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CHAPITRE VIII

Mai 1916.

Claude attendait Marion dans la petite villa do Lumières. Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis une semaine, depuis le drame. Le rendez-vous était pour quatre heures. Elle était en retard d'une heure. Le médecin récapitulait les événements des derniers jours. Un point pour lui demeurait obscur et Grantouvre, qu'il avait vu la veille, n'avait pu lui donner là-dessus aucun éclaircissement, et sa fille Jeanne était î'estée muette : comment, par quelle voie, Xavier Darmelle, prisonnier à Schultzen, avait-il pu être renseigné exactement sur ce qui se passait à Paris entre sa femme et son ami? Qui donc l'avait averti? Une seule hypothèse était possible, mais tellement abominable que Claude préférait ne pas s'y arrêter : l'intervention de Ginette. Pendant trois jours, il avait attendu, de

pIcH ferme, le coup de revolver ou les ((f'nioiiis (le Xavier, parfaitement résolu à se laisser luer, comme ceci ou comme cela, et à expier sa faute. Rien ne s'était produit.

Ginette et lui ne s'adressaient plus la parole. La haine continuait. Seul un grand point était acquis : Marion vivait, son mari ne l'avait pas tuée et Granlouvre aifirmait que le cap était franchi, qu'il ne la tuerait pas. Le reste s'arrani^erait sans doute avec le temps. Claude comptait sur ce maître dos hommes et des Dieux. Hors son amante, tout lui était devenu indifférent. Pour l'attacher à elle, le lien tragique renforçait encore le lien sensuel et le lien d'esprit. Elle ou la mort, ou les deux ensemble, il ne concevait pas d'autre alternative.

Un pas léger, furtif, un frôlement, un bruit de serrure, Marion entra.

Elle avait vieilli de quinze ans en quelques heures. Son regard était fixe et plein de vertige, ses beaux cheveux semblaient ternis. Elle serrait les épaules, comme prise par un grand froid. Elle dit, d'une voix blanche, surnaturelle : « François est mort. On vient de me

l'apprendre. C'est notre faute. Mon fils est mort.

Je ne sais plus où je suis. »

Elle joignit les mains: a Claude, délivre moi

de la vie ! Je n'ai pas le courage de me tuer. Tu

m'as dit que tu connaissais dos poisons. Cette

fois, la raison m'abandonne. C'est notre faute. Xavier, délivre-moi de la vie. »

L'œil exercé du clinicien ne pouvait s'y trom per une minute. Elle était folle. Responsable de celte folie, il senlil une douleur aiguë, qui hii traversait la pointe du cœur. Il se rendai; compte cependant que la funèbre nouvelle était vraie. Gomme jadis, la première fois, mais dans quel autre état d'àme, il la saisit entre ses bras robustes, l'étcndit, toute aiince et frissonnante, sur le lit, la berça avec des paroles tendres, paternelles, ainsi qu'un petit enfant. D'ellemême, elle donna les détails : « Il a été tué à son poste de guetteur, le lendemain de sa rentrée au corps. Son commandant a prévenu maman hier et je l'ai su seulement tout à l'heure. Ah! je suis punie. Dieu me punit, Toul est trouble et noir en moi. Xavier, puisque tu me pardonnes, allons prier sur la tombe de notre enfant. Viens, mon pauvre Xavier. Je suis si coupable. J'ai si mal. Viens,. Xavier ! »

Elle essaya de se lever. Il la retint d'abord, puis, comme elle se débattait et pleurait, il la laissa faire. Mais une fois debout, elle le regarda avec stupeur : « Tu n'es pas Xavier, tu n'es p:\s Claude, alors qui donc es-tu? Oh! protège-moi, ne m'abandonne pas toute seule dans ce lieu maudit. J'ai peur. Les méchantes femmes de la nie des Ombres, Ginette et la mercière, me tueront.

