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CHAPITRE VII

Avril 1916.

Claude etMarion en étaient au point où seulo la mort eût pu les séparer. La persécution occuHe de Ginetlc les avait cliassés de la rue des Ombres. Le savant, pour dépister sa femme, avait loué hors Paris, dans la paiiie la plus reculée de Montrouge, rue des Paveurs, à Lumières, une petite maison à un seul étage, avec jardin. Par une sorte d'entente tacite dans la haine, les deux feram"es ne se voyaient plus. Mais Jeanne continuait à fréquenter sa future belle-mère, laquelle montrait à sa future bru beaucoup d'affection. Malgré tous ses efforts, Ginette n'avait pu découvrir encore le nouveau gîte des deux amants. Ils employaient des ruses d'apaches pour se retrouver, prenant tantôt lel relit tramway qui va de la porte d'Orléans à' Ar^,ajon, taatô? le train jusqu'à I>ourg-Ia-Reine,

LE riETOUR AU KOÏRR 107

d'où une voiture les mcntiit à Lumières, tantôt une auto. Cela, jamais plus d'une iois par semaine. Ils ne vivaient que pour ce jour-là et tout le reste de leur existence leur semblait peint, avec de la famée, sur la vitre ensau- •rlautée du temps.

Après la première carte postale deSchultzen, annonçant que Xavier était en vie, il en était encore arrivé deux autres, également laconiques, puis plus rien. C'était de nouveau le silence complet, un silence peuplé de conjectures, qui désolait M'"'' Darnielle, qui rassérénait M"^ Lebien et les amants. « Soif d'Egards » n'avait plus souftlé mot à sa fille de son mari, ne faisait môme aucune allM-ion à la situation ti'agi(iue qu'elle avait maintenant devinée. En revanche, elle témoignait à Claude, quand elle le rencontrait, une extraordinaire tendresse. 11 la vengeait. Grantouvre, détestant les scènes, s'était retiré dans sa coquille. Il aimait toujours Marion, mais d'une façon presque paternelle, avec une nuance de pitié et de crainte. Il avait achevé son portrait et se consolait de sa déconvenue sentimentale avec les petits plats de Félicité. La guerre le vieillissait beaucoup et il la sentait vivement. Sa vue devenait de plus en plus mauvaise, il profitait, comme il disait, de son reste, pour peindre avec acharnement. Psi Fixelin, ni Rothbonvski n'avaient plus obtenu,

108 LE C'I-L'R ET L'ABSEXCE

ir.C!;;^.e à prix d'or, qu'il leur vendît i;nc scuio Aq SCS toiles. Aux propositions les plus avaniap,cuses, il répondait in variablcmeiil '« Après mo mort. » C'était là tout ce que tiraient de lui les deux compères. La conviction de Fabius élaio que, si Xavier apprenait son malheur, il s'év;idoraitet tuerait sa femme. Ce cauchemar hantait ses nuits.

Qu'il soit défendu, qu'il soit licite, l'amour est toujours un tyran. Dans le premier cas, c*ot.t un lyian inquiet et sauvage, qu'aucun sacrifice ne peut apaiser. Claude avait imaginé cetle fois d'être jaloux de la double tendresse de Marion pour son fils et de Fiauçois pour MaTion. C'était en effet le seul lien qui rattachât la péclieresse à son mj^uap.e brisé par l'absence, mais il élait fort et résistant. L'amoureux sentait, au trouble de sa maîtresse, qu'elle avait reçu une lettre de son enfant. Il s'informait du jeune héros, il dissimulait avec soin son absurde sentiment; la jeune femme le lirait dans ses yeux. Apres la première joie extasiée que lui avait apportée la nouvelle concernant son père, François était tombé dans une sorte d'état mystique, qui lui fiwsait choisir toujours les missions les plus dangereuses et les postes les plus exposés. Sa mère et sa fiancée s'en alarmaient. Leurs remontrances, leurs aJjuraîiops demeuraient inutiles. Il écrivait généreusement : « J'ai fait du

âm

que mon confident et mon guide. Par lui, je ùle des joies sans pareilles et je me sens eaucoup moins expose de ne pas écouter la £1 voix, mauvaise conseillère, de la crainte. » Un mois après son arrivée sur la ligne de feu, il avait gagné la croix de guerre avec une splcndide citation. 11 avait aussitôt prévenu son père prisonnier, afin de lui remonter le moial : « L'important, c'est qu'il y ait toujours un Darmelle au feu. »

Un matin, Marion reçut, formé d'une mosaïipie de caractères imprimés, ce cruel avertissement : « Votre inconduite portera malheur à votre fils. Vous serez responsable de sa mort. » Elle reconnut la main de Ginelte. Cette menace coïncidait trop avec ses angoisses quotidiennes, elle hérissement de sa conscience, pour quelle ne frémît pas de terreur. Quand elle arriva rue des Paveurs : « Tu as le regard absent, ma bien-aiince, lui dit Claude, qu'est-ce qui t'est encore arrivé? » Elle lui montra l'affreux billet. 11 haussa les épaules : « Tu sais d'où cela vient. Gomment cela peut-il t'impressionner? »

— C'est que, si céiait vrai...

— Comment veux-lu que la Providence prc;ine la cause d'un monsîre tel que Ginette? Puis, si nous sommes coupables, ce dont je doute, c'est nous qu'il faut punir et non un innocont.

"0 T ' r.T î.'Ar.SR.Nr.E

Tanl qu'il parlait, elle était convaincue. Alw,

— thas?er Ils chimères qui le hantaient el (J échapprr à sa méchante femme, le savauL s'était mis à un ouvrage sur les désortlros neveux chez les grands blessés. Il y travailla nuit et jour, pendant tout le temps qu'il ne consacrait pas à son hôpital et à son ambulanco. Ses élèves, qui avaient connaissance de ce livre, déclaraient que jamais il ne s'était élevé si haut et n'avait pénétré si profond le mystère de la nature 1 umaine. Dans les repos de leur frénésie sensi elle, Marion l'interrogeait ià-àessur:>, car elle avait étendu sa curiosité du savant à ses occupations scientifiques. Il ne riait pas de sa jolie élève, ni du costume plus que sommaire dans lequ»'l elle posait ses questions, étendue sur sa pelisse de loutre, devant le feu de bois et rôtissant à tour de rôle ses épaules et ses reins de naïade. Autour d'eux, le crépuscule de banlieue tissait ses ombres violettes et grimes. On entendait, au loin, l'aboiement d'un chien, puis la cloche du petit tramway.

— Ainsi, lu crois que l'esprit, que la raison peuvent s'envoler, puis revenir sous l'influence d'un choc moral ou physique.

— Je ne le crois pas, j'en suis sûr. Nous faisons là-dessus des expériences, avec mon élève Alberée, de la rue de la Santé.

— " Tu ne me permettrais pas d'y assister?

Jamais de la vie. C'est bien trop triste, ir la raison, hélas! est plus prompte à s'en- Her qu'à revenir, et encore bien plus depuis la leire.

