II. le président. Il ne s'agit pas, en ce moment, de voter
Je fais observer de nouveau qu'il y a des orateurs inscrits contre le contreprojet de M. Griffe et de ses collègues ; par conséquent, il faut que je donne la parole à ces orateurs, a moins qu'ils n'y renoncent.
Je relis le texte du contre-projet présenté par M. Griffe :
« La loi du 8 mai 1816 est abrogée.
« Les dispositions du code civil abrogées par cette loi sont rétablies, à l'exception de celles qui sont relatives au divorce par consentement mutuel. »
La parole est à M. le vicomte de Lorgeril.
M. le vicomte de Lorgeril. Messieurs, je suis âgé, je ne suis pas avocat et je crains que ma mémoire... (Bruit).
H. le président. Monsieur de Lorgeril, attendez le silence. Je prie Messieurs les sénateurs de vouloir bien écouter l'orateur.
M. le l'icoitite de E<org;eril. Messieurs, je suis âgé, je ne suis pas avocat et je crains que ma mémoire me fasse défaut ; je vous prierai donc de me permettre de vous lire les quelques réflexions que je veux vous présenter... (Bruit de conversations.)
II. le président. Messieurs, la séance n'est pas levée ; elle n'est même pas suspendue; veuillez faire silence.
M. le vicomte de liorg^eril. v< Messieurs, je viens combattre le paragraphe 1*^' du contre-projet de MM. Griffe et Salneuve, l'article 1*' du contre-projet de M. Eymard-Duvernay, l'article 1" du contre-projet de M. Bernard et l'article 1" du projet de la Chambre des députés. C'est-à-dire que je combats le rétablissement du divorce sur toutes ses formes, aussi bien le grand que le petit et que le moyen. (Hilarité.)
M. le vicomte de lior^eril, lisant : » En adoptant le principe de la dissolubililé du mariage cu'ellé avait d'abord repoussé, si vous adoptez l'article 1"', en entr'ouvant ainsi une porte qui s'ouvrira bientôt dans toute sa grandeur, pour livrer passage au projet de la Chambre, on à quelque autre projet semblable, plus large que celui de M. Eymard-Duvernay et que celui du gouvernement, et par conséquent plus propre à satisfaire de^s impatiences naguères sagement contenues par la loi, aujourd'hui surex- <itées par la propagande. Votre commission a prouvé que les meilleurs esprits pouvaient se laisser entraîner par cette espèce de courant fébrile que l'on s'est efforcé de créer en faveur du divorce. Quelqu'un qui s'est livré entièrement à ce courant, c'est l'honorable rapporteur de la commission : tous ses efforts tendent, non a faire adopter le projet édulcoré de M. Eymard-Duvernay, mais a substituer, a une loi prote<-trice de la société et de la famille, une loi dangereuse pour l'une et pour l'autre, et dont les prinripaU\s dispositions ont déjà été repou«sées après expérience faite. Si vous voulez entrer dans la voie (|u'il vous indlcjne, vous recueillen*/ |)rom|)lement des fruits bien amers de cette impeluosité avec lacjuelle nous nous précipitons, en FraiuMî, sur les codes pour en arracher des jwiges ou pour en insérer de nouvelles, et qui provient sans douttî de l'effrayante versatilité
de cette multitude en évidence qui veut nous imposer des lois, et que l'on a grand tort d'appeler la nation française ; car elle n'en est que la partie la plus imprévoyante et la plus tumultueuse. L'enthousiasme et l'amour de la nouveauté sont les mobiles de presque tous ses actes : quant a la raison, quant à la conviction, elle les écoute sans doute quelquefois par boutade ; mais presque toujours, dès qu'elle les aperçoit, elle les éconduit brusquement, ou les raille avec une impitoyable étourderie. Sait-elle, cette multitude aussi fantasque qu'impérieuse ? Rarement, car elle se garde bien d'apprendre; mais, en revanche, elle se livre volontiers à ceux qui se vantent de tout savoir et qui savent surtout abuser de sa crédulité. L'un d'eux l'a-t-il trompée une fois grossièrement et sans art, elle a déjà pour lui une certaine considération et le regarde comme propre à quelque chose. La trompe-t-il toujours avec une superbe désinvolture, l'audace du tribun ou la faconde du rhéteur, oh ! alors, elle a pour lui plus que de l'estime ; elle a de la vénération; elle lui prodigue ses applaudissements pendant qu'il vit, et lui réserve, après sa mort, des statues et des apothéoses.
