L'AUMONE QUI BLESSE
A mes petits amis André, Jean et Louis liassenffosse .
L'aumône qui blesse.
Eiait-ce bien sur la rue que donnait la chambre proprette de Madame Pers ? On aurait pu en douter à voir le jour de souffrance qui tombait du ciel d'hiver sur ses mains spectrales Son métier, où se tendait un carré de satin ivoire, se trouvait près de la fenêtre : malgré cela l'ouvrière avait peine à déchiffrer l'élégant dessin que devait mettre en relief la soie verte dont son aiguille était enfilée.
Cependant vers le soir, quand Madame Pers alluma la lampe, on eût pu voir distinctement des folles avoines trembler à la lumière sur le satin. Quel pénible travail! Et la nuit n'est pas venue que la veillée commence. L'ouvrage presse, car à une voix d'enfant :
— Viens-tu à table, maman ?
La brodeuse répond :
— Dîne tout seul, mon Loulou, je n'ai pas faim.
— Maman, il faut manger un œuf! Le médecin Ta dit ! D'abord, c'est moi qui veux le casser !
A deux reprises trois petits coups secs brisèrent la coquille ; puis un gamin sortit de l'ombre et tendit à sa mère le léger repas qui tenait dans un coquetier.
— Il faut avaler cela d'un seul coup, comme une pilule, dit-il.
Elle obéit. Le petit la regardait enviant peutêtre ce fin régal ; il dit :
— Hein ? c'est bon ?
— Oui, chéri ! Donne vite un peu de vin pour ôter le goût !
L'enfant approcha un verre mi-plein avec, au fond, un morceau de sucre qui n'eut pas le temps de fondre tant la femme était pressée de reprendre son aiguille.
— Pour toi le canard, dit-elle.
— Merci, maman !
— Dîne bien, mon trésor ! Après tu me feras chauffer le café qui reste dans le philtre !
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— Ça le médecin Ta défendu ! fit observer le sage petit homme.
Il ne reçut pas de réponse : Madame Pers était absorbée par l'enchevêtrement d'un liseron autour d'une graminée.
Trois semaines après, c'était le jour des Rois. Le soleil se leva dans un ciel pur, comme une couronne d'or. Il fit vibrer le travail presque achevé de l'ouvrière, arracha des lueurs au satin posé sur le métier : on y voyait fleurir en rose l'aurobe printanier parmi les herbes et sous les pendeloques d'une branche de genêts.
Madame Pers, plus pâle que de coutume, s'approcha de son œuvre. Elle murmura :
— Très joli ! Et puis c'est bon signe de broder un trèfle à quatre feuilles !
Ses doigts trop fins tremblaient en démêlant un écheveau de soie verte. Elle y parvint pourtant. Alors elle chercha dans son étui : c'était le fourreau où dormaient pêle-mêle les aiguilles, ces armes blanches et fragiles avec lesquelles elle avait lutté pour la vie. Mais quoi ?... la 'main de l'ouvrière se glace, l'étui glisse et répand aux pieds de Madame Pers une petite
étoile d'acier qui brille : la tète de la femme s'incline, exsangue.
A ce moment Loulou rentre, avec une bouteille à demi-pleine de lait et deux petits pains qu'il dépose sur la table.
Voyant sa mère immobile, il s'approche :
— Comme elle est pâle !
Il a peur :
— Maman ! Maman ! Maman !
Elle ne bouge pas.
Affolé Loulou ouvre la porte, appelle la voisine :
— Madame Langlois ! Madame Langlois ! Venez vite ! Venez vite, vite, vite !
Madame Langlois arrive :
— Mon Dieu ! Qu'y a-t-il ?
Elle voit la brodeuse et s'exclame :
— Elle n'est pas morte !
Puis elle ajoute :
— Y a-t-il du vinaigre ici?
Elle redresse l'anémique, lui frappe dans la paume des mains, lui jette des gouttes d'eau au visage ; puis elle frotte les tempes de là malade avec du vinaigre.