— A quoi cela iienl-il?

— Je n'en sais rien. Les ûmes trop chargées de douleur éclatent ou s'insensibilisent.

Ils demeurèrent un instant silencieux. Marion prit un chàle bleu à ramages, un chàle sévillan qui lui venait de M"" Lebien, et s'en couvrit. Elle avait l'air ainsi d'une délicate et nerveuse Parisienne, impudi'|uement déguisée en gitane. Il le remarqua : « Fabius trouverait que tu ressembles à un Manet. »

— Ce n'est pas vrai. Les femmes de Manet ont un teint de* plâtre, insolent! Je pleurerais bien si j'étais faite comme elles... Je songe à cette expression « l'âme éclate ». C'est ce qui s'est passé en moi quand j'ai appris qu'eV était prisonnier : quelque chose de violent comme une explosion, puis des sensations confuses et brillantes, qui retombaient de tous les côtés.

Le plaisir physique de l'amant était doublé par ces images justes, tleurissant chez elle à profusion. Il la questionnait à son tour sur son passé, sur ses ascendants, sur son père, dont les romans et les vers étaient un mélange de facilité sentimentale et de singularité sensuelle. Puis, ori se taisait. Ils se regardaient sans parler pen-

d ;Rt un quart d'heure, échangeanl des impreS' sions et des idées confuses, qu'ils traduisaient ensuiie à l'aide de mots. Ils appelaient cela « partir en voyage ». Quelquefois le savant, lucide malgré l'amour, remarquait au fond, tout au fond de ces prunelles changeantes, comme un rapide égarement, accompagné d'une tristesse inoiiïe et soudaine de la petite bouche rose. C était, à n'en pas douter, une courte folie^ qui lui avait livré cette adorable femme, desen-tiiiients par ailleurs familiaux et élevés. Il se. demandait s'il n'en était pas de même dans beaucoup d'aventures du même ordre et celi amère const-ilalion ne l'empêchait pas d'aimer, d'aimer, d'aimer de toules les forces de son cœur Un jour de la fin de mars, du tout premier printemps, couleur de pulpe d'amande et d'une; transparence ambrée, les incita à commettre une imprudence. Ils sortirent, mon Dieu oui, comme mari et femme, et se dirigèrent, par des chemins demi-pavés, demi-herbus, vers la Bicvre. Ce leur était une suavité, une béatitude incomparables que ne plus se cacher, de ne plus être prisonniers d'une pièce et d'un lit. Ils se tenaient par la main, corî,me deux gosses, ils respiraient largement, tout leur semblait remarquable et plein de vie. Ah ! que ne pouvaient-ils traverser ainsi les heures et les ans, spectateurs lyriques d'eux-mêmes et du monde 1

Je renc.oulrerais Ginelte, (iil \,i<ni'.v, que

m'en ficiieiais. Elle pourrait faire ce qu'elle

udruit, se tuer, nous tuer, je R\en ficherais,

.]^i suis si complètement heureux de marcher

i(''S de toi. Figurons-nous que ça durera lou-

iirs.

— Pour toute réponse, elle se serra contre lui. Sur la roule, personne. Dans un grand chemin

aux ornières délbncées, bordé de peupliers sans feuilles, pareil à une chanson à demi oubliée, ils aperçurent un couple, qui venait îi leur renconlie. Deux gamins d'une quinzaine d'années, lui long et maigre, elle fine et délurée, cùline. 11 disait : « Si j'éiais à la guerre ça serait encore moins drôle pour toi. » Elle lui répondit un « pour sûr » d'une sincérité passionnée. Marion en rechercha l'intonation et, quand elle l'eut trouvée, se mit à rire.

— Nous serions ainsi, soupirait Claude, si Xavier avait disparu et si Ginelte était tombée dans un trou.

— Oh! tais-toi...

— Puisque cela n'est pas. Nous confondrions nos âmes de telle sorte, depuis les petits rien du tout de chaque jour, jusqu'aux moments essentiels de l'esprit, que nous ne ferions plus qu'un. La vision masculine a besoin de la femme et inversement. On ne peut commencer à comnieudro un potit peu l'univers qu'à deux.

LE C.d'Vn HT L'AI3SEi\CE

Ils arrivèrent à une guinguetlc, où tro| vieux territoriaux mangeaient sans parler, et grand appétit, un large fromage et du pain.

— Me permettez-vous, leur demanda Claude de vous offrir avec ça une bonne bouteille ?

— Ce n'est pas de refus, répondit le plus hardî qui avait une tête de campagnard, tannée et plif sée sous sescboveux gris. INous venons de loii

— D'où cela?

— De l'Argdnne, du Four-de-Paris, On failli être étoufles par les gaz. Maintenant, çavi

La servante apporta le vin. On trinqua : « Al la France et à vos amours! » dit le premief soldat, en regardant Marion qui rougit. Quel' doux instant ! Il aurait fallu qu'il durât toujours. La présence de ces braves gens, défenseurs âgés d'un sol sacré et dont ils avaient I9 couleur, agrandissait le paysage.

— Vous savez, dit Claude, en serrant la taille souple de Marion, qu'on s'est battu par ici en 70 et là-haut à l'Hay?

— Oui, il y a un monument. Espérons qu'on ne s'y battra plus jamais.

— Sans doute et grâce à vous, camarades. Encore un coup.

Quand ils se séparèrent, ils étaient amis. La cordialité du savant faisait un rayonnemen! autour de lui. y

Si belle et émouvante que fût la promenade, f

it a une fin. Les amoureux, en se quittant, tient l'un et l'autre envie de pleurer. Marion irmura, comme en un songe : « Mon chéri, lilà ce que nous avons eu de meilleur! » l^ll répliqua, pour la rassurer : « Nous recomsncerons. » Mais quelque chose, dcrri re cette ^rraation, lui disait que non, qu'ils ne rccominceraicnt pas. Soudain, Marion lui saisit le is avec une énergie étrange : « Claude, clior [aude, il n'y a plus pour nous qu'une issue à )tre bonheur, si nous voulons qu'il dure : c'est de mourir ensemble. » Elle accentua, comme à dessein, la dernière syllabe de mourir. Ses yeux n'avaient jamais jeté un si vif éclat. On eût cru qu'ils rassemblaient toute la diffuse lumière du printemps suburbain.

— Tais-toi, ne me tente pas, soupira Clau le.

Cette parole rencontrait une pensée qu'il chassait, mais qui le hantait depuis quelque temps. Il n'envisageait pas la séparation et il la savait inévitable. Par quelle étonnante sympathie Marion rejoignait elle ainsi son obscure préoccupation! Elle reprit : « Tu dois connaître des poisons rapides et qui ne laissent aucune trace. »

— Il y en a. Mais ce serait une chose trop cruelle que de fermer à jamais de si beaux yeux.

— Moins cruelle que de les laisser ouverts sans toi.

