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Le coeur et l'affiche

Au mois d'avril dernier, j'entrai un matin, boulevard Montmartre, chez le docteur p***, inspecteur des eaux de Vichy. Le docteur P*** n'est pas seulement un médecin plein de talent et de science, c'est encore un observateur attentif, pénétrant, sympathique, et persuadé, comme l'élite de ses confrères , que presque toutes les maladies ont pour causes premières des peines morales. Nul ne devine mieux que lui tout ce

LE COEUR ET L^AFflCHE. i

qu'une idée fixe, une affliction profonde, une série de contrariétés secondaires, mais incessantes, peuvent apporter de lents et secrets ravages dans les organisations les plus robustes. L'aimable auteur d'Adèle de Sénanges prétend que, dans la vieillesse, les inquiétudes de l'esprit ne sont qu'une suite des maux du corps^, et que, dans la jeunesse, les douleurs physiques sont le résultat des angoisses de l'àme ; si bien qu'au vieillard qui s'afflige il faut dire : « Quel mal ressentez-vous? » et au jeune homme qui souffre : <c Contez-moi vos peines! » Il serait moins ingénieux, mais plus exact d'ajouter qu'à tous les âges l'âme et le corps pèsent successivement l'un sur l'autre, et que l'ensemble de leurs souffrances se résume en deux grandes phases : la première, où le chagrin rend malade ; et la seconde, où la maladie rend chagrin.

Cette vérité trop vraie que j'énonce ici dans toute sa sécheresse didactique, s'illustre, chez le docteur p***, de mille observations, de mille exemples, que lui fournit la longue et savante pratique de son art. Les médecins, lorsqu'ils se résignent à être simples, lorsqu'ils se dégagent de la draperie classique dont la tradition les

affuble d'après Molière et Lesage, sont les premiers causeurs du monde. Confesseurs profanes, ils en savent autant que le vrai confesseur, et n'ont pas, comme lui, la langue liée par celte pensée terrible, ce scrupule permanent, qui traduit la plus légère indiscrétion en faute irréparable, en profanation d'un saint ministère. Ce sont, en un mot, des confesseurs qui osent parler. Aussi, dans plusieurs créations du roman moderne, les voyons-nous apparaître comme le Deus ex machina. Quel lecteur n'a présent à la mémoire cet Horace Bianchon dont le plus grand de nos conteurs a fait un de ses types de prédilection et autour de qui s'agitent tant de drames domestiques, tant de tragédies inconnues, sans qu'un seul de leurs épisodes ou de leurs héros échappe au double scalpel de son expérience et de son génie?

Mes visites chez le docteur P*** sont donc fort intéressées : l'amitié d'abord, la santé ensuite, et puis l'espoir de surprendre dans sa conversation un de ces faits dont le monde ne voit que le côté extérieur, mais qui, rattachés à des causes latentes, à de mystérieux ressorts, ouvrentsur la société des perspectives soudaines,

et livrent à nu les plus secrètes fibres du cœur. Ce jour-là, le temps était magnifique : avril touchait à sa fin, et le printemps préludait à ses splendeurs par une journée qui eût fait honneur au plus charmant mois de mai. J'avais traversé, pour venir chez le docteur, une partie des Champs-Elysées, du jardin des Tuileries et des boulevards ; et, partout, j'avais trouvé sur mon chemin le mouvement, la vie, l'air de fête, la verdure naissante, le gai rayon de soleil. De joyeux groupes d'enfants couraient à travers les allées ; de beaux ramiers au cou miroitant, à l'aile frémissante, voletaient de branche en branche ; de douces senteurs descendaient, avec la fraîcheur et l'ombre, du haut des tilleuls et des marronniers. Des couples élégants, coquets, heureux de vivre, foulaient l'asphalte d'un pas rapide et de cette fîère allure qui veut dire que l'on ne va à pied que par complaisance pour le beau temps. Des milliers de voitures se croisaient de tous côtés, laissant entrevoir, comme par éclairs, ici des boucles de cheveux blonds ruisselant sur des joues roses, là deux rangées de perles fines enchâssées dans un sourire, plus loin l'étincelle de deux yeux noirs jaillissant

sous un front de marbre : une de ces journe'es parisiennes avec un ciel d'Italie , animées , riantes, sémillantes, fringantes, irrésistibles, qui réjouissent la vue, enivrent l'imagination, font dire au provincial débarqué de la veille : « Il n'y a au monde qu'un Paris ! » et que le rêveur de vingt ans, pauvre et seul, jeté en face de ces spectacles de luxe et d'élégance, grave dans sa mémoire comme l'ardent commentaire de ses ambitions et de ses chimères.

