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retenait ses larmes. Son miroir lui renvoyait la plus gracieuse figure de blonde, entourée d(? cheveux châtains, aux yeux clairs, mi-gris, mibleus, qu'aient jamais chantée les poètes. Elle allait avoir trente-sept ans, elle en paraissait à peine trente. Son fils unique François avait à peine dépassé sa dix-septième année et se préparait déjà à faire son devoir. La guerre était entrée avec efFraction dans cetle existence jusqu'alors paisible, au moins en apparence. Ses feux el ses alarmes, auxquels elle n'était pas encore habituée, lui semblaient une catastrophe injuste, une méchanceté personnelle du destin. Ne i'avait-elle pas arrêtée sur la pente, empêchée de céder à l'amour, cette guerre maudite! Ne I'avait-elle pas séparée de Claude.
Car Marion, qui n'avait jamais éprouvé pour son mari, pendant dix -neuf ans de ménage, autre chose qu'une profonde et fraternelle tendresse, aimait passionnément, à en mourir, et depuis un an, Claude Etiennant. Gela leur était venu comme un accès de folie, un soir d'été, au cours d'un dîner chez un ami commun. Claude, médecin à la mode, approchant de la cinquantaine, et la jeune femme se connaissaient, se fréquentaient depuis dix ans. Jamais ils ne s'étaient remarqués l'un l'autre. Cette fois-là, ils avaient compris le mythe antique, la flèche brûlante traversant deiix cœurs à la fois. Un échange de regards les
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avait fixés sur leur commune blessure simullauée. Retenus par une voluptueuse pudeur qui précède et avive son contraire, ils ne s'étaient d'abord parlé de rien, n'avaient pas recherché un tôle à tôte, qui eut abouti à un double aveu. Quelques semaines plus tard, la colonne de flammes et de fumée s'abattait sur la France et l'Europe, ensevelissant tous les drames privés. Xavier Darmelie, ardent patriote, ancien élève do Polytechnique, ingénieur réputé et qui venait d'atteindre quarante ans, s'engageait aussitôt avec son grade du temps de paix. Claude Etiennant prenait, en plus de son hôpital, la direction d'une ambulance anglo-française à Paris. Il n'était plus question d'un sentiment qui eût fait aux deux amoureux l'etîet d'un sacrilège. Mais, petit à petit, ce sentiment comprimé, non détruit, reparaissait avec plus de force, nourri par une longue contention, et aussi exalté par l'ambiance. Lui, à son hôpital, elle au milieu de ses multiples devoirs, s'enivraient secrètement d'un désir tel qu'il se colorait presque de lueurs mystiques, qu'il envahissait jusqu'à l'esprit de sacrifice et de renoncement. C'est le suprême piège de la chair, quand elle prend ainsi le masque spirituel. Ils en étaient au tournant le plus dangereux.
Leurs occasions de rencontre étaient fréquentes. Les seize ans de Jeanne Etiennant,
fille unique elle aussi, s'étaient épris des dixhuit ans de François Darmelle. Il élait môme question de fiançailles précoces, vu la menace d'une prochaine et héroïque séparation. Claude et Marion se miraient dans cet amour printanier et pur des deux êtres qui leur étaient le plus chers et la ferveur de leurs enfants multipliait, à leur insu, leurs cruelles délices.
Tué, blessé, disparu, prisonnier... La vive imagination de la jeune femme lui représentait son mari au milieu du décor tragique de ces quatre alternatives, gisant au revers d'un fossé, couché sur un lit d'hôpital, caché par des paysans, mangeant sa pauvre soupe dans un baraquement allemand, au fond de la Poméranie. Elle évoquait sa haute taille, ses grands traits loyaux, sa figure creuse, sa barbe mal faite et ses yeux noirs, parcourus de lueurs phosphorescentes quand il la prenait entre ses bras. Puis, tout aussitôt, le visage clair et gai, à peine mar- jl que d'amertume et d'expérience au coin des ' lèvres, de Claude Etiennant, se substituait à l'autre comme dans les rêves. La Yoix de Xavier était rude et parfois impérative, celle de Claude -^ forte mais nuancée. Elle croyait l'entendre à tout instant. Xavier ne savait ni chanter, ni gronder, ni rire. Il poussait l'égalité de l'humeur jusqu'à l'ennui. Claude... ah Claude!... Mais déjà Marion, pleine de remords, chassait ces
comparaisons funestes et qui revonaieni comme des mouches dans l'azur. Elle s'appliquait consciencieusement à être plus inquiète qu'amoureuse. Ce n'était pas toujours commode.
Midi sonnèrent à la petite pendule de Boule que lui avait donnée Xavier deux ans auparavant, du temps de la paix. Ce timbre de cristal avait marqué des heures mornes, tragiques, mélancoliques, puis tout à coup agrandies et comme solennelles, alors que le cœur palpite à leur unisson : « Tu me mesures ma beauté... » songeait Marion. Elle fit glisser sa douillette de satin bleu sur ses épaules nues, rondes et un peu tombantes, comme celles des femmes potelées de Nattier et de Fragonard, et ses fermes petits seins, dont elle était si fière, apparurent à travers la mousseline. Elle se savait menue et soyeuse, d'une rare perfection de formes et le suiïrage du jeune ramoneur dans la rue, tant regretté par la belle Récamier, ne lui manquait pas. Cependant elle avait un grand fils, tout à l'heure en âge de se battre et de se marier et elle en voulait encore à la guerre de lui prendre ses dernières années de charme physique... voleuse de tout... monstre insatiable! Puis elle rou2;it, sentant le ridicule un peu bas de ce point de vue.
Le déjeuner, qu'égayaient deux vastes fenêtres donnant sur le boulevard Saint-Germain, était toujours assez vite expédié. Depuis la
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guerre, la mère de Marion, M'"° Lobien, était venue habiter avec sa fille. C'était une ex-jolie femme, demeurée coquetle sous ses cheveux blancs, jalouse, fort hypocrite et d'une susceptibilité ombrageuse. Elle n'aimait pas son gendre qui la tenait à l'écart et lui disait, do temps en temps, de dures vérités. Elle avait longtemps espéré qu'il serait trompé vigoureusement. Sans souhaiter positivement sa mort, elle n'eût pas été fâchée de sa disparition, bien qu'elle fît de lui grand éloge en public, et ce silence de deux mois lui semblait de favorable augure. D'ailleurs elle ne plaisantait pas sur le chapitre du patriotisme. Elle avait, dans le méiro, traité d'embusqués doux officiers revenant du front, qui ne lui cédaient pas leurs places assez vite et remouché, dans les salons, une vingtaine de jeunes personnes, trop évaporées à son gré. On l'avait baptisée « soif d'égards », parce qu'elle croyait volontiers que tel ou telle manquaient de déférence à son endroit, d'oii des rancœurs inextinguibles. Sa vie mondaine et familiale se trouvait être ainsi compliquée et dramatique comme celle d'un indien Comanche, toujours sur le sentier de la guerre, ne fumant que rarement le calumet de paix. Elle adorait ou elle exécrait. Le divin palier de l'indifférence lui était inconnu. Elle s'exprimait d'une voix tantôt impérieuse, tantôt sucrée, suivant les circonstances et les in-
torlocuteurs. Fournisseurs et domestiques la craignaient comme la peste.
— Eh bien, ma chérie, rien de nouveau?... dit-elle en s'asseyant, après un coup d'œil sévère à la vieille Fanny, qui remplaçait le valet de chambre mobilisé.
— llélas, non, maman, rien.
— Ne t'inquièle pas encore. On me citait l'autre jour le cas d'un lieutenant, dont les lettres régulièrement envoyées ne sont parvenues...
M"'*' Lebien se tut brusquement. François venait d'entrer. C'était un haut et mince garçon, de figure honnête et franche, armé d'un nez d'aigle, celui des Darmelle, courageux, de !tempérament fataliste et qui adorait ses parents. Afin de ne pas chagriner sa mère, il évitait de l'interroger sur leur sujet commua de préoccupation. Il embrassa les deux femmes, s'assit et atlaqua les hors-d'œuvre avec un appétit de jeune loup.
— Je me demande — dit M"® Lebien — jusqu'où va monter le sucre. C'est insensé. Il y a certainement là-dessous un coup des accapareurs.
— Bah, grand'mère, on les pendra après la victoire, ainsi que les munitionnaires sans scrupule. Hottelet sera bon.
— A propos — reprit M""^ Lebien — cet Hottelet est décidément un goujat. Je l'ai rencontré
hier à cinq heures, boulevard Uaussmann, et il ne m'a pas saluée, quoiqu'il m'ait très bien vue.
— Maman, je t'en prie... Il est myope comme une taupe. Ne va pas te fâcher avec les Roitelet, qui ont des amis intluents en Suisse et peuvent nous être très utiles d'un moment à l'autre.
— On peut avoir des amis en Suisse et être poli avec une femme de mon âge et de ma situation. Quand je verrai M""^ Hottclet, je le lui ferai sentir.
Marion haussa les épaules et changea de sujet de conversation. Elle n'aimait pas voir la pointe du ridicule maternel. François, dont le sentiment était le môme, rougit comme une jeune fille. Il n'ignorait pas le surnom de sa grand'mère.
— Fanny, ce couteau est sale... dit encore M°® Lebien. — En général, ma fille, vous me les réservez.
Fanny, pareille à un vieux cheval de fiacre, emporta sans mot dire l'objet du délit. On sonna.
— Si c'est encore une note, qu'on repasse. Je ne. me dérange pas pendant le déjeuner. Les fournisseurs le font exprès, ma parole.
Ainsi s'exaltait M"® Lebien. Mais ce n'était pas un fournisseur. C'était M""® Darmelle mère, personne robuste, austère et triste, au masque de Junon poussiéreuse, qui venait, pleine d'angoisse, aux nouvelles. Passionnée pour le deuil,
les larmes et les regrets, elle consiJérait déjri son fils comme mort et était complètement vôlie d'un noir mat de suie et de fumée. Elle hantait les cimetières et, bien que très économe, pour ne pas dire plus, suivait tous les enterrements en voiture. Chose étrange, elle et M""" Lehien,sans se chérir, ne se détestaient pas. 11 leur arrivait même de se lamenter en commun sur la folie des parents coupables qui prêtaient la main aux fiançail les prématurées de François et de Jeanne. Au silence de sa belle-fille, M'"^ Darmelle comprit que la situation était, comme disent les communiqués, inchangée. Elle s'assit en soupirant, avec ce muet reproche des personnes de mauvais estomac pour les personnes de grand appétit.
— Mère, à quelle heure avez-vous donc déjeuné ?
— Je ne sais pas. Cela m'importe peu en vérité, — réponilit la robuste vieille. Puis se tournant vers Fanny : « J'ai oublié de payer ma voiture. Descendez, voyez le compteur et laissezlui deux sous de pourboire... »
— Pauvre Fanny!... murmura François, qui ne manquait pas d'ironie.
La penst^e de Marion n'était plus là, parmi ces mesquineries absurdes. Elle examinait maintenant ce mot, le devoir, qui pesait sur elle comme une pierre, et marquait la limite de sa
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faiblesse. De laulre côté de celle pierre, il y avait Claude, c'esl-à-dire ce qu'elle n'avait pas connu dans l'existence et ce qui donne sa raison à tout.