Us tressaillirent. Une lointaine éjîlise venait

de sonner les six coups de six heures, pareils un avertissement solennel II se força pour rii « Nous n'en sommes pas là. Trêve aux pons< funèbres! » Et il la fit taire d'un baiser qu'e| lui rendit, tournant vers le ciel pur son visai pur.

Ils avaient pris rendez-vous pour le jeudi la semaine suivante. Le mercredi, un moL François apprenait à sa mère et à sa fianc qu'il était légèrement blessé au mollet et soig, à l'hôpital d'Epinal. Jeanne vint trouver Mari( Elle avait les yeux rouges, comme quelqu'un a longtemps pleuré : « Mèrette, — elle l'appelî ainsi depuis les fiançailles, — je voulais all^ avec vous soig*ner François. Maman ne me 0 pas permis. Je me suis fâchée. Papa a pris défense et il y a eu une scène terrible. » pauvre petite n'ajoutait pas qu'au cours de celt scène des allusions fort claires avaient été faite à la coupable tendresse de son père pour future belie-mère. Marion le devina tout même à sa mine bouleversée. Cette honte s'î joutait à son inquiétude.

— Insiste encore, dit elle à la jeune fill^ François aura tant de chagrin, si tu ne viei| pas.

— J'ai peur de provoquer quelque chos d'iri'éparable entre mes parents. iMi mèrett^ je suis malheureuse et je ne puis pas...

Elle allait ajouter : « Vous ouvrir mon cœur. » lie se retint, comprenant au trouble de ]\Jarion

!:ic les reproches abominables étaient fondés.

•r, elle ne pouvait voir une ennemie dans la

■lère charmante et douce de celui qu'elle aimait, avec la ferveur précoce et inquiète du temps de

uerre. Le départ fut décidé pour le lendemain matin.

!'•'« Lebien accompagnait sa fille. M"" Darmclle, \K\v jalousie grand'maternelle, voulait aussi ôtre du voyage. Comme elles montaient en voiture, Joanne parut, accompagnée de son père : « Je vous la confie, dit le médecin, adressant à sa maîtresse un regard tendre et ferme à la fois. — î 1 n'est pas admissible qu'on em[)êche une fiancée de rendre visite à son fiancé blessé. »

Pour la première fois depuis bien longtemps, il s'était montré et avait signifié à la laide qu'il entendait être obéi. A sa grande surprise, elle avait filé doux et s'était calmée. Il n'avait eu. pour obtenir ce résultat, qu'à la menacer de lui supprimer son budget de toilette. Qui aurait cru que la perverse Ginette donnerait le pas à la coquetterie sur la haine ! Claude, fier do fou succès, conta succinctement la chose à son amie, embrassa Jeanne, salua les deux duègnes et disparut. Marion se sentait légère et rassurée. Ginette domptée, c'était une solution à laquelle elle n'avait pas encore songé, et qui, d'après cet

heureux essai, n'avait i:on d'impossible... 0\ mais Xavier reviendrait un jour. Là était l'obst cle infianchissable, rérhéance fatale. Bah! verrait plus lard. Pour le moment le ciels'éclai^ cissait.

Dès que la jeune femme s'éloignait de se amant, elle avait peur de le perdre. C'était à qu'elle pensait, le front contre la vitre, dans couloir du train. Son aventure avait pris, cet fois, la place de toute son existence antérieui Elle lui masquait jusqu'au passé. Le murmi de la conversation de M""* Lebien, de M""* Ds melle et de Jeanne parvenait indistinct à oreilles. Un peu plus loin, des officiers, rcgij gnant le front, échangeaient leurs impressidi de la guerre. L'un d'eux ressemblait à Xavi( Même allure, môme long visage triste et bruij môme ton pérempfoire. Elle n'imaginait pas possibilité de reprendre le collier conjugal : « reviendra pourtant un jour, conver-ant ah avec ses camarades, sans nous avoir prcveni pour mieux nous surprendre et nous remplir i joie. Il voudra membrasser, retrouver son bici sa femme, voler Claude. Il ne comprendra pi que je m'écarte de lui. Il faudra que je lui exp| que, que je lui raconte, que je lui avoue. Poual C'est impossible. Je n'aurai qu'une chose àfaii me sauver et courir m;^ jeter dans la Seine, n'aurai jamais le courage. C'est trop froid

is la seijsalion ilo l'éluulTemejit... » Comuio 0 tenait ses yeux machinalement dirigés vers ';iux Xavier, celui-ci, se croyant l'objet d'une [inclion (laiteuse et inattendue, se mit à. lisser inousliiclic et à lorgner la jolie dame. Irritée, le-ci rentra dans le compartiment. M"* Lebicn ^jme Darmelle se lanieutaiont sur la hausse ioutable du combu.-tible.

Comme elles avaient toutes les autorisations nécessaires, il ne fut pas difficile aux quatre voyageuses de parvenir auprès de François. 11 était étendu sur son lit plein de force et de courage, plaisantant au sujet de sa blessure, « un simple bobo », affirmait-ii. Cependant il avait reçu, poursa belle conduite, la croix do la Légion d'honneur, ayant chargea la tète de ses hommes jusque dans la tranchée ennemie. C'était miracle qu'il n'eût pas été tué. .M*"* Lebien avait apporté des sardines. M™' Darmelle un saucisson, Jeanne un poulet froid en gelée et Marion de la daube faite à la maison. Le jeune héros partagea le tout avec ses camarades, mangea de bon appétit, embrassa et réembrassa sa mère, ses deux grand' mères, sa fiancée. 11 était fier du charme et de la gentillesse de Jeanne. Il aurait bien voulu l'avoir un peu pour lui tout seul. Elle avait beaucoup de choses à lui conGer. Mais ils étaient trop jeunes l'un et l'autre pour faire prévaloir leur volonté et ils se contentaient

de soupirer on ?e regardant et de ne pas écoute! les nunus et les longues histoires des vieilles dames.

Trois jours sont rapidement écoulés. Claudt avait fait promettre à sa fille qu'elle ne dépasse^ rail pas le délai. Le troisième jour, les deu3 fiancés arrivèrent, par un prodige d'habileté, obtenir dix minutes de tête à tête. Jeanne avaî| bien envie de mettre François au courant de « qui 1§, préoccupait cruellement ; mais elle n'osi pas, de crainte dfe lui faire de la peine, de proj jeter une ombre sur l'amour admiratif qu'i gardait à sa mère. Il devinait qu'elle lui cachai! quelque chose. Il lui répétait : « Tu as un souci qui te tourmente, au fond des yeux. » Elle eu( la force de garder son secret. Le voyant si bravei elle se disait qu'elle devait l'être autant que lui et que, s'il lui arrivait malheur, il emporleraii au moins de Marionune imaj^e pure, un respecj sacré. Un pressentiment douloureux agitait h jeune fille, qu'elle s'efforçait de dissimuler sou^ une gaieté un peu forcée. Alors il secouait m^ lancoliquement la tête, puis pressait un à ui les petits doigt de sa main nerveuse, où brillai l'auneau symbolique.