Lorsque j'entrai chez le docteur, le regard et l'esprit encore pleins de cet éclat et de cette fête, deux hommes, jeunes encore, introduits avant moi dans le petit salon qui précède son cabinet, attendaient leur tour d'audience. A voir leur air ennuyé et leur physionomie taciturne , il était clair qu'ils ne se connaissaient pas et qu'ils étaient venus séparément. Je les regardai, et, à l'instant, je sentis se dissiper les impressions joyeuses que j'apportais du dehors.

Ils semblaient à peu près du même âge : trente à trente-cinq ans; leur visage, d'une pâleur maladive, était fin et distingué. L'un des deux, appuyé en ce moment contre la fenêtre qui donnait sur le boulevard, avait les cheveux

bruns, mais rares déjà et grisonnants sur les tempes. Par un bizarre contraste, sa taille haute et svelte, s'affaissant à demi sur elle-même, trahissait rabattement, tandis qu'une ardeur fiévreuse brillait dans ses yeux, cernés de noir et cerclés d'un réseau de rides. Sa bouche, ombragée d'une moustache brune, exprimait tantôt une ironie dédaigneuse, tantôt le brusque élancement d'une plaie mal fermée. En somme il était beau, mais d'une beauté fatiguée, tourmentée, flétrie 5 sa mise, d'une élégance instinctive, mêlée de quelques traces d'abandon et de négligence, s'accordait avec cet ensemble d'indices inquiétants qui révélait ou des fautes graves chèrement expiées, ou de folles illusions suivies de désenchantements amers.

L'autre était assis, et tenait à la main un des journaux que le docteur avait soin de laisser sur sa table pour faire prendre patience à ses clients. De temps en temps il interrompait sa lecture, et son front s'inclinait sur ses mains. Ce front haut et large annonçait une noble intelligence, mais il avait çà et là les teintes mates et bilieuses du parchemin. L'opposition de ses cheveux presque blonds avec ses yeux presque noirs

donnait à sa physionomie une expression mélancolique que rendait plus frappante l'amaigrissement de ses traits. Cependant, cette tristesse était empreinte de dignité et de calme, et la contraction nerveuse qui plissait parfois ce pâle visage, paraissait tenir à une souffrance accidentelle, à une pensée importune, plutôt qu'à un état habituel. Tel qu'il était, on éprouvait en le voyant une émotion vague, douloureuse, que tempérait un sentiment de respect.

Ces deux figures s'étaient si puissamment emparées de mon attention, que je ne laissai rien échapper de ce qui se passa pendant ces courts moments. A peine eus-je fini mes rapides remarques, que je vis l'homme qui était debout près de la fenêtre montrer tout à coup une vive agitation : un sourire méprisant et railleur crispa ses lèvres, et ses mains froissèrent la vitre au risque de la briser. Je jetai les yeux dans la direction de son regard, et j'aperçus, sur le boulevard, dans un délicieux phaéton traîné par deux magnifiques alezans, une de ces beautés célèbres à qui la civilisation moderne a fait une si grande place, et à qui il ne manque que des Périclès pour être des Aspasies.

Un instant après, celui qui lisait le journal, et qui, malgré des distractions fréquentes, avait fini par prendre au feuilleton une sorte d'intérêt, tourna la page, vit la signature, et, dans un mouvement de colère dont il ne fut pas le maître, chiffonna violemment Tinerte papier comme s'il y eût rencontré un ennemi, le jeta par terre, mit son pied dessus et y pesa de toute sa force : puis, honteux de sa violence et redevenu calme par un invisible effort, il se baissa, reprit le journal, et le posa froidement sur la table. Je me rapprochai sans affectation, le pris d'un air distrait, et mes yeux coururent jusqu'au nom imprimé au bas du feuilleton. C'était celui d'un de nos romanciers les plus à la mode.

Ce fut ce singulier lecteur qui fut appelé le premier dans le cabinet du docteur P***; il ne faisait qu'user de son droit, étant arrivé avant son compagnon d'attente: et pourtant celui-ci, au bout de cinq minutes, commença à s'impatienter visiblement. Il grommelait entre ses dents, fronçait le sourcil, tirait sa montre, arpentait le salon à grands pas, se rapprochait de la fenêtre, regardait l'aiguille de la pendule, dont la lenteur protestait contre son impatience.