Si ce sont là quelques-uns des principaux traits du caractère de cette multitude, que devons-nous penser de la philosophie qui dirige ses actes, de ses aspirations les plus vives, de ses sentiments sur le divorce par exemple ? Que ce sont tout simplement des modes que des hommes d'infiniment d'esprit, mais beaucoup trop amoureux du paradoxe, s'efforcent de lui faire adopter et qui durent... ce que durent les modes. Panthéisme, éclectisme, saint simonisme, fouriérisme, rationalisme : nous avons vu tout cela, et nous en verrons bien d'autres, pourvu que Dieu nous prêle vie. L'athéisme, qui est, à mon sens, l'une des principales causes des efforts que l'on fait aujourd'hui en faveur du divorce, parce qu'il r(»npt tous les liens qui unissent l'homme à Dieu, à ses semblables, par suite à la femme, l'athéisme est en ce moment de mise . c'est, si vous me permettez cette expression, un vêtement bien porté, presque ne parure. Mais attendez quelque temps, et vous ne le trouverez plus que dans la poussière de quelque vieille friperie, à moitié rongé par les mites et par les rats. Soyez biens convaincus que, si vous adoptiez aujourd'hui l'article qui nous occupe, il ne se passerait pas deux ans, avant que la grande majorité des journalistes, des auteurs dramatiques et des romanciers s'efforçassent de démolir votre œuvre, comme leurs devanciers démolirent, parleur ironique bon sens, la loi de 1792 et les articles du code de 1804 sur le divorce.
Le sort que je prédis à votre loi est, du reste, celui qui attend la plupart des innovations qui n'ont pas une suffisante raison d'être. La vogue les soutient un instant, mais le bon sens qu'elle a chassé ; reparaît tôt ou tard. Je ne dis pas qu'il revienne toujours au galop, comme le naturel dont parle le poète ; mais ne marchât-il qiie comme la tortue de la fable, il finit par arriver. A Dieu ne plaise que je prétende qu'une fois de retour il ne repartira plus; car j'ai vu trop souvent le peuple s'étonner et se repentir des actes insensés qu'il a commis, la veille du jour où il va en commettre de plus insensés encore.
Quoi qu'il en soit, il me semble que le champ des folies est assez vaste, pour qu'on puisse éviter les rechutes aux points reconnus comme dangereux et profiter de l'expérience acquise. Les tentatives faites en faNcur du divorce à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, navaient pas réussi. Pourquoi faut-il qu'on n'en tienne aucun compte? Sommes-nous donc fatalement destinés à tourner toujours dans le même cercle, en recherchant avec une inexplicable prédilection les ornières profondes dans lesquelles le char de l'État a déjà endommagé ses roues ?
En 1792, le divorce entra dans nos lois à la suite du refroidissement des sentiments religieux et du relâchement des mœurs. Le catholicisme semblait sérieusement ébranlé par le doute; les vieux principes politiques semblaient dissous par la ferveur des idées révolutioimaires. Alors on ne parlait que de liberté, et ce mot, quoique assez mal défini pour servir, comme aujourd'hui, de masque à la tyrannie, à la persécution et à l'asservissement, avait cependant assez d'influence sur un grand nombre dhommes pour les pousser à chercher partout à rompre des fers et des esclaves a émanciper. L'adultère, qui avait inspiré à nos vieux conteurs un peu trop grivois, et à nos inimitables auteurs comiques, tels que Molière et Regnard, tant de traits plaisants sur les maris trompés et les femmes trompeuses, l'adultère tournait au sentimentalisme. Sous la plume des romanciers et des philosophes, il excitait lintérôt et les larmes en faveur d'héroïnes incomprises, généralement fidèles à i\es amants pleins de mérite et vaillamment infidèles à des époux pleins de barbarie. Trop longtemps ces victimes frémissantes avaient gémi sous des liens indissolubles, et attendu leur délivrance pour voler à de nouveaux hyménées, sans avoir a redouter la loi»gueur de nouveaux martyres.