Comme on sortait de table, la sonnette tinta de nouveau. Fanny annonça M™' Eliennant. Les deux mères se levèrent et disparurent, heureuses de désapprouver en plein accord. François resta.
Ginette Eliennant, épousée pour sa fortune, était une femme d'une rare laideur et d'une dissimulation égale à sa laideur. D'un an plus âgée que Marion, courtaude et sans taille, elle était affligée d'un nez grotesque et cabossé, audessous duquel le menton fuyait comme un lâche. Le teint était jaunâtre, le cheveu brun, plat et sans reflets, la poitrine nulle et comme rentrée. Elle ricanait en parlant et brandissait un face-à-raain pareil à une férule. Francis disait d'elle que, comme le requin, elle devait se retourner pour manger. Bien qu'elle fit à son mari la vie dure, par ses dépenses et ses bavardages calomnieux, elle nourrissait à son endroit une jalousie féroce et sourde. Marion ne voulait pas voir ces défauts, ayant décidé, une fois pour toutes, qu'elle avait en Ginette une amie dévouée. Elle la déclarait de physionomie originale. Elle lui savait gré de n'être pas belle et de retenir cependant Claude Eliennant. Elle reportait sur elle le trop-plein de la tendresse qu'elle ne pou-
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vait dt'^ponser pour lui. Les deux femmes se liilojaient.
— Que tu es gentille de venir de bonne heure, :lit Marion. Du coup tu me délivres des mères.
— Je les lais fuir, à ce que je vois.
— Je t'en remercie. La guerre fait ressortir (iivantage les différences enlre générations. Je ip; sais que dire à. ma pauvre maman et ma bellemère me lape sur les nerfs avec ses mines de croque-mort comblé.
- Ginette rit, montrant ses dents verdâtres. Puis, désignant François : Tu vas lui enlever le respect.
— Madame, comment va Jeanne? — fit vivement le jeune homme. — La verrons-nous aujourd'hui?
— Je ne pense pas. Elle a sa leçon de piano. Mais demain vous venez dîner chez nous. C'est entendu.
François savait ce qu'il voulait savoir. 11 baisa la main gantée de sa future belle-mère, embrassa tendrement sa mère et disparut.
— Le pauvre enfant est bien inquiet de son père, soupira Marion, et je n'ai plus la force de le rassurer. Encore a-t-il la vie devant lui el l'amour de Jeanne, si toutefois il échappe aux balles allemandes, au lieu que moi...
Sa voix s'altérait. Le désir d'être consolée amenait à ses paupières délicates de vraies larmes. Ginette considérait toujours avec plaisir
la peino d'aulrui. Elle trouva cette phrase amicale : « Ne pleure pas, tu vas gâter ton teint et ce serait dommage. » Puis, sur un autre ton : « Je sais que Claude et Grantouvre s'informent chacun de leur côté. Il est impossible que tu ne sois pas fixée avant peu. »
— Hélas! fit Marion, pourvu que la certitude ne soit pas pire que le doute î
Le temps beau et clair, bien qu'encore un peu froid, incitait à la promenade. Les deux amies décidèrent de faire un tour aux Tuileries, avant de se rendre au thé des Hottelct, avenue dos Champs-Elysées. Pendant que Ginette l'entretenait d'une multitude d'histoires insignifiantes. Marion attendait patiemment qu'il fût question de Claude, au cours de ces récits, comme personnage principal ou accessoire. A partir de là, et quel que fût le détail, elle se sentait baignée de lumière, les veines parcourues de chaudes étinc'Ciles. Elle avait envie de rire et de pleurer à la fois, d'embrasser Ginette, de chanter, La prudente dissimulation, naturelle à la femme, lui faisait refouler cette allégresse. Elle se contentait d'approuver tout, avec un petit sourire affectueux. Ginette, de son côté, avertie par cet instinct profond des laides, que leur infériorité rend perspicaces, sentait bien qu'il y avait quelque chose dans le cœur et l'esprit de sa compagne, mais était fort loin de sup[joser la vérité.
Aussi son amour du grabuge la poussai l-ellc à rapporter fidèlement à Marion tous les compliments qu'on lui faisait sur sa beauté, dans l'c^spoir qu'un jour prochain Xavier serait oiilin (lùmenttrompé.Laguerreetl'absencene feraient .[u'ajouter au piquant de la chose.
— Imagine-toi, ma chérie, que le petit Palaiseau m'a supplié de lui prêter ton portrait de chez Otto... le décolleté. Mais c'est qu'il me persécute pour cela. J'ai beau lui répéter « ce n'est pas guerre », il ne veut rien entendre. Je finirai sans doute par céder.
— Bah! fit Marion, pas d'importance. Le portrait, sans la personne, c'est le menu sans le repas.
Un gros petit garçon, blond, rose et joufflu, qui manœuvrait sa célérette, vint se jeter dans leurs jupes.
— Oh ! pardon Mdame. J'vous ai pas fait mal, Mdame?
Il s'adressait gentiment, presque tendrement, à la jolie, non à la laide, Ginette dit sans aigreur: « Tu vois, même les gosses... Elle ne t'en veut pas, va, mon petit homme, mais pas du tout de m'avoir bousculée. Comment t'appelles-tu?
— Claude, Mdame. Et Ginette éclata de rire, cependant que Marion, sans rougir, caressait le petit cou gras et les cheveux frisés de l'homonyme.
Un peu plus loin, un monsieur âgé, vivaceJ bien mis, qui tenait une serviette sous le bras,| dirigea vers Marion des regards pleins de con^i voitise. Il passa, tel un Tantale décent, se re-i tourna, fil une vingtaine de pas, se retourne encore.
— Cette fois, ça y est, — fit Ginette. — Nous" tenons le satyre des Tuileries. Mon époux a raison de dire que tu ne passes pas inaperçue.
Comme trois heures sonnaient, les deux amies montaient le somptueux escalier; tout en or, de la maison ultra-moderne où habitaient les Hottelet, constructeurs d'automobiles, grands munitionnaires et nouveaux riches. On racontait que leurs bénéfices n'étaient jamais inférieurs à quarante-cinq mille francs par jour. Le domestique suisse fît traverser aux visiteurs deux salons, oiî trônaient un faux Turncr et un Gainsborough douteux, auprès d'un magniDque Grantouvre et de trois croûtes brunes de Bonnat. Le mobilier, de véritable Aubusson, en avait l'air lui-même truqué. Le plafond était doré, bosselé d'énormes ampoules électriques. Des radiateurs émanait une chaleur douce un peu sèche. Quelques livres de Marcel Prévost, d'Abel Hermant et de Lavedan, un numéro du Gaulois^ un exemplaire de la Revue des Deux Mondes couraient les uns après les autres sur une table d'après Riesener. L'agencement avait été savamment
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improvisé par un vieux monsieur du monde, nommé de Torvc, que la misère des temps contraignait à ce rôle de surtapissier.
Paul lïotlclet et sa femme recevaient leurs hôtes dans une pièce trop grande, oij ces quelques personnes, sur leurs poufs, renouvelés du second Empire, et au fond de leurs fauteuils, avaient l'air de naufragés cossus. Hotlelet était un homme chauve, grisonnant quant à la harbe et timide, qui se frottait les mains, en répétant, toutes les deux phrases « oui m'sieur, non m'sieur ». On le disait fils d'une bonne et d'un ferblantier. Adèle Hottelet, née Toxyde, — de la famille des métallurgistes de ce nom, — était altière et incohérente, d'assez belle allure, avec des yeux globuleux, une voix pcremptoire et un profil en plusieurs morceaux.- Elle jouait les intellectuelles anarchistes et collectionnait les révolutionnaires. Ils accueillirent Marion et Ginette avec une bonne grâce mêlée de dépit, car ils attendaient Gabriel Hanotaux « de l'Académie française », un peu lent à arriver.
]y|nie Hélène Ponant — qui peint des oiseaux, bien qu'ayant passé soixante-cinq ans, rit haut, parle fort et a le dos voûté — racontait au député libéral Lanique, colosse amène et barbu, dans quelles conditions les Allemands avaient épargné son château de Joie-des-Yeux^ dans TOisc. Miss Sidney, écrivain australien, pareille à un
linge qui sèche, écoutait en se lissant les doigts. Revêtu d'un magnifique uniforme d'oîlîcier bleu ho.izon, décoré de la Légion d'honneur, JXor- 1 eit de Palaiseau — de son vrai nom Franz iiomburgen — expliquait à une vénérable dame comment il était parvenu à conserver son automobile particulière, en dépit des réquisitions. A la vue de Marion, ce héros de l'arrière devint jaune de plaisir. Ses traits faussement réguliers, son grand menton glabre et ses yeux blancs, bordés de jambonneau, composaient d'ailleurs un ensemble hideux.
— Oui, ma chérie, reprit Hélène Ponant, de sa voix basse et cancanière, en s'adressant à la nouvelle venue, — ce général von Gudden a été parfait. Il me demandait la permission de se laver les mains au lavabo. Aucun de ses officiers n'a touché un seul objet de mes collections. J'ai eu affaire, quoi qu'on dise, à un véritable gentleman.
Adèle Hottelet, néeToxyde, haussa les épaule? et dit : « Parbleu! » Puis elle se tourna vers Marion : « Eh bien, ma petite amie, toujours pas de nouvelles?
— Hélas non, madame. Ah ! je suis bien, bien tourmentée.
— Paul, Paul! appela M'"" Hottelet. — Le munitionnaire accourut.
— Paul, ne pourrait-on savoir par lesMeyerlei,
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(le Berne, ce qu'il est advenu du capitaine Darmellc? lis ont de nombreuses relations en Allemagne et ne refuseront pas de nous rendre ce service.
— Mais certainement oui, madame; justement je vais m'en occuper. 11 suffira de me remettre une note...
— Oh merci, cher monsieur Holtelet!
— De rien, madame.
Ce « de rien » marquait le niveau social de « Paul ». Sa femme fit la grimace et tira sur la paire de gants de Suède qui ne quittait jamais ses mains, tant elle redoutait les poussières geptiques.
Déjà Ginette avait entrepris le rapprochement de Norbert de Palaiseau et de la jolie Marion : « Elle est délicieuse, lui disait-elle, et d'un esprit étonnant. Si vous l'entendiez dans l'intimité.
— Mais, où la voit-on, en dehors d'ici?
— A mon jour, chaque mardi. Venez prendre une tasse de thé à cinq heures.
— Très honoré, madame, et mille grâces.
Désireux de briller devant une aussi belle personne, de Palaiseau-llomburgen se lança dans des considérations sur l'invincibilité des Allemands et l'abondance de leurs ressources, qui enchantaient visiblement liélène Ponant, En dffet, une leçon sévère, reçue quelques jours auparavant, dans un milieu plus patriote que
celui des Ilotlelet, avait accentué encore la germanophilie de cette vieille dinde aux gloussements perpétuels. Elle allait proclamant qu'il fallait arrêter ces horreurs et conclure la paix à tout prix.
— Oh cela est hioumain! J'approve de tout quieur, — reprit avec force miss Sidney.
