincts les plus bas et les plus égoïstes de la nature humaine. (Aux voix 1) Ce pays avait compris que le divorce est un piège tendu à la plus faible des deux créatures unies par le mariage, et qu'à l'égard des enfants, il est de la part des parents une injustice et un abus scandaleux de la force.

Voilà ce que ce noble et généreux pays avait admirablement compris ; et c'est pour n'avoir jamais séparé du mariage l'idée d'un dévouement à toute épreuve et d'un sacrifice perpétuel, qu'il s'était maintenu à la tête de la civilisation.

Les nations protestantes avaient bien pu céder sur ce point capital, sous l'influence d'une doctrine personnifiée au début dans la personne d'Henri VIII d'Angteterre et du landgrave Philippe de Hesse ; mais c'était l'hon-

LE DrVORCE. 71

neur de la France de n'avoir pas consenti à cet abaissement de l'idée du devoir devant la passion coupable, et de s'être refusée à faire du mariage un marché à terme que l'intérêt et le caprice pourraient résilier à leur gré. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Eh bien ! c'est à ces nobles traditions, à ces traditions si éminemment françaises, à ces principes implantés depuis des siècles au cœur de la nation que vous allez renoncer ; vous allez ravir à ce pays sa supériorité morale et l'un de ses plus beaux titres de gloire ( Très bien ! très bien ! à droite.)

Et au profit de qui ? Ce n'est certes pas de la démocratie. J'aurais voulu qu'un représentant plus autorisé que moi de la démocratie montât à cette tribune, pour protester en son nom contre cette grave atteinte portée à la civilisation française.

Car enfin, messieurs, qui vous demande le divorce? Sont-ce les populations de nos campagnes ? Le divorce leur fait horreur I (Très bien ! très bien ! à droite.)

Ce n'est pas non plus l'ouvrier de nos villes, car, je le dis à sa louange, l'ouvrier de nos villes entend maintenir à son foyer domestique, si modeste, si pauvre soit-il, l'honneur de sa femme et de ses enfants. Le divorce est un luxe aristocratique qu'il ne songe pas à se procurer. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Qui donc vous a demandé le divorce ? qui, messieurs ? Quelques femmes écervelées. . . (Exclamations et rires à gauche), quelques romanciers qui se font un jeu des mœurs et des lois. (Bruit.)

Voilà ceux qui vous ont demandé le divorce et auxquels vous sacrifiez le grand principe de Tindissolubilité du mariage.

Un membre à gauche. Et M. Naquet !

Mg^r Freppel. Je vais en parler. (On rit.)

Et dans cette campagne antifrançaise, anticatholique, sur qui se sontils appuyés? Je voudrais ne blesser personne, mais enfin il faut appeler les choses par leur nom, il faut dire comment elles se sont passées : pour faire aboutir la loi du divorce, ils se sont appuyés sur une poignée d'Israélites. . . (Exclamations à gauche. — Très bien ! très bien ! à droite.)

M. Paplnaud. On s*est appuyé sur les quatorze cas de nullité de

mariage de l'Église catholique !

Mgr Freppel. Il n'y a aucune espèce de rapport entre une sentence qui déclare qu'un mariage n'a jamais été valide et une sentence qui prétend briser le lien d'un mariage validement (X)nlraclé.

Je reprends. Le mouvement qui va aboutir à la loi du divorce est, dans le véritable sens du mot, un mouvement sémitique (Interruption à gauche. — Nouvelle approbation à droite), un mouvement qui a commencé à Crémieux pour finir à Naquet

A gauche. Ah? Ahl

Wtgv Fr eppel* . . à travers toute une série d'Israélites fauteurs et promoteurs du divorce. (Très bien I très bien ! à droite.) Ailleurs, dans le reste de l'Europe, il se produit des mouvements antisémitiques ; et j'ai à peine besoin de vous dire, messieurs, que je ne les approuve en aucune façon, malgré les imprudences qui ont pu les provoquer. Ici, au contraire, nous assistons à un mouvement sémitique qui va triompher dans la question du divorce, (Interruptions et rires à gauche) et que vous allez probablement consacrer par votre vote I

M, Jules Roche. Le Christianisme n'est pas autre chose qu'une religion sémitique.

Mg^r Freppel. Eh bieni messieurs, il me reste assez d'honneur français et de fierté chrétienne pour ne pas abaisser, en ce qui me concerne, devant les Israélites les barrières de la civilisation chrétienne. (Vives marques d'approbation à droite. — Interruptions à gauche.)

M. liouisi Cruillot (Isère). Ce sont vos ancêtres, les Israélites! Vous êtes leurs continuateurs !

Hg^r Freppel. Et aux prix de quels sacrifices montrez-vous cette condescendance pour le mouvement sémitique dont je viens de parler?

Voix à gauche. Berreyer n'était pas un sémite, et il était partisan du divorce !

llgr Freppel. Au prix des plus grands intérêts que vous ayez mission de sauvegarder dans l'ordre politique et social. Je suis encore sous l'impression du discours que prononçait à cette tribune, le 8 février 4881, l'honorable M. Brisson, qui préside cette assemblée, et je puis le louer avec d'autant plus de liberté que je ne cours pas risque en ce moment de blesser sa modestie. (Très bien î très bien ! à droite.) Ce sera l'honneur de sa vie d'avoir fait ce discours . . , (Nouvelle approbation à droite) ; car, à certains égards, ni dans cette enceinte, ni au Sénat, il ne s'est jamais rien dit de meilleur sur cette question. (Très bien I très bien ! à droite.) Eh bien, que vous disait M. Brisson ?

(( Prenez garde I vous disait-il. Vous allez ébranler notre institution maîtresse, la véritable molécule sociale de ce pays-ci, le seul élément solide autour duquel vous puissiez grouper vos autres institutions. Vous livrer à une expérimentation sur Tunique molécule sociale qui vous reste, la famille, ce n'est pas le fait d'hommes politiques. »

Eh bien, messieurs, m'appuyant sur ces belles et nobles paroles, je vous dis à mon tour : Si depuis soixante ans les révolutions ont pu passer sur ce pays sans atteindre, sans troubler plus profondément sa vie politique, sa vie morale, sa vie sociale, c'est que, en dépit de tous ces bouleversements périodiques, il possédait dans la famille indissoluble un élément incomparable de fixité, de solidité, de stabilité, de persévérance. (Très bien I très bien I à droite.) C'est cela qui lui a permis de traverser tant de crises

redoutables, sans y laisser son honneur ni sa fortune. Que si maintenant, à tant de causes d'inconstance et de mobilité, vous allez encore ajouter les incertitudes, les défaillances, les tiraillements, les ébranlements, les déchirements du foyer domestique, je me demande en vérité quelle sera dans l'avenir la destinée de ce pays. (Très bien I très bien ! à droite. ) Ce qu'elle sera dans l'avenir ? Ah 1 je ne le prévois que trop ; je n'apprends rien à personne, je réponds au contraire au sentiment de tout le monde en disant que la dépopulation de la France est la plus vive, la plus cruelle et la plus poignante de toutes nos préoccupations patriotiques. La statistique a fait là-dessus des calculs qui m'épouvantent pour l'avenir. (Interruptions à gauche.)

Eh bien, est-ce que vous croyez, par hasard, qu'avec votre loi du divorce vous aller favoriser les mariages? Oui, vous verrez celai quelle sera donc la jeune fille sérieuse et avisée qui, cette loi une fois votée, n'hésitera pas à s'engager dans les liens du mariage ?. . .

Un membre à Vextrême gauche. Si vous la dirigez I (On rit.)

llg^r Freppcl à la pensée que, à quelques années de là,

elle pourra être abandonnée, elle et ses enfants, non pas irrégulièrement, — cela s'est toujours vu, par malheur — mais régulièrement, mais légalement, normalement par celui auquel elle aura donné sa foi et sa vie. (Applaudissements à droite.)

Et quels sont donc les parents — oh 1 je vous dirai tout I — quels sont les parents vraiment dignes de ce nom qui n'éprouveront pas dorénavant les plus vives angoisses au moment où ils confieront ce qu'ils ont de plus cher au monde à un homme qui, à quelque temps de là, la loi à la main, pourra chercher un prétexte toujours facile à trouver, pour rompre un lien qui lui pèse? (Interruption à gauche. — Applaudissements à droite.)

Messieurs, le résultat le plus clair et le plus certain, le résultat incx)nlestable de votre loi, sera une diminution sensible dans le nombre des mariages. Ne vous faites aucune illusion à cet égard.

