CHAPITRE XXIX
APPRÉCIATION DES FAITS ET GESTES DE l'^HUMANITÉ.
D. Quel est le premier fait historique que nous rapporte l'histoire de l'humanité?
R. Le fait de la création.
D. Que faut-il entendre par ce mot création?
R. Le sens qu' on a donné jusqu'ici au mot création est un non -sens.
D. Comment cela?
il. Parce que par création on entend communément quelque chose qui se fait de rien, et que rien ne se fait de rien.
D. Que faut- il donc entendre par création pour être dans le vrai?
R. Il faut entendre Faction éternelle de Dieu sur tout ce qui est , ou Faction étemelle de Dieu procréant et organisant toujours.
D. Qu'est-ce que cela veut dire?
R. Cela veut dire que l'effet étant inséparable de la cause y Dieu, qui est la cause universelle et étemelle,
ses œuvres ont dû toujours exister, parce que Dieu a dû toujours produire.
D. N'est-ce pas une impiété de croire que les oeuvres de Dieu sont éternelles comme Dieu, et que les effets sont éternels comme la cause?
R. C'est au contraire une pensée éminemment pieuse et raisonnable.
D. Comment cela ?
jR. En ce qu'elle nous donne de PÉternel l'idée que nous devons en avoir, et qu'elle nous apprend à le connaître comme il veut être connu.
D. Expliquez-nous ceci ?
R. Quand je dis : Dieu a toujours produit, Dieu a toujours fait ce qu'il produit et ce qu'il fait, je me donne à moi et à mes frères l'idée la plus sublime , la plus parfaite qu'on puisse avoir de Dieu ; car je crois que Dieu ne se trompe point, ne change point, ne varie point, ne revient point sur ce qu'il a fait , puisque je me tiens assuré qu'il a toujours voulu et fait ce qu'il veut et ce qu'il fait maintenant.
D. Mais ne peut-on pas avoir de Dieu une idée aussi raisonnable et aussi digne de lui , en admettant qu'il a toujours voulu créer les mondes , et que néanmoins il neles a crées que dans un temps donné, par exemple, il y a cinq mille huit cent trente-huit ans?
jR. On ne comprend pas plus que Dieu veuille produire et ne ne produise pas , qu'on comprendrait que Dieu produisît sans vouloir produire. L'action dans Dieu est inséparable de la volonté; l'une n'existe
pas un instant sans l'autre; parce que tout ce que Dieu veut est bon, parfaitement bon, et que ce qui est parfaitement bon ne peut être différé par Dieu, qui ne serait pas bon lui-même, s'il renvoyait le bien à un autre temps.
Z>. Vousne croyez donc à rien de ce que rapporte l'histoire de la création?
jR. C'est-à-dire que je ne crois nullement la création telle qu'on me dit de la croire, parce que la création , telle que la rapportent les différentes histoires humaines , est une oeuvre saugrenue et indigne de Dieu.
D. Pourquoi cela?
jR. Parce qu'il est indigne de Dieu, inutile et extravagant que l'homme et la femme , comme on le dit , aient été créés par Dieu à une époque donnée , qu'ils aient été placés dans un paradis aujourd'hui pour en être chassés demain , et cela , s'il vous plaît , après avoir désobéi à Dieu.
D. Vous ne croyez donc pas que l'homme soit tombé , qu'il ait oublié la loi de son Dieu, et que ce soit là la cause de son ignorance et de ses malheurs?
jR. Je crois à une détérioration de l'humanité , et c'est précisément cette croyance folle de l'humanité concernant la création, qui fait que j'y crois fermement. Mais cette détérioration n'a point consisté à manger une pomme , chose fort indifférente. Cette détérioration a eu lieu lorsque l'homme, substituant sa propre loi à la loi de nature , a voulu se conduire uniquement d'après la loi qu'il s'était faite.
D . IjSl loi, ou même les lois qui gouvernent le monde maintenant ne sont donc point, selon vous, la loi ou les lois de Dieu ?
R. Il n'y a pas plus de rapport entre les lois ou la loi du monde et la loi de Dieu , qu'il y en a entre la lumière et les ténèbres, la justice et l'iniquité , la vérité et le mensonge.
D. Mais alors vous attaquez tout, vous détruisez tout ; vous faites de tout ce qui est un monceau de ruines.
jR. Je n'attaque rien, je ne renverse rien , je ne détruis rien, sinon le mensonge, l'erreur, l'iniquité.
D. Tout cequiest estdonc mensonge etiniquité, et l'humanité, dont l'histoirenous est connue, n'a donc fait que des folies ?
