FIN DU PROLOGUE
La ville d'Aix, en Provence, a toutes les poétiques ti'istesses des capitales déchues. L'herbe croit librement dans les rues , et festonne de sa pâle verdure des pierres qui datent peutêtre de Marins ou de César. Quelques-unes de ces rues sont si solitaires qu'on y entend, à midi, le bruit de ses pas, et que le rare promeneur qu'on y rencontre a l'air aussi étonné de vous y voir que de s'y trouver. La ville est pleine de beaux hôtels, ayant appartenu à de grandes familles, glorieusement inscrites sur le
nobiliaire du roi René. Mais soit que ces familles les aient quittés , ou qu'elles se soient éteintes, ces demeures jadis splendides semblent maintenant abandonnées. Les murs extérieurs, rongés de salpêtre , couverts de mousse, font TelTet de ces manteaux de riclie étoffe, mais troués ou rapiécés, sous lesquels se cache à demi le fier délabrement d'un homme ruiné. L'intérieur, lorsque le regard s'y aventure, vous glace par sa physionomie taciturne ou ses douloureux contrastes. Sur la façade, où des sculptures souvent curieuses dénoncent la main de quelque artiste inconnu, le temps et l'abandon ont mutilé les figures, érailléles corniches, rouillé les gonds et les ferrures, brisé les châssis des fenêtres, attristé de tons sombres et humides ces belles teintes méridionales, qu'on dirait le rayon de soleil fixé sur la pierre. Si parfois l'on y surprend quelque trace de mouvement et de vie, c'est pour accroître plutôt que pour démentir cet ensemble mélancolique. Ainsi, dans cette cour dont les proportions grandioses font rêver de fêtes et de carrousels, un cordler tisse son chanvre , mêlant au bruit monotone de son rouet le monotone refrain de sa chanson. Dans
ce jardin dont les buis alignés au cordeau et les quincontîes symétriques rappellent les traditions de le Nôtre , un pauvre paysan voûté sur sa bêche cultive humblement des choux et des salades. Sur cet escalier, dont la coupe superbe éveille des souvenirs de magnificence, mais dont les marches inégales tressaillent et chancellent sous le pied, un marchand de bric-à-brac a installé son arrière-magasin : on s'y heurte contre un fouillis de dressoirs vermoulus, de cadres ciselés, de lambeaux dépareillés de lampas et de brocatelle, de dieux et de déesses coupés dans des tapisseries de haute lisse, de vieilles armures gisant pêle-mêle avec des porcelaines ébréchées, de portraits de famille vendus à l'encan, ancêtres orphelins de leurs héritiers ; et le cœur se serre à la vue de tous ces débris de luxe, servant de commentaire à d'autres débris, à ce double témoignage des vanités de ce monde offert à l'indifférent qui passe et ne profitera pas de la leçon.
Au moment où commence ce court récit, à la fin d'octobre 1847, quelques symptômes de réveil se manifestaient dans un de ces hôtels, longtemps délaissé et silencieux comme les au-
très. Trois ou quatre vieux domestiques , qui semblaient contemporains des cariatides de la porte d'entrée et des rocailles du jet d'eau, montaient de la cave au grenier, et se démenaient, avec plus de bruit que de besogne, à travers les salles encore désertes. Ils ouvraient les fenêtres qui grinçaient sous leurs mains ridées, époussetaient les meubles, secouaient les tapis, accrochaient les tentures, et çà et là essayaient de déguiser avec plus ou moins d'adresse les injures du temps , empreintes, hélas! en traits ineffaçables sur chaque objet soumis à leur révision empressée.
— Ursule ! mon enfant, disait à une fille au moins quinquagénaire celui qui paraissait le plus vieux de la bande et exerçait visiblement les fonctions de majordome, allumez du feu dans la chambre de M. le vicomte; quoique nous ayons un soleil magnifique et comme M. le vicomte n'en a pas vu, j'en suis sûr, dans son diable de Paris, il faut toujours faire du feu dans les chambres inhabitées ; cela sèche et égayé. — Benoît, ouvrez les tiroirs de cette commode ; vous devez y trouver les candélabres : très-bien! Posez-les sur la cheminée du salou : il ne faut pas que
M. le vicomte croie que, pendant son absence, nous avons laissé tomber sa maison en ruine. Joseph ! Joseph ! que faites-vous là ? Ces rideaux sont pour la salle à manger. Ne vous aije pas dit cent fois que ce sont ceux qui ont servi, en 1816, le jour où S. A. R. monseigneur le comte d'Artois...
— Mais, M. Hubert, interrompit Joseph, peu curieux, à ce qu'il paraît, d'entendre la cent unième édition de l'histoire du majordome, au lieu de tous ces préparatifs que M. le vicomte eût peut-être voulu diriger lui-même, ne ferionsnous pas mieux d'ouvrir les caisses qu'il nous a envoyées?...
— Hum ! grommela Hubert entre ses dents, je ne vois pas ce qu'elles peuvent renfermer de bien nécessaire. M. le vicomte, j'en suis sûr, comme tous ses beaux messieurs de Paris, se figure que nous le logerons ici dans un galetas, et que nous n'avons, pour le recevoir, ni lits, ni fauteuils, ni chaises!... Voyons pourtant! Benoît, apportez un marteau!
Le fidèle Benoît obéit à son ancien ; les caisses furent déclouées. Cette opération, et l'inventaire qui suivit, amenèrent sur les lèvres de M. Hu-
bert des exclamations de surprise et de dédain auxquelles s'associa son entourage.
On vit peu à peu sortir de ces caisses un ameublement complet, très-élégant, mais de proportions parisiennes , et qui, étalé dans cotte immense salie, avait l'air de jolis Lilliputiens égarés dans une tribu de Patagons. Les tapis turcs , admirables de dessin et de couleur, ne semblaient plus que des descentes de lit en face de ces gigantesques pièces des Gobclins où étaient représentées, d'après Levieux et Jouvenet, des scènes historiques de grandeur naturelle. Une ravissante garniture de cheminée, sculptée par Antonin Moine, ne pouvait plus être appréciée qu'au microscope, une fois qu'on l'eut hissée sur le large manteau de marbre sous lequel eussent pu se chauffer trois générations. Cinq ou six petits chefs-d'œuvre, signés de Meissonnier ou de Diaz. devinrent d'imperceptibles miniatures lorsqu'on les eut accrochés entre une Bataille de Lebrun et un tableau de chasse de Desportes. Tout le reste était à l'avenant, et , malgré mille recherches exquises, il était clair que le propriétaire de toutes ces choses charmantes n'avait pas réfléchi que l'appartement qu'elles venaient
de remplir, rue Taitbout ou rue de Provence, tiendrait tout entier dans la moindre salle de rbôtel qu'il allait habiter. A voir ces œuvres coquettes de l'art et de l'industrie modernes, dédaigneusement toisées par ces serviteurs aux cheveux blancs, et à demi perdues dans ce vaste espace, on eût dit le spectre du passe se soulevant un moment de sa tombe, et, pour se consoler de n'être plus, mesurant de l'œil la taille chétive de ce qui prétend le remplacer.
Au moment où Hubert achevait, avec des parenthèses peu flatteuses et des sarcasmes mal dissimulés, de déployer le contenu de la dernière caisse, on entendit le bruit d'une voiture entremêlé de grelots et de claquements de fouet, et bientôt une chaise de poste, entrée dans la cour, vint, après une courbe savante, s'arrêter devant le perron.
Il en sortit un jeune homme d'environ vingtsept ans, accompagné d'un valet de chambre, dont la mine éveillée contrastait avec les vénérables figures des domestiques provençaux. Le jeune homme sauta lestement sur le perron, franchit le grand escalier et se trouva au premier étage avant qu'Hubert, ému de cet instant
solennel, eût eu le temps de réparer le désordre des préparatifs , d'endosser sa livrée de cérémonie, et de venir, à la tête de ses lieutenants, à la rencontre de son jeune maître, pour lui faire les honneurs de l'hôtel de Braines.
Bien des années s'étaient écoulées depuis qu'Ulric de Braines, encore enfant, avait quitté ce seuil désert, et les honnêtes figures, alignées sur son passage pour lui souhaiter la bienvenue, ne lui rappelaient que de lointains souvenirs. Cet hôtel même où il rentrait était pour lui un inconnu ; son cœur y cherchait en vain ce doux parfum du sol natal, de la maison paternelle, que nous gardons à travers l'absence, comme nos vêtements et nos mains conservent longtemps l'odeur vague de la fleur que nous avons effeuillée. Cependant Ulric tendit cordialement la main à ces reliques vivantes des anciennes splendeurs de sa maison; il félicita M. Hubert du bon ordre qu'il avait su maintenir et des dispositions qu'il avait faites pour le recevoir ; puis lui faisant signe de le suivre, et remerciant une dernière fois son modeste cortège, il entra dans la chambre qui avait été celle de son père, et qui était préparée pour lui.
Son regard erra, avec une sorte de mélancolie respectueuse, sur tous les détails de cet appartement, et s'arrêta sur le portrait d'un homme de haute taille, au front chauve, à l'œil énergique et fier, revêtu d'un uniforme d'officier général. La ressemblance d'Ulric avec ce portrait était si frappante, qu'on ne pouvait douter du degré et du genre de parenté qui l'unissait à l'original. Seulement, l'expression d'énergie et de vigueur qui se révélait dans cette peinture s'était adoucie, chez Ulric, de nuances plus incertaines et plus douces ; on sentait que le père avait été un soldat, et que le fils était un rêveur.
M. de Braines s'approcha ensuite de la cheminée, écarta un rideau de soie qui recouvrait un cadre d'or, et contempla, avec encore plus d'amour et de tristesse, un pastel représentant une femme jeune encore, d'une beauté délicate et charmante , qui semblait lui sourire, mais comme on sourit à ceux que l'on aime, que l'on quitte, et qu'on ne reverra plus en ce monde :
— Mon père! ma mère! murmura Ulric à demi-voix.