Eh bien I est-ce qu'a défaut de toute autre motif, cette raison-là, cette raison si éminemment française et patriotique, ne devrait pas suffire pour vous faire repousser un projet de loi aussi contraire», aux intérêts du pays?

Encore messieurs, si le projet qui vous revient du Sénat respectait au moins la liberté de conscience, la liberté religieuse 1

Voix à gauche. Ah ! ah t Nous y voilà I

lf|fr Freppcl. Mais, par l'article 310, vous foulez manifestement

aux pieds les dnuts de,s catholiques.

Un membre à gauche. Mais non, ils ne sont pas .forcés de divorcer I

Mg^r Freppel. Voici ce que porte l'article 310 :

« Lorsque la séparation du corps aura duré trois ans, le jugement pourra être converti en jugement de divorce sur la demande formée par

l'un des époux », c'eet-à-dire môme par l'époux capable, qui pourra de la sorte bénéficier de sa faute.

M. liéon Renault. Vous faites une conclusion I

llgi* Freppel. . . . bénéficier de son crime, contrairement à toutes les notions de la justice et de Téquité, en dépit de cet axiome juridique que pei*sonne n'avait jamais contesté : Nemini fraiis, nemini crimen patrocinari potest.

Or, il va sans dire, monsieur Léon Renault, qui m'interrompez, que, dans de pareilles conditions, la séparation de corps, cette ressource suprême qui n'est certes pas un bien, mais qui est un moindre mal, qui peut être un remède légitime à des situations douloureuses, insupportables, la séparation de corps, dis-je, deviendra impossible pour les époux catholiques, car ils s'exposeront, en la demandant, à voir prononcer le divorce contre eux à trois ans de là. (Très bieni très bien I à droite.) Ils se trouveront placés de la sorte entre la loi religieuse, qui leur interdit le divorce, et la loi civile, qui le prononcera contre eux, au bout de trois ans, en faveur de la partie conjointe, alors même que, par les plus justes raisons, ils auraient demandé et obtenu la séparation de corps.

il. liéon Renault. Vous retombez constamment dans la même confusion entre le lien religieux et le lien civil du mariage.

Mgr Freppel. Je ne confonds rien de tout ; il n'y a qu'un seul lien du mariage : le mariage est valide ou il ne l'est pas. (Interruptions à gauche.)

Eh bien 1 n'est-ce pas là une inégalité monstrueuse, une violation flagrante des droits de la conscience ? (Très bien I très bien ! à droite.)

Mais la commission elle-même. Messieurs, trouve — et M. Letellier ne me démentira pas — que l'article 310 est injustifiable au point de vue juridique.

M. lietelllep , rapporteur. J'ai dit dans mon rapport que l'article 310 est injustifiable lorsqu'on se reporte à l'argument qu'ont invoqué ses auteurs. Nous l'avons accepté comme transaction bien qu'il nous paraisse insuffisant, pour donner satisfaction à ceux qui réclament le divorce.

Mgr Freppel. Injustifiable, ce sont vos propres expressions. Eh bien ! je dis après vous qu'en effet il est injustifiable au point de vue juri dique, mais j'ajoute qu'il est encore moins justifiable au point de vue de de la liberté religieuse ; car la perspective d'un divorce inévitable au bout de trois ans empêchera désormais l'époux catholique de demander la séparation de corps, dût sa situation être la plus insupportable du monde. (Interruptions à gauche.)

Ah ! je le sais bien, vous faites de la sentimentalité quand il s'agit de libres-penseurs ; mais quand il est question d'époux catholiques, tout ce beau zèle disparait pour faire place à une indifférence complète. (Rumeurs à droite.)

Je n'insiste pas davantage, car je ne veux pas refaire le discours que j'ai eu l'honneur de prononcer devant vous il y a deux ans. Votre parti est pris d'avance. Beaucoup d'entre vous trouvent cette loi détestable, et ils la voteront tout de même, pour une raison ou pour une autre. Quant à moi, Messieurs, c'est le cœur navré de tristesse que j'assisterai au vote de cette loi qui, si elle était appliquée, achèverait la ruine et la dépopulation de la France. (Réclamations à gauche. — Vives marques d'approbation à droite.)

Voix à gauche. Mariez-vous 1

M. Géorgien Perln. Demandez donc la suppression du célibat des prêtres.

Mgr Freppel. Mais j'espère que les mœurs, plus fortes que les lois,

réagiront contre ce mouvement sémitique. . . Voix à gauche. Encore I

M. Georges Perln. Il y a des juifs qui sont très bien vus à Rome

quand ils apportent de l'argent 1

Mgr Freppel. ... et qu'il ne se trouvera pas en France, comme dans l'ancienne Rome, un Spurius Carvilius Ruga pour ouvrir la marche dans une voie qui conduirait à la dissolution de la famille et àla décadence du pays. (Vives marques d'approbation à droite. — Nouvelles réclamation» à gauche.)

Par la loi que vous aller voter, vous piononcerez le divorce entre la troisième république et l'Église catholique. (Exclamations sur divers bancs à gauche.) Eh bien, votez cette loil Allez, si vous le voulez, du côté d'Israël, allez vers les Juifs I (Exclamations et rire-s sur divers bancs à gauche.)

.H. Clemenceau. Rendez l'argent I

Mgr Freppel. Nous restons, nous, du côté de l'Église et de la France I (Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à son banc, est félicité par ses amis.)

Discours de l'abbé' MA UR Y, sur la propriété des biens du clergé (0.

Messieurs , si la ruine absolue du clergé séculier et régulier avait été jurée d'avance dans cette assemblée ; si nous avions à lutter ici contre une force irrésistible de résolution, il ne nous resterait plus d'autre parti à prendre, dans ce moment, que la résignation et le silence; mais, si nous n'avons à combattre aujourd'hui qu'une seule force de raisonnement, c'està-dire que des principes et des calculs, nous ne devons pas redouter la discussion de M. l'évéque d'Autun vient d'ouvrir devant vous.

D'abord, Messieurs, c'est surtout dans ce moment de vertige, où la décadence des principes religieux a ébi-anlé les fondements de toute autorité ; où la multitude, égarée par des systèmes de gouvernement aussi pernicieux à la société qu'à la religion, semble attendre que, partageant ses travers, nous allions présenter en détail à la sanction royale les chapitres les plus démocratiques du contrat social de Jean-Jacques Rousseau, citoyen et perturbateur de Genève ; c'est dans cette crise de l'impiété en délire que nous pouvons rappeler avec confiance au Corps législatif cette vérité attestée par tous les anciens législateurs, que la Religion est la seule base solide des lois. Vous avez rendu vous-mêmes. Messieurs, un hommage solennel à ce principe politique, lorsque vous avez décrété que vous n'écouteriez aucune proposition relative aux finances, jusqu'à ce que tous les articles de la constitution fussent irrévocablement arrêtés.

Cependant, Messieurs, ce grand ouvrage de la constitution , que les peuples attendeni de votre sagesse, est à peine ébauché. Vous n'avez encore rien prononcé sur la religion de l'État, et déjà vos discussions se portent vers l'existence politique du clergé. La détermination du culte public ne

(1) Séance du .31 octobre 1789, à l'Assemblée constituante.

devait-elle donc pas précéder l'examen de la dotation , ou plutôt la spoliation de ses ministres ? Je dirai plus, Messieurs ; non-seulement la religion nationale devait être déclarée loi fondamentale de l'Klat, avant que le clergé fut traduit par le plus jeune de nos évéques à votre tribunal , pour justifier devant vous l'antique propriété de ses biens ; mais encore ce premier principe de la constitution était le fondement nécessaire de tous vos travaux. La Religion est, en effet, la seule morale du peuple ; et, selon l'expression d'un ancien (Cicéron), la première redevance de Vhomme en société ; et quand vous avez mis les créanciers de l'État sous la sauvegarde de l'honneur français, vous n'avez pas oublié, sans doute, que la Religion est elle-même la plus sîire sauvegarde de l'empire.

La propriété est une et sacrée pour nous comme pour vous. Nos propriétés garantissent les vôtres. Nous sommes attaqués aujourd'hui ; mais ne vous y trompez pas, si nous sommes dépouillés, vous le serez à votre tour : on vous opposera votre propre immoralité, et la première calamité en matière de finances atteindra et dévorera vos héritages. Nous n'avons usurpé les possessions de personne. On ne nous en accuse pas. Nos biens nous appartiennent donc, parce que nous les avons acquis, ou parce qu'on nous les a donnés.