Marion dut subir, avec patience et hypocrisie l'ardent interrogatoire de son grand garçon si le camp de Schultzen, la santé de Xavier, h motifs Drésumés du nouveau silence, la possi-

bilité (l'un prompt rolour ou d'une évasion : « Maman, tâclie de correspondre en langage secret avec lui. Cela peut se Caire. »

— Je n'ose pas. Il est très surveillé. J'aurais pour de lui attirer des eimuis.

— Je croxais que le D'" Etiennant se faisait fort, par ses confrères, d'obtenir le rapatriement de papa, pour raison de santé.

— Il a bien essityé, mais sans résultat jusqu'à présent.

— Grantouvre ne peut-il rien de son côté? C'est un ami si dévoué.

— Il a remué ciel et terre. Nous continuerons, ^'e tagite pas. Tu vas te donner de la fièvre.

Le blessé cherchait à comprendre ce qui se passait entre ces personnes, au-dessus desquelles planait une sorte de mystère. Il trouvait sa mère réticente, sa fiancée gênée et M*"^ Lebien telle que quelqu'un qui en a gros sur le cœur et les lèvres. 11 finit [)ar hasarder cette question : « — Il ne s'est rien passé de désagréable entre toi el n^.a future belle-môre? »

— Rien, mon chéri, je t'assure.

— Elle es^ si jalouse de toi, do ta bonté, de ta beauté... ni entre toi et le docteur?

— Mais non, que tu es drôle, absolumei rien.

Cet interrogatoire était affreusement péri il v à Mariou. Elle détournait les regards, comme

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unv. chatte punie, et le tourment de son enfautl lui rappelait Tétondue de sa faute. Entre son pore] et elle, quand il connaîtrait la vérité, il n'hésiterait pas. La coupable eût préféré la plus dure] agonie au bîâme de ces rciçards loyaux, que n'avait jamais effleurés une mauvaise pensée.

La séparation fut déchirante, bien que cha»! cun se surveillât. Jeanne avait envie de pleurer] et Marion était sur le point de défaillir. Les] autres blessés eux-mêmes étaient émus. Sur le pas de la porte vitrée, la mère se retourna. ElU aperçut, — pour la dernière fois, — son garçonj qui leur envoyait, à la petite et à elle, un baiser] collectif. Le lugubre retour parut long. Marioi se consolait avec cette pensée que cha^iue touH de roue la rapprochait de Claude.

Ils avaient rendez-vous le lendemain. Pour h première fois depuis leur liaison, Claude ne vini pas. Seule dans le pavii Ion de la rue des Paveurs,] l'amoureuse, inquiète d'abord, puis dévorée d'an^ croisse, attendit l'amoureux jusqu'au soir, jus« qu'au tramway de sept heures. Il n'est rien de plus atroce qu'une pièce oij l'on s'est passionné*! mentélrcint, où l'on s'est tout dit, quand un des deux seulement est là et lorsque tournent autouï de lui les spirales de la solitude et du silence^ C'est comme une mort au delà de la mort. Marioi voyait, ainsi que sur une suite de tapisseries, i( début de son histoire terrible et chère, les pre^

LE RETOUR AU i^UVIiR 213

hiicrs éc}i:!nge.s do rogards, les [iroinicrs mois, les prenii res rencontres rue de Courcellcs et avenue Niel. Son amant était un fantôme peint on grisaille, qui s'évanouissait quand elle allait lo saisir. Une impression de terreur folle montait en elle. Un peu plus, elle aurait crié, appelé au secours. Elle sortit de la maison, toute tremblante, sans môme fermer la porte à clé, et se sauva, comme une béte, à travers la banlieue pelée et tragique, à odeur de tan. Elle n'avait plus conscience de rien. Le soir venait. Le vent soufllait. Elle était égarée et lasse. Enlinelle aperçut, à quelques pas d'elle, la lumière mobile d'un tramway. Elle courut et arriva à temps pour se jeter dans le petit salon des premières, tendu de velours rouge, où elle élait seule, où elle put sangloter librement. Le lendemain, à l'heure du déjeuner, elle reçut un mot de Claude, par une rarissime dérogation à la consigne « ne jamais écrire ». Il lui donnait à entendre que Ginette l'avait fait suivie, qu'il n'avait pu déjouer la filature et qu'il s'agissait de rester au moins une quinzaine sans se voir. Le médecin, de son écriture nerveuse, terminait par ces mots; « Courage et patience... »

Xavier, libéré du camp de Schu'tzcn ^tC\cq à Murmelthier, débarquadaîrain venant de '^ui: ;c

à la gare de l'Est, à deux heures aprè?-midi. 11 • n'avait prévenu personne et pi-ïsonne ne l'atten-j dait. 11 n'avait pas fait sa toilette depuis cinq jours. Il était maigre, rongé de fièvre et de haine,, la volonté tendue et pareil à un loup. Comme il mourait de faim, il déjouna dans un restaurant de la rue Lafayette et, pendant le repas, mûrit son plan. Il avait un revolver d'ordonnance, emprunté à un camarade de route, tout ciiargé dans son étui. Sapitié était morte. Depuis quatre mois, en comptant les heures, il attendait cette minute-là. A force de feindre la diplopieet le trouble initial de la marche, il louchait et steppait légèrement. 11 était à la foi- désespéré et heureux de se venger. 11 se répétait, en se traitant d'imbécile : « Si rien de cela n'était vrai. Si la carte de Ginette avait menti ! »

11 ne voulait pas tomber rue des Ombres avant^ trois heures, en plein rendez-vous. L'idée ne lui venait pas qu'en cinq mois les conditions de l'adultère avaient pu se modifier. Claude et Marion, les deux traîtres, composaient, pour son imagination, un groupe figé. Le début de laj digestion, qui incline à l'indulgence, augmenta sa rage. A trois heures moins le quart, il paya sa note, à la façon d'un somnambule, héla un taxiauto et donna l'adresse au chaulfeur. Il tira le^ revolver de son étui et le mit à portée de sa| main, dans sa poche de côté. Son attention di vint-

vigilanle rue des Ombres, tranquille comme à l'ordinaire et déserte. Il descendit, régla sa voiture, remarqua l'air bonasso et nisé du petit hôtel, où soperpéirait quotidiennement l'infamie. Il sonna. Une jeune servante vint ouvrir, interloquée devant ce grand diable hirsute, aux yeux étincelants : « Madame est là? »

— Oui, monsieur. Qui dois-je annoncer?

— Où est-elle?

— Au salon, monsieur. Qui dois-je?...

I! écarta le frôle obstacle, poussa une porte et aperçut une vieille dame inconnue, assise auprès d'une table, qui montrait des images à un enfant. L'aspect du visiteur imprévu était tel qu elle fit : « Ah mon Dieu ! » Mais Xavier, chancelant : « Excusoz-nioi, madame, je me suis trompé. Ce n'est pas ici le docteur?... »

11 ne prononça pas le nom. La vieille dame appela : « Joseph, Joseph î » Un grand-père parut, appuyé sur une canne : « — Qui donc cherchez vous, mon capilaitie?