Depuis quelques minutes, iMarion, dont les sentiments étaitmt autres, soutirait de ces propos aussi déprimants qu'absurdes. Elle déclara entin, d'une voix douce et ferme : « Eh bien,j'ai un fils de dix-sept ans qui va s'engager, je suis sans nouvelles de mon mari depuis plusieurs semaines, et cependant je suis d'avis qu'il faut mener la guerre jusqu'à la victoire.
Ces paroles jetèrent un froid. Norbert de Palaiseau prit une mine indulgente et narquoise, miss Sidney jeta sur la sanguinaire un œil courroucé, Hélène Ponant éclata d'un rire amer. Adèle Hoitelet résuma, dans le jargon à la mode, l'impression générale : « C'est, chère pelile, que vous vouslaissez bourrer le crâne par les journaux.
— Nullement. J'ai remarqué toutefois que l'admiration conventionnelle de Tennemi avait des effets pires que le dénigrement conventionnel du même ennemi et que le moral des combattants était supérieur à celui des civils.
Les habitués du salon Hottelet échangèrent rdes égards indulgents : « pauvre petite sotie »!
Le d(^puté Lauique, sensible au charme de Marion, conclut pour arranger les choses : '< 11 ne faut rien exagérer. Les x\ll('mands ont du bon, mais nos petits soldats aussi sont héroïques, fortoment entraînés et si les chefs militaires...
— Pourquoi, interrompit Marion en veine de franchise, dit-on toujours « nos petits soldais » et non pas simplement nos soldats?
— Ah! voilà qui est pi(juant! Elle ne manque pas de drôlerie en ett'et... lit Norbert à l'oreille de Ginetle. — Celle-ci écarta les bras, d'un geste qui signifiait « vous voyez bien ». Lanique, désarçonné, se lança dans des considérations banales sur le jeune âge des « Marie-Louise » et l'avantage qu'il y avait à les traiter paternellement.
, — Sans doute, mais autrement qu'en paroles ou qu'à l'aide de diminutifs.
Adèle Hottelet jugea le moment venu de changer de sujet : « Je me demande ce que fait Hanotaux. 11 est d'ordinaire si exact.
— Il aura été retenu dans la tranchée académique. Ils ont tant à faire !
— Cette besogne du dictionnaire les tue. C'est presque aussi meurtrier qu'une marmite.
— Et puis n'écrit-il pas à mesure l'histoire de la guerre? N'oublions pas qu'il est notre Thucydide.
Ainsi plaisantaient ces gens frivoles. Marion, environnée de la réalité de la pjucrre, et requise
par un sentimenl jeune et fort, les écoutait avec uu mépris mùlé de stupeur. Son imagination lui représentait ces trous froids et durs, oii deux générations, les pères à côté des fils, peinaient à sauver le pays et opposaient leurs poitrines è l'envahisseur. Quatre-vingts kilomètres à ))eine séparaient ce salon des Champs-Elysées, oîj paradait un pantin en uniforme, de l'immense champ semé d'héroïsme et engraissé de cadavres. Elle entendait les gémissements des blessés, empêtrés dans les fils de fer aigus et coupants, et qui tous ressemblaient à Xavier; elle entendait les coups de feu espacés, les éclatements divers des projectiles et surtout ce dramatique silence don1 parlaient toutes les lettres venues de là. Se pouvait-il que tant de grandeur voisinât avec tani de petitesse!
— Cependant tu penses bien à Claude, qui est le mari de ton amie, et cela aussi est petit.
A cette voix de sa conscience, une autre voix répondait : « L'amour n'est jamais petit. 1! n'est pas opposé à la guerre. Il fait partie, à ss façon, du trouble immense de cette grande guerre. »
Quand la jeune femme rentrait ainsi en ellemême, file accomplissait les gestes machinaux ie l'existence, à la façon d'une somnambule. Le ricanement de Ginette la réveilla : « Eh. bien. disait la laide, tu as vertement fait la leçon à
l'assistance. Le fait esl qu'ils sont écœurants de platitude, ces Ilottelet, et la Ponant est réelleluonf infecte. Mais tu as eiïarouché le pauvre Lanique et jusqu'à ton amoureux Palaiseau. »
Marion allait répliquer qu'elle se fichait un pou (le Palaiseau. Elle se rappela à temps qu'il n'était pas mauvais de conserv( r l'alibi commode de en déguisé : « Un amoureux véritable n'est 1 l'buté par rien. C'est à ça qu'on le reconnaît. »
Elle ouvrit sa bouche rose et humide: « La discussion m'adonne faim. Je l'offre à goûter. » La pâtisserie était pleine de jeunes messieurs et de dames, qui mangeaient et buvaient par petites tables. Un grand nigaud, habillé d'un uniforme de fantaisie, portant des foudres sur ses manches, versait du thé à une vieille coquette, coiffée d'un tronc de cône de satin cerise et dont la jupe courte laissait voir les mollets. A côté d'elle, une petite grue moqueuse s'étouffait avec un baba à la crème. Les serveuses s'activaient et se répétaient à haute voix les commandos.
— Il faut être indulgent, soupirait Ginette, dont la rosserie égalait la perfidie. — Rogaide, tu es sans nouvelles de ton mari et cependant tu vas manger un sandwich, deux sandwichs et boire une tasse de thé. On n'est sévère que pour les autres.
— Sans doute, reprit Marion, mais la sincérité
sauve tout. Ce qui m'horripile, chez les Hottelet et leurs amis, c'est le poncif à rebours, ic banal envers du banal, pris pour une originalité. Je ne m'étonne ni ne m'irrite du déliement momentané de mon angoisse, qui me permet de boire avec plaisir une tasse de thé. La comédie serait de feindre l'angoisse, au moment où je l'éprouve moins.
— Raisonneuse!
C'était vrai. Elle était née avec le besoin de voir clair en elle et en autrui. C'était cette tendance qui l'attirait irrésistiblement vers Claude, observateur puissant des corps et des âmes, et dont elle admirait la maîtrise. Mais voilà que Ginette lui dit: — Regarde cette petite femme à gauche, tellement blonde qu'elle en est décolorée. C'est une cliente de mon mari et je crois qu'elle est toquée de lui. Comment la trouves-tu?
— Fort agréable. C'est un ange tombé du ciel dans l'eau oxygénée et la pâtisserie, il n'y a pas à en douter.
Elle plaisantait et avait envie de tordre le cou à cette sainte Nitouche. Ce fut pis quand Ginette ajouta: « Il est bien capable d'avoir fait quelque bêtise avec elle, ce monstre d'homme. Il a la rage de la faire se déshabiller complètement. C'est comme cela, non autrement, que je sais qu'elle a un grain de beauté au-dessus du genou
j,auche. Ne rougis pas comme cela, petite nigaude. Tous les médecins sont indiscrets. »
A partir de là, Marion n'eut plus qu'une idée : quitter son amie au plus tôt, car elle avait peur de se trahir. Elle n'y réussit que place de la Concorde. Elle monta dans le métro, en proie à un énervement inexplicable et tel qu'elle aurait volontiers fondu en larmes. Les voyageurs, nombreux à cette heure, au milieu desquels elle était serrée, comprimée, lui semblaient connaître son secret. Cependant il n'y avait rien entre elle et Claude. Que serait-ce si jamais... Elle espéra tout à coup follement que ce visage tant rêvé allait lui apparaître à l'autre bout du wagon, puis elle songea qu'il était cinq heures et que Claude, devait se trouver à l'ambulance Sydenham, rue Demours, où il suppléait un confrère anglais. Si elle y allait... Après une telle débauche de prudence, elle éprouvait lenvie de commettre une grosse imprudence. Prétexte: limpatience d'avoir des nouvelles de Xavier. Mais non. Cela porterait malheur à Xavier. En outre, il se pouvait que la fantaisie prît aussi à Ginette de passer h Sydenham. Comment expliquer cette cachotterie? En fin de compte, elle patienta jusqu'à Pigalle, où elle se trouvait à quelques minutes de l'atelier' de Grantouvre, vers qui l'attirait, depuis le matin, son pressentiment.
Fabius Grantouvre, alerte encore malgré ses
. ".yantc-irois ans, était l'ami des deux ménages. Artiste raffiné, longtemps méconnu, il peignait — comme un descendant des maîtres hollandais et de Watteau à la fois — des intérieurs de magasins, des pierrettes, des commères et des danseuses. 11 avait le sens de la beauté moderne, plus sournoise et complexe que la beauté classique, mais apparentée à elle par plus d'une dérivation inaperçue, comme certains couchers de soleil sur la Seine ont Tair de prolonger ceux qui dorent le Parthénon. Il était fou de dessin, de « monsieur Ingres » comme il disait, féroce pour les bâcleurs et saboteurs à la mode, habile à stigmatiser et dépecer, d'un mot luisant ainsi qu'un couteau, la fabrication de tel ou tel. On colportait ses formules acides et ses appréciations implacables, qui avaient donné la jaunisse 5. plus d'un. Témoin du désastre de 4870, passionné pour son pays et la grandeur de son pays, il définissait les humanitaires « des pompiers qui mettent le feu ». Faux misanthrope, cœur exquis et tendre, il vivait en haut de Montmartre, entre son chat et sa vieille servante Félicité, ne recevant, à intervalles fixes, que les Etiennant et les Darmelle, et quelques parents éloignés. 11 avait secrètement un faible pour la jolie Marion. Depuis quelques mois, sa vue baissait, ce qui lui occasionnait un gros souci.
— Monsieur est-il rentré "* — demanda la jeune
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mme après avoir gravi, presque en courant, "S quatre escaliers de la vieille maison grise,
— Il n'y a pas cinq minutes. Vous avez de la hance. Ah il va être content de vous voir! Ce
.latin encore il parlait de vous, ma pauvre chère dame.
Ainsi bavardait Félicité, bossue comme dansles contes. Une porte s'ouvrit, laissant passer un flot de lumière. Grantouvre parut dans rentrebàillement. 11 avait reconnu la chère voix. Cependant sa mine, sous ses cheveux blancs et bouclés, était grave ; ses yeux, rapprochés d'un nez droit et fin, dissimulaient mal une préoccupation . Son accent aussi semblait altéré, quand il dit : « Votre visite tombe bien. J'allais me rendre chez vous. »
Marion comprit aussitôt qu'il savait quelque chose au sujet de Xavier. Déjà, il l'avait prise .par sa petite main et fait entrer dans l'alelier, dontles baies vitréess'illuminaient du tlamboyant crépuscule de l'immense Paris. Elle s'écria : — Vous avez une très mauvaise nouvelle. Oh dites moi... dites la vérité!
— Pas très mauvaise... mauvaise ou médiocre... Disparu... seulement disparu... je... sur rhonueur. D'ailleurs, voici la letirc de son colonel.
