CHAPITRE III
(suite)
Avril 1915.
Peu de jours après le sacrifice de Granlouvi Marion, vivement sollicitée par Ginette, étj venue au mardi de son amie. Elle y retrouv! le lieutenant de l'arrière Homburgen, dit N( bert de Palaiseau, les Hottelet et l'inévital Hélène Ponant. Le bruit de la disparition Xavier s'était répandu; on commençait j affecter, vis-à-vis de la jolie jeune femme, X compassion à la fois discrète et frivole, une so d'en-cas sentimental. Il eût été malséant de traiter en veuve et peu convenable de la Irai en personne ordinaire. Puis, au bout de qij ques minutes, on prenait le parti, plus commoj de supposer que son mari était encore vivant, semblait-elle point l'admettre elle-même, participant à ce thé intime?
Claude Étiennant avait gagné, à la fréqueil
i..n (le ses maîtres, ce goût runoste du moyon
i\ qui ravagea la profession médicale entre
S75 et 1900. Son banal premier du boulevard
•lalesherbes était encombré de simili-cathèdres,
le lutrins désatTectés, d'anges et de démons
liscornus, de tapisseries sombres et de vitraux.
^ii teinte en était chocalat et marron foncé.
linetle aggravait ces hideurs h l'aide de pan-
icaux de bois brûlé et d'encoignures eu cuivre
■ [toussé. Les malades, en attendant leur tour
Kuuii ce bric-à-brac romantique, pouvaient se
,oire transportés chez les Burgraves ou Marie
l'mlur. Ce cadre barbare accentuait encore la
lideur de la maîtresse de maison, lui donnait
m air de gargouille animée. Marion, pour la
iremière fois, s'en rendait compte. D'ailleurs le
I' uleversement qui s'opérait en elle, depuis
|in'lques jours, lui communiquait une sorte de
;>t'jspicacité fébrile. Elle devinait, derrière leurs
discours, les intentions dissimulées des gens.
Les odeurs et les bruits l'impressionnaient
étrangement. Elle avait souvent envie de rire
et de pleurer à la fois. Ginette remarquait ce
changement et le mettait sur le compte de la
disparition de Xavier. Elle répétait gentiment :
« Notre linotte a du plomb dans l'aile. »
Jeanne Etiennant aidait sa mère à recevoir. Le prochain départ de François Darmelle pour le régiment de chasseurs, qu'il avait choisi,
exaltait la jeune fille plutôt qu'il ne la dépri mait. Son amour soutenait son patriotisme lequel ennoblissait son amour. Encore presqu une enfant par làge, elle était femme par 1 cœur et l'esprit. Elle souffrait de la mesquineri ambiante, des discussions absurdes ou dépla cées, de la badauderie et des reng:aines navrante des civils. Elle eût voulu ses compatriotes pai faits et généreux. Le dénigrement habituel à so milieu l'agaçait et elle ne se trouvait à son aise François parti, que dans la compagnie de poètes, de Corneille, de Shakespeare qu'ell lisait dans le texte, et de Racine. Ceux-1 possédaient le ton de la circonstance. Ils étuieB au niveau de l'âme des guerriers.
Norbert de Palaiseau, avec lïmpudeur habi tuelle à ceux de sa race, serrait Marion d près. Il voulait la décider à venir, quelque jours plus tard, en sa compap^nie, dans un pâtisserie à la mode, où l'on réussissait mei veilleusement le chocolat à l'espagnole : « J vous assure, — répétait-il en minaudant et allor" géant les voyelles, selon le tic à la mode, — qu vous ne regretterez pas de m' avoir écouté. L soupçon de cannelle, qui est incorporé à c mélange exquis, lui communique un parfur voluptueux. Le mot n'est pas trop fort... volup tueux. » Elle considérait ce profil anguleux € livide d'Oriental, macéré dans la civilisatio:
parisienne, mais oii le menton proéminent et l'œil coulissé décelaient la brûle peureuse. Se croyant séduisant et môme irrésistible, ce pauvre Homburgea était alroce.
— Que penserait-on de moi, si j'allais maintenant dans une pâtisserie?... que je n'ai ni cœur, ni cervelle.
— Au contraire, insinuait Palaiseau. Vous aftirmeriez ainsi votre certitude de revoir votre mari sain et sauf. Puis en compagnie d'un militaire, d'un officier...
Elle ravala le « si peu » qui lui brûlait les lèvres. Il importait plus que jamais de contenir ce Norbert sans le rebuter, de ne pas laisser voir le dégoût qu'il inspirait. Jadis tout couleur de fleurettes, môme absurde, vieux, décati, ennuyeux, ridé, amusait un instant la frivole Marion. Actuellement, elle était irritée de tout compliment, de tout marivaudage, ainsi que d'un vol fait à Claude. Elle avait envie de crier aux galantins ; « Mais vous ne voyez donc pas que j'en aime un autre et que vous devez me ficher la paix! »
— Si la pâtisserie vous déplaît, voulez-vous que nous fassions un petit footing, de temps en temps, le matin au Bois? Ce premier printemps y est délicieux.
— -Mon fils s'engage dans quelques semaines. Je n'aurai pas le cœur à la promenade...
— Il s'engage... cela tombe bien... J'ai de nombreuses relations au ministère de la Guerre. Me permettez-vous de m'occuper de lui?
— François ne veut pas être recommandé... N'est-ce pas, mignonne, il entend faire son devoir sans privilège, comme les camarades.
Jeanne, ainsi appelée à l'aide, lâcha la conversation frivole et se rapprocha de sa future belle-mère. Elle n'avait pas les mêmes raisons qu'elle de ménager Norbert, qui lui déplaisait. Elle déclara : « Mon fiancé est un véritable Français. Il ne veut rien devoir qu'à son mérite. » Celui à qui elle infligeait cette leçon pinça les lèvres et, à partir de là, s'enferma dans un silence boudeur. Or, comme Marion adressait à la vaillante petite une sourire de gratitude, elle fut frappée de la ressemblance de ee regard, hardi et doux, avec celui du père. Jusque-là, son amour envahissant pour Claude ne lui était apparu coupable que par rapport à Xavier, Elle s'apercevait tout à coup qu'il risquait de détruire le bonheur de son fils et de cette adorable enfant. Comment n'y avait-elle pas encore songé : « Mais je suis folle. Ce n'est pas demain, c'est tout de suite que je dois renoncer à cette mauvaise action, avant que ma volonté ne soit envahie et détruite... » Elle ne serendaitpas compte que l'envahissement était déjà accompli. Elle songeait : « Lui-même m'ai-
dora. Nous nous délivrerons l'un par l'autre. » IUle avait cnlrovu l'abîme, il lui semblait facile de n'y pas tomber. L'amour maternel réalisait cet obstacle que n'avait pas su créer la tendresse conjugale. Il disait à la nature : « Tu ne passeras pas. »
Adèle lïottelet, née Toxyde, déplorait, d'une voix frémissante, la détresse do malheureux juifs polonais de sa clientèle, auxquels la mairie de leur arrondissement refusait un supplément de secours. Bien mieux, le commissaire de police, au mépris des traditions d'hospitalité qui sont l'honneur de la France, avait osé reprocher à quelques-uns d'entre eux le fait de ne pas s'être engagés ici ou là, les avait menacés d'expulsion. C'était une véritable infamie. Le seul énoncé d'une injustice aussi horrible mettait des flammes dans les gros yeux de la munitionnaire et accentuait la courbe impérieuse de son nez. Gêné malgré tout par ces récriminations, dont il sentait vaguement l'absurdité, Hottelet cherchait à détourner la causerie, puis, n'y parvenant pas, à se rapprocher de Jeanne et de Marion, car il avait du goût pour les jolies personnes; mais, par terreur de sa « j'ordonne », il dissimulait ce penchant avec soin. S'il s'écartait d'elle ou de son avis, elle le rappelait d'un « Paul » sévère, et le pauvre archi-milHonnaire reprenait au sitôt sou humble attitude de chien purgé.