— Oui , M. le vicomte î reprit respectueusement Hubert, quoiqu'on ne l'interrogeât pas.
Mon noble maître ! ma sainte et bonne maîtresse! Et moi, qui ne devais pas leur survivre, je les ai vus ramener ici, tous les deux, à trois ans de distance, dans le tombeau de la famille!
De grosses larmes coulaient sur les joues parcheminées du vieux serviteur. Ulric lui pressa de nouveau la main ; il pleurait aussi.
Puis, maîtrisant son émotion, il ajouta, comme se parlant à lui-même :
— Morts tous deux depuis des années ! et je n'étais pas revenu ! et je laissais se briser et se détendre ces liens de la famille, ces souvenirs du foyer, patrimoine de nos vieilles races, aujourd'hui gaspillé comme les autres! Je suis presque un étranger ici , et ces anciens serviteurs ont peine à reconnaître l'enfant qui les a quittés! Ces murailles, ces tableaux, ces meubles, ces restes sacrés et bénis de dix générations éteintes n'ont plus rien à me dire, et je me sens, auprès d'eux, dépaysé comme un nouvel acquéreur dans l'anlique maison qu'il achète ! Ah ! c'est un malheur et une faute, la faute et le malheur du temps! Mais devrions -nous nous faire ses complices? Est-ce donc à nous de seconder, par notre oubli et notre indifférence,
cet esprit de destruction qui souffle sur les choses du passé et nous emporte avec elles?
En prononçant ces paroles, Ulric de Braines s'était laissé tomber sur un fauteuil. Il resta quelque temps silencieux, le front appuyé sur ses mains. Hubert, à demi incliné devant lui, respectait son émotion et attendait ses ordres. La nuit était venue, et de grandes ombres couraient déjà, à travers ce vaste appartement, sur ces bahuts et ces toiles, dont elles rembrunissaient encore les teintes sombres. A la fin, Ulric, relevant la tète, dit à Hubert d'un ton dont l'insouciance ne semblait pas de très-bon aloi :
— Mademoiselle Nathalie d'Epseuil est sans doute mariée?
— Pas encore, répondit le majordome, dont la physionomie s'éclaircit à moitié.
Puis il ajouta :
— M. le vicomte n'a pas d'ordre à me donner?
— Non, mon ami, veuillez seulement me faire apporter de la lumière, une tasse de thé, et ce qu'il faut pour écrire.
L'histoire d'Ulric de Braines était celle de bien des jeunes gens de son époque, et un coup d'oeil jeté par-dessus son épaule, pendant qu'il écrit à un de ses amis, nous en apprendra là-dessus autant que nous en devons savoir :
« Me voici à Aix, mon cher Gontran,
dans la vieille maison de mon père, après une absence dont je n'ose pas compter les années. Ma première impression a été triste, et cependant je crois que j'ai bien fait ; oui, monsieur le sceptique, vous avez beau sourire, hausser les épaules, vous récrier sur les variations de mon
humeur et les incertitudes de mon caractère ; quelque chose, au fond de l'âme, me dit que ma détermination est honorahle.
<i Que faisons-nous à Paris, mon cher Contran? Vous êtes assez spirituel pour ne pas vous fâcher si je vous répète tout haut ce que vous pensez tout bas : que notre vie y est mauvaise, dissipée, coupable, inutile aux autres et à nousmêmes, et que son extrême futilité, pardonnable pendant les premiers jours de la jeunesse, devient sans excuse lorsque, comme moi, l'on approche de la trentaine. Tous, ou presque tous, nous appartenons à des familles de province qui ont été et qui pourraient être encore considérables dans leur pays. Ces familles tenaient au sol par mille racines, comme ces grands chênes qui, même battus par les vents et mutilés par l'orage, semblent ne pas pouvoir se détacher de la terre qui les a nourris et qu'ils ont longtemps couverte de leur ombre. Ce n'était pas précisément la richesse qui faisait leur force et leur influence, car à côté d'elles s'élevaient de grandes fortunes industrielles qui les éclipsaient; ce n'était pas la noblesse, mélancolique épave, singulièrement avariée dans la traversée d'un siècle à l'autre, et
que j'appellerais un mot et un souvenir, si les envieux ne s'obstinaient à donner une vie à ce souvenir et un sens à ce mot ; ce n'était pas la supériorité intellectuelle, car il faut bien l'avouer, les parvenus spirituels ont plus d'esprit que nous. Non, c'était quelque chose d'indéfinissable, comme tout ce qui s'attache à la tradition locale, à la conscience et à l'âme d'un pays 5 une affinité mystérieuse entre le sol et la race, entre le champ et le foyer, entre ces bois, ces futaies, ces pans de mur, que les générations passées ont animés de leur souffle, et ce souffle même qui revit en nous, leurs derniers et fragiles héritiers. Eh bien ! ces affinités, nous les brisons ; cette force secrète, nous la laissons dépérir; cette influence qui continuerait, sous une forme meilleure et plus juste, nos privilèges d'autrefois, nous l'éparpillons à tous les vents. Et tout cela, pourquoi? je vous le demande! Pour vivre à Paris, où nous ne sommes plus que des individus isolés, échelonnés d'après la fortune qu'on nous sait ou celle qu'on nous suppose, cotés à la Bourse de cette élégance néo-britannique qui estime un beau cheval un peu plus qu'un honnête homme, n'ayant d'autre valeur que celle
d'un chiffre ou d'un numéro, d'autre plaisir que d'être trompés par des femmes qui font rougir nos sœurs et pleurer nos mères, d'autre gloire que de traduire le revenu borné de nos terres en un luxe étriqué, mesquin, qu'écrase, en se jouant, le plus pauvre banquier de Francfort, le moindre planteur américain , le plus cbétif prince russe! Enviés si nous réussissons, bafoués si nous échouons, oubliés si l'on passe huit jours sans nous voir, morts et enterrés si nous passons un mois sans faire parler de nous!
<! Tout cela est le tort de notre oisiveté, mais cette oisiveté même est le tort de notre temps. Ma jeunesse, la vôtre, celle de nos amis, a été placée en face d'obstacles que la paresse naturelle à Ihomme s'est chargée de changer en impossibilités. Sauf quelques légères variantes . vous vous reconnaîtrez, Contran, et Ernest aussi, et aussi Alfred, et Raymond, et Maurice, et Paul, et Maxime, dans les quelques lignes qui vont suivre, et qui renferment toute mon histoire. Pendant les cinq ou six années que nous venons de passer ensemble , compagnons de fêtes, de bruit et de plaisirs, jamais je n'ai eu l'idée de vous dire un mot qui dépassât la su-
perfîcielle confiance d'une frivole camaraderie; vous saviez que j'étais riche, bien né, que je possédais dans le midi de la France des propriétés bien et dûment inscrites au cadastre, que mon tailleur était passable, et que mes fournisseurs n'attendaient jamais plus de six mois le règlement de leurs factures. De ma vie intime, de mon passé, de mes souvenirs, de ma famille, vous ne connaissiez rien de plus. L'existence que nous menions ensemble et dont la familiarité factice couvre un tel fonds d'égoïsme, est de celles où le cœur refuse de s'ouvrir, d'où la confidence s'exile, et où on se croirait compromis si on laissait voir à de secs et indifférents regards autre chose que sécheresse et indifférence. Mais aujourd'hui, je sens cette glace se fondre au contact de ce qui m'entoure ; mon adolescence m'est apparue sur le seuil de cette maison, dans les rides de ces serviteurs qui m'ont bercé sur leurs genoux, dans cet ensemble de vieilleries qui me rajeunissent le cœur. Ce que je ne vous disais pas quand nous courions, côte à côte, à la Marche ou à Chantilly, ou bien lorsque, dans notre loge, à l'Opéra, nous faisions passer le corps du ballet sous le feu de nos lor-
gnettes, j'aime à vous le dire aujourd'hui, seul, dans cette grande chambre dont ma lampe ne peut atteindre le fond, sans autre musique que celle de ma bouilloire qui gémit près de mon feu, et de notre bise provençale qui souffle dans mon corridor.
« Le vicomte de Braines, mon père, était d'origine bretonne ; ses biens de Provence, quoique dans la famille depuis quatre générations, lui étaient venus par un mariage. En 48H, mon père, alors âgé de vingt et un ou vingt-deux ans, avait pris du service, moitié par vocation militaire, moitié pour satisfaire aux exigences croissantes du régime impérial, qui appelait sous les drapeaux tous les jeunes gens de bonne maison et de bonne mine. II servit ce gouvernement, mais il ne l'aima pas, et il fallait que son aversion fût vive, pour qu'il n'eût pas, bien avant sa majorité, couru sur les champs de bataille et commencé cette vie de soldat pour laquelle il était né. Une blessure grave, reçue à Leipzig, condamna, pendant quelque temps, à l'inaction ce Vendéen recruté par l'Empire, et ce ne fut qu'en 1816 qu'il put reprendre du service. Il se dévoua à la Restauration avec l'ardeur martiale
qu'il mettait à toutes choses, et elle ne fut pas ingrate : à trente ans, mon père était colonel, à trente-cinq, maréchal de camp, et cet avancement rapide ne provoqua dans l'armée ni jalousie, ni murmure; car on l'avait vu au feu, et les plus intrépides vétérans de la grande armée rendaient hautement justice à l'héroïque bravoure du jeune officier royaliste. Quelques années après la rentrée des Bourbons, M. de Braines avait épousé mademoiselle de Sénaulx, d'une des plus anciennes familles de Provence : ma mère, mon cher Contran !
