‹ Le cœur a ses raisonsChapitre 8 sur 12 · SCÈNE IV Lbs Mêmes, JACQUES · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Lbs Mêmes, JACQUES

JACQUES

Chère madame... (a part.) Les gants?... Chère madame... (Bas à Jacques.) Tu n'as pas de gants? pas de gants du tout?... Alors, quoi?...

Eh bien, si par hasard tu retrouves mes gants, tu me les rapporteras.

Il sort.

JACQUES

Ses gants, ohl ses gants!...

FRANÇOISK.

Qu'est-ce qu'il y a ?...

JACQUES

Rien, rien. Il plaisante I II est gai i

FRANÇOISE

Et vous ?

JACQUES

Oh I moi, sous mon apparence triste je ne suis pag gai, je ne suis pas très gai. (concluant.) Je ne suie pas gai!

FRANÇOISE

Eh iîien, mon cher Artenay?

JACQUES, très enany^.

Eh bien, madame, je... (Prenant toD parti.) Jç... (Ut temps.) Je.,f

FHANÇOISB, l'interrompant.

Une tasse de thé?...

JACQUES, soulagé.

Oui, une tasse de thé.

B'RANÇOISE.

Gomme vous avez l'air content!

Elle sonne.

JACQUES

Oh ! c'est que j*aime énormément le thé, madame. Ça m'énerve, ça m'empêche de dormir, ça me fait mal... J'aime beaucoup le thé!...

La femme de chambre entre.

FRANÇOISE

Servez.

La femme de chambre sort.

JACQUES, suivant son idée.

D'ailleurs, on aime souvent des choses qui voua font souffrir...

FRANÇOISE

Oui, qui vous détraquent l'estomac, (un temps assez long.) On m'a dit que vous étiez déjà venu tout à l'heure...

JACQUES

Oui.

FRANÇOISE

Alors, c'est la seconde visite que voua me faites uijourd'hui?

' JACQUES

C'est la seconde visite.

oavez-voiis que vous allez vout* compromettr-î? Que vont dire ces dames?.,.

tE CŒUR A SES RAISONS... 44

JACQUES, moddste.

Oh! aes dames!..

FRANÇOISE^ charmante, lui offrant usa tasse

Il est vrai qu'elles ont leurs leçons... Voilà lo thé*

JACQUES, tout à fait démonté.

Merci, madame. Je n'en prendrai pas.

FRANÇOISE

Cest un caprice?..

JACQUES

Oui, c'est un caprice.

Un temps.

FRANÇOISE

Je ne vous savais pas aussi lié avec Lucien.

JACQUES

Oh! c'est un ami très ancien. Nous avons été au lycée Gondoroet ensemble.

FRANÇOISE

Je suis sûre que vous deviez être un très bon élève et lui un cancre.

JACQUES

Gomment l'avez- vous deviné? (Françoise lui offre 4a nouveau la tasse qu'il prend machinalement)... iVterci, madame... J'aime beaucoup le thé... Oui, je faisais les devoirs de Lucien et il me flanquait des piles... Quoi gentil garçon! Il était un peu plus jeune que moi, mais moins gauche... parce que je n'ai pris de l'assurance que plus tard.

FRA.NÇOISE

Ah!

JACQUES

Oh! beaucoup plus tardl.. Il me présentait A <içf dames (înnn ^e passade du Havro.

FRANÇOISE, riant.

A quelles dames, mcn Dieu?

JACQUES

A des dames qui passaient.

FRANÇOISE

Et qu'est-ce que vous leur disiez?..

JACQUES

Oh I beaucoup de choses 1 Je leur disais : « Mesdatïiôs, je vous aime et j'ai un chapeau haut de forme. »

FRANÇOISE

Et elles répondaient?..

' JACQUES

Quelquefois elles me demandaient mes places dans les dernières compositions; mais j'en avais de trop bonnes, et, quand elles les savaient, ça les dégoûtait.

Tandis que Lucien...

JACQUES

Oh! Lucien, lui, c'est un veinard I.,

FRANÇOISE

Oui, c'est un veinard...

JACQUES

Il avait fait la conquête d'une petite... enfin d'un» petite femme.

FRANÇOISE

Et il l'aimait?

JACQUES

Non, mais elle lui faisait ses pensums.

FRANÇOISK,

Quel tempérament J

LE GŒUR A SES RAISOr^S... 43

JACQUES

Ainsi, Tin jour qu'il avait escamoté le chapeau dt ison voisin. — c'était moi, son voisin, — notre professeur, voulant l'humilier, lui donna un pensum d'enfant... dix fois le verbe : « Je suis toujours puni quand je fais des niches à mes petits camarades. » Et la pauvre Ghochotte — elle s'appelait Ghocholte — consacra son dimanche à conjuguer, pendant que Lucien et moi étions allés passer la journée dans une brasserie servie par des dames tziganes.