— On nous raconle trop de mensonges, glapissait llélène Ponant. La vie dans les pays envahis n'est pas du tout ce qu'on prétend. Les Allemands se conduisent de façon fort convenable avec les personnes de la société. S'ils font quelques exemples, le plus rarement possible, c'est pour calmer les énergumènes, les tèles chaudes et prévenir les extravagances. En général, ils paient ce qu'ils achètent et leurs officiers punissent sévèrement les pillards et les maraudeurs. »
Marion ne put s'empêcher de murmurer, assez haut pour être entendue : « En somme, ce sont des anges de douceur et de bienveillance. »
La « mère aux oiseaux » — comme l'appelait Grantouvre, par dérision pour ses chromos — prit un ton aigre en hochant sa longue tête de volatile engraissé : « Je ne prétends pas cela, ma petite amie. Je constate seulement qu'on trouve chez eux, comme chez nous, des hommes du monde, du véritable monde et des goujats... »
Hottelet intervint, conciliant : « J'ai causé à un général français d'après lequel... » L'anecdote était quelconque, mais le « causer à » fit grincer les dents des personnes présentes. Une minute après, venait un « tant qu'à moi » non moins sinistre, suivi d'un « j'étais allé me rechanger » qui donnait, au salon moyennngeuxde Ginette, un air d'office. Marion pinçait les lèvres pour
garder son sérieux et JNorbert de Paluiseau interrompait do temps en temps le bonhomme afin d'obtenir un « oui, msieur » ou un u non, msieur ». Adèle Hotlelet avait pris la mine navrée d'une Toxyde qui aurait vraiment trop à faire pour décrasser un pareil rustaud.
La porte s'ouvrit. M'"*' Lebien entra. Son regard, rapide sous ses cheveux blancs, fit aussitôt le toui de l'assemblée. Elle reconnut Holtelet et résolut de lui donner une bonne leçon. Comme le pauvre homme se levait et la saluait cette fois jusqu'à terre, elle lui tourna le dos. Elle s'arrangea pour éviter ïoxyde Hottelet déjà en bataille et embrassant Ginetle : « L'existence devient impossible. Je sors de chez mon épicier. Le sucre a encore augmenté d'un tiers. »
Cette remarque était si intempestive et si prévue que les assistants éclatèrent de rire. Soif d'Egards devint rouge comme une tomate et déjà elle supposait un complot, mené, circonstance aggravante, par sa propre fille.
— Maman, implora Marion, fais-nous grâce de tes récriminations domestiques !
Hélène Ponant triomphait : « M"'^ Lebien. vous avez raison. Il faut voir la réalité de la guerre telle qu'elle est.
— La guerre du sucre.
— La guerre des épiciers.
— On s'y fera.
— Nous Jes aurons!
Chacun y allait de sa plaisanterie. L'arrivée de jyjme Lebien, au lieu de décliaîner les disputes, détendait plutôt l'atmosphère. Jeanne, qui connaissait roppositiou de la vieille dame à ses fiançailles, mullipliait les prévenances. Marion consulta sa petite montre, cadeau de Xavier, qu'elle portait en sautoir. Il était cinq heures et demie. Elle se leva et prit congé :
— Ce n'est pas moi qui te fais fuir?
— Non, maman, j'ai encore plusieurs courses à faire.
— Reste, dit Ginette. Claude rentre dans une heure. Je crois qu'il a à te parler.
— Impossible, ma chérie.
NorbertdePalaiseau,quiattendait ce moment,
se leva lui aussi. Marion, pour lui faire comprendre qu'il était importun, lui tendit la main : « Au revoir, cher monsieur, à un de ces jours. »
Aussitôtelle se reprocha sa vivacité, qui n'avait pas échappé à Ginette. Mais aussi cet enibufif^ué lui faisait trop mal au cœur. Sa résolution était prise. Elle allait signifier à Claude que le programme était changé et que leurs rencontres n'auraient lieu qu'en présence d'un tiers. Elle lui devait la vérité. Elle aurait la force de la lui dire.
Les horloges pneumatiques marquaient six heures comme elle arrivitit giii coi:', de la rue de
Gourcellos. large en cet endroit, et de la nie D<'mours. Le ciel était clair, presque marin, car les commencements de la banlieue [larisieune ont un faux air de port marchand, à cause de la vaste aération et du mouvement de l'octroi. Marion trouvait h toutes choses un caractère de noblesse et de départ. Elle sentait son pouls battre sous son gant. Elle avait dans la bouche, comme au temps des émotions enfantines, un goût sucré : « JNe me suis-jc pas trompée? N'est-ce pas le jour de l'avenue JNiel? » Mais elle achevait à peine sa phrase mentale qu'elle aperçut la haute silhouette de Claude. 11 marchait à pas lents, regardant tout autour de lui, l'air préoccupé. Quand il la vit, son regard devint vif et jeune, un sourire plissa ses lèvres railleuses, entre la moustache et la barbe blondes. 11 portait un paletot amadou, assez ample, un chapeau melon et une cravate bleue. Ces détails frappèrent vivement, sans qu'elle sût pourquoi, la jeune femme. Il lui tendit une main non gantée et dont la peau parut singulièrement douce. 11 joua la surprise : « Quel heureux hasard ! »
— Un peu voulu...
~ Chut...
11 affectait plus de prudence qu'elle. La rue était presque déserte. 11 ne passait qu'une bonne accompagnée d'un chien, un garçon livreur et
un gamin sifflotant. Cependant l'un et l'autre croyaient que des regards nomijreux les observaieni; et ils en demeuraient gênes.
— Je pensais à vous... dit Claude.
— Et moi à vous... repartit Marion.
Elle ajouta très vite : « Quoi de nouveau quant à Xavier?
— Rien encore, bien entendu. Cela ne va maliieureusement pas si rapidement. J'ai écrit en Espagne et en Suisse, d'oii l'on interrogera Weinhardt et Holmer. Je n'attends pas de réponses avant cinq ou six semaines au plus tôt. Il faut que les neutres s'abouchent avec les Allemands et que ceux-ci se renseignent de leur côté. L'enquèle peut durer trois mois et davantage. Mais nous aboutirons, je vous le promets.
Il avait débité ce petit discours ainsi qu'une leçon préparée d'avance. Elle l'avait assez mal écoutée, désireuse seulement que le récit se prolongeât, et triste de ne plus sentir cette main nerveuse et agréable à la pression. Chose étrange, elle ne pensait plus du tout à mettre au clair ce qu'il y avait de trouble dans leur entente, ni à avertir Claude du danger. Tout au contraire, elle redoutait de le quitter, comme s'il eût été déjà un peu à elle. Ce fut lui qui parla de François et de Jeanne, du prochain départ du premier pour le régiment, des fiançailles guerrières des deux jeunes gens, de leur exaltation mystique.
— Vous êtes sûr que, tout au fond d'cllcm^îîie, Ginette approuve cetle folie raisonnable?
IJ plissa le front d'un air préoccupé et répondit : « Qui donc connaît complètement la pensée de Ginette? Elle n'a jamais été belle; elle s'on doute et elle a eu toutes les aspirations des belles...
— La bonté, le charme remplacent tout.
— Ginette n'est ni charmante, ni bonne. Vous le savez aussi bien que moi, vous qui êtes à la fois l'une et l'autre.