Nous les avons acquis du produit de nos économies ; nous produisons les titres de nos acquisitions. Nous les avons faites sous la protection et avec l'autorisation expresse des lois. L'État nous a défendu, en 4 749, d'acqucrir de nouveaux immeubles, et nous avons obéi ; mais l'édit de main-morte n'a jamais eu d'effet rétroactif, et loin de confisquer nos anciennes propriétés, il les a toutes consacrées. Vous venez de reconnaître vous-mêmes, Messieurs, ce droit de propriété des gens de main-morte, dans votre décret sur le prêt à ternie fixe ; car vous les avez autorisés à placer ainsi leurs fonds ; et vous n'auriez pu appeler à ce privilège un religieux lié par le vœu de pauvreté, ou une femme en puissance de mari. Or, vous n'avez pas voulu nous tendre un piège, sans doute ; vous n'aviez pas le projet de nous dépouiller le lendemain de nos rentes constituées par votre autorisation expresse, quand vous nous avez nominativement admis à contracter ainsi avec nos concitoyens, et à partager avec vous tous les droits des propriétaires rentiers.

On nous a donné nos biens. Les actes <le fondations existent. Ce n'est point à la nation, qui n'est, comme le clergé lui-même, comme les hôpitaux, c(jmme les communes, qu'un cx)ri)S moral • ce n'est pas même au culte public que ces dons ont été faits. Tout a été in<lividuel entre le donateur qui a légué, et l'Église particulière qui a reçu. On ne connaît aucun don générique fait a l'Église. Les dotations d'un très grand nombre de cures ne sont que des fondalion.s inspirées |><ir la pitié de quelques parois-

siens, et ne peuvent par conséquent retourner à la nation, parce qu'elles n'en viennent point. Quelle propriété serait sûre dans le royaume, si les nôtres ne l'étaient pas ? La dîme elle-même ne nous a point été donnée par la nation. La variété de sa perception dépose évidemment contre l'unité de son origine. Il est démontré que le clergé en jouissait avant Clovis. Il est démontré qu'elle a été léguée par des dons particuliers dans plusieurs provinces, et que la plupart des dîmes sont des redevances féodales, qui ont changé de nom.

On ne sait jamais l'histoire de France, Messieurs, quand on ne l'a étudiée que dans les historiens. C'est dans les titres originaux qu'il faut aller puiser la connaissance des faits sur lesquels est fo'hdé votre droit public. Il est constant et avéré par ces premiers monuments de la législation française, que la nation en corps n'a jamais ni stipendié ni doté le culte public, et que l'Église n'a reçu que des donations particulières. Les lois les plus anciennes de la monarchie déterminent ou confirment la perception de la dîme ; mais elles supposent toutes la préexistence de ce droit. Charlemagne, dans ses Capitulairés, ne l'accorde qu'aux églises de ses domaines, et il déclare plusieurs fois qu'il n'impose point l'obligation de cette redevance à ses autres sujets. La dîme fut donc originairement une espèce de cens seigneurial, un don particulier des grands propriétaires, qui avaient dans leur territoire le droit très-considérable alors d'ériger une paroisse : Jus templi. Ils cédèrent une portion du terroir à leurs vassaux, en leur imposant à perpétuité cette contribution, pour ne point rester seuls grevés de la dotation des cures, dent le principal décimateur ou donateur de la dîme retint le patronage ; et ils partagèrent également la destination de ce tribut entre les ministres du culte, l'entretien des églises et le soulagement des pauvres. Voilà textuellement la clause de nos plus anciens actes de fondation. Les pauvres ne sont par conséquent de véritables donataires du tiers de la dîme ; et comme nul ne peut renoncer par eux dans un abandon légal, il est évident qu'il faut les entendre pour les dépouiller. Dès la première race de nos rois, on distingue dans notre droit public des dîmes allodiales, des dîmes seigneuriales, et des dîmes ecclésiastiques; mais on ne voit nulle part des dîmes nationales ou des dîmes royales. Le don ne vient par conséquent ni des rois ni de la nation ; et par la nature des contrats qui sont les seuls titres fondamentaux des propriétés, il doit être éternel, tant qu'il y aura en France un culte et des malheureux.

Nous sommes devenus propriétaires comme vous, Messieurs, par des dons, par des acquisitions, par des défrichements, et la loi nous a garantis nos propriétés comme elle a actionné les vôtres. Vous n'avez d'autre droit sur nos biens que l'enclave du territoire, et si ce titre de propriété était admis, il vous dépouillerait tous. Les biens du clergé appartiennent à la nation, de la même manière que chaque province lui appartient. Vous n'êtes pas plus autorisés à déléguer aux rentiers les propriétés de l'Église, que vous ne le seriez à leur adjuger le sol de la Champagne ou de la Bour-

gogne. Quand on dit que le territoire du royaume appartient à la nation, on dit seulement qu'il ne peut appartenir à des régnicoles, ou l'on ne s'entend plus.

Mais, dites vous, c'est la nation, c'est le roi qui a doté les églises, et la nation peut révoquer ces dons qui cessent d'être des propriétés, quand elle les réclame. La nation, Messieurs, possède tous les pouvoirs, et elle est obligée de déléguer tous, pour se soustraire au despotisme de l'anarchie ; mais les propriétés ne lui ont jamais appartenu, et nous ne tenons d'elle aucun autre bienfait que sa protection.

D'ailleurs, Messieurs, si la nation a le droit de remonter à l'origine de la société pour nous dépouiller de nos propriétés, que les lois ont retenues et ' protégées pendant plus de quatorze siècles, ce nouveau principe métaphysique vous conduira directement à tous les insurrections de la loi agraire. Le peuple profitera du chaos pour demander à entrer au partage de ces biens, que la possession la plus immémoriale ne garantit pas de l'invasiop. Il aura sur vous tous les droits que vous exercerez sur nous, il dira aussi qu'il est la nation, qu'on ne prescrit pas contre lui. Je suis loin d'interjeter un appel au peuple, et d'exciter des prétentions injustes et séditeuses qui anéantiraient le royaume; mais il doit être permis d'opposer à un principe injuste et incendiaire les factieuses conséquences que peut en tirer la cupidité, malgré votre patriotisme que les désavoue. Nos rois, ou les grands vassaux qu'ils représentent n'ont pas donné à l'Église la vingtième portion de ses biens ; mais, s'il ont donné, c'est une maxime reçue que leurs libéralités sont irrévocables. Oportet beneficium principis esse permansurum. C'est une autre maxime, que toute propriété est perpétuelle de sa nature, et que, si nos propriétés ont été légitimes depuis quatorze cents ans, elles doivent l'être à jamais ; car une propriété est nécessairement inamovible, et il y a contradition entre ces deux termes, propriété et amovibilité. Ce qui m'appartenait hier doit incontestablement m'appartenir aujourd'hui, si je ne l'ai pas aliéné. Si nos rois ont donné au clergé, c'est de leur domaine qu'ils ont tiré leurs largesses : car le territoire du royaume ne leur a jamais appartenu en propriété. S'ils ont donné à l'Église, il l'ont gratifiée comme ils ont doté la noblesse, en lui accordant des fiefs ou des baux à cens. Ces bénéfices militaires, qui sont hériditaires aujourd'hui, seraient donc soumis au retrait absolu, comme les bénéfices ecclésiastiques. Si les nouveaux principes pouvaient prévaloir, la position de la noblesse serait absolument la même que celle du clergé. Plus les fiefs seraient anciens dans les familles, plus la confiscation en serait assurée. Cette inquisition si effrayar^te ne respecterait ni prescription, ni titres d'échanges, ni origine domaniale; elle spolierait la noblesse après avoir anéanti le clergé, et bouleverserait le royaume pour le régénérer.

Supposons toutefois, contre l'évijlence, que le roi ait doté toutes les églises de son royaume, en serait-il plus autorisé à les déimulller de ses dons? Que penseriez-vous. Messieurs, <i'un seigneur de village, après

s'être totalement ruiné, assemblerait un jour ses créanciers et leur déléguerait en liquidation tous les biens de la cure dotée par lui ou par ses auteurs? Une si étrange logique, un tel moyen de remboursement n'excite en vous, dans cet instant, que le sourire du mépris. La comparaison est pourtant exacte, Messieurs, et si cet expédient vous paraît absurde quand il est isolé, je vous demande par quel prestige il deviendrait légitime à vos yeux, dès qu'il serait consacré lout-à-coup par cinquante mille exemples du môme genre ?