— Le docteur Etiennant. Je croyais qu'il habitait ici.

Les deux grands-parents étonnés secouaient la tète en môme temps. Xavier sortit, bredouillant un vague regret. Il constata que le numéro de la maison était bien 4. Aucun autre immeuble de la courte rue ne paraissait suspect, ne correspondait au signalement de la carte postale.

Une joie immense, par toutes les ladicellos Tamour mué en haine, se glissa dans ses vein< brûlantes. Ainsi c'était un hideux mensongt une épouvantable et perfide invention de Gi nette. Ah c'était celle-là, pour le coup, qui méi tait les balles dans la peau ! Il y avait devant li un banc ; le pauvre garçon s'assit dessus, Il cœur brisé, afin de rassembler ses idées, dj renaître peu à peu à l'immense bonheur d'êtw libre et de pouvoir aimer Marion.

La porte d'une petite boutique de mercori s'ouvrit timidement à quelques pas. Une danll en noir, d'âge indistinct, s'approcha, telle 1^ fatalité, de l'officier anéanti : « Vous cherch( quelqu'un, mon capitaine? »

Il leva le nez et répondit : « Non, merci, pli personne. »

— C'est que j'ai eu mon mari tué à la guerrj et si je pouvais vous rendre service... J'ai vij que vous entriez dans l'hôtel. Ce n'est plus même locataire.

— Je le sais, merci.

— L'autre était le D*" Étiennant, qui venai| avec une petite dame blonde.

— Ah coquine! Xavier s'était dressé, comme un frappé à moi

qui se raidit avant de s'écrouler. Au moment oj il s'apaisait et chassait l'image, voici que que! ques mots la rappelaient, meurlrière et flainl

' ;inte. Rassemblant son courage, il demanda , lucemont à cette inconniio, qu'il avait envie de iiicr : « Ils venaient ici chaque jour? »

— Seulement deux ou trois fois par semaine. Je le sais par la femme de ménage, qui faisait le lit.

— Depuis quand..., depuis quand..., dei-uis ?...

Les mots s'arrêtaient en travers de !=a gorge. Il prit son porlc-monnaie dans sa poche, sous son revolver, tendit à la mercière un billet de vingt francs et s'éloigna à grandes enjambées, mais zigzaguant comme un homme ivre.

Donc Ginette avait dit vrai !

Celait elle qu'il voulait voir d'abord et tout de suite. Si Claude était là, eh bien, pour commencer, il exécuterait Claude. Une sous-pennée obscure, mais vigilante, lai faisait chercher des motifs de laisser la vie à Marion, depuis qu'il avait la possibilité de la supprimer. Ainsi arrive-t-il souvent, quand le désir du meurtre se greffe sur celui de la possession.

Ginette était seule chez elle avec sa fille, quand on lui annonça « le capitaine Darmelle ». Elle ne fut point étounée. Depuis sa dénonciation, elle attendait ce retour et cette visite : « Va-t'en », dit-elle à Jeanne avec une brusquerie sauvage; puis à sa femme de chambre : « Introduisez le capituine. » Le drame souhaité se déchaînait.

Lu laide avait l'orgueil de lauteur tragique, qui tient son dr>nouement.

Xavier enlra, la lettre à la main. Jeanne élai demeur'-e aux écoules, comprenant que la vi^ de son père était eu jeu, et lésolue à tout poi le sauver. Le dialogue, à travers la porte, h parvcuaii, pressé, bref et terrible.

— C'est vous qui avez écrit cela?

— C'est moi.

— Je'viens de la rue des Ombres. Us n'y sonj pas.

— Ils ont changé le lieu du rendez-voi depuis plusieurs semaines.

— Oij se cachent-i/s maintenant?

— Je l'ignore.

— C'est invraisemblable, vous avez dû le l'aire suivre.

— J'ai fait suivre Claude. 11 a échappé à 1| surveillance. Je sais seulement que leurs rels tions continuent. Que comptez-vous faire?

— Les tuer.

— Vous avez raison. Ce sont deux criminels qui méritent la mort.

— Mais il faut que je les prenne en flagrai déliL Qui peut me renseigner sur leur noi veau ... ?

— Peut être Grantouvre. Il sait tout. Il e^ Lu;- confident.

Jeanne, sans en eatendre davantage, quitta se

poste d'écoute, résolue à prévenir immédi.ilomeiit, el à tout prix d'abord Graiilouvre, ensuite son père, qu'elle savait être à l'ambulance Sydenham. L'impitoyable conversation se pourri vit. Xavier se tenait debout devant Ginette Icment dressée, laide comme un oiseau chaiiard, le nez en avant, la bouche tordue de i.iine et jaune à faire peur. Il parlait d'une voix <('clie, sans salive, entrecoupée d'effrayants ilcnces. Elle répondait avec une précision ma- [lii'matique, accomp^ignée, toutes les deux miaules, d'un ricanement qu'elle ne pouvait l'i'lenir.

— ('omment avez-vous connu leur crime?

— Par un gant et un parapluie. Depuis queliemps j'avais des soupçons, je surprenais des

li'^jards. J'ai trouvé le gant dans le paletot de mon mari. Un chauffeur m'a rapporté le para- Dluie. J'ai été là. J'ai vu. C'est comme cela [lie j'ai connu leurs rendez-vous de la rue des (,>iiibre«. Voulez-vous voir le gant?

— Inutile.

— Mais si, c'est une pièce à conviction. ]•' l'ai là.

Elle savait la force de l'objet pour réveiller

le goût du sang. Elle ouvrit un tiroir, prit la

nolite main flasque, la tendit à l'officier, comme

tond le gibier pantelant au chien, pour

aiser sou lluir.

— Vous reconnaissez la pointure de Marie ~ Je la reconnais. Elle continuait à vous VQ

— Elle a conliîiué longtemps^ C'est la roi des rouées. Les fiançailles de votre fils et de ^ fille ont grandement servi l'intrigue.

Xavier avait oublié ce dékiil et celle aggfl vation. Il reprit d'une voix plus sourde : « ( fiançailles ont eu lieu? »

— Sans provoquer aucun remords, auc scrupule, ni rien interrompre. Je n'ai rien di ma fille. Je n'ai pas voulu que mon malheur celui de deux innocents.

— G'e4 bien de votre part.

Ginette se vantait. En réalité, elle avait ch

ché à rompre les fiançailles et fait à Jean scène sur scène. Ce qui l'avait retenue, c'étai la crainte d'être privée d'argent par son mari faible quant au reste, capable de révolte su le chapitre de sa fille.

La parité de situation eût dû amener quelqm sympathie entre ce mari et cette épouse trompés. Il n'en élai^ rien. Le capitaine voyait qu'i était un instrument de vengeance aux raaiu de cette scélérate. Elle discernait, au fond d( lui, le désir secret de ne pas accomplir ce qu'i jurait d'accomplir, de ne pas aller jusqu'ai bout. Comme il lui demandait :

— Pourquoi n'avez-vous pas signé ce qu( vous m'avez écrit?