Claude prononça ces paroles extraordinaires presque malgré lui, sous l'impulsion du désir, qui agit comme un vin capiteux. Marion sentit son cœur palpiter. La rue et le ciel se mêlèrent. La pudeur la prit, comme s'il eut commencé à se dévêtir devant elle. Un sourire efTrayé éclaira son délicieux visage : « Ah bien, ah par exemple! Je croyais vous connaître, et en quelques mots vous me montrez... Mais vous... » Elle allait continuer : « Mais vous n'aimez donc pas Ginette?... » Cette phrase demeurait bloquée dans sa gorge et elle le considérait, de ses yeux pleins d'azur, ainsi qu'un inconnu, porteur d'un redoutable secret. Il reprit, avec une inflexion de mélancolie : « Nous n'avons jamais échangé, vous et moi, que de banales politesses. C'est la première fois, peut-être la dernière, que nous nous trouvons en tête à tête. J'en profite pour
liiiérer monàoie. Car, bien que médecin, je crois à l'àme, ma cliCre amie, à sa domination totale sur le reste. Vous voyez en moi un homme malheureux, dont le cœur a soif de sincérité et qui ne sait comment l'étancher. On peut être prisonnier autrement qu'à la guerre, disparu même autrement qu'à la guerre et il me semble qu'il y a une dizaine de mois que je ne vous ai donné de mes nouvelles, que je n'en ai reçu des vôlros. » Le vertige de Marioii se dissipait, eu même temps que tout sentiment de prudence. Elle avait envie de prendre le bras de ce grand et beau gaillard, si intelligent, et de lui dire : « Puisqu'il en est ainsi, partons tous deux, mêlons nos deux vies, nos deux restes de jours et de nuits et fichons-nous de ce qui n'est pas vous ou moi. •» Cet épanchement éveillait en elle un cynisme qui, dans son existence grisâtre auprès de Xavier Damelle, n'avait jamais trouvé son emploi. Elle se sentait tigresse et musclée, apte à tous les jeux, à toutes les ruses combinées de l'amour.
— Quittons-nous, ce sera plus sage. Nous sommes à la merci d'un passant.
— Est-il donc défendu de se rencontrer rue de Courcelles, à six heures de l'après-midi? !
— Il est anormal d'y expliquer ainsi chacun son caractère. La pâtissière du coin en est loul intriguée... Allons, je me saiive.
- Mais à quand?
H avait la mine de ({uelqu'un qui implore. Mlle remarqua ce détail avec plaisir. Elle répondit tout bas t< a v<'ndredi », puis encore plus lus « iXiel », et l'énoncé de ce deuxième rendezvous avait déjà le goût de la faute.
Mais, à peine se furent-ils séparés, qu'ils éprouvèrent un même soulagement. Ils s'étaient rapprochés, presque confrontés, et ils demeuraient libres. Ils avaient cueilli et respiré en commun une lleuir rare au bord d'un précipice et ils échappaient au précipice. Puisque l'on s'en tirait en somme sain et sauf, il n'y avait pas d'inconvénient à recommencer.
Claude Etiennant était un naïf, camme ceux qui ont fait de trop fortes études à la période de la formation intellectuelle. Il s'était nourri des livres, où sont les signes des choses, non les choses elles-mêmes. Les aventures qu'il avait eues, avant et pendant Ginette, étaient banales et sans racines. Simples distractions d'un amoureux du beau, qui dort chaque soir auprès dune laide. Depuis un an, l'esprit de Marion lui apparaissait une notiveauté inaccessible, une cime Manche, rosée au soleil couchant. 11 avait eu une impression analogue devant la Meige, au cours d'un voyage dans les Alpes, en compagnie do deux copains, quinze ans auparavant. Tout à ' oup, cet cspiit et ce corps s'étaient tellement
raiipiochos qu'il avait failli les étn-iiuiro. Doué d'une remarquable inriuoire, il se rappelait les moindres traits de cette courte entrevue et il en frissonnait des pieds à la tête. Cette frôle petite femme lui avait versé dans les veines un torrent de force et de joie. Il avait envie de chanter et de courir, comme un gamin.
Il rentra chez lui pour le dîner, ayant oublié de prendre les journaux du soir. Ginette remarqua cette omission. Elle remarqua aussi, autour de lui, une atmosphère de préoccupation féminine. Il s'en aperçut et prévint sa curiosité : « Je suis en retard. Je sors de chez la dame blonde au grain de beauté, tu sais, celle de la pâtisserie.
— Ah, c'est donc cela! Que lui est-il arrivé, à cet ange?
— Rien de grave, un simple mal de gorge. Elle m'a retenu par son bavardage.
Ginette n'était pas jalouse de celle-là. Elle répétait volontiers que les petites grues, mondaines ou presque, étaient des soupapes de sûreté. Elle se contenta de ricaner une ou deux fois, en agitant son face à-main. Puis, inclinant la courbe de son nez jaune, elle raconta qu'elle^ avait été rendre visite à M"® Lebien et que cellp-ci lui avait confié un important secret « Figure-toi que Grantouvre a vendu ses la- Meaux et remis, de la main à la main, trois ceni
mille francs à Marion, qui les a acceptés... » Claude crut qu'un rat lui mordillait la pointe (lu cœur : « Allons donc, c'est une invention de <otte vieille Soif d'Rgards. Fabius est un maniaque de ses toiles et ton amie est fière comme \rtnban.
— Ne crois pas ça. Elle tient à l'argent. Je l'ai remarqué plus d'une fois. Nous savons tous que Grantouvre est épris d'elle, cette vieille hète. Il s'est dépouillé complètement. J'espère que ce ne sera pas en vain.
Elle ricana de nouveau. Claude l'eût giflée avec plaisir. Il eût du môme coup giflé Marion et Grantouvre. Il eut la force de se contenir et de déclarer : « Je leur souhaite d'avoir beaucoup d'enfants et de contribuer ainsi à la repopulation, pendant l'absence de ce bon Xavier... (Jui va à la guerre perd sa place. » II achevait à peine, qu'une aura de remords et de chagrin assombrissait sa belle journée.
— Le plus joli, c'est que Jeanne va bénéficier (le cette largesse. M""" Lebien m'affirme que (■ont mille francs seront attribués à la dot de François, lequel, sans cela, n'aurait pas le -ou.
Claude éprouva le besoin d'agrémenter encore l'hypocrisie : « Il y a des moments où je me demande si nous avons raison d'autoriser notre tille, si jeune, à se fiancer à ce brave garçon.
— Sali ! pourquoi contrarier son penchant? Il y a de nombreuses chances pour que le pauvre petit soit tué. Jeanne ne pourra pas nous reprocher alors d'avoir empêché ce qu elle croyait être son bonheur.
Cette vision plate, maussade, égoïste convenait à cette physionomie ingrate, à celle voix dénuée d'accent et ironique, à cette peau jaune, à ce nez. 11 semblait à Claude que le manteau de l'habitude était tombé, qu'il recommençait son voyage de noces en compagnie de celle triste poupée, que des flots d'amertume le baignaient. Mais il reprit soudain courage quand, en face de lui, extériorisés, pareils à une évocation spirite, briUèrent les yeux étonnés et ardents de M&rioa la blonde, tels que Grantouvre — malgré ses trois cent mille francs — mais non, mais non, ne Jes verrait pas!
La nuit, torturé par l'insomnie et l'impatience, il se dit qu'il n'aurait jamais le courage d'attendre jusqu'au vendredi. C'était slupide. Pourquoi une date si éloignée? 11 reprenait une à une les paroles et les intonations de Mariou et il se convainquait qu'elle avait pour lui le môme sentiment qu'il avait pour elle. Xavier en somme était mort. Ces démarches hollandaises, espagnoles et suisses ne pouvaient, ne devaient aboutir qu'à confirmer la nouvelle de la mort. La i^lire du coionei à Grantouvre était décisive.