Mais vous étiez des petits monstres!

JACQUES

Nous étions des petits hommes, et très crânes.

FRANÇOISE

Môme vous?

JACQUES

Même moi, madame... Je n*ai jamais été embar* rassé pour parler aux femmes...

FRANÇOISE

Ah!

JACQUES

Aux femmes que je n'aimais pas.

FRANÇOISE, à part.

Pauvre garçon!... (iiaat.) D'ailleurs, Lucien a continué, si je ne me trompe, à vous servir <ie direcle'Jl lentimental.

JACQUES

Mon Dieu... il a de l'expérience...

PBANÇOISB.

Et quelle attitude vous a-t-il conseillée t

44 LE G(ÈUR A SES RAtSONâ..^

JACQUES, piteux.

L'audace.

II regarde par terra*

Âh!

JACQUES, prenant un parti violent.

Oui, l'audace 1 Aussi je... Il faut que vous saohiei ^,

FRANÇOISE^ bien en face.

Que je sache?...

JACQUES, bafouillai^t.

Que vous sachiez. .. (Françoieele regarde fixement.) Oui.. .

combien Lucien est un ami dévoué, sûr... J'ai en lui une absolue confiance.

FRANÇOISE

Depuis quand?..

JACQUES

Surtout depuis tout à l'heure.

FRANÇOISE, riant.

Gomme vous avez raison!

Elle prend du th£.

JACQUES, à part.

Je suis stupide... Oh ! c'est tiop bête !.. (ii veut faire

an geste dégagé, bouscule son chapeau, le laisse tomber. Fran*

çoise le regarde. — A part.) Une demi-minute... je me donne une demi-minuto... (un temps.) Là!., (ii se làvs. ^ A part.) Non... je ne peux pas... j'y renonce... j* &e peuiL pas!

FRANVOI8Ë, reposant sa tassa.

Voua dîpîest..

Elle lé ragard*»

L£ CŒVfl. A SES RAîSONâ... 43

JACQUES

Kl«n... (Elle le regarde.) G'est-à-dire... non.,. (Elle '" regarde.) Rien!..

Il sourit. — Un tomps.

FRANÇOISE, à part.

Quel godiche !.. (Un temps. — Nerveuse, ello va à \t glace, et, se retournant.) Est-ce que VOUS ne trOUVBZ pas

que cette coiffure me va mal?.. Il me semble qu'elle me vieillit...

JACQUES

Pouvez-vous dire cela ? Jamais vous n'avez été plus jolie... plus délicieuse... (Très ému.) Et...

FRANÇOISE, insinuante.

Et...

JACQUES) changeant de ton.

D'ailleurs, les modes de cette année sont d'une grâce...

FRANÇOISE, un peu nerveuse.

Ne parlez donc pas de cela, vous n'y entendez rien... Donnez-moi mon ouvrage. (Un temps. — a part.) Oh ! il m'agace avec sa déclaration rentrée... Je suis restée pour qu'il me la fasse : il me la fera !

Voici votre ouvrage.

FRANÇOISE, le regardant.

Vraiment, vous n'avez pas aujourd'hui votre figurd de tous les jours ?

JACQUES

M:iis pi, je vous as^^nre. Pourquoi n^iUTais-je pa» ma figure de tous les jour».

FRANÇOISE^ de plus en plus nerveuse.

ie ne sais pas, moi. Vous êtes étonnant. Ce n'est pas à moi de vous le dire.

JACQUES

Je vous demande pardon, madame. Vous aurais-je dit quelque chose qui vous aurait contrariée ?

FRANÇOISE

Vous, vous ne m'avez rien dit du toutl.. (eho fouille dans le panier à ouvrage.) OÙ est donc ma broderie?..

Ah ! là-ha? !.. (jas^ies va chercher la broderie sur une table. — A part.) Il ne dira rien... Oh!..

JACQUES, revenant avec l'ouvrag«.

Voilà !.. (se piquant.) Aïe !..

FRANÇOISE

Quoi?..

JACQUES

L'aiguille !..

Il se suce le doigi. FRANÇOISE, riant.

Dieu ! que vous vous êtes maladroit, mon pauvra ami !

JACQUES

Je ne voyais pas l'aiguille.

FRANÇOISE

Oh 1 je parle en général... (Elle cherche «n mouchoir.

