‹ Le cœur des pauvresChapitre 7 sur 10 · WAUDRU-LA-VIEILLE-AU-PRÉ · texte numérisé non relu

WAUDRU-LA-VIEILLE-AU-PRÉ

Puis doucement en un pot de grès jaune la vieille trayait la vache: et le lait bouillonnait, qui sent si bon la vie ! Waudru le portait chaud, comme du beau sang blanc, dans la ville au beffroi de pierre. Elle frappait aux portes : les servantes venaient, une écuelle à la main :

— Bonjour Waudru ! L'aurore a été belle ?

— Oui, très belle, ma fille, et plus jeune que moi !

On lui donnait de très bonnes paroles et des sous bronzés.

Elle rentrait à l'huis avec poche sonnant ainsi que cloche au ciel.

— Sonnez les sous, leur disait-elle, sonnez, tant que ma jambe est encore alerte ! 11 faut bien vivre, et puis mourir!

Telle allait Waudru.

Elle étageait les années grises comme les pierres d'une tour, mais elle dit un matin :

— Voici le temps venu de penser à la mort !

Avec son plus bel écu d'or elle s'en alla chez son voisin, qui cultivait un champ de lin. Elle dit, à sa femme et à lui :

— Bonjour, voisine ! Bonjour, voisin ! Voulezvous me vendre du lin ?

Mais riiomme répondit :

— Bonne ancêtre, le lin veille encore ! Tous ses yeux bleus sont grands ouverts. Il a toujours sa robe verte, mais il tremble déjà au vent. Encore huit jours, nous irons le cueillir, alors, ma centenaire, tu le pourras rouir.

La vieille répartit :

— Oui certes, doucement je le coucherai dans le ruisseau. J'irai le voir matin et soir : la lune le gardera de nuit !

Et songeant à la mort et aux choses qui passent, elle s'en fut bavardant pour elle seule :

— Ma quenouille pousse au coudrier vert. Mon rouet s'ennuie auprès de mon foyer. Nous sommes à la mi-août, les noisettes ont le fond roux. Au chaume les perdrix glanent. Pauvre chaume! Pauvres perdrix! Encore dix jours ! Puis viendra le cruel chasseur, aussi viendra le laboureur, charrue devant et vent derrière : Hue die! hue dia ! Sous le soleil deux larges croupes toutes pareilles tireront ferme, tire ion l droit. Et s'enterra le chaume : il fut paille d'ôf où foisonnaient les épis mûrs, il fut blé vert où se cachaient le nid de la fauve alouette cl le

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sommeil des vagabonds qui n'ont pour tout lit que les champs !

Et puis Waudru songeait encore au lin qui servirait à faire son linceul. — Jadis voyant entre son fichu rouge sa chemise de chanvre, au fil rude et mal tissée, voyant son jupon troué, son prétendant, un garçon de la ville, sans vouloir rien connaître de son cœur pur comme buis bénit, s'en était allé par la route aux deux rangées d'ormes. Et il n'était point revenu.

Elle était restée avec sa tendresse comme avec des fleurs qu'elle ne pouvait donner.

Alors elle avait aimé Dieu, son ciel, sa terre et ses étoiles. Elle espérait au paradis se coucher dans le beau grand lit où le créateur se repose. — Quatre splendides chérubins, fins comme la dentelle, agiteraient leurs ailes, à la voir drapée dans le beau lin blanc !

Une voix lui disait :

— Puisque Dieu a bien cent mille ans et que sa barbe est toute pâle, il fera fête au beau printemps de la fillette de cent ans, si sa chemise est fine et douce.

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