LE CŒlil A Si:s IUlS0iN3 85
En deux mois et demi, on aurait eu, dans Taulre hypothèse, de ses nouvelles. Trop charmante pour nôtre pas courtisée, Marion, — ■ il so répétait son nom avec délices, — porterait à un autre que lui, Claude, ses trésors, s'il ne savait les conquérir et les conserver. Et cependant si Xavier... Ne connaissait-on pas des cas semblables, de soldats ou d'officiers donnant de leurs nouvelles, plusieurs mois après leur disparition?...
Afin de chasser ce scrupule, le médecin évO' quait les blessés, les opérés, les grands fiévreux, auxquels il prodiguait ses soins, avec un achar^ nement à les guérir qui leur volait leur touchante reconnaissance. Quand il entrait à Tammlance, les plus malades essayaient encore de l'asseoir sur leur lit, ou remuaient faiblement es doigts, les mains, le bras, la tête, afin de lui idresser un salut. 11 était leur bienfaiteur et eur père. Riche et généreux, il savait remettre lUx plus pauvres et à leur famille un petit ou m gros billet, ce qu'il appelait « le pansement e la, poche ». Au temps de la paix, jadis, ses deux maîtres Potain et Tillaux, le premier h a Charité, le second à l'Hôtel-Dieu, lui avaient onné l'exemple de ce système excellent, qui oraplôte la cure en affermissant le moral. Doner son temps et sa science ne suffit pas. Il aut encore donner son argent et compenser un eu l'injustice du sort, ou au contraire son "
excessive justice. Ces petites imnges professionnelles distrayaient un peu le candide amoureux de la cinquantaine, happé par l'irrésistible Déesse qui ne respecte même pas les tléaux. Marion, de son côté, trouva le temps long. Néanmoins les soucis de l'administration domestique rattachent la pensée errante des femmes au terre à terre, par les mille liens de la nécessité quotidienne. Elle conduisait sa maison avec une sage économie, attentive à réfréner le gaspillage. Elle s'intéressait à plusieurs soldats, avec lesquels elle entretenait une maternelle correspondance, accompagnée de quelques gâteries. Elle visitait assez régulièrement les blessés. Son horreur physique du sang et de la douleur l'avait empêchée de prendre rang parmi les infirmières volontaires de la Croix-Rouge; cat la vue d'une plaie découverte suspendait les battements de son cœur et lui fauchait les jambes. Elle était ainsi depuis son enfance. Elle lisait avidement et minutieusement les journaux, les récits de la guerre, même la politique dans ce qui touchait à la guerre, et la fibre patriotique était en elle tendue et vibrante, Elle souffrait des sottises et des exagérationsi par lesquelles se laisse, à intervalles fixes, déprimer ou énerver l'opinion publique. Sa pondération intellectuelle faisait contraste avec soil déséquilibre sentimental.
Dix fois, Claude Etiennant fut sur le point de I se riMidre chez les Darmelle, sous un prétexte qut îconque. Dix fois il se retint, redoutant les bavardages des domestiques, par lesquels les commencements d'intrigues entre les maîtres sont si vite connus. Quand il était chez lui, il guettait le tintement de la sonnette, dans l'espoir que la jeune femme viendrait rendre vi-ite à son amie. L'arrivée de François, assidu auprès de Jeanne, lui donna une fausse joie, car il pensa à tort que sa mère le suivrait de près. Ginette avait, sur sa cheminée, une adorable photographie de Maiion en robe décolletée, datant de juin 19H. Dès qu'il était seul, le savant contemplait longuement, avidement cette image, déposait sur elle ses lèvres brûlantes. Tout lui devenait allusion. On apporta dans son service civil, à Beaujon. une femme du peuple, séparée brusquement de son ami, laquelle avait tenté de s'asphyxier à Taide du charbon. Elle raconta avec assez d'éloquence son histoire. La liaison avait débuté après le départ du mari pour la guerre. Fait prisonnier, atteint de coxalgie, celui-ci venait d'être libéré par les Boches, comme désormais inapte à faire campagne et la malheureuse n'avait pas eu le courage de supporter ce retour imprévu. Claude la chapitra, fit venir le poilu trompé, qui ne savait trop s'il devait se montrer implacable ou
nn LE C(t:uu p.t l'absi-nce
pardonner, s'il était comique ou i.ragique, fina- Jcment les réconcilia, grâce à l'autorité souveraine qui s'attache à monsieur le docteur. Quant à l'amant, épicier bellâtre et neurasthénique, au visage faux, il lui fit, en compensation, une importante commande de biscuits et de malaga. Cette façon de rendre la justice fit le bonheur de tout l'hôpital.
Enfin le vendredi soir arriva, accompagné, par un déplorable contretemps, d'une pluie mêlée de giboulée. Il avait été impossible à Marion de stationner dans l'avenue Niel et elle s'était réfugiée sous une porte cochère, avec d'autres piétons parmi lesquels, 6 comble d'hor^ rcur, elle reconnut le vieux M. de Torve, le tapissier des lïottelet! Il lui fallut reculer sous la voûte, près de la loge du concierge, de façon à se rendre invisible. De là, elle aperçut bientôt Claude, qui pataugeait en face gur le trottoir, désolé, la cherchant en vain. Elle n'osait bouger, en proie à une irritation qui lui donnait envie de crier. Enfin de Torve, distrait et très myope, se décida à quitter son abri. Elle sortit à son tour et marcha rapidement à la poursuite de son amoureux. Les hommes sont maladroits. Celuilà ne voulait pas s'arrêter ni retourner la tête, comme si quelque chose do très important l'eut appelé ailleurs. Elle vit le moment où elle ne pourrait le rejoindre. Elle y parvint cependant
et s'apaisa en constatant sa surprise heuroiif-o, inAlée de confusion.
— Ah! vous vous décidez à me reconnaître, . .ilin... J'allais rf^nonccr... oui", quelle galopade !
— Oh ma chère amie, je suis désolé... C'est lit à fait stupide, cetle bourrasque. Mais où
t.' liez-vous donc?
— Sous la porte cochèro, là, à cinq pas do V(ni8. Je ne pouvais remuer. J'étais bloquée par cet animal de Torve. En voilà un que je tuerais avec plaisir!
Il riait : « Recommençons... Le temps est trop mauvais... Tenez, entrons n'importe oii, ici, par exemple... »
Il la prit familièrement par le bras et la dirigea vers un vaste immeuble, derrière lequel en apercevait une cour, luisante d'eau, et des écuries. Ils pénétrèrent dans le luxueux yeslibule d'un escalier bien chaulTé : « Il fait bon ici!... Si l'on s'asseyait un moment, JNous aurons l'air d'at'endre Fciscenseur. » Il prit place à côté d'elle, sur une banquette de velours rouge. Il faisait un effort surhumain pour ne pas la serrer contre lui. Il prévint sa question rituelle et déclara qu'il n'avait naturellement rien de nouveau quant aux médecins; il évita de dire quant à Xavier. Puis, tout aussitôt, il raconta l'emploi do son temps depuis le mardi, et l'histoire de l'asphyxiée et de son ftmant,
comme si telle eût été l'unique raison de leur romanesque rendez- vous : « Les femmes ont des goûts singuliers. Cet épicier est tout à fait ignoble à voir. Il a Tair d'un coitTeur vicieux. Je me demande ce qui attachait à lui cette petite malheureuse.
— Sait-on jamais? Une inflexion de voix, une parole gentille. Ou peut-être tout sim[)lement lui consentait-il un rabais sur le sucre. Il n'est pas défendu à l'amour d'avoir son point de départ dans l'intérêt.
— Que vous avez d'esprit, Marion!
Néanmoins ces derniers mots rappelaient à
Claude, de façon désagréable, les trois cent mille francs de Grantouvre. Il y eut un petit silence, pt:ndant lequel elle rassembla tout son courage : « non, je n'ai pas d'esprit, mais j'ai de la franchise. Vous rendez -vous compte que nous filons, en ce moment, et depuis quelques jours, un mauvais coton?
