SAINTE TÉRÈSE
< Le célèbre cantique connu sous le nom de Glose de sainte Térèse, est, sauf quelques petits fragments, le seul monument qui nous reste des poésies de cette sainte. Le titre de Glose qu’on a conservé à cette pièce est juste , parce que, dans la poétique d’alors, on donnait ce nom au commentaire versifié d’une sentence répétée dans chaque strophe sous une forme différente, et récapitulée sous une forme invariable qui servait de refrain. Voici, d’après Ribera et Yepès, historiens de sainte Térèse, à quelle occasion cet admirable cantique fut composé :
« En 1571, le jour de Pâques , Térèse se trouvant en récréation , avec toutes ses filles , au monastère de Salamanque , une d’entre elles chanta de pieux couplets sur
le martyre de l’âme embrasée de l’amour de Dieu, et encore enchaînée dans cet exil. Les premiers vers étaient ceux-ci :
Vean te mil ojoi Dulce Jésus bueno !
Doul , bon Jésus , que je te voie !
Que je te voie , et meure en même temps de joie !
< Gomme notre sainte se mourait habituellement du désir de voir Dieu , elle fut si profondément blessée par ces paroles , et entra dans une telle extase de douleur, qu’on crut qu’elle allait succomber. Ses filles bien-aimées l’ayant prise dans leurs bras , la transportèrent comme morte à sa cellule. Là, sur sa pauvre couche, Térèse resta livrée à une ineffable agonie d'amour et de douleur. La beauté de Dieu la ravissait, et son âme, arrêtée par les chaînes du corps, ne pouvait achever de prendre l’essor vers cette divine beauté. Ce martyre se prolongea deux jours. Elle avait bien des fois éprouvé ce tourment de l’amour, mais jamais dans un tel degré.
< C’est quand elle commence à respirer de ce divin tourment , que Térèse le dépeint dans son cantique. Chaque strophe sort d’un jet, mélodieuse, rapide, enflammée, du cœur de la sainte ; le feu de l’amour divin se sent à chaque parole. Selon nous , ce cantique est la plus belle élégie qui existe.
« Au reste, Térèse nous a initiés au secret de sa poétique ; elle a dit d’elle-même dans sa vie : « Je connais
SECONDE PARTIE
< une personne qui , pour peindre le martyre de son « amour pour Dieu, faisait sur-le-champ, sans être poète, c des vers pleins de sentiment ; ce n’était pas un travail
< de son esprit , mais un jet de son âme tourmentée par « l’amour. Pour mieux jouir de la gloire où la plongeait un « si délicieux martyre , elle s’en plaignait à Dieu , et sa « plainte s’exhalait d’elle-même en une poétique mélo- € die. » (Sa Vie, chap. xvi. )
Le P. Marcel Bouix , de la compagnie de Jésus , à qui nous empruntons cette notice intéressante , s’est consacré depuis plusieurs années à la traduction des œuvres complètes de sainte Térèse. Les succès obtenus parles volumes déjà publiés , donnent l’assurance que la littérature française possédera enfin , dans toute son originalité et dans toute son intégrité, la pensée et la doctrine de cette grande sainte. Sur les traces du fidèle et laborieux traducteur, nous avons restitué au nom de l’illustre réformatrice du Carmel sa véritable orthographe.
C’est au P. Bouix qu’appartient la traduction en vers que nous donnons ici ; nous nous félicitons , dans l’intérêt de la piété et des lettres , qu’il ait bien voulu nous autoriser à la reproduire dans cet ouvrage. A l’exemple d’Arnauld d’Andilly, nous avions déjà renoncé à faire passer dans notre idiome les strophes de la Glose lérésienne,- nous appréhendions, avec raison, d’en ternir malgré nous les beautés célestes. — On admire deux
autres traductions en vers de la Glose , celle de La Monnoye, qui est une élégante paraphrase, et celle du P. Gahour , fort remarquable par sa concision et safidélité.