‹ Le cœur a ses raisonsChapitre 6 sur 12 · FRANÇ018K · texte numérisé non relu

FRANÇ018K

Il ne l'a jamais dit, et je tiens à ce qu'il ne le disâ

pas.

LUCIEN

Gomme VOUS avez de jolis cheveux!... Vous en avez changé la couleur /

FRANÇOISE

Pas du toutl... Vous savez que la démarche dont ce monsieur vous a chargé auprès de moi est fort irapertinente. Mais je ne veux la trouver que ridicule. Tout au plus lui dirai-je que son moyen est à la fois niais et offensant et que lui-même est proprement un

BOt.

Du moment que je vous vois décidée à rester niO» dérée dans les termes...

FRANÇOISE

Avouez que je n'ai pas tort!

LUCIEN, tournant autour A'«llii.

J'avoue, là!

FRANÇOISB.

C'est un dadais.

LUCIEN

Certes... un ahurit

FRANÇOISE

Ennuyeux !

LUGIRK.

Mortellement!

ÎJn sauvage!

Voilai... VouB n'avez plus la même couturièrtî

FRANÇOISE

Si. Pourquoi?

LUCIEN

Parce que vraiment je ne vous ai jamais vu «ne robe aussi... agaçante que celle-là.

FRANÇOISE

Vous êtes en veine de galanterie. Dites-moi plutôt exactement ce dont vous a chargé ce niais.

LUCIEN

Eh bien, de m'enquérir si le moment était propice à risquer un aveu et, accessoirement, de faire délicatement son éloge.

FRANÇOISE

Eh bien, c'est fait.

LUCIEN

C'est fait. Et puisque ma mission est accomplie...

li se lère.

FRANÇOISE

Quoi! déjà?...

LUCIEN, ragardant sa montr*.

C'est que... Six heures et quart!... Il est vrai que ma montre avance, (se rasseyant.) Vous ne m'en voudrez pas, au moins, du rôle fâcheux qu'on m'a fait jouer. Je suis faible. Je n'ai jamais su résister à me*amis.

FRANÇOISE

Moi, si.

LUCIEN

Go malheureux Jacques a fini par m'atteodrir. n

m'a conjuré d'aider sa timidité, de lui souffler, oom» «nent dirai-je?... une formule.

En vérité !... Mes compliments 1 je ne vous savais pas de si haute compétence professionnelle... Etpui»je savoir ce que vous avez conseillé à votre disciple î Ça m'amuse énormément.

LUCIEN

Prenez gurde!

Etes-vouji fat I

ifRANÇOTSE.

LUCIEN

Au fait, qu'est-ce que je risque ?... Eh bien, je lui ai représenté que vous n'étiez pas du tout son affaire, que vous étiez une femme trop jolie, trop élégante, trop aimée, qu'il eût fallu vous faire une cour savante et légère sans vous ennuyer ni vous contraindre. Et je lui ai dit encore : « Aime-la mieux et moins, avec plus de finesse, pas tmt de violence... Elle mérite qu'on l'adore, car c'est un être délicat et délicieux... »

FRANÇOISE

Oh I oh I

LUCIEN

« Elle est méfiante, parce qu'elle se sait très teii'^^ dre, sans se l'avouer...»

PRANÇOISB.

N'avouez jamais! Continuez.

LUCIEN

« Mats je l'aime I » a piteusement soupiré le bon Jacques, « ça devrait s^'llre. — Bon Jacques », ai-je répoU'lu, « ça ne suffit pas ô\i tout. L'aïuour n'est

LB CŒUR A SES RAISONS... Sî

)lu3 une chose simple, on l'a analysé, subtilisé, délomposé. Et toi qui n'es pas au courant, tu viens (ffrir ton bloc à cette femme au charme subtil. Quelle lérésie ! Tu l'aimes I A quoi bon, si tu l'aimes sans Luances ?... »

FRANÇOISB.

C'est assez gentil, ça I

LUCIEN, 8*emballant.

a C'est vraiment une jolie entreprise que de tâcher le lui plaire. Il y faut de l'astuce et de l'éclat, de la orce et de la faiblesse, de la mélancolie dans la [aieté, une chance du diable, un mal de chien. Et ille vaut tout cela et bien autre chose, tant elle a de Ine élégance et de séduction narquoise. Oui, elle le raut, morbleu 1 Surtout aujourd'hui avec ses cheveux l'un parfum plus troublant que d'habitude, sa grâce )lus précieuse, sa beauté plus ardente. (Françoise la

egarde avec un peu de surprise.) Et Cette lObe... Cette

obe... »

FRANÇOISE

C'est toujours la suite des conseils que vous doa* liez à Jacques?

LUCIEN

Oui.

FRANÇOISE

Mais il n'a pas vu ma robe, Jacques T

LUCIEN

Tiens, c'est vrail...

Alors, quoi ?...

LUCIEN

Alors, rien... voilà I... 3

33 LB CŒUR A SES RAISONS.. a

J-RANÇOISB.

Ça m*ûinuse de voir combien cela donne d'autorité 'ie parler pour un autre, et d'adresse... de conviction, •surtout l

LUCIEN

pansez-vous donc que si je parlais pour moiV..

FRANÇOISE

Vous seriez moins brillant?... Oh f que ouil...

LUCIEN, piqu^.

Rien ne vous donne le droit de croire...

FRANÇOISE

Enfin, avouez que cela vous mettait à l'aise de ne pas penser un mot de ce que vous racontiez?

LUCIEN

Pas du tout I Et, d'ailleurs, voulez-vous savoir une chose?... je le pense beaucoup plus depuis que je l'ai dit.

FRANÇOISE

Grand merci.