« Ma mère était d'une santé délicate, d'un caractère doux et timide, et l'affection passionnée que lui inspira son mari se traduisit chez elle en une obéissance passive dont s'arrangea fort bien la rude et inflexible énergie de M. de Braines. Aussi leur union fut-elle heureuse. Un seul nuage la troubla. Ma mère avait une amie d'enfance, Clémentine de Brady, qui avait épousé un gentilhomme provençal, le marquis d'Epseuil. Les deux amies, lorsqu'elles étaient encore au couvent, s'étaient promis, avec toute la solennité de ces serments juvéniles, que, si elles se mariaient, et si elles avaient, l'une un fils, l'autre une fille,
elles marieraient un jour l'un à l'autre ces deux enfants. Comme si la Providence avait voulu se mettre de moitié dans cette innocente promesse, je naquis au bout d'un an de mariage, et, cinq années après, la marquise d'Epseuil eut une fille qu'elle appela Nathalie. Par malheur, ce fut aussi vers celte époque qu'achevèrent de s'aigrir les dissidences politiques qui marquèrent les dernières phases de la Restauration. Mon père avait transporté dans ses opinions royalistes, exaltées d'ailleurs par la reconnaissance, la discipline militaire et le despotisme d'un autre temps. Le marquis d'Epseuil, homme d'esprit, fort lettré, tenant à de vieilles traditions parlementaires, se laissa gagner par ce qu'on appelait alors le royalisme constitutionnel, et finit, un beau matin, par se trouver dans l'opposition. Comment cela arriva-t-il? Peut-être M. d'Epseuil ne le sutil pas très-bien lui-même. Nos deux hôtels étaient porte à porte, et il y avait de temps à autre, entre mon père et lui, des discussions où l'esprit fin et cultivé du marquis eut un peu trop à souffrir des coups de boutoir du général. Cependant on ne pouvait pas encore prévoir de rupture 5 la même intimité subsistait entre les deux mères.
Nathalie était au berceau; moi, tout enfant, et je me souviens comme d'un songe de ses jolis bras roses qui s'agitaient vers moi, et de ses petits cris de joie où sa mère prétendait reconnaître mon nom. Tout alla donc passablement jusqu'à 1850; mais, en juillet, mon père se trouvait à Paris avec un commandement; il prit part à la guerre des trois jours, fut blessé, traqué de maison en maison, forcé de se cacher, puis de revenir à Aix après avoir brisé son épée. Il rapporta de cette catastrophe une irritation qui alla croissant jusqu'à son dernier soupir : ses opinions, qui étaient ardentes, devinrent extrêmes, et il s'y mêla une acrimonie qui excluait toute idée d'accommodement et de tolérance. Pendant ce temps, le marquis d'Epseuil, entraîné par les circonstances à accepter une victoire qu'il n'avait ni désirée ni prévue, préoccupé surtout de l'ordre à rétablir et de l'anarchie à éviter, se rallia au nouveau gouvernement. Il fut nommé député et, bientôt après, pair de France.
« Vous comprenez, mon cher Contran, qu'entre ces deux hommes également honorables, je ne prétends pas me faire juge; tout ce que je sais, c'est que M. de Braines signifia à ma mère,
consternée, mais toujours soumise, qu'à dater de ce moment, le marquis cessait d'exister pour lui, et qu'il lui défendait même de revoir madame d'Epseuil. Ma mère pleura et obéit. Ce ne fut pas encore assez : conune il s'agissait d'étouffer dans son germe le projet de mariage, et qu'on ne pouvait pas faire changer de place nos deux hôtels qui se touchaient, M. de Braines se décida à aller s'établir à Paris, sous prétexte de mon éducation. Ma mère l'y suivit. Elle n'avait jamais été bien forte : ce changement d'habitudes, cet adieu indéfini à un pays qu'elle aimait, cette rupture forcée avec sa meilleure amie, cette immolation de sa plus chère espérance, tout contribua à lui serrer le cœur et à altérer sa santé. Elle se traîna ainsi pendant quelques années. Son mari, qui la chérissait, ne pouvait se faire illusion ni sur la cause de sa tristesse, ni sur la gravité de son état; mais ainsi qu'il arrive d'ordinaire aux caractères violents, le chagrin qu'il en ressentait, au lieu de le porter à des idées plus conciliantes et plus douces, ne faisait que l'irriter davantage.
«t En 1837, — je sortais alors du collège, — les* médecins conseillèrent à ma mère les eaux du
Mont-Dore. Je l'y accompagnai. Soit hasard, soit rendez-vous secrètement donné dans une correspondance soustraite aux yeux de mon père, madame d'Epseuil s'y trouvait avec sa fille. Nathalie avait douze ans : c'était une délicieuse enfant, tantôt espiègle et rieuse, tantôt rêveuse et naïve ; jamais plus suave regard n'interrogea les vagues horizons de l'adolescence ; jamais front plus candide ne s'inclina sous le baiser maternel. Mes premières impressions se ravivèrent pendant les quelques semaines que nous passâmes ensemble, et où nos mères, s'abandonnant peu à peu au charme de l'amitié et du rêve d'autrefois, nous laissèrent plus de liberté que ne l'eût voulu une rigoureuse prudence. Mon père en fut informé, je ne sais par qui. Je vous ai déjà dit que son humeur, naturellement rude et austère, avait été aigrie par ses déceptions politiques ; il vit dans la rencontre, peut-être fortuite, de sa femme avec madame d'Epseuil, un complot de famille organisé pour braver sa volonté, renouer d'anciens projets et me faire épouser Nathalie. Non, je n'oublierai jamais l'effet terrible que pro- ► duisit sur notre petite réunion sa brusque arrivée au Mont-Dore. Son honneur eût-il été ou-
tragé, fût-il venu pour punir la plus indélébile des fautes, la pâleur de son visage n'eût pas été plus effrayante; son œil d'aigle n'eût pas lancé de plus sinistres éclairs. 11 fit à ma mère une scène presque publique.
« — Madame, lui dit-il devant dix personnes en lui montrant la marquise d'Epseuil anéantie, vous savez bien que je vous avais défendu de parler à cette femme !
<t Et il l'entraîna violemment hors du salon.
« — Monsieur, murmura doucement ma mère en retenant ses larmes, elle est malade et je suis mourante!
« Ce fut son seul reproche.
« Ce triste épisode avait eu trop de témoins pour pouvoir rester secret. M. d'Epseuil l'apprit; une rencontre eut lieu ; le marquis eut le bras traversé par une balle, et dès lors un nouvel abîme me sépara de Nathalie.
<t Cette dernière secousse fut fatale à ma mère : elle alla s'affaiblissant chaque jour, et succomba l'année suivante, sans faire entendre une seule plainte, sans que mon père, penché sur son chevet, pût surprendre dans son regard autre chose qu'amour et respect. Mais si elle lui
avait pardonné, il ne se pardonna pas. Malgré sa violence, il était bon; il aimait sincèrement sa femme, et cette lente agonie, ce silencieux martyre, cette sainte mort, lui causèrent une impression profonde. Ses anciennes blessures se rouvrirent; cette organisation robuste, mais sourdement minée par les fatigues et les chagrins, chancela tout à coup sous le choc d'une douleur qu'il s'efforçait de comprimer. La lutte dura deux ans, pendant lesquels son noble front se couvrit de rides; ses cheveux blanchirent, sa haute taille se courba, sa fière démarche devint chancelante: puis il tomba, comme un athlète vaincu qui a réussi à cacher sa plaie, et qui meurt avant qu'on sache s'il est blessé. Je ne le quittai pas d'un instant pendant ces journées suprêmes. Sa mort fut intrépide comme sa vie : il ne semblait occupé qu'à faire passer dans mon âme, avec l'autorité de sa voix mourante, les principes inflexibles auxquels il avait tout sacrifié. Pourtant, à son heure dernière, on eût dit que cette âme indomptable flccliissait, qu'une pensée de regret se mêlait à ses volontés stoïques et attendrissait ses adieux; il me prit la main, me montra du regard le portrait de ma mère
qu'il avait fait placer en face de son lit. Peutêtre à ce nom sacré que je l'entendis murmurer, allait-il ajouter un autre nom ; il n'en eut pas le temps ; son souffle seul arriva à mon oreille, et ce souffle fut le dernier.
u Ce court procès-verbal, mon cher Contran, était nécessaire, non pas pour me justifier, mais pour m'expliqucr à vos yeux. Fils dégénéré d'un de ces hommes taillés dans le chêne et le granit, tels qu'en avait produit par milliers la génération pi'écédente; témoin de ce que l'abus de la force peut amener de déchirements et de souffrances même dans une union heureuse et entre nobles cœurs, détourné par la volonté de mon père d'une première inclination trop jeune et trop vague d'ailleurs pour ressembler à de l'amour, je me suis trouvé, à vingt ans, libre de mes actions, maître de ma fortune, sans autre appui que des parents éloignés, sans autre guide que mes caprices. Mon penchant naturel, joint au souvenir du mal qu'avait fait si près de moi un caractère énergique, me porta vers l'excès contraire, me fit prendre en haine les partis extrêmes, les résolutions vigoureuses et jusqu'aux rudesses de la vie pratique. En même temps, la
mémoire de M. de Braines, ses dernières recommandations, un sentiment d'honneur qui survit en nous aux convictions fortes, m'eussent retenu dans l'inaction et empêché d'accepter une place, quand même je n'eusse pas été déjà protégé contre toute tentation de ce genre par mon indécision et ma paresse. Ça été, mon ami, le malheur de notre époque ou plutôt de notre moment, que le goût de l'oisiveté ait pu s'y déguiser sous de rassurants pseudonymes, et s'appeler fidélité chevaleresque, dévouement sans tache, fermeté de principes. Le coeur humain se complaît en de pareils subterfuges, et celui-là conciliait en nous deux penchants également chers à l'homme : la paresse et l'orgueil ; et à toutes les ambitions d'autrefois, actives, ardentes, viriles, passionnées, il en substituait une, plus dangereuse et plus superbe : l'ambition de n'être rien. L'amour de Nathalie d'Epseuil, l'espoir de l'épouser un jour, auraient pu donner un but à ma vie et remplir le vide de ces inquiètes années. Cet amour et cet espoir m'avaient été interdits par une volonté impérieuse et sacrée. Enfin, mon cher Contran, je le dis tout bas et à vous seul, le plus spirituel et le plus lettré de la bande,
j'aurais eu, si j'avais vécu dans un autre milieu, une vraie passion pour la littérature. J'avais fait, presque en me jouant, des études brillantes, et cela dans un temps où l'Université — dont je ne veux pas médire! — réussissait à persuader à ses lauréats qu'il n'y avait rien de plus important dans le monde qu'un discours français , si ce n'est un discours latin. De ce premier orgueil de la copie couronnée à celui de Yin-octam imprimé, lu et applaudi, la pente est facile, et, cette pente, je la voyais suivre par quelques-uns de mes anciens émules autour desquels un groupe complaisant murmurait déjà les mots de célébrité et de gloire. Le succès, le bruit, la préoccupation littéraires étaient alors à la mode, et prenaient une large place dans les mœurs publiques. Cette génération, amollie par la prospérité et la ])aix, enivrée d'esprit, d'idées, de fantaisies, de chimères, prodiguait à un drame émouvant, à un roman pathétique, l'attention qu'elle accordait à peine à des héros dignes de leurs pères, à nos jeunes et braves soldats, mourant silencieusement en Afrique : hélas! Dieu lui maintienne ce doux farniente, et la garde des angoisses du réveil !