Il est vrai, Messieurs, que les héritiers de nos fondateurs auraient réellement le droit de rentrer dans la possession de nos biens, si l'acte de fondation avait stipulé la clause de la réversibilité, en cas d'extinction de nos bénéfices ou de nos monastères. Nous connaissons un très grand nombre de titres où cette clause est littéralement insérée ; il est indubitable qu'elle aurait son effet si la nation en ouvrait la recours.

Ce n'est point en dépouillant le clergé de ses biens, qu'il faut l'appeler au secours de l'État. Ce n'est point en l'anéantissant, qu'il faut le faire contribuer aux charges publiques. Non, nous ne demandons pas la banqueroule, quand nous réclamons la conservation du patrimoine de l'Église. Nous sommes disposés, nous sommes décidés à faire des sacrilices, et de grands sacrifices pour empêcher efficacement cette calamité. C'est à nous, sans doute, qu'appartient i'honneur de donner à la nation l'exemple du zèle et d'un respect religieux pour la dette publique. Les créanciers dé l'État retrouveront en nous le môme patriotisme qu'ils ont tant de fois éprouvé. Remontez à l'origine de la contribution que nous payons, depuis la règne de Charles IX, de l'Hôlel-de-ville de Paris. Qui nous a imposé cette créance nationale? N'est-ce pas notre seul patriotisme? Le clergé de France se chargea, par le contrat de Poissy, de payer annuellement seize cent mille livres pour libérer l'État du toutes les renies constituées sur les aides, sur les gabelles et sur les domaines du roi ; mais nous l'avons toujours renouvelé volontairement pour soulager les peuples et nous l'acquittons encore aujourd'hui. Nous sommes prêts à réitérer et même à surpasser cet exemple de patriotisme, dans ce moment d'alarmes, où la crise des finances ébranle le royaume jusque dans ses fondements. 3lais défendez, consacrez nos propriétés, vous, Messieurs, qui êtes appelés à donnera l'État une constitution digne de le régénérer à jamais. Vous voulez être libres? eh bieni souvenez-vous donc que sans propriété, il n'y a plus de liberté ; car la liberté n'est autre chose que la première des propriétés sociales, la propriété de soi.

Discours de MIRABEAU sur les biens du clergé (0.

Messieurs, lorsqu'une grande nation est assemblée, et qu'elle examine une question qui intéresse une grande partie de ses membres, une classe entière de la société, et une classe infiniment respectable ; loi-sque cette question paraît tenir tout à la fois aux règles inviolables de la propriété, au culte public, à Tordre politique, et aux premiers fondements de l'ordre social, il importe de la traiter avec une religieuse lenteur, de la discuter avec une scrupuleuse sagesse, de la considérer surtout, pour s'exempter même du soupçon d'erreur, sous ses rapports les plus étendus.

La question de la propriété des biens du clergé est certainement de ce nombre, Une foule de membres l'ont déjà discutée avec une solennité digne de son importance. Je ne crois pas cependant qu'elle soit encore épuisée.

Les uns ne l'ont considérée que relativement à l'intérêt public , mais ce motif, quelque grand qu'il puisse être, ne suffirait pas pour décréter que les biens du clergé appartiennent à la nation, si l'on devait par là violer les propriétés d'une grande partie de ses membres. On vous a dit qu'il n'y a d'utile que ce qui est juste, et certainement nous admettons tous ce principe.

Les autres ont parlé de l'influence qu'aurait sur le crédit public le décret qui vous a été proposé, de l'immense hypothèque qu'il offrirait aux créanciers' de l'Étal, de la confiance qu'il ressusciterait dans un moment où elle semble se dérober chaque jour à nos espérances ; mais gardez-vous encore, Messicui-s, de penser que ce motif fût suffisant, si la déclaration que l'on vous propose n'était destinée qu'à sanctionner une usurpation. Le véritable crédit n'est que le résultat de tous les genres de confiance, et nulle confiance ne pourrait être durable là où la violation d'une seule, mais

(1) Séance du ao octobre 1180, k l'AMemblée oonstltoente.

82 APPENDICE m.

d'une immense propriété, menacerait par cela seul toutes les autres. Plutôt que de sauver l'empire par un tel moyen, j'aimerais mieux, quels que soient les dangers qui nous environnent, se couder uniquement à cette Providence éternelle qui veille sur les peuples et sur les rois. Aussi n'est-ce pas uniquement sous ce point de vue que je vais envisager la même question.

Ceux-ci ne Pont traitée que dans ses rapports avec les corps politiques, que la loi seule fait naître, que la loi seule détruit, et qui, liés par cela môme à toutes les vicissitudes de la législation, ne peuvent avoir des propriétés assurées, lorsque leur existence même ne l'est pas Mais cette considération laisse encore incertain le point, de savoir si, même en dissolvant le corps du clergé pour le réduire à ses premiers éléments, pour n'en former qu'une collection d'individus et de citoyens, les biens de l'Eglise ne peuvent pas être regardés comme des propriétés particulières.

Ceux-là ont discuté plus directement la question de la propriété ; mais en observant que celui qui possède à ce titre a le droit de disposer et de transmettre, tandis qu'aucun ecclésiastique ne peut vendre ; que le clergé môme en corps, ne peut aliéner ; et que, si des individus possèdent des richesses, nul d'entre eux, du moins dans l'ordre des lois, n'a le droit d'en hériter, ils n'ont peut-être pas senti que le principe qui met toutes les propriétés sous la sauvegarde de la foi publique, doit s'étendre à tout ce dont un citoyen a le droit de jouir, et que sous ce rapport, la possession est aussi un droit, et la jouissance une propriété sociale.

Enfin, d'autres ont discuté la même question, en distinguant différentes classes de biens ecclésiastiques ; ils ont lâché de montrer qu'il n'est aucune espèce de ces biens, à laquelle le nom de propriété puisse convenir. Mais ils n'ont peut-être pas assez examiné, si les fondations ne devaient pas continuer d'exister, par cela seul que ce sont des fondations, et qu'en suivant les règles de nos lois civiles, leurs auteurs ont pu librement disposer de leur fortune, et faire des lois dans l'avenir.

C'est, Messieurs, sous ce dernier rapport que je traiterai la môme question. On vous déjà cité sur cette matière l'opinion d'un des plus grands hommes d'Etat qu'aient produit ces temps modernes. Je ne puis ni l'approuver entièrement, ni la combattre \ mais je crois devoir commencer par la rappeler.

Il n'y a aucun doute, disait-il, sur le droit incontestable qu'ont le gouvernement dans l'ordre civil, le gouvernement et l'Eglise dans l'ordre de la religion, de disposer des fondations anciennes, d'en diriger les fonds à de nouveaux objets, ou mieux encore de les supprimer tout à fait. L'utilité publique est la loi suprême, et ne doit être balancée ni par respect superstitieux pour ce qu'on appelle intention des fondateurs, comme si des particuliers ignorants et bornés avaient eu le droit d'enchaîner à leur volonté capricieuse les générations qui n'étaient point encore, ni par la crainte de

blesser les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits vis à-vis de l'État. Les citoyens oui des droits et des droits sacrés pour le corps môme de la société ; ils existent indépendamment d'elle ; ils en sont les éléments nécessaires ; et ils n'y enlrent que pour se mettre avec tous les droits sous la protection de ces mômes lois auxquelles ils sacrifient leur liberté.

Mais les corps particuliers n'existent point ni par eux-môme ni pour eux; ils ont été formés par la société, et ils doivent cesser d'ôlre au moment où ils cessent d'être utiles. Concluons qu'aucun ouvrage des hommes n'est fait pour l'immortalité. Puisque les fondations, toujours multipliées par la vanité absorberaient à la longue tous les fonds et toutes les propriétés particulières, il faul bien qu'on puisse à la fin les détruire. Si tous les hommes qui ont vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu, pour trouverdes terres à cultiver, renverser ces monuments stériles, et remuer les cendres des morts pour nourrir les vivants.

Pour moi. Messieurs, je dislingue trois sortes de fondations, celles qui ont été faites par nos rois, celles qui sont l'ouvrage des corps et des agrégations politiques, et celles des simples particuliers.

