PRÉFACE
A vous qui prenez les chemins de la vie, enfants, s'adressent ces contes. Vos regards sont faits d'innocence, comme vos chairs sont formées de lait. Tout est pur en vous, tout est chaste, divin. Vos âmes sont fraîches ainsi que les sources, pures ainsi que le ciel sans nuages, et pleines d'espoir ainsi que les premiers rayons du soleil. L'existence humaine s'ouvre: et vous allez, mes doux troupeaux aux prunelles claires, comme les cortèges qui se mettent en marche aux sons des orchestres qui s'animent : la fatigue n'a point encore rompu vos jarrets, la désillusion n'a pas séché votre cervelle, vous ne voyez devant vous que la fête!
Mais tandis que vos cœurs sont encore mal-
12 LE ctEUR DES PAUVRES
léables, qu'aucun durillon ne les marque, laissez-moi essayer d'y mettre une empreinte très douce.
Vous rencontrerez des gens hâves et vêtus de guenilles. Ils se glissent dans les villes, dans les villages, ou le long des longues routes; ils entrent dans les usines, ils en sortent par des soirs tristes, et sont alors souvent noirs comme la nuit; ils habitent des masures couvertes de chaume ou des cités sinistres, quand ils ne logent pas dans des briqueteries, des hôpitaux ou des prisons.
Ce sont les pauvres.
Trop souvent les riches et les bourgeois les méprisent ou en ont peur. On les a trop appelés : tantôt des manants, tantôt des prolétaires.
Ce sont des Hommes.
El vous, les jeunes, qui êtes sans haine et sans futile crainte, allez aux Pauvres: vous sentirez davantage la grande âme humaine que le Drstm a fait s'épanouir sur le monde, comme la nui/, quand il est triste et noir, on entend mieux l'Univers.
ils ne sont pas méchants, les Pauvres, ils ne sont pas vils. Je les ai fréquentés, je les ai bien connus. Et c'est pour que vous les aimiez comme je les aime que j'ai écrit ces contes, que je vous offre
J'y narre, oh ! sans prétention, sans grande pli rase — simplement, comme si je tenais V un de vous sur mes genoux — des histoires vèridiques, non pas imaginées, mais prises dans la vie des Pauvres: et je tache d'y montrer leur Cœur.
A ma petite amie Denise Frison.
Les petits métiers de Zélie.
Tous les vendredis Madame Chalumeau, la marchande de poissons, arrêtait sa charrette verte sous les fenêtres aux écussons armoriés de la grande couturière.
Comme elle avait la voix cassée, c'était Zélie, sa gamine, une petite fille noire comme une botte et guère plus haute, qui criait la marchandise.
Enrouée ainsi qu'un jeune coq à son premier coquerico la fillette chantait :
— La raie ! La raie ! La raie toute en vie ! Et sur un ton plus grave :
— A la moule ! A la moule ! A là moule ! Elle finissait, s'égosillant sur un air très aigu :
— Il arrive, el' brillant maquereau !
Puis elle jetait un regard vers les lettres dorées du balcon qui annonçaient à la clientèle que « Fanfreluchon Sœurs » fournissaient plusieurs Cours de robes et manteaux.
Rarement l'attente de Zélie était déçue. Et sa mine fûtée s'éclairait d'un sourire lorsque, le fin rideau soulevé, elle voyait apparaître, dans un nuage de mousseline de soie, la tête bien coiffée de la brune ou de la blonde mademoiselle Fanfreluchon.
La couturière, après avoir constaté d'un regard la fraîcheur de la marée, faisait un petit signe qui voulait dire : « On vient ! » Cinq minutes plus tard, Mademoiselle Amanda, la cuisinière, descendait dans la rue avec un panier. D'une main preste elle soupesait les poissons, ouvrait leurs ouïes rouges, les flairait de son nez en trompette. Pour le prix on s'arrangeait vite : que n'eût fait la marchande pour une telle pratique ! Après avoir vidé avec soin leurs ventres, Madame Chalumeau mettait les poissons vendus dans une corbeille, et Zélie (la petite noiraude qui criait la raie, la moule et le maquereau) les montait à la cuisine : car l'harengère ne supportail pas (pie Mademoiselle Amanda empuantit son panier !
D'ailleurs, Zélie ne se faisait pas prier pour escalader l'escalier de service ! Elle était fière quand elle frôlait une ouvrière dans les couloirs, et heureuse si, en un coin d'atelier ouvert, elle pouvait glisser son nez de furet pour voir « la belle ouvrage ». Parfois elle s'attardait à causer avec une apprentie. Au retour, ça lui valait une gifle de sa mère.
Ah! la maison Fanfreluchon donnait envie à la gamine. Déjà, elle avait interrogé Adrienne, l'apprentie couturière, sur la manière d'arriver à une position semblable à la sienne.
— Il faudrait que ta maman vienne parler à ces dames, dit Adrienne. Mais tu es peut-être un peu petite. Quel âge as-tu ?
- — Douze ans.
— Tu ne représentes guère. C'est malheureux ! Regarde donc moi : je n'ai que six mois de plus et tu me viens à l'épaule !
Zélie vexée s'approcha de l'autre sur la pointe des pieds pour paraître plus grande :
— J'arrive à ton oreille, dit-elle.
— Et puis, continua Adrienne, pour te présenter il te faudrait une robe propre et un chapeau. C'est une grande maison! Les ouvrières n'y viennent pas travailler en cheveux ! Dans
LE CŒUIl DES PAUVRES
les premiers mois tu ferais les rassortiments pour les rubans et la mercerie. Moi j'aime ça: on se promène. Si tu entrais à l'atelier, on y fait les poches, on fronce les « balayeuses »! Le soir il faut ranger. Ça, c'est ennuyeux! Et puis le matin on ramasse les épingles: une vraie scie ! Mais on gagne vite : j'ai vingt sous par jour.
Ces confidences exaltèrent Zélie.
Un jour, sur sa demande, Adrienne lui fit voir par la porte entrebâillée l'intérieur de l'atelier des « jupes », le sien. Adrienne avait le plus grand mépris pour celui des « corsages ». Les yeux de Zélie s'emplirent des étoffes lamées d'or, des velours et fourrures, des draps clairs bordés de bouquets qu'on aurait cru pouvoir cueillir avec la main, des volants soyeux: tout cela était étalé sur les tables ou présenté sur des dames sans tête.
— Les mannequins, expliqua Adrienne.
Vingt jeunes filles, assises ou debout, plissaient, coupaient, mêlaient, festonnaient ces étoffes. Elles étaient joliment coiffées : Zélie pour la première fois rougit de sa perruque de garçon.
Elle se sauva. Mais c'en était fail de son repos. La gamine avait la vocation!
LES PETITS MKT1ERS DE ZELIE 2H
Le soir elle déclara à sa maman devant ses petites sœurs étonnées, quelle voulait entrer en apprentissage.
Pour obtenir le consentement du père, un égoutier qui revenait de l'ouvrage, elle ajouta:
— Dans six mois je gagnerai beaucoup d'argent.
Ce fut convenu.
Le lendemain , aussitôt sa balladeuse remisée. Madame Chalumeau fit un bout de toilette pour aller présenter sa fille chez les dames Fanfreluchon. Elle mit une robe noire, et sur sa tête un fichu de laine blanche. Elle s'inonda d'eau de Cologne, se versant dans le cou, sur les épaules, les mains, les joues, le contenu d'une petite bouteille de treize sous, achetée au bazar. Puis elle passa le flacon à Zélie, qui s'administra les dernières gouttes et détacha la faveur rose du bouchon afin de s'en nouer une mèche de cheveux au sommet de la tète.
La fillette se vêtit de sa robe des dimanches, se laça des souliers neufs qui craquaient : elle se trouva très belle, grandie de la hauteur de ses talons par en bas et de l'envolée des ailes de son chapeau par en haut !
Quand elle eut passé avec sa mère la loge du
concierge chez les belles couturières, Zélie s'aperçut que l'eau de Cologne ne sentait plus rien du tout, même en flairant de près. L'enfant constata même qu'une forte odeur de poisson planait dans l'escalier: elle eut honte.
Mais déjà Madame Chalumeau, arrivée au palier des Fanfreluchon, lisait sur la porte : Tournez le bouton, S. V. P.
lue demoiselle, glissant sur la pointe de ses fins souliers, reçut les visiteuses dans l'antichambre : son sourire se figea à la vue de leur pauvre mine. D'un' air hautain, elle les toisa des pieds à la tète, et s'informa de ce qu'elles voulaient.
— Vous n'auriez pas besoin d'une apprentie ? demanda la poissonnière, gauchement.
— Pas pour le moment ! Le personnel est au complet !
Déjà la demoiselle ouvrait la porte: Amanda, la cuisinière, apparut: elle portait un plateau avec une théière vide et deux tasses salies.
— Tiens, dit-elle, Madame Chalumeau ! Qu'estce qui vous amène '.'
Dédaignant d'avoir à faire à une amie de la bonne, la demoiselle regagna les salons.
Zélie retrouva la parole. Elle expliqua son
ambition d'entrer comme apprentie clans l'atelier; câline, pour concilier Mademoiselle Amanda à ses désirs, elle dit :
— Ah ! Si vous pouviez me faire accepter ! Le soir je vous aiderais à la vaisselle !
— Pauvre moucheron ! repartit la servante. Elle est gentille tout plein !
— Et elle a tant de goût, appuya Madame Chalumeau.
— Attendez un peu, dit Mademoiselle Amanda, je vais prévenir Mademoiselle Pauline moimême, car toutes ces pimbêches d'employées ne regardent qu'à la pelure ! Allez m'attendre à la cuisine : là vous êtes chez moi et personne ne vous mettra à la porte !
Pleine d'importance, la bonne disparut, le nez en l'air.
Elle revint presque aussitôt chercher ses protégées. Bienveillante pour la cuisinière qui lui soignait de petits plats sucrés, la blonde Mademoiselle Pauline permettait qu'Amanda introduisit les quémandeuses.
Elles entrèrent.
Dans les souplesses d'une longue robe noire en satin Liberty, Mademoiselle Pauline était assise sur une sorte détrône où la mollesse des
coussins de velours corrigeait la dureté du chêne: celui-ci étaitsculpté depuis les pieds du siège jusqu'au sommet du dossier, qui se terminait par une couronne. La reine de toutes les Espagnes n'aurait pas eu plus grand air. Pourtant, ce fut avec douceur, pour mettre les solliciteuses à l'aise, que la dame dit à l'enfant:
— Alors, tu veux devenir une grande couturière ?
— Oui, Madame, je travaillerai bien.
Dans son émotion, la voix de Zélie s'étranglait.
— Est-ce qu'elle est enrhumée ? demanda Mademoiselle Pauline à la mère.
— Non, Madame ! Elle est seulement enrouée. Ça se passera quand elle ne devra plus crier la marchandise. Oh ! Je serais bien heureuse si vous vouliez la prendre ! Depuis qu'elle a vu votre atelier je ne puis plus rien en faire. Elle nous répète tout le temps qu'elle désire travailler dans le beau !
Mademoiselle Fanfreluchon sourit.
— C'est très gentil, cela, dit-elle. El malgré que lu sois trop petite, je veux bien t'accepter: mais c'est un métier difficile; il faudra travailler.
Puis, s'adressant à la maman:
— Quel est son nom?
— ■ Zélie Chalumeau, 5, rue Brise-Miche, près des halles, dit la femme tout d'un trait.
— Qu'elle vienne lundi matin à huit heures, dit Mademoiselle Fanfreluchon.
Et, redevenant patronne, elle ajouta d'un ton plus sec :
— J'aime que l'on soit exact. A huit heures juste ! Au revoir!
Amanda, qui était restée dans l'embrasure de la porte, ravonnait de joie : ce lui était double plaisir d'obliger Madame Chalumeau, une femme si complaisante, et de vexer cette chipie de Mademoiselle Anaïs, qui se permettait de mettre le monde à la porte !
Pendant cinq minutes, les remerciements allèrent leur train. Pour finir la bonne embrassa Zélie :
— Ma petite, pour ta gouverne, il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu'à ses saints !
Tout le reste de la semaine, Zélie se prépara au grand événement. Alors, c'était bien vrai ! De huit heures du matin à huit heures du soir, toutes ses minutes seraient dorées comme celles du cadran qui se trouvait au-dessus du miroir
où se reflétait le chignon blond de Mademoiselle Aurélie ! Dans les lointains de l'avenir la petite se vit grande, mince, vêtue de satin comme sa nouvelle patronne. Seulement ses boucles seraient noires : ce qui la chiffonna un peu.
Pour avoir l'air moins gauche, elle apprit à coudre et ourla la demi-douzaine de mouchoirs dont une dame des halles, sa marraine, lui avait fait cadeau en disant :
— Voici pour que tu perdes l'habitude de renifler devant l'inonde, morveuse !
Le lundi matin, Zélie se réveilla tôt : elle avait à peine dormi, tant elle était émue. Gomme les autres jours, elle prépara les déjeuners dans les paniers d'école de ses petites sœurs; mais il y avait maintenant un panier de plus, le sien! Il était de jonc finement tressé, et tout neuf: Zélie l'emplit de pain, y mit deux merlans frits, une poire blette. Puis elle glissa dans sa poche un étui plein d'aiguilles, un dé d'acier et elle pendit à sa ceinture, au bout d'un long cordon, une vieille paire de ciseaux: ils avaient coupé le mou pour les chats, vidé les poissons et servi à moucher la lampe ; ils n'étaient guère brillants : Zélie s'était pourtant évertuée à les frotter avec du grès et de
l'huile : rien n'y fit, et cet échec lui gâta la joie du départ.
A sept heures et demie, Zélie se trouvait sous les fenêtres de Fanfreluchon soeurs. Elle n'osa monter seule, attendit Adrienne. Beaucoup d'ouvrières entraient; bientôt les huit heures sonnèrent à l'horloge d'une banque voisine. L'enfant avait le cœur gros, déplorait son manque de courage. Soudain elle vit son amie déboucher en courant d'une rue, juste en face : Adrienne était rouge, essoufflée; elle reçut très mal Zélie qui lui disait :
— Vous êtes en retard, Mademoiselle !
— Est-ce que cela te regarde, petite imbécile ! Je ne t'ai pas priée de m'attendre ! Tu seras attrappée comme moi et c'est bien fait!
Elles montèrent. Avec précaution Adrienne essaya d'ouvrir la porte sans bruit: impitoyable le timbre sonna.
— Dérangez pas! cria la fillette.
Elles accrochèrent leurs chapeaux dans un grand cabinet noir affecté à cet usage: les défroques de femmes pendues le long des murailles firent que la petite poissarde se crut un instant chez Barbe-Bleue; ensuite elles allèrent
déposer leur panier dans une salle attenant à la cuisine.
Mademoiselle Amanda, effrayée de voir arriver si tard sa protégée, lui dit:
— Tu sais, tu vas te faire « enlever » !
Les deux gamines entrèrent à l'atelier. La « première » se faisait les ongles en croquant un bonbon. Elle suspendit sa minutieuse besogne pour apostropher les retardataires :
— Eh bien, Mesdemoiselles ? C'est à cette heure que l'on s'amène ?
— Mademoiselle, j'ai été malade, dit Adrienne pour s'excuser.
— Vraiment, ça se voit à votre mine ! L'apprentie rougit et ajouta:
— J'ai eu la colique.
Un rire moqueur plana dans l'atelier. Il fut réprimé par un regard sévère de la « première », qui reprit:
— Si cela vous arrive encore, vous passerez à la caisse.
Puis elle s'adressa à Zélie :
— Quant à loi, la nouvelle, si Mademoiselle était là, tu pourrais retourner d'où tu viens. Ici, l'exactitude ou la porte!
Des larmes coulèrent aussitôt des yeux de Fenlant.
— Tiens, « fais» les épingles, lui dit Adrienne. Elle installa sa compagne devant une sébille
pleine de pointes d'acier et de poussière. C'était les épingles semées la veille par les ouvrières et ramassées dès le matin. Il les fallait nettoyer à la hâte.
Gomme Zélie, du revers de la main, essuyait ses paupières:
— Tu pleures? dit Adrienne. Es-tu bête ! Il faudra t'habituer! On crie tout le temps dans cette boîte-ci !
Tout à coup une sonnerie vibra. On appelait la « première » : elle tapota doucement l'échafaudage de sa chevelure et disparut. Aussitôt, derrière un nuage de tulle « illusion » la voix fraîche d'une ouvrière s'éleva susurrant:
Au temps des cerises !
Cette chanson de la rue sécha la dernière larme attardée sur la joue pâlotte de Zélie.
D'ailleurs, la voilà, au bout de quelques jours, en plein « dans le beau » ! Déjà ses mains, qui en frémirent de joie, ont porté des flots de
dentelles : curieusement elle a observé que sa peau paraissait blanche sous leurs réseaux ! Et le soir, elle est fière, quand tirant de sa poche des chiffons grands comme des plumes de perroquet, elle dit chez elle, pleine d'importance :
— Nous avons fait une robe en velours rubis comme ea à la princesse Sandikot.
Ou bien :
— Voilà le satin d'une toilette de mariée ! Et le crêpe de Chine rose de la demoiselle d'honneur !
Les petites sœurs voulaient voir et toucher: parfois même elles portaient les échantillons à leur nez : comme ils ressemblaient à des pétales de fleurs, peut-être qu'ils sentaient bon !
Curieux aussi, l'égoutier s'approchait: ses doigts lourds se faisaient légers pour ne pas ternir ces petits « brimborions ». En palpant le crêpe de Chine, le brave homme dit :
— Ça doit être salissant et pas solide, cette camelotte-là !
Zélie pouffa de rire :
— Est-ce que les riches s'inquiètent de ça ! Chose rare en ce monde: pour l'apprentie de
la maison Fanfreluchon, la réalité de sa vie dépassait son rêve. Chaque matin elle ouvrait des
LES PETITS MÉTIEHS DE ZKLIE 33
carions à filets d'or : elle en sortait des nuages mauves de mousseline soyeuse, des brochés fleuris de jacinthes, des volants où des pavots tremblaient ; elle connut le douillet contact d'un bord de marabout bleu pastel et pencha sa tête mutine sur les velours « miroir ».
Les ouvrières l'aimaient: nulle n'était plus leste pour porter dune table à l'autre une bobine de fil, un tourniquet de soie ou des agrafes; elle n'avait point son égale pour racler des baleines. Et quand on l'appelait, le nom de Zélie prenait un son joyeux dans les voix.
Pourtant elle avait une ennemie : qui n'en a pas ? C'était Mademoiselle Anaïs, l'élégante personne qui avait failli lui faire manquer son admission dans le royaume des fées. Elle ne pardonnait pas à Zélie d'avoir été acceptée malgré elle chez les Fanfreluchon : sa vengeance se fit sentir.
Une après-midi de grande bousculade, toutes les ouvrières cousaient le dernier nœud, la dernière paillette, ou la «balayeuse» finale, qui termine d'un trait de couleur harmonieuse la toilette achevée. Un coup de téléphone retentit:
— On demande l'essayage de la duchesse d'Azéija !
Nulle ne pouvait se déranger. Zélie s'offrit à descendre. La « première » coucha sur les bras de l'apprentie une jupe en satin bouton d'or, garnie de vieux point d'Alençon. Jamais Zélie n'avait rien touché d'aussi beau : rayonnante elle entra au salon d'essayage : les deux battants de la porte étaient ouverts ! Dans la pièce, les murs se couvraient d'or et de glaces, du haut en bas: l'enfant se vit reflétée dix fois! Cette vision fortunée, elle ne l'oublia de sa vie! Toutes les trompettes de l'orgueil sonnèrent à son oreille pendant cet instant.
L'essayeuse vint. C'était Mademoiselle Anaïs. Légère, elle glissait sur le parquet avec des airs de libellule.
Elle prit, du haut de son ébouriffement blond, la jupe soyeuse que lui tendait l'enfant.