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Appelle Faimy ! » Elle se recoucha. Le cas semblait grave, sinon désespéré. Cet alïaib>sement physique, celte hésitation sur certaines syllabes, CCS répétitions, celte angoisse, tout an\ionçail un délire foncier, qu'Elicnnant jugeait irrémédiable. Il songeait rapidement qu'à plusieurs reprises il avait été elTrayé par les allures de sa chère maîtresse, par un déchaînement suivi de piostralion. Puis sa crainte s'était portée ailleurs. 11 n'y avait qu'une chose à, faiie, Iji conduire aussitôt dans une maison de santé et avertir M"" Lebicn. Le nom de son élève Albérée, dont il connaissait la science et la discrétion, se présenta à sa perplexité comme la solution immédiate de cette nouvelle et airoce aifficulté. La destinée fonçait sur elle ot lui, comme un assassin, son poignard barbelé au poing. Ruiné par son trop grand amour, il ne parait plus que faiblement les coups. Ce qui le saisissait le plus, ce graml observateur, c'était la cruelle succession d'événements, qui peuvent naître de l'échange d'un regard et d'un aveu. Il voyait aujourd'hui toute son aventure avec Marion, ainsi que la courbe d'une fièvre fatale En quelques minutes, les dangers matériels, le scandale et le reste lui étaient devenus totalement indifférents. Il prit sa carte dans son portefeuille, écrivit au crayon : « Le docteur Étiennant, médecin des hôpitaux, prie le loueur

de voitures de lui envoyer tout de suite, k\ n'importe quel prix, à côté, rue des Paveurs,! pavillon Bi'llevue, un véhicule quelconque. Ili s'agit de transporter une malade. Remerciements. » Il ouvrit la fenèlro. Un gamin passait] dans le chemin houeux. Il l'appela : « Petit,] voici cinq francs, porte cela à côté, chez lej loueur, de ma part, et reviens me donner laj réponse. » Car il ne voulait pas laisser Marion. Cinq minutes après, le gamin revenait : « Vous] pouvez y compter, monsieur. » Quand la voi-| ture fut là, vieux coupé atlelé d'une russinanlej qui avait l'air, comme le vieux cocher, d'avoir| échappé au déluge, Clamle toucha à l'épaule Marion silencieuse etqui pleurait, tournée conirej le mur : « Viens, ma douce chérie, je vais le| ramener à Paris, h

— Où cela?... soupira-t-elle en retournant la] tête.

— Chez mon élèye, le docteur Albérée, dont je t'ai parlé, rue de la Santé. Il y a un beaul jardin avec des fleurs et il aura bien soin de toi, jusqu'à la guérison.

— Des fleurs ! fit Marion d'un air extatique.] Comment fleurissent-elles parmi la guerre, cei^ embaumées? Mais c'est la nuit, Xavier, je suii si lasse, il faut que je dorme. Ne partons pas encore, je t'en prie. François va venir. La baj taille est finie. Il n'est plus mort.

— Il le faut, Marion. On nous attend.

La prenant parlesépaulcs, comme unebless(5e, il la releva, geignante et ployée. Il songeait aux heures dilTdrentes qu'avait connues celte chambre (le campagne, h leurs ivresses, à leurs étreintes, à leurs serments. Il soufTrait ce qu'un homme peut souffrir. Comment lui, bon et généreux, dévoué à ses malades connus et inconnus, avait-il ainsi fait sciemment le malheur de cette jolie petite créature? Certains cntsaînements se paient cher et la grande balance mystérieuse penche parfois vers le malheur sous des poids légers : « Sans doute Xavier était mon ami. Mais tout de même, la folie et ce deuil... » Tel une camérisle maladroite, il recoiffa, tant bien que mal, avec un petit peigne, les cheveux ébouriffés de Marion et lui mit son chapeau sur la tête. Elle ne pleurait plus, pareille à une marionnette brisée. Il craignait une résistance, mais elle voulut descendre l'escalier à son bras, appuyée tendrement à son épaule, répétant les noms de son fils et de son mari.