La loi de 1792 vint sécher leurs larmes et mettre un terme a leurs souffrances. Grâce à quelques formalités insignifiantes, à quelques démarches qui n'avaient rien de gênant, elles purent sortir du mariage comme on sort d'una|)parlement dont on a résilié le bail. Cela devint bien commode : on s'épousait à peine, on s'essayait simplement. Voyons, se <lisait-<)n, jusqu'à quel point nos humeurs sont compatibles. L'essai loyal une fois fait, si nous re<onnaissons que nous ne nous convenons point, si les produits de nos amours ne S(»nt pas satisfaisanis, si le cœur vous pousse d'un <'ôlé et moi de l'autre, eh bien ? rien de plus simple : nous dénouerons ici, et nous nouerons là ; avec le divorce, cela va tout seul, on se dit bonsoir aussi aisément et d'aussi bonne amitié que l'on s'est <lit bonjour.
Voilà ce qu'alors, comme aujourd'hui, on disait être impérieusement exigé par laliberté et par la dignité humaines. C'était aussi, il faut le re<(»niiaHre, une agréable i)réparation a la promiscuité qui, plus ou moins déguisi'e, se trouve au fond des dmtrines <le tous les novateurs et de tous les philosophe» de cette éporpie et de la nuire. C'est encore «ette promiscuité (|ui semble le but vers lequel des hommes parfaitement libres de tout préjuge et de tout scrupule veulent pousser la législation en France. Ah ! me diront les parti-
sans de la loi en discussion, on n'atteindra pas plus ce but en France qu'il n'a été atteint dans les autres pays où le divorce est réglé par la loi. Quand on parle ainsi avec un optimisme plein de candeur, on ne songe pas à la différence qui existe entre l'instruction donnée à ces différents peuples et celle qu'on s'efforce en ce moment de donner au peuple français.
Chez les autres nations, la base de l'instruction est le principe de l'existence (le Dieu et de l'immortalité de l'âme. Chez nous, c'est la négation de Dieu et la spontanéité de la matière. Pour moi, je dis que le'but déplorable dont je parlais, ne peut manquer d'être atteint dans un pays où l'air est officiellement imprégné de matérialisme, où l'on s'empresse de tous côtés d'expluser Dieu de la création du monde, de la Croix, et de la société des hommes.
Et en effet, Messieurs, réfléchissez-y un instant ; si, comme on l'enseigne un peu partout à la jeunesse, dans les chaires des savants et dans les conférences des érudits, l'homme n'est qu'un grumeau de matière organisée, de quel droit vous , simple grumeau, iriez-vous entraver votre semblable dans ses attractions et ses affinités à l'égard de ce charmant grumeau de matière organisée qu'on appelle la femme ? Ils sont donc parfaitement dans la logique et conséquents avec eux-mêmes, ceux qui, après avoir voulu l'enseignement athée et matérialiste, veulent aujourd'hui l'union athée et matérialiste de l'homme et de la femme, ou si vous aimez mieux, le mariage dissolu et dissoluble qui nous occupe. Si par là on parvient an saint-simonisme, au mormonisme, à la polygamie d'abord, à la promiscuité ensuite, il ne faudrait ni vous en étonner, ni vous en plaindre. On a tort de gémir sur les conséquences, lorsqu'on a posé soi môme les prémisses.
Ah I n'allez pas vous y tromper. Messieurs, et croire que, du moment que vous aurez promulgué une loi favorable au divorce, tout sera fini. Dans l'état où se trouvent la morale et la société en France, à l'heure où je vous parle, le divorce n'est qu'un premier pas. Vous allez, si vous me permettez cette expression, enlever la première pierre de l'édifice social que l'on démolira bientôt après, pour macadamiser la grand'route de la prostitution. Du moment, en effet, que vous ne considérez le mariage que comme une transaction purement humaine dont Dieu n'est plus appelé à resserrer les liens, ce mariage devra naturellement être soumis à toutes les modifications que l'esprit humain voudra lui imposer, jusqu'à ce que, de transformation en transformation, on arrive à faire disparaître tous les obstacles qui s'opposent à l'union libre de l'homme et d(^ la femme. Mais avant d'arriver à cette phase suprême et pour nous y préparer, nul doute que nos jeunes législateurs, si féconds en réformes, n'aient toutes prêtes des réglementations du mariage appropriées au mouvement de la population comme aux aspirations et aux exigences de l'amour moderne, et assurant à celui-ci tous les modus Vivendi désirables. L'histoire et l'utopie s'unissent pour lui fournir des exemples à suivre dans les différents cas qui peuvent se présenter. Me perinettrez-vous de vous en citer quelques-unes ? (Bruit de conversations.)