Ello répondit évusi veulent : « — C'était surfin. » l*uis,se rapprochant de lui et arborant :i face-à-main :

— Eles-voiis ddcid6, absolument décidé à Uier?

— Pourquoi cette question?

— Il me semble que vous hésitez, que vous I liorchez une échappatoire. Vous ne seriez pas

premier qui se contente de menaces et de cris.

— J'ai soulTert. La guerre m'a rendu impla- !)le.

— Tant mieux. Ils l'ont été, eux, sachcz-Ie iiicn. J'ai vu, de mes yeux vu, mon mari emlirasser le portrait décolleté de votre femme, mii est là sur la cheminée, coller sa bouche sur ses seins nus.

— Oh, le monstre! Taisez-vous, Ginette,

Il avait mis à plat, sur sa figure défaite, ses udes mains osseuses, pour chasser ce speclacle. Devant ce succès elle insista : « — Quand il me revenait, le soir, il avait son parfum sur la ligure, dans le cou, et la nuit, il se trompait, me serrant dans ses bras, m'appelant « sa Marion », soupirant comme elle « tva »... Car elle l'appelait « tva ». C'est sa façon de prononcer toi. \

— Je le sais. Cinotte, taisez-vous!

Mais voilà qu'au lieu de se mettre en fureur, il sanglotait, comme un enfant, ce héros acca-

blé (.les fatigues de la guerre et de la captivité La laide, en cherchant à réveiller en lui 1; jalousie homicide, évoquait le souvenir de 1; grâce et de la froi^ilité de Marion. Il venait d( la retrouver rose et menue, comme au premi •] soir de leurs noces, quand elle le tenait éciivh de sa petite maiu douce, en riant et en rou gissant. Le souvenir de la suavité de ses hra^ et de ses épaules, dont il avait été sevré si longtemps, l'attendrissait et le désarmait. Il ) a ainsi, dans la volupté, le poison qui tue et le poison qui perpétue la vie. Depuis quelques minutes Xavier, m;'ladroitement manœuvré par Ginette, buvait à. la seconde fiole. Elle perdit la tête et laissa trop voir sa déception,

— Seriez-vous lâche?

L'injure ne portait pas. Il cessa de pleurer et montra, à travers ses larmes, un beau rire ironique et généreux, qui acheva de l'irriter; ce rire disait : « Voilà qui montre un peu U bout de l'oreille. » Elle avait, sur les lèvres, un mot infamant de comédie tragique. Elle ne ) ' prononça pas, de peur d'une gitle qu'elle sentait dans l'air.

— Vous n'avez point saisi de correspondance?

— Aucune. Ils ne sont pas assez bêtes pour écrire. Les preuves que je vous ai données ne vous suffisent pas? Vous êtes exigeant.

LE RETOUR AU FOYER 22.i

— Ilélas!

— Je vous ai lout dit. Un dernier mot: si vous ne faiti'S pas justice aujourd'hui, vous ne i.rez jamais justice. Vous serez ridicule, un mari complaisant. On vous montrera au doigt.

Furieuse, la mégère le planta là et disparut, laissant retomber son face-à-main, qui tinta -lu- la parure de jais. Comme il lui fallait passer sa colère sur quelque chose, il saisit le por- Irait de Marion, le brisa en quatre, ainsi que le cadre, etjeta les morceaux dans la cheminée. Déjà il se sentait un peu soulagé.

Cependant Jeanne avait couru chez Graniouvre, qui, par hasard, n'était pas sorti. Sans !'( licence, elle lui conta l'arrivée soudaine de Xavier chez sa mère, les premiers propos échan-

>, les menaces : « Mamaa lui a dit que vous

ez leur confident, que vous saviez où ils se ( achaient. Le capitaine sera ici dans un instant. 11 est peut-être derrière moi. Je vous en supplie, tâchez de le calmer, pendant que je vais pré venir père à Sydenham. » Fabius, très ému , car il aimait toujours Marion, promit de faire ce qui était humainementpossible pourempecher un il réparable malheur. Le dévouement de la jeune fille et sa noblesse d'àme ranimaient chez lui le goût de l'héroïque. On n'est jamais complètement vieux quand on a gardé le sens de la beauté.

De la rue Lepic à la rue Dciuours, giùce à

224 LTv CdUIR ET LABSENCE

iiii bon pourboire au cliauffeur, la vaillante enfant ne mit pas plus de dix minutes, par les boulevards extérieurs. Claude Eticnnant examinait le sang d'un malade au microscope, quand sa fille entra. Il pria son aide de le laisser seul.

— Qu'y a-t-il? Pourquoi es- tu si troublée?

— Père, le capitaine Darmelle n'était pas mort. 11 est de retour. 11 était tout à riieurc à la maison. Il te cherche. Il ne faut pas qu'il te trouve. Il veut te tuer.

Le savaut ne broncha pas, ne laissa voir aucune émotion, ne nia rien. Il comprenait que Jeanne était au courant. Il se fichait de son propre sort et ne pensait qu'à celui de sa chère maîtresse. Après un moment de silence, il posa la lamelle sur la table, se leva, embrassa la messagère de malheur avec une tendresse solennelle : — «Je te demande pardon. Je suis prêt à expier, s'il le faut. Mais ce n'est pas pour moi que je crains... »

— Oh père, je t'en prie, disparais! Ne rentre pas ce soir à la maison.

— Je rentrerai ce soir à la maison. Lo lecteur Etiennantn'a pas le droitdefuir. J'ai déjà

trop méconnu mon devoir. Il ne faut pas en vouloir à ta mère, si la douleur l'égaré... Mon Dieu, que va devenir?...

11 se tut. Jeanne, devinant sa pensée, ajouta:

« Tt rst trop lard, sans donle, pour avoilir Marion. Que le ciel la préserve! » Elle se jeta à genoux et lit une fervente prière, sous les yeux de son père immobile, concentré en luimôme, cherchant, en vain, un moyen de salut pour celle qu'il aimait. Il se demandait aussi, plein d'angoisse : « Mais comment Xavier a-t-il su?... » Un soupçon affreux le tenaillait, plus sinistre encore que ce drame domestique.

L'entrée de Xavier chez Grantouvre ne fut pas tapageuse, comme l'imaginait le peintre. Félicité, stupéfaite, ouvrit la porte à un grand fantôme en uniforme, voûté, hirsute, méconnaissable, lequel s'accrochait aux meubles pour ne pas tomber. Il écarta d'un geste les bras étendus de son vieil ami, dont le cœur, à cet aspect, était gonflé de larmes : — « Laisse, Fabius. Ne faisons pas de phrases! Marion m'a trompé avec Etiennant. Tu le savais. C'est misérable. Commentn'avez-vouspaseu pitié de moi! »

— Eh, qu'y pouvais-je, mon pauvre Xavier? C'est un malheur, un grand malheur. On t'a cru mort. Tu as aimé Claude, tu as appris à Marion à l'aimer. Et tu connais le faible cœur des femmes... Je n'ai joué aucun rôle là-dedans.