— C'est bien, dit-elle.
Puis tout à coup elle rejeta le vêtement précieux sur un sopha en s'écriant :
— Quelle horreur ! Quelle horreur !
Elle se tourna vers Zélie, d'un air colère:
— Reste là !
Elle revint aussitôt avec les deux patronnes: elles se bouchèrent le nez en disant :
— Quelle odeur de poisson ! Quelle odeur de
poisson ! Mais c'est horrible ! Nous sommes perdues !
Mademoiselle Anaïs ouvrait les fenêtres toutes grandes.
— Sauve-toi vite, et ne reviens jamais, dit l'aînée des Fanfreluchon.
Pendant ce temps Mademoiselle Pauline était allée chercher un vaporisateur à parfum et désinfectait le brillant chiffon de son contact avec la pauvreté.
Voilà Zélie sur le palier, ne sachant comment elle a passé la porte. L'escalier tourne devant elle, en un vertige. Elle ne sanglote pas, de crainte d'attirer l'attention sur sa honte. Elle hésite : montera-t-elle reprendre son panier et son chapeau, s'en ira-t-elle nu-tête comme la petite crieuse de marée, qu'elle était le mois dernier ?
Elle laisse tout et s'enfuit. Elle court, et court encore tant qu'elle n'est pas hors de vue des fenêtres armoriées qui ferment les salons des dames Fanfreluchon. La rue tournée, elle ralentit le pas: pourquoi se presser? Zélie ne veut plus penser à rien et s'arrête devant un camelot qui vend une eau à détacher. Elle rit bêtement, pour faire comme tout le monde,
tandis qu'il crie, s'adressant à une grosse commère :
— Vo)rez, Madame ! Avec ce petit flacon qui ne coûte que dix sous, vous n'aurez plus besoin de pleurer sur vos charmes, quand ils attraperont au passage une feuille de salade, une tranche de gigot, un beignet, une sardine à Fliiiile échappée à votre fourchette. Mon eau enlève toutes les taches! Si j'étais né quelques mille ans plus tôt, le bon Dieu l'aurait achetée pour effacer la tache originelle ! Ça lui aurait évité bien des ennuis ! A qui le flacon ? Passez l'argent !
La foule se disperse.
Toujours étourdie par son aventure, l'enfant reprit sa marche. Elle trouva sa maison déserte. Heureusement, la clef était chez le concierge.
Celui-ci s'étonna :
— Etes-vous malade?
Zélie répondit :
— J'ai la « migraine ».
La « mio-raine » ! Un beau mot tout neuf qu'elle avait appris de ces demoiselles et qui lui « chantait ».
Elle monta chez elle.
— Pouah ! ca sent la raie !
Elle ouvrit les fenêtres, et comme il faisait froid, s'enrhuma.
— Sale journée !
Enfin le pas de sa mère clapota dans l'escalier.
Madame Chalumeau entra tout droit: la porte était restée ouverte au courant d'air. La poissonnière tenait à la main, pour le souper, une anguille de mer qu'elle n'avait pu vendre.
— Eh bien, qu'est-ce que tu fais ici, faignante ! s'écria-t-elle en voyant sa fille.
Puis, adoucie devant les yeux rougis de la petite :
— Qu'est-ce qui t'arrive ? T'es pas malade ?
— Non, dit Zélie, je suis renvoyée ! Et c'est ta faute ! Si tu n'avais pas mis ton sale tablier sur ma robe, ce ne serait pas arrivé !
Elle achevait : la main de Madame Chalumeau lâcha l'anguille, s'appliqua sur le visage de l'enfant.
Celle-ci bondit: oh! c'en est trop! Chassée, battue en une journée !
Sans raisonner, elle se sauve, pour la seconde fois ! Vlan ! La porte claque !
Dans la rue, encore pleine de rage, Zélie se demanda où elle irait ? Chez sa marraine,
la marchande des halles ? Celle-ci avait demandé plusieurs fois à Madame Chalumeau de placer Zélie dans sa boutique. Mais les langoustes et les crevettes, cela sent le poisson ! Le nez de Zélie était trop voisin de sa joue pour qu'elle consentît à pareil métier. Même, se trouvant près d'une fontaine Wallace, elle y trempa son mouchoir, se lava.
L'eau claire rafraîchit ses idées. Elle résolut d'aller chez sa tante Yvelle, une brave femme qui vendait au panier des fruits, des légumes et même des fleurs. Cette tante demeurait loin : au Point du Jour! Zélie pouvait y arriver avant la nuit.
Elle se fouilla: six sous! Plus qu'il n'en fallait pour le bateau-mouche ! Elle se trouva bientôt à l'embarcadère. Il était temps. Un coup de cloche et l'homme cria:
— La direction d'Auteuil, Point du Jour ! Embarquez !
Les eaux étaient hautes. Le bateau fila vite. Une heure plus tard Zélie, installée chez la tante Yvelle, lui contait ses malheurs. Sa parente la consola, lui donna des conseils.
— Un coup de tête !
La brave femme se proposa pour aller parler
aux dames Fanfreluchon, qui reprendraient Zélie.
— Non!
Alors il fallait qu'elle retourne chez sa mère tout de suite.
— Non ! Non !
Eh bien, la tante irait prévenir les Chalumeau, pour qu'ils ne soient pas inquiets ! Elle ajouta :
— Mais que feras-tu ici? Je n'ai pas trop d'ouvrage pour moi toute seule ! Enfin on tâchera de te dénicher une place !
Le lendemain matin elles se mirent en marche. Les couturières du quartier trouvèrent toutes Zélie trop petite et pas assez forte pour « faire le ménage ». Il fallut renoncer à la caser.
— Eh bien, je vendrai au panier avec vous! dit-elle à sa tante.
— Mais, Zélie, il faut de l'argent pour avoir de la marchandise !
— J'en gagnerai !
Elle songeait que, toute petite, elle avait vendu du mouron : ça coûte la peine d'aller le ramasser ! D'emblée elle se résolut à reprendre ce métier.
Et la voilà bientôt par les champs des marai-
40 LE CŒUR DES PAUYIîES
chers, sur le sol humide de la banlieue. Elle cueille le mouron, et maline, suit les murailles des jardins, qui font un abri où elle sait que la plante pousse plus fraîche et plus tendre. Avec des brins de paille elle lie les bottes, plaçant dehors les petites fleurs de rien du tout et les graines pas plus grandes que des tètes d'épingles ! Mais les gens qui soignent les serins s'y connaissent. Quand elle crie : « v'ià du mouron pour les oiseaux ! », de toutes les fenêtres où sont accrochées des cages, on lui fait signe de monter !
Elle eut vite une clientèle : d'abord parmi les petites gens : sa mine de fauvette chassée du nid excitait leur pitié, lui valut des aubaines: par ci, par là, un sou de plus.
En janvier, Zélie reçut quelques étrennes: elle élargit son commerce.
La hotte qu'elle portait au dos ne suffisait plus. L'enfant mit à son bras un panier plein de graines, de biscuits de mer, et de colifichets d'une pâte transparente: il faut les enfiler à une ficelle pour qu'ils ne s'envolent au vent. Et Zélie marcha courageuse sous le panache de « millet en branches» qui se balançait au sommet de sa marchandise. Elle fit des recettes de
LES PETITS MÉTIERS DE ZELIE il
deux francs, et plus! Une vieille marchande d'oiseaux lui apprit l'élevage des vers à farine pour les rossignols : ce devint une source nouvelle de bénéfices !
L'hiver fut doux et passa vite. Au printemps, quand la feuille de laitue remplace dans les volières la botte de mouron, les recettes de Zélie baissèrent.
Tout de suite elle se dit :
— Qui aime les oiseaux aime les fleurs !
La forêt de Meudon n'était pas loin. La tante Yvelle y connaissait un garde : elle obtint pour sa nièce l'entrée libre des taillis.
Bientôt les sentiers « interdits au public » devinrent les chemins favoris de Zélie. Leur mousse lui rappela les velours verts dans lesquels l'aînée des Fanfreluchon taillait « des sorties de bal » et des « manteaux de cour ». Mais pratique, elle se rappela que ce précieux tapis des forêts se vendait cher aux halles : elle le défricha. Chaque morceau enlevé laissait en creux une place noire, pareille à une petite tombe : il y en eut bientôt assez pour enterrer tous les écureuils : aussi fuyaient-ils épouvantés au faîte des chênes.
Zélie ne leur prêtait pas d'attention. Elle re-
gardait sa marchandise: jamais elle n'en avait vu d'aussi belle sous les vermillons des pommes d'Api ni dans les corbeilles de mandarines. Elle en fit cinq ou six bottes. Et tandis qu'elle les rangeait dans son panier une odeur fine flotta. Zélie leva le nez :
— Est-ce une idée ?
Elle chercha, flairant comme un chien à la piste. Elle avança, aboutit à une clairière.
— Des violettes !
Autour dune mare qu'a creusée l'eau des pluies, elles poussent, émaillant l'herbe ! Un trésor! Zélie se penche! Elle cueille, elle cueille, elle cueille ! Au bout d'un quart d'heure pourtant la cueillette n'avance guère : c'est si menu, la violette ! Enfin de petites touffes couleur d'améthyste s'élargissent au bout des doigts de la fillette : elle les enchâsse dans l'émeraude de leur feuillage. Puis elle les noue d'un fil, et respire le premier parfum de cette cassolette : sa peine est payée: Zélie a souffert des relents de la sardine, chez Madame Chalumeau, et plus qu'une autre apprécie le doux arôme des fleurs.
Les violettes cueillies, la petite solitaire s'en prend aux pâquerettes. Elle a vu des ouvrières
les effeuiller en disant « des paroles » et elle sait que toutes donneront deux sous pour connaître leur bonne aventure. Elle coupe, arrache, fait de jolis « poufs » aigrettes d'un peu d'herbe. Elle les trouve aussi pimpants que ceux de chez la fameuse « Nathalie », que l'on pique dans les nuages de tulle pour un « bal blanc ». Certes! Et dès que son mouron sera vendu, elle s'installera avec sa corbeille sur le passage des ouvrières, dans le quartier de la rue de la Paix! A midi, elles sortent par centaines des ateliers. Zélie sait qu'elles achètent facilement quand il s'agit d'orner leur corsage.
En quittant la forêt pour gagner la Seine, la petite Chalumeau fut obligée de changer plusieurs fois son panier de bras, tant il était pesant !
A la maison, la tante Yvelle attendait sa nièce en écumant la marmite. La bonne femme n'avait jamais été aussi heureuse que depuis l'adoption de la petite « mauvaise tête » ! Avec l'enfant une joie s'était assise à son foyer de misère.
— Ça sent la soupe aux choux! s'exclama Zélie en poussant la porte.
— Je n'y ai non plus épargné le lard, petiote !
— Eh bien ! Je vais tout manger ! Car j'ai une faim!.. Ça creuse, la trotte.
Zélie embrassa la tête grisonnante qui se penchait vers elle.
Elle fit admirer à sa tante la fragile fortune contenue dans sa corbeille.
— Tu sens? dit-elle.
Avant reposé le panier, elle mit deux assiettes sur la table, avec deux couverts en étain et deux verres. Et l'on s'assit devant la soupe, sans plus de cérémonie.
Les deux femmes mangèrent lentement pour faire durer le plaisir.
— Tante Yvelle que ferons-nous quand nous serons riches ? demanda Zélie.
La bonne vieille sourit et hocha la tète.
— Tante Yvelle, poursuivit la petite, tu verras : nous ne courrons pas toujours les rues !
— Dieu t'entende, Zélie.
— Mais oui! Quand j'aurai pendant deux ans vendu le mouron, la mousse, les feuilles de vigne, le muguet des bois, les violettes, toutes choses qui ne coûtent rien, je serai très riche! Alors nous aurons une « balladeuse » que nous irons chaque matin remplir aux halles! Ce sera
LES PETITS METIERS DE Zlîl.IE 45
moins fatiguant que de cueillir la marchandise, et puis nous ne nous quitterons plus ! Tu pousseras la voiture! Moi, je composerai les bouquets, j'irai chez les pratiques.
L'enfant s'excita, les joues rouges:
— Jamais on n'aura vu plus bel étalage ! Tout le monde s'arrêtera ! Pense ! Nous aurons des mimosas, des roses, des résédas, des œillets, et puis un tas de fleurs dont je ne sais pas le nom! Nous ferons la Ghaussée-d'Antin, l'Avenue de l'Opéra : rien que des belles rues !
— Ça ne coûte pas plus, petiote !
— Tu te moques de moi, tante Yvelle ! Eh bien, tu verras, tu verras! Je suis sûre que dans cinq ans nous aurons une petite boutique. Alors nous vendrons des fleurs en pot ! Ça se fane moins vite! A Noël nous débiterons du houx plein de graines rouges et du guy avec des perles blanches !
— Et après ? dit la tante incrédule.
— Après? Tout h la fin, quand j'aurai vingt ans, nous aurons un beau magasin. Tu seras au comptoir en robe de soie. Moi, j'aime mieux le satin, comme Mademoiselle Pauline. Pense
donc, tante Yvelle! A l'étalage il y aura tu
sais, ces fleurs violettes qui ont des ailes comme les papillons !....
Tante Yvelle chercha :
— Des iris?
— Non !
— G'est'y des « clémaltides » ?
— Non, non !
L'enfant voulait parler des orchidées — de précieuses fleurs qui sont à vingt-cinq francs de distance de la main des pauvres.
.Mars fut prospère à la fillette. Tous les matins elle partait, lourdement chargée ; vers deux heures elle rentrait avec son panier vide. Le « chic » de ses bouquets n'échappait point aux ouvrières. Et c'était légère comme une bergeronnette que l'enfant retournait à Meudon.
Sa cueillette variait, comme le nom des mois sur le calendrier. En avril elle eut les œillets de Pâques, les anémones rosées, les coucous à la fraîche haleine.
Puis arriva mai : il met des dentelles aux buissons, des bouquets aux branches, des panaches aux lilas ! Il n'y avait qu'à se baisser ! Les mains seules manquaient, surtout pour prendre les muguets !
Un soir en traversant la plaine déjà éclairée par les fanaux rouges du couchant, Zélie vit,
dans les seigles verts écartés par la brise que des bluets veillaient, les yeux grands ouverts. Elle rentra chez elle avec de l'azur plein le cœur. Elle en rêva.
Pour ramasser les bluets Zélie implora la protection d'une vieille « cueilleuse de pervenches ». Celle-ci la conduisit chez le maître du champ et demanda que la petite pût cueillir les fleurs sauvages.
Bourru, l'homme grogna:
— C'est bon ! C'est bon ! Arrache-moi toutes ces cochonneries-là, mais fais attention où tu mets les pattes !
— Craignez rien, patron, je réponds de la petite, répondit la vieille. Une vraie perdrix !
Quelques minutes plus tard, la mignonne entrait dans le champ conquis. D'abord elle en suivit la lisière: les fleurs y vont boire le soleil et n'en sont que plus belles! Puis elle disparut, si menue que tous les sillons lui étaient sentiers et ([ue les épis la cachaient en se fermant sur elle.
La courageuse fourmi rapporta dans sa corbeille des paquets de bluets presque aussi gros qu'elle. Sa moisson fut vite faite. Le panier débordait: lorsqu'elle le remit à son bras, elle
LE CŒl'R DKS PAUVRES
fléchit un peu. Heureusement le bateau n'était pas loin.
Les bluets se vendirent bellement. Zélie se débarrassa plusieurs fois de tout un lot de fleurs entre les mains de pensionnaires qui passaient.
Une noce, un jour, lui rafla toute sa marchandise.
Ce succès ne fut pas le dernier. Quelques semaines plus tard le soleil faisait éclater le feu d'artifice des prairies. Pieds d'alouette, boutons d'or, coquelicots, marguerites, liserons émergeaient des graminées tremblantes. Zélie fut touchée de la douceur harmonieuse que formaient leurs couleurs. Instiguée par l'art inconscient de la nature, elle composa, de ses mains habiles, des gerbes où toutes les fleurs, sans jalousie, faisaienl valoir leur naturelle beauté. Jamais deux tons ennemis ne furent mis en contact sans que la vapeur blonde des épis de seigle la dentelle subtile des stellaires, l'haleine bleue des myosotis, le frisson de la folle avoine ne les enveloppât de leur poudroiement d'or.
Arriva le vingt-cinq juin, jour de la Saint- Jean. Zélie vil ses bouquets orner le comptoir d'une modiste, l'étal d'un bouclier, la caisse
d'une jolie parfumeuse, le comptoir d'un café où trônait l'imposante patronne. Un seul lui restait, le plus cher: il était magnifique!
Le hasard fit qu'elle se trouvait devant le magasin du fameux fleuriste Brillant-Narcisse, au boulevard.
Derrière les glaces de la vitrine vibrait l'envol des orchidées, parmi ces roses thé, si charnelles, qui portent des noms de princesses ou de généraux. Il y avait des lys Martagon, tigrés de noir, avec une croix blanche, puis des iris et des genêts d'Espagne. Tout cela, flammes jaunes, langues violettes, caresses d'or, flambait et rutilait comme si le marchand eût é ventre le trésor d'une fée.
Xélie fut tout à fait émerveillée. Son ambition de « travailler dans le beau » la reprit. Ah! Si elle pouvait garnir une de ces jardinières en porcelaine, nouer de satin ce panache de lilas blanc, ou voir de près les deux azalées couleur de feu qui dressent leurs pyramides de l'autre côté de la porte!
Elle hésita longtemps, puis elle posa la main sur le bouton d'ivoire qu'il fallait pousser pour entrer.
Il n'y avait personne au magasin.
In Monsieur apparut tout à coup derrière le comptoir :
— Tu veux ? dit-il.
Zélie se rappela les conseils de Mademoiselle Amanda, la cuisinière aux Fanfreluchon :
— Je veux voir le patron, répondit-elle.
— C'est moi ! répliqua le Monsieur.
— Monsieur, dit Zélie, je viens vous montrer mon ouvrage : c'est moi qui ai fait ce bouquet !
— Il est très beau, mais on en fait d'aussi bien ici !
— Oh! oui! Monsieur! Bien mieux! C'est pour cela que je voudrais faire mon apprentissage chez vous !
— Nous ne faisons pas d'apprenties, mon enfant !
— C'est bien malheureux pour moi ! fit Zélie soupirant très fort.
— Ah ! s'exclama Monsieur Brillant-Narcisse. Il regarda la petite, qui avait l'air si désolée,
et se rappela que lui, le notable commerçant, à douze ans repiquait des choux!
— Pauvre petite ! se dit-il.
Il la questionna. Zélie raconta son enfance. A huit ans, elle était la mère de ses petites
sœurs, et plus tard le commis de sa maman, Madame Chalumeau. Elle n'osa parler de son entrée chez Fanfreluchon sœurs, pour ne pas avoir à expliquer la cause de sa sortie. Tout de suite elle dit qu'elle avait préféré le bleuet au poisson et que sa mère l'avait laissée libre de choisir un métier. Elle détailla ses débuts clans le mouron, ses succès avec les fleurs, elle avoua son désir d'entrer dans un magasin où il s'en trouvait d'aussi belles !
Quand elle eut fini, elle remit dans son papier blanc le chef-d'œuvre qu'elle avait fait en fleurs champêtres : il avait l'air de briller davantage pour plaider la cause de la petite artiste. Zélie eut un geste habile pour montrer une dernière fois le bouquet dans sa cornette, de façon à en faire valoir l'éclat prime-sautier.
Si bien que Monsieur Brillant-Narcisse lui dit:
— Je ne prends pas d'apprentie. Mais vous êtes une ouvrière puisque vous avez monté ce bouquet !
L'enfant tressaillit.
— Je vous accepte comme employée, continua Monsieur Brillant-Narcisse.
Zélie crut qu'un tonnerre de fleurs tombait à ses pieds.