Elle saisit le papier, puis le lui rendit. Ses yeux, brouillés et vertigineux, ne lui permeitaient pas la lecture. Grantouvre lut : « Mon vieil ami, je
r, LE CŒUR ET L'ABSENCE
- l.i^iiS à vou? faire savoir maintenant qu'il y « trois semaines, le 7 février, au combat de ... « notre ami Xavier Darmelle, dont la batteri (' s'est trouvée entourée soudainement par ïcu- <( nemi, a disparu avec son monde. Il est possi- « ble qu'ils aient été faits prisonniers, mais, en « dépit des recherches entreprises, nous n'avons « d'eux jusqu'ici aucune nouvelle. Le capitaine «. est un officier de la plus haute valeur. Je ne « puis croire que nous ne le reverrons pas. -To « vous préviens seulement aujourd'hui, où tout « espoir de nouvelles directes, concernant cette « disparition, semble évanoui. »
— La lettre a mis huit jours à me parvenir, ajouta Grantouvre, il y a donc un mois depuis l'événement.
— C'est bien cela. Oh mon Dieu!
Marion s'était assise, la tête entre les mains, toute menue, pareille à un oiseau recroquevillé. Le peintre avait le cœur déchiré et en même temps, ignorant le reste, il se disait qu'il allait désormais protéger et consoler cet être adorable. La jeune femme éprouvait un réel chagrin, tempéré par quelque apaisement obscur, qu'elle n'osait éclaircir, comme lorsqu'un puissant anesthésique commence d'agir sur une douleur. L'un et l'autre se sentaient rapprochés par une fraternité étrange, qui n'était pas toute dans la compassion.
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— Il est mort, fit Marion; j'en ai la ccrlilude. Si, Grantouvre, si, je connais mon mari. C'est un lion. Il s'est défendu et il a été tué sur ses pièces, au milieu de ses canonniers.
— Mais non. Il y a de grandes chances pour qu'il soit seulement blossé. Ce cas s'est déjà produit pour beaucoup, d'ailleurs.
— Le colonel dit : il est possible. C'est qu'il pense au fond comme moi. Relisons la lettre.
Us le firent. Marion secouait la tète et pleurait. Elle avait le mouvement et jusqu'aux plis d'une figurine de Tanagra. C'était l'instant où le soleil, avant de disparaître, prend une couleur chaude, même en mars, un glacis de pourpre et d'incarnat. Le vieil artiste admirait combien cette franche affliction demeurait belle et harmonieuse, ainsi que sur une toile de Vermeer de Delft, retouchée par le pinceau voluptueux de Goya. Cependant il aimait Xavier et il déplorait sa perte, trop vraisemblable. Mais son émotion, à lui aussi, avait deux goûts.
— Si les choses s'étaient passées autrement, j'aurais prévenu d'abord François, qui vous aurait prévenue ensuite.
— A quoi cela eut-il servi, mon pauvre ami!... C'est pourtant vrai que me voici veuve et que demain peut-être je n'aurai plus de fils. Cruelle, cruelle guerre!...
— Ne prenez pas encore le deuil, chère, vail-
lante Marion! Il y a tant de surprises dans ccs corps à corps, surtout lorsqu'il s'agit des artilleurs. J'y songe : qui va se charger d'avertir M"* Darmelle mère?
— C'est mon devoir. J'y mettrai tous les ménagements. Elle s'attend toujours au pire. Elle recherche le pire. La nouvelle ne l'accablera pas. Ah mon bon Grantouvre, je vous parais injuste ! C'est que la mère nous vole toujours un peu de notre peine, à nous autres femmes. Celle-là surtout, faite pour le deuil et qui passe sa vie sur les tombes !
— La question matérielle?... » dit le vieil artiste, à voix basse, comme intimidé. Puis il bredouilla une phrase indistincte, par laquelle il indiquait qu'il n'avait besoin de rien et que tout ce qu'il possédait...
Marion l'arrêta d'un geste affectueux : « J"ai mes petites rentes. Maman aussi. Vous êtes le meilleur des amis, mais je n'ai, ni n'aurai besoin de rien. Quant à François, s'il revient vivant, il aura la dot de Jeanne et son labeur.
— Excusez-moi, l'indépendance pécuniaire est quelque chose de si important pour les femmes.
— Au besoin, je travaillerai. Je sais broder admirablement. Il y a en ce moment des veuves d'officiers qui gagnent fort bien leur vie de cette façon.
— Ah par exemple, ah! ce serait fort!... s'écria Grantouvre... Je me vois, moi, vieil inutile, me gobergeant ici au milieu de toiles, dont chacune vaut plusieurs billets de mille, même en ce moment, tandis que vous...
Il n'acheva pas sa phrase et se mit à marcher de long en large, à la fois ému et exalté. Il se représentait ces beaux yeux se fatiguant audessus d'un métier, cotte échine délicate ployée snr un travail de jour et de nuit. Cette image lui était intolérable. Il bazarderait plutôt tous ses tableaux, dont il refusait jalousement de se défaire, quand un commerçant, en « baum » ou en « heim », venait lui en proposer un monceau d'or.
Marion, après ce premier choc, ressentait la fatigue d'une situation nouvelle, de l'apitoiement qui allait la blesser, des vains propos qu'on lui tiendrait et des vaincs réponses qu'elle ferait. Elle se demandait avec curiosité quelle serait l'attitude de Claude Eliennant. Ami de jeunesse de Xavier, plus âgé que lui, il faisait profession de l'aimer comme un frère cadet, d'admirer sa vaillance. Il eût été pénible h la jeune veuve qu'il eût trop de chagrin. Il lui eût été pénible qu'il n'en eût pas, ou qu'il n'en eût guère. Sa sincérité intérieure se trouvait en désarroi, et elle n'était pas assez pieuse pour avoir un recours contre elle-même dans la
prière. Elle n'accomplissait ses devoirs religieux qu'irrégulièrement, surtout depuis qu'elle aimait Claude. La perspective d'une confession complète, suivie d'une défense rigide, l'etfrayait. C'est le malheur des pécheresses en puissance de commencer par démanteler leurs âmes: et le plus insinuant des démons sait parfaitement ce qu'il fait.
Quand elle sortit de chez Grantouvre, toute frémissante, le soleil avait disparu, mais son halo faisait de Paris une ville somptueuse, où la guerre ne se sentait plus. Des enfants jouaient sur la pente de la rue Lepic, les passants s'entretenaient de choses inditTérentes, de nombreuses affiches annonçaient des spectacles montmartrois. Quel voyageur, tombant de la lune, se serait douté qu'à vingt lieues de là c'était la lutte implacable et meurtrière, jointe à une effrayante immobilité!
— Où es-tu, Xavier?... songeait Marion, — là près de moi, comme une ombre impalpable, ou bien dans les limbes mystérieuses? Peux- tu lire dans ma pensée et dans mon cœur, alors que j'y lis si mal moi-même? Sais-tu?... Sais-tu?... M'en veux-tu?... N'es-tu point dans un séjour divin d'indulgence suprême et de pardon?
Elle n'avait pas envie de rentrer chez elle. Elle se sentait déliée, vagabonde. C'était, depuis sa naissance, sa première minute de vérilable
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liberté, bien que son niiui n'eût rien d'un tyran. Néanmoins, il faisait ilott<^r autour dollo une autorité morale, une contrainte. Cetle fois elle pouvait exactemont ressentir ce qu'elle voulait, méditer comme elle voulait, sans entendre la conscience conjugale, pareille à une sévère maîtresse de piano : « Non, pas cette note-ci, celle-là! Ne tournez pas ainsi la tôte et soyez un peu à votre partition. »
Son allégement soudain la scandalisa. Elle aurait voulu se chàlier, se meurtrir corporel Icment. Elle se rappela qu'elle avait promis à Grantouvre d'annoncer à sa belle-mère la disparition de Xavier. Cette obligation était opportune. Elle allait l'accomplir tout de suite.
jy^me Darmelle habitait, rue d'As=as, une minuscule villa, entourée d'ateliers d'artistes. Elle vivait là au milieu de souvenirs do famille et de portraits de son mari, chef de personnel à l'Orléans, mort depuis une vingtaine d'années. D'autres photographies d'amis défunts, quelquesunes cravatées de crêpe, couvraient les tables et les cheminées. Chaque mois une petite servante nouvelle, godiche et maladroite, lui était envoyée de lirelagne, de Normandie ou d'Auvergne, puis, attristée par ces aspects funèbres, donnait son compte et s'en allait. Ses voisins l'avaicMit baptisée « La Camarde ». Quand on apprit que son fils était à la guerre, ce ne fut qu'un cri : « Il
(\-t tué d'avance! » Certains prétendaient qu'elle avait le mauvais œil et qu'il fallait toucher du fer dès qu'on l'apercevait; mais tel n'était pas l'avis de la concierge, M™" Nadon, confidente de ses voceros et qui la tenait pour « une bien digne femme ». Au contraire elle jugeait sa bru « M"° Xavier » légèrement « efferduréi^ » et trop coquette pour la circonstance. Aussi eut-elle un moment de plaisir en la voyant arriver, émue et toute pâle : « Rentrez vite, ma petite, conseilla-t-elle à la dernière en date des boniches découragées, il doit y avoir du nouveau liez vous. »
— Mère, dit Marion tout d'une traite, je sors de chez Grantouvre. Une lettre du colonel de Xavier vient de lui apprendre qu'il est disparu depuis trois semaines, mais qu'on garde l'espoir qu'il est prisonnier.
Depuis Montmartre elle préparait cette phrase et elle la débitait avec un calme qui l'étonnait elle-même. Elle désirait éviter ce qui arriva cependant : l'etFondrement, après un grand cri, de la grosse et forte dame dans un fauteuil et le simili-évanouissement. « La Camarde » considérait qu'en une pareille circonstance elle avait droit au drame classique, au tapotement des mains, à l'eau de mélisse, au linge mouillé sur les tempes. Sa bru, qui la connaissait, accomplit ce rite obligatoire, puis parla d'aller cherclier
un médecin. La crainle dvs honoraires ranima la dame économe. D'ailleurs elle aimait son fils, une partie de sa douleur était très réelle, mais recouverte d'un abondant poncif.
Quand elle eut repris ses sens . « Vous pensez comme moi, n'est-ce pas, mon enfant, que notre pauvre Xavier est mort? »
Marion eut un geste désolé, qui signifiait : « Telle est en elVet ma conviction. »
— Vous voyez maintenant qu'il eût été sage de faire comme moi et de vous vêtir de noir à l'avance, ne fût-ce que par superstition.
C'est assez l'habitude, dans la bourgeoisie, de tourner le chagrin au reproche. La jeune femme répondit du tac au tac : « — J'aurais craint, au contraire, de porter malheur à mon mari. J'attendrai, pour prendre le deuil, que la nouvelle de sa mort soit confirmée.
— Vous aurez tort... répondit gravement ^me Darmelle, et vous risquez de vous faire mal juger. De même il serait inconvenant de maintenir les fiançailles de François.
— Et pourquoi cela?
— Parce que qui dit fiançailles, surtout si précoces, dit joie et sécurité. Or vous conviendrez...