u Peu s'en fallut que je ne cédasse à l'entraînement général, et peut-être, si l'on fouillait bien mes tiroirs, y trouverait-on quelque essai poétique, quelque roman échevelé ou quelque grosse histoire dans le goût de ce moment-là. Vos moqueries m'arrêtèrent au bord de cette vaste écritoire où j'avais envie de me plonger. Vous me dîtes tous — aviez-vous tort, aviez-vous raison, je ne sais — que la vie littéraire n'était pas faite pour les gens de notre monde, et que Tony rencontrait trop de parfaits gentilshommes pour qu'un homme qui, par hasard, possédait de vrais parchemins et un vrai château n'y fût pas déplacé et compromis. Vous me dîtes qu'essayer de réconcilier la bonne compagnie avec la Bohême était une tentative au - dessus de mes forces; que l'une n'en garderait pas moins ses méfiances vis-à-vis de la tribu des artistes, et que l'autre n'en continuerait pas moins à peindre des comtesses invraisemblables , des marquises fabuleuses et des barons impossibles. Je me laissai persuader : mais alors, encore une fois, quel but donner à ma vie? Tout me manquait, l'activité, le choix d'un état, l'amour chaste, l'avenir de famille, le libre emploi de mes
facultés intellectuelles dans une sphère sympathique à mes goûts. Paris était là, Paris avec ses séductions et ses fièvres, l'étourdissement magnétique de cette vie rapide, haletante, emportée, qui ne contente pas, mais qui grise, et qui serait horrible si elle permettait d'approfondir ce qu'on effleure et de réfléchir à ce qu'on fait. Je m"y abandonnai; je fis comme les autres. Seulement, en prenant cet uniforme de l'élégance moderne qui nous donne à tous, au premier coup d'œil , une même physionomie , je conservai intérieurement mes instincts de dilettante et de rêveur. Que de fois, Contran, lorsque je semblais absorbé par une grave question de turf et d'écurie, je vous étonnai de mes distractions ou de mes bévues en ces importantes matières! C'est que j'écoutais au dedans de moi
Les chants mystérieux et les voix éternelles De ces filles de Dieu qui s'appellent entre elles !
Que de fois, à l'Opéra , lorsque nous discutions avec la chaleur digne d'un pareil sujet, la supériorité des poMîies de Carlotta sur les bouffantes de Fanny Elssler, je me sentis enlevé bien loin de vous, vers les régions idéales que remplissent de leurs accents la muse de Guillaume Tell et
la muse des Huguenots ! Lorsque l'adorable plainte d'Arnold ou l'amoureuse cantilène de Raoul montait vers notre loge bruyante, peutêtre, en y regardant de près, auriez-vous vu quelqu'un qui se détournait à la bâte pour cacher une larme roulant sous ses paupières. Les autres se seraient moqués de moi; vous, vous m'auriez dit en me poussant le coude : u Prenez garde! « ces choses-là ne sont pas de notre uniforme ! i> « A présent, mon ami, vous comprenez, n'estce pas, pourquoi je suis revenu ici? Six ans de cette existence à la fois brûlante comme un jour d'été et glaciale comme une nuit d'hiver, m'ont laissé un vide qui m'effraye; du moment que j'ai cessé de m'étourdir, j'ai commencé à me dégoûter. Je veux essayer d'un nouvel ordre de sensations et d'idées ; je veux voir si je suis devenu incapable de me reprendre aux doux recueillements du pays natal, du foyer domestique, de cette légende familière que nous retrouvons tous près du tombeau de nos parents et sous le toit qui abrita notre enfance; je veux voir si je ne pourrai pas, comme Antée, recouvrer mes forces en touchant la terre. Et puis, pourquoi ne pas le dire? J'ai assez, j'ai trop des amours fardées et
plâtrées de ces créatures dont les caresses laissent à la joue un masque de poudre de riz, et au coeur un arrière-goût de fange. Touchant à cette seconde phase de la jeunesse, condamnée à aggraver les fautes de la première si elle ne les répare pas, j'aspire à une chaste et pure tendresse comme le convalescent échappé d'un foyer pestilentiel aspire à l'air salubre des montagnes. Nathalie d'Epseuil n'est pas encore mariée ; je l'espérais, mais je n'en étais pas sûr ; je le sais aujourd'hui. Pour le moment, un abîme nous sépare encore; et pourtant il me semble parfois qu'il y a entre nos deux destinées une attraction mystérieuse qui finira par triompher. Sa mère est morte quelque temps après la inienne : de ces quatre personneSj séparées par des haines politiques que l'avenir peut apaiser ou déplacer, le marquis d'Epseuil reste seul. Il adore sa fille, et pour que Nathalie, à vingtdeux ans, soit encore libre, il faut qu'elle ait déjà refusé bien des partis. Que sait-on? Les impressions d'enfance ne sont pas toujours passagères, et il y a des âmes pour lesquelles rien ne remplace l'enchantement de ces visions matinales. Peut-être Nathalie est-elle de celles-là j
peut-être un incident imprévu me permettra-t-il de rompre , vis-à-vis du marquis, cette réserve et ce silence que m'imposent de douloureux souvenirs et la volonté de mon père, puissante encore à travers la tombe. Quoi qu'il en soit, ce but qui me manquait jusqu'ici, et dont l'absence explique mes rêveries, mes dissipations et mes inquiétudes, je crois que je pourrais maintenant le rencontrer et le résumer en ces quelques mots : Faire le bonheur d'une honnête femme; non pas ce bonheur vulgaire qui consiste à ne pas donner de grands chagrins , mais un bonheur complet, savant, à la fois spontané et réfléchi, s'élevant, à force d'étude atlenlive et délicate, aux conditions d'un art; art caché, comme tout art véritable , et dont j'aurais seul le secret. Adieu ! de tout ce que j'ai laissé à Paris, je ne regrette que votre esprit et ce pauvre Mercutio. Ne le surmenez pas trop, et, chaque fois que vous le montez, donnez un souvenir à l'ami absent!
«P. S. Je viens de voir à l'église mademoiselle Nathalie d'Epseuil ; elle est plus belle que jamais, et il m'a semblé qu'elle rougissait en me reconnaissant. »
Quatre mois après l'arrivée d'Ulric de Braines à Aix, le 26 février 1848, une agitation inaccoutumée se révélait dans cette ville ordinairement si paisible. La stupeur, l'anxiété, la frayeur, étaient peintes sur tous les visages. On s'abordait , ici avec empressement , là avec angoisse. Devant les principaux cafés du Cours, rendezvous habituel des oisifs comme des gens affairés, plusieurs groupes s'étaient formés, parmi lesquels les mots étranges de révolution et de république circulaient de bouche en bouche. Oa s'arrachait des fragments de journaux , des
lambeaux de dépêches télégraphiques ; on suivait à la piste l'afficheur de la mairie, qui courait les rues en collant çà et là des proclamations et des décrets. Parmi les ennemis du gouvernement dont on annonçait la chute , les plus exaltés s'efforçaient de paraître joyeux et de plaisanter sur cette catastrophe; mais leur gaieté n'était pas communicative, leurs plaisanteries se figeaient sur leurs lèvres, et leurs bons mots ressemblaient à ces airs que chantent les poltrons pour se persuader qu'ils n'ont pas peur, et qu'on ne retrouverait notés dans aucun cahier de musique. Les prévoyants et les sages, en écoutant le tocsin qui sonnait à l'hôtel de ville et à la cathédrale, se disaient, avec une tristesse profonde, que ce glas sinistre retentissait au même moment dans toute la France, tintant l'agonie de son repos et présageant une incalculable série de périls et de malheurs.
Or, ce jour-là, si l'on n'avait pas été absorbé par ces foudroyantes nouvelles, on aurait vu Ulric de Braincs sortir de son hôtel et se diriger d'un pas rapide vers la maison voisine, qui était celle du marquis d'Epseuil.