Quelques jours plus tard elle débutait dans sa nouvelle carrière. Etant petite elle ne porta ombrage à personne : tout le monde l'aima et elle fut heureuse. Un jour elle eut à garnir une corbeille de leucanthèmes, cette grande marguerite des lacs, qui semble garder la fraîcheur des ondes en sa corolle blanche. Zélie employa un tel art à l'envelopper, comme de l'illusion, d'un tulle, dans les vapeurs des gypsophiles, que son ouvrage eut les honneurs de la vitrine.
Vers quatre heures un jeune homme entra, choisit la corbeille aux leucanthèmes et la paya de deux pièces d'or.
— Envoyez avant six heures à cette adresse, dit-il en mettant une carte sur le comptoir.
Puis il sortit.
— Zélie, faites livrer! dit la patronne.
Elle passa la carte à l'enfant et ajouta, en matière de compliment:
— C'est pour une fiancée! Puisque vous travaillez si bien, c'est vous qui ferez le bouquet de mariée !
Palpitante de plaisir, Zélie lui sur la carte:
Mademoiselle Pauline Fanfreluchon.
Elle devint toute pâle.
Li;s PETITS MÉTIERS DE ZÉLIE 53
De cela, il y a dix ans. Zélie est aujourd'hui une grande demoiselle, toujours vêtue en satin noir. Ses sœurs ont suivi sa fortune, et marient avec goût, dans le magasin, les tulipes perroquet à l'or des renoncules. Un poète verrait le triomphe de Flore sur Amphytrite.
Et chaque jour, c'est avec plaisir que Zélie, après avoir jeté le regard du maître au somptueux étalage, s'affirme son bonheur en lisant au-dessus de la vitrine :
Brillant-Narcisse et Chalumeau
Ceci en or tout neuf.
A mes petits amis Pierre et Jean des Cressonnières.
La Souveraine Misère.
— Ici, Filou !
Un petit paquet de guenilles se secoua drôlement en courant vers la grande femme, maigre et blonde, qui l'avait ainsi appelé et lui tendait une main sèche.
En même temps un second marmot, qu'elle tenait, de son autre bras, accolé à sa poitrine, se prit à crier.
— Tais-toi, Voyou ! dit la mère en nichant la petite tête aux cheveux dorés dans le creux de son cou.
L'aîné s'était déjà amarré à la main tendue. Le bras de la femme, comme un câble, tirait sur lui, et petite épave incolore, il faisait songer,
hirsute et gris, à un hibou échappé d'un grenier qui s'ébrouerait dans la poussière.
Les gamins cossus, c'est-à-dire ceux qui avaient des pièces au derrière, regardaient venir le sinistre trio. Cruels, ils se prirent à ricaner en voyant Faîne des gosses (il avait bien cinq ans) butter en s'empêtrant dans le paletot d'homme qui lui faisait un « complet » et tombait jusqu'à terre. Craintifs pourtant, ils reculèrent sous le regard d'acier de la femme.
Elle passa, portant très haut la tête : c'était la « Souveraine Misère » ; elle marchait à grands pas, semblait faucher la lumière, qui se couchait en ombre sous ses pieds.
Elle entra dans la cour de l'immeuble où elle habitait depuis la veille au soir avec son homme et ses enfants.
C'étaient les nouveaux voisins !
La veille, quand tout le monde dormait, vers neuf heures, on avait entendu Pioupiou, le chien du concierge, abojer.
— Des cambrioleurs! pensèrent quelques-uns.
Mais on s'était rendormi, personne dans la maison n'ayant rien à voler.
C'était d'ailleurs un emménagement ! Et il ne devait pas être lourd, tout de même, le butin, pour avoir fait si peu de bruit !
Déjà à l'aube, les ménagères, voyant passer la femme de dure mine, s'étaient informées au portier :
— C'est la femme Derien, avait-il répondu. Ainsi s'était-elle nommée, supprimant d'un
coup le « Madame » si cher aux autres locataires.
— Son homme, continua le portier, est scieur de pierre. Il travaille dans le chantier Balagny, pas loin d'ici, et comme il a payé d'avance, pas besoin d'autres renseignements !
Pourtant toutes les voisines intriguées par cette pauvresse aux lèvres closes lancèrent des « bonjour ! », des « bonsoir ! » engageants, qui restèrent sans réponse. La particulière passait droit. Cela fit marcher les propos : car si les mères du peuple ont le cœur bon, par la langue elles sont pareilles aux femmes de tous les mondes.
— Ce doit être la veuve d'un guillotiné ! Elle aura rencontré un brave ouvrier, qui a eu pitié des petits « salés » ! dit la mère Parrain, la peste du quartier.
Tout le monde la fuyait d'habitude. Mais peut-être savait-elle quelque chose. Et on lui fit la politesse d'une tasse de café !
— Un restant de prison, continua-t-elle, si j'en juge à sa mine « au pain et à l'eau » !
Son rire clair éclata comme une balle empoisonnée parmi les ménagères. Toutes furent atteintes au cœur et devinrent mauvaises. Ah! les méchantes chrétiennes ! Du coup elles avaient avalé le tiel du diable !
Elles défendirent à leurs fils de jouer avec ces « petits mendiants », qu'elles regardaient d'un air dégoûté.
— Ça doit être plein de poux, dit Madame Caillet, en nouant d'un ruban vert-pomme la tresse de sa fillette.
— Des va -nu -pieds, reprit la blanchisseuse.
Elle traînait ses savates de sa table au baquet plein d'azur où flottaient, légers nuages, les mousselines blanches des bonnets.
— Leur linge doit être vite lavé, continua-telle. L'autre jour, Voyou est tombé et, quoiqu'elle l'ait vite relevé, j'ai vu qu'il n'avait pas de chemise.
— Pouah! fit Madame Caillet.
— C'est pour qu'il ne la mouille pas en faisant pipi ! dit Madame Lecler.
— Ah ! le pauvre petit ! gémit une grosse dame.
Ce cri de pitié réveilla la tendresse endormie au cœur de toutes ces mères.
Elles se turent d'abord. Puis une osa dire, timidement :
— Ils sont gentils, pourtant !
Une autre reprît :
— Et puis c'est pas leur faute, si leur père a assassiné.
— Laissez les morts tranquilles, dit sentencieusement la mère Christine, une vieille qui tricotait toujours.
Elle se fourra une aiguille dans les cheveux, et ajouta :
— Pauvres marmots ! S'ils avaient des souliers, je leur aurais vite fait à chacun une paire de bas !
C'était l'heure où les enfants partaient à lécole. Les mamans, tout en faisant des tartines à mettre dans les petits paniers, se sentaient envahies par la pitié pour les petits guenilleux! Mon Dieu ! Ce ne serait pas difficile de couper une tartine de plus, de la teinter de rouge avec
un peu de confiture ou de la dorer avec un peu de beurre. Mais comment l'offrir?
Ce fut l'épicière qui osa la première avance. Elle était bonne et faisait même un peu de crédit.
La femme Derien entra chez elle un jour, coiffée de ses longs cheveux blonds couleur poussière. Elle pressait son plus petit enfant sur son sein. De sa main restée libre, elle tenait un panier aux anses rafistolées, avec de la ficelle : il faisait un trait d'union entre elle et son « plus grand » qui s'accrochait au bord de la caduque corbeille. Comme dans la boutique le garçon se penchait, pauvre singe, sur un sac de noix.
— Ne touche pas à ça, Filou ! dit la mère presque doucement.
Alors l'enfant reporta ses yeux bleus sur un bocal de sucres d'orge : jaunes, verts, rouges, blancs, ils faisaient du cristal un tronçon d'arcen-ciel.
La bonne épicière en prit un, cassé d'ailleurs, l'offrit au gamin, dont les prunelles brillèrent.
Mais la mère arrêta la main, déjà tendue, du petit :
— Laisse ça, Filou ! Tu n'as pas de sous !
— Je le lui donne, riposta la marchande.
— Et moi je refuse, dit la femme, coupant d'un regard l'insistance de l'épieière.
Elle ajouta alors d'un ton sec :
— Je veux trois harengs saurs, laites.
— Voilà !
Les poissons s'étalèrent, bronzés et dorés, sur le gros papier jaune, dont il y avait un tas au coin du comptoir.
— Et maintenant, continua la femme, un litre de « petits nains » à quatre sous.
— Ils cuisent tout seuls, déclara l'épieière pour dire quelque chose.
Elle passa le plat de sa main sur la mesure trop pleine : quelques haricots retombèrent dans le sac avec un bruit de grêle.
La femme paya et puis sortit.
Ainsi les bavardes échouèrent dans leur curiosité. L'échec ranima leur colère contre cette vagabonde, qui faisait « la-, fière » et affectait toujours en passant parmi elles d'appeler ses garçons par leurs sinistres noms.
— Voyou !
— Filou !
— Quand ils auront dix ans de plus, malgré leurs regards bleus comme celui des anges,
prophétisa Madame Caillet, ce sera des oiseaux qu'il ne fera pas bon rencontrer au coin d'un bois !
Quatre mois se passèrent ainsi.
Comme la patiente scie de l'homme avait fini de grincer sur la dernière pierre du chantier, qui attenait au cimetière, il la rapporta un soir au logis.
Suivant l'habitude quotidienne, sa femme et les petits étaient allés l'attendre dans les terrains vagues que bordaient à l'horizon les crépuscules tristes d'octobre.
Ils y virent surgir l'homme, tout blanc dans sa blouse de toile : comme Jésus au calvaire, sur son épaule, il portait, figurant la croix, la lame immense sous le ciel : elle était pâle d'avoir taillé tant de pierres pour les tombeaux.
La femme s'approcha, tendant Voyou tout blond au baiser du scieur.
— Soir, papa ! cria Filou.
L'homme embrassa les « gosses ».
— Fini l'ouvrage! dit-il un peu gêné d'annoncer la mauvaise nouvelle.
La femme Derien baissa sa tète de souveraine.
A ma petite amie Georgette Grimard.
Colombe, la Petite Servante.
A huit ans, Colombe gardait douze oies au pré, quatre vaches, trois petites sœurs pendues à son cotillon noir, et, sur les bras, un poupon roulé dans des loques.
Le vent la poussait.
Elle chantait la douce Ananigous. Près d'elle les oisillons au bec jaune cancanaient; leur père, le grand jars, tendait son cou droit comme une hampe et trompetait pour Perrette, sa femme, toujours en arrière à cause de son gros ventre. Les vaches meuglaient, ruminaient : leurs pis se gonflaient ainsi que des cornemuses, et puis flic ! flac ! une belle bouse tombait dans Therbe. Gare de marcher dedans ! C'est précieux aux pauvres qui l'hiver n'ont ajoncs ni
fagots pour chauffer leur four. Quand le soleil l'aura séchée, Colombe la ramassera, avec d'autres encore, par ci, par là. Puis, sa provision faite, elle reprendra son chant.
Tout ça, c'est de la besogne. Mais Colombe avait du courage ! Il lui restait encore du temps pour jouer avec les filles et les gars qui venaient écouter sa ritournelle : une ronde de korrigans, ou celle du grand saint Guildas, arrivé tout exprès d'Angleterre pour apprendre aux marins bretons à saler la morue.
En dehors de ses chansons, Colombe parlait bien et pas trop. Elle savait ce qu'elle disait, et puis se taisait, n'ayant plus rien à dire, ce qui est très rare à présent.
Elle était heureuse, autant qu'on peut l'être quand on a le cœur simple et qu'on n'est point jalouse des voisines. Soupirant, elle regardait souvent le nuage au-dessus de son clocher gris et des arbres verts, et se disait :
— Si je pouvais vivre toujours ici !
Mais le bon temps passe. Le mauvais vient sans qu'on aille le chercher loin.
Colombe, hélas ! grandit. Fut-ce un bien,
fut-ce un mal ? La fin de l'histoire le dira. Elle n'avait pourtant vieilli que d'un an chaque année. Pas moyen de s'y tromper ! Elle naquit en 1880 le jour de la Nicolaïde, la fête de la Gerbaude, qui célèbre, en Bretagne, la fin de la moisson. On apporte en chantant la dernière botte, avec un beau bouquet dedans. Eh bien ! La mère de Colombe lui conta souvent que cette année, la gerbe ouverte, on trouva la petite fraîche comme un Jésus, sur une branche de houx ! Comment voulez-vous dès lors faire erreur ? On lui a même dit : « Naître ainsi présage que tu seras robuste et pousseras droit, que toute patrie te sera bonne, et que tu sauras te défendre des méchants ! »
— Dieu les entende, maman, disait Colombe, mais je ne serai jamais si bien que chez nous !
Et songeant à ces prédictions, elle battait le beurre avec un courage mélancolique ; un jour même elle pleura au-dessus de la baratte et le voisin Le Godec dit :
— Fille, penses-tu maintenant saler le beurre avec des larmes !
Lorsqu'elle eut ses douze ans, on mit à Colombe un beau voile. Le cœur en fête, elle partit à l'église par les chemins creux, fleuris,
où les rayons du soleil se glissent entre les feuilles connue les poissons parmi les algues au bord des roches. Elle chantait un cantique que le curé lui avait appris : lorsqu'elle arriva dans un grand verger, le vent, qui soufflait de la mer, enfla son voile.
Après la communion, elle revint avec les filles du village.
Sur leur porte, les vieux lui dirent :
— Te voilà grande, Colombe. Va falloir gagner ta vie !
Ces mots l'inquiétèrent; et comme elle retournait seule à sa chaumière, il lui parut que les cloches répétaient en s'éteignant :
— Gagne ta vie ! gagne ta vie !
Rêveuse, Colombe marcha lentement. Elle heurtait chaque pierre du chemin. C'était pourtant la même route creuse qui, au matin, paraissait trop étroite pour la laisser passer avec son cortège de joie. Maintenant ses jambes lui semblaient trop lourdes, le chemin très grand.
— Gagne ta vie ! chanta un dernier son qui vint mourir dans un fourré.
Gagner sa vie? Qu'avait-elle donc fait jusqu'ici ? Avait-elle mendié son pain.' N'avait-elle pas vécu ? Qu'était-ce, la vie ?
En rentrant à la maison, elle trouva sa mère <|iii sanglotait.
La pauvre paysanne tenait une lettre du père: son bateau avait naufragé, l'équipage était sauf! Et la bretonne riait, songeant qu'elle reverrait son homme, et pleurait en même temps la perte du bateau et de l'argent de la saison !
Regardant sa fille de blanc voilée, elle parut reprendre courage :
— Enfin, dit-elle en essuyant ses yeux, te voilà grande. Tu peux gagner ta vie et même un peu d'argent !
Colombe éclata en sanglots ; elle avait compris :
— Oui, maman, dit-elle, y a Yvonne Le Garic qu'est partie en service à Rennes. Elle reçoit par mois une pistole. De plus elle a de beaux habits, elle est bien logée et nourrie.
— Du recteur elle était la nièce, Monseigneur l'évèque la protégeait, ma fille, répondit la mère.
Bref, on recommanda Colombe au fermier, qui la savait « capable ». Mais pour garder ses bètes, « l'idiot » suffisait. Pourtant il promit de parler de la fillette au château.
— Ah ! pensa la pauvre Colombe, si je pou-
vais du moins me placer au pays ! Je suis si petite, quoi qu'on en dise, pour m'en aller bien loin ! Et puis là-bas!...
Elle se répétait ce là-bas sans pouvoir y mettre un nom. Ce là-bas était inconnu d'elle comme elle l'était de lui :
— Je ne serai toujours qu'une hors-venue ! Alors elle priait :
— Oh ! sainte Malvaine , qui protégez mes vaches ! Si vous connaissez un troupeau à garder, pensez à Colombe !
Mais la sainte ne répondait pas et plusieurs semaines se passèrent à préparer un peu de linge avec la mère et des voisines. Il fallait toujours bien à Colombe une chemise au dos et une autre de rechange dans son paquet, puis deux paires de bas ; comme mouchoir elle avait ses doigts pour tous les jours : le dimanche elle se servirait du revers de sa manche. Mais si on la battait, il lui en faudrait un tout de même, pour pleurer ! Elle réclama.
Le mouchoir fut accordé. Mon Dieu ! Que d'affaires ! On n'en finissait pas ! Aux jours de travail sa vieille robe irait encore : seulement on la laverait à grande eau ; elle la portait depuis un an et les poupons de six mois, vous
savez, ça ne se gêne guère ! Pour voyager et se présenter devant le monde elle mettrait sa robe neuve : il faut toujours en arriver là ! Une si bonne étoffe, pourtant! Elle avait déjà servi au mariage de la grand'mère, morte à quatrevingts ans sonnés. Maintenant, faite à la taille de Colombe, elle était encore seyante, sauf quelle avait passé. C'est le défaut du vert !
— A présent, dit la mère, va te falloir deux bonnets, deux cols. Sauras-tu les repasser au moins ?
Colombe répondit qu'elle avait vu faire la Le Carmure : un coup de fer à la coiffe ! Pour la collerette on prend des pailles : cela se trouve partout !
Alors on ouvrit l'armoire où étaient enfermés, depuis plus de vingt ans, les bonnets de la mère quand elle était petite.
— Dieu soit loué ! dit Colombe. Je n'irai pas nu-tête.
Du même meuble on sortit un tablier de soie noire, un peu coupé aux plis, mais si brillant : il avait deux poches : Colombe plongea ses menottes dans leurs fentes et pensa à la joie qu'elle aurait à y glisser la pistole gagnée !
Un matin le fils à la Le Carmure vint chercher Colombe dans le chaume où elle glanait en gardant ses oies et ses vaches. Il faisait de grands gestes avec ses bras et la petite vit qu'il se passait une chose extraordinaire.
— Vite ! vite ! clama le gars. Il faut partir pour Paris !
Colombe devint blanche ; elle appela sa sœur Jeanne qui surveillait le sommeil du poupon, à l'ombre d'une meule ; elle l'embrassa et dit :
— Remplace-moi. Garde les douze oies, les quatre vaches et le veau qui va naître. A ton âge il y a beau jour que j'aidais notre mère à l'ouvrage. A présent, c'est fini ! Il faut que j'aille gagner ma vie là-bas, tout là-bas, à Paris...
Elle acheva dans un sanglot et baisa tous les petits, qui se mirent à pleurer.
Puis chaque vache eut une caresse. La Roussotte, qui allait vêler, reçut un baiser, juste entre les deux yeux.
Et Colombe s'en courut.
Au seuil do la maisonune dame attendait, sous une ombrelle rouge.
— C'esl ça la petite? demanda- t-elle envoyant Colombe.
— Oui, madame répondit la mère.
— Et vous croyez qu'elle sera assez forte pour porter un enfant et en soigner deux autres ?
— Oh oui, Madame !
— Alors vous m'assurez qu'elle est nourrice sèche. Peut-on voir son nourrisson ? demanda la dame défiante.
— Il est au champ avec les bêtes, madame ! Si vous voulez venir jusque-là ?
On se mit en marche. Chemin faisant, Colombe regarda la citadine : elle était maigre, avec les traits tirés, un nez en bec d'oiseau, un œil dur qui se fixait au loin, comme s'il n'eût point voulu regarder des pauvresses.
— Arrive-t-on bientôt ? demanda l'étrangère avec un air las.
— Nous y sommes, Madame.
Dans l'herbe, berceau vert, à l'abri d'une « divise », le petit, comme pour la parade, tétait son biberon à demi plein de lait tiède.
La bourgeoise tàta la bouteille :
— C'est chaud à point, dit-elle. Mais l'enfant est bien sale.
— Ce n'est point la faute à Colombe, madame. Nous sommes pauvres en habits !
— Voyons comment elle s'y prend pour emmaillotter, dit la dame.
Colombe devint toute rouge :
— Pourvu que Pierre n'ait pas fait pipi dans son maillot, se dit-elle.