Madame Pers se ranime, ouvre les yeux. La voisine lui dit, pour rire :
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— Eh bien ! Ne nous gênons plus ! C'est pour vous coucher dessus que vous brodez de si belle fleurs ?
La brodeuse répond, d'un air un peu égaré :
— Ah ! mon Dieu ! Pourvu que je n'aie pas fait de tache !
— Non! Non! Soyez rassurée... Venez un peu plus loin!... Là!... Et vous voici remise encore une fois ! Je vous l'avais bien dit qu'il valait mieux écouter le médecin ! Huit jours à rhopital, c'est vite passé !
Pour décider sa voisine, Madame Langlois ajouta :
— Je me charge du petit. Vous pouvez être tranquille. J'en aurai soin. Et vous savez ! Un service en vaut un autre ! Si j'étais malade, je ne me gênerais pas pour vous laisser Lisette !
Madame Pers murmura :
— Merci ! Merci ! Vous êtes bien bonne ! Elle pleurait. Pour excuser sa faiblesse, elle
avoua :
— Voyez-vous, ce qui me fait de la peine, c'est de ne pouvoir broder ça !
Son doigt fatidique se posa sur le coussin juste à l'endroit où, fétiche, le trèfle à quatre feuilles était tracé en bleu.
Elle ajouta, les yeux au ciel :
— C'est de mauvais augure ! Vous verrez ! Ça me portera malheur !
Madame Langlois s'efforça de rire :
— Allons ! Allons ! Habillez-vous ! Je vais vous conduire!... Dans huit jours vous reviendrez broder votre trèfle à quatre feuilles ! Et il sera aussi sorcier qu'aujourd'hui !
Madame Pers se sentait très faible, à bout de forces. Elle se rendit compte qu'elle ne pouvait pas lutter plus longtemps dans sa petite chambre contre la maladie.
— Je ne puis résister, déclara-t-elle. Pauvre Loulou ! Vous êtes bonne !
— Mais vous reviendrez dans huit jours !
— Oui, je reviendrai dans huit jours.
— Allons !
Madame Pers se leva, embrassa Loulou bien fort, bien fort, essuya une larme :
— Loulou, dit-elle, sois bien sage ? Tâche de te rendre utile ! Pense que tu serais à la rue, si Madame Langlois n'avait pas la bonté de te garder !
Le petit avait l'âge de raison: cela se voyait à son sourire où il manquait deux dents et à Tair grave qu'il prit pour répondre :
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— Sois tranquille, maman !
La complaisante voisine, après avoir jeté un manteau sur les épaules de la malade, l'aida à descendre l'escalier : la pauvre Madame Pers ne devait plus le remonter.
Madame Langlois faisait des cottes de toile bleue. Tous les lundis, elle revenait chargée d'un paquet énorme et très lourd : de l'ouvrage pour toute la semaine !
Sa machine à coudre, du matin au soir, ronflait comme un orgue. Chaque fois que l'ouvrière avait posé le dernier bouton à la culotte, elle s'exclamait :
— Encore sept sous de gagnés !
Elle répétait cette phrase cinq ou six fois par jour. Grâce à la somme ainsi amassée, elle pouvait vivre, elle et sa petite Lisette. Loulou même, qui lui était resté après le décès de sa mère, put manger à ce râtelier.
D'ailleurs Loulou, était-ce une charge ? Par les- petits services qu'il rendait dans le ménage, il gagnait à peu près ce qu'il coûtait.
Résigné, il demandait parfois :
— Maman va-t-elle bientôt revenir ?
— Oui, mon petit! répondait Madame Langlois.
Enfin elle avoua la fin de la brodeuse, et le fils pleura longtemps.
Grâce à Loulou, Lisette, qui jusqu'à l'arrivée de ce grand frère était chétive faute de promenades, devint superbe. Ses joues se firent roses et une vie nouvelle s'alluma au fond de son œil.
N'ayant plus de soucis au sujet de sa petite, souvent Madame Langlois chantait, en s'accompagnant du tic tac de sa machine.