R. Oui , sans doute , rien autre chose que des folies ; et ces folies ont été d'autant plus déplorables , et doivent nous inspirer d'autant plus d'horreur, qu'elles s'attaquent à Dieu lui-même. Ici , c'est Dieu qui, après avoir créé l'homme, lui tend des pièges pour le prendre et le perdre : là , c'est l'homme demeuré incorrigible, nonobstant sa première faute qui l'a perdu au paradis terrestre, que Dieu est encore obligé de noyer par un déluge universel. Ainsi, trois faits dont vous ne pouvez tirer aucune moralité pour la direction humanitaire, composent toute l'histoire du genre humain depuis Adam et Eve jusqu'au déluge inclusivement : i^ l'homme créé par Dieu et placé par lui dans le paradis terrestre ou jardin d'Éden; 2^ la désobéissance k Dieu de l'homme
qui mange (lu fruit défendu; 3" enfin, Dieu qui, ne pouvant venir à bout de corriger rhomme, finit par le noyer.
I). Si c'est ainsi que vous traitez Fhistoire, vous regardez donc ceux qui l'ont écrite comme autant de diseurs de bonne aventure?
R. Non, je ne les considère point ainsi. Ils ont rapporté des faits; je ne les blâme point de les avoir rapportés. Ce dont je les blâme et ce qui est un crime de leur part à mes yeux , c'est de n'avoir pas montré aux hommes ce qu'il y avait de ridicule, d'improbable ou d'impossible dans les faits qu'ils leur racontaient.
/). Mais cependant il faut bien remonter à quelque chose, se fixer à quelque chose : et que ferezvous, à quoi vous fixerez-vous, si vous rejetez la tradition?
R. J'admets de la tradition ce qui est admissible , et je rejette ce que ma raison ne me permet pas d'admettre. La tradition me dit-elle qu'Adam et Eve ont existé? je le crois, parce que rien ne m'empêche de croire qu'ils aient existé. La tradition me dit-elle qu'il y a eu un déluge universel? je repousse la tradition sur ce point , parce qu'un déluge universel et instantané est impossible.
D. Vous ne croyez pas par conséquent au déluge ? R. Je crois à des déluges partiels , successifs ; je nie la possibilité d'un déluge universel et instantané.
D. Mais le genre humain croit au déluge universel :
vous comptez donc pour rien le témoignage du monde entier ?
jR. le genre humain a cru aux sorcierjs el aux revenants ; s'ensuit-il qu'il y ait jamais eu des revenants et des sorciers ? Le genre humain a adoré.des milliers de divinités , s'ensuit-il qu'il ait jamais été raisonnable d'adorer des milliers de divinités ? Puis , je préfère les enseignements de la science divine aux témoignages humains; or la science divine me dit que les mondes n'ont pas élé créés pour être détruits , parce que les mondes sont l'œuvre de Dieu , et que les œuvres de Dieu sont impérissables.
Z>. Si le déluge universel n'a pas eu lieu , comment se fait-il qu'il se trouve dans certaines contrées des fossiles d'animaux qui n'ont pu exister dans ces contrées que sous une autre température , sous un climat entièrement différent; ce qui indique sans nul doute un immense bouleversement ?
R. De tous temps il est arrivé dans le gouvernement et la marche du monde physique ce qui arrive aujourd'hui. Il y a eu des volcans , des explosions , des transformations de parties de la terre en eau, et de parties de la mer en terre. Là où l'on voyait des villes on n'a vu plus tard que d'immenses ondes foulées, agitées sans cesse et refoulées par les vents; là où l'on n'avait vu, durant des milliers d'années, que des plaines liquides et uniformes, se sont vues plus tard aussi des montagnes arides et rocailleuses ^ des plaines fécondes , couvertes de riches nioissons et de verdoyantes et fraîches vallées.
— WJ —
/>. En récusant l'autorité, comme vous le faites, vous restez clans une incertitude désespérante ; car vous ne pouvez rien savoir de l'histoire du monde au delà de six mille ans.
R. Je manque, il est vrai, de faits historiques; mais la science ne me fait pas défaut , puisque les couches de terre que j'explore , les régions que je visite, m'offrent fréquemment des témoignages bien plus imposants et plus sûrs de la haute antiquité du monde, et même, par induction, de son éternité, que toutes vos preuves historiques. Du reste , avançons, et vous verrez quel respect il faut avoir pour les mille contes qu'on nous fait dans l'histoire.
D. L'époque que nous venons de parcourir est l'époque anté-diluvienne : dites-nous quelque chose des temps immédiatement post-diluviens.
R. Les hommes, après le déluge, ne furent ni plus raisonnables ni moins méchants qu'avant ce fléau destructeur; en sorte que si vous admettez que cette catastrophe ait été universelle , et qu'elle ait été une punition de Dieu , vous aurez de Dieu l'idée la plus déplorable ; car à peine quatre siècles se sont-ils écoulés que les hommes sont devenus désobéissants, insubordonnés et rebelles, au point qu'ils veulent détrôner le Tout-Puissant, et qu'ils bâtissent une tour pour escalader le ciel ou du moins pour se mettre à l'abri de toute tentative du ciel contre eux.