A la fin, sa mauvaise humeur s'épancha dans un monologue murmuré à voix basse, où je démêlai les mots suivants, entrecoupés d'éloquentes onomatopées :

— Ce monsieur n'en finira plus!... Ces choses-là n'arrivent qu'à moi!... Midi et demi, et il faut qu'à une heure je sois à l'autre bout de Paris! Quel ennui!... Mais aussi ce monsieur est insupportable ! Il raconte donc au docteur ses Mémoires en douze volumes!... C'est manquer aux plus simples lois du savoir-vivre, quand on a laissé derrière soi des gens qui attendent! Mais bah! que lui importe? Il est dans son droit ! il prend son temps ! Il demande au docteur combien il doit mettre de grains de sel dans son œuf! Oh! l'irritant personnage! Nous sommes ici pour jusqu'à ce soir.

Celui à qui s'adressait cet orageux monologue reparut enfin, après une audience qui, en réalité, n'avait pas duré dix minutes. L'autre s'interrompit aussitôt pour lui lancer, au passage, un regard farouche dont je fus, fort heureusement, seul à m'apercevoir. Puis il entra à son tour chez le docteur, et je remarquai, avec une résignation philosophique, qu'il

y resta deux fois plus que son prédécesseur. Lorsqu'il fut sorti et que je demeurai seul, le docteur vint à moi, et, me prenant par la main, me conduisit dans son cabinet. Il était triste et agité ; on eût dit qu'il venait de recevoir de douloureuses confidences.

— Mon ami, lui dis-je, si mes prétentions au rôle d'observateur ne sont pas tout à fait illusoires, deux romans en action, deux drames en chair et en os, se sont assis là, tout à l'heure, à la place que j'occupe, et ont posé devant vous ; je ne vous demande rien de plus : dites-moi seulement si je me suis trompé.

— Non, mon ami ; vous avez deviné juste, et cette fois votre manie d'analyse ne vous a pas égaré; mais, vous comprenez, n'est-ce pas? que je ne puis ni ne dois vous en dire davantage. Il y a d'intimes douleurs qu'il faut se garder de trahir, soit qu'on en reçoive l'aveu, soit qu'on en surprenne le secret.

— Vous avez raison, cher docteur ; c'est à moi maintenant d'implorer cette indiscrète divinité qu'on appelle le hasard, afin qu'elle me remette sur la trace de ces deux hommes que je viens de rencontrer ici, et qui ne peuvent plus

il

être pour moi des indifférents ; ou bien, si le hasard refuse de venir à mon aide, c'est à moi de faire mon métier, de me raconter à moimême les deux sombres histoires qui vous ont consulté ce matin, sous la forme de deux malades, et d'imiter ces antiquaires à qui un morceau de marbre, un débris de colonne suffisent pour reconstruire en idée tout un monument...

— Oui, un débris, c'est bien cela!... le débris d'un bonheur, d'une illusion, de deux destinées! dit le docteur d'un air pensif, et comme entraîné, malgré lui, sur la pente de ses souvenirs. Mais adieu ! reprit-il brusquement ; je suis pressé; je me sauve; je finirais par en trop dire, et mon devoir est de taire également ce que j'ignore et ce que je sais!...

Six semaines après, vers le io juin, je venais de monter dans la diligence, qui, si l'on en croyait ses affiches, devait me transporter en douze heures de Paris à Vichy. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant arriver successivement et se placer vis-à-vis de moi les deux jeunes gens que j'avais rencontrés chez le docteur p***, et dont les figures n'étaient pas sorties de ma mémoire! Le hasard, une fois décidé à me favoriser, n'avait pas voulu faire les choses à demi ; car nous étions seuls dans l'intérieur,

et je rac préparai à profiter île cette espèce de tête-à-tête à trois pour grossir le trésor de mes observations.

Mon attente ne fut pas longue ; à peine étionsnous installés et partis depuis une demi-heure, que l'homme aux cheveux blonds et aux yeux bruns, celui qui avait si rudement maltraité le pauvre journal, tira de sa poche un élégant étui à cigares, en prit un entre ses doigts, et, au moment de l'allumer, nous demanda pour la forme :

— Messieurs , la fumée vous incommodet-elle ?

— Beaucoup , répliqua l'autre avec toute l'aménité d'un bouledogue, et sans me laisser le temps de répondre.

Le fumeur remit son cigare dans son étui, son étui dans son paletot et garda le silence.

Je crus devoir intervenir, et, comme il arrive trop souvent aux conciliateurs, j'aggravai les choses en voulant les arranger.

— Je crois , dis-je timidement , qu'il est défendu de fumer sur les chemins de fer. (La diligence où nous étions suivait le chemin de fer jusqu'à Moulins. )

L'antagoniste du cigare ne voulut pas que sa répugnance eût l'air de s'abriter derrière une mesure de police ; il haussa légèrement les épaules, et murmura :

— Bah ! les ordonnances ne sont que pour les sots !

