‹ Le cœur et l'estomacChapitre 2 sur 28 · M V DAME VEUVE DE CHAVILLE A MADAME MARIE DESTIGNT · texte numérisé non relu

M V DAME VEUVE DE CHAVILLE A MADAME MARIE DESTIGNT

Los Saules, dimanche matin.

Ma chère Marie, ai-je donc commis un si grand crime ? c’est tout au plus une imprudence. Mets-toi un moment à ma place; qu’aurais-tu fait?.... Et tu n’es pas veuve, toi !

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Je n’avais plus que ce moyen de me débarrasser de ses poursuites. Songe qu'il y a plus de deux ans qu’il me fait la cour, l’hiver dans les bals, au spectacle, chez moi, partout: l’été dans cette maison de campagne où mon frère l’a installé avant son départ pour Turin.

Ne trouves-tu pas que c’est bien là une idée de parent de prendre pour ami intime mon valant persécuteur?

Enfin , puisque tu veux tout savoir , voici comment la chose s'est passée. Il faisait mine de me bouder depuis quelques jours ; il est vrai que, dans mes derniers efforts de sagesse, je le traitais avec beaucoup d'impertinence, mais c’est bien le moins que nous nous donnions le plaisir de tourmenter un peu ces pauvres sigisbêes pour nous venger de la domination où nous tiennent nos maris. Tant il y a que, prévoyant sans doute ma défaite prochaine . il avait des semblants de dédain tout-à-fait insupportables dans un homme que l'on a habitué à la plus respectueuse soumission. l'Ion es-

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clave se révoltait. Il colportait dans mon salon ses hommages de l’une à l’autre, et je n’étais plus qu’une estimable- douairière remplissant des fonds de tapisserie sur une bergère, dans un coin.

Cette bouderie a plus avancé ses affaire ( comme disent ces monstres) que ses deux années de surnumérariat...

Au fond, je ne l’aime pas. Ma chère, je suis triste. — Il a quarante ans.

Au petit jour, il est parti discrètement, mais je ne dormais pas. Je l’ai bien regardé, ce n’est qu’un second mari que je vais me donner. Il a ouvert avec précaution la porte-fenêtre du balcon. J'ai voulu voir comment il allait s’y prendre pour sauter lestement du premier étage à terre. Il avait l’air fort empêché, d’autant que la pluie tombe à seaux depuis hier soir et qu’il ne voulait pas endommager ses bas de soie et ses souliers vernis. Il avançait un pied, puis l’autre, et contemplait avec douleur le petit abîme qu’il n’osait affronter J’ai toussé malignement comme

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si le froid m’incommodait : il a pris à la fin son parti et son élan. Je suis vite accourue sur le balcon; et, à le voir se relever grelottant et taclié de boue, j’ai eu d’abord un accès de fou rire ; puis un mouvement de pitié et de tendresse m’est venu. Il m’a envoyé un baiser avec la main, et dans l'état où était ce pauvre homme , son baiser chevaleresque m’a touché.

Me voilà prise. Que faire ? ma chère Marie, ne me gronde pas , et donne-moi , si tu peux, un bon conseil.

Comment le congédier !

Avoue que ce n'est pas avoir de bonheur pour une première faute. Il y a six mois, comme ce seul mot d’amour me faisait battre le cœur ! Que de rêves! que d'espérances! Enfin, j'ai un maître, mais il a quarante ans. Je ne l'aime pas. Ce n’est pourtant qu’à cette petite sotte de comtesse Aglaé *** qu’il doit sa victoire. Il lui faisait la cour la plus exagérée , ce qui me donnait des maux de nerfs insupportables, car il y avait des moments où je la trouvais plus

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jolie que moi. Mais n’est-ce pas une chose absurde que j’aie pris un amant ennuyeux, justement pour qu’Aglaé ne l’eût pas.

Mais voici bien un autre tourment. Tu sais, ton petit cousin, étudiant et étourdi , Julien Destigny, à qui tu as ordonné d’être aimable avec moi pendant les vacances; — eh bien, ma chère, il a fait ta commission et il y a pris goût, si vite, qu’il jure maintenant ses grands dieux que je l’empêche de dormir. Voilà une belle passion d’écolier! Mais celui-là n’a que vingt ans, et il n’est pas dangereux. En vérité, tu n’avais pas besoin Je lui recommander d’être aimable . il l’est naturellement. Son sourire a quelque chose du tien , je devine qu’il apportera dans l’amour de la grâce et de la gentillesse, tandis que les autres hommes sont distraits ou grossiers.