Depuis qu'il était revenu à Aix, Ulric avait
été bien souvent tenté de frapper à cette porte. Mais à mesure qu'il avait renoué ses relations de famille , retrouvé d'anciens amis de son père, et qu'il s'était fait présenter dans les derniers salons qui essayaient de maintenir les vieilles traditions de cette société aristocratique, son caractère nalurellement un peu indécis avait ressenti des impressions nouvelles et subi de nouvelles influences. Il s'était aperçu que le nom qu'il portait avait, dans sa ville natale, non-seulement une valeur nobiliaire, mais un sens politique; qu'il constituait pour lui une sorte d'héritage moral , un ensemble d'obligations auxquelles il ne pouvait faillir sans être presque traité de transfuge, et que ces accommodements qui lui semblaient faciles à Paris , dans son cercle, en face de viveurs de toutes les opinions et de sceptiques de tous les régimes, devenaient impossibles dans ces salons de haute lisse où l'on arrivait en chaise à porteur, et où le dépôt du passé était religieusement conservé. Ulric n'était pas homme à lutter contre ce nouveau courant qui s'emparait de sa vie. Nature vive, sensible, comme on eût dit autrefois, artiste, comme on dirait aujourd'hui , capable de
faire, par émotion et sentiment, ce que d'autres font par principes, il se laissa facilement gagner et pénétrer par cette atmosphère, si différente de celle dont il avait respiré jusqu'alors les émanations dissolvantes. Il n'en remarqua d'abord que la limpidité balsamique, la tranquille sérénité. Il ne vit que le côté chevaleresque de ce monde dont les idées étroites et les horizons bornés deviennent parfois pour les hommes d'imagination ce que les barreaux d'une cage sont pour les oiseaux du ciel. Ayant percé à jour les vices et les misères de la vie de Paris, révolté de ce perpétuel sacrifice du sentiment à l'intérêt, des souvenirs aux calculs, et des convictions au plaisir, il se passionna pour cet idéal de fidélité antique, de conscience inflexible, d'honneur invulnérable, d'immobilité dans un certain nombre d'opinions et de vérités sûres comme le dogme , mais intolérantes comme lui. Un beau matin, il se réveilla chevalier, croisé , Vendéen , des pieds à la tête ; et cette barrière qui le séparait de Nathalie d'Epseuil, et qu'il dépendait de lui de faire tomber, lui apparut de nouveau comme infranchissable. Quiconque a un peu pratiqué les villes de
province sous le gouvernement de d830 peut aisément s'imaginer quelle était, vers 1847, la position du marquis d'Epseuil. Bon, spirituel, aimable, incapable, pour me servir d'une locution populaire, de faire du mal à une mouche, il s'était plusieurs fois heurté contre les difficultés de sa tâche. Ses efforts pour prévenir les réactions violentes et empêcher les destitutions en masse après la révolution de juillet avaient été couronnés de succès. Mais à mesure que l'ordre se rétablit, que les anxiétés se dissipèrent et que le souvenir des mauvais jours se perdit dans l'éloignement , la reconnaissance s'affaiblit. On cessa de savoir gré à M. d'Epseuil des services qu'il avait rendus, et on lui en voulut de s'associer à un régime que l'on n'aimait pas. En outre, il eut bientôt contre lui tous les solliciteurs désappointés ; et , comme il y avait dès lors vingt pétitions pour une place, la rancune des dix-neuf candidats éconduits était irrévocablement acquise au marquis sans que la gratitude du vingtième fît compensation. Obligeant et serviable , il faisait le difficile , mais non l'impossible, et ceux qui lui avaient demandé l'impossible, et qui ne l'obtenaient pas,
l'accusaient degoïsme et de négligence. Mal défendu par ses amis et ses clients politiques, M. d'Epseuil rencontrait dans le monde auquel le rattachaient ses antécédents et sa naissance beaucoup plus d'hostilité et de malveillance que s'il se fût appelé Dubois ou Durand. Les gentilshommes de la vieille roche, les douairières, les anciens officiers de l'armée de Condé, tous ceux qui avaient connu M. d'Epseuil le père, premier président au parlement d'Aix, et persécuté pendant la grande révolution , gémissaient de la conduite du fils comme d'une injure faite à leur propre écusson. Lorsqu'ils avaient besoin de lui pour un chemin vicinal, une réparation à leur église, un dégrèvement d'impôts ou une affaire en instance dans les cartons de la préfecture, ils daignaient se souvenir, pour un quart d'heure, qu'ils étaient ses cousins au quatrième ou cinquième degré ; ils prenaient, d'un air superbe, le chemin de son hôtel, lui déroulaient leur requête du ton de gens supérieurs aux petitesses humaines, mais forcés de s'accommoder aux circonstances , le saluaient de haut , puis s'en retournaient gravement, reconduits jusqu'à la porte par le spirituel pair de France,
qui, après les avoir reçus de son mieux, s'occupait activement de leur affaire, sans autre vengeance que son fin sourire, sans autre indemnité que l'espoir, toujours déçu, de rapprocher les partis et de désarmer les haines. Et remarquez bien que, malgré ces petites inconséquences, inévitable tribut payé à la faiblesse humaine ou plutôt aux contradictions d'une époque , ces hommes dont je parle ont été , en définitive, l'honneur et l'exemple de leur temps !
Cette société, hostile au marquis d'Epseuil, avait eu naturellement pour chef, pendant les premières années, le général de Braines, et, après qu'elle eut renoué connaissance avec Ulric, il sembla qu'elle lui déléguait une partie du rôle que son père avait si énergiquement rempli. Ulric en fut flatté, mais il comprit qu'en acceptant cette succession, il devait renoncer, pour le moment du moins, à une réconciliation officielle avec l'hôtel d'Epseuil.
Les anciens projets des deux familles étaient connus de tout le monde; on n'ignorait rien de ce qui s'était passé depuis, et les personnes qui, par leur âge ou leurs liens de parenté , avaient
leur franc-parler auprès d'Ulric , trouvaient moyen de lui faire entendre, par des insinualions adroites et des allusions transparentes, qu'il serait généralement blâmé sïl inaugurait son retour dans son pays par une sorte de démenti donné aux traditions et aux volontés paternelles. Les mères pourvues de filles à marier — et il y en a partout — ne pouvaient voir avec indifférence un jeune homme de vingt-sept ans, riche, élégant, distingué, passant pour spirituel, ayant vécu à Paris sans s'y ruiner, et elles n'eussent pas été fâchées que la politique leur servît à intercepter au passage ce phénix des célibataires, avant qu'il eût le temps d'aller retomber aux pieds de Nathalie d'Epseuil. De là, un de ces jolis complots féminins et maternels, tels qu'on en rencontrera toujours dans les salons civilisés; complot qui procédait par demande et par réponse :
— M. Ulric de Braines épousera-t-il Nathalie?
— Il ne faut pas qu'il l'épouse.
Nathalie d'Epseuil était au courant de tous ces petits détails pour lesquels les échos des villes de province possèdent de prodigieux effets d'acoustique; mais elle défiait par sa beauté, sa
grâce, sa résignation spirituelle, ses exquises qualités d'âme et de cœur, les vertueuses trames qui s'ourdissaient contre elle. Ayant perdu sa mère de bonne heure, fille d'un homme de beaucoup d'esprit, très-occupé et très-dénigré , elle s'était attachée à son père en raison même des injustes attaques dont elle le voyait poursuivi, et elle avait profité des longues heures de solitude que lui laissait M. d'Epseuil, pour lire beaucoup et réfléchir encore plus. Elle s'était donné à elle-même cette forte éducation des femmes du xvn^ siècle, qui n'excluait ni la piété, ni la candeur, ni le charme. Pure comme les anges, elle eût étonné un professeur de la Sorbonne par la variété de ses connaissances , la finesse de ses idées et la profondeur de ses aperçus. Mais elle avait le bon esprit de garder pour elle ces mystérieux trésors, et sa modestie, sa douceur, sa charité sans bornes, l'eussent sauvée de la défaveur que l'on attache aux femmes savantes, quand même elle ne se fût pas efforcée de cacher ce qu'elle savait. Le seul usage qu'elle fît de ses dons naturels et du fruit de ses études , était de donner la réplique à son père, et de le distraire de ses ennuis dans les
rares moments qu'il pouvait passer auprès d'elle. Rien n'était comparable à la tendresse passionnée qui unissait ces deux êtres d'élite, ayant tous deux un peu à se plaindre de l'injustice du monde. On a remarqué que les affections de famille sont plus vives dans ces intérieurs sur lesquels pèse une répulsion, un blâme ou un malheur, et qui n'ont à attendre du dehors que peu de bienveillance et peu de joie. Il semble que le cœur, froissé par ces invisibles atteintes, se ramène ensoi, comme dit Corneille, et trouve, à des profondeurs inconnues , d'intarissables sources de dévouement et d'amour, où se lavent et se cicatrisent les plaies. Qui ne se souvient de la sublime figure du juif Isaac, dans Ivanhoe? M. d'Epseuil n'était ni juif, ni paria, et ces mftts sont , Dieu merci ! beaucoup trop tragiques pour peindre sa position. Mais enfin, lorsqu'il éprouvait quelque rebuffade polie, lorsqu'il surprenait quelque nouvel indice de la rancune et des rigueurs de ce monde dont l'assentiment et le suffrage lui eussent été plus précieux que tout le reste; lorsque attristé plutôt qairrité il rentrait dans sa bibliothèque, il y trouvait sa fille , et le nuage qui couvrait son front se
dissipait à demi. Elle venait à lui douce et souriante, allait lui chercher les livres qu'il aimait, amenait la conversation sur les objets les plus propres à le faire briller, lui répondait avec à-propos, le provoquait avec grâce, et, au bout d'un quart d'heure, le pauvre marquis , facile à distraire comme tous les hommes très-spirituels et un peu faibles, content de lui, enchanté d'elle, le doigt sur une page de Virgile, de la Bruyère ou de Vauvenargues, se disait qu'après tout il n'était pas si à plaindre, puisque Dieu lui avait donné une pareille fille.
A cette affection que Nathalie d'Epseuil éprouvait pour son père, un autre sentiment était venu se joindre : celui-là , elle ne le montrait à personne; elle eût voulu se le cacher à ellemême; mais M. d'Epseuil l'avait deviné. Elle aimait Ulric. Celte amitié d'enfant avait grandi avec elle, et l'image de leur rencontre au Mont- Dore s'était fixée dans son cœur, ravivée encore par le souvenir des larmes qu'elle avait versées et qu'elle avait vu répandre à sa mère, après la funeste incartade du général de Braines. La juvénile douleur d'Ulric, le désespoir de madame de Braines lors de cette séparation forcée, avaient
bien souvent rempli les entretiens de Nathalie avec madame d'Epseuil, et, quelques années après, lorsque la marquise était morte, cette entente magnétique qui s'établit au lit de mort entre les filles et les mères avait révélé à Nathalie quele projet d'alliance si cruellement brisé était encore secrètement caressé par cette âme fidèle à une inaltérable amitié. Ses souvenirs, son penchant, la mémoire de sa mère, tout la ramenait à Ulric ; elle se dit qu'il serait son mari ou qu'elle ne se marierait jamais : ce noble cœur, une fois donné, savait bien que s'il avait un jour à se reprendre, Dieu seul serait son refuge.