Les fondations de nos rois n'ont pu être faites qu'au nom de la nation. Démembrement du domaine de l'État, ou emploi du revenu publie et des impôts payés par les peuples, voilà par quelle espèce de biens ils s'acquittèrent d'un grand devoir ; et certainement la plus grande partie des biens de l'Église n'ont point eu d'autre origine. Or, outre que les rois ne sont que les organes des peuples ; outre que les nations sont héréditaires des rois, qu'elles peuvent reprendre tout ce que ceux-ci ont aliéné, et qu'elles ne sont aucunement liées par ces augustes mandataires de leurs pouvoirs, il est de plus évident que les rois n'ont point doté les églises dans le même sens qu'ils ont enrichi la noblesse, et qu'ils n'ont voulu pourvoir qu a une dépense publique. Connue chrétiens et chefs de l'État, ils doivent l'exemple de leur piété ; mais c'est comme roi?, sans doute, que leur piété a été si libérale.

On a déjà dit que la nation avait le droit de reprendre les domaines de la couronne, par cela seul que, dans le principe, ces biens ne furent consacrés qu'aux dé[)enses communes de la royauté. Pourquoi donc la nation ne pourrait-elle pas se déclarer propriétaire de ses propres biens, donnes en son nom pour le service de l'Église ? Les rois ont des vertus privée , mais leur justice et leurs bienfaits appartiennent uniquement à la nation.

Ce que je viens de dire des fondations des rois, je puis le dire enalomenl de celles qui furent l'ouvrage des agrégations politiques. C'est de leur réunion que la nation se trouve formée, et elles sont solidaires entre ollas, puisque chacune doit eu partie ce que la nation doit en corps, Or, s'il est vrai que l'État doit à chacun de ses membres les dépen.ses du eu. le si est vrai que la religion soit au nombre dos besoins qui appartiennent à la société entière, et qui ne sont que les résultats de chacune de ses parUei

en particulier, les monuments de la piété des corps de l'État ne peuvent plus, dès lors, être regardés que comme une partie de la dépense publique

Qu'ont fait les agrégations politiques lorsqu'elles ont bâti des tem pies, lorsqu'elles ont fondé des églises? Elles n'ont payé que leui portion d'une dette commune ; elles n'ont acquitté que leur contingenl d'une charge nationale ; leur piété a pu devancer un plan plus uniforme de contribution ; mais elle n'a pu priver la nation du droit de l'établir. Toute» les fondations do ce genre sont donc aussi , comme celles de nos rois , le véritable ouvrage, c'est-à-dire, la véritable propriété de l'État

Quant aux biens qui dérivent des fondations faites par de simples particuliers, il est également facile de démontrer qu'en se les rappropriant sous la condition inviolable d'en remplir les charges , la nation ne porte aucune atteinte au droit de propriété, ni à la volonté des fondateurs, telle qu'il faut la supposer dans Tordre des lois.

En effet, Messieurs, qu'est-ce que la propriété en général ? C'est le droit que tous ont donné à un seul de posséder exclusivement une chose à laquelle, dans l'état naturel, tous avaient un droit égal ; et d'après cette définition générale, qu'est-ce qu'une propriété particulière? C'est un bien acquis en vertu des lois.

Je reviens sur ce principe, parce qu'un honorable membre qui a parlé il y a quelques jours sur la môme question, ne Ta peut-être pas posée aussi exactement que les autres vérités dont il a si habilement développé les principes et les conséquences. Oui , Messieurs, c'est la loi seul qui constitue la propriété , parce qu'il n'y a que la volonté publique qui puisse opérer la renonciation de tous, et donner un titre comme garant à la jouissance d'un seul.

Si l'on se place hors de la loi, que découvre-t-on ?

Ou tous possèdent , et dès lors, rien n'étant propre à un seul, il n'y a point de propriété.

Ou il y a usurpation, et l'usurpation n'est pas un titre.

Ou la possession n'est que physique et matérielle, si l'on peut s'exprimer ainsi ; et dans ce cas, aucune loi ne garantissant une telle possession, on ne saurait la considérer comme une propriété civile.

Telles sont. Messieurs, les fondations ecclésiastiques. Aucune loi nationale n'a constitué le clergé un corps permanent dans l'État; aucune loi n'a privé la nation du droit d'examiner s'il convient que les ministres de sa religion forment une agrégation politique existante par elle-même, capable d'acquérir et de posséder.

Or, de là, naissent encore deux conséquences. La première, c'est que le clergé en acceptant ces fondations, a dû s'attendre que la nation pourrait un jour détruire ceîto existence commune et politique, sans laquelle il ne peut rien posséder. La seconde, c'est que tout fondateur a dû prévoir également qu'il ne pouvait nuire au droit de la nation ; que le clergé pourrait cesser d'être un jour dans l'État; que la collection des officiers du culte

n'aurait plus alors ni propriété distincte , ni administration séparée, et qu'ainsi aucune loi ne garanlissail la perpétuité des fondations dans la forme précise qu'elles étaient établies.

Prenez garde, Messieurs, que si vous n'admettiez pas les principes, tous vos décrets sur les biens de la noblesse , sur la contribution proportionnelle, et sur l'abolition de ses privilèges, ne seraient que de vaines lois. Lorsque vous avez cru que vos décrets sur ces Importantes questions ne portaient point atteinte au droit de propriété, vous avez été fondés sur ce que ce nom ne convenait point à des prérogatives et à des exemptions qup la loi n'avait point sanctionnés ou que l'intérêt public était forcé de détruire. Or, les mêmes principes ne s'appliquent-ils pas aux fondations particulières de l'Église ?

Si vous pensez que des fondateurs , c'est-à-dire de simples citoyens, en donnant leurs biens au clergé, et le clergé en les recevant, ont pu créer un corps dans l'État; lui donner la capacité d'acquérir, priver la nation du droit de la dissoudre , la forcer d'admettre dans son sein, comme propriétaire, un grand corps à qui tant de sources de crédit donnent déjà tant de puissance, alors respectez la propriété du clergé : le décret que propose y porterait atteinte.

Mais si, malgré les fondations particulières, la nation est restée dans Ions ses droits ; si vous pouvez déclarer que le clergé n'est pas un ordre, que le clergé n'est pas un corps, que le clergé, dans une nation bien organisée, ne doit pas être propriétaire, il suit de là, que sa possession n'était (jue précaire , et momentanée ; que ces biens n'ont jamais été une véritable propriété; qu'en les acceptant des fondateurs, c'est pour la religion, les pauvres et le service des autels qu'il les a reçus; et que l'intention de ceux qui ont donné les biens à l'église ne sera pas trompée, puisqu'ils ont dû prévoir que l'administration de ces biens passerait en d'autres mains, si la nation rentrait dans ses droits.

Je pourrais considérer la propriété des biens ecclésiastique sous une foule d'autres rapports, si la question n'était pas suffisamment éclaircie.

Je pourrais dire que l'ecclésiastique n'est pas même usufruitier, mais simplement dispensateur. J'ajouterais , si on pouvait prescrire contre les nations, que les possesseurs de la plus grande partie des biens de l'église ayant été depuis un temps immémorial à la nomination du roi , la nation n'a cessé de conserver, par son chef, les droits qu'elle a toujours eus sur la propriété de ces mêmes biens.

Je dirais encore que, si les biens de l'Eglise sont consacrés au culte public, les temples et les autels appartiennent à la Société, et non point a leurs ministres; (jue , s'ils sont destinés aux pauvres, les pauvres et leurs maux appartiennent à l'État; que s'ils sont employés à la subsistance des prêtres, toutes les classes de la Société peuvent offrir des ministres au sacerdoce.

Je remanjuerais que tous les membres du clergé sont des officiers de l'État ; que le service des autels est une fonction publi<|ue , et que la

86 APPENDICE m.

religion appartenant à tous , il faut par cela seul que ces ministres soient à la solde de la nation, comme le magistrat qui juge au nom de la loi, comme le soldat qui défend au nom de tous des propriétés communes.

Je conclurais de ce principe que , si le clergé n'avait point de revenu , l'État serait obligé d'y suppléer ; or, certainement un bien qui ne sert qu'à payer nos dettes est à nous.

Je conclurais encore que le clergé n'a pu acquérir des biens qu'a la décharge de l'État, puisqu'on les donnant, les fondateurs ont fait ce qu'à leur place, ce qu'à leur défaut la nation aurait dû faire.

Je dirais que si les réflexions que je viens de présenter, conviennent parfaitement aux biens donnés par des fondateurs, elles doivent s'appliquer à plus forte raison aux biens acquis par les ecclésiastiques eux-mêmes par le produit des biens de l'église, le mandataire ne voulant acquérir que pour son mandat , et la violation de la volonté dos fondateurs ne pouvant pas donner des droits plus réels que cette volonté môme. ,

Je ferais observer que, quoique le sacerdoce parmi nous ne soit point uni à l'empire , la religion doit cependant se confondre avec lui ; s'il prospère pour elle, il est prêt à la défendre. Eh I que deviendrait la religion si l'État venait à succomber ? Les grandes calamités d'un peuple seraientelles donc étrangères à ces ministres de paix et de charité qui demandent tous les jours à l'Être Suprême de bénir un peuple fidèle? Le clergé conserverait-il ses biens, si l'État ne pouvait plus défendre ceux des autres citoyens? Respecterait-on ses prétendues propriétés, si toutes les autres devaient être violées.