— Est-ce pour cela que vous craignez tant de les voir enfreindre? reprit son compagnon.

Celui qui s'était attiré cette réplique devint horriblement pâle, mais il se contint. Le dialogue en resta là pour le moment; seulement, il était facile de deviner que le feu couvait sous la cendre. Les deux interlocuteurs s'observaient, attendant une nouvelle occasion de recommencer les hostilités.

Le premier baissa les glaces, prétendant qu'on étouffait. Le second les releva aussitôt, assurant qu'il allait s'enrhumer, et que les courants d'air lui étaient rigoureusement défendus. Ce manège dura près d'une heure, pendant laquelle ces malheureuses glaces furent relevées et baissées plus de dix fois. A la fin le moins patient des deux dit à l'autre:

— Monsieur, savez-vous que je suis horriblement nerveux?...

— Monsieur, savez-vous qu'il suffit d'un rien pour m'échauffer la bile?...

— Et que, depuis le départ de cette atroce diligence , vous m'agacez d'une singulière façon?...

— Et que, depuis le moment où vous vous êtes assis sur cet affreux coussin, vous m'impatientez au delà de toute idée?...

— Parbleu ! monsieur, quand on se déplaît à ce point, il n'y a qu'un moyen de s'entendre...

— Assez! monsieur, j'allais vous le proposer...

On comprend sans peine où dut aboutir une conversation commencée sur ce ton. Avant que j'eusse pu renouveler mon malencontreux essai de conciliation, des paroles plus vives encore avaient été échangées ; un cartel en bonne forme était décoché de gauche à droite, et relancé de droite à gauche. Bref, il fut convenu qu'on se battrait en arrivant à Vichy, que je serais le témoin d'un de ces deux messieurs, et que l'autre prendrait le premier voyageur qui nous tomberait sous la main. Je n'eus garde de souffler mot, persuadé que, daus l'exaltation soudaine de

ces esprits inquiets, aigris et malades, mes objections achèveraient de tout gâter.

Nous restâmes donc muets jusqu'à Moulins, et j'eus tout le temps de réfléchir à cette étrange influence des gastrites sur l'humeur , et à cette façon non moins bizarre de se préparer au calme et bienfaisant régime des eaux. Arrivés à Moulins, où, d'après les^ termes de l'affiche, une correspondance devait nous emmener sans retard jusqu'à Vichy, nous trouvâmes au bureau, au lieu de la voiture promise, un voyageur livré à un tel accès de colère, que je crus qu'il avait été mordu par mes compagnons ; il nous tournait le dos, et s'adressait au buraliste , heureusement protégé par son grillage contre ce torrent d'invectives.

— C'est une horreur! une abomination! un assassinat ! vous en êtes responsable, monsieur ! Je porterai plainte au procureur impérial ! J'intenterai un procès à votre administration! Nous devions partir à onze heures, à l'arrivée du dernier convoi ! Il en est quatre, et pas plus de voiture que sur ma main! Vous me faites manquer mon premier bain , ma saison peut-être !

un temps superbe! et demain il pleuvra. Et madame Durin, à qui j'ai écrit que j'arrivais aujourd'hui et qu'elle me gardât une chambre! elleTaura donnée! je serai forcé de coucher dans la rue! Et 31. Prin, qui m'avait inscrit pour une baignoire! il aura perdu patience! mon nom sera effacé de l'ardoise, et je n'aurai plus de bain jusqu'en septembre! Et tout cela, parce qu'il plaît à une impudente guimbarde d'annoncer qu'elle partira à onze heures, et de n'être pas partie à cinq ! Six heures de retard ! Relisez votre affiche, monsieur ! 3Iais cela ne se passera pas ainsi ! Il ne peut pas élre permis de duper à ce point les honnêtes gens ! J'écrirai au Mémorial de l'Allier! Je ferai reproduire ma réclamation par tous les journaux de Paris ! Les voyageurs sont des imbéciles ! Il est notoire qu'on peut les vexer, les tromper, les piller, les rançonner, les bafouer impunément! Eh bien! je ferai un exemple ! je soulèverai, j'ameuterai, je liguerai contre vous toutes vos victimes, et pour commencer, si ces messieurs ont quelque peu de sang dans les veines... !

En prononçant ces derniers mots , il sortit à

demi du bureau, et se tourna de notre côté. Son regard, flamboyant de colère, se croisa avec celui de mes irascibles compagnons.

— Les malheureux! dis-je à part moi, ils vont se dévorer !

Un même cri, traduit en trois noms différents, sortit au même instant de ces trois poitrines :

— Tristan de Mersen ! Ulric de Braines ! cria le voyageur en colère,

— George de Prasly ! exclamèrent à la fois mes deux compagnons de voyage.