Lorsqu'on annonça le retour d'Ulric à Aix, l'émotion de Nathalie fut profonde, mais contenue; elle redoubla de prières et d'assiduités à l'église, demandant au ciel la force de dominer son trouble, et, si des mécomptes lui étaient réservés, le courage de s'y résigner. Pendant les premiers jours qui suivirent l'arrivée d'Ulric, il lui semblait sans cesse qu'il allait venir, et chaque coup de marteau frappé à la porte d'entrée lui retentissait dans le cœur. Puis , lorsqu'elle apprit les difficultés de position et la
conspiration mondaine qui la séparaient encore de M. de Braines, elle en fut affligée, mais sa tristesse n'ôta rien à son amour : elle pardonna, de toute son âme , à ceux et à celles qui lui faisaient subir l'injuste solidarité de dissidences politiques qu'elle avait toujours déplorées. Calme et sereine, un peu de pâleur sur le front, mais le sourire sur les lèvres, elle retourna à ses livres, serra plus tendrement la main de son père, se résigna et attendit. M. d'Epseuil, qui faisait bon marché des susceptibilités mondaines lorsqu'il s'agissait du bonheur de sa fille, lui offrit de faire les premières démarches auprès d'UIric. Elle s'y opposa de toutes ses forces : humble et fière à la fois comme une vraie chrétienne, elle aimait mieux se sacrifier que s'abaisser.
Et pourtant , il y a quelque chose de si vivace dans les sentiments véritables et de si fragile dans les sentiments factices, que M. de Braines, chaque fois qu'il rencontrait Nathalie, avait peine à réprimer les mouvements de son cœur, et était obligé de se faire violence pour rester fidèle à ce rôle de froideur et de réserve qu'il s'était laissé imposer. Parfois même ses re-
gards parlaient pour lui , et Nathalie , dans ces courts moments, ne savait comment accorder cette rapide expression d'amour et de regret avec sa persistance à ne pas se présenter chez M. d'Epseuil. Doutes, étonneraents, perplexités, luttes intérieures, précieux tourments des jeunes âmes! Ces journées pénibles et froides, silencieuses et troublées, n'étaient pas perdues pour l'amour; il s'accroissait de toutes ces secrètes tortures, de ces désirs combattus, de ces émotions refoulées, comme les avares s'enrichissent de leurs privations. A tout ce qui le consacrait déjà, il ajoutait cette consécration suprême : la souffrance.
Telles étaient les situations respectives, lorsque, le 26 février, dans la matinée, le vieil Hubert, blême et effare comme s'il venait d'apercevoir Satan en personne, entra précipitamment chezUlric, qui achevait sa toilette, et lui annonça que la république était proclamée. M. de Braines fit d'abord ce que firent ce jour-là, et en recevant la même nouvelle, trente-trois ou trentequatre millions de Français : il rit au nez du nouvelliste en lui disant que la chose n'était pas vraie, par la bonne raison qu'elle était impos-
sible. Mais Hubert lui donna des preuves , lui remit la copie d'une dépêche, lui répéta qu'il avait vu, de ses propres yeux vu, la proclamation affichée; et Uiric, après une honorable résistance, fut forcé de reconnaître que l'impossible était vrai.
A l'instant , une pensée lui traversa l'esprit, rapide comme une flèche. Avec cette promptitude d'intuition particulière aux imaginations vives , il comprit que toutes les dissidences de la veille, toutes les nuances de détail entre gens comme il faut, allaient disparaître dans cet événement gigantesque , comme des grains de sable dans une trombe , comme une légère dissonance dans la mugissante tempête d'un finale de Verdi.
Pendant ce temps, Hubert continuait ses doléances :
— Ah! M. le vicomte! qui m'eût dit, à moi, qui ai vu la première république , que j'en verrais une seconde ? Voilà le tocsin qui sonne ! C'est fait de nous !
— Excellent! Allez me chercher mon paletot!...
— Avant trois jours, nous entendrons chanter
la carmagnole , et nous verrons le bonnet rouge dans les rues!
— Parfait 1 Donnez-moi mes bottes vernies I...
— Et je suis sûr que d'ici à deux ans, M. le vicomte ne louchera pas un centime de ses fermiers!
— Délicieux ! Changez-moi cette cravate ; celle-là ne me va pas !
— Dieu veuille encore que nous ne soyons que pillés et ruinés : la république, M. le vicomte , c'est l'effroi de tous les honnêtes gens !...
— J'y compte bien ! Hubert, ma canne, mon chapeau !
Et laissant son majordome persuadé que la république avait déjà produit son effet et détraqué le cerveau de son maître , Ulric de Braines, d'un bond, se précipita dans la rue, et, d'un autre bond, courut frapper à la porte de l'hôtel d'Epseuil.
Il trouva le marquis et sa fille dans le salon : ils étaient pâles, mais calmes. A sa vue, un sourire céleste effleura les lèvres de Nathalie.
— Monsieur, dit Ulric en fléchissant un genou, au nom de ma chère et sainte mère, j'ai
l'honneur de vous demander la main de votre fille, mademoiselle Nathalie d'Epseuil.
— Mon enfant, je vous attendais! répondit le marquis en l'attirant dans ses hras.
Deux ans s'étaient écoulés : Ulric et Nathalie, mariés quelques semaines après la scène qui termine notre dernier chapitre, avaient commencé par goûter un de ces bonheurs sans nuage et sans bornes qu'il est plus facile d'imaginer que de peindre. De même que les prédicateurs les plus éloquents n'ont jamais complètement réussi dans la peinture des joies du paradis, de même les romanciers les plus convaincus ont peine à donner une idée suffisante des félicités du mariage.
Pour échapper au monde, et surtout aux sou-
cis de cette triste époque où les angoisses de la vie publique pesaient sur la vie privée et en gâtaient les douceurs, M. et madame de Braines s'étaient retirés à la campagne. A quelques lieues d'Aix et après avoir dépassé le beau château du Tolonet , on entre dans une gorge étroite, solitaire, que surplombent, à droite et à gauche, de grandes roches volcaniques : au fond, un ruisseau dont les nappes limpides miroitent sous un frais tapis d'iris bleus et de nymphaeas, et que suit, dans ses capricieux méandres, un sentier rempli d'ombre, de chants d'oiseaux et de frémissements de feuillée. Grâce à ces eaux vives qui s'amassent au creux du ravin et dont les sources reluisent, au soleil, de chaque côté du talus, la végétation des terrains humides se mêle, dans ce fourré, à celle des montagnes : une mousse veloutée, un gazon épais, serpentent le long de ces masses granitiques, à quelques pas des grêles bouquets de buis et de genévriers; des saules, des peupliers, des trembles, confondent leur délicate verdure avec les teintes grises des mélèzes. Les bras éplorés des sapins s'allongent au-dessus des groupes riants de myrtes et de chèvrefeuille. De longues tramées de vigne
sauvage se suspendent à toutes ces cimes tremblantes qu'elles festonnent de leurs entrelacements pittoresques. Pour que rien ne manque à l'effet de cette harmonie ou de ce contraste, le promeneur qui prête une oreille charmée au rossignol ou au merle jaseur cachés dans ces massifs impénétrables, n'a qu'à lever la tête pour apercevoir des oiseaux de proie planant dans l'espace et couronnant de leur vol circulaire ces rochers arides et tourmentés.
Après une demi-heure de marche, le ravin s'élargit, s'ouvre et aboutit à une petite vallée, encaissée dans des collines charmantes qui servent de contre-fort aux dernières chaînes des Alpines. Cette vallée, que les gens du pays appellent Bout-du-Monde, a un caractère de recueillement fait pour plaire aux anachorètes d'autrefois et aux amoureux de tous les temps. Un hameau, garni de basses-cours et de jardinets, se blottit autour d'une jolie maison, d'allure plus grandiose, mais qu'on ne saurait pourtant honorer du nom de château. Rien de plus simple et de plus aimable que cette modeste demeure, dont la façade principale est tournée vers les collines et y communique par une allée
de tilleuls, découpée dans une vaste prairie. Sur les deux ailes, des bosquets de lilas , de faux ébéniers, de buissons ardents, de lauriers-tins, vont se joindre au verger et au potager. Au bout de l'allée, le cberain devient plus rude, et bientôt se perd dans les premiers plis de terrain où l'œil découvre, à chaque instant, quelque nouveau site. Plus loin encore, lorsqu'on s'aventure au delà du rideau d'arbres qui sert de barrière naturelle entre la montagne et la plaine, le paysage prend cet aspect de grandeur âpre et sauvage que recherchent presque également les désespérés et les heureux, et où Tàrae respire avec ivresse la solitude et l'oubli. Au printemps, quand les tilleuls sont en fleur, quand les vergers du hameau et de la maison blanche secouent aux brises du soir la neige de leurs cerisiers et de leurs pommiers, quand les vagues arômes des plantes delà montagne descendent avec la brume et viennent se mêler à l'odeur des ébéniers et des lilas, une indicible atmosphère de sérénité et de fraîcheur passe sur cette heureuse vallée. Il semble que le fracas et l'agitation du monde expirent dans ce calme et ce silence, et que si, derrière ces côtes bleuâtres qui s'échelonnent à
l'horizon, il y a des passions qui s'agitent et des hommes qui se haïssent, il ne peut y avoir là d'autre bruit que celui de la clochette des chèvres ramenées de l'abreuvoir à l'ëtable, ou le son de V Angélus élevant à Dieu les cœurs simples, reposés du travail par la prière.