Marion sentait tout le ridicule d'un semblant même de discussion, en une pareille circonstance. Elle éluda l'humeur agressive de la vieille
darae d'un « nous virrons cela » sans réplique. Mais, aigres cet aigre intermède, M""' Darmelle reprenait le cours de ses lamentations, comme si elle récitait un rôle à la Porte Saint-Martin : « Mon Xavier, mon Dieu, mon Xavier, si intelligent, si généreux, si bon, -est-il possible que jamais plus!... » Cet étalage de paroles théâtrales irritait la jeune femme au point que, par esprit de contradiction, la mort de son mari lui paraissait moins certaine que tout à l'heure, chez Grantouvre, et qu'elle n'en sentait plus la poignante amertume. La corvée lui masquait le malheur. Le moindre apprêt dans les sentiments la mettait en état de rébellion intime et lui fermait la source des larmes.
La nuit éiait venue quand elle sortit de la villa, après une heure de plaintes tapageusos, entremêlées de conseils et de sombres projets. M"»* Darmelle désirait vivement convaincre Marion de sa gêne pécuniaire fort exagérée et de l'impossibilité oii elle se trouvait de lui venir en aide en quoi que ce fût. En même temps de vieux griefs lui remontaient aux lèvres, sous forme d'allusions : « Xavier n'avait pas su économiser. L'éducation de François n'avait pas été ce qu'elle aurait dû être. Trop de toilettes et de dissipations... » sans spécifier pour qui ces toilettes, ni par la faute de qui cos dissipations.
— Oh! oh! l'insupportable, l'affreuse... la... Marion eût voulu crier Sun ressentiment aux •'■toiles, mais elle se tut devant la silhouette ( iirieuse de la Nadon, occupée à allumer le ([uinquet de sa loge. La séance avait été pire que ce qu'on pouvait redouter. La vieille maladioite avait trouvé le moyen de diminuer, de dt'j^rader jusqu'à ces choses augustes : la douliur maternelle, la mort d'un brave pour la patrie. Une seule émotion, intangible et pure, appartenait elle donc à la pauvre humanité... colle de l'amour secret, qu'on ne peut avouer et qui, par là même, échappe aux mesquineries et bassesses de l'ambiance ?
CHAPITHE II
Le lendemain, Marion dormit tard, brisée par rémotion. Une ondée battait sa fenêtre. Elle retrouva, en se réveillant, à la même place et son chagriîi et sa folie. François avait vaillamment supporté la mauvaise nouvelle, prévenu aussitôt sa fiancée. Il brûlait de venger son père. Ginette et Jeanne Eticnnant devaient venir un peu avant le déjeuner. Aucune nouvelle de Claude.
La jeune femme avait placé sous son oreiller les dernières lettres de son mari. Ces récits dt guerre, entremêlés de cris de désir et de purole; tendres, lui semblaient maintenant venii d'oulre-tombe et la touchaient plus qu'avant. Elle les relisait avec lenteur, elle en sentait h prix. Elle .-^e reprochait de n'avoir répondu, pen dant (iix-rieuf ans, à tant d'amour que par uik affection raisonnable; comme si la plus grande
partie de son cœur, incmployt^e, avait attendu, espéré, quelqu'un d'autre, s'était réservée pour une alerte sentimentale. 11 en résultait [larfois des froissements et tiraillements dans leur ménage, qu'exploitait aussitôt contre son gendre M"" Lebien. C'était de son père sans doute, romancier abondant et peu connu, poète à ses heures, mort quelques années auparavant, que Marion tenait ces aspirations vagues, demiimaginatives, demi-sonsuelles, qui s'étaient soudain précisées.
« Ma belle chérie, sept jours pleins sans « lettre de toi, c'est long, et cependant je sais « que lu m'écris presque tous les soirs. J'ai « bien envie de ne pas te parler de la guerre, « encore qu'elle gronde tout autour de moi et « que je participe à son grondement. Pour la « plupart d'entre nous, celte lutte qui se pro- « longe devient le trantran quotidien, une « espèce de bureau installé au milieu du lon- « nerre, parmi le fracas de la foudre et le siffle- « ment des projectiles. Le temps est affreux. « Nous pataugeons dans une boue qu'aggravent tt sans cesse les déplacements de nos batt^^ries. « On ne voit pas l'ennemi, mais on l'entend et « il nous entend. Explique cela : c'est ta voix, « noa ce tumulte, qui remplit mes oreilles et « vient, par elles, troubler délicieusemenl mon « cœur. Ta douceur m'est plus présente que
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« jamais, parmi ce soiilèveinont de la pairie en « armes, comme si ton image se confondait « avec celle du pays, de la France rayonnante « et à laquelle on ne sedévouo jamais assez... »
Ce lyrisme était, chez Xavier, une nouveauté. Sa femme, qui avait du goût, le trouvait un peu grandiloquent et brusque. Le brave garçon possédait naturellement quelque chose de désaccordé, d'inharmonieux, comme si une timidité intérieure lâchait périodiquement en zigzags l'expansion morale accumulée par elle.
Fanny entra et remit à Marion un mot dont l'écriture, finement régulière, lui fit battre le cœur. C'était de Claude : « Ma bien chère amie, « la disparition de Xavier me cause la peine « profonde que vous imaginez. Cependant je ne « veux pas désespérer. Tout arrive et doit arri- « ver, même la surprise heureuse, dans ces « terribles temps fertiles en miracles, et je « reverrai mon ami. Tout à l'heure, en sortant « de l'hôpital, je passerai chez vous. Respec- « tueusement, fraternellement. Claude. » Il n'avait pas signé Claude tout court, mais l'E d'Etiennant était à peine indiqué et comme honteux. Le « fraternellement » fit sourire. 11 n'y a pas de passion débutanle, quand elle est illicite, qui n'essaie de se duper elle-même par cet innocent subterfuge : « A nous deux, monsieur mon pas du tout frère », songeait Marion.
Une chaleur, un bien-ôtre inexprimable, la firent se glisser, comme une couleuvre, entre ses draps. A défaut de Claude lui-même, dont ne la séparaient plus que quelques conventions, elle avait la pensée de Claude. Elle se répétait avec délices « c'est très mal », comme un enfant qui apprend sa leçon. Elle se disait aussi qu'elle fcraif^ dorénavant la part de Xavier dans sa rêverie, afin d'alléger tout remords et qu'elle prierait pour lui une demi-heure matin et soir, qu'elle s'entretiendrait de lui souvent et longuement avec François.
L'apparition de M™* Lebien vint changer le cours de ces fermes propos. La digne personne, en apprenant la disparition d'un gendre délesté, avait su dissimuler son contentement à l'aide d'une mine navrée, disposée sur sa physionomie régulière et placide, à la façon d'une housse grise. Elle en avait la démarche plus légère et le fond des yeux brillants. La voix avait une inflexion fausse et chattemite. Marion, connaissant sa mère à fond, remarqua tout de suite ces détails, qui l'irritaient. La vieille dame venait parler avec sa fille de ce qui la préoccupait autant, sinon plus, que M'-^ Darmelle, de la question d'argent.
Comment élablirait-on le nouveau budget?
— Mais, maman, celane pourra ètreréglé qu'une fois la mort de mon mari oïliciellement constatée.
— Evidemment, ma fille. Aussi,ceqiie je viens te dire n'est-il qu'une précaution, en vue d'un avenir prochain. Combien avez-vous de côté, d'immédiatement disponible?
— Quelque chose comme deux cent mille francs.
— Si peu!
— Nous ne sommes point parmi les plus à plaindre. Que de gens, à leur aise il y a huit mois, sont aujourd' hui sans un sou! Sur ces deux cent mille francs, cent mille constitueront la dot de François.
M°" Lebien bondit : — Comment, dans ta nouvelle situation, tu penses encore à ce mariage? Sais-tu seulement si les Etiennant vont être de cet avis, si leurs projets ne seront pas modifiés?
— Ils seraient de singuliers amisi
— Des parents prudents.
— Je crois entendre ma belle-mère. 11 m'est odieux, sach(^z-lrt l'une et l'autre, de débattre de pareilles questions en ce moment. Quand je serai ruinée, eh bien, je travaillerai, je me débrouillerai. Soyez tranquilles, je n'aurai pas recours à votre charité et vous pourrez garder votre cher argent.
M""* Lebien était profondément vexée. Elle reprit, d'un ton de voix plus élevé : « La souffrance te fait déraisonner. Tu sais que je n'ai
iiir toi au monde et que tout ce <|ue je posx'd»' l'appar'iont. (Vest peu de chose. Il est nnturt'l (jue je me préoccupe de tes ressources et de celles de mon petit-fils. Nous n-prendrons ce sujet quand tu seras plus calme... » Et elle sortit, majestueusement. On l'entendit qui passait sur Fanny sa déconvenue et son humeur. A partir de onze heures, Marion, vôtiie d'une rohe de chambre à taille, d'un violet foncé, légèrement échancrée et qui lui allait h ravir, guetta la pendule. Elle savait que Claude pouvait survenir d'un moment à l'autre et elle attendait de cette entrevue quelque chose d'extraordinaire. Jamais elle n'avait connu l'état ambigu, étrange, de peine et de fièvre, qui était le sien et qui lui donnait l'impression d'avoir deux cœurs, l'un appartenant au passé, l'autre palpitant pour l'avenir. Enfin on sonna, elle passa au salon et elle crut qu'un fer adorable, poussé contre elle, lui traversait ces deux cœurs de part en part. Elle était inondée de langueur,
Claude Etiennant était de belle faille. Il avait une barbe blonde à peine grisonnante, des traits réguliers et des yeux vifs, jeunes, clairs, compréhensifs. Ses cheveux poivre et sel disaient son âge. Il parlait avec une vigueur éloquente, accentuant les finales pour faire pénétrer la conviction chez son interlocuteur. Bien doué
'il LE CŒUR ET L'ABSENCE
pour le?, idées générales, il excellait surioiit dans l'exame ; des cai^ particuliers et concrets, et l'artiste, chez lui, valait le savant. Il avait commis la faute d'épouser j^'une, pour son argent, une fille laide qu'il n'aimait pas. Son existence, à part cela glorieuse et brillante, en avait été' assombrie. Il adorait sa fille Jeanne, dont il voulait faire le bonheur par un mariage assorti, qui lui représentait une sorte de revanche. Sa grande expérience n'avait pas détruit en lui un fond de candeur, visible à ses généreux emballements. Il était noble, ardent et scrupuleux.
— Ah, ma pauvre Marion! dit-il en entrant. Il avait les deux mains tendues vers elle. Son idée était d'approcher de lui la jolie créature et de l'embrasser en bon papa, sur les deux joues. Mais il émanait d'elle quelque chose qui fit qu'il n'osa pas. Il se contenta de serrer vigoureusement et longtemps ses doigts fins, ses petits poignets veinés de bleu.