— Comment cela?
— Nous sommes en train de devenir amoureux l'un de l'autre.
Une porte s'ouvrit au premier étage. Puis l'ascenseur appelé lit un bruit doux et huilé. On entendit le petit cliquetis de l'arrêt. Au lieu de répondre, Claude se rapprocha de la jeun(! femme, de telle façon que leurs deux corps se touchèrent, depuis les épaules jusqu'aux pieds.
En même temps il la rcij^iirJait de tout près, entrant en elle par les deux pertuis béants de ses yeux gris bleus. Elle ne s'écarta pas et soutint ce regard. Cette minute, qui leur parut longue, permit à une vieille dame craintive de descendre de la cage de verre et de passer devant eux, en détournant pudiquement la tt'-te.
Claude poussa un profond soupir : « Nous sommes en train!... Mais il y a plus d'un an, ma pauvre amie, qne c'est commencé. Rappelezvous. »
Elle sourit : « Vous parlez de notre rapprochement comme d'un drame. C'en est un en efifet. Je suis mariée. Vous aussi. Votre femme est ma meilleure amie. Mon mari est votre meilleur ami, il est à la guerre. Il est disparu, mais peut-être encore vivant. Nos deux enfants sont fiancés. »
Elle répéta avec force : « Nos deux enfants sont fiancés. » Car elle juiicait cet argument décisif. Il se contenta de se serrer contre elle davantage ef de dire : « Je vous aime Marion. Cela seul compte. Je vous aime.
— Je vous aime aussi, Claude. Raison de plus pour nous séparer.
— C'est impossible.
- Pourquoi cela?
— Parce que le lien est, dès maintenant, trop 'ort et trop serré. — Le clinicien se retrouvait et
venait en aideàramaut. — Nous sommes attirés l'un vers l'autre depuis plus longtemps que vous ne le supposez. Nous fréquentant souvent, nous avons créé, de nos deux désirs, un troisième elre, tout spirituel, mais jeune, vigoureux, et qui veut vivre, et que ni voire volonté, ni la mienne, ne sanrniont désormais supprimer: c'est notre amour. Nous lui appartenons aussi complètement qu»' la mère et le père à leur enfant. Nos efforts réunis ne lempêcheront ni de grandir, ni de prospérer. Ce n'osl pas une figure poétique. Ceci est la réalité môme, k la lettre, vous m'entendez, petite, à la lettre.
Elle secoua douloureusement la tête : « S'il en était ainsi, je n'aurais pas de remords et voue ji' auriez pas de scrupules. Or nous n'avons perdu la tête ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes plus des enfants. Nous sommes très lucides. Je ne prétends pas qu'il soit facile de nous dire adieu, dans l'instant même de notre double aveu. Je prétends que cela est possible.
-^ Vous le croyez, parce que je viens de sou-» tenir le contraire. Si je le prononçais, ce mot décisif, adieu, vous sentiriez bien vite qu'il a, dans votre cœur, l'écho d'un mensonge.
— Essayons toujours. C'est notre devoir.
— A quoi bon? Je suis aussi certain de la vauilé de cette latte que de ma présence à vos côtés, on cette minute.
Elle senlait que, pour agir sur lui, il faillit un argument physiologique, méilical, installé de longue date dans son esprit. Elle lui prit la main : u Claude, vous m'avez raconté comment Ion se débarrasse d'un poison chronique, du pire (le tous, de la morphine. En diminuant peu à peu les doses, et puis en le supprimant tout à coup. Faisotis ainsi, voulez-vous? Eh bien, oui, nous sommes intoxiqués. Oui, si nous nous quittions brusquement aujourd'hui, nous serions exposés à tomber demain dans les bras l'un de l'autre. Courageusement tentons la cure. Ne nous revoyons plus que dans huit jours.
— C'est un espace effrayant, huit jours! Xotre enfant mystique va crier, pendant ce délai.
— Nous le tromperons aveo de Teâu et du sucre, avec des souvenirs.
Son visage à lui implorait un baiser. Elle mit un doigt sur ses lèvres, avec une mine elîarouchée, lui rappelant l'endroit et l'heure. Ils étaient dans le lieu le plus impersonnel du motlde, un escalier. Rien de moitis convenable pour le sceau de l'amour réciproque. Alors il lui prit la main, par bonheur dégantée, et embrassa le bout des doigts fins. Elle la retira vite, en frissonnant.
— A vendredi prochain.
Il demanda : « Où cela, avenue JNiel?
Elle rc^fléchissait : « iNon, c'est trop incommode. Ailleurs.
— Voulez- vous les Tuileries?
— Il y passe trop de gens..., et puis, si la giboulée, la bourrasque viennent encore se mettre de la partie...
Il cheichait quelque asile qui n'eût rien d'effarouchant, ni de compromettant. Il crut être très ingénieux en proposant une église.
— C'est que... c'est presque un sacrilège.
— En quoi ? Nous ne commettons aucun péché, puisque nous cherchons, au contraire, à nous déshabituer l'un de l'autre.
Celte fiction commode leur permit de choisir Saint-Roch, complètement déserte à six heures et demie du soir, peu avant la fermeture. De nouveau ils éprouvaient en commun une impression de légèreté et de délivrance. Ils savaient aussi qu'elle ne durerait pas et que la semaine serait longue.
— Au revoir, ma chérie, Marion !
— Chut, au revoir.
Déjà elle s'était glissée au dehors, furtive comme une chatte. Il regarda, pour la dernière fois, la banquette oii elle s'était assise, la cage de l'ascenseur, les marches et le tapis, afin de les fixer dans sa mémoire. Il se rendait parfaitement compte que leur destinée à tous deux était à un tournant décisif et aussi qu'il était trop
LK C<LLK A Si:S RAISONS 95
rd pour reculer. Il imagina plusieurs (.ircon-
.inces distinctes : la déiouvorle de leur avenlure par Ginette et la rupture de leur ménage; h' retour de Xavier; un duel, des coup> de revolvir; un scandale mondain; le désespoir et la -t'paration de Jeanne et do François. Chacune de
s hypothèses était redoutable, mais aucune nétait aussi funeste que la perte de cet être ailorable et doux, que révanouissement de cette 1 aison de vivre, que le renoncement à Marion. D'ailleurs, toutes les solutions des avenlures amoureuses ne sont pas forcément dramatiques i t celles qui sont le plus dramatiques ne se présentent pas toutes à la fois :
« J'ai cinquante ans. Danscinqminutes je serai vieux, séparé, par la vitre de làg'e, dt- toutes les
elles et bonnes choses d'ici-bas, dont la plus ! 111 portante est la passion parlagée. Tous mes travaux, tous mes succès scientifiques, toutes mes découvertes, sont peu de choses à côté des ijuinze ou vingt minutes que je viens de passer sur ce banc, devant ces marches d'escalier'. Si Ion me donnait le choix entre ce groupe de réussites, ma réputation et ces quinze minutes, je serais vite décidé. Sans doute cela est mal en apparence et je trahis le fantôme d'une vieille amitié. Mais, au delà de ce mal, il y a peut-être un bien qui se prépare, supérieur à \v\ et que nous n'entrevoyon.s pas. Un Irt uhlu ans i
96 LE CŒUR ET L'AliSENGE
puissant, aussi merveilloux ne peut que prt^sager quelque chose de grand. Ce n'est pas seulement i'itistinct, c'est Une raisoii au delà de l'instinct qtil pariait tout à Theure en Mariuu et eli moi. Nous voilions réaliser et incarner toutes nos aspiiations lès plus scètètôs. »
Ainsi se dupait ce grand raisonneur. L'amour a des mirages poui* toutes les tôtes» les plus humbles comme les plus altières, et il proportionne rétincellemeiit de ces mifoirs à celui des imaginations. Il n'est jamais plus redoutable que quand il arrache son bandeau.