Cette maison de Bout-du-Monde appartenait à Ulric de Bi'aines , et c'est là qu'après son mariage il vint se fixer avec Nathalie et son père.
Qui n'a éprouvé , pendant ces journées brûlantes et sinistres qui marquèrent la première année de la république, le besoin de s'arracher à ces réalités violentes, à ces clameurs de carrefour, à ces humiliantes velléités du terrible dans le grotesque, pour aller chercher bien loin quelque retraite ignorée, quelque chalet dans les Alpes, quelque hutte de pécheur au bord d'un lac inconnu, et s'y plonger, s'y abîmer, s'y perdre dans une quiétude sans fin, entre les spectacles de la nature et les épanchements d'un cœur ami? Ulric réalisa cet idéal, et l'agrandit de tout ce qu'un amour profond et partagé peut y ajouter de magnificences et d'enchantements. Les premiers mois qu'il passa ainsi entre Na-
thalie et M. d'Epseuil, allant des causeries de l'un aux caresses de l'autre, ne furent qu'un long moment, rempli d'extases et de délices, qui excluait toute réflexion, et dont il n'avait conscience que par les battements de son cœur toujours avide et toujours assouvi. De temps à autre, M. d'Epseuil se dévouait; il partait pour la ville, allait s'informer où l'on en était des crises et des vicissitudes politiques, à quel risible tribun, à quel sophiste effronté, à quel forcené de club ou d'atelier le succès et le pouvoir appartenaient pour ce jour-là ; puis il revenait à tire-d'aile, racontait aux deux époux ce qu'il avait vu et appris; et les habitants de Boutdu-Monde, dans l'cgoïsme de leur bonheur, se laissaient à peine émouvoir par ces lointains échos de nos anxiétés et de nos souffrances.
Nathalie avait un esprit supérieur , mais elle était femme et elle aimait. Pendant ces premiers temps , son amour ne calcula et ne prévit rien. Pourvu que M. de Braines fût auprès d'elle et qu'il lui décrivît sa tendresse avec cette poésie de langage particulière aux natures rêveuses et expansives, pourvu que M. d'Epseuil vint mêler parfois à ces auioureux entretiens le charme de
son amitié spirituelle et le gracieux souvenir de ses lectures, pourvu qu'entre son mari et son père elle fît de longues promenades à travers cet agreste paysage, Nathalie était contente. Ulric paraissait si heureux! Ils se sentaient si bien emportés tous deux dans leur amour, comme dans un courant rapide, reflétant un ciel sans nuage, que ni l'un ni l'autre ne songeait à s'arrêter pour en regarder le fond, pour se demander si un peu de gravier et de sable ne s'y mêlerait jamais aux étoiles et aux fleurs ! Mais s'il existe, pour les âmes médiocres, des satiétés vulgaires, des abattements misérables, succédant aux ivresses et aux transports, il y a pour les esprits d'élite des raffinements et des inquiétudes qui ont aussi leurs dangers. En trouvant chaque jour chez Nathalie de nouveaux trésors d'intelligence et de cœur, en pénétrant les secrets de cette organisation si riche, si exquise, élevée d'avance au niveau des positions les plus hautes, Ulric, par cela même qu'il était plus digne de la comprendre, commença à se juger moins digne de la posséder. Le sentiment de son inaction, endormi quelque temps par son bonheur, fut réveillé par ce bonheur même. Il n'était pas
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ambitieux , mais il eût aimé la gloire, et, sans trop savoir ce qu'il mettait sous ce mot, il se disait parfois que, pour mériter tout à fait une compagne telle que Nathalie, il eût fallu être un grand homme, ou au moins un homme utile. Alors il appelait à son aide ses théories d'autrefois ; il se répétait que rendre une femme heureuse, c'était après tout donner un noble but à sa vie. Vain effort ! Ingénieux à se tourmenter, il se répondait que le mari d'une femme supérieure n'avait le droit de regarder sa tâche comme accomplie , qu'après avoir entouré d'un peu de gloire le nom qu'elle tenait de lui.
Ce n'est pas tout; quelque soin qu'eussent pris M. et madame de Braines pour écarter de leur existence tout ce qui se passait au dehors, il leur était impossible d'échapper complètement aux inquiétudes de ces années bruyantes et troublées. Ils avaient tous deux l'âme trop haute et l'intelligence trop vive pour ne pas comprendre au bord de quels abîmes le pays était suspendu, et pour rester longtemps indifférents à cette lutte que soutenaient les honnêtes gens contre des passions brutales déguisées en chimériques utopies. Il vint un moment où Ulric eut
honte de n'être rien dans cette lutte, et en ressentit plus vivement cette inutilité qu'il se reprochait comme un tort envers Nathalie. Lorsque M. d'Epseuil revenait d'une de ses courses à Aix, et que, rentré dans leur tranquille solitude, il leur racontait comment un orateur courageux avait bravé, du haut de la tribune, les cris de rage de la démagogie, ou comment un général intrépide avait fait justice d'une bande de factieux, aussi lâches en action que violents en paroles , une bizarre tristesse s'emparait de M. de Braines. Son imagination mobile s'élançait vers ces scènes tumultueuses, ces orageuses parties dont la France était l'enjeu. Il se voyait mêlé à ces combats, menace de ces périls, tenant tête à ces fureurs, et, après des heures brûlantes bravement traversées, rentrant chez lui, trouvant à son foyer Nathalie frémissante d'admiration et d'angoisse , et récompensé au centuple par ses étreintes enflammées. Dès lors une pensée implacable s'empara de lui; c'est que Nathalie ne l'aimait pas comme elle aurait pu aimer ; qu'il y avait en elle des richesses de dévouement et d'enthousiasme dont elle ne se doutait pas, et qu'elle ne découvrirait
jamais dans les froides sécurités d'une situation vulgaire. Une fois dominé par cette idée fixe, Ulric sentit que son bonheur lui échappait, et que les charmes de cette vie si douce tombaient feuille à feuille comme une fleur fanée. Souvent il sortait seul, sans dire à Nathalie de quel côté se dirigeait sa promenade; il parcourait d'un pas rapide cette vallée, ces collines, ces gorges silencieuses et profondes, peuplées pour lui d'enivrants souvenirs et d'images adorées. Cette calme et belle nature n'avait rien perdu de sa fraîcheur sereine , de ses rustiques harmonies : c'étaient toujours, à l'horizon, les mêmes brumes lumineuses , se suspendant comme un voile d'or aux ravins et aux rochers : c'étaient toujours les mêmes parfums circulant dans l'air comme le souffle invisible des arbres et des plantes; les mêmes perles de rosée, scintillant à la pointe des herbes, ou satinant la mate verdure des feuilles; les mêmes silences, berçant la rêverie et l'amour dans le sentiment de l'infini. Ulric seul était changé. Ces spectacles d'une nature agreste et paisible, que, pendant deux ans, il avait associés aux joies de son âme, l'irritaient maintenant comme des complices
de cette inaction qu'il maudissait : il leur reprochait de l'avoir endormi et énervé de leurs molles influences; et lorsqu'il rentrait, après ces promenades, son front pâli , son œil morne ou fébrile, ne révélaient que trop ses préoccupations et ses tristesses.
Nathalie s'en aperçut vite. Elle crut qu'Ulric s'ennuyait ; qu'il cédait tout simplement à cette loi triste et banale des affections humaines, qui les condamne, hélas! à passer, par gradations insensibles, de l'ardeur à l'indifférence, et de l'extase à l'ennui. Ce moment-là fut affreux pour elle. Le plus cruel supplice des femmes telles que Nathalie, n'est pas d'être trompées, trahies, brisées , déchirées, mais de se trouver en face de cette heure fatale où elles sont forcées de reconnaître que l'homme qu'elles aiment, qu'elles ont cru supérieur à la condition commune, y rentre et les y fait rentrer avec lui. Madame de Braines s'interrogea avec la sévérité d'un juge; elle repassa, jour par jour, les derniers temps qui venaient de s'écouler : elle se demanda si quelque chose, dans ses manières, dans l'expression de sa tendresse, dans l'ensemble de sa conduite, avait pu attrister son mari
et justifier cet air d'inquiétude qu'elle voyait peint sur son visage. Ne trouvant rien, il lui fallut revenir à sa première idée : que ce qui avait charmé Ulric, ne le charmait plus; que son amour ne suffisait plus à sa vie. Les femmes spirituelles sont souvent les plus sujettes à se méfier d'elles-mêmes. Nathalie, d'ailleurs, avait trop lu, trop réfléchi pour s'étonner de cette déception qui lui torturait le cœur ; elle se souvint que M. de Braines avait passé à Paris les plus belles années de sa jeunesse, et elle pensa que cette existence brillante, animée, remplie de piquant et d'imprévu , l'avait d'avance blasé sur les monotones douceurs du ménage et de la campagne. Elle s'accusa d'aveuglement et d'imprévoyance, et, faisant un retour mélancolique sur ces deux radieuses années, elle s'humilia et se condamna devant Dieu, pour s'être laissé absorber par un sentiment terrestre, y avoir mis trop de confiance et n'avoir pas pressenti qu'un jour arriverait où elle aurait à expier, par des déchirements et des mécomptes, sa présomption et sa folie. Généreuse et forte, portant dans son amour ce besoin d'immolation qui est la fierté des âmes aimantes , elle en vint bientôt à
excuser, chez Ulric, ces tristesses et ces lassitudes, à s'en attribuer la faute, à s'en adresser le reproche. — Comment avait-elle pu croire que cette vie uniforme pourrait durer toujours? N'y avait-il pas un égoïsme coupable à vouloir y retenir M. de Braines, l'y garder pour elle seule, le détourner de tout le bien qu'il pouvait faire, de tout l'honneur qu'il pouvait recueillir dans le légitime emploi de ses facultés inactives? N'y avait-il pas des époques de trouble et de danger public, où la femme assez heureuse pour partager la destinée d'un homme tel qu'Ulric en devait compte à son pays, et ne pouvait mériter son bonheur que par des sacrifices? — C'est ainsi que Nathalie, à son insu, répondait à la secrète pensée de M. de Braines; mais elle ne la devinait pas, et l'idée que son mari s'ennuyait auprès d'elle, dominait tout le reste. Parfois aussi ses perplexités et ses craintes changeaient d'objet, et se laissaient entraîner sur une pente plus dangereuse. Que savait-elle de la vie d'Ulric pendant ces dix années passées à Paris? N'y avait-il pas laissé quelque affection trop tendre pour être oubliée, quelque souvenir trop vif pour être effacé? Pouvait-elle, pauvre
et humble provinciale, balancer cette romanesque image ? Dans ces moments, la jalousie venait joindre ses âpres tortures aux souffrances de madame de Braincs. Malgré ses efforts héroïques pour les renfermer dans les plus intimes replis de son cœur, il était impossible qu'en perdant la confiance, elle ne perdît pas aussi vis-à-vis d'Ulric cet abandon caressant, ces effusions soudaines, qui sont la parure et la grâce des jeunes amours. La campagne, merveilleusement favorable à la libre expansion de ces tendresses, quand rien ne les altère encore, devient très-redoutable dès qu'arrivent ou approchent les nuages. On n'y a pas, pour se déguiser ou se distraire , ces mille détails de la vie mondaine , toujours prêts à dérober de longues heures au tête-à-tête qui commence à s'alourdir. Sans cesse en présence, se surprenant à tout instant dans le déshabillé de leur ennui, n'ayant point d'intermédiaire pour détourner les regards qui s'interrogent, tarir les larmes qui se trahissent, interrompre les voix qui s'accusent, ceux qui sont venus chercher dans la solitude l'oubli de tout ce qui n'est pas eux , finissent souvent par la fuir pour aller
chercher l'ouhli d'eux-mêmes; car, du moment que tout n'y est pas délice, tout y devient contrainte.