Elle s'assit par terre, renversa le poupon sur ses genoux et ôta deux ou trois épingles. Elle ouvrit le lange, puis la couche (ah ! son cœur battait !) Alors elle prit dans sa main les talons roses du marmot, dont elle leva les jambes en l'air, et elle lui mit la tête un peu en bas. Tout cela fut accompli si doucement que Pierre ne s'était point arrêté de téter !
— Ah ! le bel enfant ! dit la dame.
Très flatté, le petit fît pipi en l'air. Colombe rapidement se leva, lui accota le dos à son giron, l'assit ferme dans ses deux mains : la couche était sauvée.
— Ah! fit la dame, rassurée sur le savoir-faire de Colombe.
— C'est entendu, reprit-elle, je vois qu'elle fera l'affaire. Pour les conditions, voici : je paie son déplacement. Le premier mois es! pour l'apprentissage. Il faudra qu'elle fasse les petites savonnées du bébé, qu'elle lave la vaisselle, allume les feux, s'occupe un peu de ménage.
COLOMBE, LA PETITi; SKRVANTE 81
Le reste du temps, elle pourra jouer avec les enfants : c'est de son âge ! En plus de son entretien, je lui donnerai cinq francs pendant les six premiers mois, et je l'augmenterai en raison de l'ouvrage.
— C'est entendu, Madame. Et puisque c'est notre curé qui la place, je dormirai tranquille.
Et la paysanne ajouta :
— Ah ! c'est pourtant bien triste de voir partir sa fille au loin ! Vous comprenez ça, vous, Madame, qui êtes mère aussi.
La bretonne pleurai tout plein son tablier, qu'elle tenait par le coin pour se frotter les yeux.
— Que voulez-vous, ma pauvre femme, dit la bourgeoise, il faut bien se résigner à les voir partir quand on ne peut pas les nourrir à rien faire ! Mais rassurez-vous, je ferai une travailleuse de votre fille. En outre, chez nous, elle pourra accomplir ses devoirs religieux, ce qui est à considérer !
On marcha un peu en silence, puis la dame demanda tout à coup :
— Sait-elle cirer les souliers ?
— Ici, Madame, c'est du suif qu'on y met, répondit la mère.
— Je sais comment on fait, interrompit Co-
82 LÉ CŒUK DES PAUVHES
lombe très fière. Sur le cuir ou étend du cirage, qui est dans une petite boite en fer. On crache dessus, on frotte la chaussure, puis après on brosse ferme et ça brille !
La dame sourit :
— C'est ce soir que nous partons, dit-elle. Et demain matin nous serons à Paris. Amenez-la au château, où je suis, bonne femme ! Peignez-la bien surtout, car il paraît qu'ici...
La bourgeoise fit un geste de dégoût, et elle conclut :
— Allons, au revoir, bonne femme !
Colombe et sa mère la suivirent du regard :
elle marchait lentement, faisant tourner son ombrelle sous le ciel bleu très doux.
Enfin, la voilà à Paris, la pauvre Colombe. On a pris un fiacre à la gare Saint-Lazare : Madame, les deux enfants et Charly; le petit chien, sont montés dedans. Colombe s'installe près du cocher.
— Place de la Bastille ! dit la dame.
— En v'ià une course! grogne le cocher par habitude.
La voiture s'ébranle, et le cheval trottine cahin-caha à travers les rues encombrées de véhicules et de gens.
— Comme il y a du monde ! se dit Colombe. Tout à coup, un grand bâtiment surgit, entouré
de balustrades, avec des colonnes roses et de grands oiseaux verts, très bizarres ; des chevaux d'or se cabrent au-dessus du toit. Il y a de beaux escaliers, larges, et presque blancs, devant les portes.
— Oh ! fait Colombe.
— C'est l'Opéra, dit le cocher.
— Que fait-on là-dedans ? demanda la Bretonne.
— Ce soir on joue Roméo et Juliette, et demain Faust, répondit l'automédon d'un air malin.
Colombe ne comprit pas bien. Elle regardait les boulevards, avec les omnibus jaunes qui sonnent, la foule qui grouille sous les arbres, et les grandes lettres des réclames.
— C'est des rues, ça ? dit-elle.
— Là, c'est le boulevard des Capucines, et là-bas celui des Italiens.
Près des halles, l'enfant fut émerveillée par d'immenses tas de choux-fleurs. Ils lui firent
penser au pays. Peut-être qu'ils venaient, comme elle, de là-bas !
Le cocher expliqua, désignant les choses du bout de son fouet :
— Voilà la boucherie, voilà la volaille, voilà les légumes, voilà les fleurs, voilà les couronnes de cimetière !
— Qui est-ce qui peut manger tout ça ? demanda Colombe un peu ahurie.
— Dame ! Nous sommes plusieurs millions à Paris ! répliqua le cocher avec orgueil.
Colombe regarda encore les étalages, les las sur le carreau, les porteurs avec leurs feutres gris, et les marchands de poissons qui ont du rouge à leur tablier blanc.
— Ce n'est pas aussi beau que l'Opéra, dit-elle.
— Non, mais c'est plus utile, déclara malicieusement l'automédon.
On prit la rue des Francs-Bourgeois, puis celle du Pas-de-la-Mule. Les maisons sales se dressaient hautes à cacher leciel. Ce n'était que cela, Paris ! Colombe s'attendait à voir une grande ville toute dorée comme l'autel de la Vierge où elle avait prié à Notre-Dame-d'Auray.
Déçue, elle devint un peu triste. Enfin on déboucha au boulevard Beaumarchais. Là, c'était
plus beau ! Mais Colombe trouva tout à fait admirable la grande colonne droite, au-dessus de laquelle un ange, haut comme un homme, un pied posé sur une grosse boule, bat des ailes pour s'envoler au paradis.
Colombe avait déjà vu des anges à l'église, en rêve, et même au cimetière, où son petit frère et sa grand'mère sont enterrés. Mais toujours leurs cheveux étaient peignés, frisés ou lisses. Tandis que celui-ci était huppé, comme les poules du château ou les alouettes qui marchent au printemps sur les routes.
Elle rit tout haut :
— C'est drôle un ange huppé, dit-elle.
— Quel ange ? demanda le cocher.
— Là, au-dessus, répliqua la fillette.
Le cocher pouffa de rire :
— Ça, un ange ! C'est le génie de la Bastille, qu'a brisé les chaînes des prisonniers !
Le cocher riait tellement qu'il faillit écraser un homme :
— Et puis, c'est pas une huppe, dit-il, c'est une étoile !
— Une étoile? dit la fillette.
— Oui, c'est trop long à t'expliquer. Nous voilà arrivés !
La voiture s'arrêta devant une belle maison haute et ronde comme une tour.
C'était là que Colombe allait demeurer.
Tout le monde descendit du fiacre. Le chien, avant de monter au « quatrième » leva la patte, d'abord le long d'un arbre, ensuite sur une belle hottée de cresson de fontaine qu'un maraîcher venait de déposer près d'un réverbère.
Puis on s'engagea dans l'escalier avec les malles et les paquets.
Colombe marchait derrière les autres: avec ses gros souliers elle avait peur de salir les marches aussi bien cirées que l'armoire de sa mère, à laquelle il était défendu de toucher, même avec les doigts.
Enfin elle arriva la dernière au quatrième étage. Les portes à boutons dorés étaient ouvertes sur le palier : elle franchit le tapis sans y mettre le pied et pan ! tomba en arrière, car elle avait glissé sur le parquet, brillant à s'y mirer.
Les enfants et la mère qui la regardaient venir de l'entrée du salon s'esclaffèrent.
Comme elle n'avait pas de mal, Colombe ril aussi.
— Ma fille, lui dit la dame un peu sévère, il esl inutile de rire quand nous rions!
Alors Colombe pleura.
— Il ne faut pas pleurer non plus, reprit la dame, mais vous tenir à votre place !
Elle ajouta au bout d'un instant :
— Allez à la cuisine !... Par ici !
Colombe la suivit.
— Mettez de l'eau au feu pour le thé.
— Où qu'est le puits, Madame ?
— Vous prenez l'eau ici, au-dessus de l'évier, dit la dame très grave en mettant la bouillotte sous le robinet.
Colombe était émerveillée : ce n'est pas si fatigant que de tirer la corde avec le seau au bout!
— Où qu'on trouve le bois, s'il vous plait, que j'allume le feu? demanda-t-elle.
— C'est au gaz que je fais la cuisine, répondit la maîtresse.
Elle s'approcha du fourneau avec une allumette enflammée à la main :
— Regardez bien, Colombe, comment je vais faire. D'abord vous tournez cette clef au-dessus du tuyau, puis celle-ci. Et vous approchez l'allumette !
Pouf! La flamme gronda et jaillit au long des becs. Colombe eut peur de l'explosion. Puis,
voyant le gaz brûler sous la bouillotte, qui déjà chantait :
— Mais, Madame, risqua-t-elle timidement, quand tout l'gaz qu'est dans le tuyau sera usé, où est-ce que j'en reprendrai ?
— Est-elle sotte ! dirent les deux enfants qui regardaient à la porte.
Non, elle n'était pas sotte, la petite bretonne! Au bout de huit jours elle avait tout compris pour les soins du ménage. Elle devina aussi que sa maîtresse n'avait pas le cœur tendre, que Monsieur était bon, le petit garçon méchant (il s'appelait Hector). La petite fille, Suzanne, se montrait un peu fîère, mais au fond gentille : parfois, au soir, quand il se faisait tard, sans en avoir l'air, elle rangeait la vaisselle au dressoir, puis, dans le buffet, le pain, le thé, les fruits, les gâteaux : souvent elle donnait un bonbon à Colombe, et la petite servante le mangeait dans son lit.
Un matin, madame se déclara très contente de la sagesse des enfants et des progrès de Colombe qui avait réussi un poulet rôti à la broche ; elle décida que tous iraient au Jardin des Plantes. C'était tout à côté: le pont à traverser '
Colombe mit son beau bonnet blanc, sa robe verte et son tablier de soie, dont la bavette fut attachée aux coins par deux épingles à tète de corail : elles avaient bien coûté dix sous à sa marraine ! Ainsi mise, dans sa chambre, la petite rustaude se regarda au débris de miroir posé sur sa tablette : il lui sembla que ses joues étaient déjà moins rouges au-dessus de son col.
Lorsqu'elle parut, Suzanne s'écria :
— Est-elle belle !
Hector eut l'air de partager l'avis, ce qui était bien rare !
La mère objecta qu'il fallait des gants à la bonne pour accompagner les enfants ; bien qu'on fût en été, elle donna à Colombe des mitaines noires qui avaient servi l'hiver à Suzanne.
Et l'on se mit en route.
A la porte du jardin, M""' Barbelet acheta du pain pour les bètes, des noisettes pour les singes et des sucres d'orge aux enfants. Et la petite troupe parcourut les allées bordées de grillages et empuanties par l'odeur des fauves.
Jolie journée !
L'éléphant fut particulièrement gracieux à
l'égard de Colombe : sa trompe se baissait vers la menotte rouge de l'enfant, qui avait ôté son gant de crainte qu'il ne fût emporté en même temps que le pain. La paysanne s'amusait beaucoup de voir l'immense animal présenter les morceaux à sa bouche : une si drôle de petite bouche, qui avait l'air d'être placée sous une queue! Les chameaux aussi l'étonnèrent beaucoup. Elle en avait vu un, sur la couverture de son cahier d'école, mais elle n'aurait jamais cru que c'était si gros, ni que cela pût se mettre à genoux, comme des chrétiens devant le Saint Sacrement !
Aux ours, Suzanne raconta la fameuse histoire de la nourrice qui laisse tomber son nourrisson dans la fosse. Colombe frémit, et voulut savoir lequel de ces monstres à dents jaunes, avait mangé l'enfant.
— Le gros noir, répondit Suzanne sans hésiter.
— Hé bien, dit la servante, quand je porterai le petit de madame, jamais je ne viendrai par ici. Je lui ferai voir les gazelles, les brebis et l'éléphant.
Elle regardait avec envie les nourrices qui se prélassaient, avec des poupons couverts de dentelles sur leurs bras : elles avaient des bon-
nets qui resplendissaient comme la sainte Eucharistie et d'où tombaient sur leur dos, et jusqu'à leurs talons, des rubans larges de toutes les couleurs.
— Je voudrais être ainsi, se disait Colombe.
— Ah ! les singes ! s'écria Suzanne.
On était devant leur cage : ils criaient, croquaient des noisettes, s'épuçaient, grimpaient colères le long des barreaux, agrippaient des cordes, montraient des dents blanches et des derrières rouges.
— Que c'est amusant ! On dirait de petits hommes !
Mais un gardien cria :
— On ferme !
Ce fut pour Colombe le jour mémorable de sa vie. Le curé de son pays avait bien prêché, un dimanche, que la plus belle journée de l'existence est celle de la première communion, mais Colombe se rappelait qu'elle avait pleuré, dès le matin : aujourd'hui elle avait tellement ri, qu'elle sentait sa bouche plus grande et ses \ eux plus petits.
Enfin le nourrisson attendu chez Mrae Barbelet arriva.
Sans crier gare, il tomba du ciel, dans son berceau.
Colombe le trouva très bien avec sa face large et sa tête ronde et nue comme une boule. On l'appela Philogène-Achille : ainsi l'avait voulu le parrain, un oncle de Madame, qui était notaire, rue Saint-Bienheuré, à Vendôme.
— Un nom stupide ! déclara M. Barbelet.
— Que veux-tu ? répliqua Madame. Il ne faut pas contrarier l'oncle. Tu sais qu'il est riche et n'a point d'enfant !
Colombe aima bientôt Achille avec tendresse ; maternellement, elle le regardait s'étirer sur le beau tablier qu'on lui avait acheté en prévision de l'arrivée du nouveau maître. Elle coupait le lait d'un peu d'eau bouillie, et veillait à ce que le biberon fût toujours propre et d'une égale température, afin que le poupon n'eût point de coliques ! Si bien qu'Achille poussait comme un chou !
Au bout de neuf jours, il fut décidé que le bureau du père deviendrait provisoirement la chambre du petit. On y installa le berceau, tout blanc, avec un grand nœud bleu : ses rubans chantaient « frou-frou » à l'oreille de la petite bretonne toutes les fois qu'elle sr penchait pour
surveiller le sommeil du marmot. Puis on fît <l lutter à la bonne sa vilaine chambre obscure : son « lit-cage » fut placé dans un coin de la belle pièce aux murs tendus de papier doré, où pendaient des tableaux accrochés à des rosaces de cuivre. L'un deux représentait un paysage breton où tournaient, dans un ciel pommelé, les ailes d'un moulin à vent tout pareil à celui des Lemeur, qu'on voit de chez Colombe. Parfois le matin, en ouvrant les yeux, elle regardait la peinture et se croyait au pays : un vagissement la tirait de sa rêverie. Vite, elle sautait du lit, sur un tapis plus doux que les chaumes où parfois elle avait blessé ses pieds jusqu'au sang, et elle berçait Achille avec une chanson de matelot ou un très vieux noël.
Au bout de deux semaines, lanière, qui avait été malade de joie, se leva ; elle s'étonna devant le tas de linge qu'avait souillé l'enfant.
— Ah ! ma fille ! que vous êtes sale ! s'écriat-elle.
— Mais, Madame, répondit Colombe, il faut bien que le mignon soit tenu propre, car il aurait des « échaubouillures a au derrière!
La dame quitta la chambre et revint tenant
avec importance un petit pot en porcelaine, profond, à bords plats, et tout pareil à un chapeau de pierrot.
Elle expliqua à Colombe qu'elle devait, en nourrice bien apprise, toutes les fois que le petit pleurait, fixer le pot dans son giron et assoir dessus le bébé.
Colombe ne manqua plus à ce nouveau devoir. Bientôt, habitué à l'usage, Achille se mettait à rire quand la bonne montrant l'objet, moitié coiffure et moitié pot, chantait :
Turlututu, chapeau pointu
Au bout de quelques mois, le poupon rendi bien sa tendresse à la nourrice. Quand d'autres voulaient le prendre, il s'accrochait au cou de la fillette, avec ses deux petits bras. Pour Colombe, il sortait ses plus belles risettes. La mère ne pouvait se fâcher, quoiqu'elle fût un peu jalouse.
Le baptême approchait. Achille avait six mois et deux dents. L'oncle de Vendôme vint pour la fête. Colombe admira les lunettes d'or du provincial et sa bonne mine sous ses cheveux blancs :
— Voilà donc Philogène-Achille, dit-il en
prenant le poupon qui se mit à hurler de colère.
— Tu mérites ton nom d'Achille, mon gaicou, continua-t-il.
Il remit le gamin à la bonne.
— Le gars, dit-il, ne se laissera pas marcher sur les pieds ! Et il aura raison ! Soigne-le bien !
Riant, il prit le menton à Colombe qui fut très fière.
Monsieur Barbelet trouva qu'il était temps de faire un cadeau à la nourrice. Lui-même, de sa bourse, lui donna vingt francs : un louis d'or tout neuf qui flamba clair dans la main rouge de la fillette.
Un louis !
Cordiale et simple, Colombe pensa tout de suite qu'il brillerait plus fort là-bas et réchaufferait un peu le pauvre nid. Là-bas ! Un triste « là-bas », aujourd'hui, sans feu ni flamme peutêtre! L'hiver est rude en Bretagne : souvent la pluie, parfois la neige, toujours le vent ! Ce n'est pas le vent de Paris, qui retrousse les jupes pour rire : en Armorique il hurle tout le jour et plus fort la nuit, il pleure sous les portes et dans les grandes cheminées où agonisent des fumerolles qui font couler les yeux. Il
ti
arrive du large comme un régiment de fantômes et raconte les naufrages ! Colombe se rappelle : par de telles nuits, on claque des dents autant de faim que de froid, et plus de peur que de faim !
Et si, au milieu de ces transes nocturnes, une pièce d'or était tombée du ciel? Mieux que l'étoile du berger, mieux que le soleil levant elle eût éclairé l'ombre de la cheminée et les âmes tristes !
Dame ! Ce n'eût point été long ! Pour faire des galettes aux enfants, vite la mère serait allée chez le voisin (fût-ce en plein soir!) acheter la farine et les œufs. Avec l'argent, on a ce qu'on veut ! Et puis, la pâte fouettée dans une écuelle de bois, la brave paysanne eût allumé un bon feu avec les « tricques » d'un fagot, cassées en deux d'un seul coup, sur le genou. Le feu eût flambé, crépité autour de la grande poêle ronde; sitôt le beurre fondu, on y eût versé la pâte, parfumée d'une goutte d'eau « de fleur d'oranger » : pourquoi donc se gêner quand on est riche ? Et puis, houp ! houp ! un coup sec sur la queue de la poêle : la galette saute !
Ainsi songeait Colombe.
— Où êtes-vous donc ? lui demanda monsieur Barbelet.
— Chez nous, dit-elle simplement.
M. Barbelet se mit à rire. Cela encouragea la fillette :
— Oh! monsieur, dit-elle, je voudrais envoyer votre pièce, et deux autres en argent (cela ferait 30 francs) en Bretagne !
— Mais c'est possible, dit M. Barbelet.
— Oh oui ! Si le père n'avait pas naufragé, avec ça et encore un an de mes gages, nous aurions pu acheter un champ !
— Ce sera pour une autre année ! répliqua le bourgeois.
Alors Colombe, un peu embarrassée, ajouta :
— Seulement pour mettre l'adresse je ne sais pas assez écrire.
— Je m'en charge, dit le monsieur. Cela arrivera après-demain.
A ce moment-là (il était 5 heures de relevée), le nourrisson se réveilla. Colombe le berça, chantant sur un air de cloches :
Saint-Malo ! Saint-Servan !
La Gouesnière et Bonaban !
Gancale ! Cancale !
Achille ferma les yeux. La bretonne reprit en sourdine :
Le grand Bé et le p'tit Bé !
.L'île Harbour et la Conchée!
Césembre ! Césembre !