Une demi-heure après, ils arrivaient rue de la Santé. ?.sarion, de nouveau, divaguait. Etiennant se fil connaître et ditau concierge d'aller chercher deux infirmières, car il prévoyait une crise. Elle refusa de quitter la voiture. Il fallut employer la force. Il élalL temps. Ce fut une délirante, pleine de cris et de contorsions, que l'on transie

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portai, avec prccaul ion, d:ms un pavillon séparé.

Claude, après s'être entendu avec son élève, alla prévenir M™^ Lebien. Elle était sortie pour des emplettes de deuil. Il l'attendit dans le salon oii il avait connu souvent l'émotion heureuse de voir entrer Marion, pimpante et souriante. Fanny pleurait François à grosses larmes, sans se douter du nouveau drame qui s'était abattu sur la maison. Le savant, par l'excès de ses remords, était d'une insensibilité de bois. Il appréhendait quelque ridicule esclandre de « Soif d'Egards », quand elle apprendrait la vérité. Elle rentra enfm, noyée de larmes. Il lui annonça, avec ménagements et en résumé, la folie de Marion et la résolution qu'il avait prise. Elle commença par s'étonner, leva les bras au ciel, jura que jamais dans la famille Lebien, où l'équilibre mental élait proverbial, pareille histoire n'aurait pu être supposée ; puis, bien qu'elle aimât selon ses moyens sa fille et son petit-fils, il devint visible que l'excès même de celte double catastrophe, en la rendant intéressante et bien à plaindre, soulageait sa vanité; jalouse et toujours hérissée. Elle eut ce cri du (T-ienr : « Je ne pense pas que M'"^ Darmelle ose maintenant calomnier ma fi-Ue ! » A travers tout, elle demeurait reconnaissante à Claude d'avoir été l'instrument de sa vengeance et d'avoir trompé un gendre exécré.

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— Quand pourrai-jo la voir?... demundat-elle.

— Pas avant une semaine... et encore. Je vous préviendrai, si vous le permellcz.

M"* Lebien ajouta, soupçonneuse : « Qu'allons-nous conter à nos amis, aux Hottelet, à Hélène Ponant?... Il est bien entendu que personne d'extra-médical ne sera admis auprès d'elle avant moi. » Cette assurance une fois donnée, elle se consola en annonçant confidentiellement la mauvaise nouvelle à Fanny et à la concierge, bien qu'Eliennant lui eût recommandé de l'ébruiter le moins possible.

En sortant de là, Claude alla chez Grantouvre. 11 avait besoin d'un peu de chaleur humaine et du contact d'un homme de cœur. Il trouva amplement ce qu'il cherchait.

— Ilélas ! hélas ! lui dit le vieillard bouleversé, ce dénouement ne m'étonne qu'à moitié. Depuis une scène que Marion me fit ici, dans cet atelier, sans motifs, j'ai craint sérieusement pour sa raison. Quel dommage ! Elle était si fine, si naturellement jpoète, et cette élégance' innée des moindres mouvements...

— Montre-moi son portrait.

Fabius pleurait en allant chercher le tableau, qu'il installa en pleine lumière. Le savant joignit les mains.

— C'est elle, mon Dieu, c'est elle ! Pardon,

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•re Marion, je vous ai fait tant de mal. Je su^ t! . iiiisérahle. Pardonnez à votre funeste arniî

Son désespoir était si profond que Grantouvrj essaya de lui remonter le moral : « Il n'y a aucun coupable. Ou plutôt vous êtes coupables tous les deux. Elle était coquette. »

— Je suis un homme d'âge et d'expérience, je suis rassis. Je l'ai entraînée, précipitée dans le malheur, au lieu de la retenir. Voilà tout de môme à quoi servent la science, l'usage du monde et l'observation! Il est joli, le patron, comme disent mes élèves.