D. Il me semble que vous traitez un peu légèrement des questions qui sont d'une haute gravité et qui exigent plus de sérieux que vous n'en mettez.
R. Sâiis doute, ces questions eu elles-mêmes et en tant qu elles tiennent au berceau de l'histoire comme (lu genre humain, sont graves; mais il n'aurait pas fallu les rendre petites, ridicules et inutiles comme on Ta fait.
On nous dit que les enfants de Noé s'étaut multipliés au pied du mont Ararat , dans la plaine de Seinhar, en s'éteiidant sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, s'aperçurent que ce pays n'était pas suffisant pour les contenir, et qu'il leur faudrait bientôt se séparer. Avant de se quitter, ils voulurent bâtir une tour; l'édifice se forma de huit tours carrées, placées l'une sur l'autre. Parvenus, les uns disent à une lieue, les autres disent à deux lieues de hauteur, les ouvriers ne s'entendent plus ;Dieu, par un miracle, confondit tout à coup leur langage.
Remarquez-vous ici deux niaiseries humaines?
D'abord, ces hommes qui sont déjà trop nombreux, à qui la terre qu'ils habitent ne peut suffire , et qui vont follement dépenser des sommes et un temps considérables à élever une tour dont ils n'ont que faire ! En second lieu, le déluge universel qui ne les a point corrigés, à ce qi^'il parait; car ils bravent Dieu en voulant s'élever jusqu'à lui; et c'est pour cela , nous dit-on , que Dieu , qui a peur sans doute , est forcé de faire un miracle et de confondre leur langage ! Il vaudrait bien mieux ne pas du tout écrire rhistoire que de la remplir de pareilles sottises qui insultent à la Divinité et rendent Thunianité méprisable.
/>. Cependant le fait de la confusion des langues ne peut être nié, puisque ce fait existe encore : comment l'expliquez-vous donc?
R. Je me garde bien de nier ce fait ; mais je suis loin d'y faire intervenir Dieu comme on l'y fait intervenir. Dieu n'est pas un brouillon; et, en vérité, les liommes le font tel, en supposant qu'il a tout à coup, par un miracle, confondu le langage humain. Non, Dieu ne fait rien qui puisse diviser ses enfants, les empêcher de se comprendre , les isoler , les rendre malheureux.
D. Comment s'est donc opérée la confusion des langues ?
R. Quelques ambitieux se sont mis à la place de Dieu, ont prétendu régenter l'homme en son nom , ont substitué à la loi harmonique de Dieu des lois désharmonisantes venant d'eux-mêmes , et Thumanité s'étant divisée d'intérêts, s'est divisée de même par le langage. Dès que le prêtre a eu présenté aux peuples un autre dieu que Dieu , tout a été bouleversé dans le monde intellectuel ; la justice n'a plus été la justice; la vérité, la vérité : le mensonge et riniquité se sont établis de toutes parts. C'a été là le véritable péché originel, qui ne sera complètement effacé que lorsque les peuples seront revenus à la pratique de la loi naturelle.
D. Pendant les deux mille et quelques cents ans anté-diluviens ou post-diluviens que nous venons de parcourir, et qui se sont écoulés depuis Adam jusqu'aux temps un peu connus de l'Egypte, vous esti-
mez donc que rien de bon ne s'est fait dans le monde? jR. Ce temps est celui où toutes les notions du bien ont disparu de la terre, et où la grande famille humaine a perdu toute idée du véritable socialisme.
D. Mais l'Egypte que vous venez de nommer n'estelle pas le berceau de la religion, de la science, de la civilisation?
Jl. Oui, c'est effectivement en Egypte que vous trouvez le berceau des superstitions humaines. C'est en Egypte que les peuples ont fait des dieux de tout : des choux, des poireaux, des oignons, de tous les légumes du jardin ; c'est en Egypte qu'on a divinisé le crocodile , le rhinocéros , etc. C'est en Egypte que les rois se sont le mieux entendus avec les prêtres pour dévorer la substance du pauvre peuple; car c'est dans ce pays, dont on nous vante la civilisation, que des tyrans ont élevé', par pur caprice , ces énormes et lourdes pyramides qu'on a appelées les merveilles du monde , et qui n'en sont que les merveilleuses folies, puisqu'elles ne servirent qu'à écraser la nation égyptienne sous le poids de nouvelles charges. Je sais ce qu'ont fait les Sémiramis , les Sésostris , les Mœris, les Ptolémée; mais le bien même qu'ils firent à l'Egypte par les canaux qu'ils creusèrent , par les monuments dont ils la dotèrent , ne fut pas le bien dans toute l'acception du mot , puisqu'il pro-
i fita plus à la caste qu'à la généralité des citoyens et
surtout au peuple.