Je dirais : jamais le corps de marine ne s'est approprié les vaisseaux que les peuples ont fait construire pour la défense de l'État; jamais, dans nos mœurs actuelles, une armée ne partagera entre les soldats les pays qu'elle aura conquis. Serait-il vrai du clergé seul , que des conquêtes faites par sa piété sur celle des fidèles doivent lui appartenir el rester inviolables, au lieu de faire partie du domaine indivisible de l'État?

Enfin si je voulais envisager une aussi grande question sous tous les rapports qui la lient a la nouvelle constitution du royaume, aux principes de la morale, à ceux de l'économie politique, j'examinerais d'abord s'il convient au nouvel ordre de choses que nous venons d'établir que le gouvernement distributeur de toutes les richesses ecclésiastiques par la nomination des titulaires, conserve par cela seul des moyens infinis d'action, de corruption et d'influence.

Je demanderais si, pour l'intérêt même de la religion et de la morale publique, ces deux bienfaitrices du genre humain, il n'importe pas qu'une distribution plus égale des biens de l'Église s'oppose désormais au luxe de ceux qui ne sont que les dispensateurs des biens des pauvres, à la licence de ceux que la religion et la société présente aux peuples comme un exemple toujours vivant de la pureté des mœurs.

Je dirais à ceux qui s'obstineraient à regarder comme une institution

utile à la société celle d'un clergé propriétaire, de vouloir bien examiner si dans les pays voisins du nôtre, les officiers du culte sont moins respectés pouru'ôlfe pas propriétaires ; s'ils oblienuent et s'ils méritent moins de confiance ; si, leurs mœurs sont moius pures, leurs lumières moins étendues, leuriofluence sur le Peuple moins active, jedirais presque moins bienfaisante et moins salutaire. Ce n'est point, on le seut bien, ni notre religion sainte, ni nos divins préceptes que je cherche à comparer avec des erreurs ; je ne parle que des hommes , je ne considère les officiers du culte que dans leurs rapports avec la société civile ; et certes, lorsque je m'exprime ainsi devant l'élile du clergé de France, devant ces pasteurs citoyens qui nous ont secondé par tant d'efforts, qui nous ont édifiés par tant de sacrifices, je suis bien assuré que nulle fausse interprétation ne pervertira mes intentions ni mes sentiments.

Je reviens maintenant sur mes pas. Qu'ai-je prouvé, Messieurs, par les détails dans lesquels je suis entré ?

Mon objet n'a point été de montrer que le clergé dût être dépouillé de ses biens, ni que d'autres citoyens, ni que des acquéreurs dussent être mis à sa place.

Je n'ai pas non plus entendu soutenir queles créanciers de l'État dussent être payés par les biens du clergé, puisqu'il n'y a pas de dette plus sacrée que les frais du culte, l'entretien des temples et les aumônes des pauvres.

Je n'ai pas voulu dire non plus qu Ml fallut priver les ecclésiastiques de l'administration des biens et des revenus dont le produit doit leur être assuré Ehl quel intérêt aurions-nous à substituer les agents du fisc à des économes fidèles, et des mains toujours pures à des mains si souvent suspectes ?

Qu'ai-je donc, Messieurs, voulu montrer ? Une seule chose : c'est qu'il est et doit être de principe que toute nation est seule et véritable propriétaires des biens de son clergé. Je ne vous ai demandé qUé de consacrer ce principe, parce que ce sont les erreurs ou les vérités qui perdent ou qui sauvent les nations. Mais en même temps, afin que personne ne pût douter de la générosité de la nation française envers la portion la plus nécessaire et la plus respectée de ses membres, j'ai demande qu'il fut décrété qu'aucun curé, même ceux des campagnes, n'auraient moins de douze cents livres (1).

(1) Séance du 30 octobre 1784. Dlacouxs et opiuiODS de Mlral)eau, t I, p. 485-500.

Le divorce, systématiquement admis par ceux qui s'unissent, c'est le démenti donné à la nature humaine dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé ; c'est la contradiction même dans l'amour qui motive l'union. L'union conjugale, pour atteindre le but que se propose le créateur, suppose dans les deux êtres qui s'unissent, la condition de toute union , à savoir l'amour ; le mariage sans l'amour vrai est une dérision de la loi qui le ratifie, et de la religion qui le consacre. Je suppose donc ici le mariage tel que Dieu le veut, à savoir l'union des deux êtres qui s'aiment, et qui prennent à témoin de leur amour la société qui entend leur serment et la religion qui met à leur union le sceau divin du Sacrement ....

Or, j'en atteste le sentiment le plus profond du cœur humain : aimer un seul être, aimer toujours ; c'est le rêve de toute âme qui ne s'est pas assez avilie elle-même pour abdiquer avec le besoin de l'immortel la part la plus divine de sa propre vie !

Donc la dissolubilité de cette union que contracte un amour affamé d'immortalité, la dissolubilité consacrée par la loi, autorisée par la religion, acceptée comme une chance à l'heure du serment, c'est le démenti solennel donné au vœu le plus sacré de la nature.

Que diriez-vous, Messieurs, de l'homme qui, à l'heure radieuse de ses noces, dirait à la femme que son cœur a choisie : « Chère compagne de mes jours ; toi que j'ai choisie entre dix mille, comme l'âme que Dieu a faite pour mon âme ; à l'heure qu'il est, je t'aime ; oui, je t'aime ; et je t'en donne la preuve en te faisant le don de tout moi-même ; mais qui sait quel sentiment un jour pourra traverser ce cœur si heureux aujourd'hui de se donner à toi seule, et de n'aimer que toi ? Donc, si le temps amène en nos cœurs l'une de ces révolutions qui détrônent un amour, pour y élever un

P. Félix, Conférences de Notre-Dame, 1860.

nouveau souverain, nous rendrons à nos cœurs impatients de leur joug une liberté qui n'aura plus de raison pour s'enchaîner, lorsqu'aura disparu cet amour, qui seul pouvait, en nous donnant des chaînes, nous faire aimer la servitude. » ,

Je le demande, Messieurs, qu'est-ce que le mariage contracté dans de pareilles prévisions ? Qu'est-ce, si ce n'est une dérision de l'amour même ? Qu'est-ce, si ce n'est un mensonge, une hypocrisie, une contradiction ? Et que penser de la solennité de ce contrat et de ce sacrement que les prédicateurs du divorce ont bien osé traduire dans cette formule : un engagement facultatif?

Contradiction et lâcheté !

Ces prétendus droits du cœur de n'être pas irrévocablement enchaîné, ne sont autre chose, et ne peuvent s'appeler dans notre langue sincère que les lâches besoins de Végoîsme.

De quelque nom qu'on essaie de le décorer, cet amour, qui ne consent pas à engager l'avenir, et qui ne veut apposer au don de lui-même que le sceau d'un contrat conditionnel ; cet amour, qui à l'heure même où il prétend se donner, s'arme de défiance contre celui qui en est l'objet ; cet amour, qui met dans son expression même je ne sais quelles menaces d'indifférence ; cet amour, qui au moment môme où il se sent vivre, ose calculer les chances de sa propre mort, et se demande à lui-même, dans son secret le plus intime, ce qu'il fera, quand il ne trouvera plus dans l'union qu'il accepte, le bonheur qu'il a rêvé, ah ! cet amour, appelez-le comme vous voudrez, un amour libre, sentimental, poétique, idéal, dites que c'est le partage des grands cœurs, qui ne peuvent plus consentir à perpétuer une union que l'affection ne réclame plus ; donnez-lui tous les noms inventés par une littérature échevelée et pervertissante ; moi, je le nomme un égoïsme ; je le nomme une faiblesse ; et pour dire le mot qui résume tout, je le nomme une lâcheté.