Comme l'enfant s'était rendormi, avec mille précautions, Colombe le plaça dans sa couchette; puis, sur la pointe de ses chaussons, elle retourna à la cuisine frotter « ses » cuivres : c'était le lendemain jour de baptême.
Elle astiqua les casseroles, les plats, les chaudrons, avec énergie. Puis elle les rependit : les murs semblèrent cuirassés d'or : Colombe les regarda, joignant les mains.
Après, ce fut le tour de la pelle et des pincettes, passées au papier de verre : elles étincelèrent entre les mains de la petite bretonne qui s'y mira comme Jeanne d'Arc au clair de son épée.
La pauvrette accomplissait cette besogne, tout en surveillant la marmite qu'elle venait d'écumer : celle-ci bouillait comme si elle eut eu dans le ventre les diablotins de l'enfer ! Bigre ! Il y en a un régiment! montés sur des chevaux ardents, qui vont d'abord au pas, au pas, au pas — ensuite au trot! au trot! — et puis au grand
galop ! x'aIi ! les voilà qui soulèvent le couvercle ! Et Colombe entend distinctement que les chevaux et les démons disent :
— Pot-au-feu ! Pot-au-feu ! Pot-au-feu ! Potau-feu !
La petite nounou se met à rire, contente d'avoir trouvé une histoire pour faire manger la soupe à son nourrisson.
Mais :
— Toc ! Toc !
On frappe à la porte !
Elle ouvre : c'est le frotteur.
— Bonjour, maàemoijèlle Colombe, dit cet Auvergnat en posant dans un coin son petit sac de velours rouge, d'où il tira une brosse, puis un morceau de cire qu'il fixa au bout d'un long bâton.
Avec l'accent de son pays, il conta à la petite qui le regardait faire :
— Je c/mis un peu en retard ! Oh ! che matin cha n'allait pas ! 67*i je c/mis venu, ché bien pour ne pas laic/?er vot' madame dans l'embarras. On c/iait bien qu'un jour de baptême, c/m doit être propre dans tous les coins !
En parlant, le garçon avait quitté ses gros souliers et mis une paire de pantoufles.
Et le voilà qui passe partout le balai, puis trace des arabesques avec la cire. Alors, il se met à danser par ci, par là, de long en large, et puis en rond. La musique ne manque pas pour la cadence : la brosse sur laquelle l'auvergnat tient son pied ronronne, tandis que l'homme frotte, tousse et sue à faire pitié.
Lorsque Colombe revint, le parquet était brillant. Elle s'écria :
— On dirait un miroir !
Mais le pauvre frotteur tremblait, essoufflé, et pâle comme un linge qui sèche au vent de mer.
— Asseyez-vous là, dit l'enfant apitoyée. Elle désigna un sopha en soie rose, à fleurs
d'or.
Le frotteur s'installa, sans plus de cérémonie.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! est-il faible ! se dit Colombe. Heureusement, il y a le pot-au-feu ! Vite, une tasse de bouillon ! Vite !
Quelquefois, la gamine a vu sa mère en donner une « bollée » à un voisin malade. Et bientôt revenue de la cuisine elle regarde le garçon boire à petits coups la tasse qui réchauffe ses mains, trop blanches malgré la crasse.
Tout à coup M"1C Barbelet, qui était allée
acheter le repas du baptême, rentra avec des paquets enrubannés.
Elle ouvrit la porte du salon :
— Ne vous gênez pas ! s'écrie-t-elle d'un ton si dur que l'homme faillit lâcher la tasse.
Colombe ne comprit rien à la mine de sa maitresse :
— Madame, il est malade ! J'ai voulu le réchauffer.
— Allez à votre cuisine, petite malheureuse ! Et apprenez que faire la charité avec le bien d'autrui, cela s'appelle « voler » !
La dame continua, s'adressant au frotteur :
— Quant à vous, sortez ! Il y a dans l'antichambre une banquette, si vous êtes las !
L'Auvergnat, ne sachant que faire, acheva d'un coup le bouillon, se brûla le gosier et pris d'une toux lamentable, par habitude, se remit à frotter. C'était une contenance : dans la cuisine, il entendait Colombe qui sanglotait.
Quant il eut fini sa besogne, il rendit le balai à la bonne.
— Ah ! Ch'est un jour de malheur! Pourvu que je ne perde la pratique !
Lentement, en homme qui n'attend rien de bon, il rangea ses outils dans son sac.
Comme il le fermait, Mme Barbelet parut : elle paya le malheureux et lui donna congé.
— Cela vous apprendra à vivre, dit-elle. Quant à Colombe, si elle fut gardée, c'était à
cause du petit qui ne voulait se laisser prendre que par elle.
— Mais ne vous avisez pas, insista Mm8 Barbelet, de recommencer des largesses à mes dépens !
Ayant dit, la dame s'en alla, très digne, aider sa fille: celle-ci rangeait les boîtes de dragées: il y en avait au moins cent, en satin rose, en satin blanc, avec « Philogène Achille » marqué sur les couvercles en lettres d'or. C'était le parrain qui les avait commandées chez Boissier, boulevard des Capucines.
— Tout ça pour donner à des riches, pensa Colombe..
Assise dans la cuisine, elle se dit :
— Baptême d'orgueil, pauvre Chichille, mauvais baptême !
Le lendemain, Colombe fut plus heureuse. C'était le jour de la cérémonie. Achille avait une pelisse et une capote bordées de cygne. Les invités l'admirèrent. L'oncle de Vendôme, qui
occupait au dîner la place d'honneur, porta un toast au nouveau-né; il lui frotta même les lèvres avec du vin :
— Pour cpie plus tard il sache hoire, dit-il. C'était la coutume tourangelle.
Colombe fut appelée au dessert : on lui offrit une flûte de Champagne : elle rougit, but et toussa.
— Ça te monte au nez, dit le parrain. Elle répondit en riant :
— Oui, Monsieur ! Mais c'est bon !
Alors il lui donna une boite de dragées, qu'elle mit sous son bras.
Elle regagna la cuisine ; la femme de ménage qui lavait la vaisselle lui dit :
— Tu vas m'offrir des dragées, j'espère?
— Oh! non, Madame, répondit Colombe.
Jamais je n'y toucherai ; c'est un souvenir à garder toute ma vie !
Le temps passa.
L'enfant devint grand. Il avait toutes ses dents et les montrait à Colombe en un joli sourire qui venait du cœur. Car la bonne acca-
parait toutes les tendresses d'Achille, maintenant que Suzanne était au couvent. Hector, le grand garçon de plus en plus méchant, torturait Charly, le chien, qui devenait vieux, avait des rhumatismes et des yeux bleuâtres ! Ou bien il taquinait le pauvre Chichille, dont il « gâtait le caractère » ; d'autres fois, il faisait gronder Colombe injustement.
La petite supportait tout sans se plaindre. A Pâques, mademoiselle Suzanne ne lui avait-elle pas appris que si, aux vacances, Achille marchait seul, on irait en Bretagne !
Et la petite bretonne s'était prise à espérer. Retourner là-bas ! Les revoir tous, la mère, les petits et le père, s'il n'était point en Islande ou ailleurs ! Elle aurait la permission de passer une nuit chez elle. Elle foulerait la terre battue qui servait de carrelage à sa chaumière, elle reverrait le feu d'ajoncs dans la cheminée noire, le grand lit breton à deux étages, pareil à une armoire, et l'horloge longue comme un cercueil, qui a un saint Yves peint sur son cadran.
Aussi, tenant Achille sous les bras, elle lui faisait essayer le tour de la cuisine. Souvent elle mettait une friandise sur une chaise, à
deux pas : le petit gourmand, accroché par le coin de sa robe, s'élançait pour aller la prendre ; grâce à la chaise il ne tombait point.
Le 10 septembre, Achille eut un an. Le matin, la famille s'assembla, et devant elle, Colombe ouvrit les bras à deux battants : le gamin traversa seul la chambre pour aller près de M. Barbelet qui lui offrait un polichinelle rouge et blanc, avec des grelots.
Achille prit le jouet, embrassa le père, rapidement : les frimousses roses ne s'attardent guère aux barbes un peu rudes, qui piquent. Puis, d'une main maladroite, il brandit le pantin, dont pendaient jambes et ficelles, et sans écouter la mère qui tendrement l'appelait pour lire sa joie dans ses yeux bleus, il s'élança vers Colombe et déposa dans son giron le joujou magnifique.
Pauvre bébé ! D'instinct, il veut partager son bonheur avec celle qui chaque jour le nourrit, chaque soir le berce et qui à toute heure chante pour lui! Cette tendresse déployée à son égard, il veut la payer d'un coup. Il bégaye et rit! Et ses yeux disent :
100 LE CŒUlt DES PAUVRES
— Colombe, il est à toi aussi ! Je t'aime ! Jouons ensemble !
Mais la mère se lève et va vers son fils. Alors il se réfugie près du pantin et cache sa tète blonde dans le tablier de Colombe.
La petite servante a beau dire :
— Chichille, embrasse ta maman! Tu n'as pas honte ? Un grand garçon !
Rien n'y fait. Le bébé reste où bon lui semble.
— Voyons, Chichille ! insiste Colombe.
Chichille trépigne. Alors sa mère le prend,
lève son jupon, et lui donne une fessée.
— Pardonnez-lui, Madame, implore Colombe, c'est son anniversaire !
Pour toute réponse, elle obtint le regard noir et méchant qui l'avait tant épouvantée le jour où elle avait voulu faire la charité au frotteur.
Madame Barbelet partit, emportant Chichille qui la frappait et criait :
— Nounou ! Nounou ! Nounou ! Je veux Nounou !
Colombe, atterrée, se leva, tenant le jouet effondré: il avait l'air d'avoir été battu par Guignol, au théâtre des marionnettes. Elle le remit à M. Barbelet, en pleurant.
— Il ne faut pas te désoler, ma fille ! dit le bourgeois.
— Si Madame allait me reprendre Chichille, sanglota la fillette. Après tout, c'est à elle ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Elle regagna la cuisine.
Mais à se désoler le temps passe, La pendule, qui sonne dix heures, rappelle Colombe à ses devoirs. Il y a des invités : un ami à M. Hector, deux cousines. Mlle Suzanne elle-même a donné à la petite bonne le menu du déjeuner. Et dans ce menu se trouve un secret, que Suzanne a longuement expliqué à la mignonne cuisinière en lui remettant une petite boite bien fermée.
Ah ! Ce secret ! Rien que d'y penser, Colombe rit, tout en fourrant une gousse d'ail dans le gigot, auprès de l'os. Puis elle épluche un gros tas d'épinards : tout un champ ! Ah ! ce sera long! Aussi elle se dépèche ! A midi juste on se mettra à table : c'est la consigne ! Comme le rôti est gros, il faudra plus d'une heure pour Je cuire ! Et vite, vite ! Les feuilles d'épinards tombent dans le seau d'eau comme secouées par la bourrasque ! Pourtant, ça n'en finit
pas ! Heureusement, se dit Colombe, M"° Suzanne mettra elle-même la table. Un joli couvert : la servante sait que sous chaque serviette il y aura une surprise. Elle voit déjà la figure de son nourrisson, qui, pour la première fois, une serviette au col, sera assis au repas : il aura une haute chaise et, au lieu du biberon, une timbale d'argent!
— Que ça va donc être amusant !
L'eau bout au grand galop. Dans le seau, qui est à terre, Colombe plonge ses mains rouges : elle les retire pleines de verdure qu'elle jette dans la marmite.
Ouf! Le plus fort est fait! Maintenant il s'agit d'embrocher le gigot !
— Ça y est !
Le voici qui crépite devant le feu vif !
— Il faut arroser !
Colombe ouvre la rôtissoire et avec une cuiller à long manche doucement elle fait couler le jus salé qui empêche les coups de feu et attendrit la viande.
— Je suis sauvée ! dit-elle.
Le monde arrive. Yoiciles cousines, enclaire toilette. On se réjouit : Chichille est beau ! Sa sœur l'a habillé tout en blanc !
Tandis qu'on bavarde dans le salon, la cuisinière, animée, regarde son rôti. Bonheur ! le sang sort en gouttelettes de rubis ! Il est cuit !
Heureusement ! Car on se met à table et les hors-d'œuvre seront vite mangés
— Pourvu que ce soit réussi ! se dit à haute voix Colombe.
Elle exécute les ordres de Suzanne et dans un grand plat étale les épinards : ils doivent figurer une prairie ! Puis elle prend un miroir rond et le place au milieu des légumes : une fontaine ! Alors Colombe ouvre la boîte que sa maîtresse lui a remise : elle en tire douze moutons : quatre vont boire à la source et se mirer dans l'eau, les autres broutent l'herbe ! En un coin du plat, Colombe pose, tapissé de cresson, le gigot roussi : il simule une colline brûlée par le soleil ! Dans le fond de la boite, reste la bergère avec son chien : ils garderont le troupeau, du sommet de la côte !
— Mon Dieu ! que c'est beau !
Colombe s'extasie :
— Jamais on aura vu un pareil gigot ! Suzanne inquiète vient jeter un coup d'œil :
-C'est superbe, assure-t-elle. Viens ! Je marcherai devant !
Colombe noue son tablier sur sa robe verte, et, les bras tendus, elle porte le plat en suivant sa patronne. Puis, solennellement, elle le dépose au milieu de la table, tandis que Suzanne annonce :
— In gigot à la Florian !
Petits et grands, tout le monde admire.
Dune jolie voix, pour faire rire Gbichille, Suzanne entonne :
Il était une bergère,
Et ron ron rond
Petit palaton !
Il était une bergère
Qui gardait ses moutons.
Les enfants reprennent en chœur, contre toute convenance :
Qui gardait ses moutons !
La chanson dura tout le temps que le père découpa le gigot : alors Colombe, ayant annoncl qu'elle reconduisait le troupeau à la bergerie^ enleva le plat où les petites bètes avaient pataugé. Elle en rapporta un autre rempli d'épinards qui n'avaient point servi : les porte-laine y étaient remplacés par des croulons frits.
Ah ! le gai déjeuner ! Les gâteaux, les fruits, les dragées n'y manquèrent. En de fines coupes de cristal les convives dégustèrent un doigt de vin de Champagne. Le père exigea que l'on bût à Colombe, qui avait si bien soigné Achille.
La petite bonne rougit de plaisir, mais Madame Barbelet insinua d'une voix doucereuse :
— Comme récompense, elle aura un bon certificat !
La fillette pâlit :
— Pourquoi faire, Madame ?
— Pour vous placer ailleurs, ma fille ! Colombe trembla si fort que les verres posés
sur son plateau s'entrechoquèrent. Elle s'enfuit dans la cuisine, trouva Charly qui lui lécha les mains.
Elle était atterrée.
Pauvre Charly ! Qui en prendrait soin ? Il avait failli être écrasé en sortant seul et ne marchait que sur trois pattes ! Madame ne trouvant à qui le donner le gardait, par pure compassion, car pour toute valeur il n'avait plus <|in' sa fidélité — de quoi crever de faim, même quand on est chien !
Colombe se tint pour aussi inutile que Charly, aussi anéantie, aussi pitoyable. Lui
retirer Chichille, c'était lui arracher l'âme. Elle savait bien que cela devait arriver un jour. Mais elle pensait que ce serait dans longtemps, quand il irait au régiment, et qu'elle serait bonne à mettre sous terre, d'ici à vingt ans, par exemple ! Mais s'en aller tout de suite, comme ça ? Ses larmes coulèrent de plus belle, et son cri d'enfant lui remonta aux lèvres :
— Maman ! Maman !
A table, tout le monde était devenu triste. Suzanne retenait ses larmes. Le père essaya de protester :
— Chichille est encore si jeune !
La mère répliqua :
— Il n'est déjà que trop attaché à cette petite paysanne !
Ce jour-là Colombe n'osa plus se montrer. Quand tout le monde se fut retiré, elle alla au berceau d'Achille, baisa l'enfant, monta à sa chambre et fit ses petits paquets. Elle avait des économies : cinq francs en argent, deux francs en sous — et puis son mois courant : encore quinze jours. Une petite éternité, si on lui laissait Chichille !
Hélas ! dès le même soir, le bébé coucha avec sa mère et le lendemain Mmc Barbelet dit
à Colombe de s'habiller proprement, car elle la conduisait au bureau de placement.
— C'est donc tout de suite, Madame ?
— Oui, nous partons en Bretagne. Aux champs, en courant après les poules, le petit vous oubliera plus vite.
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Est-ce possible que Chichille l'oublie, elle, Colombe, qui le pleurera jusqu'à la mort !
Dans sa poitrine vide, l'enfant entend battre son cœur comme une horloge en une chambre mortuaire.
L'impitoyable bourgeoise, • voyant la fillette prête à défaillir, feignit de se méprendre sur la cause de sa souffrance :
— Ne craignez rien ! Je vous paierai entièrement le mois commencé !
Colombe courba la tète sans plus répondre.
Elle gagna sa chambre, remit sa robe verte (couleur d'espérance !), son tablier de soie, son bonnet blanc : la voilà parée comme aux jours de fête ! Seulement ses joues n'ont plus la fraîcheur des pommes d'api et ses paupières gonflées cachent le ciel de ses yeux.
Comme elle savait que Chichille pleurerait en la voyant partir, Colombe ne demanda pas à lui
114 Lli CŒUR DES PAL'VRKS
faire ses adieux. Elle voulut embrasser seulement le pauvre Charly.
A cause du petit bagage de la servante, Mme Barbelet et la bretonne montèrent en voiture. Elles furent vite au couvent.
Le fiacre s'arrêta en face de la porte surmontée d'une croix. Au coup de sonnette, une religieuse vint ouvrir: elle portait à son côté un trousseau dont les clefs s'emmêlaient aux perles noires d'un long chapelet. Elle introduisit les arrivantes dans un parloir où une autre sœur les reçut.
Colombe baissait les yeux.
M"1C Barbelet expliqua qu'elle n'avait qu'à se louer du service de « cette petite » :
— Elle est honnête sous tous les rapports, et si je m'en sépare, c'est à cause du sevrage de mon enfant. Et puis nous partons en voyage.
Bienveillante, la religieuse promit de bien placer Colombe :
— Justement, dit-elle, il y a là une dame qui demande une bonne d'enfants! Je vais vous présenter. Suivez-moi, ma fille '.
Après avoir traversé un couloir, Colombe et la sœur entrèrent dans une grande salle. Cette pièce était meublée d'un bureau de bois
noirci et de chaises de paille. Le parquet, brillant comme celui d'une salle de danse, contrastait avec la froide nudité des murs blancs, où un grand christ en croix étalait les misères de son corps supplicié.
Au pied dui Roi des Rois, qui sur la terre ne voulut d'autre pourpre que son sang, d'autre couronne que celle d'épines, était assise une bourgeoise : son chapeau trop petit disparaissait sous une guirlande de roses, ses bandeaux noirs rendaient plus dure sa figure austère ; elle était vêtue en brun sombre et tenait un parapluie dont le manche figurait une tête de canard.
A droite et à gauche, cette dame était encadrée par deux petits garçons. Tout de noir habillés, ils se tenaient raides, relevant leurs têtes rasées sous de grands feutres qui leur rabattaient les oreilles. Leurs cous étaient serrés en d'amples cols blancs ; immobiles, ils regardaient leur huit petites mains, correctement gantées de noir et posées sur les genoux.
Ce fut devant ce groupe que la béguine laissa Colombe après l'avoir recommandée par trois ou quatre paroles tièdes, qui se glacèrent complètement devant la froide réserve de la dame.
Celle-ci, de ses lèvres minces, daigna demander :
— Vous êtes habituée à soigner les enfants ?
— Oui, madame, répondit Colombe.
— Êtes-vous patiente, polie ?
Ne sachant que répondre, la petite se taisait.
— J'exige que vous parliez, même aux enfants, à la troisième personne, reprit la bourgeoise.