La compassion était telle que la jeune femme fondit en larmes, ce qui était une volupté de plus. Il eût voulu les boire à la source, ces gouttelettf'S brillantes, lui donner là, sur-lechamp, ses biens, son honneur et sa vie. Il se mit, d'nn ton raisonnable, à la questionner, sans d'ailleurs écouter ses réponses, essayant de la consoler à l'aide de banalités pleines d'rlan. Cette paivrc tactique amena, sur les
lèvres oiirléos à la Léonard de la soiiplo bîoîido, un pâle et furtif sourire, comparable h un aicen-ciel. Elle murmura : « Que vous êtes boni... Comme... »
Elle allait continuer « comme je vous aime »! Elle retint ces derniers mots, mais ils étaient dans son intonation, ce qui la fit rougir, puis pâlir. Il y eut un silence, pendant lequel l'attraction fut si vive et nette qu'ils se rapprociièrent matériellement l'un de l'autre. Il s'enliardit jusqu'à lui poser une main tiemblaute sur l'épaule et il sentait, sous l'étoffe, la forme ronde et douce, qui achevait de le bouleverser. Une seconde de plus, ils tombaient dans les bras l'un de l'autre. Elle se déroba doucement, s'assit et le fit asseoir, ce qui les replaçait dans l'attitude naturelle et rassurante de la cliente et du docteur. Ni lui, ni elle ne savaient plus ce qu'ils disaient, leurs âmes étant accaparées par un chant éternel et grave, supérieur à toutes les contingences. La disparition du pauvre Xavier n'importait guère à la nature. Ce qu'elle voulait, c'était remplacer ce mort probable, cet absent certain, par un vif et par une lignée issue de ce vif. Ainsi se réparent les grands carnages, ainsi se retisse la trame inexorable, conformément au plan sage et cruel, dont les perspicaces parmi les humains ne distinguent qu'une minime partie.
Maiirm maintenant contait avec volubilité sa visite de la veille à Grantouvre et les circonst nces lie la disparition de Xavier. Claude re- V ni sur Ihs facilités que présentent parfois les relations médicales, quant à la recherche des militaires blessés et prisonniers. Il se proposait de mr4tre on mouvement un confrère espagnol, im autre hollandais et trois suisses. Il remuerait le ciel et la terre. Quelle que fût sa répugnance à recourir aux bons offices de ces abominables Boches, il ferait solliciter, par ces neutres, Weinhardt de Berlin et Holmer de Dresde, rencontrés autrefois dans les congrès et grands manitous du Service de Santé aile mand. Sûrement l'on arriverait à un résultat. Tousdeux s'échauffaient sur unehypolhèse de survie, que leur profond désir commun envisageait déjà avec épouvante. Celte sincère hypocrisie leur était douce, absolvait le péché grandissant entre eux, tel que larbre empoisonné du Paradis terrestre, autour duquel grimpait le serpent.
Il leur était indispensable de se revoir, et très vite, et secrètement, Marion, la première, trouva le biais : — Convenons, voulez-vous, d'un endroit où nous pourrons nous rencontrer et nous confier le résultat de nos recherches, sans agiter notre entourage par des espoirs suivis de déceptions.
— J'allais vous le demander. Ni votre mère,
ni votre belle-mèie, ni Jeanne, ni François, ni Grantouvre...
— INi même ma chère Ginette, si impressionnable...
— JNi môme Ginette ne doivent être tenus au courant. Cela est essentiel.
Elle répéta : « Gela est essentiel... » et un flot de joie baigna ce mcn'^onge. Qu'il est doux de comploter avec celui qu'on aime!
— C'est bien simple....
Claude baissa la voix :
— Je sors de l'ambulance Sydenham, rue Demours, chaque soir, vers les six heures. Je n'ai plus d'auto. J'ai le choix entre la partie de la rue Demours qui va vers l'avenue Niel et celle qui va vers la rue de Courcelles. Le lundi, le mercredi, le vendredi je prendrai Niel ; le mardi, le jeudi, le samedi Courcelles. Vous serez là, comme par hasard, si vous vous sentez trop tourmentée.
L'idée de ce tourment, d'un sens ésotérique, plut à Marion, qui répondit sur le môme ton : « Cela va. En cas d'empôchemeut, majeur ou mineur, le roulement des jours et des endroits sera maintenu sans modification. »
Puis avec un faux enjouement :
— Savez-vous que c'est assez mal ce que nous tramons là en cachette...
— Mais non, puisqu'il s'agit de Xavier.
— Cher Xavier — il en devenait plus cher à Marion — s'il revient jamais, il sera le premier à rire de nos ruses innocentes. Il vous aimait tant, il parlait de vous avec une telle fierté... comme si de votre génie et de vos découvertes rejaillissait sur lui quelque rayon.
« Votre génie ». Ce terme lit à Claude l'efïet d'une cariasse intellectuelle et morale. Il n'eut pas le courage de le relever. Il se contenta d'un large soupir, à l'adresse du parfait camarade, trop indulgent. Mais, quel que fût son désir de lui reconnaître des vertus exceptioiinelles, il n'y parvenait point et il s'aperçut tout à coup qu'il ne lenait, depuis plusieurs années, à ce brave garçon qu'en raison de sa merveilleuse petite femme. Du reste, habitué à réfléchir rapidement, il se répétait : « Pas de blague. Me voici sur une pente dangereuse. 11 s'agit de ne pas me laisser aller. » Cet homme fort ne se rendait pas compte qu'il était déjà lancé sur ladite pente à une vitesse verligineuse et qu'il lui eût été impossible de se retenir.
Il était temps d'établir la sûreté des communications, car, deux minutes après, Ginetie arrivait accompagnée de sa fille et de François.
— Ah, tu m'as devancée, dit-elle à son mari. — J'ai été retardée par nos fiancés, qui n'en finissent pas.
R. LE CŒUR A Si:S RAISONS 47
' François avait les yeux rouges d'un homme ui a longtemps pleuré. Il adorait et vénérait son père. 11 le croyait tué. 11 avait liàte de tuer un de ses meurtriers. Jeanne, brune, alerte, aussi charmante que sa mère était disgraciée, le considérait avec une admiration tendre, mêlée d'angoisse. Il avait beau lui répéter « j'en reviendrai, tu verras », elle n'en était pas absolument sûre. Néanmoins, elle voulait paraître courageuse. La guerre ennoblit les unions, projetées ou accomplies sous ses sombres ailes.
Ginette, voyant son amie intime accablée par une douleur dont elle ignorait la compensation, était tout sucre, tout miel. Elle prévoyait pour elle la gène d'argent, qui la mettrait à sa merci ; car les ELiennant feraient à leur fille neuf mille francs de rente. Cette perspective ne lui déplaisait pas. Mais elle trouvait à Claude un drôle d'air. Elle lui demanda en sourdine : « Ça n'a pas marché comme tu le désirais, à ton hôpital, ce matin ?
— Tout s'est très bien passé, au contraire; qu'est-ce qui te fait penser cela?
— Tu as une préoccupation au fond du regard.
— C'est bien naturel... cet héroïque Xavier... Elle fit une moue rapide, qui voulait dire « à
la (;uerre comme à la guerre ». Le mari de son amie était pour elle un meuble habituel^ un
'i8 LE CŒUR ET L'ABSENCE
(igiiranl auquel elle n'allachait pas une grande importance. A ses yeux, quiconque se battait pouvait être à Tavance considéré comme mori et l'horreur qu'elle témoignait de tant de trépas était purement convonlionnelle. Certains êtres ne sont des monstres que par la brièveté de leuV sensibilité et leur manque complet d'imagination. Ginette remplaçait cette faculté par la curiosité investigatrice. Elle notait, dans sa vive mémoire, certains faits, certaines intonations, puis les associait en conjectures, dont elle poursuivait ensuite secrètement la vérification. Claude connaissait et redoutait ce tour d'esprit. Il se promit de l'aiguiller sur la fausse piste de sa jolie cliente, dont elle le croyait sournoisement épris. Il songea : « Me voilà déjà qui ' cherche un alibi, comme un voleur. »
C'est que l'objet du larcin en valait la peine. La dure épreuve ajoutait au charme infini de Marion quelque chose de noble et de douloureux, qui faisait son profil plus suave, ses prunelles plus mystérieuses, sa silhouette plus angélique. Elle semblait avoir tout connu, puis tout oublié de l'âpre vie, joindre la pureté à l'expérience. Le peu d'intimité que Claude venait d'avoir avec elle suffisait à le griser. Il considérait les autres, sa femme, sa fille, son futur gendre, comme des importuns, comme des obstacles. Il pensait qu'il ne lu retrouverait plus jamais seule
et parfumée comme tout à 1 heure, qu'il lui faudrait ruser, et encore ruser, qu'il serait plus simple de la prendre dans ses bras et de l'emporlcr en criant de joie.
Kientôt arriva M""® Lebien, avec une physionomie de circonstance. D'abord résolue à ne point se montrer et à bouder, elle n'avait pas résisté au désir d'en être. Tandis que ces quatre personnes déploraient la disparition et la mort de Xavier, les jeunes gens s'entretenaient à mivoix, la main dans la main.
— Pauvre papa, disait François, il ne prévoyait guère son destin. 11 est parti si plein de confiance dans la brièveté de la guerre. Je l'enlends encore, m'affirmant que ce ne serait pas mon tour cette fois-ci, qu'en quelques semaines les Boches auraient leur compte... Mais, après tout, c'est cette conviction-là, partagée par des centaines de mille hommes, qui a fait la victoire de la Marne.
— Ecoute-moi, — répliqua Jeanne, — il revienura. Aucun de vous ne le pense. Cela paraît invraisemblable. Il reviendra. Je ne te parle pas ainsi pour te consoler momentanément et rendre ensuite ta peine plus amère. Je sais qu'il reviendra. Je n'ai pas le chagrin que j'aurais si nous ne devions plus le revoir.
Elle croyait aux pressentiments et eWe avait en efi'et les yeux légèrement absents, à r .liues
minutes, de ceux ou de celles qui voient au delà de l'heure et de l'endroit où ils sont. Son fiancé, qui connaissait ce don, la considéra avec reconnaissance et soupira : « Dieu t'entende ! » Ils étaient croyants lun et l'autre, nullement troublés par le scepticisme ou la tiédeur, en matière religieuse, de leurs ascendants respectifs. Car rarement générations furent plus opposées, à ce point de vue, que celles des pères et des fils, des mères et des filles, au moment de la grande guerre. On eût dit que les enfants prévoyaient la terrible crise imminente et mettaient d'avance leur surnaturel en harmonie avec son ampleur, au lieu que la plupart des parents se présen taient à elle avec des âmes inquiètes et rabougries. M"* Lebien enterrait son gendre avec une hâte naïve. A l'entendre, toutes les histoires des militaires disparus et portés comme morts, puis retrouvés bien vivants, étaient de simples sornettes et des fables. On n'en eût pas cité une seule authentique, ou confirmée. Quiconque connaissait l'impétuosité de Xavier et son mépris du danger ne pouvait conserver le moindre doute. Elle fréquentait une maison de deuil où les prix, depuis la guerre, n'étaient pas augmentés et qui livrait, pour des cas analogues, des tailleurs noirs « de grande probabilité » tout à fait décents et soignés. Son animation était telle que Ginette se pinçait les lèvres pour
ne pas rire et que François sentait la gène lui rougir la ligne des cheveux. Puis, sans transition, cette belle-mère classique revint sur le cas (le Hottelet, qui cette fois l'avait saluée, mais comme un fournisseur, en portant sinifilement la main à son chapeau. Elle s'était retenue à quatre pour ne pas lui tirer la langue.
Claude regarda Marion. Marionregarda Claude ; ils détournèrent les yeux, après s'être fait, en un éclair, une dizaine de confidences.