Je ne sais ce que le ciel a contre moi ce matin. Je suis toute mécontente de moi-même... Tiens, je reçois une déclaration (en vers, s'il vous plaît) que ton cousin me fait remettre avec

LE CŒl'K

un gros bouquet par ma femme île cliambre. Il paraît que je lui avais permis d’espérer. Calui-là demande aussi, et de plus il se plaint. Quelle exigence! ce petit Julien !

Ma chère Marie, comment fais-tu pour être heureuse, belle comme tu es, et mal mariée! — La sagesse! diras- tu...

Tout à toi,

Anne de C.

IIe LETTRE.

JULIEN DEST1GNY A MADAME ANNE DE CIIA VILLE.

Depuis que je vous vois, sais-je comment j’existe? Madame, j’ai vingt ans d’hier, et je suis triste.

— Triste si tôt ! Pourquoi? — Parce que j'ai vingt ans. Vous riez : D’être triste il sera toujours temps,

HT L'ESTOMAC

Dites-vous. — Xon, madame, à mon âge une larme, Lorsqu’on aime vraiment, est sincère et désarme;

A vingt ans, lorsqu’on pleure, on a toujours raison, Et souffrir, c’est déjà croire à la guérison.

Guérir !. . . non, je mourrai, mais disant : Je vous aime ! Grave de vous voir rire à mon heure suprême!

Main si calme et si douce, oui, percez bien mon cœur !

< ontemplez mes ennuis, oeil charmant et moqueur! Gomme un enfant qui pique au côté sa poupée,

Et rit de voir le son sous la pfeau découpée !

A raiment je vous admire, — et je vous plains aussi ! — Lorsque, seul et tremblant, pâle, à votre merci,

Je vous prie à genoux de vouloir ,bien m’entendre, De hure en vos yeux bleus apparaître un cœur tendre, De me répondre enfin par un sourire, ou bien Par un mot de tendresse, un geste, moins que rien! — Vous, pendant mon discours, couchéeou presque assise Sur un joli sopha de brocatelle grise,

Vous m'écoutez ainsi qu’on écoute un ami Qu’on tolère, ennuyée et bâillant à demi,

Sans vouloir m'interrompre et me laissant tout dire,

LE CŒUR

Mais boudeuse parfois et souvent prête à rire.

Une de vos rnains joue avec votre éventail Où Latour a rêvé le curieux détail D’un couple Pompadour, peint sur une terrass Qui regarde le roi s'en aller â la cha-ee :

Le duc en bel habit violet brodé d’or.

La dame ayant au poing un faucon qui s'endort .

Lorsque j’ai tout au long exposé mon martyre.

Vous vous tournez vers moi comme ayant a me ■ !?■<- Quelque chose de tendre et de fort sérieux.

■T’écoute tout ému. Vous me dites : •* Mes yeux Sont fatigués. Le jour offense mes paupières.

.< Sonnez donc pour qu’on vienne abaisser les portière- . Hélas ! et si j’ai pris vos mains pour les serrer.

Vous osez, froide et brusque, Anne, les retirer.

Ah! c’est par trop cruel! Prenez garde, madame! Enfant, ne jouez pas avec l'amour et l’àme'

Ce feu dont vous riez, un jour vous brûlera :

Quand vous aurez trente ans, plus d'un me vengera !

.1 ri.iF.x P.

KT L’ESTOMAC

IIIe LETTRE.

MADAME DE OHAV1I.LE A JULIEN DESTIGNY.

Je vous pardonne , monsieur, en faveur de vos vingt ans la lettre insensée que vous osez m’écrire. Ignorez-vous que la première vertu d’une femme est la fidélité à ses devoirs. Vous m’avez offensée, monsieur; il faut votre inexpérience et bien de l’étourderie pour me parler d’un amour que vous ne ressentez pas. Non, monsieur, vous ne m'aimez pas; vous avez pris pour de l’amour ime espérance de bonheur. un attrait frivole et passager. Vous ne pouvez connaître encore les sentiments purs et éternels. Ah ! si vous m’aviez aimée, vous auriez eu plus de respect pour votre idole.

Mon ami , vous entrez dans le monde ; vous êtes aimable, vous avez , je le crois, de précieuses et de bien rares qualités ; vous serez

LE CŒUR

aimé, je n’en doute pas, et votre vie sera lieureuse. Je le désire passionnément parce que votio cousine, qui est ma meilleure amie, s’intéresse à vous et que vous avez su vous rendre intéressant par vous-méme.

Qu’il ne soit jamais question de cette Mit» entre nous. Si je vous pardonne de m'avoir offensée, c’est à la condition que vous essaierez de m’oublier. Cela ne vous sera pas difficile.

A. de Chayillk.

IVe LETTRE.

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