■— A part.) Il m'attendrit. Je vais l'aider un peu. (Haut, revenant.) Allons, donnez-moi votre doigt.

JACQUES

Aïe!., ça me fait mal... C'est là, sous l'ongle...

FRANÇOISE

Il faut savoir souffrir pour les femmes. Les aimez» vous, monsieiïï Jacques?,.

JACQUES, rudemenl.

Oui> madame!

PRANÇOISB.

Vous n'en avez pas Tair.

Elle lai enveloppe le doigt.

JACQUES

C'est que je les redoute tanti Je sens leur force et la faiblesse. Elles m'apparaissent un peu comme es machines de guerre dont je ne sais point le maiement, et je me sens un si piètre conscrit...

Consolez-vous en les méprisant un peu. Je vous ssure que nous sommes de pauvres petites choses . les sages ont toujours médit de nous. Je ne sais plus îquel a dit que nous ne comptions même pas dans i création, ayant été faites par dessus le marché, le imedi soir. Nous sommes le dernier ouvrage du bon lieu. On sentla fatigue... tandis qu'Adam... Qu'est-ce ue vous pensez d'Adam ?

JACQUES

C'était un neurasthénique.

FRANÇOISE

N'en dites pas de mal. C'était un esprit distinguo, 'oubliez pas qu'il sortit le premier du Paradis Terïstre qui, après tout, était le seul établissement claa-

que qui existât de son temps. (Jacques rit. Elle va cherler du fil et lai attache le doigt.) Quels dlôles de boa«

>ns de manchettes vous avezi..

JACQUES

Oh! ils ne sont pas à moi, ils sont à moo domesti* [uc 4

FRANÇOISH.

Il a dû les acheter du côté de l'Odéoû.

JACQUES

D'ailleurs, je compte le renvoyer et déménager...

FRANÇOISE

Et où habiterez-vous;?.. Vous rapprocherez-vous de moi?..

Oh I oui, si j'osais.

FRANÇOISE, riant.

Osez. Je crois que nous pouvons sans cynisme vivre dans la même paroisse... Et je vous donnerai Tadresse de mon tailleur.

JACQUES

Ohl merci... Gomment vous exprimer?..

FRANÇOISE

Oui, vous exprimez difficilement... Est-ce que voua n'êtes pas avocat?

JACQUES

Si.

FRANÇOISE, lui lâchant la main après avoir noua le fil.

C'est ça!.. Là, c'est fait... Vous ne me remerciez pas?..

JACQUES

Si, sil.. Merci !..

FRANÇOISE

C'est tout?.. Vous n'avez pas autre chose à r>-i 4iie?..

JACQUES

Non»,,

il ê a»6i«<i, put« étale aa uaia aur loa f •&•«.

FRANÇOISE, k part.

Àhl ça finit par être humiliant... D'autant plus jae, vraiment, il n'est pas si mal que çal (Haut.) Ça vous va bien, cette petite poupée.

JACQUES, regardant ion doigt.

Oui, oui, c'est gentil.

FRANÇOISK.

Vous êtes fati

JACQUES

C'est vous qui l'avez faite.

FRANÇ0ISE8.

Voilà enfin un mot aimable...

JACQUES, reculant.

Qu'est-ce que j'ai dit!

FRANÇOISE

Vous ne semblez pas vous apercevoir que je suis

charmante avec vous... (Elle va reporter la corbeiîle à

ouvrage. — Redescendant.) Je ciois que je commence à vous comprendre... Pourquoi avoir cette défiance exagérée de vous-même ? Vous avez beaucoup de qualités, de qualités sérieuses... Vous ne vous rendez pas compte que vous êtes très sympathique.

JACQUES

A qui, hélas !

Mais à tous vos amis... à Lucien, à moi...

JACQUES, ravi.

A vous!..

FRANÇOISS.

Et puis uue autre chose dont vous ne vous doutez pas, c'est qu'il y a beaucoup de femmes pour lesquelles ce que vous considérez comme un désavan-

lage est presque un charme. Elles sont touchées qu'ui homme perde un peu la tête, qu'il se cogne ingénu* ment aux meubles^ qu'il tapote affectueusement son chapeau.

JACQUES, découragé.

Ah ! je vois bien que vous vous moquez de moi.

FRANÇOISE

Mais non, mais non I Quelle drôle d'idée t..

JACQUES

Mais si t

FRANÇOISE

Que je vous aie taquiné un peu, oh! mon Dieu, je ne le nie pas ; mais croyez-vous que je taquine tout le monde?

JACQUES

Je ne sais pas.