— Bien, Madame !
— Montrez-moi votre certificat !
En tremblant, la bonne déplia une feuille de papier. La dame lut attentivement.
— C'est bien, conclut-elle. J'irai aux renseignements. Voici mes conditions : la nourriture, le blanchissage, le logement. Comme gages, dix francs par mois. Pour conduire « ces messieurs », j'exige que vous ayez une robe noire, un chapeau et des gants.
Deux de « ces messieurs», trouvant le temps long, avaient fourré leurs doigts dans leur nez. Le plus grand bâillait, mettant comme il convient la main devant sa bouche.
— Madame, dit la petite servante, j'ai bien une paire de gants. Mais j'ai sur moi mes plus beaux vêtements.
Alors, ma fille, vous ne pouvez pas me
convenir
La jeune bretonne eut un soupir de soulagement. Puis ayant fait part à la sœur du résultat de son « interrogatoire », elle fut ramenée par le même chemin à une autre dame.
Cette dernière avait une bonne figure fraîche, bien qu'elle fût plus âgée que la mère de ces « messieurs ». Elle était d'ailleurs élégamment vêtue, portait un bouquet de violettes au corsage. Près d'elle s'asseyait une jolie fille blonde, de l'âge de Colombe.
— Que savez-vous faire, mon enfant ?
— Madame, dit Colombe, je sais élever les enfants. C'est moi qui ai nourri Chichille. Vous pourriez le voir. Il est place de la Bastille. C'est un beau poupon.
Comme la dame la regardait étonnée, Colombe reprit :
— Oh ! Madame, c'est que j'ai grand soin du biberon ! Je sais faire la lessive des couches et des torchons. Je fais un peu de ménage et un peu de cuisine. Je ne suis pas méchante. Jamais je n'ai grondé Chichille. Aussi il m'aimait trop. C'est pour ça qu'on m'a renvoyée !
A ce souvenir la fillette ne put retenir des larmes:
— Tenez, Madame, dit-elle entre deux sanglots, voici mon certificat. Vous verrez que c'est la vérité que je dis !
La dame, ayant mis un lorgnon sur son petit bout de nez tout rond, lut. Puis elle dit d'une voix douce :
— Voulez-vous venir à la campagne ?
— Ah ! oui, Madame !
— Vous aurez à servir ma petite fille que voici, sa sœur, qui est un peu plus jeune, et puis son frère qui a neuf ans. Ce sont de bons enfants; ils ne vous feront pas la vie dure
— Ah! Madame, je suis bien habituée ! M. Hector était très taquin !
— Savez-vous soigner les poules, les chiens?
— Oui, Madame; chez nous j'élevais des oies ; chez Madame Barbelet, je soignais Charly.
— Combien gagniez-vous, mon enfant ?
— Dix francs par mois, Madame !
— Si vous travaillez bien, vous en aurez quinze chez moi.
Colombe rougit de plaisir :
— Alors, vous me « prenez » Madame !
— C'est convenu !
La dame se dirigea vers le bureau où trônait la béguine. Suivant le règlement, elle donna
cinq francs pour le placement et dit qu'elle se chargeait des frais du voyage de la servante. Ce droit perçu, la religieuse exigea une vague promesse de l'accomplissement des devoirs religieux.
— Vous veillerez, dit-elle distraitement, au salut de l'âme de cette enfant !
La dame sourit en répondant:
— Soyez bien rassurée, ma sœur !
Dans la voiture, Colombe était triste à l'idée de quitter Chichille ; cependant elle se sentait un peu fière : elle n'était plus la pauvre petite de ce matin, jetée presque à la rue.
A mes petits amis Lucien et Suzanne Hallet.
T -gr» i^y^Z^ {
Le Tambour des Corneilles.
— Quel novembre pourri !
C'est ce que les paysans disaient cette année-
II n'avait pas gelé encore. — Drôle d'hiver ! ja Toussaint arbora les couleurs de Pâques : on ritdes fillettes en robe claire danser sous l'orme. Et au jour des Morts quelques œillets rafraîchirent les tombes de leur goutte de sang printanière. Ensuite vinrent les lourdes pluies et les brumes : elles arrêtèrent dans leur essor la folle envolée des feuilles, ces oiseaux verts qui se perchent sur les branches et meurent papillons d'or au creux des routes.
Triste, dans la mélancolie des grands horizons gris, courbé sous le léger ballot si lourd à son
échine, le colporteur va, pataugeant à travers les ornières, par les chemins qui coupent la plaine et s'allongent, entre les champs nus, comme des vies de pauvres.
Il va ne sachant pas si un gendarme ne l'arrêtera au carrefour de l'autre coteau, où les hois des vignes sont encore un peu roux, si la faim ne le terrassera pas sous un nuage plus noir que les autres, si la mort, sinistre faucheuse, ne le fera pas trébucher à l'horizon.
Hé ! Hé ! Il n'a plus vingt ans. Et son sang n'estplus rouge comme le vin dans unebouteille. Tonnerre ! Dans sa jeunesse il n'a pas fait le coup de feu en Afrique ou monté sur les barricades sans laisser des gouttes de pourpre au sable ou sur les pavés !
Il est pâle comme ceux qui ont passé souvent à l'hôpital, et sa barbe blanche et rare (jadis belle touffe d'un noir d'encre!) paraît frissonner au froid qui passe avec le vent. Ses yeux, qui ont lancé des éclairs en leur temps, pleurent, avec leurs bords rougis et, à ceux qui passenl vite font l'effet de deux cicatrices.
Le colporteur tire de sa poche un portemonnaie au cuir râpé, avec un fermoir en cuivre, tout disloqué.
— Trois, neuf, quatorze, vingt, vingt-cinq, vingt-neuf!
Il a vingt-neuf sous !
Avec ces vingt-neuf sous il faut qu'il gagne Etampes : la route est encore longue : dix-huit kilomètres. La pluie menace et ses genoux lui font mal. 0 que la terre est dure aux malchanceux !
— Si je pouvais vendre, se dit-il.
ïl s'arrête et regarde : il n'y a pas de maisons au long du chemin : elles sont là-bas, du côté des meules, ou derrière, très loin, sous une cheminée d'usine qui fume. Plus près, sur l'horizon cendré se détachent les silhouettes grises de quelques laboureurs.
— S'ils m'achetaient quelque chose !
Il ôte de son ballot trois longues ceintures de laine rouge qui claquent au vent comme les drapeaux de révolte, jadis: il espère attirer l'attention des rustres.
Bah ! Ce n'est pas la peine, mon vieux ! Si tu les voyais de près, ces laboureurs ! Ils ont la sueur au front et leurs pieds brûlent tandis qu'ils guident la grêle charrue que deux chevaux au collier recouvert d'une toison bleue traînent avec peine : car le sillon est aussi dur
à tracer que la vie : lu ne le sais pas, pauvre bougre, toi qui n'as trimé que dans les faubourgs de Paris et connais mieux le pavé que le terreau !
Aussi les paysans ne regardent même pas les ceintures qui s'agitent comme des serpents.
— Peut-être la fumée qui sort des croupes des chevaux les empêche de voir! Si je criais?
La voix du colporteur s'élève dans le vent: nul ne prend garde à lui.
— Si j'allais à eux? se dit le bonhomme. Un petit effort, qui sait ?
Mais à travers les champs, c'est dur : ses souliers éclopés y resteront! Ma foi, tant pis! Il foulera ce beau champ de blé, semé en septembre, déjà tout vert et si haut qu'un oiseau pourrait y cacher son nid.
— Allons !
Et le voilà qui- s'aventure, écrasant l'espoir des épis. Ah ! comme il se dépêche !
Le laboureur arrête ses chevaux et accourt.
— Un acheteur, -se dit le vieux.
Mais le rustre, arrivé à portée, ramasse une motte de terre, la jette à la tète du colporteur:
— Eh, dis donc, espèce de Parisien ! Les routes sont-elles pas faites pour les chrétiens ?
Ah! si j'avais mon fusil, tu verrais, gibier de potence !
Le gueux s'arrête tremblant : embourbé, il ne peut fuir et le paysan n'est qu'à dix pas. Le pauvre camelot bégaie :
— Je ne lui ai pas fait de tort, à votre champ. Voyons, patron ! Ne vous fâchez pas ! Il faudra toujours que le rouleau y passe !
Et pour rire il ajoute :
— Eh bien ! C'est autant de fait !
Le paysan ne disait plus rien.
— Et puis je croyais, continua le colporteur, que vous aviez besoin de quelque chose. Voyons, une belle ceinture !
— Rien du tout !
— Un foulard pour votre femme !
— File, galvaude ux ! Et que je ne te pince plus dans les récoltes, ou tu auras du plomb dans le ventre !
Le vieux baissa la tête et regagna le chemin en murmurant, la lèvre tremblante :
— Ah ! s'il m'avait traité ainsi vingt ans plus tôt!
Il reprit sa route, le long des platanes qui pleuraient leur humidité, secoua la tête et murmura :
— Bah ! à l'aventure !
Un chien qui passait le flaira aux talons, grogna, puis suivant une piste, disparut dans une rigole bordée de joncs et de maigre broussaille : on ne vit plus que sa queue battant l'air : soudain elle se fit immobile. Alors un petit cri s'éleva du fossé, un cri de lapin qu'on assassine. Mais comme le chien n'avait pas faim, il abandonna sa victime aux vers , bondit et chargea les alouettes.
L'homme avait tout entendu.
— Du gibier ! se dit-il.
Il s'assit au bord du fossé, attendant que
chien eût rejoint son maître, et regarda d'un air détaché le large de la plaine. Quelques vignerons s'occupaient à rassembler les échalas de leurs coteaux.
— Pourvu qu'ils ne me voient pas, murmura le colporteur.
Le chien bondissait toujours dans les champs.
— S'il revenait, quand je prendrai le lapin. peut-être laisserai-je un morceau de ma culotte et même de ma peau dans sa gueule ! Sans compter que les paysans me remettront aux gendarmes !
Des charretiers passèrent. Le Parisien, ton-
LE TAMBOUlt DES COKNEILLES 131
jours assis sur un coussin de glèbe, fit semblant de s'intéresser à l'épervier qui planait au-dessus d'un taillis défeuillé, où des sapins marchaient en sombre file.
— Comme moi, il guette sa proie, se disait rhomme, mais plus heureux il est hors d'atteinte !
Enfin, au bout d'une demi-heure, plus personne ! Le chien a disparu, le vigneron le plus proche s'en va, ployant l'échiné sous le brouillard: la route est nue.
L'homme se glisse dans les feuilles mortes, il va saisir le lapin — un joli lapin au ventre pâle, à l'œil encore vif, qui gît, perdant quelques gouttes rouges par le nez.
— Quel régal ! se dit le colporteur, dont la poitrine bat.
Mais, crac ! Le chien, furieux, passe à côté de lui, saisit la bête et s'élance avec elle, la secouant rageusement, jusqu'au taillis où les autres lapins fuient épouvantés, tapant le sol de leurs derrières blancs.
— Tonnerre ! murmure l'homme.
Il se redresse péniblement, frottant ses reins que l'herbe a mouillés:
— C'est pour mes rhumatismes ! dit-il en ricanant.
Il rajuste son ballot entre ses épaules et secouant la tête :
— Comme à Biskra, comme à Paris : à la grâce de Dieu ! s'écrie-t-il.
Et il va, le malchanceux, sifflant malgré tout un air de bravoure, à l'assaut de l'horizon, à l'assaut de son humble destin.
Mais quel est ce bruit ?
Le colporteur s'arrête:
— On dirait un tambour!
L'âme du vagabond s'enfle : il lui semble que son cœur se cabre comme un cheval de hussard à l'appel du clairon.
— Un tambour !
Ça rappelle de rudes matinées sous le drapeau tricolore, puis sous le drapeau rouge. On se battait sur des remparts avec les Arabes, sur les barricades, avec les lignards. Ah ! ce n'est pas pour le roi de Prusse qu'on met de la pourpri dans les drapeaux !
— Un tambour !
Mais aussi loin que le Parisien regarde, pas d'armée, pas d'émeutiers dans la campagne : de! corbeaux qui fuient !
Pourtant le bruit plus clairement frappe la
bru me. Il ne vient pas de loin. Le colporteur cherche, scrute le champ.
Les oiseaux noirs, tels de méchants nuages, fassent au-dessus de ces grands tumulus qui mainmelonnent la plaine et qu'on appelle les silos. Les silos renferment en leurs flancs les betteraves roses, qui feront les vaches grasses ou serviront aux raffineries de sucre. AÏ'horizon ils ont l'air d'escarpes dressés pour arrêter les chevauchées des nues.
Mais une maigre sentinelle est là, parmi ces forteresses de racines et de terre.
— Un enfant? se demande le colporteur.
Il s'approche et bientôt distingue un gamin (rime douzaine (Tannées, frissonnant sous sa houppelande. Le petit drôle foule la terre fraîchement remuée, qui vient de recevoir la semence.
Il porte, attachée par des ficelles à ses épaules» une vieille rôtissoire en fer blanc qui lui sert, ainsi placée, de cuirasse et de tambour. Avec deux pierres il exécute sur ce bizarre instrument des ratas et des rantanplans comme s'il (jappait avec des baguettes sur de la peau d'âne.
— Que fais-tu là ? demanda le colporteur.
— Je gagne mon pain, répondit l'enfant d'iuu voix rauque.
— En battant du tambour ?
— C'est pour chasser les corneilles des sillons, dit l'enfant.
— Drôle de métier! fit l'homme.
Il regarda le gamin : vraiment il n'avait point
l'air terrible ! Les corneilles ont la peur facile Il n'était pas plus effrayant que les corbeau: noirs pendus à des ficelles et qui montaient autour du maigre tambourinaire, une garde funèbre, balancée par le vent.
— Et tu gagnes beaucoup ? demanda le colporteur.
— Mon pain, t'ai-je dit, répliqua le gamin, bougon.
— T'as pas de parents ? dit l'homme apitoyé. car t'es fichu comme un enfant qui n'a pas de mère !
— Voilà mon père, le garçon de charrue là-bas ! Il désigna d'un doigt noir le paysan qui tout
à l'heure avait brutalisé le Parisien.
— Et voilà son chien, continua le tambour des corneilles.
C'était celui qui, dans le fossé, avait étrangle le lapin.
— Ah! Ah! dit l'homme. Et tu as froid ?
Il regardait les bras grêles du gamin, qui sortaient tous nus de ses manches trop larges.
— Ah! oui, j'ai froid! fit l'enfant transi en levant vers l'homme des yeux bleus et tristes dans sa figure pâle, piquée de taches de rousseur.
— Tiens, prends ca, dit le bon camelot.
Il lui donna une paire de mitaines un peu mangées des mites.
Puis il partit en disant:
— A présent que t'as chaud aux pattes, bats la charge !
L'enfant obéit.
Et le Parisien partit heureux, en écoutant résonner le tambour.
A ma petite amie Gabrielle Vallette.
Le Savetier et le Maçon.
A l'extrémité d'un faubourg parisien se dressait jadis une cité ouvrière, composée d'anciennes maisons de maraîchers, prises dans une rafle delà ville sur les champs. Aces premières bâtisses s'étaient accolées des bicoques mal construites ; leurs fenêtres variaient de grandeur suivant la mesure des châssis trouvés au hasard des chantiers ; les toits étaient couverts de vieilles tuiles ou de plaques en zinc rapiécées comme le fond de culotte d'un petit vagabond.
Les portes elles-mêmes étaient diverses, baroques ; les unes provenaient d'anciennes écuries, de granges, d'escaliers, de boutiques. D'autres avaient été enlevées à l'huisserie d'un salon Louis XVI: celles de Landry, le maçon, et de son voisin, le cordonnier Roussel.
Elles se composaient chacune d'un battant et elles étaient enguirlandées : on voyait des colombes s'embrasser au sommet des panneaux : mais ces colombes n'avaient plus de tète.
Au temps passé, sous la légère poussée d'un valet à livrée d'or, la porte formée par ces deux battants s'ouvrait devant les marquises à falbalas, qui faisaient la révérence. Aujourd'hui les battants isolés avaient une destinée moins magnifique.
L'un fermait l'intérieur noir et triste du père Roussel et grinçait plaintivement sur ses gonds, rouilles faute de service : vivant seuls, le cordonnier et sa femme, gens laborieux, ne sortaient guère et n'avaient, dès lors, que peu d'occasions de rentrer. Aussi le panneau avait raison de se plaindre d'ennui en s'entrebâillant pour vomir l'haleine du logement : l'odeur forte des vieilles chaussures qui fermentent et les exhalaisons d'un petit poêle économique nourri de semelles pourries : rageusement, ce poêle rougissait, grondait, faisant bouillir la marmite pleine de graisse et d'oignons.
Le second battant avait une autre vie. Ballanjj sur ses charnières usées, il fermait el surtout ouvrait une espèce de cage : car les fenêtres privée!
de vitres deviennent des grilles et les chambres, dès lors, sont des cages. Là raniageaient les enfants du maçon : ils étaient six : et les airs variaient autant que les chansons ou que le vent qui entrait à toute heure. Mais la note gaie dominait le concert. Elle vibrait surtout lorsque l'aînée, Marie, matinale comme l'alouette, revenait, portant sous chaque bras un pain fendu de quatre livres encore tout chaud. La maman le coupait après avoir, du bout de son couteau, fait la croix sur la croûte : et, en vérité, les bambins croyaient manger de la brioche en mordant ce pain béni. Ah ! les pauvrets ! Ils avaient la volonté de vivre malgré tout, eussent-ils dû picoter des pierres ! On. voyait à leurs yeux et à leurs rires que pas un ne raterait de la couvée que la mère avait duvetée en manquant elle-même de tout.
— Eh ! me diras-tu, où prenait-elle la plume ?
— Chérie, dans son esprit. Habile conteuse elle inventait des histoires de cygnes : les mioches rêvaient de berceaux floconneux, où ils donnaient entre des ailes, comme les anges de l'ancien temps.
Mais, somme toute, on vivait, ne demandant rien à personne : nul d'ailleurs ne donnait. Le
père avait grosse besogne. Oh ! le travail ne l'effrayait pas : il aurait bâti cent maisons de la cave au grenier, et la tour de Babel par-dessus 1 le marché! Mais il y avait le chômage et les gelées qui arrêtent la bâtisse! Et rien âla caisse
d'épargne. .
Que voulez-vous ? Des mange-tout ! disait la mère Parrain, une vieille qui avait des viagers.
Souvent Landry, essaya de faire des economies. Il y avait renoncé, se disant qu il faudrait savoir compter comme un ministre des| finances pour qu'au bout de la vie .1 lu. restâj
quelque rente! 1
à , . Si la pièce décent sous quotidiennement, était tombée delà truelle de l'homme aux mains de la ménagère, on n'en eut pas demande d« antage, et pour les mauvais jours on n aurait pas compte sur la Providence, qui va comme va le monde et ne prête plus à fonds perdus.
Ce matin-là pourtant on n'espérait qu en ell pour nourrir toutes ces bouches inutiles che Landry.desbouchesd'agrément, en vécue Elles
soleil, qui par ce jour de gel dans la hemmj sans feu danse sur les cendres mortes et y la,S| des flambées de rayons.
Les enfants sont déjà hors du lit. Chacun prend ses souliers. Presque toutes les savates sont trouées du bout, juste au même endroit que les bas: les pieds n'y sont pas entrés qu'un orteil rose sort, comme une langue : les enfants se distraient avec ces méchantes gueules d'empeignes, qui les font rire par leurs grimaces. Il faut s'amuser avec ce qu'on a sous la main et quand la misère fournit les jouets, souvent elle y oublie un clou. Et puis on se fait à tout- les buissons pleins d'épines ne sont-ils pas les refuges où les petits malheureux s'éjouissent le mieux ! Les oiseaux qui chantent sur les branches ne songent d'ailleurs pas à les railler de leur culotte défoncée, de leur chemise absente. A Taise les mioches se grattent : le chien galeux qui les suit partout ne craint pas d'attrapper des poux : n'a-t-il pas une puce à donner en échange ?