I D. Que pensez-vous des lois de Moïse et du peuple
juif?
R. Moïse a en la gloire d'arracher les Hébreux au joug de Pharaon. Ses concitoyens étaient les esclaves des Égyptiens; les charges les plus avilissantes leur étaient imposées; en un mot, les frères de Moïse étaient dans Une dure et dégradante servitude : Moïse brisa leurs fers, il fit bien. Il n'est pas juste que l'homme soit le. marchepied de l'homme : quand on est opprimé, quand on n'a pas d'air, qu'on étouffe, c'est un devoir de briser ses chaînes et de prendre de gré ou de force l'air qu'on vous refuse.
D. Approuvez-vous ainsi tout ce qu'a fait Moïse?
/{«C'est là à peu près, pour être juste, toute la louange qu'il convient de lui donner.
D. Comment? Moïse de qui nous tenons l'histoire du berceau de l'humanité. Moïse qui a vu Dieu, qui s'est entretenu avec lui et qui semble avoir transmis ses ordres à l'humanité tout entière, Moïse ne serait grand à vos yeux que pour avoir secoué le joug de Pharaon?
R. Oui sans doute; et ici, gardons-nous de nous enthousiasmer pour ce qui n'est point digne d enthousiasme. Semblables à ces animaux qui répètent, sans le comprendre, tout ce qu'on leur a appris, ne disons pas oui parce qu'on dit oui , non parce qu'on dit non ; sachons nier ou affirmer selon les lumières de la raison et de la science. Cette manière déjuger et de nous conduire, bien loin d'ébranler l'ordre , comme le disent ceux qui ignorent ce que c'est que l'ordre, établira le règne delà vérité partout, et partout la réalité succédant à la fiction , partout
rhomme et l'humanité seront ce qu'ils doivent être.
Ce qui vous fait admirer Moïse, c'est moins ce que nous venons de dire que les faits et gestes merveilleux que l'imagination délirante des historiens lui attribue.
Il vous importe peu qu'il ait délivré ses concitoyens; que de simple berger des troupeaux de JéthrOy il soit devenu par son courage et la force de sa volonté la terreur des tyrans et le défenseur des opprimés ; ce que vous aimez en lui, c'est le merveilleux qu'on lui prête.
D. Vous ne croyez donc pas que Moïse ait fait des miracles?
R. Je ne le crois pas.
D. Cependant il dit lui-même dans la Bible qu'il a changé des baguettes en serpents, les eaux du Nil en sang; qu'à sa voix une multitude de grenouilles s'est répandue sur la terre, que de§ insectes sans nombre sont venus tourmenter les hommes et les animaux, que des mouches ont gâté et corrompu l'air, que les bestiaux ont été frappés de maladies aiguës, que les hommes se sont trouvés couverts d'ulcères fétides et douloureux, que le ciel s'est caché sous desnuages qui vomissaient des torrents d'eau et de grêle, que des nuées de sauterelles sont venues désoler la terre , et enfin qu'im ange exterminateur a été envoyé de Dieu pour exterminer tous les premiers-nés des Egyptiens.
R, Je ne vois point de miracle dans la plupart de ces faits. Si vous vous obstinez à y voir quelque chose
au-dessus des forces de la nature^ ne seraient-ce pas les eaux du Nil changées en sang et Tange qui vient exterminer les premiers-nés? On sait du reste qu'il doit y avoir beaucoup de grenouilles en Egypte, pays très-chaud, dans les endroits où séjournent les eaux qui restent des débordements du Nil; que la stagnation des eaux doit y produire aussi beaucoup d'insectes et de maladies, et qu'il suffit de savoir un peu d(î physique pour changer des baguettes en serpents, des serpents en baguettes, et même pour inonder un théâtre d'œuillets et de roses dans la saison même où il n'y a ni œuillets ni roses dans nos jardins.
Quant au changement des eaux d'un fleuve entier en sang, et à l'extermination des enfants premiers-nés, nous disons que c'est un double et audacieux mensonge, parce que Dieu ne fait pas des choses absurdes et infâmes.
D. Pourquoi Dieu qui est le maître de tout, qui peut tout, n'aurait-il pas changé les eaux du Nil en sang, et exterminé, comme le dit Moïse, les premiersnés des Égyptiens?
R, Parce que Dieu n'établit pas des lois pour y déroger ou pour les détruire : or Dieu eût établi des lois pour y déroger ou les détruire, s'il eût fait ce que lui attribue gratuitement Moïse; donc il ne Tu pas fait, et Moïse a menti, ou on l'a fait mentir.