— Mon pauvre Etiennant, nous sommes tous les mômes. A la merci d'un regard tendre, du frôlement dune main ou d'un petit pied, d'une parole équivoque. Et plus notre imagination nous élève et plus notre désir nous expose. Htin, tu n'as que faire de ma philosophiez

Claude exprima par un soupir qu'en effet les paroles les plus affectueuses n'avaient pas de prise sur son remords et son chagrin. 11 ne se représentait pas Texislence sans Marion, sans sa peau blanche et glissante, sans ses remarques ailées, sans sa grâce souveraine. Puis, songer à chaque minute qu'elle était dans l'enfer de la folie, qu'il n'y avait pas moyen de communiquer avec cet esprit vivant et perdu !

— Comment, reprit-il, rêvant tout haut, comment Xavier a-t-il pu savoir?...

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— Tu le (Jemaii(.le8...Tune dt'viiies donc pas...

— PailCjje puis et je veux tout entendre.

— Mais c'est ta femme, c'est G incite... il n'y 4 aucun doute, c'est elle et nulle autre.

— En as-tu la prouve ?

— Elle s'en vante. Interroge-la. Elle te répondra.

Une demi-heure plus tard, Claude rentrait chez lui. Un silence ellïayanl planait sur sa triste demeure et, dans ce silence, on entendait la plainte lointaine, continue, amortie par les-tvuture>, d'une voix de femme, d'une douleur jeune. Jeanne, piévenue par M"' Leîùen, pleurait son noble François, tombé au champ d'honneur comme elle en avait eu le pressentiment. Ses parents divisés, son fiancé mort, sa vie était ain^i deux fois brisée.

— M. dame est là?

— Au salon, monsieur, avec le lieutenant de Palaiseau.

Grâce à cette rapidité de réflexion qui caractérise les minutes intenses, le médecin sentait, pour la première fois, la laideur diabolique de son intérieur, de ces faux vilraux, de ces cuivres "epoussés, de ces meubles en chocolat, de ces ^■ju'gouilles, de ce bricà-brac du >;îbbat. C'é!;ut bien lii le cadre de Ginette. Il entra eLdit à Palaiseau, comme on époussetle un insecte : « Lieutenant, j'ai à parler à ma femni^v "^^'"''''^z v(>us

2i6 LE CŒUR ET L'ABSENCE

retirer, je vous prie. » Le bel hébreu rougil sous l'affront, mais, sans insister, se leva el sortil avec une mine comique de Pharaon courroucé; Ginelte, telle une vipère, se dressait, jaune- e noire, et sifflante :

— Que signifie?

— Voilà, Marion est folle et enfermée.

Un éclair de joie mauvaise éclaira la face de

cuir au grand nez.

— Gela est sans intérêt pour moi.

— Je m'en doute. Mais quelqu'un a soufflé à Xavier Darmelle la haine qui met celle malheu reuse au tombeau. Ce quelqu'un, c'est vous Avouez.

Je n'avoue pas. Je me vante d'avoir, par juste vengeance, écrit au capitaine Darmelle, prison nier au camp de Schultzen, que vous étiez l'amant de sa femme.

Depuis de longues semaines, elle attendait cette explication. Claude sentit un flot de san^ l ui monter au visage, avec l'envie furieuse d'écraser le monstre. Néanmoins, il se contint.

— Vous mériteriez... A quoi bon! Vous n'avez rien d'humain. Je vous quitte pour toujours. Les' tribunaux régleront votre situation et celle dei ma fille. Adieu.

— Bon voyage, Don Juan de la cinquantaine! Malgré cette suprême insulte, la décoption de *

Ginette était grande. Elle espérait une brutalité,

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au moins un soufflet, une voiedefaitquelconque, qui lui eût permis d'amouter les domestiques et de causer un beau et profitable scandale. Elle n'avait même pas eu son cadavre. Toute celte machination si savamment montée, finirait-elle en eau de boudm? Sans doute la folie de Marion était un appréciable résultat, mais certains délires sont curables et les médecins habiles et attentifs ne manquerai«^nt pas à la maîtresse d'Eliennant. Il y aurait là quelque chose à tenter plus tard.

