CHAPITRE XRI
De l'humilité, et comment l'aimable cœur de Jésus est le principe et le modèle de cette vertu.
Semetipsum exinanivit formam servi aeelpiens.
( Phil . II. r.)
U s'est anéanti lai-même, prenant la forme de l’esclave.
L'humilité, dit saint Thomas, est une vertu par laquelle, nous connaissant nous-mêmes sans flatterie, nous nous renfermons dans les bornes de ce que nous sommes selon la vérité. L'homme véritablement humble ne cherche à s'élever ni dans son esprit , ni dans l'esprit des autres ,
au-dessus de ce qu'il est. Reconnaissant ainsi dans notre conscience que de nous-mêmes nous ne sommes rien, nous nous réduisons par l'humilité à un complet anéantissement de nous-mêmes devant Dieu. L'humilité est donc le sacrifice le plus glorieux que nous puissions offrir au Seigneur, puisqu'il renferme l'immolation la plus sincère et la plus universelle de tout notre être. Aussi saint Augustin n'hésite pas à l'appeler un amour pour Dieu porté jusqu'à ses dernières limites, c'est-à-dire jusqu'au mépris de soi; amor Deiusque ad contemptum sui. Nous ne devons donc pas être surpris de l'estime que Dieu fait de l'âme vraiment humble , et des regards de complaisance qu'il abaisse sur elle. Si, en effet, l'orgueil est appelé dans les saintes Écritures la source de tous les crimes et de tous les maux , l'humilité par la raison contraire est la source de toutes les vertus , de toutes les bénédictions et de toutes les gloires; humilibus autem dat gratta™... ( I. Pet. v. 5.) Exaltavit humiles . (Luc. i. 52.)
Le cœur de Jésus est le modèle de l’humilité; entendez ce divin Maître nous invitant lui-même à marcher sur ses traces: Apprenez de moi, dit-il, un solennel enseignement, discite a me. « Et que va-t-il nous apprendre, s'écrie à ce sujet saint Augustin? est-ce à créer le monde, à faire des miracles, à ressusciter les morts? Nullement; mais apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur... Mes frères, dit ailleurs le grand évêque d'Hippone, quand je nomme Jésus-Christ, je vous représente l'humilité vivante et animée, qui doit nous servir de modèle.» L'homme s'étant perdu par l'orgueil, il convenait que la réparation se fit par l'humilité; or, l'humilité dont le cœur de Jésus a été la source s'est montrée de trois manières excellentes, qui sont comme le6 trois degrés de cette admirable vertu.
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Premièrement: nulle créature n'a été plus favorisée que Jésus des dons célestes; ces dons découlaient excellemment de l'union hypostatique de son humanité avec le Verbe ; et cependant il ne s’approprie rien, et rapporte tout à son Père : « Ma doctrine n'est pas ma doctrine, mais la doctrine de Celui qui m'a envoyé... Ce que je dis, je le dis comme mon Père me l'a appris... » Il appelle ses miracles les œuvres de son Père : opéra Patris . (Joann. x. 37.) « Je ne peux rien faire de moimême , dit-il ailleurs. » Et cependant n'avait-il pas toute puissance et toute perfection? Sans doute; mais il était humble; et son humilité explique le mystère de son langage.
Le second degré de l'humilité de Jésus est de ne pas se glorifier lui-même. Ses miracles, la sagesse de sa doctrine l'environnent de gloire; mais voyez comme il s'empresse d'en faire monter les rayons vers son Père I « Je ne cherche point ma gloire, dit-il... Si je me glorifie moi-même , ma gloire n'est rien... Pourquoi m'appelez-vous Bon , demandait-il un jour à un homme enthousiasmé de ses bienfaits? Nul n'est bon que Dieu seul. »
Enfin le troisième degré de son humilité, c'est l'amour de sa propre abjection. Jésus s'est anéanti jusqu'à prendre la forme de l'esclave; que dis-je? lui qui était la sainteté même, s'est revêtu d'une chair de péché ; Dieu et homme tout à la fois, il connaissait par lui-même l'infinie distance de ces deux natures , et l'infinie bassesse de son humanité. Or, son amour pour Dieu lui rendait précieuse cette bassesse , qui était un hommage à la grandeur divine, et la lui faisait reconnaître dans tous les actes qu'il opérait en tant qu’homme. De là cet amour de la vie cachée, cette recherche des rebuts et des ignominies , cette patience qui semblait regarder comme légitimes et dus les plus sanglants outrages,
LE Cffitm DE JÉSU9.
et enfin cette affectation à s'appeler le File de l'homme; Filium hominis. C'est dans cet état d'humiliation que Bon Père se plaisait à le considérer; hic est Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacui. (Matth. xvii. 5.) Et de quelle gloire n'a-t-il pas récompensé cette humilité ! « Jésus s'est humilié, dit saint Paul, c'est pourquoi Dieu lui a donné un nom qui est au-dessus de tous les noms. »
Approchons-nous de notre divin Maître, entrons dans son cœur et recueillons le grand enseignement qu'il daigne nous donner. Il ne fallait rien moins qu'un Dieu pour nous enseigner l'humilité , tant cette vertu rencontre d'obstacles dans les instincts orgueilleux de notre nature. Plus nous sommes petits, plus nous sommes impuissants, et plus aussi nous voulons paraître. L'expérience de notre propre misère et des faiblesses de notre nature nous laissent, il est vrai, dans une profonde, et parfois douloureuse conviction de notre néant; mais ce n’est là que l'humilité d'esprit, une constatation de notre bassesse. Ah ! que nous sommes loin de cette humilité de cœur qui est précisément l'objet de l'enseignement de l'Homme-Dieu! Humilis corde . Cette humilité, en effet, demande de nous que nous réglions notre conduite sur l'humilité de l'esprit, c'est-à-dire que, persuadés de notre peu de valeur , nous ne cherchions pas à vivre dans l'estime des autres; que, regardant les injures et les offenses, comme nous étant dues, nous conservions notre âme dans la patience; que, peu surpris de nos imperfections, nous mettions en Dieu toute notre confiance et ne perdions jamais, par un trouble qui vient de l'orgueil , ou de notre amour-propre froissé par la vue de nos fautes, la paix que l'humilité nous assure; discite a me quia mitis sum , et humilis corde : et invenietis requiem animabus vestris . (Maîth. xl 29. ) Unissons-nous au cœur de