D. Pourquoi Dieu ne dérogerait- il pas à ses lois, ou même ne les détruirait-il pas?
R. Parce que Dieu étant Tordre par excellence et ses lois aussi, quand, par impossible, Dieu voudrait
déroger ou détruire ses lois, il ne le pourrait pas; attendu que détruire ses lois ou y déroger, ce serait détruire l'ordre ou déroger à l'ordre, et que Dieu étant Tordre, pour que l'ordre pût être changé ou détruit, il faudrait que Dieu lui-même se changeât ou se détruisît lui-même ; ce qui est impossible.
D. Moïse fut donc bien coupable dé tromper à ce point ceux qu'il dirigeait et d'insulter à Dieu au point de lui donner toutes les faiblesses, toutes les versatilités humaines?
R. Sans doute si Moïse eut assez de lumières pour ne pas être imbu lui-même des fausses idées qu'il donna aux Hébreux de la Divinité sur les différents points que nous venons de dire, il fut coupable et infiniment coupable. Sa faute fut d'autant plus énorme, qu'elle a eu d'horribles résultats pour les générations qui l'ont suivi.
Tout législateur qui fait Dieu partial, capricieux, méchant, vindicatif, est un empoisonneur public. Quelque bien qu'il fasse d'ailleurs, rien ne peut compenser le mal qu'il fait en trompant l'humanité sur un point aussi capital que celui de la croyance en Dieu.
Nous ne pouvons dire du reste si Moïse fut de bonne ou de mauvaise foi. Ce que nous pouvons assurer, c'est que les fausses idées qu'il a données de Dieu sont restées et ont produit d'effroyables effets, et que le peu d'idées saines qu'il nous a transmises ont été presque entièrement oubliées et n'ont presque rien produit de bien.
D. En quoi Moïse fut-il véritablement législateur et organisateur, et en quoi fut-il désorganisa teur? ou, ce qui est la même chose, en quoi ses lois ontelles été utiles à l'humanité et en quoi lui ont-elles été fatales?
iî. Les lois de Moïse, ou, si Ton veut, ses enseignements n'ont établi le véritable socialisme que sur un seul point. Moïse a donné de la puissance de Dieu des idées sublimes toutes les fois que ces idées n'ont pas été faussées par ses passions ou par son ignorance d'homme. Il a fait de Dieu la cause de tout, le maître de tout, auquel il faut tout rapporter parce que tout vient de lui et retourne à lui. Tant que Moïse ne sort pas de ces idées , il est sublime comme elles; mais ce qu'il y a de fâcheux, de déplorable, c'est qu'elles lui servent rarement de boussole, et de là toutes ses erreurs.
Il veut bien que tout vienne de Dieu et que tout retourne à Dieu ; que Dieu soit le maître de tout, et que tout par conséquent doive homïnage et adoration à Dieu; mais veut-il bien que Dieu soit également le père de tous, et un bon père, un père tendre, un père équitable? non; car son Dieu ne connaît que ses Hébreux, n'aime que ses Hébreux , ne travaille que pour ses Hébreux ; car son Dieu ne parle qu'à lui. Moïse, ou à ses proches parents, à ses amis, et ne s'occupe aucunement des autres, si ce n'est pourtant pour les faire souffrir et les exterminer. Il veut bien que tous les hommes viennent de Dieu ; mais veu^il que tous les hommes soient frères et égaux devant
Dieu? non; car son peuple est le peuple de Dieu, et les autres sont des étrangers aux yeux de ce même Dieu, et des étrangers, des ennemis avec lesquels il ne faut avoir aucune communication sous peine d'être flétri par la loi; des ennemis avec lesquels il n'est aucun ménagement à garder, et à l'égard desquels on est dispensé d'observer les règles de la justice la plus vulgaire.
D. Je conviens qu'avec de semblables idées de Dieu, il est impossible d'établir parmi les hommes autre chose que la haine et la division, au lieu du règne de Dieu , qui est le règne de la paix et de la fraternité universelle. Voyons donc si la nation des sages de l'antiquité a été plus sage que la Judée , et si les lois de la Grèce l'emportent sur la loi mosaïque.
R. Quelque part que je cherche, depuis la détérioration de l'humanité , je ne puis trouver le véritable socialisme, et la Grèce, tant réputée pour sa sagesse, ne me parait guère moins folle que les autres nations.
D. Qu'avaient donc de défectueux les croyances et les lois d'Athènes et de Sparte , et qu'y eut-il de répréhensible dans les Solon , les Lycurgue , les Aristide, les Thaïes, les Platon, les Socrate, les Épaminondas, les Thémistocle , les Cimon, les Périclès?