— Ginette prétend le contraire.

— Ginette est une sale bète, qui ne cherche que le grabuge et la douleur d'aulrui. Regardemoi. Ai-je l'air d'un confident de tragédie? J'ai

assisté, épouvanté et désolé, a la chute de ces d UK êlres d'élite, que je croyais bons et loyaux et qui ont assassiné ton souvenir.

— Mon honneur...

— Nullement ton honneur... nullement. Je crois ta femme assez punie par ses remords. JeT ne serais pas surpris qu'elle devînt folle!

— Tant mieux. Gela m'éviterait de la tuer. Mais l'autre, ali, l'autre!...

Darmelle, qui s'était assis, leva son long bras maigre, comme pour écraser une bête immonde,

— Je n'excuse pas Claude, reprit Grantouvre. I^'éanmoins, sur cent hommes à sa place, quatrevingt-dix-neuf, ayant épousé une gueuse comme la sienne, et rencontrant Marion, en auraient fait autant. Je te répète qu'on te croyait mort. C'est moi qui, prévenu par ton colonel, ai annoncé la nouvelle à ta femme. Si tu avais vu sa douleur...

— Fameuse, sadouleur!... Dansle même temps elle couchait avec ce bandit, ce voleur, cet hypocrite d'Etiennant... iNe.-nie pas. Il y a longtemps que ça dure. C'était commencé avant mon départ?

— Jeté jure que non.

— Qu'en sais-tu?

— Ta femme, qui est une scrupuleuse, mais oui, une tourmentée, et je la connais bien, ta femme est venue, sitôt après sa faute, pleurer et

LE RliTOUR AU FOYlîî

.aiig'loter sur ce divuii où lu (>•.. Tnni ).. i , té croyait mort.

— Jo suis un revenant gênant.

— Tu es unn victime de la terrii)le guerre, beaucoup plus à plaindre, certes, que si lu étuis à deux pieds sous le sol, avec une croix de boi . Ton intelligence doit to servir à surmonter ce désir de vengeance, qui est d'un animal et non d'un homme.

— Soit, un animal, mais je les tuerai.

— Et puis après?... Tu seras bien avancé d'avoir, à ta façon, augmenté le carnage. Je te dis, moi, que tu aimes encore et toujours Marion.

— Je la déleste. Je la...

— Ce n'est pas vrai. Si tu veux la tuer, c'est que tu l'aimes encore.

Xavier éprouva un soulagement à gémir: « Oui, je l'aime encore », en secouant sa tète dévastée, qu'il plongea entre ses mains, comme chez Ginette tout à l'heure. Grantouvre utilisa ce fugitif attendrissement : « Ecoute, vieux, je t'aime comme je ne t'ai jamais aimé. De toute mon affection pour toi, je te crie : il faut pardonner a ta femme, »

— Impossible, Fabius! Quand même je le voudrais. Je la verrai toujours auprès de cet homme.

— Mais non, pas toujours. Qui le dit qu'elle n'a pas souffert près de lui, qu'elle ne t'a pas

regretté, appelé, pleuré? Tu as été à Técolc de la mort et de la misère, tu as été environné de choses terribles et sanglantes. Cela doit ouvrir^ et agrandir le cœur. Pardonne à ta femme. Elle le mérite et Ion pardon la reconquerra.

— Allons donc! A ma première absence, elle co irra retrouver son amant!

— Ce n'est pas vrai. Elle a l'âme noble et fière. C'est une pécheresse, mais pleine de repentir. Tu oublieras, vous oublierez, vous aurez encore de belles heures.

— Et mon fils, mon Fiançois, fiancé à la fille de ce drôle! 0 infâme Marion!

Grantouvre se tut, voulant laisser sans aliment cette rumination de jaloux. Que pouvait-il ajouter de plus? Pareil à un naufragé, Darmelle allait de-ci de-là, au hasard des images qui continuaient à le hanter. Sa fureur paraissait tombée. Les arguments du vieux solitaire de la rue Lepic lui avaient tout de même fait du bien. 11 arpentait l'atelier, se parlant à lui-même, se lamentant, évoquant son bonheur d'autrefois, d'une façon déchirante, se reprochant d'avoir été trop amoureux.

Quand Fabius le jugea au point pour la confidence qu'il préparait, comme suprême calmant, 11 l'arrêta par le bras : « Je veux te raconter quelque chose, que je n'ai jamLJs dit à pers^onne. Tu me considères comme un brave

homme, nVst-ce pas?... Eh bien, au tomps de m;i jeunesse, j'ai pris, moi aussi, Ja femme d'un ami. Elle était belle comme Marion et son mari, que j'aimais, était en voyage. Il me l'avait coiiriéc. Je lui plaisais. J'étais fou d'elle. 'Nous avions résolu de ne plus nous voir et c'est à notre dernière entrevue que c'est arrivé, parce que je lui avais pris la main pour l'adieu suprême. Ma vie a été bouleversée. Nous avons souffert le martyre, nous nous sommes déchirés de remonîs et de reproches. Le mari est revenu. Il a tout appris par des bavardages de domestiques. Elle a avoué. Il a pardonné et, peu de mois après, elle est morte. Tu vois que la faute de Claude n'est pas un crime exceptionnel. Sache qu'elle porte en soi son dur châtiment. Sache que c'est l'homme, et non pas Claude qui est ignoble. Peut-être, à sa place ou à la mienne, aurais-tu cédé comme lui, comme moi, à la tentation.

Le capitaine avait écouté attentivement ce récit plein de honte, de deuil, et de chagrin. 11 ne fit aucune réflexion. Il était de plus en plus songeur.

— Que vas- tu faire maintenant? Je veux dire iaimédiatement, en soi tant d'ici? — demanda Grantouvre.

— Je vais aller chez moi. Le reste me regarde

— Laisse-moi l'accompagner.

230 LE CŒUR ET L'ABSEx\CE

— Jamais de la vie!

La dépression semblait enfin l'emporlf-r ?iii l'exaltation. Le vieillard n'insista pas et li' laissa partir, maifi il sortit derrière lui, aPin de le suivre à distance, et au besoin de le protéger contre lui-même. Car, si Xavier n'avait plus le masque du crime, il avait pris celui du suicide et la pâleur était remplacée par une congeslion signilicative.

Marion et M™* Lebien lisaient une lettre de François, leur annonçant qu'il avait rejoint son poste, sans demander de congé de convalescence, vu la légèreté de sa blessure. Elles admiraient et déploraient ensemble cet excès de zèle, quand le brp.it d'un pas habituel et les éclats d'une voix irapéralive les rem.plirent d'une terreur soudaine. Moins vaillante que sa lille, M"* Lebien, reconnaissant l'accent d'un gendre délesté, se sauva dans la cuisine, plus morte que vive, et ferma la porte à clé. Marion, prôte h tout, croisa les bras et attendit le châtiment, les yeux grands ouverts, avec le sentiment secret d'une délivrance. Si souvent, depuis le menaçant silence du prisonnier, elle avait imaginé cette minute-là!