FRANÇOISE

Pourquoi être si susceptible?

Dame ! c'est que...

FRANÇOISE

Oui, je le reconnais, c'est un peu ma faute, je n'ai pas toujours été très gentille pour vous, et je le regrette, là l J'ai eu tort... surtout, oui, surtout cet été.

JACQUES

|*ourquoi cet été ?

FRANÇOISE

Lorsque je me suis aperçue... quand vous m'ûves dit... car, enfin, vous me l'avez dît...

JACQUES, trèi v;t«.

Quoi ?..

FRANÇOISE

Cô que vous n'osez pas me dire maintenant... enfin, quand vous m'avez dit que vous m'aimiez.

JACQUES, éperdu.

Moi?.. Mais je ne vous l'ai pas dit, je vous le jure! Je n'aurais jamais eu l'audace... Jamais I.. Je ne l'ai pas dit...

FRANÇOISE

Mais si, vous l'avez dit, j'en suis sûre. Vous ne vous rappelez pas? C'était un soir, sur la plage. ., Des barques dépêche glissaient silencieusement près de nous et s'enfonçaient dans la nuit comms des mouettes.

Des barques?.. Moi!., a

FRANÇOISE

Rappelez- VOUS : des lumières dansaient sur les vagues, il y avait sur l'eau comme un chemin de lune. De temps en temps, des Anglaises nous croisaient. Par les fenêtres du Casino, des valses lentes venaient rejoindre la chanson de la marée montante. Le vent avait une odeur poivrée d'algues et d'héliotropes. Au loin, sur la grève, le phare tournait, tournait, nous éclaboussant tout à coup de sa lumière crue. Vous parliez, vous parliez...

JACQUES

Moi, je parlais !.. C'est extraordinaire î..

FRANÇOISE

Vos paroles, je ne les entendais pas. Elles se mêlaient à la brise, à ^a musique, à la nuit. Elle sf

faisaient parfum, poème et mélodie. Gomment, dana ce décor de rêve, ne les auriez-vous pas dites?..

JACQUES, exalté.

C'est admirable!.. Ah! oui, il me semble...

FRANÇOISE

Rappelez-vous : en arrivant près de la falaise, nous avons entendu un marinier et une belle fille qui s'embrassaient. Je me sentais enveloppée par la caresse de votre désir, par la ferveur de votre pensée. Il y avait dans l'air de l'ivresse, de la colère et de la volupté.

Ah!

FRANÇOISE

Ah ! VOUS voyez bien que vous vous rappelez...

JACQUES

Je me rappelle le jour, mais je ne me rappelle pat vous avoir dit...

FRANÇOISE

Qu'importe que vous l'ayez dit ou non, puisque maintenant je me le rappelle.

JACQUES

Vous vous le rappelez ?

FRANÇOISE

Et que maintenant je suis troublée, yraiment.

JACQUES

Moi aussi, comme si je venais de vous le dire.

FRANÇOISE

Et moi, comme si je venais de l'entendra

JACQUES

Ah! Françoise, vous me rendez fou de joie. Pouvais-je me douter? Moi, je ne pensais qu à vous ! Vous remplissiez toute ma vie I Mais vous me faisiez peur, si peur !.. Je vous aime tant ! Je ne peux pas en croire mon cœur!.. Que vous êtes bonne! Que je vous aime!.. Pardonnez-moi, je ne savais pas ce que je disais...

FRANÇOISE

Et moi, je ne savais pas ce que je pensais. Il ne faut pas m'en vouloir. Maintenant seulement je vous connais bien, je sais... je sens combien vous êtes différent des autres. J'ai confiance en vous. Vous seul m'aimerez comme je veux être aimée 1

JACQUES

Et vous?..

FRANÇOISE

Moi ?.. Je ne vous en empêcherai pas.

JACQUES

Comment vais-je faire pour vous quitter? Il me semble que je ne pourrai plus vivre là où vous ne serez pas... Et dire que je vais m'en aller rue de Vangirard!..

FRANÇOISE

Tenez, je vais être extrêmement gentille... Je vais j l'Opéra, ce soir. J'ai deux places. Je vous invite, t. en échange, vous m'emmènerez dîner au cabaret,

ola vous va-t-ilî..

JACQUES

^i cela me va !.. Mon Dieu, ai cela me va î,,

FRANÇOISE

Eh bien, c'est dit... Ah I seulement...

Quoi donc?..

FRANÇOISE

Rien... Quelqu'un qui devait venir... Ohl déjà huit heures !.. Je vais envoyerun mot... C'est très pressé... A tout à l'heure l

Slle aort.

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