R, Tous ces grands hommes, quelque illustres qu'ils aient été et qu'ils soient encore aux yeux de la postérité, n'ont point eu l'esprit de généralité, d'universalité, mais bien de parti, de fraction ; ce qui a fait qu'ils ont taillé sur les patrons qui les avaient
précédés, et qu'ils n'ont guère mieux fait que leurs maîtres en science sociale.
D. Dites-nous en quoi ils ont failli soit en religion soit en politique
Jl. En religion, ils ont fait la divinité mutiple presque àFinfini, et partout ils se sont divisés euxmêmes. Car tel dieu a voulu cela , tel autre Ta défendu dans leur société croyant à des milliers de dieux; d'où il est résulté une double guerre sur la terre et dans les cieux. En politique ou en organisation sociale , que vouliez-vous qu'ils fissent de bon quand les dieux qu'ils adoraient ne savaient pas s'organiser eux-mêmes? Il fallait bien que les hommes se battissent sur la terre quand les dieux se battaient dans le ciel. Il y avait dans les cieux esprit de coterie , de parti ; il fallait bien que le même esprit régnât sur la terre. Aussi y avait-il toujours des vainqueurs et des vaincus, des spoliateurs et des spoliés, des riches possédant tout et des pauvres mourant de faim, des hommes libres de tout faire, même de commettre le crime , et des esclaves à qui il était à peine permis d'être vertueux.
Athènes et Sparte étaient renommées pour leurs lois, leurs mœurs , leur civilisation ; mais que sont les lois, la civilisation qui ne savent produire que la liberté à côté de l'esclavage , la misère , la faim , à côté de la richesse , de l'opulence ?
On exalte la Grèce pour les grands hommes qu'elle a produits, pour les sciences qu'elle a cultivées, pour les beaux -arts qu'elle a fait fleurir, pour les
— 481) monuments qu'elle a élevés, et nous sommes loin dé récuser la gloire attique et de lui refuser nos hommages. Seulement., nous voudrions qu'on louât la Grèce avec plus de discernement, et qu'on ne vînt pas nous donner comme type ce qui ne mérite pas de l'être. Dans les détails , il y eut sans doute de bonnes choses dans les lois et les mœurs athéniennes ; mais avec l'ensemble de tout cela on ne pouvait faire de la société athénienne que ce qu'on en a fait : un peuple brillant , magnifique même , mais au fond sans réalité et sans consistance. Aussi la société athénienne , arrivée à son apogée , est-elle tombée comme toutes celles qui l'avaient précédée. La haute philosophie de Platon , la profonde sagesse de Socrate , d'Aristide, de Thaïes, la valeur d'Épaminondas , de Thémistocle , le courage bouillant d'Alcibiade ne purent empêcher sa ruine : Athènes et Lacédémone périrent de l'excès même de leur bien-être et de leur puissance; leur décadence commença au sein même de leur gloire, sous le brillant et luxueux Périclès.
Les législateurs de la Grèce avaient souffert y que dis-je ? avaient voulu , par l'organisation sociale qu'ils avaient faite, que toute la force , toute la puissance , résultant de la richesse, se concentrassent sur quelques points : avec des forces sociales ainsi réparties ils avaient fait beaucoup de luxe , mais fort peu de choses utiles; ils avaient élevé de superbes monuments , mais ils avaient oublié ce qui seul peut donner de la longévité à une nation, l'équilibration des
fortunes. Le luxe et la fortune sont les bourreaux de toutes les sociétés, et ils devraient en être les sauveurs. Cela vient de ce que le luxe et la fortune sont devenus un monopole ; et c'est ce monopole de luxe et de fortune qui a tué la Grèce.
D. Le peuple romain , appelé le peuple roi, ne vous semble-t-il pas infiniment supérieur à tout ce que nous avons vu jusqu'ici ?
R. Il est difficile de n'être pas monotone en traitant des faits et gestes de l'humanité ; que vous ayez à parler delà monarchie ou de la république, vous n'avez guère que les mêmes remarques à faire sur " une partie de la société qui est spoliatrice et sur l'autre partie qui se laisse dépouiller. C'est que, voyez-vous, nul n'a compris depuis longtemps la véritable constitution sociale. Les individus et les nations et les nations comme les individus n'ont su que se dévorer les uns les autres. La pauvre humanité s'est roulée dans la fange de l'iniquité et de l'anarchie , constituée qu'elle a été dans l'iniquité et l'anarchie.
Rome a débuté ainsi qu'Athènes , ainsi que Sparte, ainsi que TÉgy pte , ainsi que la Judée, par des fables, des mensonges , soit en religion soit en politique , et elle a duré ce que durent les fables et le mensonge.