Sans leur laisser le temps d'ajouter une parole , George de Prasly fit un pas vers nous, et saisissant la main de celui qui se trouvait le plus rapproché :

— Ulric, lui dit-il avec une familiarité cordiale, voilà bien longtemps que tu voulais faire cod-

naissance avec Tristan de Mersen, le fils d'un des meilleurs amis de ton père : savais-tu que c'était avec lui que tu voyageais ?

Pour toute réponse, Ulric de Braines rougit, baissa la tête, et murmura un non inarticulé.

— En ce cas, messieurs, reprit George, permettez-moi de faire les clioses en règle. Tristan, je vous présente le vicomte Ulric de Braines, mon cousin, dont vous m'avez si souvent entendu parler. Ulric, je te présente le comte Tristan de Mersen , mon ami , avec lequel une incroyable série de hasards m'avait empêché jusqu'ici de te faire rencontrer. Dieu merci! je ne pouvais choisir d'occasion plus favorable; on se lie vite en voyage, et je suis sûr qu'avant devons connaître par vos noms et prénoms, vous vous conveniez déjà !

Les deux jeunes gens auxquels il s'adressait eurent un moment d'hésitation, et il était facile de lire sur leur visage la lutte qu'un reste d'amour-propre y livrait à des sentiments plus doux. A la fin, Ulric de Braines, par un mouvement plein de franchise et de noblesse, tendit la main à son antagoniste de tout à l'heure, et lui dit avec une affectueuse effusion:

— Quoi ! monsieur! vous êtes Tristan de Mersen, le fils du colonel Mersen, de l'homme qui, à Leipzig, sauva la vie à mon père! Que de fois, dans nos causeries de famille, nous avons parlé de vous ! Et que de fois j'ai tourmenté mon cousin George, ici présent, pour qu'il nous mît en relations! Mais j'habitais la campagne, au fond d'un pays perdu qu'on appelle la Provence; vous étiez à Paris, où vous couriez le monde, entraîné par votre humeur voyageuse, et les années s'écoulaient sans que mon vœu pût se réaliser. Qui m'eût dit, poursuivit-il avec un mélange d'embarras et de douce raillerie, qui m'eût dit qu'il commençait à s'accomplir aujourd'hui même, dans ce waggon, et sous de si singuliers auspices !

Tristan avait accepté la main qu'il lui tendait, et la serrait dans les siennes.

— Et moi qui voulais vous égorger ! s'écriat-il avec une consternation comique.

— Et moi qui voulais vous pourfendre ! reprit Ulric du même ton.

— Et moi qui voulais massacrer ce buraliste ! dit un moment après George de Prasly, à qui l'on raconta tout et qui en rit de bon cœur.

— Ah çà ! fit Ulric d'un air mélancolique, nous avons donc décidément un caractère affreux ! Et que doit penser de nous monsieur qui nous voit pour la première fois? ajouta-t-il en me désignant.

Je regardai M. de Braines avec une expression de vive sympathie, et, encouragé par cet air noble et bon qui dominait les altérations de son visage, je lui dis en souriant :

— Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit la première fois que nous nous voyons? et étesvous bien sûr aussi de n'avoir jamais vu, avant ce moment, M. de Mersen?

— Attendez î répliqua-t-il , en homme qui rassemble ses souvenirs , et pendant que son regard allait de Tristan à moi; attendez! oui, c'est bien cela, et je comprends maintenant pourquoi vos deux figures ne me semblaientpasinconnues : il y a deux mois, boulevard Montmartre , chez le docteur P***.

— Nous attendions, après vous, notre tour d'audience, et, ajoutai-je gaiement, je vous dénonce M. de Mersen comme s'étant horriblement impatienté de ce que votre séance avec le docteur durait trop longtemps !

— C'est vrai! dit Tristan de fort bonne grâce ; ce jour-là, déjà, je vous eusse volontiers cherché querelle, poursuivit-il en se tournant vers M. de Braines ; quel homme aimable je suis, et quel charmant petit naturel !

— C'est-à-dire, reprit George de Prasly, que nous sommes trois êtres quinteux , bilieux, nerveux, hargneux, maussades, irascibles, incapables de supporter la moindre contrariété, complètement dépourvus de la vertu du saint homme Job, et dignes, si nous n'y prenons garde, d'être mis au ban de toutes les sociétés polies.

— Non, messieurs, dis-je en interrompant cette confession moitié sérieuse , moitié plaisante; non, vous n'êtes rien de tout cela : vous êtes malades, et voilà pourquoi vous allez à Vichy !