— Madame Langlois est gaie comme une jeune fille depuis qu'elle a deux enfants, dit une locataire. Le fait est qu'elle est bien tombée ! Une vraie fille, ce petit, pour la douceur!
— Ce pauvre Loulou ! Une bonne à tout faire ! insinua une jalouse qui regrettait de ne pas s'être donné le luxe avantageux de protéger l'orphelin.
Elle ajouta :
— Madame Langlois n'a plus rien à faire ! 11 allume même le feu !
— Faut bien pourtant qu'elle fasse une coite de plus pour le nourrir ! répliqua la première voisine, qui voulait remettre les choses à leur point.
Mais une porte, en grinçant, s'ouvrit au-des-
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sus des deux commères : elles disparurent chacune chez elle, comme des souris dans leurs trous.
Et Loulou apparut, flanqué de Lisette : ils partaient en promenade.
Quel beau jeudi ! Il est huit heures à peine ! On a bien le temps d'aller jusqu'au parc Monceau : Madame Langlois Ta permis!
Déjà dans l'escalier les enfants font des projets, qui s'égrènent de marche en marche.
— Lisette, elle ira voir les canards ? dit la petite fille.
— Oui, répond Loulou, mais faudra pas aller au bord de l'eau pour te noyer !
— Non, Lisette, elle touchera pas à l'eau ! Lisette , elle attrappera un canard par la queue.
— Ah ! mais non ! Parce que le canard entraînerait Lisette au fond de l'eau !
— Et puis alors ?
— Ta maman, elle pleurerait !
— Et puis Loulou, y gronderait Lisette ?
— Mais non, puisque tu serais morte !
Enfin, les voilà dans la rue ! La voisine envieuse ouvre sa porte pour les voir partir. La
portière les suit des yeux, tout en secouant son paillasson.
Et la voisine dit à la concierge :
— Vous direz tout ce que vous voudrez, Madame Manie, c'est jamais une mère qui aurait laissé aller son garçon avec des trous à sa culotte !
— Ma foi, réplique la portière, ça ne l'empêche pas de bien pousser ! Et puis c'est-y pas tout ce qu'il faut pour se rouler dans la poussière ? Quand il va à l'école, c'est le plus propre du quartier !
Mais les marmots s'éloignent. Ah ! Ils vont traverser une rue. Grosse affaire !
Lisette, effrayée par les voitures, se plante devant le gamin :
— A bras ! A bras !
— Allons, dit Loulou, attrappe-moi par le cou ! N'aie pas peur !
Et le voici courant sur la chaussée en portant Lisette. Pas d'anicroche ! Il aborde au trottoir! Lisette rit de tout son petit cœur, heureuse d'avoir été secouée comme un paquet!
Ils prennent une belle rue, bordée de chaque côté par des maisons bourgeoises : les volets sont encore fermés à cette heure matinale.
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Aussi les bambins jouent et s'amusent comme chez eux, libres, gais, oiseaux ivres d'air.
Lisette avise une borne, dans un coin de porte, et va s'y asseoir. Elle dit, prenant la pose d'une dame sur son coussin :
— Lisette est fatiguée !
De ses menottes elle lisse sa robe sur ses genoux. Loulou tout droit devant elle l'admire et lui dit :
— Repose-toi !
Mais ce n'est pas assez pour Lisette :
— Oui, dit-elle, mais chante moi « une belle
air »
— Laquelle veux-tu ?
C'est la mère Michel qui a perdu son chat !
— Non, non, pas ça !
— Alors :
Il était un petit navire ?
Lisette interrompt et bégaye :
— Non, je veux :
Fermez les yeux, mes chers petits !
— Fallait donc le dire ! s'écrie Loulou. « Les enfants d'Alsace ! »
C'était la chanson favorite de Madame Langlois, la berceuse de Lisette.
Loulou l'entonne aussi fort qu'il peut sur l'air traînard et sentimental que prend sa mère adoptive. Son ton est un peu geignard, il met des trémolos dans sa voix.