M. le président. Veuillez parler moins haut, Messieurs, jn vous prie. J'entends mieux vos conversations que je ne puis saisir les paro'esde l'orateur. Ce n'est pas tolérable. On comprend que la commission ait des conférences à tenir ; mais elle peut, pour cela, quitter la séance.
M. le Ticontte de liorjçcril. ^ Si, dans un état, comme il est arrivé assez souvent, le nombre des femmes est supérieur à celui des hommes (Le bruit continue).
M. le président. Monsieur Naquct, je vous prie en grâce de faire
silence I
M. le Tlconite de Ijorg;eril... Ce sera le cas d'imiter la République d'Athènes qui, à une certaine époque, s'étant aperçue que le nombre des défenseurs de la patrie diminuait sensiblement, voulut y porter remède et enjoignit à tous les hommes nubiles d'épouser deux femmes. A cette époque vivait le célèbre poète tragique Euripide. Il fut, pour sa part, muni de deux véritables mégères qui s'efforcèrent avec une odieuse émulation de lui rendre la vie insupportable. Mais, à quelque chose, parât t-il, bigamie et malheur sont bons ; car ce furent ces deux femmes qui lui inspirèrent ces peintures si éloquentes et si pathétiques du désespoir, que nous trouvons dans ses œuvres et qui font l'admiration d^ tous les amis de la belle poésie.
Si le nombre des hommes est beaucoup plus grand que celui des femmes, il sera bon de s'assimiler la pensée de l'auteur de VHistoire des Sevarambes^ livre aujourd'hui fort recherché des bibliophiles. Cet écrivain imagine qu'un grand nombre d'Iiommes et un plus petit nombre de femmes ont fait naufrage sur une lie déserte. L'amour, qui perdit Troie, vierit bientôt exercer ses ravages sur la colonie naissante. Pour faire cesser les nombreuses querelles qu'il suscite, le chef de la troupe organise ainsi les mariages. D'abonI, il choisit parmi toutes les femmes celle qui lui semble la plus aimable et la plus jolie, cl la prend naturellement pour lui. Après cet acte de charit<' bien ordonnée, il procède par altruisme et dispose deux par deux les hommes des couches supérieures. A chaque paire d'hommes il attribue une femme, comme s'il avait lu les Confessions de J.-J. Rousseau^ qui dit avoir trouvé le bonheur dans une association de ce genre, lorsqu il partageait avec le valet de M""' de Warens les faveurs de cette femme vraiment libérale. Enfin, il forme des gmupes de cinq hommes des couches inférieures et donne une femme a chaque groupe. La colonie devint ainsi florissante, en attendant qu'un changement dans la po|nilation permit une modification dans les mariages.
Si le nombre d'hommes est à |)eu près égal a celui des femmes, on pourrait, a la rigueur, suivre la méthode usitée en France et dans la plus grande partie de l'Kurope. Mais des savants, et même des ignorants, ont prétendu ({ue la monogamie engendrait la monotonie ; il S(>ra donc plus prudent de prendre mo<lèle sur les anciens Bretons qui, dit Hume, dans
ses Essais, non pas dans son Histoire d'Angleterre, se mariaient d'une manière fort originale. Ils se réunissaient par groupe de dix ou douze hommes, et formaient entre eux alliance offensive et défensive, ce qui, à cette époque de barbarie, était peut-être nécessaire pour assurer leurs existences et leurs possessions. Pour resserrer d'autant plus les liens qui les unissaient, ils prenaient en commun un nombre égal de femmes. Les enfants qui naissaient de ces mariages originaux, étaient considérés comme appartenant à la communauté et élevés par elle. Ainsi la monotonie était suffisamment écartée.
Nul doute que nos législateurs ne profitent de ces différents exemples dans leurs réglementations, et au besoin n'inventent des métamorphoses nouvelles. Mais, quoi qu'ils fassent, ils n'échapperont point, et peut-être ne veulent-ils pas échapper aux conséquences du coup porté à la morale et à la famille par le rétablissement du divorce, et ils arriveront, un peu plus t6t, un peu plus tard, à la destruction du mariage lui-môme, c'est-à-dire à un système d'union libre de l'homme et de la femme.
