DU CHATEAU DE MADRID
Madrid, c’est autre chose. La fleur des pois de la jeunesse à cheval et en voiture a mis ces masures à la mode, et il est de bon air de venir y boire, vers la quatrième heure du jour, un petit coup de madère ou de malaga. Des palefreniers, à barbe sale et à blouse déchirée, sont là pour tenir la bride de votre cheval, et le
LE CŒUR
soir, dans le fond du bois, ils vous demandent la bourse ou la vie.
Car ce qu’on appelle le château de Madrid n’est pas assez riche pour payer et habiller des palefreniers, tant là comme partout, dans cette vie parisienne à double fond, tout est toujours luxe et misère.
Si ce sont des vagabonds qui vous reçoivent à l’entrée, en revanche on n’est pas plus aimable et plus avenant que Bom, le maître du château. Ce château, héritage paternel, est devenu, par ses soins, presque habitable pour des élétrants qui ne vont y passer qu’une heure pour laisser souffler leurs chevaux.
Toutes ces vieilles murailles sont repeintes à neuf, la cour est grande et bien sablée, on peut y faire tourner vingt ou trente voitures, et les écuries ont le chic anglais, ce chic suprême, sans quoi le monde croulerait pour les véritables sportsmen!
Puis des bosquets bien plantés: des lilas, comme dans une guinguette; des roses et des
KT L’ESTOMAC
lis, comme dans le parc de Versailles : voilà ce séjour enchanteur, dont le nom, Madrid ! est connu des oisifs du monde entier!
Quand le rideau se lève sur le premier acte des Filles de Marbre , vous voyez ce fameux château de Madrid, sa cour et ses bosquets! Les décors en reproduisent très bien l’effet; rien de plus, rien de moins; eh bien! ce triste enclos, sans horizon, sans paysage, vaut-il, je vous le demande, un seul sourire de ces belles filles de marbre qui vont y gagner de l’appétit entre le déjeuner et le dîner ?
Non, certes non! mais que faire quand on a bien bâillé toute la matinée, quand on a passé trois heures entre deux femmes de chambre, dont une tient un pot de rouge et l’autre un pot de blanc, que faire, si on se trouve jolie et si on l’est en effet?
Il faut bien mettre une amazone du drap le plus fin, un chapeau d’homme à plume noire, une rose dans les cheveux : — et la petite cra-
LE C'El'H
vache à poignée en or fin à la rnain, il faut bien se rendre dans son coupé jusqu’à la por te Maillot où vous attend ce joli poney ou bien cette jolie jument miss Arabelle , qui n'a jamais couru que sur le turf de l’avenue des Princes et du rond Mortemart.
Tout cela est aimable et galant, cette existence est charmante en vérité ; mais enfin, vous les puissants, vous les heureuses, vous les riches, vous les belles, — faites-vous bâtir un palais à Neuillv ou à Saint-Cloud, et allez vous délasser dans des salons dorés exprès pour vous, dans des parterres fleuris exprès pour vous, des fatigues d’une si longue promenade à cheval !
Madrid est indigne de vous, indigne, messieurs, de vos belles chevelures bien frisées, de vos moustaches bien cirées par l'illustre Galabert; indigne surtout, mesdames, de vos belles jupes traînantes, de vos petiies bottes de satin à éperons d’argent .
Mais que vous importe, pourvu que vous
ET L’ESTOMAC
vous retrouviez , les unes et les autres , les blondes et les bruns, les belles et les beaux, les jolies dents et les jolis louis d’or, — larencontre suffit, la grande affaire est faite ; à Born à s’occuper du reste !
Et il s’en acquitte bien ce Born, cet heureux châtelain !
Il est le roi du chateaubriand, du pannckeet aux confitures d’abricot, de tous les plats enfin qui demandent une main exercée , un coup d'œil juste et la connaissance de l’estomac humain !
C’est que ces messieurs et ces dames ne s’amusent pas aux bagatelles de la cuisine française; pour nous autres, les naïfs et les bien portants, il faut du roatsbeef et des gigots saignants; à ces messieurs et à ces dames, il faut des cailles en caisse et des petites truites de rivière; pour nous autres, il faut de ces poulets succulents où la volaille en fricassée prend le goût des petits ognons et des champignons légers ; à ces messieurs et à ces dames,
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LE CŒUR
il faut des écrevisses, qu'ils appellent bordelaises (plat que l’on peut appeler les colonnes d’Hercule de la cuisine française, tant il exige d'art et de soin!), et ces écrevisses, dont le poivre leur emporte le gosier, en leur donnant la fièvre, sont bien faites pour réveiller leurs amours épuisées !
Born, qui sait cela, ne leur ménage ni le poivre , ni les sauces anglaises . ni les jolis petits piments verts, et il s'en trouve bien! A ce titre, nos belles merveilleuses le protègent, et c’est chez lui qu’elles mènent, au début de sa carrière, le trop facile Américain qui vient dissiper à Paris l’or que lui envoient les mines de l’Australie !
Heureux Américain! ce sont ces dames qui lui font ces loisirs !
Le jour, le cheval et le bois, puis le diner à Madrid; la nuit, le Cirque et l'Hippodrome aux flambeaux, puis le souper à la Maison-d'Or. et encore des écrevisses!
Et voilà leurs amours !
ET L’ESTOMAC
Comment voulez-vous que le monde sc renouvelle! ou bien que sera la génération qui suivra celle-ci, étant née de pères qui ne mangeaient que des épices !
Dt’îiiciu-f îu’ jpaques fleurira.
Les premiers vers d’amour que l’on fait à quinze ans, Pour des divinités qu’on n’a jamais connues,
Sont des essais naïfs où le cœur et les sens Cherchent à mesurer leurs forces ingénues.
Mais comme on rirait bien du poète innocent,
Si les belles Chloris qu'il porte jusqu’aux nues,
LE CŒUE
Tout-à-coup, déchirant leur voile éblouissant, Du ciel et de ses vers descendaient toutes nues !
Moi, quand j’avais quinze ans, sérieux et jaloux. Je chantais dans mes vers une forme choisie Qui souriait à mes chants les plus doux
L’idéal s’est fait femme, et la forme chérie.
C’est vous ! . . Aussi Pâque fleurie N’a pas un vers d’amour qui ne s’adresse à vous
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