Entraînée par cette marche, Lisette se lève, se remet en route, fière de donner la main à un aussi beau chanteur.
Soudain un volet s'ouvre, une tête se montre, se tourne vers les petits qui s'approchent, puis disparaît.
Maintenant au lieu de la tête, c'est une main qui sort: elle lance au chanteur 'une pièce de dix centimes en plein visage !
Loulou porte la main à son front : il saigne ! Alors il se baisse pour reconnaître le projectile: envoyant les deux sous, le gamin devient plus rouge que le sang qui le barbouille. Furieux, il lâche Lisette qui tombe, il court vers la fenêtre et de toutes ses forces jette la pièce de cuivre dans le carreau, qui vole en éclals.
Aussitôt la charitable dame sort, poursuit Loulou en criant :
— Petit voleur ! Petit voleur !
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Un agent passait : il saisit Loulou par l'oreille et l'entraîna. Le pauvre enfant sanglotait et répétait :
— Je ne suis pas un mendiant ! Je ne suis pas un mendiant !
Lisette suivait, de toute la vitesse de ses jambes.
— N'emmenez pas la petite, dit une fruitière à l'agent. C'est pas sa faute si sa mère a adopté un vaurien ! Je vais lui reconduire sa fille !
Loulou fut donc mené au poste tout seul.
La charitable dame ne tarda pas à y paraître : elle lit sa déposition au commissaire de police. Ce fonctionnaire Fécouta avec gravité et la félicita :
— A l'avenir, dit-il toutefois, n'ayez plus la charité si facile ! Ah ! Si vous connaissiez comme moi tous les tours de cette engeance ! Ne soyez plus aussi compatissante envers les malheureux ! Nous sommes là ! Et d'ailleurs, c'est presque toujours de leur faute, s'ils tombent dans la misère !
La dame se rengorgea. Mon Dieu ! Elle le savait bien !
— Aussi n'est-ce pas dans ce monde-ci que
j'attends ma récompense, dit-elle. Et puis, c'est plus fort que moi ! Je ne peux voir souffrir un chien, à plus forte raison un enfant !
Loulou ne dit plus rien pour se défendre. Il pleurait : et vraiment il avait sinistre mine avec ses balafres de sang où se mêlait la poussière de ses mains, délayée par les larmes. Un morceau de sa manche était resté aux ongles de la bonne dame, sa culotte avait un trou. Madame Pers ne l'eut point reconnu !
Le commissaire interrogea l'enfant :
— C'est ta mère qui t'envoie mendier, petit chenapan ?
— Maman est morte !
— Il l'aura fait mourir de chagrin ! déclara la plaignante en se retirant.
Madame Langlois arriva bientôt réclamer « son garçon ». Elle fut très mal reçue : c'était pour inspirer la pitié qu'elle envoyait des enfants en loques chanter dans la rue !
— Mais, monsieur le commissaire, s'ils chantaient, c'est qu'ils étaient contents !
— Combien gagnez-vous par jour ?
— Jusqu'à deux francs !
— Ce n'est pas trop pour vous nourrir, vous
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et votre fille ! L'assistance se chargera du petit bandit !
— Loulou un bandit ! Je voudrais bien savoir qui a dit cela ?
— C'est moi, répondit le commissaire.
— Eh bien ! Vous en avez menti ! s'écria la brave femme indignée. Informez-vous dans la maison, à l'école ! Il n'y a pas de meilleur enfant !
— Je pourrais vous envoyer en prison pour m'avoir donné un pareil démenti !
— Faites pas attention, Monsieur, dit la pauvre ouvrière en tremblant, c'est la première fois que je parle à un commissaire !
— Tâchez que ce soit la dernière ! Retournez chez vous ! Et si vous ne voulez pas qu'on vous retire votre fille, faites qu'on ne la reprenne jamais en flagrant délit de mendicité !
La veuve Langlois s'en alla pleurant. Mais la société était vengée en la personne de la charitable dame !