Mais revenons aux petits Landry.
Déjà ils crient la faim et leur estomac sonne la révolte en leurs côtes.
Le père est parti dès l'aurore. Gomme il a lait grand vent la nuit, l'excellent ouvrier s'est dit : « il y aura peut-être des moellons arrachés aux pignons ou quelques cheminées abattues.»
— Paris est grand, a-t-il murmuré, tandis qu'il jetait sur ses épaules un sac de toile et qu'il prenait sa pioche, sa truelle, son équerre et son fil à plomb.
— Mais les maçons, tu le sais, sont nombreux ! a reparti la femme, habituée aux déconvenues.
Il est allé, hochant la tête, grelottant sous sa blouse blanche. Heureusement le patron, à son arrivée, s'est exclamé tout de suite :
— Tu arrives, Landry, comme mars en carême. Compagnon, vite, il faut déblayer le trottoir d'à côté. Le mur s'est écroulé. Te voilà de l'ouvrage jusqu'à Noël.
Landry sursauta de joie et bénit la tempête.
Pendant ce temps, à la maison, la pauvre Marie pleurait. Elle n'osait aller chez le boulanger. Déjà la veille, il avait dit:
— Petite, ne reviens pas sans argent ! Depuis deux mois il fournissait du pain aux
Landry sur leur bonne mine, et la sienne, au prudent mitron, commençait à s'allonger autant que la queue des chiffres alignés sur son livre !
Mais les petits criaient plus fort ; Marie partit : hélas! elle revint les mains vides, axant
subi l'affront d'un refus devant d'autres pratiques.
— Je me suis sauvée comme une mendiante ! bégayait-elle en sanglotant.
Alors Mmo Landry chercha dans sa cervelle à qui elle pourrait emprunter. Tous les voisins étaient aussi pauvres qu'elle et beaucoup l'avaient obligée de quelques francs. H restait la comtesse, dont le jardin ne se trouvait pas loin : en été, les enfants, à travers les grilles, avaient porté de la mie à sa gazelle, des noisettes à son singe.
Mme Landry se décida.
Arrivée à la porte, son cœur battait fort : oserait-elle sonner? Mais le carlin de la comtesse, flairant la misère, aboya si rageusement que la servante — une vieille bonne grognon — arriva.
— Qu'avez-vous à exciter ainsi Médor ? demanda-t-elle.
— Je voudrais parler à votre dame.
— Madame n'est pas si matinale !
— Je croyais qu'elle m'aurait reçue. Elle me connaît bien. Souvent elle a eu l'air de s'intéresser aux enfants.
— Si vous voulez l'attendre, asseyez-vous là sur les marches du perron !
M,ne Landry s'assit : elle n'était pas trop à l'aise : Médor ne cessait de gronder, et tournait autour d'elle.
— S'il me mordait je n'oserais pas me défendre, se disait la pauvresse.
Enfin on la fit entrer dans un corridor, et toute encapuchonnée de dentelles la vieille dame parut. Elle avait bonne figure, l'aspect charitable. Elle s'empressa :
— Qu'avez-vous, ma pauvre femme ? Car vous pleurez.
— Oh ! oui, madame ! Vous savez, quand l'homme n'a pas d'ouvrage, on est bien malheureux avec tant de petits ! Aussi ce matin, à bout de ressources, et les voyant gémir, j'ai pensé tout de suite à vous, madame, qui semblez aimer les enfants.
— Et vous avez eu bien raison, ma pauvre femme !
La comtesse se retourna du côté delà cuisine, d'où émanait une bonne odeur de chocolat.
— Malvina, dit-elle à sa bonne, allez cherche^ les trois pots de confitures que vous vouliez jet eti
Puis la dame regarda l'ouvrière :
— Elles sont encore très bonnes, continua-telle, et vos petits vont se régaler î
La comtesse, haussant ensuite les épaules, ajouta d'un ton confidentiel :
— Ah ! si on écoutait les bonnes ! On jetterait tout au fumier ! Ces filles n'ont point de charité!
Elle conclut :
— Allons, ma pauvre femme, ne vous désolez pas ! Courage ! Ailleurs on vous donnera du pain et autre part un peu d'ouvrage. Adieu, je vous souhaite bonne chance.
Elle se retira, laissant dans le corridor un parfum de réséda dont ses dentelles étaient imprégnées.
De son côté, Marie avait mis le temps à profit.
D'habitude, elle faisait, chaque matinée, les petites provisions des voisins Roussel : ces vieux, qui passaient pour avares, vivaient de rien, n'avaient point d'amis, ne parlaient à personne. Ils souriaient deux fois par jour, pas plus : une fois lorsque Marie entrait dans leur taudis noir, mignonne et fraîche comme une fleur des blés, en disant :
— Bonjour, voisins ! Avez-vous des commissions à faire, madame Roussel?
— Bonjour, bonjour fîfille, répondait le petit homme en levant son nez de dessus la semelle qu'il tenait dans ses mains brunes.
C'était un instant de joyeux répit : le marteau recourbé du savetier cessait de battre, et le cuir d'être battu. Le visage de l'homme, rouillé et fermé comme un vieux cadenas, s'ouvrait ains que la porte enchantée au fameux « Sésame, ouvre-toi ! », ses yeux creux devenaient tendres ses lèvres dans le sourire laissaient voir des dents jeunes.
La femme, traînant le pied, se glissait jusqu'à un placard. Elle en tirait un carafon, le remet- J tait entre les mains de Marie :
— Prends garde de casser !
Et elle ajoutait :
— Six sous d'eau-de-vie pour lui et trois de café en poudre pour moi. N'oublie pas de réclaj mer les boulettes de sucre d'orge.
Marie n'y eût point manqué. C'était la coutume, dans ce temps, de donner quatre bonbons pour adoucir le gosier après la brûlure de l'alcool. Le cordonnier n'usait point de ces sucreries, mais les enfants en profitaient.
Lorsque Marie revenait de chez, l'épicier, lefl Roussel souriaient pour la seconde fois. Le
sourire était plus large que le premier, car il s'adressait à la commissionnaire, aussi bien qu'au flacon où flottait le liquide doré.
Ce matin de gel et de détresse, Marie entra comme d'habitude chez les Roussel. Mais elle ne riait pas et Mmc Roussel vit même qu'elle avait pleuré. Cependant, par crainte de raviver le chagrin de la petite, la brave savetière n'osa lui en demander la cause.
Lorsqu'ils furent seuls, elle dit à son mari:
— N'attends pas Noël pour lui montrer ta surprise. Ses chaussures avalent la boue à pleine gueule. C'est peut-être ce qui la fait pleurer.
— Ses joues étaient moins roses que de coutume, répondit l'homme. Elle m'a paru pâlotte.
— Mais j'entends tous les petits qui pleurent, reprit la femme. Qu'y a-t-il ?
Elle se traîna vers la porte, puis vint aussitôt à son tabouret: elle venait d'apercevoir M"1" Landry qui rentrait, les mains encombrées de pots de confiture, et elle ne voulait pas avoir l'air d'espionner.
Enfin Marie revint, rendit compte de sa monnaie :
— Onze et neuf, ça fait vingt, dit-elle en déposant le tout sur la table.
Plus triste encore, elle allait partir. Mais le savetier se leva, prit en main une paire de brodequins et, attirant près de lui la fillette :
— Regarde ces jolis souliers, dit-il.
— Ils sont beaux, répondit l'enfant.
— Pour qui le père Roussel a-t-il si bien travaillé ? demanda le bonhomme en esquissant un sourire malin.
La petite ne dit rien d'abord, puis elle s'écria, émerveillée :
— Pour une belle demoiselle, sans doute !
— Eh! Eh! fit l'artisan.
Marie posa son doigt rose sur la semelle et dit, avec une ombre de regret :
— Jamais je n'ai eu de semelles neuves! Que c'est lisse! Et puis ce doit être joli quand on se met à genoux dans l'église !
Mme Roussel rayonnait, observant la figure de l'enfant par-dessus l'épaule de son mari.
— Eh bien, Marie, dit le cordonnier, dans huit jours, à Noël, tu pourras les mettre dans ta cheminée, car ils sont pour toi !
— Oh ! merci, Monsieur Roussel ! L'enfant sauta au cou du vieux, mais au
même instant elle fut secouée par des sanglots.
— Eh bien, tu pleures ?
— Oh ! c'est qu'à Noël nous serons morts de faim ! Le boulanger ne veut plus rien donner !
— Gomment ! Comment ! dit le cordonnier. Il regarda sa femme.
— Gomment ! répéta-t-il.
Il prit le pain qui se trouvait sur le buffet, le tendit à Marie :
— Tiens voilà notre pain !
Et il ajouta :
— Tu iras nous en chercher un autre.
— Et puis garde ça pour toi, dit la femme à son tour en remettant à Marie la monnaie qu'avait rendue l'épicier, avec, en plus, une pièce blanche.
— Maintenant sauve-toi, dit le savetier à la fillette.
Elle sortit, légère comme un papillon qui frôle des fleurs.
De l'autre côté de la cloison, derrière la seconde porte Louis XVI, se jouait une vraie comédie, un peu triste au fond tout de même pour une farce. (Mais la porte, en son temps, en avait vu bien d'autres !)
Les mioches du maçon faisaient des grimaces en mangeant, à petits coups de langue, dans une cuiller d'étain, les confitures piquées de la comtesse.
— C'est bon., disait Jean les yeux écarquillés et le front plissé comme s'il eut mordu dans un citron.
— C'est « sûr » ! reprenait Fifine.
— Ça pique ! ajoutait Auguste en essuyant ses gencives sur sa manche.
— Oui, se serait meilleur sur du pain, dit la mère tristement.
A ce moment Marie entra.
— Du pain ! Du pain ! crièrent les marmots. Ils frappèrent des pieds.
— Et beaucoup d'argent! s'écria Marie.
Elle mit la poignée de sous et la pièce blanche
dans le giron de Mme Landry.
Rouge de plaisir, la fillette expliqua comment elle avait sauve sa famille. Puis elle détailla, s'interrompant plusieurs fois pour reprendre haleine, les beautés de ses futurs souliers.
— Hein! dit M"" Landry, tu vois comme les Roussel sont gentils malgré qu'ils soient vilains.
— Ils ne sont pas avares du tout, reprit Marie. C'est des méchants qui disent ça.
Le petit Jean n'avait rien écouté : il grignotait déjà une croûte, sans avoir permis qu'on y étalai de la confiture.
Le soir, Landry sifflait en approchant de la maison. Sa femme comprit aussitôt que la journée avait été bonne.
En effet, quand il entra, toutes les mines s'épanouirent devant sa figure de pierrot joyeux, poudré par la poussière du plâtre. Il y avait de belles taches de chaux, comme des décorations blanches ! sur sa poitrine.
— Ah ! Ah ! dit-il, le vent a fait de la bonne besogne, et moi aussi !
Il s'étonna gaiement des excellentes odeurs de haricots bouillis qui s'exhalaient de la marmite.
Elle chantait sur un feu clair, qui pétillait, tirait des langues rouges et jaunes.
— Quelle fête ! dit l'homme.
Pendant que la ménagère taillait de minces tranches de pain dans la soupière, la grande fille, assise sur un des genoux du père, contait en détail toutes les aventures de la journée. Elle
parla des Roussel avec une voix douce, comme elle eût parlé de sa grand'mère.
Landry, qui ce soir-là avait le mot pour rire, entonna en sourdine :
Cadet Roussel est bon enfant !
Cadet Roussel est bon enfant !
Et le dîner fut gai.
Comme la soupe manquait de beurre, Landry dit en regardant le bouillon maigre de son assiette :
— Eh ! femme ! Il faudrait un bon maître d'armes pour lui crever les yeux !
— iVllons ! Allons ! mon pauvre homme, ré-, pondit la ménagère. Mange sans te plaindre, les jours gras reviendront !
Ils revinrent, en effet, et plus vite qu'on ne les attendait.
Le matin de Noël, un homme du chemin de fer s'aventura dans la cité, avec une boni riche.
Comme il n'y avait pas de concierge, il cria à tue-tête :
— Adèle Landry! Adèle Landry!
Plusieurs figures curieuses se montrèrent aux
fenêtres et dans l'embrasure des portes. Tne commère plus hardie se planta hors <]u seuil
de son habitation. Un bonnet d'un blanc cru, orné d'un simple feston, encadrait sa face bouffie et jaune. Son nez trop court était resserré entre ses joues : elle avait l'air d'une mauvaise lune qui annonce la grêle.
— C'est au bout, la dernière maison, dit-elle. Puis comme son chien, un griffon rude au
museau égueulé d'où sortaient deux dents rageuses, flairait obstinément la bourriche, finaude elle dit, s'adressant à son mâtin :
— Ah ! Ah ! Pépéte ! Ça sent bon là-dedans ! Du nannan ! Je parie que c'est de la viande !
Elle barra de sa large personne le chemin trop étroit et lança au porteur:
— Hein, j'ai deviné ?
— C'est une oie ! répondit l'homme.
Moqueuse, la commère répliqua:
— Une oie ! Eh bien ! Ne nous gênons plus ! Qu'est-ce que nous aurons, nous autre, Pépéte ?
Le porteur, propret dans sa livrée de toile bleue, de crainte de salir ses bottes, sautait les flaques, évitait les ornières. Finalement il tomba à pieds joints dans un cloaque, que recouvrait traîtreusement une trop mince couche d'escarbilles. Le juron qui sortit de sa bouche en fut éclaboussé.
lo8 LE CŒUR DES PAUVRES
En même temps un méchant rire cinglait l'air derrière lui, et la mégère criait :
— Eh bien, fiston! T'es aussi bien là que dans la boue !
Enfin le commissionnaire arrive, et comme la porte n'est jamais fermée, il entre sans frapper.
— Hé, la petite mère, c'est pas facile de venir chez vous, grommelle-t-il en guise de bonjour.
Puis, jetant à terre le panier, il cherche une page dans un registre plat.
— Vous devez vous tromper, monsieur, dit doucement Mme Landry, ce n'est pas pour nous, bien sûr !
— Ça vient du Mans, dit l'homme.
— Mon pays ! Mais je n'y ai plus personne.
— Enfin, c'est-y vous Adèle Landry ?
— Oui.
— Alors signez ici et payez cinquante centimes pour l'entrée.
Machinalement la femme signe et paye.
— N'oubliez pas le porteur!
M11"' Landry ajoute deux sous et le gaillard en toile bleue s'en va, faisant des compliments à la petite famille.
Il allait refermer la porte quand le facteur
entra. De sa boîte ouverte sur son ventre, il tira une lettre.
— Pour vous, dit-il à Mme Landry en riant de la surprise de la ménagère. Il ajouta :
— Il n'en vient pas souvent !
Puis, sa tournée étant finie, il rejoignit l'homme du chemin de fer :
— Y a pas de bon sens de laisser de pareilles routes !
Mme Landry tournait la lettre dans ses mains. L'écriture en était inhabile, l'enveloppe mal collée. Elle ouvrit et trouva le papier plié en quatre, avec, au coin, une rose et un myosotis liés par un ruban bleu.
— Un compliment ! s'écria Marie.
Elle avait vu de pareilles feuilles à l'école : ça coûtait jusqu'à dix sous et c'était pour les riches !
Quand tous les petits eurent vu la belle image, la femme lut — haut, car tous les marmots curieux écoutaient:
Ma chère nourrice.
— Ah! s'exclama M",e Landry, en regardant Marie, c'est de Nana, ta sœur de lait! Je ne savais pas si elle était vivante ou morte ! Je l'ai rendue
quand elle avait deux ans. A présent, elle en a neuf! La pauvre mignonne ! Regarde, elle écrit mieux que toi !
— C'est pas malin, sur du si beau papier, dit Marie. Et puis, elle s'est appliquée !
Alors, très grave, la mère recommença :
Ma chère nourrice,
Eloi Landry, votre beau-frère, dont le régiment passait par ici, est venu nous voir. Il m'a trouvée bien grandie et nous a dit que vous vous portiez bien, que vous aviez beaucoup d'enfants et que vous n'êtes pas très heureuse en fait d'argent. Maman m'a dit de vous marquer que ça lui a fait de la peine, et à papa aussi. Alors, comme nous sommes un petit peu riches, car papa a un ouvrier à présent et il fait les habits du maire, qui est M. Laulru, Maman vous envoie une oie pour Noël. Ouvrez son bec et, dans son gosier, vous trouverez un petit papier, où est enveloppée une pièce de vingt francs. C'est le mois de nourrice que maman n'avait pu vous payer parce que nous étions trop pauvres. Si on ne vous l'a pas envoyé plus tôt, c'est qu'on n'avait pas votre adresse. Maman dit que, tous les ans. elle vous expédiera une oie avec un jaunet dans son bec ou son gésier. Ce sera pour les intérêts et parce que je suis une belle fille grâce à votre bon lait. J'aurai neuf ans aux cerises, je pèse cinquante livres, et je vous embrasse de tout mon cœur.
Anna Bourbillon.
De joie, la mère baisa la lettre, puis précieusement, elle la posa ouverte sous le globe d'une méchante pendule dorée, dernier luxe que le
Mont-de-Piété avait refusé, par un bien triste jour où Mme Landry avait compris que son horloge était en zinc etne valait pas trois francs, avec son prince et sa bergère !
Maintenant, au plaisir ! Les petits sont accroupis autour de la bourriche. De leurs doigts ils en écartent la paille :
— Ça a des plumes !
Fifine, peureuse, tombe sur son derrière :
— J'ai vu son bec ! Il a voulu me mordre ! Mais Mme Landry, d'un coup de couteau, a
tranché le mystère en même temps que la corde. La volaille apparaît : elle montre son ventre gras et blanc entre ses ailes grises. Vite, Marie lui saisit le cou, entrouvre les spatules jaunes du bec :
— Elle a des dents !
Puis, la fillette regarde de plus près :
— Un papier... Il est vide !... Mais il en cache un autre... C'est le bon!
Le « louis » est extrait de sa « papillotte ».
Il brille, brille, brille.
Serait-ce le Sauveur, avec son auréole, qui
habite cette hostie d'or? Comme les rois mages devant la crèche de Nazareth, les enfants s'inclinent, pleins d'espoir, autour du giron de la mère où semble se nicher le soleil.
Noël ! Noël ! Noël !
Une pièce d'or ! C'est l'horizon qui s'élargit, qui scintille, qui chante. Les petites imaginations s'exaltent:
— Dis, maman, avec cela, on aurait cent poupées ?
— Et des gâteaux plein une charrette ?
— Et du sucre pour un an !
Noël ! Noël ! Noël !
La mère fait danser le « louis » par terre, sur les carreaux rouges, et le bruit clair réjouit l< bambins :
— On dirait qu'il rit!
— C'est comme le ruisseau en été !
— Non, c'est comme un oiseau !
— Ou la clochette de l'enfant de chœur pendant la messe !
— Oh! s'il y en avait plusieurs!
Noël ! Noël ! Noël !
Mais les aiguilles marchent sur le pauvre cadran et midi a sonné au timbre de pacotille. Certes il n'a pas la voix de l'or, car on ne l'a pas entendu.
Et voilà soudain la neige qui tombe !
Noël! Noël! Noël!
La neige ! la neige ! Et les enfants abandonnent la pièce d'or pour les papillons blancs, qui tombent, pour les plumes de cygne, qui volent, pour les tourbillons qui rafraîchissent jusqu'au fond du cœur !
Noël ! Noël ! Noël !
Il n'y aura plus de boue ! Les chemins prendront des airs de crème fouettée ! Les branches des arbres ne seront plus noires : elles porteront des fleurs, ainsi qu'au printemps !
Noël! Noël! Noël!