Elle se regarda dans la glace et ricana pour elle seule : « Je suis laide, c'est vrai, mais je sais punir les offenses. » Les sanglots éloignés de Jeanne lui rappelaient qu'elle n'avait plus à craindre une union redoutée avec le fils de sa pire ennemie. Comme disent les nègres, il y avait du bon... et elle se répéta plusieurs fois, avec satisfaction, cette expression toute militaire.

Il y avait huit jours que Marion était entrée au sanatorium. La crise avait cédé à la torpeur. Claude, prévenu heure par heure, du changement, s'en entielenait avec son élève Albérée. Ce grand garçon, brun, aux yeux d'observateur mystique, était c:'èbre dans les milieux médicaux pour sa compétence et ses convictions religieuses, assez rares chez les aliénistes, dont la philosophie est plutôt sommaire.

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— Diles-moi votre avis, sans rélicfiice. il importe que je sois fixé.

— Eh bien, patron, à moins d'un miraclt... elle en a pour un an, un an et demi. C'est un cas héiéditaiie complexe. Elle ne recouvrera plus la raison jusqu'à la fin, que de façon parliclle et intermittente. Il vaudrait mieux qu'elle ne 1 recouvrât plus du tout.

Sans que son maître se fût expliqué, Albérée avait tout compris. D'ailleurs, le bruit s'était répandu, à la Faculté, d'un coup de tête du professeur Etiennant; mais cet événement, l'réqueiit chez les médecins d'ojn certain âge, trop sevrés des plaisirs de la vie, n'étonnait personne. Nul ne plaignait Ginette, universellement détestée.

Claude voyait confirmée, par un spécialiste quasi infaillible, Fimpression fatale qu'il avait eue tout de suite à Lumitres. La pauvre Marion était perdue. Un lointain ascendant, suscité par l'amour et la douleur, l'entraînait impitoyablement aux abîmes. Un jour sans doute arriveraiton à guérir ces cruels hérédismes,qui courentle long de la race, en brûlant les corps etles cœurs. Un jour sans doute réveillerait-on le soi, la volonté et la raison victorieuses, endormies et vaincues par les mauvais fantômes. La science n'en était pas encore là. Se senlant pauvre, désarmé, inutile malgré tout son bagage et son

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fatras, devant ce problrine pourtant siini ' |r6.-oudre, Eliennant demanda encore :

— Vous avez prévenu lu famille du mari?

— Moi-môme, patron, dès le premier jour. Selon vos instructions, je me suis adressé a la belle-mère, T?"" Darmelle, avec toute sorîe de mcnagemen's. Je lui ai annoncé que sa bru, devenue subitement folle dans la rue, avait été amenée chez moi par des pa-sants, que j'avais trouvé, ce qui est exact, dans les papiers de cette persiinne, en la déshabillant, le nom de Darmelle et l'adresse de la rue d'Assas, que je m'étais informé. J'ai émis l'avis qu'il serait plus sage de me laisser cette malade si gravement atteinte, afin de lui éviter de nouvelles secousses. Sur un petit mouvement que j'ai cru surprendre, j'ai ajouté que le tarif de mon sanatorium était dos plus bas en un cas semblable et que l'Assistance m'enverrait des fonds supplémentaires, ce qui est faux. M°^* Darmelle a paru des lors rassurée et plus bienveillante, alors que le reste de mon récit l'avait laissée glaciale et soupçonneuse. Elle m'a déclaré qu'elle allait consulter son fils, récemment libéré par les Allemands et d'ailleurs séparé de sa femme, qu'elle me rendrait réponse le lendemain. Ceiic réponse a été ce que j'attendais. Nous avons les mains entièrement libres. Quant à "Sl"^^ Lebi^n...

