WAUDRU-LA-VIEILLE-AU-PRÉ
A ma petite amie Lugette Delattïe.
Waudru-la-Vieille-au-Pré.
Dans la maison en planches qu'abrite un tilleul vert, au milieu du pré qu'arrose le ruisseau, vécut Waudru-la- Vieille : cent ans, et un peu plus.
Une vache à garder tout le jour, et son rouet au soir : c'était sa vie. Mais elle n'eût point changé son très pauvre domaine pour l'Espagne avec ses beaux châteaux.
Au printemps, chaque année, la vache donnait un veau : il gambadait parmi la rosée verte, tettait sa mère rousse sous un vieux pommier noir.
Mais des qu'il était grand, la vieille le menait au boucher du village : un homme roux qui riait et mettait à YVaudru dans le creux de sa main un écu.
Elle disait :
— Merci! merci! Monsieur! vous êtes bien civil! Elle souriait au bel éclat de For qui éclairait
ses jeux aux paupières fripées.
Le veau beuglait très fort quand le boucher, de sa main rouge et lourde, passait une corde à son cou.
On s'exclamait en le voyant :
— Pauvre petit ! pauvre petit ! Tu n'iras plus au pis poser ton mufle !
De sorte que la vieille, très poliment et pour garder la clientèle, souriait encore au boucher de sa bouche sans dents, mais elle s'attendrissait en regardant le veau qui s'en allait meuglant avec une main rouge marquée sur son dos blanc! Elle pleurait: les reflets de l'écu tombaient avec les larmes, et les yeux de Waudru devenaient bientôt rouges comme la marque de sang au dos du pauvre veau.
La vache aussi semblait mélancolique, et pour la consoler, Waudru tous les matins la conduisait dans le verger: elle y mangeait à l'ombre bleue des haies le coucou, les marguerites innocentes et les bleuets, ces prunelles des prés. Le soleil sur le pelage de la bête semait des gouttes de lumière : cela faisait une selle d'or qui remuait.