Qu'est-ce enfin que cet amour sans cœur qui médite déjà de se retirer lorsque rien d'attrayant ne le retiendra plus près de l'objet de son choix ? Qu'est-ce que cet amour, qui, après le printemps de la vie, quand les fleurs seront passées, et surtout à l'automne, lorsque les affections ressembleront à ces arbres qui couvrent la terre de leurs feuilles jaunissanips, s'en ira comme le voyageur changeant de climat, chercher d'autres bonheurs sous d'autres cieux, et sur d'autres rivages ? Qu'est-ce que cet amour, qui est décidé à rompre sa chaîne, lorsque, le charme du cœur venant à s'évanouir, il n'y aura plus pour lui faire encore trouver un bonheur dans sou union que le devoir et le sacrifice ? Qu'est-ce que l'amour enfin qui veut s'en aller à l'heure où le dévouement commence ? Encore une fois, cet amour, c'est égoïsme ; cet amour, c'est faiblesse ; cet amour, c'est lâcheté.

Ne puis-je pas ajouter : c'est cruauté aussi ! Ah ! oui, cette doctrine qui met une union à la merci d'un caprice, d'une rencontre, d'un hasard, elle

est cruelle. Un jour, par votre faute, par l'inconstance de vos désirs, par l'instabilité d'un cœur qui rêve peut-être des bonheurs impossibles, vous laissez aller vos affections a des entraînements mauvais ; vous aimez hqrs du foyer, hors du centre, hors de l'ordre ; et parce que deux amours souverains ne subsistent pas ensemble, il se trouve que l'amour légitime a fui de votre cœur devant l'amour usurpateur. Vous n'aimez plus cet être qui fut l'objet de votre libre choix ; je le crois bien : vous l'avez outragé ; el vous vous prenez peut-être à le haïr de tout le mal que vous lui avez fait ; car, dit Tacite, c'est le penchant du cœur humain de haïr ceux à qui l'on a fait du mal : Ingenii humani est odisse quem lœseris. Alors cette union vous apparaîtra comme une tyrannie ; vous direz : Qui brisera ma chaîne ? Et vous demanderez avez une hypocrisie pleine de cruauté : N'y a-t-il pas de raison pour invoquer au secours de ma liberté la protection de la loi ? Des raisons ? Est-ce que la passion qui se veut satisfaire, n'en trouve pas toujours ? Est-ce qu'un lâche égoïsme, pour repousser le devoir, en manqua jamais ? Mais, dit la conscience, la nature elle-même : ^' Tu vas contrisler ce cœur que tu avais choisi ; tu vas lui laisser profonde, inguérissable, la blessure d'une séparation que ta lâcheté seule te fait invoquer. » — « Que m'importe ? dit la passion cruelle ; quand l'amour s'est enfui, l'union n'a plus de raison d'être ; et je n'ai plus d'amour ; et tous mes efforts, même les plus héroïques, n'arriveraient jamais à le ressusciter. Que ce cœur que j'abandonne fasse comme le mien ; qu'il invoque une autre affection pour lui refaire une félicité perdue ; et s'il n'en peut trouver, qu'il cherche dans l'indifférence l'apaisement de son supplice ; ou qu'il se tourne du côté du ciel, pour demander à Dieu un bonheur que la terre ne lui donne plus. Je suis venu conduit par mon amour ; je m'en vais, quand il se retire. »

« Eh bien I va-t'en, cruel, va-t'en ! va porter à un autre ce cœur âpre et dur qui n'a cherché dans l'union que son propre bonheur : va-t'en, puisque tu le veux ; mais, de grâce, ne parle plus de ta sensibilité, de ton amour, de ta générosité, de ton héroïsme. Va, tu n'aimes bien qu'un seul être, toimême ; tu n'es pas généreux , tu es égoïste ; tu n'es pas un héros, tu es un lâche ; tu n'es pas, comme tu voudrais le faire croire, sensible, bon tendre, compatissant ; c'est la vérité qui te le dit, c'est ta conscience qu te le crie elle-même : tu es dur, tu es méchant, tu es cruel ! »

Ainsi, vous protestez au nom de la nature et de la raison contre l'indissolubilité du lien conjugal ; et c'est la nature et la raison qui protestent contre vous. Il est vrai, il y a une nature mauvaise, dégradée, honteuse, qui fait du fond des cœurs des vœux pour le divorce ; mais au-dessus de cette nature infime, grossière et ravalée, il y en a une autre, la nature généreuse, noble, courageuse, sublime, cherchant l'immortel et l« divin ; la nature surtout transfigurée dans les chrétiens par son union avec le Christ....

Mais un moment , je le veux bien supposer , le divorce, ce n'est ni contradiction, ni égoïsme, ni lâcheté, ni cruauté ; faudra-t-il l'admettn

LE DIVOnCE. 9i

cependant? Non, mille fois non ; au nom de la famille il faut le proscrire : car le divorce c'est la décadence dans la famille, c'est l'opprobre dans la famille, c'est la destruction même de la famille. Oui, calculez, si vous le pouvez, toutes les conséquences pratiques du divorce un moment accepté par les législations, et vous n'aperceverez de tous côtés que des effets désastreux, et au bout de tous ces désastres, cet inévitable désastre, la ruine même de la famille. Nous l'avons fait remarquer, le mariage est le nœud, la base et le rempart de la famille : eh bien, le divorce consacré par la loi, c'est le nœud de la famille brisé ; c'est cette base arrachée ; c'est ce rempart renversé ; c'est son opprobre, sa dégradation, sa ruine certaine, et, comme conséquence dernière, l'abaissement social....

Pour mesurer d'avance tout ce que le divorce préparerait de malheurs à la famille et par suite à la civilisation, il n'y a pour ainsi dire qu'à voir ce que son nom exprime ; il est une dissolution de l'unité vivante : et de cette dissolution la dualité, que dis-je? la multiplicité peut sortir; trop heureux, si la force des choses ne nous poussait tôt ou tard jusqu'à l'ignominie de la promiscuité.

Et cette doctrine grossière qui dissout le nœud vivant de la famille, est-ce que vous ne voyez pas comment elle en détruit la base aussi ? La base de l'ordre domestique , comme la base de l'ordre public , c'est le devoir, le devoir reconnu par l'intelligence et accompli par la volonté. Otez cette idée élémentaire, il n'y a plus de base à la famille, comme il n'y a plus de base à la société ; parce qu'il n'y a plus de base à la vie ellemême. Or, le divorce autorisé par la loi, et consacré par la religion, c'est l'idée du devoir déclarée impuissante à soutenir la famille et à gouverner les ânres ; c'est proclamer implicitement, avec les écrivains corrupteurs de votre temps, que pour maintenir l'ordre, l'harmonie et le bonheur dans la vie, le devoir n'est rien, et que le sentiment est tout. Et en effet, au fond des discours et des livres qui proclament audacieusement le mariage une servitude, et le devoir qu'il impose une tyrannie, qu'y a-t-il je vous prie? Il y a le sentiment, la sensibilité, l'émotion, l'amour enfin posé comme la base et la i^ison souveraine de tout. Et dès lors, voila la famille tout entière appuyée sur une chance, sur un hasard, sur une rencontre, sur un souffle qu'on sent aujourd'hui et qu'on ne sentira plus demain ; car enfin, pour ébranler dans une âme cette base impuissante donnée à la famille, que faut-il ? Ln souffle, rien qu'un souffle : un souffle qu'on n'attendait pas hier, qui est venu aujourd'hui remuer le cœur d'une émotion nouvelle. On ne sait comment il vient, mais il vient; il ouvre le cœur au sentiment (|ue vous déclarez souverain ; il détrône le devoir; il lui dit de sa v«»ix menteuse : Tu es un tyran ; va-t'en d'ici ; c'est à moi de régner. Il règne en effet dans l'empire du devoir, exilé désormais du foyer domestique ; il règne, et il se fait dans ce règne éphémère une heure de félicité factice ; Il règne et avec lui régnent le caprice, la fantaisie, la passion, le désordre, l'anarchie, le crime; le crime enfin qu'on rencontre presque toujours «U bout de ce règne du sentiment proclamé souverain....

En vain la loi elle-même, devenue impuissante pour contenir le monstre de la concupiscence qui ravage la famille , essaiera d'opposer au divorce une digue en lui faisant des conditions; elle essaiera de faire de ces conditions mêmes à la famille menacée un dernier rempart. Vains efforts; le divorce accepté renversera tout rempart ; la passion brisera toute digue ; la brèche ouverte devant elle la laissera passer partout, encouragée par la loi, flère de ses triomphes ; et la fureur des libres amours, et des affections volages, remplacera bientôt cette calme résignation de la vertu qui sait encore faire fleurir la famille même dans les souffrances d'une union que l'affection ne rend pas heureuse. Ne dites pas : la loi peut consacrer le divorce, parce que pour certaines âmes le divorce est un besoin. Pour répondre aux besoins des époux qui absolument ne peuvent vivre ensemble, il y a, autorisée par la loi et tolérée par l'Église, la séparation de corps : mais prenez-y garde, le besoin du divorce proprement dit n'est , je le répète, qu'un lâche besoin de l'égoïsme. Prétendre lui donner une satisfaction légale et une consécration religieuse, c'est provoquer le désordre, c'est briser dans la famille le frein le plus capable d'enchaîner les passions !