Le vendredi suivant, GlaUdo, qui avait failli devenir* enfagé d'énerveraent et d'impatience, fut, une demi-heure d'avance, au rendez^vous. Il n'y avait dans la nef, impressionnante par les demi-léiièbres, qu'Une femme en deuil qui pleutàit et toussait, agenouillée sur Un prié-Dieu. Bien qu'indifférent en matiète de religion, selon la formule de la plupai't de ceux de sa génération, le savant respectait la prière et la foi, et il regretta le choix du saint lieu. Il se demanda pourquoi cette maladresse, car l'idée venait de lui. il se rappela qu'il avait fait là, trehle-huit ans auparavant, sa première communion. Ce soUvenit aviva son scrupule, et to .L d'uri coup, il ne distingua plus que les ehnuis et les dangers de sa nouvelle situation. Si la chose avait
été possible il se serait absenté pendant un mois, afin de rompre pour de bon l'intrisue commençante. Cette aventure de collégien, pleine de chausse-trapcs, était indigne de lui et de son expérience. Elle risquait de faire le malheur de Jeanne, sa fille chérie, et de François. Elle le dégradait lui-même à ses propres yeux. Il était sur le point de partir, par un de ces brusques sursauts du sentiment, qui assurent ensuite l'emprise charnelle, quand une foime svelte et suave se glissa près de lui; c'était Marion.
Elle comprit à son regard, à un imperceptible mouvement de retrait, qu'il lui échappait. Elle prit les devants : « J'ai accepté de venir ici, parce que c'est la dernière fois. Claude, ce que nous faisons est méchant. Nous nous préparons des tourmonts affreux. Adieu, à tout jamais adieu! » Déjà elle s'était redressée et éloignée si vivement, si légèrement qu'il pouvait croire à une image hallucinante. Mais son parfum, flottant derrière elle, attestait la réalité de l'apparition. Il bondit au dehors. Dans la rue des Pyramides, personne. Dans la rue Saint-Iîon -:é, personne. Il courut jusqu'à l'avenue de l'Opéra. Il n'y retrouva point celle qu'il cherchait. Enivré soudain et comme hors de lui, il héln un taxi-îiuto et nrdou' a au chauffeur de le co' duire au coin de la rue des Saints-Pères et du Ijouievard Saint-Germain.
— Ah monsieur, ce n'est pas mon chemin v\ je n'ai plus d'essence.
— Tenez, voici cinq francs.
L'homme se décida, mais son moteur, détraqué, haletait, puis emportait la voiture en avant par bonds courts el successifs. Dix fois, Claude fui sur le point de descendre. Dix fois, il se rejeta en arrière, sacrant et maugréant, car il n'était pas sûr de trouver, à cette heure-là, un autre véhicule. Enfin, cahin, caha, le taxi arriva au but. Il descendit, paya, attendit, sans môme réfléchir qu'à si courte distance du logis de Marion, il risquait d'être aperçu ou rencontré par quelqu'un de la maison. ïl était temps. Cinq minutes plus tard, il reconnut, venant à lui sur le trottoir, la forme chérie et harmonieuse, dont il ne pouvait plus se passer. Elle marchait à petits pas pressés, avec une mine anxieuse, navrée, sans rien voir. Elle aussi trouvait l'univers vide, la vie trop amère, la mort souhaitable. En l'apercevant, elle faillit jeter un cri, et la joie, sur ses traits, remplaça l'abattement. Les coups frappés dans leurs deux cœurs les avertirent que feintes, ruses, ni masques, n'étaient plus de saison, qu'Amour réclamait sa double prise. Ils se saluèrent comme deux bons amis. Il avait déjà tout combiné :
- — Je t'aime. A demain trois heures, aux
Juttes-Chuumont, près du petit lac. Marion, au lom du ciel... Je t'aime!
Elle répondit, toute pâle : « Soit ! » Elle avait a gorge sèche, les mains brûlantes et, comme l s'écartait d'elle, la force de la gêne et de habitude fit qu'elle ajouta : « Mille choses aflecueuses à Ginette. » Qu'elle était loin, cependant, e toute hypocrisie !
Durant deux heures de nuit, étendu auprès de
a laide, feignant de dormir, Claude combina
on aftairo. Ses scrupules avaient complètement
isparu. Quelqu'un, en lui, avait pris la déci-
ion suprême et préféré Maiion à tout, même à
honneur et à la vie. 11 se disait i|u'une situa-
n'est inextricable qile par manque d'éner-
ou d'invenlion chez ceux sur qui elle s'est
ilermée. Dieu merci, ûi Marion ni lui ne man-
luuent d'énergie, ni d'invention. D'abord il
i liait garder le secret, malgré le flair intuitif de
inette, et cela le plus longtemps possible.
11 suite, le secret une fois découvert» il s'agirait
L^ mater Ginette ou dé l'apaiser, soit par la
;iinte — car elle était assez poltronne — soit
ir l'argent. Il n'est pas d'obstacle insurmon-
Itlo au développement d'une passion vraie.
Mais était-cc là une passion vraie?
Le savant s'observait, comme il eût observé
iif maladie du cœur ou une fièvre. Il se remé-
it toutes les piiascs do son muet amour
pour la jeune femme. 11 pesait ce qu'elle repii sentait pour lui. Au rajeunissement de tout s être, il diagnostiquait le plus grand événemei de sa vie morale, quelque chose comme sa p ] d'immortalité ici-bas. j
Cependant Marion, elle aussi, écoutait voix intérieures. Emportée par un courant ir sislible, elle les percevait de plus en plus fait ment, tels que des murmures recouverts pai bruit grandissant :d'un torrent. Les phra s'éparpillaient. Il subsistait quelques mots pressifs : « Xavier », « guerre », « devoir « deuil », « fiancée », « Jeanne », Ginette », e mêmes dissous par une forte rumeur intraj chique. Elle songeait qu'elle n'avait plus ( s'abandonner à la faute. Ce lui était une d ceur de glisser aux abîmes, guidée par Claij au besoin sacrifiée à Claude. Elle ressassait ferme regard, soudain voilé, embué de désiij parole entraînante, son rire, sa lèvre mélaij lique, parfois douloureuse. Elle allait le conj tre entièrement, se laisser envelopper par génie, augmenter ce génie par ses caresse;! lui semblait déjà que des petites baies, nant sur la pleine lumière, s'ouvraient de toj parts dans son entendement, qu'elle allait cher avec le soleil. Son inilécision avait fait f j à une assurance guerrière. Elle avait eu si do tout perdre à Sainl-Rocli! Il ne s'agis-ait
lorgiversor. Il s'agissait de garder cet homme H.|ue, de rocciipcr jusqu'au fond de l'àme. !■<' parc des Buttos-Chaumont est une bi/arlic romantique au centre d'un quartier triste
I populeux de Paris. Ses rocailles géantes, son •Ivéïlère, son pont suspendu, son morne lac imposent un rôve de pauvres gens, que' hantent ■^ lectures de Walter Scott et de Ihigo. C'est n lieu d'attraction pour suicides à bon marché,
II fragment de Chine à la portée des classes ilioiieuses, le cauchemar d'un jardinier ivre opium. En semaine, ce lieu est presque isert. Quelques apaches et leurs compagnes y iciHient méditer sur les bancs, assis, la tète iilre les mains, ou à plat ventre, avachis sur s coudes, et mordillant un brin de gazon. On Il perçoit aucun gardien. Les sirènes lointaines - fabriques, ou des bateaux garés sur le uial Saint-Martin, y constituent, avec quelques is d'enfants, les seuls bruits humains.