Il était devant elle, sombre et las, comme de l'autre €Ôté de la vie.

— Marion, je t'aimais, pourquoi m'as-tu lâchement trahi?

Pas de réponse. Elle ne niait rion. A quoi bon? Il sentait dans sa poche le poids tentateur le son revolver. Il répéta avec une lassitude, sous laquelle grondait la colère : « Pourquoi m'as-lu irahi? »

Elle avait sur le« lèvres : « Parce que j'aimais Claude. » Elle savait que cette phrase serait son arrùt de morl. Un instinct obscur de conservation, subsistant dans le désespoir, fit qu'elle se retint. Elle murmura : « Je te croyais disparu à jamais. Je rao croyais libre. »

— Ce n'est pas une excuse, Marion.

— Je ne m'excuse pas, Xavier. Tu as le droit de me tuer, mais sans me faire souffrir. Fais vite !

— Donne-moi une raison. Pourquoi avec mon meilleur... avec l'homme qui se donnait pour mon meilleur ami?

Pas de réponse.

— Dis quelque chose. Juge-toi toi-même. Tu reconnais que lu es une coupable, une infâme et que j'ai le droit de vous abattre, lui et toi, comme deux chi^-ns que vous êtes.

Elle allait répondre oui. L'injure fit qu'elle se lut encore; son regard prit une fixité comparable a celle des yeux des martyrs, sur les estampes. Qu'elle était belle ainsi! Xavier avait l'impulsion morale, il tenait l'instrument maiérii 1 et il n'agissait pas et il s'en étonnait. Marion

232 LE CŒUR ET L'ABSliNCE

eût été grande et robuste qu'il l'eût abattue sani miséricorde à ce moment-là. Mais elle étal petite et fragile. Il n'osait pas.

11 se rapprocha d'elle, les muscles tendus, li voix rauque, le souftle chaud et acre.

— Parle, salope, ou jeté brûle!

Comme elle demeurait impassible, il lui pri

la gorge, sa gorge d'oiseau chanteur et lustré entre ses fortes mains. Il allait serrer, fermer lei voies de l'air divin, mais il vit, au fond de se^ prunelles dorées, ce navrement de biche mourante qui abat la sauvagerie du chasseur. I écarta les doigts, fit un pas en arrière et, tour nant sui lui-même, titubant, sortit de la pièce!

— Il va revenir, — songea Marion. Puis aus sitôt : « Pourvu qu'il ne garde pas sa rage meur trière pour Claude! »

Mais elle entendit le claquement sourd de l porte d'entrée. Elle eourut à la fenêtre donnan sur le boulevard, l'ouvrit et se pencha prccau tionneusement. Un long temps se passa, qui lui parut plus long encore. Sans doute Xavie réfléchissait-il dans l'escalier, ruminait-il quel que nouvelle irruption. Mais elle vit tout coup le grand corps maigre en uniforme, vacil lant, hésitant, lançant les jambes à la façon d'un ataxique, qui s'éloignai.t sans se retourner. EU respira largement, comme délivrée d'un poids: sur la poilriuc. Elle sentait, sur son cou déll

cat, la pression (Je ces os poilus. Elle avait, dans les narines, celte odeur rude. Par qufl miracle l'avait-il épargnée? Comment était-elle encore vivante?

— Il est parti... Ah! quelle brute!

M""* Lebien, revenue en tapinois, avait un ■ mine comique et funèbre. Elle ajouta : « Tu comprends pourquoi je vous ai laissés seuls. Vous avez eu une explication? Que t'a-t-il dit?»

— Rien, mère, je t'en prie, je t'en supplie...

— Mais, mon enfunt, nous ne pouvons pas vivre sous la menace perpétuelle de cet assassin. Comment les Allemands l'ont-ils laissé écha[iper? Il va revenir. Je préviens le commissaire de police.

— Tu oublies qu'il est mon- mari et que tu es chez lui.

— Soit, dans une heure, je décampe. Je n'ai pas envie de payer les pots cassés.

Cette vulgarité, cette mesquinerie, en un pareil moment, accablaient la jeune femme. Elle cherchait à rassembler ses idées, elle Voulait à tout prix prévenir Claude. Un coup de sonnette, timide et discret, la fit tressaillir.

— C'est encore lui, ah, mon Dieu! s'écria M™* Lebien, une jambe en arrière.

Fanny, anéantie, car elle avait eu les cchos de la terrible scène, vint annoncer à sa mai

liesse que « M"" Jeanne voulait lui parler, mais à part et tout de suite ».

La jeune fille tremblait devant celle qu'elle n'avait plus îe droit.d'aimer et ce tremblement, cet air de reproche, cette angoisse si vraie firent à Marion plus de peine et de honte que les rugissements et les menaces de son mari. Jeanne évita de lui tendre la main. Elle dit seulement : « Ne venez plus chez nous. Ma mère sait. J'ignore si elle restera avec mon père... Mon pauvre François! »

— Ah! Votre père est vivant? Vous êtes sûre qu'il est vivant?

— Oui,, je l'avais prévenu. Ma mère avait vu le capitaine. Père ne veut pas quitter Paris. Adieu, madame.

Marion n'osa la retenir, ni l'interroger davantage, bien qu'elle brûlât de connaître ce qui s'était passé entre Xavier et Ginette. Une phrase la hantait : « Père ne veut pas quitter Paris, n Ainsi donc elle reverrait Claude prochainement.

En sortant de chez lui, le capitaine Darmelle s'était remis en route, toujours suivi à distance par Grantouvre, maintenant rassuré quant à Marion. Au bout de cinq cent mètres, n'en pouvant plus, i! héla une auto et se fit conduire chez sa mère, rue d'Assas. Il n'éprouvait plus qu'un vide immense au ceivcau, le besoin de mourir ou de dormir, il ne savait oas bien. JNéanmoins il prii

la pri^caution, pour évilcr à la vieillo d.ime une secousse trop vive, do la faire pi't''venii par la concierge de la villa. M""" Nadofi était toutf fière d'une telle commission. Aux premiers mots d'une si étrange nouvi^lle, la « camardc », persuadée de nouveau de la mort de son fils à cause de son silence prolongé, se précipita au dehors avec un cri de joie. Elle vit venir à elle un spectre, un véritable spectre, vieilli de vingl ans et qui bredouillait, en la couvrant de baisers : « Maman, maman, ma pauvre maman ! »

Comme Marion ne l'accompagnait pas, M""® Darmelle comprit tout de suite qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Mais, aux premiers mots, le revenant, effondré dans un fauteuil, devant son propre portrait reorné d'un crêpe, lui fit comprendre qu'elle ne devait pas l'interroger : « Plus tard, maman, je te conterai cela plus tard. Mon lit... j'ai seulement besoin de mon lit et lu me dorloteras avant que je m endorme, comme lorsque j'étais tout petit... Ah si ce pouvait être pour toujours! »

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