Descends, descends, ô neige, joli manteau duveté ! Que les corbeaux deviennent colombes dans le ciel gris ! La nuit ne sévira pas ! Les heures noires pâliront en tombant du clocher !
Noël ! Noël ! Noël !
Au soir, Landry fit irruption dans sa volière. Il était poudré de neige et portait sur l'épaule un grand fagot de lattes cassées, pleines de plâtre.
— Le Bonhomme Hiver ! Le Bonhomme Hiver ! s'écrièrent les enfants.
Landry jeta les lattes au milieu de la chambre, puis il embrassa à la ronde les marmots qui s'accrochaient à lui. En le secouant ils se couvraient des diamants que le givre avait mis à la blouse de leur père.
Noël! Noël! Noël!
Bientôt les lamelles de bois flambent dans Pâtre. A un clou la mère a pendu une ficelle, avec l'oie au bout. Déjà la graisse coule. Et le l'eu crie comme un nouveau-né !
Noël ! Noël ! Noël !
Sur la table les assiettes se rapprochent les unes des autres. Il y en a deux de plus, et la table est petite! Les Roussel viendront partager le repas.
Ah ! Ça n'a pas été facile ! Mme Landry les a invités : poliment ils ont refusé ! Marie est venue: elle les a embrassés. Le bon savetier se laissait faire, tout en constellant de clous les semelles claires.
Enfin Landry s'en mêla. Sa silhouette de plâtrier éclaira comme un cierge l'intérieur d'ombre du disciple de Saint-Crépin.
— Si vous refusez, c'est que nous ne sommes pas des amis, dit-il.
Il tendit sa main blanche : le cordonnier y mit la sienne toute pleine de la poix qu'il s'occupait à rouler en boule.
C'était convenu !
On fit un brin de toilette, et, la porte franchie, la fête commença.
Noël ! Noël ! Noël !
A mon petit ami Robert Courouble.
(jj-v^^r^jz?
La Fin du Père Lasaeoehe.
Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre !
Chaque matin, ce cri, poussé d'une voix sonore, monte dans la grande cour comme un oiseau qui se cognerait aux fenêtres et réveillerait les marmots et les vieux encore endormis dans la cité ouvrière. Car il n'v a plus, à cette heure pourtant encore pénétrée d'un reste d'aurore, que des enfants et des vieillards dans le grand bâtiment parfois si grouillant , et , le soir, aux lumières, actif comme une ruche. Tous ceux qui ont l'âge de travailler sont déjà partis vers les usines noires, dont les cheminées fument à l'horizon, vers les appels des
cloches, qui attristent l'aube au seuil des fabriques.
Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre !
A ce refrain, les fenêtres s'ouvrent, et apparaissent, à côté d'une fleur de géranium ou d'un fuchsia maigre, des perruques et des têtes blondes, également ébouriffées.
— Par ici, marchand ! crie une vieille femme.
— Eh ! Peau de lapin ! voulez-vous monter ! reprend une fillette en guenilles.
L'homme qui achète les peaux est un robuste gaillard, qui porte son demi-siècle comme une plume de pinson. Il a l'air d'un bon meunier, avec une figure fraîche et ronde, imberbe, et des cheveux gris. Il cache sous une blouse bleue, brodée de blanc aux épaules, le luxe d'un « complet » confortable en drap.
— J'arrive ! J'arrive !
Et il laisse sa voiture et son petit cheval dans la cour, près d'un monceau de détritus où gisent au-dessus des épluchures une casserole trouée et un pot vert brisé. La carriole esl jaune
et le cheval pie. A l'un des coins du véhicule pend un paquet de dépouilles raides, tachées de sang et bordées de fourrures.
L homme monte l'escalier.
Par toutes les gueules noires des corridors, sortent des grand'mères, encore vaillantes, quelques-unes appuyées sur des cannes.
Entre ces vieilles se faufilent de petits bambins, aussi chancelants qu'elles. Pour ne point tomber, ils ont besoin d'appui: ils cherchent: une main ridée se tend et près des ancêtres courbées, le marchand se réjouit de voir ces marmots avec leurs sourires barbouillés dans leurs frimousses roses où s'épanouit la sève dune jeune fleur humaine.
Des portes s'ouvrent encore, et voilà des fillettes. Elles ont douze ans, un peu plus, un peu moins : dans les ménages indigents, elles remplacent les mères, qui sont assises devant un métier au fond d'une usine. Les fillettes ont l'air préoccupé : déjà se dessine au milieu de leur front le pli qu'on voit aux femmes des pauvres et qui est comme la cicatrice de leur misère.
Tout le monde crie :
— Bonjour, père Lasacoche !
— Bonjour les petites pratiques ! répond-il aux enfants.
Et il se tourne vers les vieilles:
— Bonjour, la jeunesse !
On rit, en montrant des quenottes ou des chicots. Et le père Lasacoche continue sa tournée par les corri.çlors qui exhalent des odeurs de langes qui sèchent, de lampes à pétrole et de pipi de chat. Parfois il ouvre une petite lucarne, dans la cage de l'escalier:
— Donnez-vous de l'air, dit-il.
Il fait ses petites affaires, achetant, marchandant, cherchant de la monnaie au fond de la grande sacoche en cuir qui lui vaut son surnom. Le coude bleu de sa blouse se blanchit aux murs crépis à la chaux. Parfois sa large carrure disparait en un recoin sombre de la vaste maison, parfois une grande et froide fenêtre fait tomber une lumière vive sur les trois chapeaux superposés qu'il porte au-dessus de ses oreilles — chapeaux verdis par les averses, qu'il vient d'acheter et qu'il a mis pour faire rire la marmaille.
Enfin il revient: un tas de chiffons bleus. bruns, pourpre, jaunes, mais tous déteints
comme s'ils avaient essuyé les sueurs de dix générations, se ballotte sur son dos.
— Gomment peut-il porter tout cela ? dit une vieille.
Et de la main droite il tient une grand casserole de cuivre qui cache son métal brillant sous une couche de noir de fumée. Aujourd'hui il ne faut éblouir personne, mais demain, recurée, aguichante, elle tirera l'œil du client dans la boutique du bric-à-brac. En attendant cette gloire, la voilà dans la voiture, près des chaussures effondrées, des chapeaux rafFalés, des guenilles qui furent de hautes nouveautés en leur temps et qui sont tristes comme tout ce qui a passé par les doigts de la Misère.
Autour de la carriole les gamins sont rassemblés, les poings dans les poches. Les plus grands apportent au cheval du pain: il se retirent vivement, aussitôt la miche empoignée par le bidet, et disent aux petits :
— Tu vois, j'ai pas peur!
— Prends garde qu'il prenne ton doigt pour un radis ! crie le marchand.
Il défait le nœud des guides et s'apprête à partir. Le cheval secoue la tète, fait tinter le grelot de son collier.
— En marche, Rigolo ! commande le père Lasa coche.
Mais il n'a pas fini.
— Attendez! Attendez! crie une voix cassée. Une vieille arrive et présente à Lasaeoehe
une robe à volants, dont les ramages fleuris lui rappelaient sa jeunesse. Mais elle a songé qu'un peu de feu serait plus de saison, car si les souvenirs réchauffent le cœur, ils ne font pas bouillir la marmite.
L'homme offre vingt sous.
Elle sursaute :
— Vingt sous ! Ce n'est pas le prix du poivre que j'ai mis dedans pour la préserver des mites pendant quarante ans !
Cette bonne raison fait qu'elle obtient deux francs — une pièce toute ronde qu'elle soupèse.
Et comme elle part avec une toux plus forte que d'habitude, les voisins disent :
— Elle n'en a plus pour longtemps!
Maintenant c'est un vieux berceau qu'oïl apporte. Cela étonne qu'un berceau puisse être vieux! Oh! si vous voyiez celui-là ! Il vous ferait pitié! Une bribe de rideau reste accrochée à sa flèche tordue, et l'on distingue encore de petits oiseaux bleus qui chantent dans les ombres dé
la perse salie. Entre les mailles du filet l'étoffe crevée apparaît brune par endroits et laisse voir de petits matelas béants. Chose affreuse ! Un horrible polichinelle pendu tremble au bout dune ficelle au « col de cygne » ! Il gigote depuis longtemps sans doute : ses bras se détachent, il ne lui reste qu'un pied; livide sous une perruque jadis « sucre d'orge », sa figure de pantin mort grimace.
Et tout cela est pourtant moins mélancolique que la maigre femme qui traîne la dépouille. Elle approche. On lui fait place. Elle est si malade, toute pâle avec des joues creuses et une poitrine qui s'enfonce!
— Combien me donnez-vous ? dit-elle.
— Cela ne vaut pas deux sous, répond le marchand. Ça encombre et le mioche qu'on y mettrait ne serait guère en sûreté. Les oiseaux n'accrochent pas leurs nids aux branches pourries, la mère! Et puis votre gosse n'est pas mort! Il sera aussi bien couché là-dedans (pie par terre !
— Il sera mieux, la nuit, près de moi, dit tristement la femme. La fièvre, ça tient chaud!
Ces paroles décidèrent l'homme à conclure une mauvaise affaire. Il donna vingt sous et dit:
178 Ll- CŒUB DES PAUVRES
— J'aime mieux Les peaux de lapin !
— Eh bien, en voilà encoi
On a 'lit aux environs: cle marchand est là »! Dix mains tendent des peaux, avec le poil en dedans. De ces peaux, les ime> sont sèeh rigide.-, comme La baudruche ou La vieille morue: Les autres, fraîches, pendent flasques et gluantes; Les plus soigneusement conseï sont bourrées de paille, à éclater. Cell<
ent pour les plus belles: elles vont jusqu'à quatre sous ! Et il Tant voir avec quelle attention le marchand regarde La marchandise! ("ne déchirure, il n'en veut pas du tout! Une patte arrachée, cela ue vaut plus qu'un sou! Suivant les beautés du poil, deux ou trois.
I tne fillette arrive, très fière :
— Une peau de lapin russe, dit-elle.
La figure du marchand s'éclaire. II donne une petite pièce d'argent.
— Ça vaut bien ça, allirine-t-il. On en fait du chinchilla.
Tout Le monde est content. <m! c'est un bon. marchand, un bon marchand !
— Hue ! Rigolo !
Le ch.-val pie reprend son pas, cahin-caha. Et la voiture secoue le vieux berceau, qui bereçj
éperdument son petit pendu. Le marchand est heureux : car cela fait rire les enfants et attire les mères aux fenêtres.
Peaux de lapins ! Peaux de lapins ! Chiffons, ferraille à vendre !
Le cri plane dans l'air: et comme si la misère tombait du ciel, il pleut dans la voiture des loques, de la ferraille et des peaux : le marchand achète même des os: il y en a de gros, sans moelle, qui font songer à des lunettes d'approche.
— Ah ! ça marche !
Aussi le cheval est gras, bien soigné, et l'homme chante parfois ou sifflotte. A midi, quand il se trouve aux environs , il s'arrête au cabaret du Petit Ra/nponneau, fameux pour ses gibelottes et ses tripes à la mode de Caen.
— Ah ! ça marche !
Mais il y a longtemps de cela ! Et petit à petit tout a changé, car tout se modifie dans le monde.
Maintenant les guenilleux peuvent faire du
feu avec leurs guenilles! Cela ne se vend plus: la Norvège, sur d'immenses bateaux, couche les grands sapins : grâce à eux se fabrique du ' papier aussi blanc que celui qu'on faisait jadis avec de beaux pans de chemise ! La ferraille, d'autre part, a perdu sa valeur : elle arrive de tous les pays, par wagons sur la terre; sur l'eau les péniches en sont lourdes à couler !
Gomment voulez-vous faire la concurrence, alors, avec un vieux cheval, devenu poussif, une charrette qui grince faute de graisse ? Ce n'est pas possible !
Il y a bien les peaux de lapin, qui sont en hausse ! Mais plus moyen de les avoir depuis qu'on en fait des jaquettes de loutre ! Savezvous qu'on vend des lapins écorchés à la livre? Le vieux marchand a même entendu dire qu'à Paris, pour tenter le pauvre monde, chez les grands épiciers, on vend le civet tout cuit !
— Des histoires à troubler la cervelle ! penset-il.
Et il suit les grand'routes, qui se bordenl I présent d'une foule de villas en briques rouges! avec des grilles qui ne s'ouvrent jamais à son approche, et des balcons où n'apparaît pen sonne.
Le vieux marchand crie tout de même, par acquit de conscience:
— Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre !
.Mais, hélas! Plus jamais d'aubaine ! Une peau par ci, une peau par là; pas moyen de vivre avec si peu et de nourrir sa bête !
Aussi le vieux cheval pie en eut bientôt assez de voir les routes blanches s'allonger malignement devant lui sans un brin d'herbe à l'horizon.
— Ce n'est pas juste, après tout, pensa-t-il. La luzerne ne pousse-t-elle que pour les ânes?
Et le voilà qui se révolte et se chagrine, gagne la jaunisse et meurt bien tristement, un soir, dans la cour d'une auberge.
— Il te sera plus utile crevé que vivant, dit au père Lasacoche le patron du cabaret. Tu pourras le vendre à l'équarrisseur et il ne te coûtera plus d'avoine.
Mais Lasacoche fut triste. Il regarda longtemps la bête défunte qui gisait sur le pavé et qui lui rappelait ses années prospères; il versa une larme.
— Pauvre Rigolo ! Pauvre Rigolo !
Mais il prit vite son parti, céda sa carriole et accomplit ses tournées avec un sac au dos.
Dame ! Un sac suffisait pour un aussi maigre commerce! Bientôt il fut trop grand! La journée passait, le soir tombait: on le voyait presque aussi plat sur l'échiné du bonhomme. Si Lasacoche se courbait, c'était sous le poids de l'ennui et de la vieillesse. Ses cheveux blanchissaient et tombaient, ses joues de meunier joyeux se ridaient, palissaient, ses yeux clairs devenaient jaunes et pleuraient; il manquait des dents à ses rares sourires.
De jour en jour la vie du pauvre ambulant s'assombrit. Quand il entrait par habitude dans la grande cour, où tout était changé (en vingt ans qu'est-ce qui ne change pas? il n'était guère plus reconnu que par trois vieilles.
Ah ! ces vieilles ! Comme trois chats, elles ronronnaient de tout sur les ordures qu'elles poussaient avec leurs balais de bruyère, avant que les boueux ne passent. Elles se souvenaient d'avoir connu Lasacoche au temps prospère où chaque dimanche on faisait sauter un lapin : la bête avait été écorchée avec soin, car on peu sait au marchand qui payerait la peau deux ibis:
de beaux gros sous d'abord et puis d'un compliment à la commère.
— Maintenant qui pense à nous féliciter sur nos belles mines ? dit une des vieilles.
Elle était dodue, rouge et ronde comme la lune quand elle bat son plein et s'élève aux cieux ainsi qu'un gros ballon. Elle ajouta:
— N'est-ce pas rare de conserver ma fraîcheur à mon âge ? Eh bien ! Qui m'en parle ?
— Ah ! Rose, reprit d'une voix de fausset une petite vieille à la peau tannée et ridée en tous sens comme un vieux bas trop reprisé où se perd la symétrie du point, telle que vous me voyez, malgré mes soixante-dix printemps, hier encore j'essayais un corsage que je mettais lorsque j'étais jeune fille. Il m'allait comme un gant! Et il y a beau jour qu'on ne m'invite plus à la danse au Salon des Muses!
La svelte pauvresse semblait valser en sappuvant, légère, sur le balai, dans un nuage de poussière.
— Oui, oui, les bons s'en vont ! grommela la troisième, dont la jupe se relevait par devant, à cause de son gros ventre. Heureusement que nous restons, nous autres, pour nous rappeler le temps où nous étions les trois plus belles !
Tiens, voilà le père Lasacoche ! Demandons-lui s'il se souvient de notre beau temps.
Et les sorcières attendirent le vieux, appuyées sur leurs balais.
Il haletait, en montant la côte, la tète basse, cramponné à son bâton de chêne. Voyant les commères il soupira, chevrotant:
— Peaux de lapins ! Peaux de lapins !
— Bonjour, père Lasacoche! dirent en chœur les vieilles.
— Bonjour, bonjour, la jeunesse! répondit machinalement l'homme, en passant vite.
Très fières, les vieilles sourirent:
— Il nous reconnaît, le farceur !
— Nous n'avons pas changé tant que cela !
— Bast! Quand on a bon pied, bon œil ! l'ne odeur nauséabonde montait de la fange
qu'elles avaient remuée.
Lasacoche continua sa route.
I n soir, bien las et plus triste que de coutume, il rentra, le sac et le ventre vides. El sur les couvertures trouées qui lui servaient de couche en son taudis il tomba, pleurant. Il pleurait, il pleurait! On n'eût pas cru que d'un
corps si sec il pût sortir autant de larmes ! Mais n'avait-il pas le droit de pleurer, sa porte close, lui qui ne se plaignait à personne ?
On ne sait quel bon ange vint le consoler cette nuit. Mais le lendemain matin il s'éveilla très gai : il riait à tout venant et faisait des saluts de la main.
Il entra chez le boulanger.
— Du pain, du pain ! dit-il.
On le servit, et sans sortir de la boutique il mangea goulûment, donnant des baisers à la mie blanche.
— C'est du sucre, du sucre, du sucre ! disait-il. Et il léchait la croûte.
Alors il désigna d'un doigt tremblant la brosse à manche qui pendait à côté du comptoir :
— J'offre vingt francs de cette peau de lapin, dit-il.
Et frappant, hilare, sur sa cuisse, il sortit sans payer son pain.
— Il est fou ! se dit le mitron.
Il se mit sur sa porte et regarda le père Lasacoche qui marchait très vite sur le trottoir, et mal d'aplomb. Ses pas s'emmêlaient comme ceux des petits marmots, mais il ne tombait pas. Ses
yeux clairs semblaient suivre de beaux oiseaux le long des toits.
— Il est fou! répétèrent les voisins.
Effectivement le père Lasacoche avait perdu
la raison. Mais comme il souriait à tout le monde, tout le monde lui sourit. D'ailleurs il n'était plus le même homme, qu'on voyait toujours taciturne et consterné par sa misère. Il paraissait guilleret. Il faisait de grands saints aux bonnes et aux concierges, caressait les chiens en les appelant:
— Mes petits Rigolos ! Mes petits Rigolos !
Il sortait avec cinq chapeaux sans fonds, superposés sur sa tête, ce qui le faisait suivre par les gamins.
Il prenait les mêmes rues qu'auparavant: mais elles lui paraissent moins longues, car la folie lui tenait compagnie et l'égayait de ses discours.
Devant la grande maison ouvrière, il s'arrêta, sembla se souvenir qu'il y avait de bonnes gens parmi les malheureux.
Il entra et cria :
— Peaux de lapins! Peaux de lapins! Chiffons, ferraille à vendre !
Il attendit longtemps, parlant aux chiens et aux enfants, l'heure où les ouvriers, sortis de la fabrique, rentrent pour déjeuner.
Certains reconnurent le père Lasacoche : il leur avait donné jadis des sous pour de vieux clous. Quelques-uns même lui devaient un gâteau ou des billes.
Reconnaissants ils se dirent simplement que, la soupe étant chaude, le vieux bonhomme en recevrait sa part, l'n vieil enfant parbleu!
On lui apporta des assiettes, où nageaient du lard et des croûtes de pain.
— Bon! bon! bon! disait-il.
Il mangea dans la cour, heureux comme à la belle époque; puis il revint souvent. Son sac ne le quittait jamais et toujours il avait en main une ou deux peaux de lapins que lui donnaient des ouvriers compatissants avec quelques sous, les jours de paye.
Certains dimanches une des trois vieilles venait, en cachette des autres, offrir un petit coup de vin à Lasacoche et lui disait :
— C'était moi la plus belle !
Alors il riait plus fort et sans savoir il répondait:
— Oui, la jeunesse!
Et la vieille, contente, partait, riant aussi.