— J'en fiiis mon alTaire, dit Eticnnant avec

vivacité. Je vous remercie, mon cher Albérée, des soins que vous prenez de ma pauvre amie, qui m'est bien chère, et je vous remercie pour moi. Je vais vous demander une faveur : celle de m'inlroduire auprès de votre malade et de me laisser seul avec elle jupquà ce que je sonne... Je veux tenter une expérience délicate. Le ton de son chef était si naturel et si calme qu'Albérée ne se méfia de rien. Il ne fit aucAine objection. Il assura, d'un geste familier, sa petiie calotte sur sa tôte et, précédant la patron, le guida, à travers un dédale de couloirs et de courettes, jusqu'à une chambre séparée, au fond d'un petit pavillon moisi. Des formes vagues, en robes de chambre d'un gris bleu, s'effaçaient, le long des murs, devant les docteurs.

— C'est ici. Voulez-vous que j'entre d'abord?

— Certainement.

— Mademoiselle, dit Albérée à la garde, le docteur Etiennant va procéder à l'examen de votre malade. Vous reviendrez quand il sonnera.

La garde disparut. L'aliéniste aussi. Claude osa lever les yeux sur Marion, sur ce qui restait de Marion. Une dure semaine avait fait d'elle une ombre, de contours encore harmonieux; la bouche entr'ouverle gardait la forme du cri. Les yeux agrandis ébiient sans point lumineux, sans lien avec ce m^ide et déshabités. On lui

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kit jVté sur los épi^ Ic^. car elle groloftnil ialgré la ticdeur du printemps, une pi'li.c )uillettc de soie puce, a[)portée par M^'Leb en. Cette parure d'antan la faisait encore plus misérable. L'amant infortuné avait devant lui l'envers de l'amour, tel qu'il doit apparaître à ceux de l'autre monde, quand leurs âmes sont épurées ue lui.

— Marion, dit-il doucement, c'est moi, Claude, qui suis venu te rendre visite,

— Claude, je ne connais pas... Ah si, le docteur de mon fils, l'ami de Xavier. Où est Xavier? Je voudrais François et Xavier.

Elle n'avait plus sa voix mélodieuse aux .notes graves. Une voix d'enfant la remplaçait et ses gestes menus avaient tourné au puéril. Une des clés de sa nature et de sa faiblesse apparaissait. Il était demeuré en elle une fillette spontanée et capricjeuse, qui avait entraîné la lemme à la faute.

— Rappelle-loi, reprit Etiennant, notre logis de la lue des Ombres.

— Oh! les méchantes femmes!

Elle se couvrit le visage de ses deux minuscules mains nerveuses et se mit à pleurer doucement. Il la contemplait épouvanté. C'était lui qui avait consommé ce naufrage, en échange de quelques plaisirs. Il se détestaitplus assurément, que ne le détestait Ginette. Ueureusenrent qu'il

avait sur lui de quoi se punir. Sa première idée avait été d'emporter Marion dans la tombe avec lui, puisqu'elle ne pouvait être guérie, puisque son cas étaiî sans espoir. Maintenant, il songeait que les plus habiles spécialistes se trompent et que certains malades, bien et dûment condamnés par eux, remontent parfois miracaleuseinent la pente. Un crime moral suffisait à son remords.

Une musique militaire retentit. Un régiment montait la rue de lu Santé; c'était le rappel des temps critiques et sanglants, oii il n'est pas bon de se laisser aller, d'êlre veule et lâche. Sa conscience dit au savant : « N'ajoutcras-lu pas la faute à la faute, en privant les blessés, les tuberculeux, les défenseurs du pays, en les privant de ton aide, de tes soins, de ta science? » 11 se répliqua : « Sans doute, mais je ne peux plus vivre et je ne veux pas survivre à Marion. »

La pauvre inconsciente s'était assoupie.

Elle ne tenait pas plus de place, sous les draps blancs, qu'un oiseau recroquevillé. Son visage pincé, pâle, parcouru de secousses nerveuses, avait l'air d'accuser l'invisible. A la tête du lit était le bouton de la sonnette électrique.

— Et ton art ? — reprenait la conscience d'Ktiennant. — Tes élèves t'accordentdugénie. Le

génie improvise. Trouve plutôt le moyen de la guérir, d'exorciser l'hérédité. Ce n'est pas impossible.