Claude, étant étudiant,- avait donné là jadis ndez-vous à une petite blanchisseuse et gardé
e cette rencontre un gentil souvenir. Mais, Ile fois, il était sous le coup d'une émotion bien illérente. Comme il longeait en auto la gare de i>l, il s'était tout à coup vu entouré de plueiirs centaines de soldats permissionnaires, jiMiinantlesarmées. Vieuxou jeunes, ils étaient ;;i lises par la même énergie sombre et cou-
centrée, telle que d'ouvriers bleus d'un immense effort aux perspectives invisibles. Leur rassemblement douloureux, auguste, rappelait celui de; oiseaux migrateurs. Le silence y régnnit, la mor y planait, ainsi que la nécessité d'un travail terrible et presque mystique. L'observation, che; Etiennant, était maîiresse d'états singuliers, semi distraits, semi-lyriques, où il allait loin et encon plus loin dans les confidences de la conjecture L'immensité du sacrifice consenti par la natioi en armes le saisit à la gorge, la lui serra, lui mii des larmes au bord des paupières. II eut vouli rendre service à chacun de ces braves, leur donner quelque chose de lui.
— Donne-leur ton amour pour Marion. Cotait absurde, puisque cet amour n'avail
rien à voir avec ces hommes vaillants, pleins dd peines, de misères de toutes sortes, et de courage. C'était absurde, mais impérieux.
— Donne-leur ton amour pour Marion.
Il fit arrêter sa voiture, descendit, se niôlaaux groupes. Un d'eux, un de ses malades, le reconnut et le désigna aux autres : « Celui-là, c'est le docteur Etiennant. » Aucune appréciation, laudative, ni péjorative. Le soldat l'avait montré comme un monument, ou une rue, et d'ailleurs sa remarque n'excita en aucune façon la curiosité de ses interlocuteurs. Ils avaient d'autres chiens à fouetter.
— C'est la femme d'un de ceux-là, mort ou vif, que tu vas prendre. Le beau rôle pour un Français !
On lui eûtraconté cette histoire d'un confrère, qu'il eût trouvd ce confrère coupable et vil. Néanmoins ces pensées, en le remordant, ne l'éloignaient plus de sa maîtresse. Elles l'attiraient au contraire davantage, par l'aimant delà fatalité et du fruit défendu. S'il avait supporté si longtemps la chaîne désagréable et lourde de Ginette, l'écoulement des journées sans horizon, c'est parce que son pressentiment attendait, au delà, quelque compensation. Les hommes marchent en aveugles vers leur destin, qui est une femme, ou une vérité, ou une folie, ou une souffrance, ou les (juatre à la fois. Ainsi marchaitil. depuis dix ans, vers la lumière de ces yeux bleutés, et il les voyait danser devant lui, sur les capotes usées des soldats, puis sur le ciel lin de Paris, ainsi que des ocellations vagabondes.
Il arriva le premier au rendez-vous. Le lac lui parut immense, le rocher aussi et les maisons du faubourg, en les surplombant, composaient un cirque lépreux et gigantesque. C'était sa vision qui s'amplifiait ainsi, par la griserie euphorique de l'amour. Ce désert, ce silence, ce chaos lui convenaient.
Marion surgit, comme sortie du sol. Elle était
une statuette vôtue de noir, ce qui la faisait plus blonde encore, coiffée d'une petite toque blanche, frémissante de crainte et de plaisir.
— Bonjour, Claude.
— Bonjour, bicn-ainiée.
— J'ai peur. Ne restons pas ici. Il me semble qu'on nous regarde.
C'était une illusion. Il n'y avait là que deux ou trois purotins, uniquement attentifs à leur propre détresse. Mais le tremblement de cette petite femme souple était quelque chose de voluptueux. Ils se mil ent à marcher côte à côte, lui proférant à mi-voix des mots ardents, qui tombaient sur elle comme des gouttes de cire brûlante. 11 y avait très longtemps qu'il rêvait de lui dire cela de tout près et qu'il pensait n'avoir jamais tant d'audace. Son refrain était : « 11 faut que nous soyons l'un à l'autre. »
— Pas encore.
— Pourquoi attendre?
— Parce que c'est mal.
— Ce ne sera pas moins mal demain, ni plus tard.
■ — Hélas non.
— Alors?
— Aie pitié de moi!
La biche n'a pas des yeux plus suppliants, quand le chasseur s'apprête à l'égorger. Ce tutoiement augmentait le vertige de Claude. 11 voulut
lui prendre le bras, près de l'épaule, où il est le plus gras et le plus tiède.
— Chut... laissez-moi!
Elle haletait, tout en esquissant un faible sourire. 11 s'eflorçait de la diriger vers une pttrie du parc. Alors s'avança, battant l'air de ses grands bras mal accrochés, un ivrogne grisâtre et gluant : « Bon sang d'bois. C'est-il l'heure de se be.cqueter, pendant la guerre! »
Claude écarta de la main cet abruti, dont la remontrance tombait à pic. L'autre continua: « Des gens d'ia haute, des huiles, ah malheur! »
— Vous voyez bien qu'on nous remarque.
— Eh bien, j'ai une voiture à dix pas.
Il avait eu la précaution de garder^ son auto. Il y fit monter Marion, donna comme adresse « rue des Ombres, aux Batignolles », puis essaya d'approcher ses lèvres des siennes. Mais elle reculait, répétant: « Non, oh non, non», comme un enfant, l'écartant de ses petites mains, si bien que, vexé, refroidi, il redevint le monsieur correct et un peu ridicule, qui a manqué, par excès de hâte, son dernier tournant.
— C'est mal, c'est trop mal, — répétait la jeune femme gonflée de sanglots, toutenerveuse.
— Vous ne m'aimez donc pas !
— Je vous aime... mais plus tard... une autre fois, pas maintenant
— Capricieuse !
La voiture allait vite, le chauiïciir t'onnait de la trompe aux passages difficiles. A un moment, il fallut ralentir, attendre qu'une file de camions arrêtés se fût remise en marche. La jeune femme, silencieuse depuis une minute, murmura : « — Je crois toujours que Xavier nous poursuit, qu'il va nous rejoindre. J'entends sa juste colère. Oh! n'allons pas jusqu'au bout! Demeurons amis, rien qu'amis.
— C'est impossible, Marion. Nous ne pouvons plus que nous posséder ou nous détester.
— Un autre peut parler ainsi. Mais pas vous, non pas toi. Tu les dépasses tellement tous!
— Hélas! non, je suis nn amoureux comme un autre. Il me faut tout, tu m'entends, absolument tout, et pas demain, mais aujourd'hui.
Il essayait de la dominer, comme il dominait ses malades. Cette vivacité parut réussir. Elle se blottit contre lui. Alors il eut presque ce qu'il voulait. Mais aussitôt elle se plaignit et gémit, comme si sa caresse lui avait fait mal et il comprit, avec dépit et rage, qu'une nouvelle étape était nécessaire, qu'il fallait un nouveau délai. Ils arrivaient à la place Clichy. 11 ordonna au chauffeur de stopper.
— Nous ne pouvons continuer ainsi. Descends, puisque telle est ta volonté. Mais je t'oitciids demain à cinq cents mètres d'ici, 4, rue des Ombres, à quatre heures. C'est un
LE CŒUR A SES RAISOAS Îu7
|) Lil hôtel. Tu sonneras. Je t'ouvrirai moimême. Si lu ne viens pas, foi de (ilauJe Eliennant, nous ne nous reverrons jamais.
Elle poussa un soupir de joie. Elle n'osait espérer qu'il céderait. Tel l'oiseau captif, h qui son maître ouvre la cage, elle s'envola, légère et Une, lui laissant une odeur de violette humide.