D. Vous ne voyez donc rien de prodigieux dans les commencements de Rome? les entretiens familiers de Numa Pompilius et de la nymphe Égérie, lés enseignements de là nymphe, transmis par Numa à un peuple de pâtres et faisant plus tard de ce peuple
le maître de Ions les peuples, tout cela ne vous parait pas gigantesque ?
il. Sous un certain point de vue , et en considérant Thumanité dans Tétat d'abaissement où elle est tombée depuis qu'elle ne suit plus la voie de Dieu , je vois dans l'établissement de Rome quelque chose d'inusité et qui paraît dépasser les forces humaines. J'avoue qu'au prime abord on est émerveillé de voir une puissance formidable surgir là où on ne voyait naguère que des cabanes de pâtres. Mais je suis loin d'admirer outre mesure ces bergers parce qu'ils se lèvent et disent : nous serons rois. Je me dis en les voyant s'élever sur les restes des enfants de Périclès : les enfans d'Athènes et de Lacédémone ont été grands , quoiqu'ils fussent établis sur de fausses bases sociales et religieuses , tant qu'ils ont eu foi à leurs dieux; ils sont tombés dè$ que, parla science, ils ont eu appris à se rire des oracles de Delphes , de la sibylle de Cumes comme de la sibylle d'Eleusis : de même, les enfants de Rome, nonobstant la puissance de leur dieu Jupiter, après avoir subjugué le monde, seront subjugués eux-mêmes et effacés de la liste des nations , dès que, la science venant à les éclairer, aura percé à jour leur religion et fait que deux augures ne puissent se regarder sans rire.
Z>. Vous croyez donc que toutes les sociétés périssent par la fausseté du principe religieux qu'elles adoptent et sur lequel elles s'établissent ?
il. L'histoire des nations me démontre d'une manière incontestable que la puissance, la prospérité.
la force, la richesse ne servent de rien au peuple qui n'a pas la science qui vient de Dieu. Rome a pris la religion et les dieux d'Athènes; la religion et les dieux d'Athènes ont produit à Rome ce qu'ils avaient produit à Athènes, une civihsation mensongère, un faux bonheur social. Tant que le peuple de Rome a été dans l'ignorance , il a pu croire sincèrement , et la sincérité. de sa foi en a fait un peuple uni et fort; mais sa foi aveugle , une fois éclairée par la science, la bonne foi s'est perdue , l'unité a cessé parmi ce peuple, et partant la force de la société romaine s'est brisée. Si le principe religieux eût été vrai , la science loin de le détruire, de l'ébranler n'eût fait que l'établir et le consolider. Il était faux , il n'a pu soutenir l'épreuve.
En vain Rome aura-t-elle ses Cincinnatus, ses Caton , ses Brutus ; en vain se glorifiera-t-elle de la grandeur d'un César, de la brillante valeur d'un Pompée, de la continence d'un Scipion , du dévouement d'un Régulus; la république, devenue mécréante, disparaîtra escamotée par la monarchie, qui elleménie, après avoir été souillée par les Néron et les Caligula, ne pourra vivre encore quelque tempsqu'en brûlant ses faux dieux , et adoptant, sinon le principe chrétien , du moins le principe catholique.
iD.Vous estimez doncque toutes les religions adoptées par l'humanité , depuis que nous connaissons l'histoire des hommes , se sont usées au service de rhumanité parce qu'elles étaient fausses, et qu'il n'en est qu'une qui n'ait pas péri et qui ne doive
pas périr, la religion naturelle, parce qu'elle marche avec la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde? /l. Je le crois, parce que je vois la religion naturelle survivre à toutes les folies , à toutes les superstitions humaines.
jD. Est-ce que depuis des milliers d'années il ne s'est pas rencontré un seul homme de probité, de lumière et de courage , qui ait osé dire aux hommes toute la vérité , en ne leur enseignant que la loi naturelle et les principes de morale qui en découlent? R. Le fils d'un charpentier de la Judée a eu ce coulage; mais les prêtres l'ont tué, et ils le tueraient encore s'il reparaissait sur la terre enseignant la même loi.
D. Vous regardez donc Jésus-Christ, auteur du christianisme, comme le seul homme généreux qui ait voulu sincèrement faire de l'humanité entière ime grande et même famille en rétablissant la loi naturelle, et, en son nom.,- le précepte de la fraternité universelle?
R, C'est tellement là la pensée que j'ai du Christ , que c'est ce qui me fait le regarder comme le premier des enfants des hommes.
Z>. Il ne paraît pas cependant que cette pensée soit celle qu'on a généralement attribuée à ce grand législateur.
il. J'ai déjà dit que les prêtres et les grands de la Judée n'avaient tué le fils de Marie que parce qu'il avait enseigné la fraternité universelle. Je vais dire maintenant, pour mieux me faire comprendre, com-
ment on a étouffé la pensée de Christ en la bariolant (le raille et mille manières depuis le berceau du christianisme jusqu'à nos jours.