Et savez- vous ce que je ferais, à présent, si j'étale sincère?

FBANÇOISS.

Quoi donc t...

LUCIBN.

Eh bien, je me répéterais.

FRANÇOISB.

Patatras î... Vous auriez tort,

LUCIBIL

Four^^uoi?.*.

LE CŒUft k SES RAISONS... 33

FRANÇOISE

Vous êtes fou I Nous sommes de vieux camarades. Vous n'avez jamais songé à me faire la cour. Pourquoi ['idée vous en viendrait-elle tout d'un coup? Qu'y a* >il de plus entre nous aujourd'hui qu'hier?.,.

LUCIEN

Il y a Jacques.

FRANÇOISE

Etes-vous vicieux I...

LUCIEN

Il n'5' a pas de quoi rire. Le fait, c'est que vous îommencez à me plaire beaucoup sans que j'aie rien 'ait pour ça.... C'est lâche. Vous auriez dû m'avertir. Je suis très embêté.

Si voua aviez su, vous ne seriez pas venu.

LUCIEN

Certainement!... Je sais tout ce que vous allez me lire : « Ça ne tient pas debout, et il n'y a entre ce lentiment et celui de Roméo pour Juliette qu'an rapport dérisoire. »

FRANÇOISE

Ça y ressemble un peu, mais pas beaucoup !

LUCIEN

Et pourtant, si vous vouliez bien y réfléchir, vous jomprendriez combien je dis vrai... Qu'y a-t-il de plus sincère qu'un caprice? On peut en être bien plue 8ûr que d'une passion. N'est-ce pas prouver (Xi'on désire vraiment une chose que de la faire eans taisŒi? Pouvez-vous douter qu'on homme vous aime quand il ne vous aime que depuis une demi-heure?..

Tout ça est évident. Et je vous donne la plus grande preuve d'amour qu'on puisse donner à une femme.

FRA.NÇOISE.

J'allais le penser. Alors, résumons-noug. Je suis en présence d'une déclaration?

LUCIEN, gêné.

Oui, mais ne me le [rappelez pas! Ça m'ennuie. C'est idiot. Mais je ne peux pas faire autrement.

FRA.NÇOISE, se levant.

Assez, mon ami ! Ne jouons pas ce jeu-là : il pourrait être dangereux pour nous deux. Allons, ne faites pas cette tête-là...

LUCIEN

C'est que je me sens si ridicule !

FRANÇOISB,

Ça ne me déplaît pas.

LUCIEN

Vrai?... Alors?...

FRANÇ0ISI5

Non... tout de même... non.

LUCIEN

Pourquoi?

FRANÇOIS

Parce que nous serions très malheureux.

LUCIEN

Nous ne serions peut-être pas si malheureux que ça... Et puis, cette crainte-là n'a jamais arrêté personne. Ce n'est pas une de ces raisons qui décident; c*est une de ces raisons qu'on donne quand on est décidé.

FRANÇOISE

Qu'est-ce que vous voulez? je n'ai pas confiance. Et avouez que j'ai raison I Car enfin, en m'offrant allègrement votre cœur, vous ne songez guère à la petite amie très gentille, et très suffisamment fidèle, k laquelle vous servez d'amant..

Lucette?

FRANÇOISE

Lucette... Ni au pauvre garçon que vous représentez si dignement ici.

LUCIEN, canaille.

Mais j'y songe comme vous! Et même... ça ne voua fait pas quelque chose, à nous, d'y songer ?.. Quelle femme étrange vous êtes I...

FRANÇOISE

Vraiment, pour ce qui est des scrupules, ah ! vous n'aurez pas d'excédent de bagage.

LUCIEN

Vous vous trompez : je suis très délicat. Ainsi, souvent j'ai fait la cour à des maîtresses d'amis... Eh bien, quand elles cédaient, évidemment...

FRANÇOISE

Vous cédiez aussi.

LUCIEN

Naturellement!... Je ne pouvais pas me donner lo ridicule de...

FRANÇOISE

De faire le Jacques.

LUCIEN

Attende? !..♦ Mais, quand je voyais que je n'aval*

96 LE CŒUR k SES RAISONS...

aucune chance, eh bien, parole d'honneur, j'avais des retours sur moi-même, très chics, très nobles; je me disais : « Non, décidément, tu ne peux pas faire ça à un ami, tu ne le peux pas I... » Et je m'estimais,

FRA-NÇOISa.

r/eet très bien I

LUCIEN

N'est-ce pas?

FRANÇOISE

Très bien. Vous m'amusez beaucoup.

Un tempf.

LUCIEN

Vous gavez que je vous aime toujours...

FRANÇOISE

Gomme le temps passe I

LUCIEN

Ecoutez, Françoise. Nous sommes stupides... Noua sommes faits l'un pour l'autre. C'est criant. Mais ne raillez plus, tenez, prenez-moi au demi-sérieux, ne répondez pas; laissez-moi vous aimer petit à petit, là, tout petit à tout petit... Je ne suis pas ce que vous croyez. J'ai du sentiment. Parfois je me fiche à rêver. Pourquoi manquer une jolie occasion de bonheur?... Pourquoi ne pas cueillir une fleur le long du chemin,' BOUS prétexte qu'on a déjà passé tout auprès sans la regarder? Pauvre petite fleur!... Venez dîner avec moi.

• FRANÇOISE, choquA«.

Comment I dîner avec vous ?

Oui. Je ne suis pas bien exigeant. Permettez-moi

le VOUS accompagner au théâtre. Tenez, à TOpéra f Voyons, vous n'auriez pas hésité à accepter hier ?.,.

FRANÇOISE

J'hésite aujourd'hui.

LUCIEN

Vous avez donc peur de moi ?

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