Le savant avait pris sa résolution et ressaisi la conduite d'une affaire qui lui échappait. L'orgueil jouant en lui avec la déception, il se croyait moins épris et plus lucide. Celte location, sous un faux nom, du petit hôtel de la rue des Ombres avait exigé qu'il développât de la ruse et l'avait rajeuni, dans le mc^^me temps que son désir aiguisé le métamorphosait peu à peu. Ginette surveillait cette métamorphose, qu'elle attribuait au tournant de Tâgc. Ce soir-là, pendant le dîner, Claude fut d'une gaîté exubérante, qui contrastait avec son humeur irritable des jours précédents. Il taquinait sa fille et sa femme, remplissait leurs verres à les faire déborder, racontait une foule d'histoires de sa clientèle et de l'hôpital. « 11 se passe quelque chose que j'ignore; mais je ne l'ignorerai pas toujours », songeait Ginette. Comme on sortait de table, elle examina les chaussures de son mari. Un monsieur qui aime se met à genoux l't un monsieur qui se met à genoux fait dos
plis à ses bottines et à son pantalon. Elle ne remarqua rien de tel. Chaque jour, elle procédait à rinspeclion méthodique de tous ses tiroirs et de ce qu'il croyait être ses cachettes Cette visite aussi avait été vaine. La sonnette électrique tinta.
— C'est François, dit Jeanne toute joyeuse. Il devait venir, peut-être avec sa mère.
Claude ne broncha pas. Il eut un « zut, nous étions mieux tous trois » d'une parfaite sincérité. D'autant plus sincère que la chute de Marion lui apparaissait tout à coup comme immanquable et que, par conséquent, il y tenait moins. Infiniment rares sont ceux qui échappent à ce sot rétlexe initial de la certitude amoureuse et qui donnent autant qu'ils reçoivent.
— Et votre mère? — demanda Ginette au jeune homme. — Je l'attendais presque.
— Madame, excusez-la. Elle avait un peu mal a la tête, ayant fait beaucoup de courses dans sa journée.
Les fiancés passèrent dans une petite pièce en forme de chapelle, qui faisait suite au salon moyen âge. La laide murmura, comme pour elle-même : « Cette migrain(>... ces occupations nombreuses. Marion doit avoir une liaison. »
Le savant, sur le même ton, répliqua:
— Grantouvre, parbleu I
— 11 est un pou ài;é pour occupor, à lui tout soûl, une personne qui a do si jolis restes.
— Tu crois qu'elle cumule?
— C'est bien possible, avec son air de n'y pas toucher. Je ne jurerais pas que le petit l*alaiseau... ou même Hottolet... ou cet imbécile de de Torve.
— Pas tous à la fois cependant.
Ginette poussa ce ricanement, qui la faisait ressembler à une cane pétière. Elle reprit avec autorité : « — Ces petites farceusos-là peuvent faire le bonheur d'un régiment entier, surtout après quelques mois de privations.
— Messaline alors?
— Non... une Bovary de la rive gauche tout simplement.
Puis, ces propos lui ouvrant des perspectives, elle s'approcha de Claude, assis et ironique, et l'embrassa dans le cou. Il sentit la courbe de son nez. Il eut le courage de lui rendre son triste baiser. Il se considérait comme très fort, comme une sorte de don Juan qui sait donner le change à Elvire. Mais il frémit intérieurement quand elle ajouta : « Si jamais la fantaisie te prenait de te la payer, je le saurais dans les deux jours... et gare à vous! »
Il éclata d'un rire à peine forcé. Les menaces de Ginelte n'étaient pas vaines. Cependant Jeanne et François, d;ins la pièce à côlé, fui-
saient des plans d'avenir, à voix basse, pour Taprès-gnerre. Ils se répétaient, pour la vingtième fois, qu'ils vivraient à pari, fût-ce au prix de sacrifices matériels, qu'ils échopperaient à la redoutable ambiance de la famille, des belles-mères et mémo des deux grandsmères, faiseuses d'hisloires, chacune dans son genre.
— Imagine-toi que grand-mère Lebien vient encore de découvrir un monsieur qui ne l'a pas saluée. Elle en a maintenant pour quinze jours à étaler ce monsieur sur du pain, à faire des tartines de manque d'égards.
Puis, par un biais habituel, leur duo bien accordé revint à la disparition de Xavier Darmelle, aux chances qui subsistaient de le revoir. François avait perdu tout espoir, au lieu que Jeanne persistait dans sa conviction optimiste ; « Papa a écrit encore- à plusieurs médecins neutres. Il pousse ses recherches. Il a raison. Mais ce n'est pas de ce côté-là que nous vieùdront les nouvelles. Ce sera d'une façon beaucoup plus soudaine et inattendue, ie ne cesse de rêver de ton père bien vivant. C'est un signe qui ne trompe pas.
— Hélas .ma petite Jeanne !
— Non, pas hélas... patience, voilà tout. Marion, à midi, était encore fermement
résolue à ne pas aller retrouver Claude, à inter-
rompre là cette périlleuse aventure. Elle avait réparti sa joi née entre un certain nombre d'occupations, toutes plus indispensables les unes que les autres, ainsi qu'une petite fille bien sage : visites à sa belle-mère, à une dame de la Croix-Rouge, qui passait pour renseignée sur les ofliciers disparus, à la femme d'un ingénieur ami de Xavier; courses et emplettes au Printemps et au Trois-Quarliers. A sa grande surprise, elle se sentait l'âme libre et le corps léger. Il faisait un temps bleu et argenté de premier printemps, un peu frais. Elle songeait qu'elle venait d'échapper à un grand danger, elle avait besoin de repos, d'un flirt aimable et sans risques avec un imbécile quelconque, de lectures intéressantes et d'amitiés. Quel bonheur de ne pas perdre Ginette, de ne plus comprometlre les fiançailles de François, de pouvoir embrasser la petite Jeanne sans remords !
Or, à peine eut-elle mis le pied dehors que ces bonnes dispositions tombèrent. Le malheur ou le Malin lui firent rencontrer, au tournant de la rue de Rennes, la petite dame blonde de la pâtisserie, cliente de Claude, que ce scélérat, d'après Ginette, faisait à chaque visite se déshabiller complètement. Elle se regarda dans une glace. Elle était pâle de colère, mais jolie dix fois comme cette dinde. En même temps, elle comprit qu'il était inutile de lutter et q^u'à quatre
heures elle serait 4, rue des Ombres, dût-elle passer sur le corps de sa mère et de son fils. Il lui parut intolérable d'avoir à attendre jusquelà...
Claude avait remarqué cette rue discrète et provinciale, quelque- mois auparavant, en allant donner une consultation au fond des Batignolles. L'écriteau de la petite maison lui avait tiré l'œil. Quand il avait cherché tout récemment un abri pour ses amours, il s'était remémoré cette circonstance. Il avait loué l'hôtel tout meublé pour un an, sous un nom d'emprunt, choisi une vieille femme de ménage, soignée par lui jadis et complètement dévouée. Les immeubles voisins, ceux d'en face étaient quelconques, habités par des employés et des petits rentiers. Une seule boutique de mercerie, tenue par une personne indifférente, assistée de deux petits enfants et dont le mari était mort à la guerre. Nulle part il n'était plus aisé de passer inaperçu. En outre, le savant s'était imposé les trois règles suivantes et comptait les imposer à Marion : « 1° Ne jamais écrire; 2" Prendre, pour venir de n'importe où rue des Ombres, d'abord le uiétro, puis un taxiauto, afin d'éviter les filatures ; 3** Sortir de la maison, qui avait deux issues, dont l'une dans une ruelle adjacente, le plus tard possible, au moment du dîner. Ces mesures de précaution une fois adoptées, à la grâce de Dieu I