Pendant ces reconnaissances et ce dialogue, Ja voiture retardataire était enfin arrivée. L'employé, heureux et surpris d'avoir vu la tempête se changer si vite en honace, nous distribua nos quatre places, en réservant les deux premières pour un monsieur et une dame qui devaient, nous dit-il , prendre la diligence à Varennes.

La glace était rompue , et , une fois installés , je vis s'établir entre mes trois compagnons la familiarité la plus charmante, à laquelle ils voulurent bien m'associcr, grâce aux circonstances bizarres qui nous avaient rapprochés. Ils se

montrèrent alors tels qu'ils étaient réellement avant que leurs qualités d'esprit et de cœur fussent altérées par des peines morales et des souffrances physiques réagissant tour à tour les unes sur les autres : bons, spirituels, distingués, bienveillants, apportant dans leurs jugements sur les hommes et sur les choses ce mélange de résignation gracieuse et d'ironie légèrement voilée que donne la science de la vie ; joignant à l'exquise distinction de gens du meilleur monde cette saillie et ce tour original , particuliers aux natures artistes; tels, en un mot, que leur conversation, comparée aux banalités que l'on entend ordinairement en voyage, était pour moi une vraie bonne fortune.

— Messieurs, s'écria joyeusement George de Prasly, en interrompant une discussion d'art sur les mérites respectifs de Rossini et de Mcyerbeer, cet honnête buraliste nous a annoncé, pour notre bienvenue à Varennes, la présence d'une personne appartenant à la plus belle partie du genre humain; c'est agréable, mais gênant; si nous profitions du sursis pour allumer le calumet de l'amitié, ou, en langue vulgaire, le cigare de la régie ?

— Adopté! dit étourdiment Tristan de Mersen, en exhibant un panatella magnifique.

— Ah ! monsieur le sournois ! fît Ulric de Braines en riant et en le menaçant du doigt : voilà comme vous craignez l'odeur du tabac!

— Effet de mon joli caractère! reprit humblement M. de Mersen.

Au bout d'une minute, nous nous lancions , tous quatre , de grosses bouffées qui achevèrent de resserrer notre intimité et d'activer notre causerie; car cette malsaine mais omnipotente habitude est si bien entrée dans nos mœurs, que des hommes qui , s'ils ne fumaient pas, épuiseraient en un quart d'heure tout ce qu'ils ont à se dire, deviennent intarissables, du moment qu'ils peuvent donner cette blanche spirale de fumée pour parenthèse à chacune de leurs phrases.

Nous nous éteignîmes d'un commun accord avant d'arriver à Varennes, et toute trace de nos méfaits avait disparu, lorsque la portière se rouvrit pour donner passage aux deux voyageurs que Ton nous avait annoncés.

C'était un tout jeune ménage, provincial aux trois quarts, mais ayant toutes les grâces de l'a-

mour et de la jeunesse : le mari, vingt-cinq ans à peine; la femme, à peine dix-huit. Évidemment leur lune de miel était à son premier quartier. Tout en eux révélait ce bonheur intime, éloquent, expansif, qui, sûr de ne pouvoir réussir à se cacher aux indifférents, finit par y renoncer et par se trahir même un peu plus que ne le voudraient l'exacte convenance et la pudeur des félicités légitimes. C'était bien là l'amour conjugal dans sa floraison printanière, avec son cortège d'illusions charmantes que rien encore n'a dissipées ni ternies, donnant beaucoup, promettant davantage, et ajournant indéfiniment le triste droit de retirer un peu plus que ce qu'il a donné et de tenir beaucoup moins que ce qu'il a promis.

J'étais assis au fond, à côté de cet heureux couple : craignant de gêner cet échange d'oeillades passionnées et de muettes étreintes que notre présence n'avait pu suspendre, je me détournai de mon mieux et me penchai à la portière. George de Prasly, placé en face de moi, en avait fait autant, et je l'entendis murmurer à voix basse :

— Oh! l'imbécile! le niais!

Puis il regardait à la dérobée le jeune épmix énamouré, et reprenait sa litanie :

— Va toujours, nigaud, serre la main à ta femme ! pose-toi en Saint-Preux orthodoxe, en Sténio légalisé ! mets du roman dans le mariage ! Plus tard , tu m'en diras des nouvelles ! Ah ! que je rirais si je n'avais pitié de toi ! que je te plaindrais si lu n'étais si ridicule ! ou plutôt, pauvres aveugles ! jouissez en paix de ces rapides journées ! assez tôt vous viendront les déceptions et les mécomptes! etc., etc..

J'ai déjà avoué mes prétentions au talent d'observateur : ce monologue de M. de Prasly me parut un sujet digne d'exercer toute ma sagacité. Je me rejetai dans le fond delà voiture, et contemplai tour à tour ces trois têtes souffrantes et amaigries, que le hasard réunissait devant moi.

