‹ Le cœur et l'estomacChapitre 17 sur 28 · DE LA MÈRE LAROCHE A ASNIÈRES · texte numérisé non relu

DE LA MÈRE LAROCHE A ASNIÈRES

Asnières, qui s’appellera bientôt Asnièresles-Bains , ne comptait guère , il y a vingt ans, qu’une trentaine de masures mal alignées en deux ou trois rues , autour du charmant château de madame de Fontanges, la maîtresse bien aimée du plus voluptueux des rois.

M. Benoit Fould , banquier et homme d’esprit, a réuni, pendant plusieurs étés, dans

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cette belle maison de plaisance tout ce que Paris compte d’illustrations dans la finance, dans les fonctions publiques . dans les lettres et les arts. C’était le dimanche que se donnaient.

dans cette belle salle à maneer ovale, dijme

reste de la magnificence du xvm* siècle, ces grands dîners (grands et bons ! où Jules Janin toujours le premier invité par M . Fould. apprenait l’esprit à M. Guizot, qui lui apprenait l’éloquence.

1848 a dispersé ce noble Décaméron de la saillie , de la richesse et du pouvoir : M. Fould a résilié son bail, et depuis , le château d'Asnières appartient à une société d’entrepreneurs, qui y donnent des fêtes publiques ! On danse sur ces belles pelouses , on danse dans ces longues allées pleines d’ombre où le roi bâillait . où mademoiselle de Fontanges rêvait, où les riches, les heureux du règne de Louis- Philippe s’ennuyaient sans bâiller, et causaient sans rêver

Toutes les renommées échevelées de l’ancienne Chaumière aujourd'hui un palais! du

Prado (qui a toujours été un cul-de-sac) se sont étiolées sous ces grands arbres chargés de lanternes de couleur, qui , comme les fruits de Sodome et de Gomorrhe, ne contiennent que de la cendre, quand la bougie qui les colore s’éteint au coup de minuit.

Maria , la polkeuse, a vu dans ce parc s’agrandir encore ce cercle bleu tracé par les amours , de la chanson de Nadaud ; Clara Fontaine s’y est tarie , et Mogador elle-même a désappris le cancan pour apprendre l’orthographe !

Asnières, ce sont les métamorphoses d’Ovide ; on n’y reconnaît plus personne; à peine quelques jeunes demoiselles, moitié cœur et moitié marbre , s’évertuent à lever le pied plus haut

que la jarretière la cachucha est perdue !

Adieu cachucha ! vive la varsoviana !

Triste! o triste ! dirait Shakspeare. Plus de bal! plus de danse! plus de fêtes! — Que nous reste-t-il donc ' le restaurant !

Mais le restaurant du parc 1 Savez-vous ce que c’est, ô vous , fins gourmands , habitués des ta-

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blés du calé de Paris, qui n’a rien de trop bon pour les puissants du jour, pour Romieu, pour Vièilcastel , pour Houssaye lui-même, qui n'a jamais su ce que c’était qu’un bon dîner 1 . L<restaurant du parc d’Asnières est la honte de la cuisine française !

Moi, qui vous parle, j’y ai mangé hier un poulet aux tomates, et , dans ce poulet aux tomates, il n’y avait ni poulet ni tomates: il n \ avait pas même de quoi manger ! — J’ai vu servir aussi un artichaut frit ; eh bien , dans cet artichaut s’était glissé un goujon, et quel pauvre goujon!

O amour de la friture! je te respecte : mais , enfin, s’il est dit qu’il faut encourager cettemode insalubre , indigne de tout homme bien né . de manger ce qu’on appelle une friture, c'est-à-dii-e beaucoup de sel et peu de poisson, il faut aller, mes amis , chez la mère Laroche !

La mère Laroche! un bouge autrefois, un palais maintenant !

Figurez-vous une jolie maison blanche, avec

et l’estomac.

pavillon en rotonde et un grand jardin devant; tout cela bâti et planté il y a quatre ans. Eh bien , en quatre ans, cette bâtisse et ces arbres ont fait merveille ; il y a de l’ombre sous ces bosquets, et, sous ces bosquets, de jolies tables vertes avec du linge bien blanc!

O le beau cabaret, digne de nos pères ! Les canotiers l’ont adopté, parce que le vin bleu n’est pastropbleu, parce que lamatelotte sent encore l’anguille, et que le cuisinier (quel cuisinier!) a conservé la tradition du lapin sauté.

C’est chez la mère Laroche que Roger de Beauvoir a fait sa plus jolie chanson :

Accourez tous , tritons d’Asnières!

Cette chanson était adressée à J udith , cette belle sociétaire du Théâtre -Français, qui aplus d’esprit que mademoiselle Augustine Brohan, ce qui n’est pas peu dire; à Judith, qui avait sauvé un enfant (quelqu’un l’a-t-il vu, ceten-

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