Depuis Christ , il faut distinguer différents christianismes : le christianisme des apôtres ; le christianisme des premiers Pères de l'Eglise jusqu'à Constantin ; le christianisme catholicisé commençant à Constantin et au concile de Nicée, au quatrième siècle, et durant encore de nos jours; puis encore le ctu*istianisme protestantisé au seizième siècle, qui se fractionne lui-même en luthéranisme , en calvinisme, en anglicanisme, en zuinglisme, en méthodisme, en unitarisme , et en mille autres petites sectes , qui , bien entendu, se condamnent les unes les autres.
D. Dites-nous en peu de mots ce qu'ont produit ce que vous appelez les bariolages du véritable christianisme ?
R. La pensée de Christ , trop spiritualisée par les apôtres et les premiers Pères de l'Eglise, étouffait la moitié de Thomme en lui enjoignant de déchirer sa chair au profit de son âme. Cette fausse idée, dénaturant les enseignements de Christ, a fait de sa doctrine, qui étaitéminemment sociale, une doctrine de sauvagerie qui a hébété l'humanité par le monachisme , puis a produit le catholicisme papiste sous Constantin, la plus horrible des catastrophes qui aient jamais désolé le monde.
D. Vous appelez le catholicisme papiste une hor-' rible catastrophe! n'est-ce pas une impiété que vous dites là? n'est-ce pas le catholicisme qui a sauvé le
monde de la barbarie, qui a conservé les arts en édifiant- les basiliques de Rome , d'Albion, et tous nos temples gothiques du moyen âge?n est-ce pas lui qui a inspiré Raphaël , Michel-Ange et tant d'autres?
R. Et que m'importe à moi que l'humanité ait de beaux temples, des Phidias, des Raphaël, quand l'humanité n'a pas de pain? que m'iuiporte que l'humanité croie en Dieu, quand le Dieu qu'elle adore ne peut que la rendre méchante et cruelle , méchant et cruel qu'il est lui-même? que m'importe que vous alliez fréquemment au temple, quand vous n'y entendez que des paroles de guerre et de sang ?
he catholicisme a sauvé le monde de la barbarie des peuples du nord, dites-vous ! mais ne l'a-t-il pas jeté dans une autre barbarie pire que la première? Ces peuples du nord , dont la sauvagerie vous fait tant horreur, se dévoraient-ils au nom de leurs dieux comme on s'est dévoré depuis de par le Dieu de sang du meurtrier Constantin ?
Le catholicisme ne peut écrire ses faits et gestes qu'avec du sang; car il est de toutes les religions mondaines qui ont pesé sur l'humanité celle qui en a le plus répandu, et les bûchers lui appartiennent en propre.
Le papisme a sauvé le monde de la barbarie ! il faudrait dire, pour être vrai, les quelques idées de christianisme , que n'a «pu étouffer le catholicisme , ^ont empêché le monde de périr et le sauveront. Le catholicisme n'a jamais été et il ne peut être que le père du paupérisme et des mendiants. Il se plait à
faire raumône, parce que raumône entretient la misère et ne la détruit pas, et qu'il se complaît dans ce qu'il appelle ses pauvres; il aime aussi à bâtir des hôpitaux, parce que les hôpitaux lui servent à emprisonner ses pauvres et à faire qu'ils ne puissent plus lui échapper; il aime enfin le luxe du temple et la nudité de la chaumière, parce qu'il vit doublement du luxe du temple et des sueurs des peuples. En deux mots, le catholicisme est de toutes les religions mondaines celle qui comprime , qui gêne, qui étouffe le plus la vie des ehfants de Dieu ; voilà pourquoi j'ai dit qu'elle était la plus horrible catastrophe qui eût désolé le monde.
D. L'humanité ne peut donc pas marcher avec le catholicisme ?
jR. Elle peut marcher, comme elle l'a déjà fait, en se débattant sans cesse dans ses chaînes; et encore , si elle est conséquente, elle ne doit pas botfger^ car le catholicisme, c'est l'immobilité.
/>. N'y a-t-il pas dans le protestantisme plus d'avenir que dans le catholicisme ?
R. Le protestantisme a fait faire un pas immense à l'humanité en introduisant le libre examen du principe religieux , mais n'ayant rétabli qu'à moitié le règne de la raison , il a conservé en partie le vieux mysticisme, et sa tâche est finie.
D. Il faut donc au monde, pour le sauver, un Dieu et une religion qui soient le Dieu et la religion de tous, et qui fassent de tous les hommes des frère»
dont tous les intérêts soient communs pour le pré» sent et pour l'avenir?
R, Sans doute; et c'est vers ce Dieu et cette religion que marche lliumanité.
FIN nu C()Î>K DE l'humanité.