CHAPITRE XVI
De la pauvreté, et comment l'aimable cœur de Jésus est le principe , et le modèle de cette vertu.
Egenus factus est, com esset dires.
(11. Cor. vui. 9.)
Étant riche, il s’est fait pauvre.
La pauvreté est la privation des biens et des commodités d’ici-bas; elle peut être l’effet d’une disposition de la Providence, dont l’homme doit adorer les miséricordieuses rigueurs, ou l’effet d’une élection, par dévouement à la pratique des conseils évangéliques. Toutefois, cette pauvreté effective, et pour ainsi dire matérielle, n’est pas la vertu de pauvreté à laquelle sont promis les biens éternels. La
vertu de pauvreté , ou la pauvreté d’esprit est le détachement
affectif des biens terrestres et de tout ce qui peut satisfaire les cupidités de notre nature. Cette pauvreté d’esprit est une vertu proposée à tout chrétien quelle que soit sa position de fortune. Que sert à l'homme de gagner l'univers, dit Notre-Seigneur, s'il vient à perdre son âme?... Bienheureux les pauvres d'esprit, car le royaume du ciel sera leur héritage; beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum . (Matth. v. 3.)
Le cœur de Jésus est un modèle parfait de cette pauvreté d'esprit; non-seulement Jésus-Christ a souffert le plus absolu dénûment, jusqu'à n'avoir pas un berceau à sa naissance, et jusqu'à être privé durant sa vie d'une pierre pour reposer sa tête; mais il a été pauvre par élection et par détachement des biens périssables; egenus foetus est, cum esset dives. Que dis-je, par élection? il a convoité avec une sorte d'ambition le bonheur d'être pauvre; en effet, tandis qu'il ne témoigna qu'un mépris divin pour toutes les vanités humaines, il a montré tant d'estime et tant d'amour pour la pauvreté que , ne la pouvant trouver au ciel , il est venu sur la terre pour jouir de ses incompréhensibles attraits. Ne soyons donc plus étonnés de l'entendre si souvent anathématiser l'éclat trompeur des richesses , de le voir se mêler aux pauvres avec une bienveillante et paternelle prédilection, et daigner trouver au milieu d'eux ses plus chères délices. Nous comprenons maintenant le mystère de cette crèche délabrée ; nous saisissons le secret et la divine économie de ces allures d'indigence qui, malgré d'éclatants miracles, laissaient toujours reconnaître en notre aimable Sauveur l'humble fils d'un artisan; nonne hic est f abri filius . (Matth. xui. 35.) 11 convenait du reste que Dieu, descendant sur la terre, fit choix de la pauvreté ; car étant luimême le bien au-dessus de tous les biens, le bien infini , il
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ne pouvait avoir d'autre sentiment à l'égard des biens périssables de ce monde qu'un sentiment de mépris.
Appelés par notre vocation au christianisme à retracer en nous l'image de l'Homme-Dieu, nous ne devons avoir, comme notre divin modèle , qu'un souverain mépris pour tous les biens d'ici-bas; omnia detrimentum feci, et arbitror ut stercora . ( Philip . ni. 8.) Tous ces biens, disait l'Apûtre, je les regarde comme un vil fumier ; et tels doivent être nos sentiments , si nous voulons entrer dans l'esprit de l'Évangile.
La pauvreté intérieure trouve en nous dans la pratique plus ou moins d'obstacles suivant les diverses positions de fortune. La vie religieuse, avec son dénûment absolu et sa renonciation effective aux biens créés , est le moyen le plus assuré et le plus facile de l'obtenir. Si la pauvreté inhérente à notre position sociale nous fait une nécessité de l'indigence, il nous sera aisé, par la résignation et par la modération de nos désirs, de pratiquer cette vertu évangélique. Mais quels obstacles n'aurons-nous pas à vaincre si la fortune nous sourit, si la richesse verse sur nous son abondance ! Il est difficile que Je cœur se détache, quand les objets terrestres étalent devant lui toutes leurs séductions , et qu'il n'a qu’à consulter sa volonté pour jouir de leurs charmes. C'est pour cela queNotre-Seigneur, en exaltant le bonheur des pauvres d'esprit, et en indiquant aux hommes par son exemple le chemin qui conduit à cette heureuse pauvreté, déplore l'état périlleux de l’homme opulent. Sans la pauvreté d'esprit, l’homme, collé pour ainsi dire à la terre, oublie le but de sa création; il concentre toutes ses facultés dans les intérêts temporels, et, follement épris des biens qui passent, il perd les trésors de l'éternité. « Il est plus facile, dit l'infaillible vérité, oui, il est plus facile au chameau de passer par le trou d'une aiguille, qu'à l'homme
attaché aux richesses de pénétrer dans le royaume des cieux. »
Allons au cœur de Jésus, et dans ce foyer de lumière apprenons à apprécier les objets à leur juste valeur, c'est-à-dire, selon leur rapport avec l'éternité. Oh ! que viles nous paraîtront les richesses, que méprisables nous seront tous les biens d'ici-bas, aux clartés divines de ce soleil de justice !
FLEURS SPIRITUELLES
« Celui-là est assez riche, qui est pauvre avec Jésus-Christ. Le parfait serviteur de Jésus-Christ ne possède que Jésus- Christ : ou s’il lui faut encore quelque chose, ce n’est plus un serviteur parlait. » (S. Jérôme , Lettre à Héliod.)
« Dieu qui vous comble de ses dons ne trouve rien de meilleur à vous donner que lui-même; ambitieux, que peux-tu désirer davantage? Qu'est-ce qui pourra te suffire, si Dieu ne te suffit pas ? »
( S. Augustin , sur les paroles du Seigneur , Serm . 29.)
« Ne possède-t-il pas le centuple et mille fois davantage , celui qui, pour avoir abandonné quelques biens terrestres, est rempli de l'Esprit-Saint et possède Jésus-Christ dans son cœur? Ce centuple, c’est la grâce de l'adoption, la liberté de l'esprit, les délices de la charité, le témoignage d'une bonne conscience, le royaume de Dieu qui est en nous. »
(S. Bernard, sur ces paroles : Ecce nos reliquimus.)
a Jésus-Christ professe un glorieux mépris de tous les biens périssables pour nous apprendre que ce n'est pas là que nous devons chercher la félicité... La pauvreté, qui est un objet de
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profonde tristesse au jugement des hommes, est au jugement de Dieu, la première des béatitudes. »
(S. Anselme de Cantorbéry.)
« La véritable pauvreté d'esprit consiste en ce que l'âme ne recherche aucun goût ni aucune consolation dans l’oraison, et qu’elle souffre patiemment les peines et les douleurs pour l'amour de celui qui en a tant souffert pour elle. »
(Src Térèse, sa Vie, c. xxii.)
L'âme qui s'attache à quelque chose, bien que légère et très-petite, demeure liée; elle ne peut voler à Dieu, jusqu'à ce qu'elle soit délivrée, et que, par le parfait détachement, elle puisse prendre son essor avec liberté. »
(S. Jean de la Croix , Sentence 22.)