Ulric ne tarda pas à s'apercevoir que Nathalie n'était plus la même auprès de lui ; à son tour, il se crut moins aimé ; il se figura que madame de Braines en était déjà à regretter d'avoir lié son sort à celui d'un homme désœuvré et inutile; que, dans ses rêves de jeune fille, son imagination l'avait doué de qualités qu'il n'avait pas, d'aptitudes qu'il n'aurait jamais, et qu'après les sacramentelles ivresses de la lune de miel, reconnaissant qu'elle s'était trompée, elle commençait à se désabuser de lui. Comme tous les rêveurs tourmentés d'un idéal qu'ils désespèrent de réaliser, Ulric avait une espèce d'orgueil en dedans qui rendait sa susceptibilité plus vive, sa sensibilité plus délicate; il était de ceux qui regardent comme probable ce qui les attriste et comme certain ce qui les froisse. Il crut son bonheur perdu alors qu'il était à peine effleuré; il ne douta plus qu'un changement profond, rigoureux, inflexible, ne se fût accompli dans l'âme de Nathalie. Ses tristesses et ses agitations s'en accrurent. Ainsi ces deux êtres
dont chacun eût donné sa vie pour épargner à l'autre un moment de chagrin, étaient entraînés par une sorte de fatalité mystérieuse à faire de leur amour l'instrument de leur supplice.
M. d'Epseuil remarqua bien qu'il se passait quelque chose d'étrange entre son gendre et sa fille : son intervention affectueuse et spirituelle aurait pu leur être utile et aider à dissiper ces malentendus ; mais son genre d'esprit, un peu frivole et rattaché, par tradition et par goût, à un temps où l'amour se traitait d'une façon plus légère, n'était pas ce qu'il fallait pour cette situation critique. Le marquis eût été excellent s'il se fût agi de raccommoder quelque brouille vulgaire, de prémunir sa fille contre les prétentions galantes de quelque homme à bonnes fortunes, ou d'arrêter M. de Braines sur le penchant d'une de ces intrigues faciles que certains maris croient compatibles avec l'orthodoxie conjugale. Mais il était incapable d'atteindre les profondeurs où il eût fallu descendre pour trouver la })]aie secrète qui rongeait à la fois Uhic et Nathalie. Quelques tentatives qu'il fit à tout hasard, et qui n'aboutirent à rien, l'engagèrent à se taire et à attendre. Assez délicat et
assez fin pour comprendre tout ce qu'il y aurait d'imprudent à vouloir toucher à des blessures dont il ne connaissait ni la cause, ni l'étendue, il se dit, non sans raison, que le premier incident qui viendrait rompre Tuniformité de cette vie amènerait peut-être une explication, et qu'il saurait alors si ces inquiétants symptômes présageaient un malheur véritable , ou n'étaient qu'un tribut passager paye à l'imperfection et à la fragilité des joies humaines.
Au mois de mai, par une de ces journées si fréquentes dans le Midi, où le printeraps prélude à l'été en lui ressemblant, madame de Braines s'était mise à son piano. Elle avait un talent de premier ordre, qui s'était développé presque par instinct, et dont, faute de points de comparaison, elle ne soupçonnait pas ellemême la perfection et le charme. Tout ce qu'elle savait, c'est que son mari aimait à l'entendre, et que, dans leurs jours de soleil, il lui suffisait de jouer un quart d'heure pour qu'Ulric vînt se jeter à ses pieds, avec un redoublement
de passion et de poésie. Ce jour-là Nathalie, se sentant plus triste que d'habitude, voulut essayer de la balsamique influence que la musique exerce parfois sur les cœurs malades. Elle choisit dans ses cahiers VJdieu de Schubert, et se mit à improviser sur ce thème d'une mélancolie si douce et si pénétrante. Elle en était à peine à la vingtième mesure, lorsque, levant par hasard les yeux sur une glace, elle vit que M. de Braines était là et qu'il l'écoutait.
En d'autres temps, sa présence l'eût animée, et la joie de son âme, passant dans ses doigts agiles, aurait fait ruisseler sur les touches d'ivoire un hymne de bonheur et de remercîment. Au souvenir de ces moments qui lui semblaient perdus à jamais, Nathalie sentit des larmes se glisser au bord de ses paupières, et ses mains tremblèrent sur le clavier. Mais elle surmonta ce trouble, reprit courage, et, comme le cygne blessé qui se jette dans une eau vive pour étancher sa blessure, elle se plongea dans le mélodieux océan qui l'appelait de ses voix magiques. Ce trésor de douleur amassé depuis quelque temps, et condamné à se cacher, s'épancha tout à coup dans cette langue divine qui le
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traduisait et ne le trahissait pas. On eût dit que le génie de Schubert s'était emparé d'elle tout entier, et lui révélait, une à une, les gradations plaintives de ce chant d'amour qui commence par les délicates demi-teintes de l'aveu, arrive à l'explosion du bonheur, et se perd à l'horizon avec les soupirs lointains de l'adieu. En retrouvant dans ces trois phases musicales, si simples et si vraies, l'histoire fugitive de ses espérances, de ses félicités et de ses angoisses, madame de Braincs éprouva une de ces émotions profondes, souveraines, qui décuplent les forces de l'artiste sauf à l'abattre plus tard, et que les poètes ont comparées au luthier brisant son instrument en raille pièces pour en rendre le son plus large et plus beau. Nathalie fut sublime! Emportée ellemême par ce flot d'harmonie, déchirée et consolée à la fois par ces mystérieux sanglots, elle crut que cette puissance magnétique allait lui ramener et lui rendre son mari, frémissant et subjugué comme elle. Il n'en fut rien ; un nouveau regard jeté dans la glace lui montra Ulric morne et sombre : bientôt il se leva, et elle le vit, par une fenêtre, sortir à grands pas, se dirigeant vers la montagne.
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C'en était trop pour Nathalie : exaltée par la musique, se déballant avec une sorte de douloureuse ivresse contre cette déception nouvelle, elle touchait à un de ces instants où les natures les plus droites et les plus pures perdent la faculté de réfléchir el de se dominer. Elle se souvint que, le malin même, passant devant la porte entrouverte de M. de Braines, elle l'avait vu à son bureau, rassemblant à la hâte des papiers, les jetant dans un tiroir, et qu'Ulric s'étant retourné dans ce moment-là et leurs yeux s'étant rencontrés, il n'avait pu dissimuler son embarras et son trouble. La veille encore, madame de Braines se fût regardée comme impardonnable de chercher à pénétrer le secret de son mari, si toutefois il en avait un. Le soupçonner était un malheur, respionncr une honte, et Nathalie était de celles qui aiment mieux souffrir que rougir. Mais il y a, dans la vie d'une femme, des heures où elle sent confusément que sa destinée est en jeu, et où une force invincible jette dans ses mains fiévreuses la clef de ses désespoirs ou de ses joies. Un instant après, madame de Braines était devant le bureau d'Ulric. Qui l'y avait conduite? Comment y
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était-elle arrivée? Son hésitation avait-elle duré un siècle ou une seconde? Quelle était son espérance ou sa crainte, sa faute ou son excuse? Elle ne le savait pas. Pâle et tremblante, les Lras étendus vers le bureau, elle se demandait encore si tout cela était un rêve ou un réveil, que déjà le tiroir était ouvert, et que son regard dévorait les papiers épars devant elle.
Il lui suffit d'en parcourir une page pour reconnaître combien ses soupçons étaient injustes. Alors une réaction s'opéra dans ce noble cœur. Maîtresse de ce vertige qui l'avait égarée, reprenant possession d'elle-même, Nathalie se reprocha sa jalousie comme indigne dUlric, et son indiscrétion comme indigne d'elle; elle s'arrêta dans cette lecture qu'elle ne se croyait plus le droit de poursuivre. Mais bientôt un sentiment délicieux, succédant à ses angoisses, ramena ses yeux vers ces pauvres feuilles qu'elle avait maudites, et qui lui expliquaient tout. C'était le journal d'Ulric. A chacune de ces lignes écrites pour lui seul, il avait confié les douloureuses pensées qui passaient sur son bonheur comme des nuages ; le sentiment de son inaction, le vague désir de devenir illustre pour