« Celui-ci, dis-je en regardant M. de Mersen et en récapitulant mes souvenirs , a tressailli d'une douloureuse et railleuse colère à la vue d'une de ces belles pécheresses à qui le camellia sert de fleur d'oranger. Celui-là , ajoutai-je les yeux fixés sur M. de Braines, a chiffonné avec une irritation nerveuse un journal où il ren-

contrait un nom célèbre dans la littérature de drame et de roman. Enfin, ce dernier, pcnsai-je en revenant à M. de Prasly, est agacé et exaspéré par le spectacle d'un bonheur conjugal se produisant d'une façon un peu trop expansive et sous une forme un peu trop romanesque.

« Très-bien ! Si l'analyse n'est pas une chimère, ces trois indices , quelque légers qu'ils soient, doivent me suffire à deviner, par voie d'induction, quel genre de chagrin a éprouvé chacun de mes trois compagnons de voyage, ou, en d'autres termes, pourquoi ils viennent à Vichy. )>

Une fois sur cette pente , mon imagination avait du chemin à faire, et je n'étais pas au bout de mes méditations silencieuses, lorsque notre diligence s'arrêta entre une double haie de curieux, et au milieu d'une émeute de servantes qui se disputaient les voyageurs. Nous étions arrivés.

Un des traits distinctifs de la vie des eaux est d'attrister profondément tous ceux qu'elle n'égayé pas outre mesure. Ce parti pris d'amusement quand même qu'y apportent les heureux et les oisifs , ce perpétuel contraste de souffrances réelles avec des joies souvent factices et quelquefois niaises, amènent une réaction inévitable chez les gens vraiment malades ou simplement sérieux, et on les voit bientôt, au risque de passer pour des sauvages, fuir les lieux de réunion, se détourner des rendez-vous de fête et chercher la solitude et le silence. Mes compagnons ne

pouvaient guère échapper à cette impression mélancolique. Quelques jours après notre arrivée , nous décidâmes que l'orchestre de Strauss, malgré tous ses mérites, n'avait plus rien de neuf à nous apprendre ; que la danse, malgré tous ses charmes, ne convenait ni à notre santé, ni à notre âge ; que ce n'était pas pour nous que les élégantes Parisiennes se donnaient le plaisir ou la peine de changer de robe huit fois par jour, et que les fraîches provinciales se faisaient voiturer, le jeudi et le dimanche, pour prendre part aux délices du bal; qu'en conséquence, ce que nous avions de mieux à faire était de vivre entre nous, d'épargner à cette société joyeuse la vue de nos figures sombres et blêmes, et de nous aider mutuellement à supporter nos inquiétudes , nos maussaderies et nos tristesses. Nous devînmes donc inséparables : Tristan, Ulric et George m'acceptèrent comme s'ils m'avaient toujours connu, et me traitèrent comme un vieil ami. La bizarrerie de notre première rencontre, ce premier choc de caractères qui n'avaient plus besoin de s'imposer devant moi ni dissimulation ni contrainte, les marques de sympathie attentive et discrète que je leur prodiguais

chaque fois que leurs plaies semblaient se rouvrir et le ressentiment de leurs chagrins amener un pli sur leur front, tout cela, joint à un peu d'inclination naturelle, changea en une véritable amitié cette familiarité superficielle et sans conséqiience , privilège immémorial des liaisons de voyage et d'eaux thermales. Chaque soir nous nous réunissions dans une de nos quatre chambres, et là, entre une tasse de thé et une boite de cigares, nos causeries recommençaient, interminables et charmantes, avec ce crescendo de confiance et d'expansion qui devait tôt ou tard provoquer des conGdences.

Et cependant il m'était facile de comprendre que chacun de mes trois compagnons avait, nonseulement un secret pour moi, mais un secret pour les deux autres. Souvent un mot jeté au hasard dans la conversation faisait monter une rougeur subite au front d'un des causeurs, et il détournait l'entretien avec un empressement sur lequel je ne pouvais me méprendre. « Voilà, me disais-je alors, la blessure cachée ! Voilà la corde saignante qui fait tressaillir, dès qu'on y touche, toute cette pauvre âme souffrante ! » Et , sans paraître vouloir rien deviner ni surpren-

dre, je redoublais de témoignages affectueux.

