Le coeur et l'estomac
Il vient un âge où l’homme intelligent qui a aimé de toutes les forces de son âme, qui a beaucoup souffert et beaucoup pleuré, connaît enfin tout le prix d’une bouteille de romanée ou de châteaulaffitte, venant de la cave de Collot aux Provençaux, et bue le soir, à petits coups, avec un ancien ami.
PBÉFACK.
Cet âge se déclare ordinairement entre vingt-six et vingt-huit ans.
C’est alors qu’on n’a plus le courage héroïque des amoureux de vingt ans, qui attendent pendant de longues heures le rendez-vous cent fois promis et cent fois dérangé par la présence d'un mari ou d’une couturière; c’est alors qu'on fait plus de cas d’une belle personne facilement obtenue, et plus facilement oubliée, que d’une petite dame mince et romanesque à laquelle on fait la cour pendant tout un hiver, et qui vous aime d un amour féroce pendant dix ans; c’est alors, pour tout dire, qu’un bon dîner où tout est bon, le poisson, le rôti et le gibier, devient le ncc plus ultra du bonheur!
Heureux âge, où l’on est initié, enfin, aux secrets des passions de l’estomac, où
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l’on ne mange pas pour manger, mais pour jouir, où chaque goutte de cette liqueur adorable qu’on appelle le bon vin, et qui est une gloire toute française, le bourgogne ou le bordeaux ! — oui , où chaque goutte contient une volupté inénarrable , qu’ignoreront toujours les profanes ; .heureux âge , où toutes les grandeurs de la création vous sont révélées , car l’on sait discerner le pain fait avec du froment bien fleuri, les beaux fruits mûris à point par le soleil, les viandes taillées à vif dans le corps des plus succulents animaux; car l’on sait discerner même jusqu’à la qualité et à la saveur d’une eau pure et clarifiée !
ûlais ne parlons pas de l’eau plus longtemps, cela pourrait nous porter malheur.
Donc, il faut, et à jamais, renoncera
l'KEFACK.
ces liaisons qui font le tourment de la vie du héros et de l’héroïne; il faut renoncer à faire le désespoir des familles. .. et d’abord. il faut bien choisir ses convives'
Que jamais une femme ne soit invitée à vos repas : une femme ne sait pas manger, et (ô triste faiblesse de ces natures perfides ! ) la femme aime le vin de Champagne, le champagne, cette eau pointue et sucrée qui gâte le goût des meilleurs mets !
Et si je médis du champagne, ne m’en veux pas, cher Roger, toi qui en as bu pour deux cent mille francs dans ta vie
La femme écartée, et deux ou trois amis ayant pris place autour de votre table, savourez doucement, lentement, de la septième heure à la neuvième, un de ces dîners que le prince deTalleyrand
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eût commandés pour le czar Alexandre en 1814!
Et le dîner fini, venez vous reposer de ce plaisir difficile dans le fond d’une loge de .rez-de-chaussée à l’Opéra; sachez alors digérer avec volupté , au sein de mille rêves charmants , — tandis que vous regardez danser madame Cerrito et mademoiselle Carlotta Grisi , dont les jambes n’ont rien de terrestre !
Peu d’hommes, et je parle pourtant des plus spirituels et des mieux doués, ont su comprendre les joies d’un tel paradis; ce bonheur a été réservé à quelques illustres seigneurs de l’autre siècle, et aussi à deux ou trois écrivains de ce temps .
Car on est loin de ces années bizarres où Gilbert et Malfilâtre se laissaient mou-
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rir à l’hôpital pour n’avoir pas su ce que c’était que le potage aux écrevisses ; aujourd’hui, les hommes de lettres sont puissants, et quelques-uns ont un bon cuisinier.
La fête splendide donnée à Bruxelles, en l’honneur de la danseuse Petra Caméra, a fait voir que M. Alexandre Dumas sait continuer les traditions de 31. de Chateaubriand, ambassadeur à Piome; et pourtant, illustre auteur de Monte-Cristo. qui avez remué des millions, vous m'avez fait manger à la 31aison-d'Or , un solide l’hiver dernier, une sole aux fines herbes que je ne vous pardonnerai jamais !
Cette faute n’eût pas été commise par la célèbre madame Jouanne , grand' croix de l’ordre des cordons bleus, que plus d'un
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banquier a voulu séduire et enlever, et qui est restée fidèle à son maître, à Jules Janin, un écrivain qui a la goutte tout comme M. le comte de Montalivet !
C’est à vous, madame Jouanne, que je •lois d’avoir connu ce que c’est que ce gibier merveilleux qu’on appelle bartavelles d Ecosse , - — et ce souvenir est ineffaçable !
Aussi est-ce à vous que je dédie ce livre, si votre maître et le mien, si Jules Janin veut bien le permettre.