Tandis que se heurtaient ces sentiments divers, Fabius Grantouvre ne demeurait pas inactif. Il avait convoqué dans son atelier deux marchands de tableaux connus : Fixelin — en réalité Fixlein — et Rothbonski, qu'il désirait mettre en concurrence pour la vente de six de ses plus belles toiles. Il prétendait retirer de ce marché une centaine de mille francs, dont il avait déterminé l'emploi à l'avance.
Fixelin était roux, et doué d'un accent badois qu'il prétendait alsacien. Fils d'un père allemand naturalisé et d'une mère luxembourgeoise, il était né, disait-il, à Paris et professait, depuis quelques semaines, pour la France un amour presque déraisonnable. Ne donnait -il pas cinquante francs à toutes les œuvres de guerre qui sollicitaient sa générosité? Rothbonski. chenu et qui jouait les grands vieillards, s'était découvert une origine tchèque, alors que
d'autres le disaient Hongrois. iXi l'un ni l'auh n'avaient été inquiétés, vu leur vieillo acclim."tation parisienne. Il y avait plus de trente ans en effet qu'ils dévalisaient, tous deux, les artistes, que, censés ennemis, ils s'entendaient comme larrons en foire et faisaient la cote à la Bourse spéciale des objets dart et peintures modernes. Ils connaissaient et pratiquaient tous les trucs.
— Vous resterez là, avait dit Grantouvre à Félicité, et, si vous voyez que je suis sur le point de me laisser rouler par ces canailles, vous laisserez tomber les pincettes.
Comme Molière, le vieil artiste avait grande confiance dans le jugement de sa servante, dans son imperturbable bon sens. Le soir, elle lui faisait la lecture et il aimait les réflexions simples dont elle assaisonnait des auteurs aussi éloignés d'elle que Montaigne, Pascal et Saint- Simon. Elle disait du premier : « Quel brave patron ça devait faire!... » Du second : « Il manque un peu de beurre ou de graisse, il est tout de môme trop sec », et du troisième : « Je n'aurais pas voulu être dans sa peau. Je rae serais fait trop de sang jaune. » Ces aphorismes enchantaient Fabius.
Depuis qu'il croyait au veuvage de Marion, le solitaire de la rue Lepic passait par des états d'esprit divers et singuliers. Tantôt déprimé et
plus mélancolique que jamais, tantôt envahi par une sorte de fierté et de vailbince inléiieure, il se demandait quel changement s'opérait en lui. Une aventure de jeunesse, dont le remords avait mis longtemps à s'éteindre, l'avait rendu misogyne. C'était alors qu'il avait peint des sorcières de la galanlerie, des danseuses laides et des baigneuses contrefaites, dans lesquelles réapparaissait soudain une sorte de grâce nostalgique. Les amateurs appelaient cette période : le Grantouvre de deuxième zone. C'était un peu moins apprécié. Actuellement, il usait d'une manière abrégée, à la façon de Yelasquez, d'une force et d'une richesse de coloris extraordinaires.
Rothbonski arriva le premier, se plaignant de la température et du froid, bien que le printemps fut commencé.
— Bah ! dit Fabius, pour les mils ça n'a aucune importance. Nous pouvons crever. L'important est que les gosses ne gèlent pas trop dans les tranchées.
Il y eut un silence, pendant lequel le marchand de tableaux guignait les merveilles accumulées dans l'atelier à la va comme je te pousse. Il s'y connaissait bien. Il ne voulait pas marquer une admiration trop visible, mais ses yeux brillaient avec l'intensité phosphorescente de ceux des chats.
— Ça yous fait loucher, hein, vieux grigou?
J'attends l'autre pour vous meltre en présenop. sinon en concurrence, car je sais bien que vous vous entenlrez sur mon dos.
— Ce n'est pas exact, mon cher maître...
— Ob si vous voulez que nous soyons am ne m'appelez pas maître, ça me tape sur i nerfs. Autrement je vous appelle a mon cL esclave ».
Le père Roth, comme on disait, se mit à riie. montrant une boucrie démrubiée. Sur ces entrefaites entra Fixelin, qui toussait pour se donnei une contenance. Ce rhume n'atten*irit pas Grantouvre : « Ah! eh donc, nous pouvons commencer lexamen de mes petites machines. Voill d'abord mon atelier de blanchisseuses. »
C'était une toile célèbre, qui avait fait scandale au salon trente ans auparavant. Les critiques l'avaient déclarée excessive, frénétique dun blanc sale et incompréhensible. Elle donnait maintenant l'impression dun joyau inestî mable, d'une lête d'argent glacée de rose, et le physionomies des femmes, jeunes et vieilles parmi le linge étendu, avaient l'intensité de visages de Holbein.
— Choli, tiès choli..., déclara Fixelin, em| poigne malgré tout par le chef-d'œuvre.
Hoth se contenta de soupirer, ce qui signifiait « Jamais je ne pourrai payer cela ce que ç;| vaut. »
— V.h bion?... demanda Grantouvre, pas fâché au fond de l'effet produit.
i\i l'un ni l'autre ne voulait prononcer un chiffre. Félicité, du coin de l'œil, guettait le uianège des maquignons.
— Tix mille, — conclut Fixelin, sans regarder son confrère. Il y avait déjà, entre eux deux, pensait-il, accord tacite.
A sa grande surprise, Rothbonski articula : « Ça vaut trente mille francs, mais je ne puis les mettre pour le moment. »
Grantouvre, enchanté, éclata de rire : « Qu'en pensez-vous, ma bonne Félicité? Ces messieurs me rappellent les médecins convoqués ensemble en consultation au chevet d'un malade. Il faut le purger... A aucun prix!... Ainsi Fixelin, un vieux copain comme toi, un type que j'ai lancé, c'est bien connu, me refait, si j'en crois Roth, de vingt mille francs.
Le rouquin rageait, trouvant que son camarade rompait le pacte. Il affirma que, les temps étant durs, il monterait jusqu'à quinze mille francs, mais qu'il ne pouvait faire davantage : « Roth, puisque c'est comme ça, pourquoi ne les tonnes-tu pas les tingt mille francs?... »
Le tableau suivant représentait la Sartinelli, danseuse célèbre de l'Opéra. Fixelin se tut. Roth en proposa huit raille francs. Un bruit de pincettes retentit. Félicité avait entendu dire, par
un ami de son maître, que « la Sartinelli était estimée à quarante mille francs ».
— Puisqu'il en est ainsi, déclara brusquement Fabius, je la retire du lot. Elle sera vendue une autre fois. Huit mille francs, ma « Sai-tinelli», eh bien, vous ne vous embôtez pas, mon vieux Tchèque! Qu'est-ce que vous m'en oITririez donc, si vous n'étiez qu'un Austro-Bochc ?
Le marchandage continua, parmi les trucs et les manœuvres variées des deux compères, qui ne cessaient de se jouer des tours que pour en jouer un de concert à Grantouvre. La possibilité d'acquérir en une fois tant de toiles célèbres ou cotées était une aubaine fantastique. Il fallait, pour que l'artiste entêté se démunît ainsi, que son besoin d'argent fût pressant, et il s'agissait d'exploiter ce besoin.
Après deux heures de débats et quelques chutes de pincettes, douze magnifiques tableaux du grand Montmartrois tombaient aux griffes de Fixelin et de Rothbonski pour la somme de quatre-vingt-quatorze mille francs, Fabius en aurait voulu cent mille net. Il lui fut impossible de les obtenir et son dernier gain fut d'un pas de porte, immédiat et global, de trois mille francs. Le rouquin tira soixante billets d'un portefeuille, le prétendu Tchèque avait son matelas de trentesept billets tout préparé dans une enveloppe. Félicité, d'un pouce goutteux, compta, sur un
LE CQiUR A SRS RAISONS 57
Soin de table, cette énorme somme et les tendit à son patron, qui les plaça négligemment sur la cheminée.
— Un verre de porto, mes croquemorts?
Fabius prétendait en efl'et que la vciiie -le ses tableaux avançait la mort du peintre. Il venait de sacrifier douze ans de sa vie. Les deux augures n'en revenaient pas. La vieille servante se demandait si son « maître n'avait pas un grain ». D'autant plus qu'il ne semblait nullement aftligé du départ de ses meilleures œuvres.
— Ils ne goûtent môme pas mon porto, tellement ils sont pressés de faire leurs comptes. Voulez-vous que je vous dise ce qu'elle vaut, votre acquisition?... Trois cent mille balles au moins.
— Bas en ce moment...
— Ta, ta, ta, ta, père Fixelin. Tu sais parfaitement que les nouveaux riches courent après les Grantouvre, qui ne courent pas les rues. Va seulement chez Oottelet, le fabricant d'obus, avenue des Champs-Elysées, et tu verras s'il no te donne pas cinquante mille francs de mes blanchisseuses.
Le Badois esquissa un sourire béat, qui no parvenait pas à être ironique.
Quand les marchands de tableaux furont dehors, Grantouvre considéra un m.oment les murailles de son atelier, les œuvres de lui qu'ils
n'avaient pos emportées, le dos voûté, la m\r\c désolée de sa servante, le ciel immense de Paris, oii tourbillonnait une dernière giboulée. Il leva les bras au ciel, les laissa retomber mélancoliquement; son visage aigu et nuancé exprima toute la douleur d'une rupture.
— C'est pourtant vrai que j'ai fait ça...
Il ne se demanda pas « pourquoi»? Il le savait. Il n'avait que quatre-vingt-dix-sept mille francs, alors qu'il en voulait cent mille. Il ne pouvait compléter la somme, sans grever son maigre budget. D'autre part, c'était si bête d'offrir quatre- vint-dix-sept mille francs! Il allait avoir l'air d'un pingre, qui a gardé trois mille francs pour lui. Jamais depuis qu'il était au monde, il n'avait pu réaliser complètement un projeta. Il s'en était toujours fallu de quelque chose. 11 était voué à l'imparfait, à l'inachevé, dans la vie, lui, le grand finisseur en art.
Bougonnant et ronchonnant, il poussa la porte de sa chambre, deux fois moins haute que l'atelier, très simplement et délicieusement meublée, aux murs de laquelle il n'y avait que trois tableaux : un Manet, ensoleillé et mat, un Degas, représentant une boutique de mercier, sobre et puissant comme un Vermeer et une esquisse en couleur de Goya. Il s'assit devant un bureau d'acajou qui lui venait de sa mère, ouvrit un tiroir, prit un portrait de jeune femme ressem-
hlant h. Marion et le contempla avec amour. C'était elle, la obère mécliante, qui lavait incité au péché, puis au remords, vingt-cinq ans auparavant. Il poussait de profonds soupirs devant celte figure adorée et détestée, répétant « vieille béte, espèce de vieille bête... ! » Cependant il lui fallait prendre une résolution pénible et Taspect de cette image défunte l'y encourageait. A quoi bon recommencer, même en pensée, une sottise coupable, se laisser glisser à un amour ridicule à son âge, criminel par-dessus le marché et qui ferait rire celle... Cela non, il ne voulait pas être grotesque, amener sur ses lèvres d'un léger incarnat, et dont le pli hantait sa solitude, une expression de mépris étonné. Il prit son crayon. En cinq ou six traits, il retrouva la bouche, l'attache du front, le petit nez et le regard rêveur de la jolie femme de son ami, du pauvre disparu. C'était bien ainsi. Il rapprocha l'ébauche du portrait. L'analogie était frappante. « Se pout-il qu'après tant d'années!... « Ou plutôt n'était-il pas né, lui Fabius, avec un certain type de beauté gracieux dans le désir, au-devant duquel il allait et qui venait au-devant de lui? « Les formes s'attirent, c'est évident. J'appelle ceitains visages de femme, conformes à mou idéal esthétique, comme j'appelle certains paysages. »
Il chassait l'hypothèse improbable d'une tendresse réciproque de Marion : « Je suis à ses yeux
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une sorte d'oncle. Elle ne manque pas de soupirants... Elle aimait son mari... La voilà seule. Elle est trop jeune pour n'en pas aimer un autre à lalongue. Cetaulre n'aura pas les mêmes scrupules que moi. » De nouveau Fabius soupirait. Il s'aperçut qu'il avait laissé Targent dans son atelier. Il alla le rechercher, revint, s'assit de nouveau, réfléchit une bonne demi-heure, puis se décida brusiiuement :
Pûris, ce 27 Mars.