Du moment que de semblables innovations germent dans les esprits, n'est-il pas du devoir du Sénat de s'opposer à leur développement, à moins que vous ne vouliez voir la France devenir un de ces vastes phalanstères rêvés par nos novateurs contemporains, où sont étudiées et réglées avec le plus grand soin toutes les choses qui concernent les appétits de la chair réhabilitée, mais où l'on daigne à peine s'occuper des enfants nés de toute cette fantasia matrimoniale ? Et cependant le sort fait par une loi aux plus nombreux et aux plus faibles, doit singulièrement intéresser ceux qui sont chargés de voter cette loi. Nous ne pouvons pas admettre, par exemple, que les enfants atteints par le divorce, qui appartenaient à une famille et auxquels cette famille appartenait par droit de naissance, soient privés des soins qui leurs sont dus par leurs parents (Bruit de conversation).
Je demande encore une fois à mes collègues de bien vouloir m'écouter.
II. le préiiideiit. L'orateur, Messieurs, réclame le silence, et avec raison.
A gauche. On n'entend rien I
11. le pré«»ident. On n'entend rien, parce que l'on tient des conversations qui couvrent la voix de l'orateur.
M. le vicomte de liorgeril. Je ne reviendrai pas, Messieurs, sur ce qui a été dit et si bien dit à cette tribune, à l'égard des enfants des divorcés. Nos éloquents collègues, M. Jules Simon et M. Allou, ont fait bonne justice des étranges prétentions de l'honorable M. Naquet, qui ressemblent un peu à un dithyrambe orné de statistique, sur le bonheur de ces pauvres êtres, lorsqu'ils quittent la maison paternelle pour aller chez le nouvel époux que leur mère a conquis, grâce à la force de nuptialité développée en elle par le divorce.
A entendre notre honorable collègue, on serait presque tenté de divorcer pour assurer une existence heureuse et une bonne éducation aux enfants que Ton aime. Nous n'étions pas habitués à cette nouvelle manière d'envisager les choses, et nous nous demandions, où ces enfanLs malheureux d'être nés trouveront-ils ces attentions délicates, ces tendres caresses presque aussi nécessaires à leur jeune âge que le pain et le lait qui les nourrssent? Nous nous demandions si un père pouvait éprouver une affection bien vive pour le fils de celle qu'il a haïe jusqu'au point de la chasser du domicile conjugal pour lui donner une remplaçante ; si une mère pouvait prodiguer ses caresses, en face de son nouveau mari, au fils de celui qui l'a humiliée et irritée par le scandale de ses déportements publics et l'outrage d'une demande de divorce. D'ailleurs, nous disions, nous, dans notre ignorance de la statistique transcendante : Des nouveaux mariages naîtront de nouveaux enfants, et alors il arrivera, avec une aggravation excessive, ce (jui est arrivé dans presque tous les seconds mariages où les enfants du premier lit voient leurs intérêts et leur éducation négligés pour ceux des enfants du second lit; et cependant leur père a pu aimer tendrement sa première femme et être entièrement dévoué à ses enfants avant qu'un nouvel h^men et de nouveaux devoirs se fussent superposés à son premier hymen et a ses premiers devoirs. Je puis en dire autant de la mère. Et si cependant, dans ce cas, les désordres que je signale, ont lieu sans cesse, que ne sera-ce pas lorsque la haine, et non la mort, aura brisé des liens jusqu'alors indissolubles ? Et nous concluions ainsi : Ah ! l'on a eu raison de le dire : le divorce ne devrait point être permis dans un état bien organisé ; car sous les points de vue moraux, il brise l'unité morale ou l'union des cœurs, en introduisant plusieure sociétés dans une famille et plusieurs intérêts dans une maison. Et voilà pourquoi le divorce a des résultats bien autrement redoutables que la séparation légale, qui certes présente les plus graves inconvénients, mais qui, ne fournissant pas de nouveaux mariages, ne fait pas naître des dangers tels que ceux que je \ ens de signaler (Bruit persistant).
.H. le président. L'orateur, 3iessieurs, fait tous ses efforts pour être entendu, et vous semblez faire tous les vôtres pour couvrir sa voix. Je vous en prie encore, gardez le silence et reprenez vos places.