Ah ! si vous doutiez encore du coup redoutable porté à la famille par les législations qui se font complices des lâchetés du cœur en consacrant le divorce, je n'aurais qu'à vous dire sans remonter plus haut : Voyez partout les résultats immédiats de ces lois désastreuses. En 93, lorsque le divorce éclata au milieu de tant de corruptions, on dit que, dans les trois premiers mois, le nombre des divorces égala dans Paris le tiers de celui des mariages. Et voyez ce qui se passe encore, même sous nos yeux. Il y a deux ans à peine qu'une nation voisine a fait au divorce des concessions nouvelles ; et voyez avec quelle rapidité la concupiscence , enhardie par ces complicités légales, en précipite les conséquences désastreuses. Naguère encore, il y avait dans la Gran<le-Bretagne cinq ou six cas de divorce légal chaque année... A l'heure qu'il est, la coUr chargée de porter les décrets de divorce légal ne peut plus suffire ; elle prononce jusqu'à huit sentences par jour. J'ai lu qu'au mois de juin de l'année dernière, il y avait déjà cent trente-neuf causes pendantes ; et j'entends dire qu'aujourd'hui il faut, pour prononcer sur toutes ces causes, augmenter le nombre des juges. Et nous ne sommes qu'à la seconde année de l'application de la loi. Que sera-ce dans vingt ans ! si cette dissolution du mariage suit en Angleterre un progrès proportionnel à la durée ? Je l'ignore, mais ce qui se passe en Prusse peut faire présager ce qui arrivera en Angleterre. Un organe de la publicité, peu suspect sur ce point, donne le chiffre de mille neuf cent six divorces consommés en 1858 ; c'est-à-dire deux mille ménages à peu près, sur une population plus de la moitié moindre que celle de la France, éprouvant le besoin d'user de la loi du divorce I Et si à toutes ces unions dissoutes vous joignez le nombre toujours croissant des hommes et des femmes qui n'ont pas même le courage d'une union temporaire, et qui promènent de caprice en caprice et d'intrigue en intrigue la passion

barbare de leurs libres amours, avec quel effroi vous verrez les passions emporter, avec les débris du lien conjugal, la ruine même de la famille I

Où doit nous conduire en effet, pensez-vous, cette impatience du joug dont on prétendrait faire la gloire de l'avenir? Où s'arrêtera ce besoin de divorce et de séparation invoqué comme un droit sacré au nom de cet amour qu'on débarrasse du devoir ? Vous ne voulez pas enchaîner à jamais cet amour souverain, ^> dont on aurait dû faire, dites-vous, le Dieu de l'univers ?» A la bonne heure ; mais alors, osez le dire : à quelle frontière arrôterez-vous l'empire de cette liberté que vous prétendez faire à un amour affranchi de ses entraves ? Admettrez-vous dans cet amour égoïste la liberté indéfinie de contracter toujours des unions qui n'enchaîneront jamais ? Ferez-vous de cette liberté même la loi de la famille et le progrès de la société ? 0 dérision ! Qu'est-ce que cette société où votre amour sans frein , armé du divorce comme d'un instrument de destruction, s'en va jouant avec la vie, profanant les foyers, et semant dans l'humanité, non plus des familles avec leur unité , leur harmonie , leur force , mais des tronçons, des fragments de familles, avec leurs divisions, leurs déchirements, leurs désastres, leurs opprobres? Qu'est-ce que cette société, où je retrouve encore des individus, assemblés sans rien qui les lie, comme les sables du rivage; mais où la parenté, l'hérédité, la tradition, la descendance, semblent, comme une chaîne mutilée, se briser par tous les bouts ?

Et qu'est-ce que la famille elle-même, alors que le divorce, sans point d'arrêt, triomphe avec la passion sans frein ? Un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans la langue des peuples ; un labyrinthe vivant, où le sang se croise avec le sang, la famille avec la famille, le nom avec le nom ; assemblage disparate de générations, où les visages ne portent pas le signe de la race, parce que les êtres n'y portent pas l'unité de la vie : famille sans physionomie, où l'ingénuité d'un même sang ne reluit plus dans la beauté d'un même trait : race multiple, et, si je le puis dire, hétérogène, où la fraternité se scinde, où la famille se divise et se subdivise, parce que la paternité ne s'y est pas épanouie, comme un arbre fécond dans la multiplicité de ses rejetons et dans l'unité de sa vie !... Où sont nos frères ? où sont nos sœurs, et a quel signe les reconnaître ? Frères et sœurs à demi ; fraternité mutilée, équivoque, où l'on est étrangers et proches tout ensemble ; et où le mystère de la naissance se voile du mieux qu'il peul sous le masque des hypocrisies et sous le mensonge des noms !

Et les enfants ? qu'adviendra-t-il de ces êtres divisés et pour ainsi dire coupés en deux par une paternité et une maternité qui s'arrachent lune a l'autre, et prétendent emporter chacune de son celé la moitié «les âmes, la moitié des cœurs, la moitié de ces vies sorties d'une union que le di\orce a brisée ? Enfants malheureux, plus tristes que les orphelins ; qui puisent <ians l'affection de leur mère la haine de leur père ; et réciproquement qui opprennent aux leçons de la paleniité a maudire la malcraite : enfauta,

quoi que l'on fasse, presque toujours sans véritable éducation ; qu'on a mis au monde, et que l'on ne pourra former ; qui ont pu naître, et qui ne seront pas élevés !

Et si le triomphe du divorce et des libres amours venait de plus en plus à prendre possession du monde moderne, que deviendraient ces multitudes d'enfants que vous condamneriez à n'avoir pas de nom ? Comment réparer une partie du moins des désastres de ce mal horrible ? Un philosophe qui avait ses raisons, vous a conseillé ce merveilleux expédient : on agrandira les hospices ; à la bonne heure : là, vous entasserez les déshérités du foyer ; mais la famille, encore une fois, qu'adviendra-t-il d'elle ? quel secret avezvous pour maintenir, avec le progrès du divorce et le brisement indéfini des unions conjugales, l'unité, l'hérédité, la tradition, la beauté, l'harmonie, la force, la fécondité? Aucun I...

Je me trompe ; j'oubliais une merveilleuse invention de ce lemps, si fécond en inventions!... Par une risible parodie de cette formule qui a prévalu dans notre ordre social, et dont on a fait comme une étape de notre progrès : 2hus les Français sont égaux devant la loi, une doctrine est venue se donnant comme une révélation, et vous proposant de consacrer dans la famiile cette autre formule qui doit, à ce qu'il paraît, marquer pour elle une nouvelle ère de régénération : Tous les Français sont égaux devant la mère. La mère, rien que la mère ; la mère faisant du salaire môme de son crime l'héritage de son enfant : et la paternité demeurant dans l'ombre, inconnue de la loi, comme un mystère impénétrable et un secret qu'il n'importe plus même de sonder 1 Ne creusons pas davantage au fond de ces systèmes où le crime n'a plus môme la pudeur de se voiler et où l'immoralité elle-môme se pose comme* la loi du progrès ! Ah I Messieurs, sur cette pente où nous entraîne le vent des doctrines antichrétiennes, il est temps de nous arrêter : au milieu de ce torrent qui emporte la famille, jetons-nous hardiment appuyés sur un dogme que jusqu'ici rien n'a pu ébranler, et disons au divorce : <' Tu ne passeras pas ; ^> disons à la passion qui l'invoque : ^^ Tu n'iras pas plus loin. -^ Pères et mères, époux chrétiens, comprenez votre grandeur et votre vocation ; embrassez-vous au sein de l'unité et de l'indissolubilité : donnez l'un à l'autre cet amour que vous avez promis ; et que votre famille s'élève et s'épanouisse dans la sainteté, le bonheur et la joie, à l'image de la sainte et divine famille qui eut pour la gouverner ce saint illustre entre tous les saints, Joseph 1 qu'elle offre à votre culte et à votre imitation comme le modèle et le protecteur de la famille chrétienne!... »

-*trÈaâiS"av-

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