Un mois se passa ; nous étions à la veille de nous quitter, et l'idée de cette séparation prochaine ajoutait à la fois à notre amitié et à notre tristesse. Le dernier soir, notre réunion eut lieu dans ma chambre; une pluie d'été battait contre nos vitres, et, çà et là, quelques vagues accords de l'orchestre de Strauss nous arrivaient entre deux rafales. Nos cœurs se serraient, et, malgré nos efforts pour rester stoïques, les mots tremblaient sur nos lèvres, et de temps à autre nous sentions se glisser au bord de nos paupières une larme que nous avions peine à retenir. La conversation, souvent interrompue par cette émotion croissante, languissait, essayait de se relever, puis retombait tout à fait; à la fin, Ulric de Braines se tourna vers moi avec une brusquerie qui déguisait mal cet attendrissement invincible. Un peu plus âgé que nous, d'un' caractère plus grave, Ulric, sans le savoir et sans le vouloir, exerçait un ascendant réel sur notre petite coterie.

— Calixte , me dit-il , nous allons nous séparer demain, et peut-être ne nous reverronsnous jamais. Que pensez-vous de nous ?

Je restai un moment sans répondre ; puis, lui prenant la main, je dis d'une voix émue :

— Ulric, George, Tristan! chers cœurs malades ! Vous que je n'oublierai jamais, et qui me permettez de vous appeler mes amis ! m'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis que je crois vous avoir devinés ?

Ils pâlirent et se récrièrent. Alors je leur avouai à tous trois les remarques que j'avais faites depuis que le hasard m'avait placé sur leur chemin, les conjectures que j'avais bâties sur ces remarques, et d'un air un peu confus, je leur racontai à eux-mêmes trois histoires que je m'étais contées, jour par jour, indice par indice, à mesure que je les avais mieux connus : trois histoires dont ils étaient les héros, et dont les aventures, toutes fictives, se rattachaient aux symptômes que j'avais recueillis, aux chagrins que j'avais pénétrés. Ensuite je leur demandai timidement , et avec un accent de tendresse qui excluait toute idée d'offense :

— Me suis-je trompé?

— Oui, pour les incidents extérieurs; non, pour les sentiments intimes et les souffrances de l'âme , reprit Ulric après avoir consulté ses

LE COEDR ET l'aFFICUE. 4

amis du regard. Vos histoires, comme toutes les histoires de ce monde, sont donc à moitié fausses et à moitié vraies.

— Ne m'apprcndrez-vous pas ce que j'ignore? Ne confirmerez-vous pas ce que j'ai deviné? Ce n'est pas une vaine curiosité qui vous le demande; c'est la plus sincère, la plus compatissante amitié.

— Tristan et George, qu'en dites-vous? murmura Ulric encore irrésolu.

— Ce que vous jugerez sera bien jugé; ce que vous ferez sera bien fait, lui répondirent-ils sans hésiter.

— Au fait, poursuivit M. de Braines, puisque notre ami Calixte est décidément un observateur, puisqu'il a trouvé en nous matière à analyse, et qu'il nous a fait les honneurs de trois romans de son cru, il vaut mieux qu'il sache toute la vérité que s'il laissait plus longtemps son imagination élever sur un fond vrai de compromettantes chimères. Nous finirions par prendre dans son souvenir les proportions de ces lamentables héros dont abuse le roman moderne, et le mois que nous venons de passer ensemble mérite mieux que cela. Mon ami, continua-t-il en s'a-

dressant à moi avec une gravité triste, oubliez tout ce que vous venez de raconter. Nous nous séparons demain : avant de vous dire adieu, M. de Mersen, M. de Prasly et moi, nous vous remettrons quelques pages où, sous le voile de l'idéal que l'honnête homme ne doit jamais déchirer, vous trouverez la confidence sincère, l'impression fidèle de ce que nous avons souffert. Ces impressions et ces confidences ont un côté trop instructif pour que nous vous interdisions de les publier, si vous le jugez convenable. Ne réussiraient-elles qu'à sauver une seule ame des illusions dangereuses, des douloureux mécomptes qui nous ont fait tant de mal, cette idée suffirait à vaincre notre répugnance et nos scrupules. Seulement, ces papiers vous seront remis cachetés ; vous ne les ouvrirez que quand nous serons loin de vous; et, si nous vous rencontrons de nouveau en ce monde, vous ne nous en parlerez jamais.

Je m'inclinai, et nous nous quittâmes : le lendemain, au moment de monter en voiture , les trois amis me remirent leurs manuscrits dont je les remerciai dans une dernière étreinte. Je n'ai pas cru devoir y rien changer, et il m'a

semblé que tout travail ultérieur, toute combinaison factice gâteraient l'accent sincèi-e et ému de ces feuilles écrites sans art, mélancoliques effusions de trois cœurs meurtris, laissant échapper, avec le sang de leurs blessures, le secret de leurs souffrances.

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