M. le comte de Ijorieeril. Ces dangers vous les exagérez singulièrement, me dira quelque partisan de la loi votée par la Chambre des députés. Notre projet de loi n'en présente aucun, il est aussi parfait que puisse l'être une œuvre humaine ; nous avons circonscrit le divorce dans des limites qu'il ne pourra franchir ; nous avons pris à la loi de 1792 et au code civil de 1804 ce qu'ils avaient de vraiment raisonnable, et de vraiment pratique ; nous n'y avons ajouté que ce (|ui était troi» ilainMnenl exigé par les princi|)es qui forment la devise de la République : Liberté, égalité, fraternité. Voyez plutôt : des le conimenceiuent, nous avons
agrandi les droits de la femme, en Tautorisant à demander le divorce , dans tous les cas d'adultère où le mari peut le demander. Ceci pourra contrarier un peu le mari, habitué à se croire affrancnchi de bien des sujétions hors des limites du domicile conjugal ; mais rien de plus conforme au principe d'égalité I D'un autre côté, et par une sorte de compensation, nous avons étendu les droits du mari, en lui permettant de répudier sa femme, môme lorsqu'elle aura plus de quarante-cinq ans d'âge et vingt ans de mariage. Cela pourra déplaire à cette pauvre vieille ; mais rien de plus conforme au principe de liberté I Nous avons ouvert un asile agréable aux amours illicites et adultères, qui se régulariseront sans doute dès que le conjoint gênant aura été évincé. Cela pourra^ chagriner le conjoint gênant et lui sembler un peu opposé aux règles de la saine morale ; mais rien de plus conforme aux trois principes de la liberté, de la fraternité et de l'égalité ! Que voulez-vous de mieux ? Nous' avons de plus, nms par un sentiment que vous ne pouvez manquer d'approuver, permis les rapprochements entre les époux divorcés, lorsqu'aucun mariage n'est survenu depuis le divorce. Je le reconnais : sur ce point, vous avez agi sagement. Je dirai même : votre réserve ne pourrait-elle pas être diminuée dans les cas où la mort d'un des nouveaux conjoints rendrait la liberté aux anciens époux ? Si, comme l'a voté la Chambre des députés, dans les cas de divorce pour cause d'adultère, vous permettiez à l'époux coupable d'épouser son. complice, ne serait-il pas beaucoup plus décent, beaucoup plus conforme à la dignité de nos mœurs, de voir deux époux qui avaient divorcé pour des motifs d'une gravité secondaire et peut-être pardonnable, des sévices, des injures, etc., se réconcilier, après avoir essayé l'incompatibilité d'autres humeurs et le poids d'autres liens brisés à propos par la mort, que d'assister désarmé au triomphe de l'adultère venant s'installer à la place de l'innocent, le front ceint d'une couronne provisoire de fleurs d'orangers, en attendant une autre couronne qui ne lui manquera pas sans doute? J'entends une couronne de soucis... ou peut-être une couronne de martyre.
La loi romaine éhiit sur ce point beaucoup plus large que la nôtre : elle permettait les rapprochements, même après un nouveau mariage ; aussi produisait-elle de très remarquables résultats. Vous savez tous ce qui arriva à l'un des hommes les plus illustres et les plus austères que la République romaine ait offerts à l'admiration de la postérité , à celui qui mérita ce vers de Lucain :
Victrix causa Diis placuit, sed victa Catoni.
C'est, en effet, de Caton d'Utique quu je veux vous parler. La mauvaise conduite de sa première femme Attilia le força de divorcer avec elle (Le bruit continue).
II. le vleointê de L<org;eril. Ecoutez pour Caton, je vous prie, si ce n'est pour moi-môme ! (Rires.)
M. le président. Je vous prie de faire silence, Messieurs. Je ne puis pas moi-même entendre l'orateur. On me fait observer qu'il énonce des propositions qui, peut-être, pourraient faire l'objet d'une observation de ma part. Je demande donc le silence.
M. le vicomte de Ijorg;eril. Je n'ai rien dit de répréhensible,
monsieur le président.
M. le président. J'ai dit: < peut être ". Je n'ai rien entendu; par conséquent, je ne puis pas faire d'observations. (Rire général).
il. le Ticomte de fjor^erii. Je vous remercie, monsieur le président.
M. le président. Ce n'est pas votre faute, mais celle de vos collègues qui n'écoutent pas.