Il avait, en effet, poursuivi ce prohièmc toule sa vie, cherché avidement la touche, existante mais cachée, du clavierde la volonté, sur laquelle il fallait appuyer pour rendre à rorp:ani-rae le son de la raison et de la santé. Il avait parcouru, explorateur avide, des régions inconnues de l'esprit humain, senti frémir, à la pointe extrême de ses images psychiques, la solution merveilleuse du grand problème. Puis l'amour était venu, brouillant tout, faussant les perspectives, avec ses illusions dorées, et Marion avait ainsi détruit, par sa beauté, la possibilité de sauver Marion. Le médecin ne se croyait phis eapable de recommencer un pareil effort, un pareil trajet. La fibre inventive était brisée en lui. Il avait soif de disparaître, de se reposer à jamais.

11 s'approcha du lit, embrassa la dormeuse sur le front, au point où cessaient les fin? cheveux blonds. Il en prit une boucle entre ses doigts, pour jouir une dernière fois de leur douceur cendrée. 11 se représenta les premières rencontres, seul à s«ul, rue de Courct^lles, puis la seconde ou la troisième, il ne savait plus, dans une cage d'escalior, devant un ascenseur, piiiiiiaiil qu'il pleuvait au dehors. Evidemment

254 LE CŒUR Eï L'ABSENCE

Marion, de toule éternité, élait sa femme, sa compagne, son second cœur et sa vision complémentaire. Les amours vraies, totales, même défendues, sont sous le signe du mariage et de l'infini. Ce sont les contrariétés des circonstances qui les font abouiir aux larmes, à la douleur et à la mort. L'amour veut vivre, chanter, rire, durer, se prolonger et il a horreur des ténèbres.

Sa résolution une fois prise, le savant éprouvait une sérénité singulière, jointe à une vive curiosité. Il allait connaître lucidement la transition du grand passage, la page derrière laquelle il n'y a rien, ou il y a tout. On l'avait élevé — sa génération le voulait ainsi — dans la certitude qu'il n'y a rien. Mais, si c'était là un(3 sottise, source d'autres sottises et si, par fortune, il y avait tout, ainsi que le croyaient Albéroe et plusieurs de ses contemporains : « Alors, je te retrouverai, chère Marion, et nous ne craindrons plus le retour de l'autre, qui cependant m'a supplanté dans ton esprit. » Car il ne comprenait pas comment, ni par quelle bizarrerie, Xavier s'était substitué à lui dans la déraison de sa maîtresse.

Il sortit de sa poche une solution concentré»; de napelline, dans un petit flacon portant l'étiquette '< très' dangereux », puis sa seringue à injection, qui avait souUigé tant de mau». Elle

allait remplir auprès de lui le même ollice. Il constata avec plaisir que sa main ne tremblait pas, chargea la seringue, ap[)uya sur le bouton de la sonjieLle. Ensuite, à travers S(.n pantalon, d'un coup sec, il piqua, puis poussa la mort dans ses veines. Il s'écroula au pied du lit.

La garde entrant, comprit, à la vue du cadavre et de la seringue, que le grand chef s'était suicidé. Marion dormait toujours. On appela le docteur Albéroe. 11 accourut, accompagné de son interne et ne put que constater 1« décès : « Quelle perte immense! » soupira-l-ïl. en soulevant cette tête devenue sereine, d'une grande fierté et qui avait contenu un monde de bienfaits. L'interne hochait la tète en silence. Il était jeune et les amours d'autrui sont toujours incompréhensibles. Qui eût cru que l'illustre Etiennant se tuerait jamais pour une folle!

Albérée enleva sa calotte et fit lentement le signe de la croix, puis une courte prière pour celui qui venait de gravement désobéir. Marion remua faiblement. De ses lèvres décolorées, où s'esquissait une grimace amère, sortait, dans un murmure, le nom qu'elle semblait avoir oublié Elle appela deux fois : « Claude!... Claude!... r

Fin

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