Ma chère amiê^
Je vous aime trop...
Fallait-il en rester là, ou ajouter un adverbe tel que « paternellement » ou « fraternellement » ? Il n'eut pas le courage d'ajouter quoi que ce fût. Le verbe cru et net apaisait sa fringale amoureuse sans le compromettre.... Je vous aime trop pour supporter une minute la pensée que vous serez désormais dans la gêne. Acceptez cette petite somme. Elle représente la vente de quelques-uns de mes tableaux, fort encombrants dans mon atelier, et elle exprime bien pauvrement rim?jiense affection que je porte à vous et à Xavier. Vous ne sauriez croire la joie que vous me ferez en ne refusant pas, au vieux solitaire montmartrois, ce témoignage de confiance. Ma peine serait grande si vous me repoussiez. Je suis certain que Xavier, où qu il soit, est de mon avis
LE CŒUR A SKb K AibOAS Gl
ft se Joint à moi pour vous implorer. Il ne restait plus qu'à signer ; mais Giautouvre hésitait encore, relisant ces lignes qui lui semblaient inertes et sottes, pur rap|toit à ce qui se passait dans son cœur. C'est le pire malheur que la survivance sentimentale dans un organisme de soixante ans. Les femmes qui lui servaient de modèles lui disaient quelquefois qu'il était « encore très bien», mais il n en croyait pas un mot. Une petite de vingt ans, polelée comme un Clodion, lui avait un jour sauté au cou, toute nue, en lui criant : « T'es mon béguin! ». Il avait eu du mal à se défaire de ce jeune corps, tiède et caressant comme celui d'une chèvre familière. Des hôtises tout cela. Marion aussi était petite et d'une perfection de formes incomparable; il lui faudrait un amant jeune et solide, dans les quarante ans.
Il signa, prit les billets, les recompta, les glissa dans l'enveloppe avec la lettre, une enveloppe jaune dûment cachetée. Puis l'adresse «Madame Darmelle » et en haut, dans le coin, la mention personnelle. Il n'enverrait pas Félicité. Il porterait son présent lui-même. Le sacrifice n'était pas de l'argf'nt, auquel Fabius ne tenait point. Mais il sentait que ce don royal rendait impossible tonte parole ou toute démarche de lui qui ne serait pas de stricte amitié. A partir de là, il c'iiitMdisait jusqu'à cette équivoque, respec-
tueuse et fugitive, qui ne disparaît complètement des relations, entre homme et femme d'un certain milieu, que si l'un est le débiteur de l'autre. Ces quatre-vingt-dix-sept mille francs, c'élaient quatre-vingt-dix-sept mille renoncements du peintre vieilli, illustre et choyé, à toute galanterie envers la jeune femme. Il creusait, de ses propres mains, un fossé tapissé de billets de banque, que rien ne comblerait plus. Il y avait là comme un holocauste et l'amertume en était telle qu'il gémit :
— Quelle saleté que l'existence!
C'était la phrase habituelle dont il habillait |
son faux pessimisme. Car il était demeuré d'une | extrême candeur, sous ses axiomes et aphorismes de misanthrope recuit. La giboulée avait ;| cessé. Le soleil n'avait pas l'air de trouver la vie | si mauvaise, bien qu'il eût beaucoup plus de | soixante ans et l'habitude d'aller se coucher seul. Grantouvre endossa le paletot à pèlerine qui faisait partie de sa silhouette, coiffa son chapeau mou, prit son parapluie, la lettre et sortit.
— Monsieur rentrera tard? demanda Félicité. • — Je ne sais pas. Peut-être dînerai-je dehors.
Ne m'attendez pas.
Cette dérogation h des habitudes anciennes et immuables plongea dans la stupeur la vieille servante. Il se passait décidément quelque chose d'extraordinaire dans la vie de son patron.
e ce problème la dépassait, elle résolut d'avertir M'"* Marion, en qui elle avait toute conlictnce et qui était si raisonnable.
« Irréparable, se répétait Grantouvre, je vais faire de l'irréparable. » S'il se sentait si ému, c'est que le désir de Marion s'était glissé dans ses veines plus loin qu'il ne l'imaginait, c'est qu'il était, presque à son insu, possédé d'elle. Une muUilude de petites circonstances, qui auraient dû lui servir d'avertissements, se présentaient à son esprit. La dernière en date était l'impression, mêlée de peine et de contentement, que lui avait faite la lettre du colonel, annonçant la disparition de Xavier. Sentiment abject, mais indéniable, qui lui prouvait qu'à soixante-trois ans il n'était pas guéri de l'affreuse envie de la femme du voisin. Tous les hommes portaient-ils en eux ce péché, poison de l'amilié, et qui fait d'elle une comédie hypocrite? Ou sou cas était-il unique? Les moralistes prétendent volontiers que l'âge éteint l'ardeur sentimentale et rend le bipède doué du langage plus accessible à la raison : « Je ne m'en suis pas encore aperçu. Ça viendra peutêtre. » Il palpait, dans sa poche, cette épaisse enveloppe, contenant une petite foitune, par laquelle il disait adieu à sa dernière folie. S'il eût été un débauché, il y avait là deux années de noces, de voluptés, basses certainement, mais
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pab auniolument négligeabief?, capables de hâter la délivrance, l'évasion, par la inott, des tristesses d'ici-bas. Des deux concupiscences, laquelle était la pire, la plus coupable?
Comme il se bourrelait ainsi, un couple de soldats grisonnants, harassés, gluants do boue, aux capotes usées et ternies, passa à côté de lui. Les gens se les montraient avec respect. Ils marchaient sans regarder à droite ni à gauche, la musette au co-é, d'un pas traînant, où se devinait une immense et oncienne fatigue. Ils représentaient la guerre stationnaire, longue, pénible, les froides veilles, la soupe froide, le manque de tout, et en même temps la résistance, le couiage, les plus hautes vertus paysannes et ancrées, sous ces plaques de terre humide. Fabius eut le frisson du riche qui compte sa monnaie sous l'œil du pauvre. L'air doré du Paris printanier se fendait et, dans le panneau rabattu, il apercevait la guerre, son ciel bas, son épouvante morne, ses allées de linceuls tachés de sang, les os déchiquetés sur la plaine grise. Qu'étaient ces histoires de petites femmes parmi le cataclysme universel! Il fut sur le point d'ouvrir l'enveloppe, d'en tirer dix billets de mille francs, de les distribuer à ces braves. Il ne le fit pas.
Le jardin des Tuileries était plein d'oiseaux. Des jeunes gens, presque des enfants, y faisaient
l'exercice, mnrchaient, s'arrêtaient, se courhaient, so relevaient, au signal du sifflet. L'n sergent, imberbe et fluet, courait en avant et en arri5re, rectifiait les mouvements, surveillé par un gros capitaiuc à l'air débonnaire, pantalonné de rouge, comme autrefois. Dans quelques semaines, ces petits-là iraient au feu et plusieurs d'entre eux seraient déjà tués, sans avoir rien connu de la vie. Quelles limbes, quels séjours d'éternels regrets accueilleraient ces mort-nés de l'adolescence, ces victimes de la Parque en furie? « Je suis là, moi, inutile et absurde, tout proche de ma fin, à rêver sur un corps de feuime, après en avoir tant vu, tant possédé. Eux n'ont peut-être connu qu'une boniche, hâtivement empoignée dans sa mansarde, parmi une odeur de bas et de linge, ou qu'une fille indifférente, pressée d'en finir et d'avoir ses dix francs. A moi le délai! A eux le trépas prématuré! 0 temps abominable!
La guerre de 1870 lui avait laissé le souvenri — il avait alors dix-neuf ans — d'un tremblement de terre soudain et rapide, d'où sortaient les flammes de la Commune. Elle n'était, pour sa génération, que l'avertissemenl solennel et peu compris, précédant la convulsion gigantesque de l'Europe et du monde : « Réveilletoi!... «avait it la Destinée à la France, en lui portant un coup au flanc, un coup qui arrachait
doux lambeaux de chair vive. La Fiance s'était éveillée, puis rendormie. Cette fois la question vilale, celle d'Ham/et, être ou ne pas être, était posée... Malheur aux nations qui s'assoupiraient à nouveau, tandis que le monsire allemand, sur son enclume, forgeait les fers de ses voisins.
En approchant du boulevard Saint-Germain, Giantouvre ralciitit le pas. Il dénendait encore de lui de ne pas faire ce qu'il avait résolu de faire. Il aperçai les fenêtres des Darmelle, le porto il de la mai:- on, la loge du concierge. Délibérément il entra et plaça son enveloppe sur la table, en recomaiandant qu'on la montât tout de suite. Puis, brisé par l'effort, il prit au hasard la première rue déserte à droite, s'assit sur un banc comme un vieux pauvre et se mit à pleurer, ce qui lui fit du bien.
Marion allait sortir, quand on lui remit ce pli pesant, qui tenait du manuscrit et du paijuet d'échantillons. Elle était loin de s'attendre au coup de tête de Grantouvre, malgré les allusions qu'il avait faites à sa situation de fortune. Elle était fière et son premier mouvement fut de refuser -la royale aumône. Mais la lettre l'émut. Eile savait le prix que le peintre attachait à la possession de ses tableaux et elle comprenait l'immensité de son sacrifice. Enfin, cet argent représentait pour elle l'indépendance vis-à-vis
le ?a mère et de sa belle-mère et permettait l'arrondir la dot de François. Cette idée lui raversa l'esprit : « Que penserait Xavier, s'il evenait et apprennit que j'ai accepté? » Elle ne ,'y arrêta point, car Xavier était mort, et la lémarche de Fabius piouvait qu'il le considéait, lui aussi, comme tel.
La jeune femme n'ignorait ni la qualité, ni étendue de l'airoction que lui portait le dona- [3ur. Elle le connaissait assez pour deviner sa énéreuse pensée de renoncement. Elle en onçut pour lui de la gratitude, puisqu'il s'efîaait, à point nommé, devant Claude, Elle n'héita point à voir là un encouragement providen-
el à son amour.